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Don Carlos dans la poésie et dans l’histoire

Don Carlos dans la poésie et dans l’histoire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 108 (p. 672-683).

Les légendes font la joie des poètes, et la joie des historiens est de détruire les légendes. Le fameux Jean de Launoy, critique intrépide, prit plaisir à démontrer que tel saint, auquel on rendait de grands honneurs, n’avait jamais existé. Un curé de Saint-Eustache disait : « Je lui fais toujours de profondes révérences, de peur qu’il ne m’ôte mon Saint-Eustache. » Ce n’est pas seulement aux saints que s’attaquent les critiques intrépides, ils ont fait également justice de plus d’un héros de théâtre. Si Schiller revenait au monde, il serait désolé d’apprendre que l’histoire de Guillaume Tell est une fable, et il apprendrait avec plus de chagrin encore qu’il ne reste rien de son don Carlos. De toutes les figures qu’il a mises en scène, il n’en est guère de plus attachantes que celle de ce jeune prince, aussi imprudent, aussi inconsidéré que généreux, mêlant les faiblesses d’un cœur trop tendre aux nobles passions d’une grande âme, et à qui un père impitoyable fait expier le double crime d’avoir aimé sa belle-mère et haï l’intolérance et les bourreaux. L’histoire documentaire a prouvé que ce don Carlos n’exista jamais et que le vrai don Carlos lui ressemblait autant qu’un corbeau peut ressembler à un cygne.

La tragique destinée du fils de Philippe II, le mystère dont sa fin avait été enveloppée, la terreur qu’inspirait au monde l’homme blond et froid qui, selon le mot de Granvelle, « savait se taire et dissimuler, mais n’oubliait rien, » l’intérêt qu’avaient les adversaires de « ce démon du midi » à lui imputer un crime de plus, donnèrent naissance à des bruits étranges, qui, après avoir couru de bouche en bouche, furent propagés dans toute l’Europe par des correspondances particulières. L’historiographe d’Henri IV, Pierre Mathieu, les recueillit dans son histoire de France. Il y raconta que don Carlos, ayant eu des liaisons de sympathie et d’amitié avec les hérétiques, fut déclaré lui-même hérétique par l’inquisition, que, s’étant mis en révolte ouverte contre son père, il fut jeté dans un cachot et étranglé par quatre esclaves. Cette figure n’était pas encore assez romanesque. On insinua que la reine Elisabeth de Valois, promise au prince et que son père épousa à sa place, lui avait inspiré une passion violente. Il n’y avait rien là d’invraisemblable. Elisabeth était belle, charmante, infiniment gracieuse. Aussi bien ne lui avait-elle survécu que peu de mois : il était mort en juillet 1568, elle succomba en octobre à une maladie qui parut singulière. Ces deux morts subites, mystérieuses, qui s’étaient suivies de si près, étaient propres à frapper les imaginations. Comment n’y pas reconnaître la double vengeance d’un père offensé et d’un mari jaloux ?

Ce fut Saint-Réal qui se chargea de peindre, à sa façon, le don Carlos amoureux. Il le représenta comme un prince plus aimable, plus charmant que beau, « qui, à la vérité, n’était pas régulièrement bien fait ; mais outre qu’il avait le teint admirable, il avait les yeux si pleins de feu et d’esprit et l’air si animé qu’on ne pouvait pas dire qu’il fût désagréable. » A peine eut-il vu la reine, il ressentit « une inquiétude effroyable de savoir comment il était dans son esprit. Quoique, lorsqu’elle le regardait, il lui semblât voir dans ses yeux une langueur secrète et passionnée qu’il n’y trouvait point dans les autres temps, il n’osait croire ce qu’il voyait. » Il sut trouver l’occasion de s’entretenir seul à seul avec elle, « et ils se firent avec une joie incroyable toutes les confidences qu’ils se pouvaient faire. Don Carlos conta à la reine tout ce qui s’était passé dans son cœur depuis la première fois qu’il avait ouï parler d’elle. Elle lui fit à son tour l’histoire de son enfance, avec mille petites particularités, qui occupèrent aussi agréablement leur attention qu’elles auraient paru ennuyeuses à des indifférens. Seulement elle ne s’étendit pas sur ses sentimens avec autant de liberté que le prince avait fait sur les siens ; mais la violence qu’il vit qu’elle se faisait pour les cacher lui en dit plus qu’elle n’en taisait. C’était dans ces agréables entretiens que ces illustres personnes passaient le temps qu’elles pouvaient être ensemble. » Le récit continue sur ce ton. Il faut relire la nouvelle historique de Saint-Réal pour savoir quel parti un grand poète peut tirer des plus sots documens et des plus méchans modèles. Les caractères, les situations, l’intrigue et les péripéties de son drame, son artificieuse princesse d’Eboli, le marquis de Posa, Schiller a tout trouvé dans cet insipide et nauséabond roman, et son génie a changé ce plomb vil en or pur.

Ranke entreprit le premier, il y a plus de soixante ans déjà, de débrouiller la légende de don Carlos et d’y démêler le vrai du faux. Mais il ne connaissait pas toutes les pièces du procès. Il faut compter parmi les plus importantes la correspondance diplomatique de Fourquevaulx, ambassadeur de France à Madrid, et celle du baron Adam de Dietrichstein, ambassadeur de la cour impériale de Vienne. L’un recevait une foule d’informations par la reine, qu’il voyait souvent ; l’autre entretenait des relations avec les principaux personnages de la cour, sans compter que par son mariage il s’était allié à une grande famille espagnole. Ces deux témoins de grande autorité sont d’accord sur les points essentiels, quoiqu’ils eussent dans cette affaire des intérêts fort opposés. L’ambassadeur de France voyait les avantages que son pays pouvait retirer des malheurs de don Carlos ; que le prince vînt à disparaître, on pouvait espérer que la succession passerait à une des filles qu’Elisabeth de Valois avait données à Philippe II. Quand don Carlos eut été arrêté, Fourquevaulx écrivit à Catherine de Médicis : « Dieu vous aime, madame, et il lui plaira de conduire vos saintes intentions à bon port. » Dietrichstein, tout au contraire, fut consterné par l’événement. On rêvait alors à Vienne de marier don Carlos à une de ses cousines, l’archiduchesse Anna, et on attachait une grande importance à ce projet. On ne se consola que lorsqu’après la mort du prince et d’Elisabeth, Philippe II, libre de se remarier une fois encore, se chargea d’épouser lui-même la princesse qu’on avait regardée quelque temps comme la fiancée de son fils. Ce genre d’aventure n’avait rien qui lui déplût.

Désormais le procès est instruit, la lumière est faite, et sans reparler des travaux bien connus de M. Gachard, il suffit pour s’en convaincre de lire avec quelque attention le livre un peu décousu et parfois un peu confus qu’un professeur d’histoire à l’université de Vienne, M. Max Büdinger, vient de publier sur don Carlos [1]. Quelque défectueuse qu’en soit la composition, l’auteur est un critique si scrupuleux, il s’est donné tant de peine pour éclaircir les questions controversées, et son argumentation est si rigoureuse, que les plus résistans de ses lecteurs finiront par conclure comme lui.

« Au commencement de leur liaison, écrivait Saint-Réal, l’extrême jeunesse de cette princesse ne lui avait pas permis de cacher à don Carlos l’estime et la pitié qu’elle prit pour lui. Mais le temps l’ayant rendue plus savante, elle avait compris que les témoignages d’amitié qu’elle lui rendait, tout innocens qu’ils étaient, ne laissaient pas d’entretenir son amour. Elle lui représentait en toute occasion les conséquences de cette passion et les malheurs où elle les exposait. » Cette charmante femme, qui alliait la grâce des Valois à une réputation sans tache, avait à Madrid de grandes occupations et de tous autres soucis que celui d’empêcher don Carlos de la compromettre par ses assiduités.

Comme le remarque M. Büdinger, elle s’appliquait à se conformer de son mieux aux instructions politiques que lui donnait Catherine de Médicis. Philippe II l’autorisait à se mêler quelquefois de ses affaires pour se faire pardonner sa liaison avec la princesse d’Eboli, épouse très peu fidèle de son favori Ruy Gomez. Cette liaison était devenue un secret public, et les Philippe II eux-mêmes sentent le besoin de ménager leur femme quand ils la trahissent. Mais Elisabeth était obligée à beaucoup de circonspection, et elle passait sa vie à recevoir des ordres de son impérieuse mère et à craindre d’offenser son vindicatif et ombrageux mari en les exécutant avec trop de zèle ; aussi, nous dit Brantôme, n’ouvrait-elle qu’en tremblant les lettres qui lui venaient de France.

Ce qui ajoutait aux difficultés de sa situation, c’est que Catherine était parvenue à lui persuader qu’elle avait hérité de son grand-père François Ier une maladie contagieuse, et que si jamais Philippe II venait à s’en douter, elle serait perdue : « Si votre mari le savait, assurez-vous qu’il ne vous verrait jamais. » Catherine croyait-elle réellement à cette prétendue maladie ? Il lui convenait d’y croire, c’était pour elle un moyen de tenir sa fille. Cette jeune reine si tracassée cherchait à se procurer de toutes parts des remèdes secrets contre un mal qu’elle n’avait pas, et selon toute apparence, ces remèdes dangereux, qui avaient à plusieurs reprises compromis sa santé, furent aussi la cause de sa mort.

Quels sentimens avait-elle pour son beau-fils ? Elle se montra toujours infiniment gracieuse pour lui, et ce fut sans doute un effet de sa bienveillance, de sa mansuétude naturelle ; mais ce fut aussi peut-être un système de conduite conforme à la politique que lui avait enseignée sa mère. Pendant les guerres religieuses, Catherine s’appliqua sans cesse à tenir la balance entre les partis, sans se donner. Quand les affaires commencèrent à se gâter entre Philippe II et son fils, Elisabeth se fit un devoir de ne mécontenter ni l’un ni l’autre. Après l’emprisonnement du prince, à la date du 8 février 1568, Fourquevaulx écrivait à Catherine pour lui signaler les heureuses conséquences de l’exhérédation de don Carlos, et il lui vantait la sagesse de sa fille, qui ne donnait en cette occasion aucune marque de joie. « La reine en pleure pour l’amour de tous deux, vu qu’aussi le prince l’aime merveilleusement. » Elle pleura deux jours entiers, après quoi son auguste époux lui ayant signifié que c’était assez pleurer, ses yeux se séchèrent comme par enchantement. Sa douceur avait conquis le cœur orageux et violent de don Carlos. Plus il sentait croître sa haine pour son père, plus il avait d’attachement pour sa belle-mère. Ayant, comme Philippe II, la fureur de paperasser, il avait rédigé avec un commentaire à l’appui la liste de ses haines et celle de ses amitiés ; en tête de la première figurait le nom du roi son père, en tête de la seconde, celui de la reine, dont il disait qu’elle avait toujours été charmante pour lui, amorevoglissima. « Quant au prince, écrivait Fourquevaulx, bien qu’il réprouve et méprise communément toutes les actions du roi son père, il fait néanmoins semblant de trouver bon tout ce que la reine votre fille fait et dit, et n’y a personne qui dispose de lui comme elle, et c’est sans artifice ni feinte, car il ne sait feindre ni dissimuler. »

Mais l’affection qu’il lui portait ne ressemblait guère à de l’amour. Après avoir aspiré quelque temps à la main de Marie Stuart, il s’était mis en tête d’épouser sa cousine Anna, dont il avait vu le portrait et dont il se disait éperdument amoureux. Il s’en expliqua plus d’une fois avec la reine. Depuis qu’un jour à Alcala, dans son empressement à courir à un rendez-vous avec la fille d’un concierge, il avait fait une chute dangereuse dans un escalier, il s’était promis de ne plus avoir de rapports avec aucune autre femme que sa cousine. En était-il vraiment amoureux, comme affectait de le croire l’ambassadeur impérial ? Ce n’est guère probable ; mais il désirait ardemment se marier. Il pensait qu’une fois établi, on le prendrait plus au sérieux, qu’on augmenterait sa dotation, qu’on lui laisserait plus d’indépendance. Il pensait aussi que lorsqu’on a le malheur de vivre sous la coupe d’un père très autoritaire et très gênant, il est bon d’avoir pour beau-père un empereur, qu’on peut dans l’occasion s’en faire un allié utile.

L’histoire documentaire a fait justice du don Carlos amoureux ; le don Carlos hérétique, libéral, ennemi juré de l’inquisition, n’a pas trouvé non plus grâce devant elle. Fourquevaulx disait avoir appris d’un seigneur plus instruit « des affaires dudit prince que ceux qui en devisent, » qu’il haïssait mortellement les protestans. Il avait quatorze ans à peine lorsque, au mois de mai 1559, à Valladolid, il avait assisté à un autodafé, comme le représentant de son père qui était alors en Belgique. Après le sermon, il jura sur l’autel de protéger toute sa vie le saint-office et de lui dénoncer les hérétiques. Quelques mois plus tard, il assistait à un second autodafé en compagnie du roi, et on ne voit pas qu’il en ait gardé aucun fâcheux souvenir. Qui pourrait douter de sa dévotion ? Il avait écrit son testament en 1564. Il y parle du fameux accident de l’escalier d’Alcala ; il s’était fait dans sa chute une plaie à la tête qu’on crut mortelle, et le roi avait déjà donné des ordres pour son enterrement. On pensa communément qu’il avait été sauvé par l’illustre médecin Vésale. Ce n’était point son avis ; il déclare dans son testament qu’il a dû sa guérison à la vertu miraculeuse d’une relique : « A peine eus-je touché le corps de Fray Diego, je me sentis entrer en convalescence ; ce fut l’effet de son intercession auprès de Sa Majesté divine ; aussi me promis-je, dès lors, de travailler à obtenir sa canonisation. » Son confesseur lui rendait le témoignage qu’il avait toujours été un bon et fervent catholique, et Dietrichstein lui reprochait d’être pieux à l’excès : Ist gar feintlich gottsforchtig. Ce qui paraît certain, c’est qu’il avait plus de goût que son père pour les dévotions superstitieuses. Je me souviens d’avoir vu à Madrid, dans une riche collection d’autographes, une lettre écrite de sa main, par laquelle il demandait instamment qu’on lui procurât le prépuce de Jésus-Christ, qui était conservé à Rome ; il estimait que la possession de ce prépuce lui rendrait plus facile l’exercice de certaines fonctions naturelles. Heureusement Schiller n’avait pas lu cette lettre.

Faut-il croire du moins que, par bonté d’âme, il ressentît quelque sympathie, quelque pitié pour les Flamands, et qu’il blâmât son père de vouloir étouffer leur rébellion dans le sang ? Assurément, il s’intéressait à leurs affaires, et il eût été ravi qu’on le chargeât de les gouverner, de les mettre à la raison. L’Espagne était pour lui un cachot ; il grillait d’envie de voyager, de respirer un air plus libre. Les cortès avaient demandé que, si Philippe se rendait en personne dans les Flandres, il confiât la régence à son fils. Don Carlos leur reprocha vertement leur impertinente indiscrétion ; pourquoi se mêlaient-elles de ce qui ne les regardait pas ? Quand le duc d’Albe eut été nommé lieutenant du roi dans les Pays-Bas, le prince eut avec lui une violente altercation et le menaça de son poignard. Il ne lui en voulait pas d’avoir le cœur dur, il ne pouvait lui pardonner de s’être fait donner une mission qu’il convoitait pour lui-même. Il aspirait à se marier et il aspirait à s’en aller. Que lui importait la liberté des Flamands ? Il entendait conquérir la sienne, en mettant des montagnes et des fleuves entre son père et lui.

Quand il aurait eu un autre père, et fût-il entré en possession de cette souveraineté indépendante qu’il rêvait d’acquérir quelque part en Europe, il n’eût jamais été que le plus malheureux des hommes. Qu’était-ce que don Carlos ? Un rachitique, un infirme, un être mal venu, incomplet et manqué. Dietrichstein, qui lui voulait pourtant beaucoup de bien, nous le représente avec une bosse au milieu du dos, la poitrine creuse, une épaule plus haute que l’autre, la jambe droite sensiblement plus courte que la gauche, la bouche toujours ouverte, la langue empâtée, la voix faible et grêle. Il avait été sujet dès son enfance à ce genre de fièvres intermittentes qui ont une action fatale sur le cerveau. Ce prince au teint blafard, à qui Fourquevaulx reprochait d’être « mal composé de personne et de mœurs, » était un prodigieux mangeur. Il se faisait un jeu d’expédier un chapon à lui tout seul et d’avaler jusqu’à vingt livres de fruits. Dietrichstein mandait à sa cour, en 1564, que cet héritier présomptif de l’Espagne et des Indes était aussi déraisonnable en beaucoup de choses qu’un enfant, de sept ans, et que, s’il ne réformait pas son régime, sa vie serait courte. Par intervalles, il consentait à se modérer, à ne plus faire qu’un repas par jour ; à la vérité, cet unique repas eût suffi à nourrir à tout le moins trois ou quatre personnes. Au surplus, il avait horreur du vin ; mais il absorbait du matin au soir une quantité énorme d’eau glacée. Qui aurait pu prévoir que ce glouton, toujours négligé dans ses habits, malpropre sur soi, serait transformé un jour en héros de roman et de théâtre ?

Un célèbre professeur de la faculté de médecine de Vienne, M. Théodore Meynert, à qui M. Büdinger a demandé une consultation à ce sujet, n’hésite pas à classer don Carlos parmi les faibles d’esprit. Selon lui, les fièvres intermittentes, la gloutonnerie, la passion de l’eau et la répugnance pour l’alcool sont souvent les symptômes d’une sorte de débilité cérébrale, qui n’a pas nécessairement pour conséquence la confusion, le désordre, le trouble des idées. C’est plutôt une maladie de la volonté, une impuissance à se gouverner, à se maîtriser. Rien n’égale la violence des faibles ; ces âmes désemparées abandonnent leurs voiles à tous les vents d’orage, et il n’y a personne au gouvernail.

Don Carlos fut toujours enclin à la colère, et son irritabilité alla croissant d’année en année. Au commencement du mois de mars 1567, lorsqu’il avait près de vingt-deux ans, il administra à l’un de ses chambellans, fils du fidèle gardien de sa jeunesse, le marquis de las Navas, un formidable soufflet, sans qu’on sût pourquoi, et il déclara qu’il exécutait un projet formé depuis plus de six mois. On a trouvé dans les archives de Simancas un papier attestant qu’en 1566 cent réaux furent payés au père de jeunes filles que le prince avait fait fouetter. Dans le même temps, il prit subitement en horreur celui de ses domestiques qui avait la surveillance de sa garde-robe et de ses bijoux, et il l’aurait jeté par la fenêtre si quelques gentilshommes ne s’étaient interposés. Un autre jour, il témoigna au grand-écuyer le désir de rester quelques instans seul à seul avec le cheval favori du roi. Il avait juré au préalable par la tête de son père qu’il ne lui ferait aucun mal, aucune injure ; la pauvre bête ne survécut pas à ce tête à tête. On rapporte qu’auparavant il s’était fait un plaisir de mutiler déjà jusqu’à vingt-trois chevaux.

Qu’il eût l’esprit échauffé ou qu’il fût de sang-froid, ses procédés étaient toujours bizarres. Ayant cru comprendre qu’on retardait indéfiniment son mariage parce qu’on le jugeait incapable de le consommer et de donner des héritiers à la couronne d’Espagne, il voulut démontrer qu’on le calomniait. Accompagné de quelques jeunes fous, on le vit en plein jour accoster dans la rue de jolies femmes et dans le nombre des dames de haut parage et les embrasser de force en leur tenant d’étranges propos. Là-dessus, fier de son exploit, il pria le baron de Dietrichstein d’annoncer à l’empereur Maximilien qu’il avait fait ses preuves, qu’en l’épousant, sa cousine Anna serait sûre d’avoir à qui parler.

Quand il eut acquis la conviction qu’on était décidé à ne point le marier et à ne pas le laisser sortir d’Espagne, il résolut de s’enfuir ; il s’occupa à cet effet de négocier un emprunt ; les archives de Simancas en font foi. Son projet ayant échoué, son exaltation se tourna en fureur, et quoique Philippe II l’ait toujours nié, il pensa sérieusement à assassiner son père. Il s’en ouvrit à des prêtres ; il leur signifia que, désirant communier en public et nourrissant une haine mortelle contre quelqu’un, il exigeait, pour sauver son âme, qu’on lui présentât une hostie non consacrée. Antonio Perez disait que lorsqu’il commettait un crime, il ne recherchait d’autre permission que celle de sa propre théologie. Moyennant certaines formalités, la théologie de don Carlos lui permettait d’être à la fois un bon chrétien et un parricide.

Le 13 janvier 1568, le roi Philippe II ordonnait qu’on fît des prières dans toutes les églises et dans tous les couvens de Madrid pour qu’il plût à Dieu de l’inspirer et de le conseiller au sujet d’un grand dessein qu’il avait formé dans le secret de son cœur. Le 19 de ce même mois, à onze heures du soir, après avoir mandé auprès de lui Ruy Gomez, le prieur don Antonio, le duc de Feria et Luis Quijada et leur avoir parlé « comme jamais homme ne parla, » il descendit dans la chambre à coucher de son fils. Don Carlos dormait, le bruit des pas le réveilla en sursaut, et il s’élança hors de son lit en disant : « Qu’est-ce donc ? Votre Majesté voudrait-elle me tuer ? Tuez-moi ou je me tuerai moi-même. » — « Ce n’est point mon intention, répondit le roi, calmez-vous. » Il y avait grand feu dans la cheminée ; le malheureux voulut s’y jeter, on le retint. Il s’empara d’un flambeau, on le lui ôta des mains. Il s’agenouilla devant son père, il s’étendit sur le plancher en répétant : « Tuez-moi donc ! » Pendant qu’on verrouillait les fenêtres : « Je ne suis pas fou, Dieu m’en est témoin ! s’écriait-il, mais je suis désespéré ! » Il disait vrai ; mais les désespérés sont aussi dangereux que les fous.

On le mit quelque temps aux fers, après quoi, sans lui faire quitter le palais, on jugea bon de lui assigner un logement plus facile à garder, et il fut transféré dans la tour qui avait servi de prison à François Ier. Il y habita une chambre sans cheminée, aux fenêtres hautes, étroites et grillées. Ruy Gomez, prince d’Eboli, devenu son geôlier, occupa les pièces attenantes, et par ordre du roi, qui voulut désarmer la médisance et les médisans, il s’y installa avec sa femme. On ne donnait au prisonnier ni couteau ni fourchette ; sa nourriture était hachée menu. On lui laissa ses bijoux, mais on lui ôta son argent. Sa grand’mère, reine douairière de Portugal, offrit de venir à Madrid pour l’y soigner comme une mère ; Philippe II déclina cette proposition ; il déclara que le prince, reconnu désormais impropre à gouverner, n’était plus son successeur.

A quelque temps de là, le plus redoutable ennemi de Philippe II affirmera par une lettre officielle, adressée à l’empereur Maximilien II comme au bourgmestre et au conseil de la ville de Zurich, que le roi d’Espagne a fait arrêter et incarcérer son fils pour le punir de l’intérêt qu’il portait aux Flamands et de l’horreur que lui inspiraient les cruautés du duc d’Albe. Plus tard encore en 1581, il accusera Philippe d’avoir fait périr son fils et sa femme pour pouvoir se marier avec sa nièce Anna. Le prince d’Orange avait le droit de calomnier un homme qui mettait sa tête à prix. Mais il faut convenir que dans cette affaire Philippe II a fait preuve de quelque longanimité. Il avait constaté depuis longtemps que son fils avait l’esprit malade, et il n’entendait pas que son vaste héritage tombât aux mains d’un lunatique. Toutefois, il avait patienté. Instruit de la violente altercation que don Carlos avait eue avec le duc d’Albe, il s’était flatté d’adoucir son humeur par des concessions. Il avait autorisé le conseil d’État et le conseil de guerre à siéger dans l’appartement du prince et sous sa présidence, et il avait porté sa dotation de 60,000 à 100,000 pièces d’or. Don Carlos ne s’était pas laissé toucher par ces faveurs, par ces marques inattendues de tardive indulgence ; il avait deux idées fixes : il voulait épouser sa cousine et s’en aller.

On raconte qu’un gentilhomme de Vérone, condamné à périr dans l’autodafé du 8 octobre 1559, reprocha amèrement au roi, en passant devant lui, de laisser brûler un homme de sang noble, et que Philippe II lui répondit : « Le sang noble se purifie dans le feu ; si le mien venait à se souiller dans le corps de mon fils, je serais le premier à l’y jeter. » Cette terrible parole fait penser à une des lettres qu’écrivit Pierre le Grand à son fils Alexis, disciple trop docile des fanatiques et des grandes barbes : « J’attendrai encore un peu de temps pour voir si vous voulez vous corriger ; sinon, sachez que je vous priverai de la succession comme on retranche un membre inutile. N’imaginez pas que je ne veuille que vous intimider ; ne vous reposez pas sur le titre de mon fils unique ; si je n’épargne pas ma propre vie pour mon pays et pour le salut de mes peuples, comment pourrais-je vous épargner ? »

Le 28 janvier 1568, Ruy Gomez disait à l’ambassadeur de France que, depuis plus de trois ans, le roi désespérait « que son fils devînt jamais sage et digne de la succession de ses royaumes et états. » On n’avait pu douter de ses intentions, lorsqu’ayant fait venir de Vienne deux de ses neveux, il affecta d’entrer à Madrid en faisant chevaucher à sa droite l’archiduc Rodolphe, alors âgé de onze ans. C’était dire aux Espagnols : « Il sera votre roi. » De l’avis commun, on ne l’avait jamais vu si joyeux que ce jour-là. Mais Philippe II était de la race des ruminans. Il méditait longuement ses moindres projets ; une fois rendue, la sentence était irrévocable. A Lisbonne comme à Vienne, on se plaisait à croire qu’il avait voulu donner une leçon à son fils, qu’il ne tarderait pas à le remettre en liberté ; il avait décidé que don Carlos ne sortirait jamais de sa prison. Il en écrivit à l’empereur. Il lui expliqua que depuis longtemps il jugeait inévitable la cruelle résolution qu’il venait de prendre, qu’il en sentait la gravité et les inconvéniens, mais que le plus grand des malheurs serait de voir l’Espagne gouvernée par un prince incapable de se gouverner lui-même : « J’ai dû satisfaire aux obligations que j’ai envers Dieu et le bien de mes états. »

Il est certain que Philippe II avait des raisons sérieuses de faire enfermer son fils, et il est presque aussi certain qu’il ne l’a pas fait empoisonner dans sa prison. Mais il semblait encourager les soupçons et autoriser la calomnie par l’impénétrable mystère dont il aimait à entourer toutes ses actions. Fourquevaulx écrivait à sa cour qu’il aurait fallu faire bon marché de sa vie pour oser s’introduire auprès de don Carlos, que la reine elle-même n’avait pas d’autres nouvelles du prisonnier que celles que le roi voulait bien lui donner. On savait cependant par ses gardiens qu’on l’avait mis au régime, qu’on le nourrissait de bouillons substantiels, mêlés de graisse de chapon, d’ambre et d’autres fortifians, mais qu’on avait grand’peine à l’empêcher de faire des folies, qu’un jour il avait avalé une de ses bagues, garnie d’un gros diamant.

On apprit aussi qu’il avait résolu de se laisser mourir de faim, mais que son père étant venu le voir, il s’était remis à manger. Extrême en tout, il fit bientôt après, des excès de table. Le 17 juillet, il engloutissait tout un pâté de perdreaux et jusqu’à onze litres d’eau. Selon toute apparence, il s’appliquait à hâter sa fin. Il ne s’habillait plus, se promenait pieds nus dans sa chambre, dont on arrosait le parquet pour tempérer les ardeurs d’un été de Madrid ; avant de se coucher, il répandait de la neige dans son lit. Il tomba gravement malade, son mal empira d’heure en heure, et le 24 juillet, après s’être confessé, avoir reçu avec toutes les marques d’une grande dévotion les derniers sacremens et l’extrême-onction, et avoir demandé à Dieu le pardon de ses péchés, il rendit le dernier soupir. Le roi eut à cœur, semble-t-il, de prouver que la mort de ce fils déshérité avait été naturelle. Après qu’on l’eut embaumé, puis enfermé dans un cercueil de plomb, on exposa son corps dans l’église d’un couvent de dominicaines. Selon le témoignage de Fourquevaulx, qui paraît l’avoir vu de près, la mort n’avait pas altéré ses traits ; mais il était très jaune, et il ne lui restait que la peau et les os.

M. Büdinger est le plus scrupuleux des critiques, et en ce qui concerne le caractère et la destinée de don Carlos, on peut considérer comme acquises à l’histoire les principales conclusions de son livre. Mais le portrait qu’il a fait de Philippe II me semble singulièrement flatté. Il le représente comme un père de famille exemplaire, dont le cœur mélancolique et doux détestait, au dire de l’ambassadeur impérial, toutes les mesures de rigueur. Les jugemens des diplomates ne sont pas toujours parole d’Évangile ; ils sont tenus d’être prudens et ils se croient quelquefois obligés de mentir.

On peut admettre que Philippe aimait ses filles et sa sœur. Les hommes les plus durs, les hommes de sang eux-mêmes sentent le besoin d’aimer quelqu’un ou quelque chose. Mais j’ai peine à croire à l’exquise sensibilité du sombre personnage dont on disait à Madrid « qu’il n’y avait pas loin de son poignard à son sourire. » Il avait attendu que son fils eût quatorze ans pour lui adresser la parole et lui montrer son visage ; les pères tendres n’attendent pas si longtemps. Il est possible que don Carlos fût un incurable ; mais a-t-on rien fait pour le guérir ? On est tenté de croire que Calderon pensait à lui quand il composa son immortel chef-d’œuvre la Vida es sueño. Ne ressemble-t-il pas à don Carlos, ce fils de roi qu’une longue captivité a changé en bête féroce et qui, rendu à la liberté, a soif de tuer son père ? Le fils de Philippe II pouvait s’écrier, comme Sigismond : « Le plus grand crime de l’homme est d’être né. »

… El delito mayor
Del hombre es haber nacido.

Non-seulement M. Büdinger prête un cœur sensible à Philippe II, il le regarde comme un grand souverain et comme un vrai sage, beaucoup plus modéré qu’on ne le pense d’ordinaire. Assurément il a raison de croire que ce monarque absolu fut toujours en communion d’âme et d’esprit avec ses sujets, qu’il se fit une règle de consulter et de ménager l’opinion publique. Ce fut un gouvernement représentatif que le sien. Il entra souvent en conversation avec les cortès. Elles avaient conservé, sinon le droit de remontrance, du moins le droit de pétition ; elles se permettaient même de lui donner des avertissemens, de lui rappeler ses promesses, de faire appel à sa conscience royale, et il leur répondait dans l’occasion : « Nous tenons votre demande pour juste, notre conseil en délibérera. » II leur disait quelquefois aussi : « Nous avons déjà donné l’ordre d’exécuter ce que vous désirez. » Les Espagnols de ce temps étaient des partisans aussi résolus que leur roi de l’unité religieuse, et ils caressaient comme lui des rêves de domination universelle. L’événement a démontré tout ce qu’il y avait de chimérique dans leurs ambitions, mais ils étaient amoureux de leur chimère. L’imagination castillane n’a besoin que d’un grain de sable pour bâtir un palais ; ce qui lui plaît par-dessus tout, c’est l’esprit de manège combiné avec l’esprit d’entreprise : l’aventure ennoblit l’intrigue, l’intrigue fait fructifier l’aventure. Telle fut la politique de Philippe ; il ne l’imposa pas à son peuple, il fut toujours d’accord avec lui.

Mais ce n’était pas un grand roi que ce solennel pédant, cet éternel paperassier, qui, se flattant de gouverner le monde sans sortir de chez lui et sans payer de sa personne, avait la superstition de l’écriture, s’absorbait dans les minuties et prétendait tout régler jusqu’à la manière de vider les vases de nuit à l’Escurial. Il a dû son prestige à sa théâtrale impassibilité ; mais dans ses épanchemens intimes avec Vazquez, il se montrait toujours inquiet et dolent. Quelle que fût sa foi dans son auguste mission, ce représentant de Dieu sur la terre sentait bien que ses ressources n’étaient pas proportionnées à ses insatiables désirs. Un homme d’Etat espagnol me disait un jour : « Celui qui a besoin de deux réaux pour vivre et qui n’en a qu’un est moins pauvre qu’un roi qui a besoin de centaines de millions de piastres pour payer ses soldats, pour soudoyer les intrigans et pour corrompre tous les honnêtes gens de l’Europe, et qui souvent ne trouve pas mille écus dans son coffre-fort. » Ce même homme d’État définissait Philippe II « une médiocrité très appliquée qui passa sa vie à chercher la quadrature du cercle. »

C’est bien ainsi que Schiller l’a compris et l’a montré. Son don Carlos n’est pas celui de l’histoire ; mais qui oserait dire que son drame n’est qu’un mensonge ? II a su donner un corps de chair et un visage à toutes les idées qui se disputaient les consciences au temps de Philippe II, et d’acte en acte, de scène en scène, il a trouvé des mots pour peindre un siècle et un pays. L’historien documentaire attache tant de prix à l’exactitude minutieuse des faits que, tout occupé du détail, la vérité générale lui échappe quelquefois : c’est la revanche du poète.


G. VALBERT.


  1. Don Carlos’ Haft und Tod, von Max Büdinger, Professor der Geschichte an der Wiener Universität. Wien und Leipzig, 1891.