Discours de réception à l’Académie française du comte de Carné

DISCOURS


DE M. LE COMTE DE CARNÉ


PRONONÇÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DU 4 FÉVRIER 1864, EN VENANT PRENDRE SÉANCE À LA PLACE DE M. BIOT.




Messieurs,


Les écrivains honorés de vos suffrages n’ont pas à se défendre de l’émotion qu’ils éprouvent en venant s’asseoir au milieu de vous. Cette adoption impose des devoirs au-dessous desquels les plus confiants pourraient craindre de demeurer. Cependant, lors même que votre choix est inspiré, comme aujourd’hui, par une bienveillance indulgente, il ne demeure pas sans profit pour les lettres : vous les servez en effet, d’une manière digne d’elles et digne de vous, en accordant quelquefois à la persévérance dans les mêmes travaux, et surtout à la fidélité aux mêmes pensées, le prix que vous ne refusez jamais à des qualités plus éminentes. Par une exception bien rare, cette noble récompense semble plus précieuse encore après avoir été obtenue, car les jouissances qu’elle apporte, supérieures aux passagères satisfactions de la vanité, s’appliquent à la vie tout entière. Entrer avec ses maîtres dans un commerce assidu où la familiarité n’ôte rien au respect, devenir le confrère de ceux dont on fut le disciple, quel stimulant plus vif pour l’intelligence, quelle joie plus durable pour le cœur !

De l’égalité solennellement proclamée entre l’éclat du talent et celui de la naissance sortit, un siècle et demi avant notre grande transformation politique, la seule institution qui ait triomphé de nos orages révolutionnaires, et qui, relevée par sa propre force, ait dominé toutes nos ruines. L’Académie française a conquis une influence toujours croissante, non qu’elle l’ait préparée par aucun effort, mais parce que l’œuvre de Richelieu, expression anticipée des temps nouveaux, participa dès l’origine à leur invincible puissance. Issue d’une heureuse inspiration du pouvoir illuminé par le génie, elle a reçu successivement, et comme par surcroît, des attributions qu’elle n’avait ni prévues ni souhaitées. De généreux donateurs l’ont mise en mesure d’étendre ses encouragements à toutes les parties de l’art d’écrire ; d’autres ont voulu que les appréciateurs du beau pussent être aussi les rémunérateurs du bien, et l’on a vu les dévouements modestes partager ici les récompenses si longtemps réservées aux talents les plus applaudis. L’Académie a pu exercer une sorte de ministère public, sans rien perdre de son caractère littéraire, ni de l’indépendance qui fait sa force et son honneur.

Quel spectacle ne présente pas cette assemblée, où l’esprit contemporain se retrempe aux sources des plus fortifiantes traditions ! Au palais de l’Institut que vous ouvrit l’empereur Napoléon, vous êtes demeurés ce que vos prédécesseurs furent au Louvre lorsque Louis XIV les y installa pour faire cortège à sa gloire. Dans ce pays où chaque génération vit pour elle-même et ne compte plus avec aucune autre, vous seuls avez encore des ancêtres et vous inclinez librement devant des règles que vous n’avez point faites. Pourtant, je puis le dire sans redouter aucune contradiction, jamais on ne s’est assimilé avec autant de bonheur les idées qui sont la vie de la France moderne, et les hommes qui en sont la gloire ; jamais le culte du passé ne s’est plus étroitement associé à l’intuition de l’avenir !

Personne n’a représenté cette intelligence de notre époque unie au respect des temps qui ne sont plus, d’une manière plus élevée que le savant illustre dont vous m’avez remis le soin de rappeler les travaux éclatants et la vie modeste. Peu d’années se sont écoulées, depuis que l’éloquent orateur assis à mes côtés esquissait à grands traits la carrière de M. Biot, et déposait en votre nom une dernière couronne sur sa tête octogénaire. Ce souvenir toutefois me rassure plus encore qu’il ne m’inquiète, car, s’il me laisse tout à craindre pour moi-même, il suffira du moins pour protéger la mémoire de mon prédécesseur contre la faiblesse de mes paroles.

M. Biot s’est trouvé placé sur la limite de deux mondes. Il avait vu tomber la société de nos pères, en conservant de ses mœurs les plus vivants souvenirs ; il fut plus tard, dans la plénitude de sa force intellectuelle, associé, pour la réorganisation de l’enseignement public en France, à la mission dont la Providence avait investi un grand homme. Du passé qui lui apparaissait à travers le prisme de la jeunesse, il avait retenu la religion du respect et cet enjouement ironique toujours tempéré par la bienveillance ; à notre temps, il avait emprunté l’ardeur d’investigation qu’il porta dans le champ de toutes les connaissances humaines, et la puissance simultanée de généralisation et d’analyse qui a, durant plus d’un demi-siècle, attaché son nom à toutes les conquêtes d’une grande ère scientifique.

M. Biot fît au collège Louis-le-Grand des études excellentes pour les lettres, plus faibles pour les sciences ; non que son aptitude spéciale ne se fût dès lors révélée, mais parce qu’ainsi qu’il l’a dit lui-même, l’ancienne Université de Paris, restée péripatéticienne après Descartes, persistait, en physique, à demeurer cartésienne après Newton. Il ne tarda pas pourtant à trouver ses voies véritables, car il n’est guère plus facile d’en détourner un mathématicien qu’un poète. D’ailleurs, les hommes supérieurs font leur destinée, et la fortune, fléchit jiresque toujours sous le génie. Ses parents l’envoyèrent au Havre apprendre le commerce en tenant des livres et en copiant des factures ; mais, avant de quitter Paris, ce jeune homme avait entendu le canon de la Bastille et la voix de Mirabeau. Un pareil bruit contrastait trop avec le silence d’un comptoir pour n’y pas susciter des distractions fréquentes. Bientôt l’étranger menaça nos frontières et la grandeur des périls fit oublier celle des crimes. En septembre 1792, le jeune Biot contracta un engagement volontaire. Tout joyeux de faire à la patrie le sacrifice de son Barème, il partit comme canonnier pour l’armée du Nord, emportant les œuvres de Bezout dans son sac, et peut-être en aurait-il fait sortir un jour le bâton de marédial si, après la bataille d’Hoonschoote, il n’était tombé dangereusement malade.

Rentré dans sa famille, il suivit avec ardeur toutes les phases de là crise durant laquelle chaque attentat des factions enfantait pour la France un danger nouveau. Dans l’écrit le plus coloré qui nous soit resté de sa jeunesse, M. Biot a constaté la part décisive que les maîtres de la science prirent durant trois ans à la défense du territoire, en créant des ressources aussi précieuses qu’imprévues. Aux mécaniciens et aux fondeurs, la physique suggéra des procédés pour décupler en quelques mois le matériel des arsenaux ; la chimie alla chercher le salpêtre, que l’Inde ne nous fournissait plus, depuis la guerre maritime, dans les étables incendiées de la Vendée, et sous les ruines d’une grande cité démolie par le marteau révolutionnaire. L’artilleur convalescent notait avec autant d’exactitude que d’émotion tous les incidents de la lutte où le savoir assistait efficacement le courage, œuvre héroïque à laquelle concoururent Lavoisier et Bailly, jusqu’au jour où, pour prix de leurs services, une ingratitude sauvage les envoyait à l’échafaud.

Lorsque la France eut secoué ce sanglant cauchemar, la Convention voulut, pour expier tant d’attentats contre l’intelligence, signaler son premier retour aux idées sociales par la reconstitution de l’enseignement, dont les débris avaient disparu dans la tempête. Elle décréta donc, avant de se séparer, l’érection d’une École polytechnique et d’une École normale, en donnant pour couronnement à cet édifice un Institut national appelé à concentrer dans trois classes distinctes la représentation de toutes les connaissances humaines. Mais de telles mains n’étaient pas assez pures pour arracher la France à l’abîme où elles l’avaient précipitée. Il était écrit que cette œuvre réparatrice appartiendrait au glorieux jeune homme qui, en faisant perdre à la Convention expirante jusqu’à l’honneur de ses dernières conceptions, leur imprima le sceau de son génie, en attendant l’heure de les transformer en instruments de sa puissance.

M. Biot fut admis comme chef de brigade à l’École polytechnique lors de sa création. Il rappelait toujours avec une vive émotion ces premiers temps qui virent se nouer ses plus chères amitiés ; c’était avec une reconnaissance filiale qu’il évoquait surtout la mémoire de Monge, fondateur de la grande École où sa bonté ne laissa pas des traces moins profondes que son enseignement. Nommé bientôt après professeur à l’École centrale de Beauvais, il consacra les longs loisirs que lui laissaient ses fonctions aux parties les plus élevées des mathématiques. Des circonstances heureuses le mirent en mesure d’établir, avec M. de Laplace, qui l’avait remarqué à l’École polytechnique, ces premières relations dont il a écrit l’histoire avec un goût si délicat. Il avait beaucoup médité, c’est lui-même qui nous l’apprend, sur une classe de questions géométriques qu’Euler avait traitées par des méthodes indirectes, parce que les éléments de leur solution étaient d’ordre dissemblable. Se sentant maître de la matière, le jeune professeur eut la pensée de les résoudre à l’aide d’un mode particulier d’équation, exprimant l’ensemble des conditions auxquelles il fallait satisfaire. M. Biot réussit Encouragé par le grand astronome qui déjà l’autorisait à recevoir en épreuves les feuilles du traité, encore inédit, de la Mécanique céleste pour en revoir les calculs, et presque devenu, au fond d’une province, le Cotes du nouveau Newton, il vint à Paris présenter son premier Mémoire avec l’émotion d’un poëte qui apporterait sa première tragédie. M. Biot a raconté lui-même à l’Académie française l’histoire de cette communication, d’où la générosité de M. de Laplace fit sortir la fortune d’un professeur obscur. Discuté devant la classe des sciences, le Mémoire fut renvoyé à l’examen d’une commission dans laquelle siégeait le général Bonaparte, membre de l’Institut pour la section de mécanique, juge bienveillant, mais redoutable, dont le front réfléchissait alors les gloires de l’Italie et de l’Egypte, en s’éclairant des gloires prochaines du Consulat.

Vous vous souvenez de la scène charmante du lendemain, lorsqu’après un déjeuner où tous les convives félicitèrent à l’envi le jeune géomètre, M. de Laplace, conduisant celui-ci dans son cabinet, prit sous une liasse de vieux papiers un cahier de sa main dont l’écriture était jaunie par le temps ; vous savez que M. Biot y trouva le problème d’Euler résolu par la méthode qu’il croyait avoir découverte, et dont l’honneur lui fut d’ailleurs scrupuleusement maintenu. Noble désintéressement du génie, assez sûr de ses forces pour semer dans l’intérêt de la science, sans s’inquiéter de recueillir dans celui de sa vanité !

Sous un tel patronage, tout réussit à M. Biot, demeuré jusqu’à son dernier jour le plus respectueux comme le plus reconnaissant des disciples. Il fut nommé examinateur à l’École polytechnique, professeur au Collège de France, associé de l’Institut, dont il devint, avant l’âge de vingt-neuf ans, membre titulaire pour la section de géométrie. Chaque faveur était d’ailleurs précédée par un service rendu à la science, et, dès son début, cette carrière fut signalée par une inépuisable fécondité. En 1805, M. Biot avait déjà publié l’Essai sur l’histoire des sciences durant la Révolution française, un Essai de géométrie analytique, un Traité élémentaire d’astronomie, et fait passer dans notre langue, en l’éclairant par un commentaire, la Physique mécanique de Fischer.

À l’ouverture du nouveau siècle, la France brillait d’un éclat égal dans les sciences et dans la guerre ; mais, par un étrange contraste, lorsque la gloire de ses armes semblait se personnifier dans un seul homme, tant il avait dépassé ses rivaux, les forces intellectuelles, qui justifiaient notre suprématie en Europe, avaient des représentants nombreux, et leur union au sein de l’Institut accomplissait déjà pour ce grand corps la pensée qui avait présidé à sa fondation. La France pouvait nommer Laplace et Lagrange, Monge et Delambre, Berthollet et Gay-Lussac, Ampère et Cuvier. Ami ou disciple de ces hommes illustres, devenu bientôt leur associé pour être plus tard leur égal, M. Biot embrassait tous les horizons ouverts par leurs travaux, joignant une puissance d’étude, que rien ne lassait, à une lucidité qui rendait son enseignement aussi attrayant que profitable. Prompt à comprendre, heureusement doué pour exposer, il concentrait les rayons épars des sciences contemporaines et les réfléchissait en gerbes éclatantes.

Tout entier à ses études sévères, il ne cherchait de repos pour son esprit que dans les lettres, de joie pour son cœur que dans les affections domestiques. Le jeune membre de l’Institut voulut conserver sa modeste indépendance en face du gouvernement impérial, non qu’il en méconnût l’éclat, mais parce que la grandeur de la science dépassait à ses yeux toutes les autres. Il était d’ailleurs de ceux qui n’avaient pu se déprendre encore des regrets que laissent aux nobles cœurs les espérances de la jeunesse, lors même qu’ils sont conduits à les appeler des rêves. L’Empereur soupçonnait cet état d’esprit à peu près général chez les jeunes gens qui formèrent les premières promotions sorties de l’École polytechnique. Il s’en irritait, mais ne s’en inquiétait point. Les notes recueillies par la famille de M. Biot ont conservé un souvenir que je crois pouvoir leur emprunter. Napoléon exprimait son mécontentement à Monge avec un redoublement de vivacité, peu de jours après son avènement à l’empire. « Sire, répondit le spirituel directeur de l’Ecole, ce n’est pas du jour au lendemain que je puis donner des habitudes monarchiques à tous ces jeunes républicains. Ils les prendront d’eux-mêmes et vous suivront certainement, mais il faut y mettre le temps, et Votre Majesté a tourné un peu court……… » L’Empereur ne parut pas s’étonner de l’observation : il attendit ; et je gagerais volontiers qu’au jour du malheur les moins empressés ne furent pas les moins fidèles.

M. Biot ressentit durant sa longue carrière un éloignement si persistant pour les fonctions publiques, l’immixtion des savants dans les affaires lui inspirait de si vives contrariétés, que cette répugnance doit être signalée comme l’un des traits caractéristiques de sa physionomie. Depuis Newton, qu’il gourmande pour les fonctions officielles dans lesquelles s’endormit son génie, jusqu’à ses contemporains, qu’il poursuit au sein de leurs grandeurs par les traits d’une ironie sanglante, il n’épargne personne en présence de ce qu’il considère comme une double prévarication contre la science et contre la société. Une seule fois, et bien des années après l’époque dont je parle, M. Biot dérogea à son principe. Un moment découragé de la vie scientifique par quelques amertumes que l’esprit de rivalité n’épargne à personne, devenu fermier par contre-coup et se croyant alors une vocation agricole décidée, il eut aussi l’ambition d’être maire de son village. Mal lui en prit. C’était aux derniers temps de la Restauration. La révolution de Juillet survint, et ses conseillers municipaux, déjà fort mécontents de voir appliquer les lois de l’hydraulique au régime de la pompe et du lavoir communal, estimèrent le moment propice pour se défaire d’un aussi dangereux novateur. Ils le dénoncèrent donc pour les avoir fait délibérer devant un portrait du roi Charles X, lequel n’était autre que celui de M. de Laplace en costume de Pair de France. L’administration supérieure ne s’y serait pas trompée ; mais l’administration locale crut périlleux de décourager le zèle lorsqu’elle manquait peut-être de force pour le réprimer ; elle donna donc raison aux conseillers municipaux, et M. Biot, justement puni pour cette courte infidélité à sa doctrine, déposa avec joie les insignes de son orageuse magistrature.

Dans la solitude animée qu’il s’était faite, M. Biot acceptait le travail aussi résolument qu’il repoussait la faveur. Chargé déjà du cours de physique-mathématique au collège de France, il fut nommé professeur d’astronomie à la Faculté des sciences, et bientôt après il se voyait appelé au Bureau des longitudes que présidait M. de Laplace. L’accomplissement ponctuel de tant de devoirs lui laissait toutefois, grâce à une puissance d’application qu’aucun homme n’a de nos jours portée plus loin, le loisir de concourir à la rédaction de la plupart des feuilles ouvertes alors aux discussions scientifiques et même à la critique littéraire. Depuis le Journal des savants jusqu’au Mercure de France, depuis les Bulletins de la Société philomathique et ceux de la Société d’Arcueil, jusqu’aux Annales de chimie et à celles du Muséum, il n’y a pas un recueil qui n’ait demandé et obtenu l’honneur d’être assisté par lui. Plus tard, lorsque le régime de la publicité eut passé, pour la France, de sa vie constitutionnelle dans sa vie scientifique, les travaux de M. Biot figurèrent au premier rang dans les Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des sciences, à l’institution desquels il avait opposé des objections au moins spécieuses, quoiqu’une pareille innovation ne pût profiter à personne autant qu’à lui-même.

Selon la marche à peu près constante de l’esprit humain, qui descend des théories vers les faits, M. Biot avait passé de l’étude des mathématiques pures à l’étude des mathématiques appliquées. En quittant les régions de la géométrie algébrique, la plupart des mathématiciens commencent par étudier le monde sidéral, dont l’immensité nous écrase, et deviennent astronomes ; ils observent ensuite de plus près, dans ses lois et dans ses principes constitutifs, celui dont les merveilles nous enlacent ; ils deviennent alors physiciens ou chimistes ; souvent ils suivent simultanément cette double voie, car il est chaque jour plus difficile de séparer la physique de la chimie. M. Biot ne dérogea point à la loi commune. Une heureuse circonstance concourut à imprimer des directions plus pratiques à ses travaux : membre de la Société d’Arcueil, il assistait fréquemment aux expériences qui avaient été le but spécial de cette institution, formée au milieu de nos orages révolutionnaires comme une première protestation contre le règne de la barbarie. Il avait appartenu jusqu’alors en physique à l’école des théoriciens, plus préoccupés de formuler les lois générales que d’observer minutieusement les phénomènes ; mais, surexcité par les travaux de Berthollet, de Thenard, de Candolle, tous membres de ce cercle formé par la science et cimenté par l’amitié, il devint lui-même, à cette grande école, expérimentateur consommé, en conservant toutefois, dans le domaine de l’exploration, son génie particulier.

Il débuta par des recherches sur la propagation de la chaleur et sur celle du son. L’attention de M. Biot fut surtout attirée par les phénomènes que provoque le passage de la lumière polarisée à travers les cristaux : ses travaux sur cette matière furent aussi nombreux que féconds. S’il s’inspira des vues alors toutes nouvelles de Malus sur les effets de la double réfraction, il sut les étendre et les compléter par une coordination puissante de la théorie avec les faits. Ce fut ainsi qu’il dépassa, mais sans aspirer à le faire oublier, le cher condisciple, ravi trop tôt à la science comme à la gloire, et dont il a condensé la vie courte mais pleine dans quelques pages admirables. On sait que M. Biot poursuivit durant toute sa carrière l’application à l’étude des combinaisons chimiques de la polarisation rotatoire de la lumière, dont la science lui doit l’importante découverte. Dans sa méthode, aussi précise qu’élégante, on retrouvait la rigueur du géomètre et la finesse de l’analyste. La constante application des formules mathématiques aux données expérimentales marquait toutes ses recherches d’un cachet spécial.

Ce fut surtout dans son Traité de physique mathématique, publié en 1816, qu’on put apprécier la puissance de cet esprit arrivé à l’entière possession de lui-même. On était dans une de ces époques stationnaires qui suivent presque toujours les grandes découvertes : l’esprit humain se reposait sur ses conquêtes. Le moment était donc favorable pour donner au monde savant l’inventaire complet de tant de richesses, et M. Biot était bien l’écrivain désigné pour une pareille tâche. Plus généralisateur qu’inventeur, moins préoccupé des faits que des idées, il avait l’heureuse faculté de s’assimiler tous les résultats en les revêtant d’une forme qui les lui rendait propres. Mathématicien, astronome, physicien, chimiste, il se jouait dans le champ de la création, et semblait porter légèrement le poids de toutes ses merveilles.

La postérité commence plus tôt pour les hommes de science que pour les hommes d’État, car l’émotion est moins durable dans le conflit des idées que dans celui des intérêts. Une voix assez autorisée pour parler au nom des générations futures assignera bientôt à M. Biot, dans une autre enceinte, le rang qui lui appartient parmi les grands esprits de son siècle qui l’ont précédé dans la mort. Ne devançons pas cet arrêt, que nous pouvons d’ailleurs attendre avec confiance. Il y a sans doute certains noms à côté desquels on n’en saurait prononcer aucun autre. Kepler écoute l’harmonie des sphères et découvre les lois de leur concert sublime ; Newton ramène ces lois diverses au principe unique où se révèle la main de Dieu simple dans ses œuvres comme dans son essence ; Laplace réduit toute l’astronomie à un problème de mécanique ; et, domptant les planètes, jusqu’à lui réfractaires au calcul, « découvre dans « les cieux soumis, comme le disait ici son éloquent successeur, l’accomplissement mathématique de lois invariables[1]. »

Ces grands hommes demeureront solitaires dans leur gloire, comme le sont, dans l’espace, les mondes si souvent visités par leur pensée. Mais nos neveux sauront, croyons-le bien, ménager sa place véritable à l’esprit puissant et facile qui remontait sans effort du domaine de l’industrie et des arts aux lois qui régissent les cieux. Leur justice ne manquera pas davantage au géomètre qui, s’élançant par d’admirables intuitions jusqu’au plus profond de la nuit des siècles, appliquait, avec une hardiesse qui n’a pas été dépassée, les études astronomiques à l’archéologie pour contrôler l’histoire de la terre par celle du ciel.

Cette laborieuse carrière s’écoula durant cinquante-trois ans dans l’enceinte du collège de France, qui fut pour M. Biot une seconde patrie. Son temps se partageait entre les labeurs d’un enseignement toujours entouré de la faveur publique, et la fréquentation des diverses académies qui, si elles en avaient jugé par l’activité de son concours, auraient pu croire que chacune d’elles le possédait tout entier. Après les joies fortifiantes du travail, ses plaisirs les plus vifs lui venaient de son commerce assidu avec la jeunesse. Dans mes recherches pour retrouver et pour fixer ici quelques traits de cette grave et piquante physionomie, j’ai rencontré partout la trace profonde des souvenirs laissés par M. Biot aux deux générations successivement groupées autour de sa chaire. La paternelle bienveillance du vieux professeur dépassait le cercle de ses nombreux élèves et se portait au hasard sur quiconque entrait dans la vie. Au plaisir d’obliger, il aimait à joindre les surprises heureuses de l’incognito. Se promenant, par un long soir d’été, sous les ombrages du Luxembourg dont il était le visiteur quotidien, il aperçut un étudiant qui déroulait les planches d’un traité de physique. Apprenant qu’il préparait un examen, M. Biot offrit de lui donner quelques conseils, n’étant pas, lui dit-il, étranger à ces matières-là. La proposition fut acceptée et suivie d’une leçon de deux heures. Frappé des aptitudes heureuses de son disciple, et quittant le champ des mathématiques pour aborder des questions d’un ordre différent, il discourut avec abondance sur les difficultés que rencontre la jeunesse à l’entrée de la carrière, et sur les redoutables problèmes que la science pose trop souvent sans les résoudre. Heureux d’apprendre que son interlocuteur était au-dessus des périls de la pauvreté et des dangers beaucoup plus grands, suivant lui, de la richesse, il fit suivre les conseils dictés par son expérience des plus hautes considérations morales, terminant un entretien tout rempli d’interrogations socratiques par ces paroles dans lesquelles on retrouve comme un écho des leçons de Platon aux jardins d’Académus : « Travaillez, jeune homme, et le succès vous viendra, surtout si vous ne le cherchez point. Les sciences naturelles sont belles quand on peut en pénétrer l’esprit, mais fort nuisibles quand on ne va pas jusque-là, car, si elles n’élèvent pas l’homme jusqu’au ciel, elles le ravalent jusqu’à la terre… Il faut étudier beaucoup pour comprendre et pour admirer la matière, mais bien plus étudier encore pour arriver à découvrir qu’elle n’est rien ! »

Quand deux voies sont aussi nettement indiquées, le choix semble moins difficile. Ce fut dans la route qui conduit aux célestes hauteurs que s’engagea l’étudiant, dont les notes, écrites le soir même, m’ont fourni le récit de cette bonne fortune de jeunesse.

La vie tranquille du professeur avait toutefois ses émotions, ses fatigues et ses dangers, car la science a comme la guerre ses champs de bataille, et M. Biot n’en désertait aucun. Personne n’ignore les péripéties de ce premier voyage aérien qu’il entreprit avec Gay-Lussac, périlleuse tentative qui concourut à redresser, au prix de hasards jusqu’alors sans exemple, les idées universellement admises au sujet de l’aiguille aimantée. Les gens du monde ne sont pas demeurés étrangers à l’histoire des pérégrinations scientifiques commencées en Espagne, poursuivies en Italie, et continuées jusqu’aux abords des mers polaires. Dans la première mission, confiée par le Bureau des longitudes à MM. Biot et Arago, les difficultés matérielles dépassaient encore celles de l’œuvre scientifique, si délicate que pût être celle-ci.

L’astronome Méchain, mort à la peine sur une plage inhospitalière, avait entrepris, avec Delambre, une nouvelle mesure de la terre d’après l’observation de l’arc compris entre Dunkerque et Barcelone. Il s’agissait de prolonger la méridienne jusqu’aux îles Baléares, opération qui contraignait de lier ces îles à la côte d’Espagne pour calculer, à l’aide de feux perdus dans la nuit et l’immensité, des triangles dont la base n’avait pas moins de trente-cinq lieues. Sur des rochers qu’osait à peine fouler le pied des pâtres, les missionnaires de la science luttèrent durant deux hivers contre d’innombrables obstacles, et le récit de ces difficultés, toujours surmontées à force de persévérance et de courage, s’élève par sa simplicité même jusqu’à l’intérêt le plus dramatique. M. Biot put exposer en 1811, devant l’Académie des sciences, le résultat de ses laborieuses investigations ; mais M. Arago, pris au retour par des pirates, dut subir dans les prisons d’Alger une captivité dont la France tirait, vingt ans plus tard, une vengeance glorieuse.

Biot et Arago, deux noms que ne séparera pas l’histoire de la science et que l’amitié aurait unis pour toujours, si les tristes difficultés de la vie ne troublaient jusqu’aux plus nobles cœurs ! Plus jeune que M. Biot de dix ans, M. Arago était aussi sorti de l’École polytechnique. Il avait rencontré, dans celui qui fut son premier protecteur, une bienveillance devenue peut-être moins active lorsque le disciple put apparaître comme un rival. M. Biot n’aurait point à regretter que l’on recherchât la part respective des torts, dans ce commerce où la grandeur de l’intelligence ne parvint pas à triompher toujours des faiblesses de la vanité. Si rapprochés que fussent d’ailleurs ces deux hommes par la longue communauté de leurs travaux, il semblait que la nature eût tout fait pour les séparer. Ibérien par le génie comme par le sang, l’un avait besoin de répandre dans la foule les ardeurs de sa parole et de son âme ; type accompli de l’esprit gaulois dans sa plus élégante simplicité, l’autre avait plus de sagacité que de verve, et préférait à la popularité du succès les approbations d’un cercle choisi. L’un avait le goût de la vie publique autant que l’antre en éprouvait l’antipathie, et, pendant que celui-là accueillait les innovations politiques même les plus chanceuses, celui-ci semblait repousser les transformations même les plus nécessaires, se rejetant dans le passé aussi résolument que son rival s’élançait vers l’avenir. Cependant, malgré les causes qui éloignaient ces deux hommes l’un de l’autre, leur séparation restait pour eux un motif permanent de trouble et de souffrance. Ils s’aimaient en dépit d’eux-mêmes, à ce point qu’il leur était encore plus difficile de vivre séparés que réunis. M. Arago éprouva donc plus de bonheur que d’étonnement en retrouvant près de son lit de souffrance M. Biot, affectueux et dévoué comme au temps où ils gravissaient, appuyés l’un sur l’autre, les sierras de la Catalogne ; tous les griefs s’effacèrent dans une étreinte suprême, et l’on vit ces glorieux émules échanger à l’heure des derniers adieux les témoignages d’une affection dont la vivacité semblait vouloir triompher de la mort.

Si dégagée que fût sa vie des soucis qu’apportent les affaires publiques, M. Biot souffrit cependant des agitations inséparables de toutes les grandes luttes de la pensée. D’une humeur prompte, d’un caractère irascible, malgré la bonté de son cœur, ce savant homme se résignait mal aisément à voir ses convictions laborieusement formées rencontrer des contradictions. C’est d’ailleurs une justice à lui rendre, que, s’il défendait ses idées avec chaleur, il mettait une obstination plus indomptable encore à défendre celles des hommes qu’il saluait comme ses maîtres. Admirateur passionné de Newton, dont il a écrit la meilleure biographie connue, il demeura longtemps fidèle à la théorie de l’émission de la lumière, à laquelle Newton lui-même aurait probablement renoncé devant les faits nouveaux accumulés par la science contemporaine. Jamais avocat ne mit une sagacité plus courageuse au service d’une cause perdue ; ajoutons que jamais dévouement ne provoqua pour un disciple de plus amères épreuves.

Parmi les nombreuses controverses qui ont troublé le repos de M. Biot, je ne puis omettre celle qui occupa la plus grande place dans sa carrière scientifique et qui concourut à le pousser vers les voies de l’astronomie historique, dans lesquelles il marcha plus tard avec tant d’éclat. On sait quelle émotion produisit en France, durant la Restauration, le transport à Paris du zodiaque circulaire de Denderah. Les savants de l’expédition d’Egypte qui, à travers mille périls, avaient pu contempler au désert ce débris d’une grande civilisation écroulée, avaient cru lire sur ces pierres scellées aux parois de gigantesques ruines l’authentique témoignage d’une antiquité incompatible avec les traditions mosaïques. Le gouvernement eut l’heureuse pensée d’acquérir pour la France la relique, objet de controverses si ardentes, qui a vu le silence se faire autour d’elle sitôt qu’elle a passé des solitudes de la Thébaide dans une salle, aujourd’hui peu visitée, de la Bibliothèque impériale. Nommé commissaire pour traiter de cette acquisition, M. Biot se trouvait investi, par cette circonstance même, de la mission qu’il allait accomplir. Une longue étude de ce monument, dans ses signes astronomiques et dans ses symboles religieux, le conduisit à penser qu’il correspondait, selon toutes les probabilités, à l’état sidéral existant lors de son érection ; puis ses calculs l’amenèrent à établir que le point du ciel indiqué comme pôle de projection par le zodiaque exprimait la position qu’avait l’équateur terrestre 716 ans avant l’ère chrétienne. Telle fut, d’après l’opinion de M. Biot, la limite extrême au-delà de laquelle toutes les données scientifiques interdisaient de remonter.

Ces affirmations inattendues soulevèrent des contradictions animées : M. Biot affronta l’orage et prit résolument l’offensive. Il contesta au sacerdoce de l’ère pharaonique les connaissances que lui avait attribuées depuis Hérodote une longue suite de générations prosternées devant des œuvres colossales. Selon lui, l’astronomie mathématique n’existait point en Egypte avant les Grecs, et n’y commença qu’avec eux. Attaqué par de savants confrères moins désintéressés qu’il ne l’était alors lui-même dans les conséquences morales d’un pareil débat, M. Biot se trouva conduit, par les nécessités de la défense, à élargir son champ de bataille. Il passa donc des rives du Nil à celles du Gange, s’efforcant de ramener la science des Brahmanes de Bénarès, comme celle des Hiérophantes de Memphis, aux résultats pratiques qu’une longue contemplation du ciel permet d’atteindre sans trigonométrie sphérique, sans calcul et presque sans instrument, lorsqu’il publiait, en 1828, ses Recherches sur l’astronomie égyptienne, l’auteur avait sur ses adversaires un avantage évident : il écrivait sans parti pris, pouvant fort bien se tromper sans nul doute, mais n’ayant du moins pour mobile que l’amour seul de la science, puisqu’il ne se préoccupait en rien de la portée religieuse de cette discussion. À cette époque, en effet, M. Biot était étranger aux croyances qu’il embrassa plus tard, lorsqu’après avoir épuisé tous les problèmes de la science, il se fut replié sur les mystères de son propre cœur.

Tandis que, par une série de calculs rétrospectif, un astronome redressait les erreurs des peuples et soufflait sur les monuments de leur orgueil, un grand naturaliste, dégagé comme M. Biot de toute préoccupation dogmatique, étudiait les époques successives de la création, en pénétrant au plus profond de ses abîmes. Sur des roches et sur des couches superposées, M. Cuvier trouvait la preuve de l’apparition récente de l’espèce humaine sur ce globe et l’éclatante attestation des révolutions qui l’ont bouleversé. Les sciences semblaient donc concorder pour frayer à l’esprit humain des voies nouvelles. Le siècle précédent, avait porté dans ses nombreux travaux des idées préconçues qu’expliquaient ses observations incomplètes et ses passions implacables ; le dix-neuvième sut profiter de la liberté d’esprit que lui laissait, à ses débuts, une incrédulité à peu près générale ; et, lorsqu’il eut substitué aux théories une loyale et rigoureuse analyse, il retrouva debout devant lui les traditions immortelles avec lesquelles la science n’a pas moins à compter que la foi. Aucun témoignage, Messieurs, ne profite aux grandes causes autant que ceux qu’elles n’ont point évoqués et que leur envoie la Providence. M. Biot fut un témoin assigné par elle.

Je dois à sa mémoire d’exposer, d’après des renseignements certains, les phases que parcourut sa pensée avant de se reposer dans les croyances qu’il servait alors sans les partager, et qui lui rendirent la mort lumineuse et douce. Sceptique en religion, comme la génération au sein de laquelle il était né, il s’était constamment défendu des grandes erreurs qui font parfois descendre au-dessous du bon sens le génie qui s’égare en s’enivrant de lui-même. Pour M. Biot, comme pour Newton son maître, Dieu avait toujours resplendi dans ses œuvres : ses écrits en fourniraient des preuves surabondantes. Il y déverse fréquemment sans doute, à l’exemple de Buffon, l’ironie et le dédain sur les demi-savants qui, voulant tout expliquer dans la nature par d’ingénieuses subtilités, invoquent la providence à l’occasion d’harmonies puériles. Mais répudier les explications de la fatuité ignorante, défendre Dieu lui-même contre l’esprit qu’on se complaît à lui prêter, c’est garantir le système général des causes finales, et non pas le déserter ; c’est imprimer à l’univers son caractère véritable, celui d’une œuvre contingente, dont la compréhension absolue n’appartient qu’à la toute-puissance qui la conçut et l’enfanta. Les notes dont j’ai rappelé l’origine ont conservé le souvenir de débats fréquents engagés sur ces délicates matières au sein du Bureau des longitudes, débats dont M. Biot rapportait l’écho à son foyer domestique. Sur ces points-là seulement, il se permettait de contredire son illustre maître ; et peut-être lui a-t-il respectueusement opposé plus d’une fois ces vers de Voltaire qu’il aimait à citer :

… J’ai sur la nature encor quelque scrupule ;
L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer
Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger[2].

Mais, il faut le répéter, pour laisser à l’opinion de M. Biot toute son autorité scientifique, lorsqu’il soulevait au sein de l’Institut les questions astronomiques que je viens de rappeler, il apportait dans cette étude la plus entière liberté d’esprit. Vingt années s’écoulèrent encore avant que la noble intelligence qui avait tout connu et tout épuisé se reposât dans le christianisme des orages et des obscurités de la science.

Ce fut là le couronnement d’une longue vie consacrée à la recherche de la vérité dans la rectitude de l’esprit et la simplicité du cœur. Parvenu à ce terme suprême où il n’y eut plus pour lui de problème dans la destinée humaine, il en épuisa coup sur coup toutes les rigueurs sans fléchir et sans se plaindre, car les forces lui furent alors mesurées aux épreuves et les consolations aux douleurs. Successivement atteint, comme tout homme qui vieillit sur cette terre, à toutes les fibres de son cœur, il fut aussi frappé jusque dans sa plus douce espérance. Il vit tomber dans la force de l’âge et la maturité du talent un fils auquel des travaux, rehaussés par l’éclat du nom paternel, avaient ouvert les portes de l’Institut, et reçut la charge, mêlée d’amertume et de douceur, d’achever l’œuvre où s’était épuisée une vie si chère. Ce fut ainsi que le vieillard, dont le malheur avait doublé les forces, se trouva conduit par un testament sacré à des recherches entièrement nouvelles pour lui sur la langue et la littérature chinoises. Par un prodige de sagacité et de labeur, il se mit en mesure d’éditer avec le précieux concours de M. Stanislas Julien, le Tcheouli ou Livre des rites, traduit par Edouard Biot. Enfin l’homme infatigable, qui n’avait pu pénétrer dans ces études sans les épuiser, préparait une Histoire de l’astronomie chinoise, aujourd’hui publiée, lorsqu’à l’âge de quatre-vingt-huit ans, il s’endormit dans l’espérance, entouré d’une famille qui fut sa joie et son orgueil, soutenu et béni par les mains sacerdotales de son petit-fils.

Tous ceux qui l’ont connu dans les temps qui précédèrent sa mort conserveront de cette exquise et forte nature un souvenir ineffaçable. Ils n’oublieront ni cette fermeté d’attitude d’un homme sûr de sa conscience comme de sa gloire, ni ce charmant sourire si beau sous des cheveux blancs. De la verte vieillesse dont il portait si légèrement le poids, Cicéron aurait dit comme de celle de Platon : Est pure et eleganter actæ œtatis placida ac levis senectus, qualem accepimus Platonis qui uno et octogesimo anno scribens mortuus est[3].

Ce fut à l’époque où M. Biot était entré en possession de toutes ses forces intellectuelles sans rien perdre, sous la glace de l’âge, de sa vivacité, que vous voulûtes, Messieurs, joindre cette renommée à tant d’autres dont vous êtes justement fiers. En appelant au sein de l’Académie française le doyen de l’Académie des sciences, vous ne vous conformiez pas seulement à des précédents nombreux, vous accomplissiez un acte de stricte justice. M. Biot fut, en effet, un écrivain du premier ordre, car il sut unir aux délicatesses du goût toute la rigueur de la démonstration didactique. N’aspirant qu’à donner à sa langue la transparence du cristal, et rencontrant l’originalité en cherchant la correction, il parvint à se créer un style à lui, à force d’exactitude. « Il avait fini par porter dans sa diction accomplie comme un instrument de précision, » a dit l’un d’entre vous qui, en matière de critique, ne laisse à ceux qui le suivent que la tâche de le répéter[4]. Voici plus d’un demi-siècle que M. Biot adressait à l’Académie française cet Éloge de Montaigne dont la mise au concours révéla simultanément à cette compagnie et le savant dont elle déplore aujourd’hui la perte, et l’écrivain qui en est resté l’honneur. D’heureuses qualités littéraires se font déjà remarquer dans cet Essai, sans laisser toutefois deviner ce que nous pouvons nommer aujourd’hui la vraie manière de l’écrivain. L’originalité se révèle davantage dans les comptes rendus écrits pour l’Académie des sciences, après les diverses missions accomplies en Espagne et en Italie ; mais c’est surtout dans le récit de son voyage aux îles Shetland que l’auteur s’empare puissamment de l’attention en encadrant l’exposé de ses travaux géodésiques dans un récit mêlé d’épisodes, qui devient pittoresque à force d’être vrai. On veut des romans : que ne regarde-t-on à l’histoire ? a dit un grand historien. On veut de la poésie : que ne fait-on de la science ? semble dire M. Biot dans l’écrit charmant consacré au pauvre archipel perdu aux extrémités du vaste empire britannique. À la description de roches colossales qu’il étiquette comme pour un cabinet de minéralogie, l’art de l’écrivain oppose le tableau des efforts heureux tentés par la volonté de l’homme, afin de triompher de l’aridité du sol et de l’inclémence du ciel. Ce duel engagé sous les glaces entre une nature sauvage et une civilisation personnifiée dans quelques intrépides représentants atteint parfois des proportions héroïques. De ce point ignoré au milieu des mers, où l’on n’entendit jamais, durant les longues guerres qui venaient d’ensanglanter le monde, ni le bruit du canon, ni le son du tambour, l’observation appartient à M. Biot, il passe avec une satisfaction mêlée de regrets dans la savante Ecosse, pour décrire le mécanisme de ses écoles paroissiales avec l’exactitude administrative qu’y pourrait apporter un inspecteur général de l’Instruction primaire. Cette heureuse aptitude pour tout discerner et pour tout faire comprendre le constituait rapporteur et juge naturel des grandes controverses scientifiques. Il a revisé le procès de Galilée avec la sagacité d’un magistrat instructeur, et rendu compte de la querelle fameuse engagée entre Newton et Leibnitz pour la priorité d’invention du calcul infinitésimal, avec une lucidité qui permet aux gens du monde d’aborder sans trop d’efforts les plus ardus problèmes des mathématiques. Dans les études biographiques consacrées à ses plus illustres confrères, depuis Coulomb jusqu’à Cauchy, il écrit avec l’émotion de l’amitié et juge avec le calme de l’histoire. Dans ses Mélanges, que les lettres peuvent à bon droit disputer aux sciences, il élucide une question d’archéologie en même temps qu’il disserte sur un point d’économie sociale, et les cartulaires des monastères ne l’intéressent pas moins que les documents statistiques relatifs à l’alimentation de Paris. M. Biot relisait, en effet, tous les vieux livres, voulait bien lire la plupart des nouveaux, et suivait tous nos débats politiques, de ces hauteurs dont aucun orage ne troublait pour lui la sérénité. Sachant circonscrire la sphère de ses travaux, sans restreindre celle de ses jouissances, il passait de Newton à Homère, et de Huyghens à Virgile, comme on va de son cabinet à son jardin et de ses livres à ses fleurs.

Chasseur intrépide, promeneur infatigable, ce vieillard vigoureux prit un soin constant pour maintenir, entre l’activité de l’esprit et celle du corps, l’équilibre tant recommandé par la sagesse antique. Vous savez, Messieurs, ce qu’il fut pendant les dernières années écoulées dans un commerce journalier avec vous. L’Académie conserve, parmi ses meilleurs souvenirs, celui du discours consacré par cet octogénaire à la mémoire de l’un de ses plus vénérables contemporains, œuvre excellente, dans laquelle il juge les périlleux événements traversés par l’un et par l’autre avec une liberté exempte d’amertume, et glorifie en termes si élevés cette union des sciences et des lettres dont il avait été lui-même la plus heureuse personnification.

Depuis le jour où il vous appartint, il vous paya la dette de sa reconnaissance avec la régularité persévérante qui avait signalé sa longue carrière scientifique. Dans ces débats où l’intimité des relations n’enlève rien à la liberté de la pensée, ses vues concordaient toujours avec les vôtres ; il s’associait à toutes vos espérances comme à toutes vos craintes sur l’avenir des lettres françaises. Un demi-siècle s’était écoulé depuis que, dans l’enthousiasme de sa jeunesse pour la précision mathématique, il avait une fois tenté d’appliquer la méthode scientifique aux diverses manifestations de la pensée humaine. Dans un travail fort remarqué, publié en 1809 par le Nouveau Mercure de France, sur l’influence des idées exactes dans les ouvrages littéraires[5], l’auteur avait semblé vouloir promulguer une poétique dans laquelle perçait un peu trop le mathématicien, malgré la sûreté habituelle de sa critique et de son goût. Dans ce système, Homère et Virgile n’auraient été les premiers des peintres que parce qu’ils furent les plus exacts des observateurs, et probablement aussi, pour leur époque, les plus instruits des naturalistes[1] : doctrine fort piquante, sans doute, mais qui pouvait conduire à remplacer l’Hélicon par le Jardin des plantes et l’Hippocrène par un aquarium. Aussi, sans répudier jamais l’épigraphe de cet écrit : Rien n’est beau que le vrai, M. Biot saisissait-il toutes les occasions pour déclarer qu’en demeurant à ses yeux une loi essentielle du beau, la vérité matérielle n’en constituait ni la condition principale, ni surtout la condition unique.

Il ne faudrait donc pas qu’une certaine école, qui aspire à s’établir à la fois sur le terrain des beaux-arts et sur celui des lettres, se prévalût de ces ingénieuses affirmations pour enrôler dans ses rangs l’auteur des Mélanges scientifiques et littéraires. La forme extérieure ne fut pour lui, dans les arts d’imitation, à aucune époque de sa vie, que l’accessoire de la beauté morale, que le reflet de l’immuable vérité. Il préféra toujours les supplications de Priam ou les imprécations de Didon à la description des plus splendides paysages, si exacte qu’en pût être la peinture, car la puissance de souffrir l’emportait à ses yeux même sur celle de connaître. Remonter de l’instinct au devoir, des effets à leurs causes, et de l’homme à Dieu, tel fut l’effort continu de cette saine intelligence. Les grandes aberrations lui causaient autant d’étonnement que de tristesse, et la droiture de son jugement ne parvenait à les expliquer que par l’orgueil. Il poursuivait d’une haine vigoureuse ces esprits dévoyés qui prétendent imposer comme des progrès les dérèglements de leur fantaisie et les tristes défaillances de leur raison. Il repoussait surtout, comme l’un des scandales de notre temps, ces théories superbes, d’après lesquelles l’art serait dans les œuvres littéraires le seul but à poursuivre et la seule règle de ses propres conceptions. Double blasphème contre le beau et contre le vrai ! Déplorable tentative qui frappe l’esprit humain de stérilité en proclamant sa toute-puissance ! L’art est soumis comme la nature aux lois qui en maintiennent l’inépuisable fécondité, parce que dans ces lois vient se réfléchir le principe même des choses. Le champ de la création est assez vaste pour que l’imagination n’ait pas besoin d’en reculer les limites, et d’enfanter des monstres afin d’atteindre à l’originalité. De telles prétentions n’indiquent pas tant la virilité que la faiblesse, et l’on revendiquerait moins bruyamment le droit de se frayer des voies nouvelles, si l’on se tenait pour plus assuré de mesurer toujours la hauteur de ses œuvres à celle de ses ambitions.

La liberté est la vie de l’intelligence : il ne sera jamais nécessaire de le rappeler dans l’enceinte où elle trouverait au besoin son dernier asile et ses derniers confesseurs. Passer, en littérature, de Racine à Shakespeare, au risque de n’approcher ni de l’un ni de l’autre, c’est un droit phis périlleux que contestable ; il ne faut, en l’exerçant, compter qu’avec le public dont les arrêts définitifs sont infaillibles, parce que ses engouements sont passagers. Que l’art conserve donc la juste ambition de tout aborder, mais que sa confiance se fortifie par un respect profond pour le domaine inviolable dans lequel il n’y a pour lui ni problème à résoudre, ni nouveautés à découvrir, où toute borne que l’on déplace est un obstacle qu’on élève contre soi-même. Si, après avoir fait le vide dans les intelligences et dans les cœurs, on aspirait à le combler par de désespérantes négations ; si l’on prétendait peupler de rêves et de fantômes les ténèbres d’une nuit sans réveil, vos exemples et vos préceptes apprendraient à tous que le premier intérêt, plus encore que le premier devoir des lettres, est de s’incliner devant la foi du genre humain et les vérités primordiales qui la consacrent, puisque tous les succès durables sont à ce prix. Vous avez trop bien compris ce que la France attend de vous pour réduire votre mission à la défense de formes littéraires dont la vie ne tarderait pas à se retirer, si elle n’était renouvelée par la diffusion continue de l’esprit qui les anima. Gardiens des sources où l’intelligence se retrempe pour tous les labeurs féconds, depuis la poésie, qui est la vérité dans l’idéal, jusqu’à la grammaire, qui est le bon sens dans le langage, vous en maintenez la pureté en luttant, dans le domaine si troublé de la pensée et de l’art, contre les enivrements de l’orgueil et les abaissements de la sensualité ; fidèles aux fortes traditions dont le dépôt vous est remis, vous n’avez jamais séparé le beau de l’essence étemelle dont il est la splendeur.

Oh ne s’étonnera pas que je vous rende un pareil hommage le jour où je puis, en vous parlant d’un confrère vénéré, me prévaloir de son nom et rappeler ses exemples. Ces idées, consacrées par la sanction des siècles, ont imprimé à sa vie le sceau d’une unité magnifique, jeté sur sa vieillesse l’éclat d’une grandeur sereine, et je les place avec confiance sous la protection de sa mémoire.




  1. M. Royer-Collard, Discours de réception à l’Académie française, 13 novembre 1827.
  2. Cités par M. Biot dans les Recherches chimiques sur la respiration des animaux. (Mélanges scientifiques et littéraires, t. II, p. 23.)
  3. Cic., de Senectute, V.
  4. M. Sainte-Beuve, Constitutionnel du 24 février 1862.
  5. Voy. Mélanges scientifiques et littéraires, t. II.