Documents inédits sur André Chénier

Documents inédits sur André Chénier
Revue des Deux Mondes, période initialetome 17 (p. 355-380).


QUELQUES DOCUMENS


INEDITS


SUR ANDRE CHENIER




Voilà tout à l’heure vingt ans que la première édition d’André Chénier a paru ; depuis ce temps, il semble que tout ait été dit sur lui ; sa réputation est faite ; ses œuvres, lues et relues, n’ont pas seulement charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables. En fait de raisonnemens et d’'esthétique, nous ne recommencerions donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons dit ailleurs, à ce que d’autres ont dit mieux que nous. Mais il se trouve qu’une circonstance favorable nous met à même d’introduire sur son compte la seule nouveauté possible, c’est-à-dire quelque chose de positif.

L’obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de consulter et de transcrire ce qu’il nous a paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu’il possède ; c’est à lui donc que nous devons d’avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail d’André, d’être entré dans cet atelier du fondeur dont il nous parle, d’avoir exploré les ébauches du peintre, et d’en pouvoir sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu’il n’avait semblé jusqu’ici : heureux d’apporter à notre tour aujourd’hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire !

Et d’abord rendons, réservons au premier éditeur l’honneur et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de 1819, a fait des manuscrits tout l’usage qui était possible et désirable alors ; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de fragmens et d’ébauches, il a agi dans l’intérêt du poète et comme dans son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l’édition de 1833, il a été jugé possible d’introduire de nouvelles petites pièces, de simples restes qui avaient été négligés d’abord : c’est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l’épuiser. Il en est un peu avec les manuscrits d’André Chénier comme avec le panier de cerises de Mme de Sévigné : on prend d’abord les plus belles, puis les meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.

La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur les poèmes inachevés : Suzanne, Hermès, l’Amérique. On a publié dans l’édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose du poème de Suzanne. Je m’attacherai ici particulièrement au poème d’Hermès, le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui par lequel il se rattache le plus directement à l’idée de son siècle.

André, par l’ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89, comme le poète surtout de l’art pur et des plaisirs, comme l’homme de la Grèce antique et de l’élégie. Il semblerait qu’avant ce moment d’explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats et les habitudes, il ne s’en occupât point avec ardeur et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si désintéressé ; et l’Hermès nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvaient l’être Raynal ou Diderot.

La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, ou le panthéisme, ou encore le naturisme, comme on voudra l’appeler ; elle a eu ses philosophes, et même ses poètes en prose, Boulanger, Buffon : elle devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c’était tellement le mouvement et la pente d’alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talens occupés du même sujet et visant chacun à la gloire difficile d’un poème sur la nature des choses. Le Brun tentait l’œuvre d’après Buffon ; Fontanes, dans sa première jeunesse, s’y essayait sérieusement, comme l’attestent deux fragmens, dont l’un surtout (tome I, p. 381) est d’une réelle beauté. André Chénier s’y poussa plus avant qu’aucun, et, par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne de produire un vrai poème didactique dans le grand sens.

Mais la révolution vint ; dix années, fin ; de l’époque, s’écroulèrent brusquement avec ce qu’elles promettaient, et abîmèrent les projets ou les hommes : les trois Hermès manquèrent : la poésie du XVIIIe siècle n’eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les trois règnes.

Toutes les notes et tous les papiers d’André Chénier, relatifs à son Hermès, sont marqués en marge d’un delta ; un chiffre, ou l’une des trois premières lettres de l’alphabet grec, indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poème devait avoir trois chants, à ce qu’il semble : le premier sur l’origine de la terre, la formation des animaux, de l’homme ; le second sur l’homme en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l’état sauvage jusqu’à la naissance des sociétés, l’origine des religions ; le troisième sur la société politique, la constitution de la morale et l’invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus avancée.

Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le caractérisent

« Il faut magnifiquement représenter la terre sous l’emblème métaphorique d’un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changemens, des révolutions, des fièvres, des dérangemens dans la circulation de son sang. »

« Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes les espèces animales et végétales naissant ; et, au printemps, la terre proegnans ; et, dans les chaleurs de l’été, toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de l’amour et transmettant à leur postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles. »

Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,

Que la terre est nubile et brûle d’être mère,

devait être imité de celui de Virgile au livre II des Géorgiques : Tùm, Pater omnipotens, etc., etc., quand Jupiter

De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.

Ces notes d’André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui attendent leur place.

C’est là, sans doute, qu’il se proposait de peindre « toutes les espèces à qui la nature ou les plaisirs (per Veneris res) ont ouvert les portes de la vie. »

« Traduire quelque part, se dit-il, le magnum crescendi immissis certamen habenis. »

Il revient, en plus d’un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, comme il les appelle, des organes secrets vivans, dont l’infinité constitue

L’Océan éternel où bouillonne la vie.

« Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps en corps, s’alambiquent, s’élaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un végétal, ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal ; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animal et qui fait vivre les espèces… Ou, dans un chêne, ce qu’il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.

« Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par plusieurs causes à développer. Alors d’autres corps organisés (car les organes vivans secrets meuvent les végétaux, minéraux [1] et tout) héritèrent de la quantité d’atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles qui s’étaient détruites, et se formèrent de leurs débris. »

Qu’une élégie à Camille ou l’ode à la Jeune Captive soient plus flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien ; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la portée poétique aussi. André est ici le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis [2].

Il ne l’est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par l’explication qu’il tente de l’origine des religions, au second chant. Il n’en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant Ici l’on a peu à regretter qu’André n’ait pas mené plus loin ses projets ; il n’aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d’alentour, et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de d’Holbach ou de l’Essai sur les Préjugés :

« Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance céleste…

« L’homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons… Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l’esprit des peuples, c’est-à-dire des climats. Rapide multitude d’exemples. Mais l’imitation et l’autorité changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime à rire ne voit que diable et qu’enfer. »

Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer :

« Lorsqu’il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce que partout on a appelé les jugemens de Dieu, les fers rouges, l’eau bouillante, les combats particuliers. Que d’hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause !…

Partout sur des autels j’entends mugir Apis,
Bêler le Dieu d’Ammon, aboyer Anubis.

Mais voici le génie d’expression qui se retrouve : « Des opinions puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme,

Comme on feint qu’au printemps, d’amoureux aiguillons
La cavale agitée erre dans les vallons,
Et, n’ayant d’autre époux que l’air qu’elle respire,
Devient épouse et mère au souffle du zéphyre. »

J’abrége les indications sur cette portion de son sujet qu’il aurait aimé à étendre plus qu’il ne convient à nos directions d’idées et à nos désirs d’aujourd’hui ; on a peine pourtant, du moment qu’on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée :

« La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C’est ainsi que l’on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux… mystères… initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C’est ici qu’il faut traduire une belle comparaison du poète Lucile, conservée par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. XXII) :

Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
Vivere et esse homines, sic isti omnia ficta.
Vera putant [3]

Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à lui-même, ajoute, avec beaucoup de sens, que les enfans sont plus excusables que les hommes faits : Illi enim simulacra homines putant esse, hi deos [4]. »

Ce second chant devait renfermer le tableau des premières misères, des égaremens et des anarchies de l’humanité commençante. Les déluges, qu’il s’était d’abord proposé de mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans celui-ci :

« Peindre les différens déluges qui détruisirent tout… La mer Caspienne, lac Aral et Mer Noire réunis… l’éruption par l’Hellespont… Les hommes, se sauvèrent au sommet des montagnes :

Et vetus inventa est in montibus anchora summis. (Ovide, liv. XV.)

La ville d’'Ancyre fut fondée sur une montagne où l’on trouva une ancre. » Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd’hui au-dessus de son niveau, les membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs os, déposés en amas immenses sur les côtes des continens. Il ne voyait, dans les pagodes souterraines, d’après le voyageur Sonnerat, que les habitacles des septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, par quelque chose d’analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le vœu présumé de son fondateur :

Il croit (aveugle erreur !) que de l’ingratitude
Un peuple tout entier peut se faire une étude,
L’établir pour son culte, et de dieux bienfaisans
Blasphémer de concert les augustes présens.

A ces époques de tâtonnemens et de délires, avant la vraie civilisation trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées ! « Que de générations, l’une sur l’autre entassées, dont l’amas

Sur les temps écoulés invisible et flottant
A tracé dans cette onde un sillon d’un instant ! »

Mais le poète veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer l’humanité. Et ici se serait placée probablement son étude de l’homme, l’analyse des sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le parti enfin qu’en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans l’explication du mécanisme de l’esprit humain, gît l’esprit des lois.

André, pour l’analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les langues, sur les mots : « rapides Protées, dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentimens. Ils dissèquent et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs. »

Mais les beautés d’idées ici se multiplient ; le moraliste profond se déclare et se termine souvent en poète :

« Les mêmes passions générales forment la constitution générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l’abeille ou la vipère ; dans l’une elles font du miel, dans l’autre du poison. Un vase corrompu aigrit la plus douce liqueur.

« L’étude du cœur de l’homme est notre plus digne étude :

Assis au centre obscur de cette forêt sombre

Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,
Chacune autour de nous s’ouvre : et de toute part
Nous y pouvons au loin plonger un long regard. »

Belle image que celle du philosophe ainsi dans l’ombre, au carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile ! Mais le poète n’est pas immobile long-temps :

« En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j’y ai assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve :

Ainsi, dans les sentiers d’une forêt naissante,
A grands cris élancée, une meute pressante,
Aux vestiges connus dans les zéphirs errans,
D’un agile chevreuil suit les pas odorans.
L’animal, pour tromper leur course suspendue,
Bondit, s’écarte, fuit, et la trace est perdue.
Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts
Leur narine inquiète interroge les airs,
Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,
Ils volent à grands cris sur sa route fidèle. »

La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal ; la brusquerie du début nous représente assez bien André en personne, causant :

« L’homme juge toujours les choses par les rapports qu’elles ont avec lui. C’est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme s’il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l’usât à son tour. Il crie : Tout est vanité ! — Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le reste. »

« La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpétuelle, dit Montaigne ; (à cette occasion, les conquérans, les bouleversemens successifs des invasions, des conquêtes, d’ici de là…). Les hommes ne font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes : il est pourtant toujours. L’homme ne juge les choses que dans le rapport qu’elles ont avec lui. Affecté d’une telle manière, il appelle un accident un bien ; affecté de telle autre manière il l’appellera un mal. La chose est pourtant la même, et rien n’a changé que lui.

Et si le bien existe, il doit seul exister ! »

Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun, sans commentaire. André Chénier rentrerait ici dans le système de l’optimisme de Pope, s’il faisait intervenir Dieu ; mais, comme il s’en abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à l’éthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie zoologique de Lamarck.

Le poète se proposait de clore le morceau des sens par le développement de cette idée : « Si quelques individus, quelques générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n’empêche que l’ame et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à la vérité, comme le bois d’un arc, quoique courbé et plié un moment, n’en a pas moins un désir invincible d’être droit et ne s’en redresse pas moins dès qu’il le peut. Pourtant, quand une longue habitude l’a tenu courbé, il ne se redresse plus ; cela fournit un autre emblème

……Trahitur pars longa catenae (Perse) [5].
……Et traîne
Encore après ses pas la moitié de sa chaîne. »

Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous l’influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le poète assimilait Moïse. Les fragmens, déjà imprimés, de l’Hermès, se rapportent plus particulièrement à ce chant final : aussi je n’ai que peu à en dire.

« Chaque individu dans l’état sauvage, écrit Chénier, est un tout indépendant ; dans l’état de société, il est partie du tout, il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poètes, chaque germe, chaque élément est seul et n’obéit qu’à son poids. Mais, quand tout cela est arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une loi commune et forment l’univers…

Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,
Et chacun roi d’un monde autour de lui roulant,
Ne gardent point eux-même une immobile place.


Chacun avec son monde emporté dans l’espace,
Ils cheminent eux-même : un invincible poids
Les courbe sous le joug d’infatigables lois,
Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,
Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible. »

C’était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième chant à la description de l’ordre dans la société d’abord, puis à l’exposé de l’ordre dans le système du monde, qui devenait l’idéal réfléchissant et suprême.

Il établit volontiers ses comparaisons d’un ordre à l’autre : « On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savans, qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante des comètes. »

Il se promettait encore de « comparer les premiers hommes civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphans privés qu’on envoie apprivoiser les farouches ; et par quels moyens ces derniers ? » - Hasard charmant ! l’auteur du Génie du Christianisme, celui même à qui l’on a dû de connaître d’abord le charme poétique d’André et la jeune Captive [6], a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu’il nous a montré les missionnaires du Paraguay, remontant les fleuves en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints cantiques : « Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l’oiseleur les oiseaux sauvages. »

Le poète, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement de la découverte du Nouveau-Monde : « 0 Destins, hâtez-vous d’amener ce grand jour qui… qui… ; mais non, Destins, éloignez ce jour funeste, et s’il se peut, qu’il n’arrive jamais ! » Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la conquête. Il n’aurait pas moins présagé Gama et triomphé avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain

Des derniers Africains le cap noir de tempêtes !

On a l’épilogue de l’Hermès presque achevé : toute la pensée philosophique d’André s’y résume et s’y exhale avec ferveur :

O mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance ;
O fruit des longs travaux de ma persévérance,


Toi, l’objet le plus cher des veilles de dix ans,
 Qui m’as coûté des soins et si doux et si lents ;
Confident de ma joie et remède à mes peines ;
Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,
Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,
O mon fils, aujourd’hui quels seront tes destins ?
Une mère long-temps se cache ses alarmes ;
Elle-même à son fils veut attacher ses armes
Mais, quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras
Ne peuvent sans terreur l’envoyer aux combats.
Dans la France, pour toi, que faut-il que j’espère ?
Jadis, enfant chéri, dans la maison d’un père
Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux,
Tu pouvais sans péril, disciple curieux,
Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
Donner un libre essor à ta langue naïve.
Plus de père aujourd’hui ! Le mensonge est puissant,
Il règne : dans ses mains luit un fer menaçant.
De la vérité sainte il déteste l’approche ;
Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,
Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,
Tout mensonge qu’il’ est, ne le fassent pâlir.
Mais la vérité seule est une, est éternelle ;
Le mensonge varie, et l’homme trop fidèle
Change avec lui : pour lui les humains sont constans,
Et roulent, de mensonge en mensonge flottans…

Ici, il y a lacune ; le canevas en prose y supplée : « Mais, quand le temps aura précipité dans l’abîme ce qui est aujourd’hui sur le faîte, et que plusieurs siècles se seront écoulés l’un sur l’autre dans l’oubli, avec tout l’attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d’eux, pour faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles,…

Le français ne sera dans ce monde nouveau
Qu’une écriture antique et non plus un langage ;
O si tu vis encore, alors peut-être un sage,
Près d’une lampe assis, dans l’étude plongé,
Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé,
Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes
Il verra si, du moins, tes feuilles innocentes
Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris
Qui vont sur toi, sans doute, éclater, dans Paris ;…


« alors, peut-être… on verra si… et si, en écrivant, j’ai connu d’autre passion

Que l’amour des humains et de la vérité ! »

Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l’entière inspiration de l’Hermès. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien n’avait dû faire croire, de sa part, jusqu’ici. Mais j’ai hâte d’en revenir à de plus riantes ébauches, et de m’ébattre avec lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse.

Les petits dossiers restans, qui comprennent des plans et des esquisses d’idylles ou d’élégies, pourraient fournir matière à un triage complet ; j’y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu’on y gagne surtout, c’est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d’André ; c’est d’assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les moindres fils de la riche trame qu’en tous sens il préparait. Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie française, sur des idées ou des sentimens modernes tel fut son vœu constant, son but réfléchi ; tout l’atteste. Je veux qu’on imite les anciens, a-t-il écrit en tête d’un petit fragment du poème d’Oppien sur la Chasse [7] ; il ne fait pas autre chose. Il se reprend aux anciens de plus haut qu’on n’avait fait sous Racine et Boileau ; il y revient comme un jet d’eau à sa source, et par delà le Louis XIV ; sans trop s’en douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l’œuvre de Ronsard [8]. Les Analecta de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu’elle a d’exquis, de simple, même de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle d’André ; c’était son livre de chevet et son bréviaire. C’est de là qu’il a tiré sa jolie épigramme traduite d’Événus de Paros :

Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc. [9] ;

et cette autre épigramme d’Anyté :

O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc. [10],

>

qu’il imite en même temps d’Argentarius. La petite épitaphe qui commence par ce vers

Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc. [11],

est traduite, ce qu’on n’a pas dit, de Léonidas de Tarente. En comparant et en suivant de près ce qu’il rend avec fidélité, ce qu’il élude, ce qu’il rachète, on voit combien il était pénétré de ces graces. Ses papiers sont couverts de projets d’imitations semblables. En lisant une épigramme de Platon sur Pan qui joue de la flûte, il en remarque le dernier vers où il est question des Nymphes hydriades ; je ne connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il ; et on sent qu’il se propose de ne pas s’en tenir là avec elles. Il copie de sa main une épigramme de Myro la Byzantine qu’il trouve charmante, adressée aux Nymphes amadryades par un certain Cléonyme qui leur dédie des statues dans un lien planté de pins. Ainsi il va quêtant partout son butin choisi. Tantôt, ce sont deux vers d’une petite idylle de Méléagre sur le printemps :

L’alcyon sur les mers, près des toits l’hirondelle,
Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle ;

tantôt, c’est un seul vers de Bion (Épithalame d’Achille et de Deïdamie) :

Et les baisers secrets et les lits clandestins ;

il les traduit exactement et se promet bien de les enchasser quelque part un jour [12]. Il guettait de l’œil, comme une enviable proie, les excellens vers de Denys le géographe, où celui-ci peint les femmes de Lydie dans leurs danses en l’honneur de Bacchus, et les jeunes filles qui sautent et bondissent comme des faons nouvellement allaités,

Lacte mero mentes perculsa novellas ;

et les vents, frémissant autour d’elles, agitent sur leurs poitrines leurs tuniques élégantes. Il voulait imiter l’idylle de Théocrite dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d’un pâtre ; chez André, c’eût été une contre-partie probablement ; on aurait vu une fille des champs raillant un beau de la ville, et lui disant : Allez, vous préférez

Aux belles de nos champs vos belles citadines.

La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poète suppose Sulpicie éplorée, s’adressant à son amant Cérinthe et le rappelant de la chasse, tentait aussi André, et il en devait mettre une imitation dans la bouche d’une femme. Mais voici quelques projets plus esquissés sur lesquels nous l’entendrons lui-même :

« Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendians charlatans qui demandaient pour la mère des dieux, et aussi de ceux qui, à Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l’hirondelle ; et traduire les deux jolies chansons qu’ils disaient en demandant cette aumône et qu’Athénée a conservées. »

Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces noëls de l’antiquité, qu’il en allait chercher d’analogues jusque dans la poésie chinoise, à peine connue de son temps : il regrette qu’un missionnaire habile n’ait pas traduit en entier le Chi-King, le livre des vers, ou du moins ce qui en reste. Deux pièces, citées dans le treizième volume de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraître, l’avaient surtout charmé. Dans une ode sur l’amitié fraternelle, il relève les paroles suivantes : « Un frère pleure son frère avec des larmes véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la pointe d’un rocher ou enfoncé dans l’eau infecte d’un gouffre, il lui procurera un tombeau. »

« Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d’Yao, 2,350 ans avant Jésus-Christ. C’est une de ces petites chansons que les Grecs appellent scholies  : Quand le soleil commence sa course, je me mets au travail ; et, quand il descend sous l’horizon, je me laisse tomber dans les bras du sommeil. Je bois l’eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon champ. Qu’ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l’empereur ? »

Et il se promet bien de la traduire dans ses Bucoliques. Ainsi tout lui servait à ses fins ingénieuses ; il extrayait de partout la Grèce.

Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d’indication ? « O ver luisant lumineux,… petite étoile terrestre,… ne te retire point encore… prête-moi la clarté de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m’attend dans le bois ! »

Pindare, cité par Plutarque au traité de l’Adresse et de l’Instinct des Animaux, a décrit, dans une comparaison, les dauphins qui sont sensibles à la musique ; André voulait encadrer l’image ainsi : « On peut faire un petit quadro d’un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il jouera sur deux flûtes :

Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades,
Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades,
Répètent des amours......

Et les dauphins accourent vers lui. » En attendant il avait traduit les vers de Pindare :

Comme, aux jours de l’été, quand d’un ciel calme et pur
Sur la vague aplanie étincelle l’azur,
Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,
S’empressant d’accourir vers l’aimable rivage
Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons
Vient égayer les mers de ses vives chansons ;
Ainsi…….

André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette expression : j’en pourrai faire un QUADRO ; cela veut dire un petit tableau peint ; car il était peintre aussi, comme il nous l’a appris dans une élégie :

Tantôt de mon pinceau les timides essais
Avec d’autres couleurs cherchent d’autres succès.

Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous l’ombrage, au bord d’une mer étincelante, et les dauphins arrivant aux sons de sa double flûte divine ! En l’indiquant, j’y vois comme un défi que quelqu’un de nos jeunes peintres relèvera.

Ailleurs, ce n’est plus le gracieux enfant, c’est Andromède exposée au bord des flots, qui appelle la muse d’André : il cite et transcrit les admirables vers de Manilius à ce sujet, au Ve livre des Astronomiques ; ce supplice d’où la grace et la pudeur n’ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant chercher une blanche épaule qui le dérobe :

Supplicia ipsa decent ; niveâ cervice reclinis
Molliter ipsa suae custos est sola figurae.
Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos
Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.
Te circùm alcyones permis planxere volantes, etc.

André remarque que c’est en racontant l’histoire d’Andromède à la troisième personne que le poète lui adresse brusquement ces vers : Te circùm, etc., sans la nommer en aucune façon. « C’est tout cela, ajoute-t-il, qu’il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volant autour de vous, infortunée Princesse. Cela ôte de la grace. » Je ne crois pas abuser du lecteur en l’initiant ainsi à la rhétorique secrète d’André [13].

Nina ou la Folle par amour, ce touchant drame de Marsollier, fut représentée, pour la première fois, en 1786 ; André Chénier put y assister ; il dut être ému aux tendres sons de la romance de Dalayrac :

Quand le bien-aimé reviendra
Près de sa languissante amie, etc.

Ceci n’est qu’une conjecture, mais que semble confirmer et justifier le canevas suivant qui n’est autre que le sujet de Nina, transporté en Grèce, et où se retrouve jusqu’à l’écho des rimes de la romance.

« La jeune fille qu’on appelait la Belle de Scio… Son amant mourut… elle devint folle… elle courait les montagnes (la peindre d’une manière antique). — (J’en pourrai, un jour, faire un tableau, un quadro)… et, long-temps après elle, on chantait cette chanson faite par elle dans sa folie :

Ne reviendra-t-il pas ? Il reviendra sans doute.
Non, il est sous la tombe : il attend, il écoute.
Va, Belle de Scio, meurs ! il te tend les bras ;
Va trouver ton amant : il ne reviendra pas ! »

Et, comme post-scriptum, il indique en anglais la chanson du quatrième acte d’Hamlet que chante Ophélia dans sa folie : avide et pure abeille, il se réserve de pétrir tout cela ensemble [14] !

Fidèle à l’antique, il ne l’était pas moins à la nature ; si, en imitant les anciens, il a l’air souvent d’avoir senti avant eux, souvent, lorsqu’il n’a l’air que de les imiter, il a réellement observé lui-même. On sait le joli fragment :

Fille du vieux pasteur, qui, d’une main agile,
Le soir remplis de lait trente vases d’argile,
Crains la génisse pourpre, au farouche regard…

Eh bien ! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit : Vu et fait à Catillon près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay le lendemain. Ainsi le poète se rafraîchissait aux images de la nature, à la veille du 10 août [15].

Deux fragmens d’idylles, publiés dans l’édition de 1833, se peuvent compléter heureusement, à l’aide de quelques lignes de prose qu’on avait négligées ; je les rétablis ici dans leur ensemble.

LES COLOMBES.

Deux belles s’étaient baisées… Le poète berger, témoin jaloux de leurs caresses, chante ainsi :

« Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,
Se baisent. Pour s’aimer les dieux les firent belles.
Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.
Leur voix est pure et tendre, et leur ame innocente,
Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.
L’une a dit à sa sœur : — Ma sœur…….

(Ma sœur, en un tel lieu, croissent l’orge et le millet…)

L’autour et l’oiseleur, ennemis de nos jours,
De ce réduit, peut-être, ignorent les détours,
Viens……

(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec s’entrelacera dans le tien.)

L’autre a dit à sa sœur : Ma sœur, une fontaine
Coule dans ce bosquet……


(L’oie ni le canard n’en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris… Viens ; nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage. — Elles vont, elles se promènent en roucoulant au bord de l’eau ; elles boivent, se baignent, mangent ; puis, sur un rameau, leurs becs s’entrelacent. Elle se polissent leur plumage l’une à l’autre.)

Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,
Dit [16] : O les beaux oiseaux ! ô les belles compagnes !
Il s’arrêta long-temps à contempler leurs jeux ;
Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,
Dit : Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,
Vos cœurs sont doux et purs et vos voix caressantes ;
Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.»

L’édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe d’un amant ou d’un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein du poète :

Mes mânes à Clytie. — Adieu, Clytie, adieu.
Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu ?
Parle, est-.ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore ?
Ah ! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,
Rêver au peu de jours où j’ai vécu pour toi,
Voir cette ombre qui t’aime et parler avec moi,
D’Élysée à mon cœur la paix devient amère,
Et la terre à mes os ne sera plus légère.
Chaque fois qu’en ces lieux un air frais du matin
Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,
Pleure, pleure, c’est moi ; pleure, fille adorée ;
C’est mon ame qui fuit sa demeure sacrée,
Et sur ta bouche encore aime à se reposer.
Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.

(Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici une : un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissemens. Il s’avance, il voit au bord d’un ruisseau une jeune femme échevelée, toute en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l’autre sur ses yeux. Elle s’enfuit à l’approche du voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant : Ojeune infortunée… (quelque chose de tendre et d’antique) ; puis il remonte à cheval et s’en va la tête penchée et mélancoliquement, il s’en va

Pensant à son épouse et craignant de mourir.

Ce pourrait être le voyageur qui compte lui-même à sa famille ce qu’il a vu le matin).

Mais c’est assez de fragmens : donnons une pièce inédite entière, une perle retrouvée, la jeune Locrienne, vrai pendant de la jeune Tarentine. A son brusque début, on l’a pu prendre pour un fragment, et c’est ce qui l’aura fait négliger ; mais André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques : c’est la jeune Locrienne qui achève de chanter :

« Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour ;
« Lève-toi ; pars, adieu ; qu’il n’entre, et que ta vue
Ne cause un grand malheur, et je serais perdue !
Tiens, regarde, adieu, pars : ne vois-tu pas le jour ? »

Nous aimions sa naïve et riante folie.
Quand soudain, se levant, un sage d’Italie
Maigre, pâle, pensif, qui n’avait point parlé,
Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé
Du muet de Samos qu’admire Métaponte,
Dit : « Locriens perdus, n’avez-vous pas de honte ?
Des mœurs saintes jadis furent votre trésor.
Vos vierges, aujourd’hui riches de pourpre et d’or,
Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.
Hélas ! qu’avez-vous fait des maximes austères
De ce berger sacré que Minerve autrefois
Daignait former en songe à vous donner des lois. »
Disant ces mots, il sort… Elle était interdite,
Son œil noir s’est mouillé d’une larme subite ;
Nous l’avons consolée, et ses ris ingénus,
Ses chansons, sa gaîté, sont bientôt revenus.
Un jeune Thurien [17], aussi beau qu’elle est belle,
(Son nom m’est inconnu), sortit presque avec elle
Je crois qu’il la suivit et lui fit oublier
Le grave Pythagore et son grave écolier.


Parmi les ïambes inédits, j’en trouve un dont le début rappelle, pour la forme, celui de la gracieuse élégie ; c’est un brusque reproche que le poète se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il répond soudain en l’interrompant

Sa langue est un fer chaud ; dans ses veines brûlées
Serpentent des fleuves de fiel.
J’ai, douze ans en secret dans les doctes vallées,
Cueilli le poétique miel

Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière ;
Dans tous mes vers on pourra voir
Si ma Muse naquit haineuse et meurtrière.
Frustré d’un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe
Immole un beau-père menteur ;
Moi, ce n’est point au col d’un perfide Lycambe
Que j’apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n’a jamais tonné pour mes injures.
La patrie allume ma voix ;
La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,
Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pithons et les Hydres fangeuses,
Le feu, le fer, arment mes mains ;
Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,
C’est donner la vie aux humains.

Sur un petit feuillet, à travers une quantité d’abréviations et de mots grecs substitués aux mots français correspondans, mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la révolution après le 10 août ; l’excès des précautions indique déjà l’approche de la terreur :

Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres ;
Il nie, il jure sur l’autel ;
Mais nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,
A nos turpitudes célèbres,
Nous voulons attacher un éclat immortel.

De l’oubli taciturne et de son onde noire
Nous savons détourner le cours.
Nous appelons sur nous l’éternelle mémoire ;
Nos forfaits, notre unique histoire,
Parent de nos cités les brillans carrefours.


O gardes de Louis, sous les voûtes royales
Par nos ménades déchirés,
Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
Orné nos portes triomphales
Et ces bronzes hideux, nos monumens sacrés.

Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,
Cruel, même dans son repos,
Vient sourire aux succès de sa rage farouche,
Et, la soif encore à la bouche,
Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.

Arts dignes de nos yeux ! pompe et magnificence
Dignes de notre liberté,
Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,
Dignes de l’atroce démence
Du stupide David qu’autrefois j’ai chanté.

Depuis l’aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flûte aux dauphins accourus nous avons touché tous les tons. C’est peut-être au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poète, en quelque secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à Fanny :

Mai de moins de roses, l’automne
De moins de pampres se couronne,
Moins d’épis flottent en moissons,
Que sur mes lèvres, sur ma lyre,
Fanny, tes regards, ton sourire,
Ne font éclore de chansons.

Les secrets pensers de mon ame
Sortent en paroles de flamme,
A ton nom doucement émus
Ainsi la nacre industrieuse
Jette sa perle précieuse,
Honneur des sultanes d’Ormuz.

Ainsi, sur son mûrier fertile,
Le ver du Cathay mêle et file
Sa trame étincelante d’or.
Viens, mes muses pour ta parure
De leur soie immortelle et pure
Versent un plus riche trésor.


Les perles de la poésie
Forment sous leurs doigts d’ambroisie
D’un collier le brillant contour.
Viens, Fanny : que ma main suspende
Sur ton sein cette noble offrande…

La pièce reste ici interrompue ; pourtant je m’imagine qu’il n’y manque qu’un seul vers, et possible à deviner ; je me figure qu’à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit Viens, Fanny s’est approchée en effet, que la main du poète va poser sur son sein nu le collier de poésie, mais que tout d’un coup les regards se troublent, se confondent, que la poésie s’oublie, et que le poète comblé s’écrie ou plutôt murmure en finissant :

Tes bras sont le collier d’amour !

[18]


Il résulte, pour moi, de cette quantité d’indications et de glanures que je suis bien loin d’épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son compte, d’oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition plus complète et définitive de ses œuvres, où l’on profiterait des travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J’ai souvent pensé à cet idéal d’édition pour ce charmant poète, qu’on appellera, si l’on veut, le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd’hui dans les esquisses et les projets d’idylle et d’élégie, je veux esquisser aussi ce projet d’édition qui est parfois mon idylle. En tête donc, se verrait, pour la première fois, le portrait d’André d’après le précieux tableau que possède M. de Cailleux, et qu’il vient, dit-on, de faire graver, pour en assurer l’image unique aux amis du poète. Puis on recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressans sur André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans lesquelles l’auteur du Génie du Christianisme l’a tout d’abord révélé à la France, comme dans l’auréole de l’échafaud. Viendrait alors la notice que M. de Latouche a mise dans l’édition de 1819, et d’autres morceaux écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que d’entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au Globe sur le portrait, une lettre de M. De Latour sur une édition de Malherbe annotée en marge par André (Revue de Paris 1834), le jugement porté ici même par M. Planche, et enfin quelques pages, s’il se peut, détachées du poétique épisode de Stello par M. de Vigny. On traiterait, en un mot, André comme un ancien, sur lequel on ne sait que peu et aux œuvres de qui on rattache pieusement et curieusement tous les jugemens, les indices et témoignages. Il y aurait à compléter peut-être, sur plusieurs points, les renseignemens biographiques ; quelques personnes qui ont connu André vivent encore ; son neveu, M. Gabriel de Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu’il me communique m’apprend quelques particularités de plus sur la mère des Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux mers de Bysance l’étoile d’André. Elle s’appelait Santi-L’homaka ; elle était propre sœur (chose piquante !) de la grand’mère de M. Thiers. Il se trouve ainsi qu’André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l’on veut, après coup, un pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, idéal, rêveur, le culte de la muse au sein des doctes vallées : mais n’y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses et des ressources quelque peu versatiles d’un de ces hommes d’état qui parurent vers la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en bon langage, n’est-ce donc pas quelqu’un des plus spirituels princes de la parole athénienne ?

Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait bon d’y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l’histoire des manuscrits. C’est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient presque douteux à l’égard d’André, comme s’il était véritablement un ancien. Il s’est accrédité, parmi quelques admirateurs du poète, un bruit, que l’édition de 1833 semble avoir consacré ; on a parlé de trois portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses œuvres par ordre de progrès et d’achèvement : les deux premiers de ces portefeuilles se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J’ai toujours eu peine à me figurer cela. L’examen des manuscrits restans m’a rendu cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses manières des trois prétendus portefeuilles : par exemple, l’idylle intitulée la Liberté s’y trouve d’abord dans un simple canevas de prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l’heure où elle fut commencée et achevée. La préface que le poète aurait esquissée pour le portefeuille perdu, et qui a été produite pour la première fois dans l’édition de 1833 ; tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, je me borne à dire, sur les trois portefeuilles, que je ne les ai jamais bien conçus ; qu’aujourd’hui que j’ai vu l’unique, c’est moins que jamais mon impression de croire aux autres, et que j’ai en cela pour garant l’opinion formelle de M. G. de Chénier, dépositaire des traditions de famille, et témoin des premiers dépouillemens. Je tiens de lui une note détaillée sur ce point ; mais je ne pose que l’essentiel, très peu jaloux de contredire. André Chénier voulait ressusciter la Grèce ; pourtant il ne faudrait pas, autour de lui, comme autour d’un manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre amis, des guerres de commentateurs ce serait pousser trop loin la renaissance [19].

Voilà pour les préliminaires ; mais le principal, ce qui devrait former le corps même de l’édition désirée, ce qui, par la difficulté d’exécution, la fera, je le crains, long-temps attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait nécessaire, l’indication complète des diverses et multiples imitations, qui donc l’exécutera ? L’érudition, le goût d’un Boissonnade, n’y seraient pas de trop et de plus il y aurait besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne que nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu’où André a poussé l’imitation, l’a compliquée, l’a condensée ; il a dit dans une belle épître :

Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu’il nomme ; et, les trouvant,
Il s’admire et se plaît de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi ? Je lui ferai connaître
Mille de mes larcins qu’il ignore peut-être.
Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l’instant
La couture invisible et qui va serpentant,
Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère…

Eh bien ! en consultant les manuscrits, nous avons été vers lui et luimême nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures qu’il nous a révélées çà et là. Quand il n’a l’air que de traduire un morceau d’Euripide sur Médée :

Au sang de ses enfans, de vengeance égarée,
Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,

il se souvient d’Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau ; il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu’il a, dit-il, autrefois traduits étant au collège. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple suture. Son Bacchus, Viens, ô divin Bacchus ! ô jeune Thyonée ! est un composé du Bacchus des Métamorphoses, de celui des Noces de Thétis et de Pélée ; le Silène de Virgile s’y ajoute à la fin [20]. Quand on relit un auteur ancien, quel qu’il soit, et qu’on sait André par cœur, les imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d’élégie :

Mais, si Plutus revient de sa source dorée
Conduire dans mes mains quelque veine égarée,
A mes signes, du fond de son appartement,
Si ma blanche voisine a souri mollement…

je croyais n’avoir affaire qu’à Horace :

Nunc et latentis proditor intimo
Gratus puellae risus ab angulo ;

et c’est à Perse qu’on est plus directement redevable :

…Visa est si fortè pecunia, sive
Candida vicini subrisit molle puella,

Cor tibi ritè salit

[21].

Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d’André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un peu évanouis de tant de poètes antiques ; on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la poétique française ; on les agiterait à loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore ; on ferait son œuvre et son nom, à bord d’un autre, à bord d’un charmant navire d’ivoire. J’indique, je sens cela, et je passe. Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu’on ne franchira pas, c’est là le train de la vie.

Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles politiques et de formidables assauts, à ce qu’on assure, de croire intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d’étude, uniquement propres à faire mieux connaître un poète, un homme, lequel, après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu, à l’heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur la brèche sociale, et mourir ?


SAINTE-BEUVE.

  1. C’est peut-être animaux qu’il a voulu dire ; mais je copie.
  2. Qu’on ne s’étonne pas trop de voir le nom d’André ainsi mêlé â des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fut comme l’André Chénier de la science ; et, dans la liste des jeunes illustres, diversement ravis avant l’âge, je dis volontiers : Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bichat.
  3. Comme les enfans prennent les statues d’airain au sérieux et croient que ce sont des hommes vivans, ainsi les superstitieux prennent pour vérités toutes les chimères.
  4. « Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les autres les prennent pour des dieux. » - L’opposition entre ces pensées d’André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s’offre naturellement à l’esprit ; lui-même il n’est pas sans y avoir songé, et sans s’être posé l’objection. Je trouve cette note encore : « Mais quoi ? tant de grands hommes ont cru tout cela… Avez-vous plus d’esprit, de sens, de savoir ?… Non ; mais voici une source d’erreur bien ordinaire : beaucoup d’hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent : Ce système, je ne veux point l’examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière ou d’autre, il faut que je le démontre. — Alors, plus ils ont d’esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et défigurer tous les faits pour en étayer leur échafaudage… Et pour ne citer qu’un exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui regarde la métaphysique et la religion, Pascal n’a jamais suivi une autre méthode. » Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd’hui que pour André, qui ne voyait Pascal que dans l’atmosphère d’alors, et, pour ainsi dire, à travers Condorcet.
  5. Satire W : l’image, dans Perse, est celle du chien qui, après de violens efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout après lui.
  6. M. de Châteaubriand tenait cette pièce de Mme de Beaumont, sœur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à l’ambassade d’Angleterre : elle-même avait directement connu le poète.
  7. Édition de 1833, tom. II, pag. 319.
  8. M. Patin, dans sa leçon d’ouverture publiée le 16 décembre 1838 (Revue de Paris), a rapproché exactement la tentative de Chénier de l’œuvre d’Horace chez les Latins.
  9. Édition de 1833, tom. II, pag. 344.
  10. Ibid., pag. 344.
  11. Ibid., pag. 327.
  12. A mesure qu’il en augmente son trésor, il n’est pas toujours sûr de ne pas les avoir employés déjà : « Je crois, dit-il en un endroit, avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me souvenir où. »
  13. Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la diction poétique : « La huitième épigramme de Théocrite est belle (Épitaphe de Cléonice) ; elle finit ainsi : Malheureux Cléonice, sous le propre coucher des Pléïades, cum Pleiadibus occidisti. Il faut la traduire et rendre l’opposition de paroles… la mer t’a reçu avec elles (les Pléïades). »
  14. André était comme La Fontaine, qui disait :

    J’en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.


    Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l’a connu avant la révolution, m’a raconté qu’un jour, particulièrement, il l’avait entendu causer avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu’il en disait a laissé dans l’esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et d’éloquence. Cette étude qu’il avait faite de Rabelais me justifierait, s’il en était besoin, de l’avoir autrefois rapproché longuement de Régnier.

  15. On se plait à ces moindres détails sur les grands poètes aimés. A la fin de l’idylle intitulée la Liberté, entre le chevrier et le berger, on lit sur le manuscrit : Commencée le vendredi au soir 10, et finie le dimanche au soir 12 mars 1787. La pièce a un peu plus de cent cinquante vers. On a là une juste mesure de la verve d’exécution d’André : elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu avare des poètes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d’aujourd’hui.
  16. Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement ? ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger ? Je le croirais plutôt, mais ce n’est pas bien clair.
  17. Thurii, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris, dans le golfe de Tarente, pat les Athéniens.
  18. Ou peut-être et plus simplement :

    Ton sein est le trône d’amour !

  19. Pour certaines variantes du premier texte, on m’a parlé d’un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre, qui serait à consulter, ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu’il ne faudrait pas, en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris avec goût. Toute édition d’écrits posthumes et inachevés est une espèce de toilette qui a demandé quelques épingles : prenez garde de venir épiloguer après coup là-dessus ?
  20. Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus :

    C’est le dieu de Nisa, c’est le vainqueur du Gange,
    Au visage de vierge, au front ceint de vendange,
    Qui dompte et fait courber sous son char gémissant
    Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant…

    J’en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de l’atelier qu’ils encombrent et qu’ils décorent :

    Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescens…
    Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide ;
    Vous, filles du Zéphyre et de la Nuit humide,
    Fleurs…
    Syrinx parle et respire aux lèvres du berger…
    Et le dormir suave au bord d’une fontaine…
    Et la blanche brebis de laine appesantie…

  21. On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du Mendiant :

    Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines ;

    il est traduit des Noces de Thétis et de Pélée :

    Queis permulsa domus jucundo risit odore.

    On est tenté de croire qu’André avait devant lui, sur sa table, ce poème entr’ouvert de tulle, quand il renouvelait dans la même forme le poème mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n’est plus Catulle ; on est en plein Lucrèce :

    Sur leurs bases d’argent, des formes animées
    Élèvent dans leurs mains des torches enflammées…
    Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
    Lampadas igniferas manibus retinentia dextris.

    On a un échantillon de ce qu’il faudrait faire sur tous les points.