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Discours de réception à l’Académie française de Henry Houssaye

Typographie de Firmin-Didot et Cie (1890 — 1899. Deuxième partiep. 163-187).


DISCOURS DE M. HENRY HOUSSAYE


prononcé à la séance publique du 12 décembre 1895
en venant prendre séance à la place de M. Leconte de Lisle





Messieurs,


Mon respect pour l’Académie et ma reconnaissance envers elle, ne sauraient m’empêcher de dire qu’en m’appelant parmi vous, vous avez sauté une génération. Comme le Dormeur éveillé qui dans le palais de Haroun-al-Raschid faisait ce commandement à une dame du sérail : « Approchez-vous, la belle, et mordez-moi le bout du doigt que je sache si je dors ou si je veille », je doute si je rêve, et je me demande si votre dernier élu n’est point l’auteur du 41e fauteuil. Il paraît que c’est l’auteur de 1815. Vous avez donc voulu, Messieurs, honorer le père en la personne du fils et donner à un même nom, deux fois porté dans les lettres, l’immortalité dont vous disposez.

La grande joie que j’éprouve aujourd’hui est troublée par un profond chagrin : celui de succéder à l’un des hommes que j’ai le plus aimés. En 1867, j’ai eu l’honneur d’être présenté à M. Leconte de Lisle, et depuis cette époque, il ne s’est guère passé de mois, je dirais presque de semaine, sauf pendant l’année maudite qui met encore la France dans le deuil et l’Europe sous les armes, où je n’aie été le voir et l’écouter. M. Leconte de Lisle habitait alors boulevard des Invalides un petit appartement au cinquième étage, décoré de belles photographies d’après les maîtres italiens et de plâtres d’après l’antique auxquels la fumée de milliers de cigarettes avait donné la patine d’or des vieux ivoires. C’était le temps de ces réunions du samedi qui auront leur page dans l’histoire littéraire de notre siècle. Il venait là très assidûment vingt-cinq ou trente jeunes gens unis par une sincère camaraderie intellectuelle. Chose digne de remarque, aucun des familiers de ce cénacle n’a failli à faire sa trouée dans cette âpre mêlée des lettres où la lutte pour la vie se complique et s'avive par la lutte pour le nom. Plusieurs d’entre eux sont aujourd’hui de votre Compagnie.

Quel attrait sévère et charmant avaient ces soirées du samedi ! On causait littérature, philosophie, sciences, histoire et surtout poésie avec le franc-parler, l’enthousiasme, l’absolutisme des vingt ans. Par un mot ironique ou une réflexion juste et élevée, M. Leconte de Lisle nous rappelait de temps en temps à la raison, bien que le plus souvent il prît plaisir à laisser vagabonder notre critique juvénile. Lui-même donnait parfois l’exemple de l’hyperbole en émettant gravement quelque proposition bouffonne ou quelque prodigieux paradoxe. Son regard prenait alors, sous le monocle, un éclat singulier, une expression véritablement satanique. Charles Baudelaire, qui fut, comme on sait, un grand mystificateur, a écrit : « Il ne me déplairait pas à moi qui suis tendre, raisonnable et croyant, de passer pour le pire des indifférents, des excentriques et des athées ». J’ai souvent pensé que M. Leconte de Lisle avait pris de son ami Baudelaire ce goût pour les professions de foi trompeuses et sarcastiques. Il trouvait des gens qui se laissaient mystifier et il s’amusait à la comédie qu’il se donnait à lui-même. Mais nous, qui le connaissions bien, nous n’étions pas dupes. Nous souriions, ses yeux bleus s’adoucissaient, une joie malicieuse se reflétait sur son visage, il riait à son tour ; et dans tout le salon, c’était une explosion de rires fous. Nous redevenions sérieux, pour écouter l’un de nos camarades lire quelque sonnet ou quelque court poème. Certains soirs, nous obtenions, non sans peine, de M. Leconte de Lisle qu’il nous lût une de ses œuvres inédites. C’est ainsi que j’ai eu la bonne fortune d’entendre de sa voix mâle et vibrante, qui rythmait si merveilleusement les vers, Qaïn, les Siècles maudits, la Tête de Kenwarc’h, l’Holocauste et, beaucoup plus tard, au temps d’une intimité plus étroite, les Pantoums malais dont la divine musique chantera toujours dans mon souvenir.

Les heures passaient, trop brèves à notre gré. Minuit avait sonné depuis longtemps quand nous nous décidions à prendre congé de notre grand ami et de la charmante femme qui avait apporté sa grâce simple et sa jeunesse au foyer du poète. Nous partions, et le silence nocturne du boulevard des Invalides était troublé pendant quelques minutes par les dialogues à haute voix, les rires sonores et le refrain d’une certaine Marche tartare que je suis heureux de n’être pas seul à me rappeler ici.

En ces temps lointains, on avait encore le sentiment du respect, je l’avoue avec confusion. Les jeunes gens daignaient admirer des œuvres publiées avant l’apparition des leurs et témoigner quelque déférence aux grands écrivains qui les avaient précédés. Ils ne s’imaginaient pas, comme le font les révolutionnaires d’à présent, que l’art d’écrire datait seulement du jour ou ils avaient pris la plume et ne pensaient point que tout homme de lettres ayant dépassé quarante ans était bon à envoyer aux Incurables. Nous parlions de Victor Hugo, de Théophile Gautier, de Leconte de Lisle comme les soldats parlaient des maréchaux de France. On conçoit donc combien nous étions fiers et touchés de la cordialité de camarade que nous témoignait M. Leconte de Lisle, avec quelle reconnaissance nous écoutions ses conseils, quel caractère de leçons prenaient pour nous ses paroles. Tantôt c’étaient des secrets de métier qu’il divulguait littéralement, tantôt des théories esthétiques et des principes généraux. Il disait : La science est le moyen dont le but est l’art. Les cerveaux bien organisés résolvent la méditation en inspiration. Les dons naturels sont de peu de valeur s’ils ne sont fécondés par l’étude. On assure que le propre des poètes de génie est de chanter comme l’oiseau soupire. C’est bien possible, mais ne sachant pas la langue des rossignols, des fauvettes et des serins, je dois m’en remettre à l’opinion de ces derniers. – Il s’insurgeait contre la distinction entre le fond et la forme. L’idée, s’écriait-il, n’est pas derrière la phrase comme un objet derrière une vitre. Elle ne fait qu’un avec la pensée, puisqu’il est impossible de concevoir une idée qui soit pensée sans l’aide des mots. Penser c’est prononcer une phrase intérieure ; et les qualités de la pensée sont les qualités de cette phrase intérieure ; et écrire c’est tout simplement reproduire cette phrase. Donc qui écrit mal pense mal. – Il disait encore : Seules sont durables les œuvres conçues sans aucune préoccupation des goûts du public et dans le complet détachement de toute vanité et de tout intérêt personnel. Celui qui poursuivra le succès le trouvera, mais pour un jour; il ne fera pas longtemps de dupes, et son châtiment sera à brève échéance le dédain public, puis un irrévocable oubli. Il est absolument inutile d’écrire si l’on ne se sent capable d’un travail patient et continu et si l’on n’a point le culte désintéressé de l’art, l’indifférence pour le succès et la sévérité à soi-même. – M. Leconte de Lisle prêchait l’exemple. Sa critique égalait ses dons créateurs, et il l’exerçait lui-même, inflexiblement. C’est ainsi qu’il atteignit souvent à la perfection. Mais son hypercritique nous a fait perdre de belles œuvres que l’impérieux poète n’avait point jugées dignes de lui. Peut-on en douter quand on sait qu’il avait décidé de brûler le poème de Qaïn ? Pour sauver ce chef-d’œuvre, il fallut les prières de Mme Leconte de Lisle et les ardentes remontrances d’un ami, qui est au milieu de vous, Messieurs, et que je prends à témoin.

Charles-Marie-René Leconte de Lisle est né le 22 octobre 1818 à Saint-Paul, commune de l’île de la Réunion. Sa famille paternelle descend directement de Michel Le Conte, sieur de Lisle et de Préval, mort à Pontorson le 15 octobre 1730 [1]. Son père, chirurgien militaire, quitta le service après Waterloo et émigra à l’île Bourbon ; il s’y maria en 1817 avec Mlle Suzanne de Lanux, d’une ancienne famille languedocienne établie aux colonies vers 1720 en la personne du marquis François de Lanux. Le Régent avait exilé Lanux à la suite de la conspiration de Cellamare. C’est du côté maternel que Leconte de Lisle était arrière-petit-neveu de Parny.

Leconte de Lisle vécut ses premières années dans cette féerique île Bourbon où une brise continue et la multitude des sources tempèrent l’ardeur de la zone torride. Ses yeux s’ouvrirent dans la lumière intense et au milieu de la flore souriante et magnifique des pays tropicaux. Il vit des bois de palmistes et de lataniers, les allées de pamplemousses, les magnolias géants, les fleurs éclatantes, les nappes d’or vert des champs de cannes, les ravines ombreuses où volettent de bambous en bambous le cardinal et le colibri, les hautes montagnes que la neige couronne, et, à tous les points de l’horizon, au delà des récifs de corail, les flots couleur d’améthyste de l’Océan Indien. Il eut la fortune de naître comme un Grec, en pleine nature, au bord de la mer étincelante.

Son enfance fut studieuse. S’il faisait parfois l’école buissonnière, c’était pour aller lire à la Bibliothèque de la ville Ivanhoë et Quentin Durward que le bénévole conservateur lui prêtait pendant les heures de classe. Il aurait pu faire de moins bonnes lectures, car cinquante ans plus tard il relisait encore Walter Scott qu’il plaçait tout à fait au premier rang des romanciers et même des historiens. C’était d’ailleurs l’avis d’Augustin Thierry. Leconte de Lisle aimait beaucoup aussi les romans d’aventures de celui que l’on appellerait le grand Dumas si, dans ce cas unique, l’épithète n’impliquait confusion de personnes.

Très jeune, il lut donc Walter Scott, mais il lut aussi Victor Hugo. Il a dit avec une suprême éloquence quelle révélation furent pour lui les Orientales : « Ce fut comme une immense et brusque clarté illuminant la mer, les montagnes, les bois, la nature de mon pays dont, jusqu’alors, je n’avais entrevu la beauté et le charme étrange que dans les sensations confuses et inconscientes de l’enfance ». Dès ce jour, Leconte de Lisle comprit la poésie, ses enchantements, sa vertu et son objet. Il eut comme la divination de cette parole de Shelley : « La poésie nous force à sentir ce que nous percevons et à imaginer ce que nous connaissons. Elle crée à nouveau l’univers ».

M. Leconte de Lisle père ne voyait pas la nécessité que son fils créât à nouveau l’univers. En 1839, le jeune homme fut envoyé à Rennes pour y faire son droit [2]. Il y fonda une revue littéraire. Le titre n’avait rien de romantique, ni de poétique, ni de philosophique, ni de quoi que ce fût. C’était tout simplement : La Variété. La Variété vécut un peu plus que les roses, du printemps de 1840 au printemps de 1841. Dans chacune des douze livraisons, j’ai lu des poésies, des études littéraires, des nouvelles de Leconte de Lisle. Il n’en a rien réimprimé. Si j’osais, je dirais qu’il a eu raison. On y trouve quelques vers d’une belle venue et quelques idées tout à la fois justes et originales ; mais la langue est encore sans fermeté, sans précision, sans couleur. La pensée décèle l’âme mais non la personnalité d’un poète. En vain Leconte de Lisle a traversé les océans et vécu sous le ciel des tropiques, le sentiment de la nature n’apparaît point chez lui. En vain les Orientales l’ont enivré, il procède bien plus de Lamartine que de Victor Hugo, et chacun sait que seul Lamartine a pu faire de beaux vers lamartiniens. En vain il admire André Chénier, son inspiration demeure toute chrétienne. Lui qui écrira Hypatie et la Vénus de Milo, il reproche véhémentement à l’auteur de l’Aveugle d’avoir eu « les dieux antiques et les poètes grecs comme unique foyer de lyrisme intérieur ». [3]

Encore que Rennes ne soit pas précisément une ville enchanteresse, Leconte de Lisle s’y plaisait grâce au milieu intellectuel où il vivait. Il aimait d’ailleurs la Bretagne pour son charme sévère et mélancolique ; il parcourut à pied tout le littoral depuis le Mont-Saint-Michel jusqu’à Quiberon. Dans ce pays de landes, de roches, de forêts et de brumes, il ne regrettait pas l’île natale à la lumière d’or. Il se souvenait que Bourbon n’est point un paradis terrestre pour tout le monde, notamment pour tes nègres. Le régime du fouet sous lequel vivaient les esclaves le révoltait dans sa dignité d’homme ; les cris des suppliciés l’emplissaient de pitié et d’horreur. Il a conté en ce temps-là, dans une nouvelle de la Variété [4], comment son indignation contre ces coutumes barbares fut cause que le poétique roman de son premier amour eut le plus imprévu des dénouements. Il aimait jusqu’à l’adoration une ravissante créole. Il ne lui avait jamais parlé, il ne savait même pas son nom, mais il la voyait chaque dimanche sur le chemin de l’église, et quand elle passait il demeurait en extase. Un jour qu’il se promenait à cheval, rêvant d’elle, il la rencontra au détour d’une route comme elle revenait de Saint-Denis dans un manchy porté par huit esclaves. Il s’arrêta pour la regarder, mais les lèvres corallines de la belle créole s’entrouvrirent et il l’entendit crier d’une voix aigre et perçante : « Louis, si le manchy n’est pas au quartier dans dix minutes, tu recevras vingt-cinq coups de rotin ». Le jeune homme arrêta d’un geste les porteurs nègres, puis il descendit de cheval, s’approcha du manchy et, prenant un ton grave et triste, il dit : « Madame, je ne vous aime plus ! » Leconte de Lisle ayant dépeint cette irascible personne comme une fille du soleil au teint bistré et aux yeux de flamme, ce n’était pas sans doute la vierge blonde dont le souvenir lui a inspiré plus tard l’adorable pièce du Manchy. Il y avait à Bourbon beaucoup de manchys et beaucoup de belles créoles, et il y avait beaucoup de tendresse dans le cœur de Leconte de Lisle.

En 1843, Leconte de Lisle fut impérativement rappelé à Bourbon par son père. Il ne tarda pas à sentir la nostalgie de la France. La jeunesse dorée de la colonie, — « une ménagerie béotienne », disait-il, — ne parlait pas la même langue que lui. Intellectuellement, il était devenu un étranger dans son propre pays. C’était Ovide chez les Gètes :


Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis !


À son ennui profond s’ajoutait le souci de discussions avec son père qui, le jugeant décidément incapable d’être avocat, voulait faire de lui un planteur. Leconte de Lisle, cela va sans dire, ne se voyait guère passant sa vie roi d’une plantation avec un rotin comme main de justice. Ses prières finirent par triompher de la volonté paternelle ; il se rembarqua pour la France. Au cours de cette dernière traversée, Leconte de Lisle relâcha à Sainte-Hélène. Il m’a souvent exprimé l’impression d’horreur et de morne tristesse qu’il en avait ressentie. « C’est, disait-il, comme un immense cercueil fixé au milieu de l’Océan. » Cet immense cercueil était fait à la taille du grand empereur que l’on y avait enfermé vivant.

Leconte de Lisle fut amené à Paris en 1845 par son ami Paul de Flotte, chevalier errant de la démocratie. Il y retrouva plusieurs créoles, entre autres le fouriériste Laverdan qui le présenta à Victor Considérant. Le jeune poète fut admis au nombre des rédacteurs ordinaires – et extraordinaires — des journaux phalanstériens. Il écrivit pour la Démocratie pacifique d’assez nombreux articles de critique et même de politique spéculative, nommément une page à la Montesquieu sur la Justice et le Droit. Il publia dans la Phalange ses premiers beaux poèmes : la Robe du Centaure, Hylas, Niobé, Hypatie, la Vénus de Milo.

À l’approche de la trentième année, une transformation complète s’opère chez Leconte de Lisle. L’inspiration grecque, qu’il a méconnue d’abord, pénètre, emplit, illumine son esprit. Le génie hellénique lui révèle son propre génie. Il a la vision de son œuvre future ; il ordonne ses idées jusqu’alors confuses, il maîtrise sa forme jusqu’alors rebelle. Dans la conception et dans l’expression, il marque sa personnalité souveraine et harmonique.

Les Grecs n’ont pas seulement créé les plus beaux monuments de l’art et de la pensée, l’Iliade et le Parthénon, l’Orestie et l’Œdipe-Roi, le Phédon et la Naissance d’Athéna ; ils ont aussi créé cette chose inconnue avant eux et oubliée après eux pendant douze ou quinze siècles : la liberté. Leconte de Lisle était trop pénétré de l’esprit grec pour ne point avoir des sentiments démocratiques. Républicain de la veille, il était naturel qu’il saluât dans la révolution de Février le triomphe de ses propres idées. La reforme qui lui tenait le plus au cœur était l’abolition de l’esclavage dans les colonies. Dès 1846, il avait plaidé la cause des noirs à la Démocratie pacifique. Peu de jours après la Révolution, il convoqua chez lui une vingtaine de créoles et leur tint à peu près ce langage : il serait noble et généreux d’adresser au gouvernement une pétition en faveur des nègres. Je sais bien que cette réforme pourra causer la ruine de nos familles et, par conséquent, de nous-mêmes, mais ce sera une loi de justice et d’humanité.

Les créoles, qui trouvaient la plupart que les nègres avaient été esclaves assez longtemps pour s’être habitués à l’esclavage, hésitaient. Leconte de Lisle les détermina, et séance tenante il écrivit une pétition, la signa, la fit signer à tous les assistants et l’expédia incontinent. Le Gouvernement provisoire décréta bientôt l’abolition de l’esclavage. À cette époque, Leconte de Lisle était en Bretagne, délégué par le « Club des Clubs » pour préparer les élections dans le département des Côtes-du-Nord. Les paysans bretons sont têtus ; il ne peut les convertir aux idées du « Club des Clubs ». Il rentra découragé à Paris où la prise d’armes et les sanglantes représailles de Juin achevèrent d’ébranler sa foi à l’harmonie et à la fraternité républicaines.

Ses sentiments d’alors nous sont révélés dans une lettre à l’un de ses plus chers amis, M. Louis Ménard, qui, s’étant exilé à Londres, lui avait soumis des vers écrits pour un almanach de propagande démocratique : « … En vérité, n’es-tu pas souvent pris comme moi d’une immense pitié en songeant à ce misérable fracas de pygmées, à ces ambitions malsaines d’êtres inférieurs ? Ne t’enfonce pas dans cette atmosphère où tu ne saurais respirer… Ne me dis pas que la lutte est ouverte entre les principes moraux que nous confessons tous deux et les iniquités sociales. Il y a bien des siècles que cette lutte est commencée et elle se perpétuera jusqu’au jour où le globe s’en ira en poussière dans l’espace. Mais il n’est pas qu’une seule façon d’y prendre part. Les efforts et les modes d’efforts varient en raison de la diversité et de la hiérarchie des esprits, et les œuvres d’art pèsent dans la balance d’un autre poids que cent millions d’almanachs démocratiques. J’aime à croire – puisse le rapprochement monstrueux m’être pardonné ! – que l’œuvre d’Homère comptera un peu plus tard dans la somme des efforts moraux de l’humanité que celle de Blanqui… Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales, mais ne leur sacrifions pas notre intelligence, qui est d’un prix bien autre que la vie ; car c’est grâce à elle que nous secouerons sur cette misérable terre la poussière de nos pieds pour monter à jamais dans les magnificences de la vie stellaire. »

Au moment où il écrivait cette lettre si belle et d’une raison si haute (septembre 1849), Leconte de Lisle luttait contre la misère. Le décret du gouvernement provisoire sur l’abolition de l’esclavage, ratifié par l’Assemblée nationale, avait eu pour conséquence une révolution économique dans les colonies. Les planteurs de Bourbon étaient à peu près ruinés. Le frère de Leconte de Lisle, chargé du domaine paternel, lui écrivit : « On m’a raconté je ne sais quelle histoire prétendant que tu t’es mis à la tête d’une manifestation de créoles en faveur de l’abolition de l’esclavage. Je t’estime incapable d’une pareille folie ». Leconte de Lisle répondit à son frère : « Toutes les fois que j’aurai à choisir entre des intérêts personnels et la justice, je choisirai la justice ».

À dater de ce jour, il cessa de recevoir la pension mensuelle que depuis son arrivée en France lui servait sa famille et qui lui assurait une existence indépendante. Leconte de Lisle n’en continua pas moins à vivre indépendant, mais durant de longues années il allait vivre pauvre. Il donna des répétitions de grec et de latin. Ses vers ne trouvèrent pas d’éditeur, il pensa à se procurer un peu d’argent avec une traduction de l’Iliade qu’il avait commencée en des temps plus heureux, sans souci de la vie matérielle. Il termina les douze premiers chants et les porta à l’éditeur Marc Ducloux. Celui-ci, ayant égaré le précieux manuscrit, offrit à Leconte de Lisle, pour toute indemnité, de publier gratuitement ses poésies. Les volumes restèrent en magasin, et, quand les leçons de grec manquaient, Leconte de Lisle, pour vivre, venait prendre à la librairie une dizaine d’exemplaires de son livre et allait les vendre quelques sous aux bouquinistes des quais.

Et ce livre, c’était les Poèmes antiques ! C’était Hélène, le Chant alterné, le Réveil d’Hélios, les Études latines, Midi, Dies iræ ! Tout de même, Leconte de Lisle pouvait trouver que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Après les Poèmes antiques, Leconte de Lisle publia les Poèmes et Poésies (1855), puis les Poèmes barbares (1862). Il ne puise plus aux seules sources grecques. Les Védas, la Bible, le cycle runique, le Romancero, la sombre histoire du moyen âge renouvellent son inspiration et diversifient son œuvre. Il fixe aussi dans ces deux recueils sa vision précise et vivante des pays du soleil, du désert embrasé, des animaux sauvages. Souvenirs lointains de l’île Bourbon, impressions rapides mais profondes d’un court voyage aux Indes, les Jungles, les Éléphants, le Désert, le Jaguar, l’Oasis, la Fontaine aux lianes, le Sommeil du Condor, l’Albatros, sont des œuvres uniques dans la poésie française.

Leconte de Lisle s’était courageusement remis à traduire Homère. Son admiration pour l’épopée grecque le poussait à en donner une version exacte où revivraient les premiers Hellènes dans leur caractère héroïque et rude. Cette Iliade nouvelle dut certainement être une révélation, parfois un peu troublante, pour tous ceux qui ne connaissaient les chants des vieux rapsodes que par les autres traducteurs. Dans sa belle traduction d’Homère et dans celles qu’il publia ensuite d’Hésiode, de Théocrite et des Tragiques, Leconte de Lisle a voulu la littéralité absolue. Le premier il a restitué sans aucune exception leurs vrais noms aux divinités helléniques, réforme qui a maintenant triomphé. Il a réussi à rendre, avec un art extrême, les expressions originales dans leur énergie ou leur grâce, les tournures particulières, presque le mot du texte. Mais il n’a pu faire que le grec ne soit pas le grec et que le français ne soit pas le français, que l’un ne soit pas une langue synthétique et l’autre une langue analytique. Il n’a pu façonner le français, si ferme et si précis, à la souplesse du grec ; et en raison même de la rigoureuse exactitude de sa transcription, la lecture en est parfois un peu laborieuse. Je me rappelle une épigramme qui courut le monde des lettres vers 1867 : « Pour comprendre les traductions de Leconte de Lisle, il faut un dictionnaire grec ». Certes, il n’en fallait pas un pour lire « les belles infidèles » de Mme Dacier et les pompeux pastiches de Bitaubé !

Son œuvre d’helléniste terminée, Leconte de Lisle publia les Poèmes tragiques où l’on retrouve la beauté des Poèmes antiques, le charme et l’originalité des Poèmes et Poésies, la grandeur des Poèmes barbares : il y a Hieronymus, il y a l’Illusion suprême, il y a les Érinnyes. Les Érinnyes avaient été présentées à l’Odéon en 1873. À la première scène, on voulut s’égayer avec le dialogue des vieillards argiens, mais dès l’entrée de Clytemnestre, la tragique beauté du drame imposa aux rieurs. On était dans l’émotion et dans la terreur comme naguère à Athènes quand on joua la trilogie d’Eschyle.

Le 11 février 1886, l’Académie française élut Leconte de Lisle au fauteuil de Victor Hugo. Il était unanimement désigné pour cet héritage, bien qu’il n’y eut entre les deux grands poètes ni parité ni parenté. Non seulement leur forme est très différente, mais leur inspiration, leur conception, leur but contrastent d’une façon absolue. L’œuvre poétique de Victor Hugo, sublime, tumultueuse, immense, infinie, c’est l’Océan. L’œuvre de Leconte de Lisle, c’est un fleuve large et clair qui coule à travers l’histoire et où se reflètent les peuples, les pays, les mâles héros et les autels des dieux morts. Victor Hugo est le plus grand des lyriques. Du lyrisme, il a la flamme, l’élan, l’impétuosité, l’hyperbole, la confusion, les développements sans fin. Leconte de Lisle est plutôt un poète épique, en employant ce terme au sens d’historien des temps qui n’ont pas d’histoire. À côté de la Légende des siècles, les poèmes de Leconte de Lisle semblent une Histoire des Siècles, — histoire des mythes, des croyances et des aventures sacrées de l’humanité, histoire faite presque toute de légendes mais à laquelle, par sa vision précise de la vie, des sentiments et des pensées des races ancestrales, il a imprimé le caractère de la réalité.

Cette étude sincère, rigoureuse et pénétrante des temps antiques, cette résurrection du passé par les forces unies de la poésie et de la science, c’étaient la tâche et l’objet que Leconte de Lisle avait assignés à son génie dès qu’il s’était senti en pleine possession de sa forme lyrique. « Nous sommes une génération savante, écrivait-il en 1852, dans la préface des Poèmes Antiques, manifeste non moins impérieux et peut-être plus personnel que la préface de Cromwell. Les poètes ne sont plus écoutés parce qu’ils ne reproduisent qu’une somme d’idées insuffisantes ; l’époque ne les entend plus parce qu’ils l’ont importunée de leurs plaintes stériles. Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l’attention. L’art et la science, longtemps séparés par des efforts divergents de l’intelligence, doivent donc tendre à s’unir étroitement, si ce n’est à se confondre. L’art a perdu sa spontanéité intuitive ou plutôt l’a épuisée. C’est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu’il fera revivre dans les formes qui lui sont propres. »

En préconisant l’étude des races disparues et en proclamant la nécessité de retremper la poésie aux sources vives des premières impressions de l’humanité, Leconte de Lisle paraissait rompre avec l’esprit de son temps. Illusion ! Ce contemporain des brahmes et des aèdes se trouvait être très moderne. Il inaugurait la réaction contre le romantisme. Il formulait, le premier, les idées latentes de sa génération où se développait le double besoin d’une information précise et critique et de l’inspiration directe de la nature. Il concourait au grand mouvement scientifique et naturaliste qui, de Taine à Flaubert et de l’auteur du Demi-Monde et de la Visite de noces au poète des Trophées, a entraîné presque tous les écrivains.

Leconte de Lisle condamnait chez les romantiques l’excès de la subjectivité et l’inconsistance de la couleur locale. Ces deux critiques auraient pu se réduire à une seule, car la solidité et l’éclat de la couleur locale sont en raison directe de l’impersonnalité de l’écrivain. Relever les ruines, rapprocher les pays lointains, faire mouvoir les foules bariolées, cette géniale ou laborieuse reconstruction du décor n’est qu’un effort stérile si les personnages que l’on met en scène ont les façons d’être et les façons de dire de nos contemporains. Toute l’illusion se trouve détruite. Saint-Évremond disait de l’Alexandre de Racine : « Alexandre et Porus devaient garder leurs caractères tout entiers. C’était à nous à les regarder sur les bords de l’Hydaspe, tels qu’ils étaient, et non pas à eux à venir, sur les bords de la Seine, étudier notre naturel et prendre nos sentiments ». On pourrait appliquer ces paroles à bien des œuvres du romantisme. Victor Hugo lui-même a commis de pareils anachronismes d’idées et de sentiments. Le grand poète fait souvent parler les dieux et les titans, les margraves et les bandits, au besoin même les étoiles et l’Océan comme il aurait parlé, lui, Victor Hugo.

Le moi de Leconte de Lisle est plus discret. Dans ses poèmes, Hindous des bords du Gange, Hellènes de la mer Égée et des montagnes de l’Argolide, Barbares de toutes les époques et de toutes les contrées pensent, agissent, parlent comme des Hindous, comme des Hellènes, comme des Barbares. Par un miracle d’objectivité, le poète s’incarne en eux. Il vit de leur vie, jouit de leurs joies naïves, souffre de leurs douleurs, s’emporte de leurs colères, s’apparente à leurs pensées, partage leurs croyances. Comme eux, il voit le cours éblouissant et mystérieux du soleil, la mer en furie, qui luit, l’arc-en-ciel qui brille. Comme eux, il entend le mugissement des vents, la plainte des vagues, le murmure des sources, le bruissement fatidique des feuilles, le fracas du tonnerre, toutes les voix douces ou terribles de la Terre et du Ciel. Comme eux, il reconnaît dans les phénomènes de la nature l’action hostile ou bienveillante des dieux.

Non seulement il se pénètre de l’intelligence des races primitives et prend leur imagination vive et simple, mais il descend dans l’être même des animaux sauvages et participe de leur instinct et de leurs sensations. Il exprime, comme s’il la ressentait lui-même, cette malefaim impérieuse et sacrée qui pousse l’aigle hors de son aire, fait sortir le tigre des jungles et torture dans la mer le requin vorace et jamais rassasié.


Cependant plein de faim dans sa peau flasque et rude, 

Le sinistre rôdeur des steppes de la mer 

Vient, va, tourne et, flairant au loin la solitude, 

Entre-bâille d’ennui ses mâchoires de fer.

Il ne sent que la chair qu’on broie et qu’on dépèce,

Et, toujours absorbé dans son rêve sanglant, 

Au fond des masses d’eau, lourdes d’une ombre épaisse, 

Il laisse errer son œil, terne, impassible et lent.


Leconte de Lisle perçoit l’angoisse de l’inconnu dans le hurlement des chiens


Devant la rue errante aux livides clartés.


Avec les éléphants qui cheminent pesamment sous le soleil, en sueur, la trompe aux dents et l’œil clos, il rêve du pays délaissé,


Des forêts de figuiers où s’abrita leur race.


Avec le condor des Cordillères, il a l’ivresse des espaces infinis :


Il râle de plaisir, il agite sa plume, 

Il érige son cou musculeux et pelé.

Il s’enlève en fouettant l’âpre neige des Andes. 

Dans un cri rauque il monte où n’atteint pas le vent

Et, loin du globe noir, loin de l’astre vivant, 

Il dort dans l’air glacé, les ailes toutes grandes.


Aucun des poètes français, hormis peut-être Chénier, n’a su rester aussi impersonnel que Leconte de Lisle. Tour à tour peintre d’épopées, paysagiste, animalier, nul n’a mieux réalisé dans ses œuvres cette pensée de Fénelon : « Afin qu’un ouvrage soit vraiment beau, il faut que l’auteur s’y oublie et me permette de l’oublier ».

Alors que Leconte de Lisle ne faisait qu’obéir à cette esthétique, on a conclu, naturellement, qu’il manquait de sensibilité. Admirable raisonnement ! Il taisait les battements de son cœur ; donc ce cœur ne battait pas. Il s’abstenait de confidences ; donc il n’avait rien dire. C’était un indifférent, un impassible. Cet impassible, je l’ai vu si ému à la réception d’une dépêche contenant des nouvelles de l’enfant malade d’un ami, que ses doigts crispés et tremblants avaient peine à ouvrir l’enveloppe. Et quelle que soit l’unité de son œuvre, si rigoureusement qu’il ait observé le principe de l’art impersonnel, il a cependant laissé échapper dans plus d’un poème[5] le secret de son âme tendre et désespéré :


Celui qui va goûter le sommeil sans aurore

Dont l’homme ni le Dieu n’ont pu rompre le sceau,

Chair qui va disparaître, âme qui s’évapore,

S’emplit des visions qui hantaient son berceau.

Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse :

La montagne natale et les vieux tamarins,

Les chers morts qui l’aimaient au temps de sa jeunesse

Et qui dorment là-bas dans les sables marins
…..
Et tu renais aussi, fantôme diaphane

Qui fit battre son cœur pour la première fois,

Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane, 

Ne parfumas qu’un jour l’ombre calme des bois

Ô chère vision, toi qui répands encore, 

De la plage lointaine où tu dors à jamais,

Comme un mélancolique et doux reflet d’aurore

Au fond d’un cœur obscur et glacé désormais !

Les ans n’ont pas pesé sur ta grâce immortelle,

La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté :

Il te revoit avec tes yeux divins, et telle

Que tu lui souriais en un monde enchanté !


Mais quand il s’en ira dans le muet mystère

Où tout ce qui vécut demeure enseveli,

Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre,

Ô doux rêve, promis à l’infaillible oubli ?

Et vous, joyeux soleils des naïves années,

Vous, éclatantes nuits de l’infini béant,

Qui versiez votre gloire aux mers illuminées,

L’esprit qui vous songea vous entraîne au néant.

Ah ! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,

Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel

Emportant à plein vol l’Espérance insensée,

Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel [6]?


Pour être plus rares dans l’œuvre de Leconte de Lisle, ces regrets des émotions perdues, ces angoisses, ces accents désolés n’en sont peut-être que plus poignants parce qu’ils semblent plus sincères. Quant il dit à la foule dans l’inoubliable sonnet des Montreurs :


Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,

Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,

Je ne danserai pas sur ton tréteau banal

Avec tes histrions et tes prostituées,


ce cri de révolte, hautain et douloureux, nous fait tressaillir. Les blessures de son cœur qu’il veut t nous cacher, nous les voyons saignantes, profondes, inguérissables.

En laissant peut-être entendre, il y a quelques instants, que les épreuves de la vie influèrent sur le poète qui avait écrit dans l’aurore de ses vingt ans :


Je me suis abreuvé dans l’âme universelle 

        D’un amour immense et pieux,

Car je suis d’un pays où tout chante et ruisselle,

        Flots des mers et rayons des cieux [7],


je crains d’avoir fait preuve d’une psychologie un peu simple. La tristesse de Leconte de Lisle a un caractère trop général, trop élevé et trop mâle pour provenir des seules amertumes personnelles. Comme on l’a si bien dit, Leconte de Lisle a transposé sa douleur sous la forme et dans l’ordre de l’angoisse métaphysique… Il a été la voix de tous ceux qui aspirent au repos que la vie a troublé [8]». Oui, il a souffert, mais plus encore qu’il n’a souffert, il a eu la pitié, puis l’indignation du mal universel. Érudit, il a lu dans le livre sanglant de l’histoire le long supplice de l’humanité ; philosophe, il a demandé aux poèmes sacrés la raison des choses. Partout, il a vu la misère, les larmes, la tyrannie, la permanence de la loi du plus fort, la pérennité de l’Âge de fer, la décevante Maïa,


le tourbillon sans fin des apparences vaines.


Son âme généreuse et sensible s’est faite farouche et sombre. L’élégiaque chrétien qui était en lui est devenu un révolté, un pyrrhonien implacable, le poète altier et tragique du pessimisme.

En l’automne de sa vie où il trouva enfin la renommée avec la quiétude du lendemain et qui lui semblait d’autant plus doux que les autres saisons lui avaient été plus rigoureuses, un certain apaisement se produisit chez Leconte de Lisle. Il paraissait naïvement heureux qu’on l’admirât, qu’on lui fit fête, qu’on l’aimât. Peut-être est-ce sous l’influence inconsciente de ces sentiments qu’il abandonna l’épopée vengeresse des États du diable, dont on n’a retrouvé qu’un seul fragment. Mais cela est une hypothèse gratuite, car si l’homme semblait un peu rasséréné, le penseur demeurait douloureux et irrité. II conservait son amertume, ses indignations, ses révoltes. Les moindres choses l’exaspéraient, par exemple le débordement du bas naturalisme et les fantaisies passagères des décadents. « Sous ma sérénité apparente, écrivait-il à un ami, je suis plein de mépris et de colère, de sorte que mon impuissance à réfréner et à châtier ces inepties me rend absolument malheureux. » Il ne pouvait comprendre que l’on se plût entre le ruisseau et la sentine, lui qui avait aimé le parfum des fleurs tropicales, les embruns salubres de l’Océan, l’air pur des plus hauts sommets. Il ne concevait point que pour être original il fallut bouleverser la prosodie, torturer la syntaxe et grossir le vocabulaire de barbarismes inintelligibles, lui qui, après Ronsard, après Chénier, après Hugo, avait créé des rythmes et des mètres, s’était fait un vers absolument personnel, ample, nombreux, sculptural, et avait su exprimer tous les sentiments et toutes les idées de l’homme dans la langue la plus belle, la plus précise, la plus classique.

Leconte de Lisle est mort dans la gloire. Il avait hérité de Victor Hugo le sceptre d’or et le vert laurier. Sans être populaire, son nom était illustre. Son génie toujours fort et jeune lui inspirait à soixante-quinze ans les Parfums et l’Enlèvement d’Europeia. Il a triomphalement appliqué sa théorie de l’union de la science avec la poésie. Doué par miracle de ces deux qualités contraires, l’esprit créateur et l’esprit critique, il a donné dans ses poèmes l’impression du Beau absolu. Par son retour aux sources grecques, il a renoué la tradition classique. Par son exemple et ses conseils, il a eu une influence puissante et heureuse sur plusieurs générations de poètes. Il leur a ouvert l’esprit aux idées générales et enseigné le respect de la règle, la probité professionnelle, la sévérité pour soi-même. Comme l’a dit un de ses disciples préférés, il fut « leur conscience poétique » [9]. L’œuvre de Leconte de Lisle aura la durée de l’éclatant et pur Paros dans lequel il semble qu’il l’ait taillée. Avec les plus grands poètes du XIXe siècle, il ira de renaissance en renaissance. Il survit dans le cœur de ses amis. Il avait écrit à une heure d’apaisement : « Les morts qu’on pleure sont plus heureux que les vivants qu’on oublie, car ceux-ci ne sont que cendre et poussière tandis que ceux-là revivent dans les cœurs qui les regrettent ». Ces paroles, il faut les inscrire sur le tombeau de Leconte de Lisle.

  1. La branche aînée prit le nom de Le Conte de Lisle, la branche cadette celui de Le Conte de Préval. L’auteur des Poèmes Barbares a simplifié son nom en l’écrivant : Leconte de Lisle.
  2. Leconte de Lisle était déjà venu à Rennes en 1835, pour y terminer ses études et y passer son baccalauréat.
  3. Article sur André Chénier, La Variété, 5e livraison.
  4. Neuvième livraison.
  5. L’Illusion suprême, Ultra Cœlos, les Damnés, la Mort du Soleil, Si l’Aurore, la Chute des Étoiles, Dies irae, le Parfum impérissable.
  6. L’Illusion suprême. (Poèmes tragiques).
  7. Vers (non réimprimés dans les œuvres de Leconte de Lisle) cités dans la Littérature française de Staaff, tome III, 2e partie, p. 815, note.
  8. Ferdinand Brunetière, L’Évolution de la Poésie lyrique en France, tome II, p.162.
  9. Vicomte de Guerne, les Siècles morts. Préface du tome II.