Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre premier/Chapitre 50

Livre premier
Traduction par Jean Vincent Périès.
Discours sur la première décade de Tite-Live, Texte établi par Ch. LouandreCharpentier (p. 262-263).



CHAPITRE L.


Un conseil ni un magistrat ne doivent pouvoir entraver les affaires d’un État.


T. Quintius Cincinnatus et Cn. Julius Mentus étaient consuls, et leur désunion avait suspendu toutes les affaires de la république. Le sénat alors les pria instamment de nommer un dictateur qui pût du moins exécuter ce que leur inimitié ne permettait pas de faire. Mais les consuls, qui ne pouvaient s’accorder sur rien, n’étaient du même avis que sur un seul point, celui de ne pas nommer de dictateur. Alors le sénat, n’ayant plus d’autre recours, implora l’appui des tribuns, qui, soutenus de leur côté par l’autorité du sénat, forcèrent les consuls d’obéir.

D’abord, il faut remarquer ici l’utilité du tribunat, qui ne se bornait pas à mettre un frein aux prétentions que les nobles déployaient contre le peuple, mais encore à celles qu’ils élevaient entre eux.

En second lieu, il ne faut jamais, dans un État, que l’on permette au petit nombre de prendre aucune de ces résolutions qui sont ordinairement nécessaires au maintien de la république. Ainsi, par exemple, avez-vous donné à un conseil le pouvoir de distribuer des honneurs et des grâces, ou à un magistrat celui de traiter une affaire ; il faut ou lui imposer l’obligation de la terminer d’une manière quelconque, ou pourvoir à ce qu’un autre puisse ou doive remplir son devoir s’il refuse de l’accomplir ; sans cela cette institution deviendrait défectueuse et pleine de danger, comme il serait arrivé à Rome, si l’on n’avait pu opposer le pouvoir des tribuns à l’obstination des deux consuls.

Dans la république de Venise, c’est le grand conseil qui distribue les honneurs et les emplois. Il arrivait quelquefois que tout le conseil, par ressentiment ou par quelque fausse suggestion, ne voulait donner de successeurs ni aux magistrats qui gouvernaient la ville, ni à ceux qui au dehors administraient l’État. C’était une source de désordres sans cesse renaissants, parce que toutes les villes dépendantes, et la capitale elle-même, manquaient tout à la fois de magistrats légitimes ; et l’on ne pouvait sortir de cette confusion qu’en parvenant à satisfaire la majorité de ce conseil ou à la tromper. Cette institution funeste eût entraîné la chute de l’État, si des citoyens sages n’y eussent remédié. Ils saisirent une occasion favorable, et firent passer une loi qui portait que tous les magistrats qui existaient au dedans ou au dehors de la ville ne cesseraient jamais leurs fonctions que lorsqu’ils auraient été remplacés. C’est par cette mesure qu’on arracha au conseil la facilité d’exposer la république à un péril certain, en entravant la marche des affaires publiques.