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Discours de Garcin de Tassy, membre de l’Institut, à l’ouverture de son cours d’hindoustani, à l’École impériale et spéciale des langues orientales vivantes, près la Bibliothèque impériale, le 10 décembre 1857
(p. 3-16).
DISCOURS


de


M. GARCIN DE TASSY,


MEMBRE DE L’INSTITUT,


à l’ouverture de son cours d’hisdoustani,

à l’école impériale et spéciale des langues orientales vivantes,

près la bibliothèque impériale,

le 10 decembre 1857.




Messieurs,


Les événements épouvantables qui ont eu lieu cette année dans l’Inde, surtout dans les provinces nord-ouest qui sont précisément celles dont l’hindoustani est plus spécialement le langage et où il est le plus cultivé, ces événements, dis-je, y ont suspendu entièrement les travaux littéraires, et me privent de vous donner, comme je le fais ordinairement dans mon allocution annuelle, la statistique des publications nouvelles en urdu et en hindi et celle des journaux rédigés dans ces mêmes idiomes. Vous le savez. Messieurs, une nouvelle Saint-Barthélémy, ou pour mieux dire de nouvelles Vêpres siciliennes ont signalé le commencement d’une insurrection terrible et vraiment bien extraordinaire contre le gouvernement anglais de l’Inde ; car, quoi qu’on en ait pu dire, les Indiens préféraient à leurs gouvernements indigènes, capricieux et tyranniques, le gouvernement anglais, qui était sinon paternel, du moins régulier et fidèle aux lois établies. J’ai vu bien des natifs de l’Inde, et c’est d’eux-mêmes que je l’ai appris, ainsi que dans plusieurs de leurs ouvrages que j’ai eu l’occasion de lire. Toutefois ce bel empire anglais de l’Inde qui excitait l’admiration et la jalousie des nations européennes, avec les cent trente et un millions neuf cent quatre-vingt-dix mille neuf cent un habitants qui occupaient un espace de huit cent trente-sept mille quatre cent douze milles carrés[1], a été tout à coup violemment ébranlé, comme pour vérifier ce refrain d’une mélodie indienne (Indian air) de Thomas Moore :

All that’s bright must fade,
The brightest still the fleetest.

On a accusé le gouvernement anglais de l’Inde d’avoir donné lieu à l’insurrection en favorisant le prosélytisme des missionnaires. C’est une erreur, car les Anglais fervents se sont toujours plaints non-seulement de l’indifférence de l’administration de l’Inde pour leurs efforts, mais des entraves qu’il y met ; et on a pu lire dans les journaux que les sipahis qui se faisaient chrétiens étaient renvoyés du service, afin, sans doute, que les natifs ne pussent croire au désir qu’aurait eu le gouvernement de leur faire changer de religion. Bien plus, les chrétiens zélés ont souvent accusé la compagnie de l’Inde d’avoir pactisé avec la superstition en tolérant et en protégeant même les coutumes païennes les plus déplorables et en ne distinguant pas des Hindous idolâtres les musulmans essentiellement monothéistes. Dans tous les cas, les missionnaires protestants n’étaient pas plus favorisés que les missionnaires catholiques. Le gouvernement anglais laissait à ces derniers toute liberté. Il donnait un traitement à des chapelains catholiques dans ses stations militaires, et souffrait trois couvents[2] de femmes au cœur même des possessions anglaises. De plus, les catholiques, d’ailleurs beaucoup plus nombreux dans l’Inde que les protestants, ont deux évêques ou vicaires apostoliques pour la présidence du Bengale et deux pour la présidence de Bombay ; d’autres à Madras, à Haïderabad, à Visigapatam, à Maïssour, à Coïmbator, à Sirdhana, à Agra, à Patna, à Verapoli (Virapelly), à Canara ou Mangalore, à Quilon et à Maduré ; en tout, seize évêchés ou vicariats apostoliques[3], tandis que les anglicans n’ont que trois évêchés dans l’Inde : ceux de Calcutta, de Madras et de Bombay. Il est à la vérité question d’établir un évêché à Delhi et de convertir en cathédrale la vieille mosquée aux murs de granit rouge, nommée Jâmi’ Masjid, si toutefois elle est restée debout après l’assaut qu’elle a soutenu à la prise de la capitale de l’Inde. D’un autre côté, l’archevêque de Cantorbéry demande l’érection de trois autres évêchés : un à Lahore pour le Penjab, un à Agra pour les provinces nord-ouest, et un à Tinnevelly pour le Carnatic méridional. Au surplus les missionnaires tant catholiques que protestants rivalisent de zèle ; les premiers convertissent plutôt les Hindous, et les seconds les musulmans, à cause de la répugnance de ceux-ci pour les statues et les images.

Les causes immédiates de l’insurrection ne sont-elles pas simplement les cartouches graissées dont l’usage faisait perdre aux Indiens leur caste, et la récente annexion du royaume d’Aoude, quoique néanmoins dans la hiérarchie de l’Inde le roi d’Aoude ne fût en réalité qu’un nabab et un vizir des provinces, et que sa qualité de Roi ne fût pas reconnue par le descendant légitime de Timur et d’Akbar qui siégeait sur le trône nominal de Delhi ? C’est à l’occasion de ces cartouches néfastes que les journaux de l’Inde, organes des mécontents, profitant de la liberté illimitée de la presse qui existait avant l’insurrection, excitèrent les Indiens à refuser de s’en servir, parce que, disaient-ils, le gouvernement anglais voulait les forcer à faire par là acte de christianisme. Prétexte ou réalité, on doit déplorer l’imprudence de ceux qui ont cru qu’on pouvait sans péril fouler aux pieds les préjugés qui constituent l’essence même de la religion des Indiens.

Quoi qu’il en soit, un mouvement insurrectionnel s’est manifesté cette année presque partout dans l’Inde. Ce fut, vous le savez, Messieurs, au commencement du mois de mai que les premiers régiments de sipahis se révoltèrent à Mirât. De là ils se portèrent vers Delhi qu’ils prirent. L’opération fut dirigée par les musulmans, les anciens conquérants et maîtres de l’Inde, que leur énergie devait d’ailleurs placer naturellement à la tête de l’insurrection. Ils rétablirent le trône du Grand Mogol, ils reconnurent pour l’Asile du khalifat et les Hindous pour « nouveau roi », Nau Râjâ, le même sultan à qui la Compagnie des Indes avait laissé le titre de padschâh, relevé par une allocation annuelle pour lui et sa famille de près de cent cinquante mille livres st. (3,750,000 fr.), c’est à savoir Sirâj uddin (la Lampe de la religion) Muhammad Bahâdur Schâh Sâni[4], qui changea à cette occasion son nom en celui de Sirâj uddin Haïdar Schâh Gâzî (« Combattant les infidèles » ou « Défenseur de la foi »), ainsi qu’on le voit dans les monnaies qu’il a fait frapper pendant son gouvernement éphémère et qui portent cette légende rimée d’après l’usage oriental :

Ba-zar zad sikkha nusrat tarrâzî
Sirâj uddin Haïdar Schâh Gâzî


c’est-à-dire « Sirâj uddin Haïdar Schâh Gâzî a fait frapper cette monnaie d’or, gage de la victoire. »

On sait comment se sont terminés les quatre mois du règne de Sirâj, et comment après le sac de Delhi il a été pris avec la bégam sa femme, nommée Zînat ulmahal (l’Ornement du palais), ainsi que cinq princes de sa famille, dont trois ont été passés par les armes à l’instant même et deux condamnés juridiquement à mort ; mais on a épargné jusqu’ici les jours du vieux roi et ceux de la reine.

L’occision générale des sipahis de Delhi et la déroute complète d’une grande partie de ceux d’entre eux qui avaient pris la fuite et qui ont été atteints à Mathura, la ville sacrée de Krischna, ainsi que les autres victoires des Anglais, arrêteront probablement la marche de l’insurrection, et tout rentrera peu à peu dans l’ordre. Tels sont les vœux les plus chers des amis de l’humanité, qui s’intéressent d’abord aux Anglais représentants du christianisme et de la civilisation européenne, puis aux natifs de l’Inde, qui, malgré l’horreur qu’inspirent les atrocités dont ils se sont rendus coupables dans cette déplorable rébellion, intéressent encore, soit les Hindous à cause de leur vieille civilisation, soit les Musulmans à cause qu’ils appartiennent en quelque sorte à la grande famille chrétienne, puisqu’ils reconnaissent en Christ « la parole de Dieu », Kalimat ullah, et qu’ils admettent la révélation de l’Ancien et du Nouveau Testament.

Le roi de Delhi est âgé non pas de quatre-vingt-douze ans comme les journaux l’ont dit, mais de quatre-vingt-quatre ans, puisqu’il en avait soixante-quatre en 1837[5]. On le disait, quelques années plus tard[6], doué d’une belle physionomie, de mœurs douces, de manières distinguées, et il était aimé de tous ceux qui rapprochaient. Il est fils d’Akbar Schâh II qui, en 1806, fut placé par les Mahrattes sur le trône de Delhi, et à qui il succéda le 28 septembre 1837.

Du vivant de son père, lorsqu’il était prince royal, il se nommait Mirza Abû Zafar (Père de la victoire) Khan Bahâdur. De ces noms il tira celui de Zafar pour en faire son takhallus ou surnom poétique, car il ne cessa d’occuper son temps à la culture de la poésie avant et après son accession au trône, jusqu’au moment de la malheureuse insurrection qui alla le trouver dans son paisible palais.

Petit-fils de l’empereur Schah alam et neveu du prince Sulaïman Schikoh, lesquels sous les noms d’Aftâb (Soleil) et de Schikoh (Énergie) cultivèrent avec un talent remarquable la poésie hindoustanie, Zafar a marché honorablement sur leurs traces. Son maître dans l’art des vers fut le schaïkh Ibrâhim Zauc, écrivain distingué, qui lui a toujours donné d’utiles conseils pour ses productions. Les biographes Schefla et Karim, poëtes eux-mêmes, font le plus grand éloge des qualités intellectuelles et morales de Zafar : ils le placent au premier rang des poëtes actuels, et en effet ses compositions ont de l’originalité et sont d’une bonne facture, Zafar a abordé tous les genres de poésie, et plusieurs de ses gazais, de ses guîts et de ses thumris sont devenus populaires, et sont chantés dans les lieux publics et par les femmes dans l’intérieur des maisons. Il est auteur entre autres d’un volumineux Divan (Divvân-i Zafar) qui a été imprimé à Delhi, et dont Schefta et Karim ont cité de nombreux extraits. On lui doit aussi un commentaire du Gulistan (Scharh-i Gulistan) qui a été imprimé. Ce prince est de plus habile calligraphe, et il a écrit de sa main des passages du Coran pour l’ornement de la principale mosquée de Delhi. À son exemple, son fils le mirza Dara-bakht Bahadur a aussi écrit des gazals hindoustanis qui le font considérer par les biographes Cacim, Sarwar et Karim, comme un des meilleurs poëtes contemporains. Espérons qu’il n’aura pas péri et qu’il pourra, endossant, s’il le faut, le froc des faquirs, se livrer encore à ses goûts littéraires.

Dans quel état doit être aujourd’hui cette malheureuse ville de Delhi ! Il est à craindre qu’aucun de ses monuments ne soit resté intact. Déjà avant la dernière insurrection bien des édifices de cette ville célèbre étaient en ruine par suite des guerres et des révolutions : ses cascades et ses jets d’eau qui rivalisaient avec ceux de Versailles n’existaient plus, ainsi que bien d’autres monuments anciens. Heureusement il nous restera à défaut des monuments eux-mêmes leur description détaillée, qu’en a donnée récemment le maulawi Saïyid Ahmad sous le titre de Açar ussanâdid, « les Vestiges des grands personnages », et dont j’espère publier bientôt la traduction complète. Je remarquerai en passant que les inscriptions reproduites dans les planches lithographiées qui accompagnent le texte de l’ouvrage sont presque toutes en persan ou en arabe, les langues savantes de l’Inde musulmane. Il y a seulement en sanscrit celles des laths d’Açoka, et en hindoustani celle que fit graver Alamguir II en 1755 sur le tombeau du célèbre sofi Nizam uddin Auliya.

Les journaux anglais ont donné dans ces derniers temps d’intéressantes descriptions de Delhi, et moi-même j’ai fait connaître in extenso dans mon Histoire de la littérature hindoustanie celle qu’en a faite l’éloquent écrivain Afsos dans son Arâïsch-i mahfil. Voici quelques lignes empruntées à ce morceau : elles contrastent d’autant plus avec l’état actuellement désert et désolé de cette malheureuse capitale, qu’elles sont empreintes du caractère d’exagération qui fait le propre des écrits orientaux.

« Les nombreux édifices de Delhi sont élégants et agréables, et ses jardins sont les plus beaux du monde. Partout il y a des ruisseaux d’eau courante ; de lieu en lieu se trouvent des étangs pleins comme une coupe… Si Rizwan voyait la beauté de cet endroit, il ne voudrait plus garder la porte du paradis. Chaque quartier de cette ville est plus spacieux qu’un des sept climats, sa plus petite rue est plus grande qu’une ville entière. Il y a foule en chaque lieu et partout il y a de quoi satisfaire les regards. Les habitants de différentes villes et de divers villages ont fixé là leur résidence, y ayant trouvé leur avantage et leur bien-être. On y voit en quantité toutes sortes de personnes et des objets de chaque royaume. Il est impossible d’y manquer d’une chose quelconque. Tout le bazar est remarquable, mais sa principale rue est ce qu’il y a de plus beau dans la ville entière. Chacune de ses boutiques est incomparable. Les marchandises qui y sont étalées sont dignes d’un roi. L’emplacement du marché est tellement dilaté que le cœur se dilate en le voyant : il est tellement propre, que si on y répandait du riz cuit on pourrait le manger encore. Là les courtiers ne daignent pas regarder les commerçants et les plus petits marchands ne font pas cas des joailliers : le magasin d’un seul mercier a autant de mercerie que tout Constantinople ; le comptoir d’un seul changeur vaut tous les comptoirs de l’Iran. Dans chaque boutique les roupies tintent… S’il s’agissait d’approvisionner un royaume entier, un seul marchand pourrait le faire à l’instant. Si une armée entière voulait des munitions, on en trouverait là suffisamment en un seul jour. L’ouvrier n’y est jamais sans travail ; la vente et l’achat ont lieu sans cesse. Le magasin de pierres précieuses le moins fourni est une véritable mine de pierreries. Si on transportait ici les richesses de toute une partie du monde, un seul banquier pourrait s’en charger sur-le-champ… Chaque boutique est par sa beauté l’image du printemps… le manque d’aucune chose ne s’y fait sentir… Partout il y a du monde en foule, partout règne la gaîté… Chaque endroit de cette ville est délicieux et dans un état prospère : il y a un grand nombre de mosquées, de monastères, de collèges, et quantité de grandes et belles maisons… »

Le principal acteur des scènes cruelles qu’on a eu à déplorer, c’est le farouche Hindou Nana Sahib (le sieur Grand-Père), fils adoptif du peschwa des Mahrattes Baji Râo, qui avait fixé sa résidence à Bhitour, auprès de Cawnpour. On dit que cet homme sanguinaire parle et écrit admirablement l’anglais, chose assez commune à la vérité chez les Indiens instruits, et qu’on lui doit une traduction du Hamlet de Shakespear. Mais si beaucoup d’Indiens ont commis des cruautés dans ce malheureux soulèvement, combien d’autres ont été fidèles à leurs maîtres étrangers et ont exposé leur vie et celle de leur famille pour sauver des Anglais qui leur étaient quelquefois inconnus. D’ailleurs, comme l’a dit lord Palmerston au dernier banquet annuel du lord maire, « si les coupables doivent se compter par milliers, les innocents doivent se compter par millions. »

Les journaux ont cité nombre de faits d’un admirable dévouement. La plupart des princes indiens ont fait tout ce qu’ils ont pu dans l’intérêt des Anglais. Ils leur ont prêté leurs soldats et leur ont fourni de l’argent et des provisions. En Aoude même plusieurs rajas ont secouru les Anglais au péril de leur propre vie et en ont sauvé un bon nombre.

Le maharaja de Gualior, Scindia, qui avait apprécié la civilisation européenne, car il avait établi dans ses États avant l’insurrection trente et une écoles qui comptaient quatre-vingt-dix professeurs, lesquels donnaient une éducation digne du contact avec les Anglais à plus de deux mille cinq cents enfants indiens[7] ; Scindia, dis-je, assisté d’un nombre considérable d’hommes de sa rayat, entoura les troupes rebelles de son contingent et leur ordonna de déposer les armes de bonne grâce s’ils ne voulaient y être contraints par force ; les sipahis ne voyant pas d’autre alternative, obéirent, et se retirèrent dans leurs habitations respectives. Je dois rappeler aussi les nobles paroles que le chef mahratte d’Indore, Holkar, resté fidèle aux Anglais, adressa aux insurgés de son contingent, que « le meurtre des femmes et des enfants n’est autorisé par aucune religion », et enfin faire observer avec l’Examiner que beaucoup d’Anglais qu’on croit morts sont cachés chez des Indiens fidèles et sortiront de leur retraite après que la tranquillité sera rétablie.

Des Indiens qui n’ont pu faire des actes réels de dévouement ont hautement témoigné de leur vive sympathie pour les victimes. De ce nombre est Syed Ahdoollah, de la suite de la reine douairière et des princes d’Aoude, qui à la nouvelle de la mort de sir Henry Lawrence, un des généraux qui ont péri dans les combats qu’a entraînés la révolte et qu’il avait particulièrement connu lorsqu’il remplissait dans le Penjab les fonctions de traducteur dans les bureaux de l’administration anglaise, a publié un poëme (masnawi) en hindoustani dont il a donné lui-même une imitation abrégée en vers anglais qui attestent sa facilité à écrire cette langue. Voici la traduction littérale de quelques vers du saïyid faite d’après le texte original :

« Lawrence était le grand ami de l’Inde, il cherchait toujours à en relever l’éclat… Il enlevait la poussière de l’affliction de toutes les têtes, il essuyait les larmes de toutes les joues… Au jour de la bataille et du combat son visage était comme du fer rougi, quoique son cœur fût pour la pitié plus mou que la cire… Toujours attaché aux commandements divins, il n’était pas préoccupé des intérêts du monde, tout son désir était de plaire à Dieu et de rendre heureux tous les cœurs… Hélas ! par la tyrannie des astres néfastes, un fusil de malheur l’a couvert de sang. Mais quoique cet homme si justement considéré ait quitté le monde, il y vit par sa renommée. Non, cet homme excellent n’est pas mort, car son beau nom demeurera jusqu’au jour de la résurrection. Le souvenir des admirables qualités qu’il possédait est ineffaçable dans les cœurs comme la sculpture sur la pierre. »

La pièce se termine par un vers ingénieux qui donne le double chronogramme de l’année de la mort du héros, tant d’après l’ère chrétienne que d’après celle de l’hégire, et qui signifie : « Sir Henry Lawrence de bon lignage est décédé : son nom distingue reste en mémoire. » En additionnant les lettres qui forment le premier hémistiche de ce vers on a le nombre 1857, et en faisant la même opération pour le second, 1274.

Mais ce n’est pas dans les rangs seuls des braves militaires anglais qu’on a de cruelles pertes à déplorer. Le massacre de Delhi, celui de Cawnpour, et tant d’autres incidents terribles de la lutte actuelle, ont fait périr nombre de civiliens de tout rang. Parmi ceux qui méritent d’être distingués de la foule, je dois citer mon ami M. Francis Taylor, que j’ai mentionné dans mon allocution de l’an passé, comme celui à qui je devais la liste des ouvrages hindoustanis récemment publiés à Delhi. M. F. Taylor était le principal du collège des natifs de la malheureuse capitale de l’Inde, de ce collège qui comptait trois cents élèves, auxquels on enseignait les mathématiques et l’astronomie d’après les principes européens, mais les langues et les sciences de l’Orient d’après les principes asiatiques. C’est sur M. Taylor que je comptais principalement pour me tenir au courant du mouvement littéraire des provinces nord-ouest. En effet, il était mon correspondant le plus assidu et le plus obligeant, et comme il avait une connaissance parfaite de l’hindoustani, qu’il fréquentait les Indiens lettrés, avec lesquels il pouvait s’entretenir facilement, on sent combien il devait m’être utile pour les renseignements littéraires dont j’avais besoin. Son amitié pour les natifs ne l’a pas sauvé du massacre général de Delhi, et il a été tué le 10 mai, laissant une jeune veuve et des enfants en bas âge. C’est une perte réelle pour la littérature hindoustanie qu’il affectionnait et à laquelle il rendait de grands services ; car, continuant l’œuvre des hommes de mérite qui l’avaient précédé dans l’administration du collège de Delhi, MM. Boutros et Sprenger, il a encouragé la composition et la publication d’ouvrages hindoustanis (urdu et hindi) tant originaux que traduits du persan et de l’arabe, du sanscrit et de l’anglais.

Et ce n’est pas l’insurrection seule qui a fait éprouver des pertes cruelles à la littérature orientale. À Téhéran, il est mort récemment Mirza Muhammad Ibrahim, qui fut longtemps professeur à l’East-lndia college d’Haileybury, où je l’ai connu en 1837, et qu’il quitta pour aller remplir les fonctions de gouverneur du roi actuel de Perse. Il parlait et écrivait parfaitement l’anglais, et il était connu par ses à-propos et ses reparties spirituelles. On lui doit une grammaire persane très-estimée, une suite d’intéressants articles sur la littérature persane qui parurent il y a une vingtaine d’années dans l’Athenœum, une traduction persane du « livre d’Isaïe », et une « Histoire de Rome » écrite aussi en persan pour le roi de Perse son élève. En Europe, M. N. Newton, orientaliste distingué, surtout en hindoustani, associé littéraire du célèbre éditeur d’Hertford, Stephen Austin, est décédé au mois d’avril à la fleur de l’âge ; et, au mois de mai, M, le capitaine Adam Gordon, qui a enseigné avec un grand succès, au célèbre collège de Chellenham pendant de longues années l’hindoustani, dont il avait acquis la connaissance dans l’Inde, a été enlevé subitement à la science, à sa famille et à ses amis.

Enfin, à Paris, le 18 septembre, la mort est venue frapper dans sa chambre à coucher, au moment de son lever, et lorsqu’il était en pleine santé, M. Quatremère, un des orientalistes les plus éminents et l’homme peut-être le plus érudit de notre temps. Ce savant illustre, qui a enseigné ici pendant vingt-cinq ans la langue persane, a consacré sa vie entière à l’étude. Il a toujours vécu éloigné du monde et il a conservé jusqu’à son dernier jour une simplicité de mœurs antiques, qui ne manquait ni de noblesse ni de grâce. Né en 1782, il se fît connaître dès l’âge de vingt-six ans par un ouvrage remarquable sur la langue et la littérature de l’Égypte. Admis à trente-trois ans à l’Académie des inscriptions, et nommé dix ans plus tard à la chaire d’hébreu du collège de France, ses occupations consistèrent depuis cette époque à donner régulièrement ses leçons et à assister assidûment aux séances de l’Académie, auxquelles il prenait une part active, soit dans les délibérations, soit dans les discussions littéraires. Il y remplit même pendant assez longtemps, en remplacement du baron Dacier, les fonctions de secrétaire. Le reste de son temps était employé à ses travaux particuliers, desquels il n’était pas détourné par des soins de famille, car il était resté garçon. Ce fut ainsi qu’il put donner tour à tour ses Mémoires historiques et géographiques sur l’Égypte, son Mémoire sur les Nabathéens, un de ses travaux qui ont été le plus appréciés, sa traduction de l’Histoire des Sultans Mamlouks, de Makrizi, le texte et la traduction de l’Histoire des Mogols de Perse, de Rachiduddin, les Prolégomènes historiques d’Ibn Khaldoun, qui occupent plusieurs volumes des « Notices des manuscrits », publiées par l’Académie des inscriptions ; les nombreux articles dont il a enrichi le Journal des Savants et d’autres recueils. Pendant tout ce temps, il n’a cessé de travailler à cinq dictionnaires, dont il a laissé tous les matériaux manuscrits ; c’est à savoir : un Dictionnaire arabe, un Dictionnaire persan, un Dictionnaire turc oriental, un Dictionnaire copte et un Dictionnaire syriaque. Son unique récréation était d’aller visiter les libraires de seconde main pour y chercher des manuscrits et des livres rares, et de suivre dans le même but les ventes des bibliothèques ; son plus grand plaisir, devoir les membres de son honorable famille et un petit nombre d’amis.

Il accueillait ses auditeurs avec la plus affectueuse bienveillance ; il les admettait même à sa table et à son fires-ide, et il leur livrait ainsi, non-seulement officiellement, mais officieusement, les secrets de sa science. Il recevait avec une affable politesse tous ceux qui le visitaient, il était généreux envers l’infortune, et sa main gauche ne savait pas ce que faisait sa droite. Une femme d’esprit[8] a dit, avec raison, de sa conversation toujours instructive et en même temps aimable et spirituelle :


L’homme du monde alors remplace le savant,
Intéresse toujours, fait sourire souvent,
Plaisante avec bon goût, sans pédantisme éclaire,
Daigne même écouter l’objection vulgaire,
Ouvrant à l’anecdote un limpide courant.
Charme l’homme qui sait, amuse l’ignorant.


On a dit que M. Quatremère était janséniste. Si par cette expression on entend un hétérodoxe qui croit à la grâce nécessitante, certes ce respectable savant n’était pas janséniste ; car nul n’était plus que lui profondément catholique ; mais si on donne ce nom à un chrétien de mœurs austères, rigide observateur des lois de l’Église, attaché de cœur à nos usages gallicans, ennemi des innovations, dans ce sens, M. Quatremère était janséniste.

Personne ne fut moins ambitieux que M. Quatremère. Il n’était que d’un petit nombre d’Académies et de Sociétés savantes étrangères, et il n’eut d’autre décoration que celle de chevalier de la Légion d’honneur ; encore ses amis demandèrent-ils pour lui cette faveur à son insu, à l’occasion de son élection à la présidence de l’Académie des inscriptions en 1829, lorsqu’il avait déjà quarante-sept ans et qu’il était depuis quatorze ans membre de l’Institut.

En perdant cet éminent professeur, notre École, Messieurs, a pu du moins le remplacer par un de ses élèves les plus distingués, par M. Ch. Schefer, nourri à l’école des bonnes et saines doctrines littéraires, et qui possède l’avantage immense que ses fonctions et ses voyages lui ont procuré de parler et d’écrire avec élégance et facilité la langue qu’il est chargé de faire connaître. Je ne saurais trop vous engager, vous, Messieurs, qui vous proposez de suivre mon cours d’hindoustani, de suivre aussi celui de persan, car le persan est si intimement lié à la branche musulmane de l’hindoustani (l’urdu), qu’on ne peut la savoir à fond sans le secours du persan ; et, d’un autre côté, il est certain que la connaissance de l’urdu est très-utile pour l’intelligence du persan, du moins du persan de l’Inde, où se glissent presque toujours des expressions et des constructions indiennes. Mais si le persan est la clef de l’urdu, le sanscrit est la clef du hindi, qui est la branche hindoue de l’hindoustani. Je vous engage donc, Messieurs, à vous occuper aussi de cette langue antique, qui doit être professée dans cette même salle par un philologue déjà célèbre. J’ai assez parlé, dans d’autres circonstances, de l’utilité propre de l’hindoustani. Son importance s’accroîtra sans doute actuellement qu’on sentira plus que jamais la nécessité de l’étude des langues de l’Inde, et spécialement de celle que j’enseigne, et on en exigera sans doute plus sévèrement la connaissance pour les emplois civils et militaires.

Un habile orientaliste anglais, M. W. Nassau Lees, connu par ses savantes et précieuses publications arabes, a pris, il y a quelques mois, dans une brochure spéciale, la défense énergique des études orientales, que lui semblent menacer les réformes proposées par sir T. B. Macaulay et appuyées en dernier lieu par le Times, qui demande qu’on n’emploie plus dans l’Inde que les caractères latins et que l’anglais en soit désormais la langue officielle. Sa brochure, intitulée : « Instruction in the oriental languages considered », démontre une fois de plus que la connaissance des langues de l’Asie, et spécialement de l’hindoustani, est indispensable pour le service civil et militaire de l’Inde, et que c’est se faire une véritable illusion que de croire que l’anglais pourra être adopté avant longtemps assez généralement pour rendre inutile aux Européens l’étude des langues de l’Asie. Il se plaint du défaut d’entente qui a existé, à ce sujet, entre les autorités compétentes de l’Angleterre et de l’Inde ; enfin, il défend la cause de toutes les langues de l’Orient dans l’intérêt politique de l’Angleterre, et il demande qu’à l’imitation de la Russie et de l’Autriche, il soit fondé pour l’étude et l’enseignement des langues orientales, un collège oriental digne de la grande nation qui s’intitule Regina maris.

On ne peut qu’approuver un tel vœu, surtout dans les circonstances actuelles, où l’Angleterre doit se faire accepter une seconde fois par les Indiens. La force seule des armes ne peut suffire pour gouverner une nation de mœurs et de langages si différents, il faut aussi chercher à gagner des sympathies, et on ne peut y parvenir qu’en se mettant en rapport avec le peuple vaincu. On l’a vu par l’exemple de Lutf ullah[9], qui, du moment qu’il put s’entretenir avec des Anglais, fut gagné à leur cause.

Mais si le gouvernement britannique ne fait pas assez pour l’étude des langues orientales, on ne saurait adresser aux Anglais eux-mêmes ce reproche. Sans parler des publications orientales si nombreuses en Angleterre, où trouve-t-on, si ce n’est dans ce triple royaume, une société spéciale pour la publication des textes orientaux et une autre pour leur traduction ? Et n’est-ce pas à Calcutta qu’on publie la Bibliotheca indica, c’est-à-dire la collection des ouvrages classiques sanscrits, persans, arabes, inédits jusqu’ici et dont nous possédons déjà cent trente-neuf fascicules ? De leur côté, les natifs n’ont pas cessé jusqu’au moment de l’insurrection de continuer à publier, comme les années précédentes, des ouvrages variés et des écrits périodiques. Quelques jours avant l’entrée des insurgés à Delhi, il venait d’y paraître une traduction hindoustanie de l’Ayin Akbarî, ouvrage capital rédigé par l’ordre du célèbre Akbar, et où se trouvent sur l’empire mogol les détails statistiques les plus exacts et les plus instructifs. L’édition hindoustanie a l’avantage d’être accompagnée de planches lithographiées avec soin d’après des dessins exécutés par les meilleurs artistes du pays et représentant les objets décrits dans l’ouvrage, tels que monnaies, armes, plantes, fruits, etc. ; cette traduction est due au même écrivain distingué qui nous a donné la « Description des monuments de Delhi » que j’ai mentionnée.

Maintenant la guerre a tout bouleversé dans l’Inde ; espérons néanmoins que les natifs pourront, aussitôt que le calme aura reparu, continuer à charmer leurs loisirs, comme avant la révolte, par la lecture de leurs grands poëtes modernes, qui ne sont pas à dédaigner, même après Valmiki et Vyaça, de Sauda surtout, leur poëte favori, et de Wali qui, le premier, leur a fait connaître le genre persan de la poésie musulmane, et qui a pu leur dire de Hafiz comme Horace le disait d’Archiloque aux Romains :


Hunc ego, non alio dictum priùs ore, Latinis
Vulgavi fidicen. Juvat immemorata ferentem
Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri.

                                                  Ép. l, xix, 32-34.


Et à l’imitation de leurs poëtes nationaux ils écriront encore ces gazals où respire l’amour tantôt sacré, tantôt profane, tantôt l’un et l’autre à la fois, comme dans les chants des Minnesinger, des trouvères et des troubadours, dans le triple poëme de Dante et dans les sonnets de Pétrarque et de Shakespeare. Walter Scott a dit (Lay of the last minstrel, canto III, stanza ii) :


Love rules the court, the camp, the grove.
And men below and saints above;
For love is heaven and heaven is love.




Extrait du Moniteur universel du 14 décembre 1857.

  1. Selon le colonel Sykes cité par le Times.
  2. À Agra, à Sirdhana et à Sealkote.
  3. Je ne parle ici ni de l’archevêché de Goa ni du vicariat apostolique de Pondichéry, attendu que ces villes appartiennent l’une au Portugal et l’autre à la France. Voyez Notizie per l’anno 1856, Roma, tipografia della Rev. Cam. apostolica.
  4. C’est-à-dire « Second ». Le premier souverain mogol de ce nom, plus connu sous le titre honorifique de Schah alam (le Roi du monde), régna de 1707 à 1712.
  5. Bengal and Agra Guide and Gazetteer, 1841. T. Il, p. 288.
  6. Asiatic Journal, n. 5, t. XVIII, 1842. As. intell., p. 14.
  7. Allen’s Indian Mail, no du 1er septembre 1857.
  8. Mme la marquise de Saffray, Épître à M. Quatremère.
  9. Autobiography of Lutf ullah. Voir le Journal des Débats, numéro du 10 octobre 1857.