Discours de Cicéron pour sa maison


Cicéron pour sa maison, Texte établi par NisardGarnier2 (p. 715-756).
DISCOURS


DE M. T. CICÉRON,


POUR SA MAISON, DEVANT LES PONTIFES.




DISCOURS VINGT-NEUVIÈME.




ARGUMENT.


Clodius, étant tribun du peuple, avait fait exiler Cicéron. Non content de l’avoir contraint à partir, il s’était jeté sur sa maison du mont Palatin, y avait fait mettre le feu, s’était emparé d’une partie de l’emplacement, avait consacré l’autre en y faisant bâtir un temple et placer une statue de la Liberté.

Cicéron, rentré dans Rome, redemanda sa maison aux pontifes, juges naturels de cette affaire, la consécration de Clodius ayant fait une question religieuse de ce qui n’était qu’une violence de parti.

De longs débats s’élevèrent pour interpréter le jugement rendu par les pontifes. Le sénat, enfin, malgré l’opposition de Clodius, et l’intercession du tribun du peuple Serranus, qui s’en désista bientôt, ordonna, par un sénatus-consulte, que la maison de Cicéron serait rebâtie, et que pour ses autres pertes il obtiendrait un dédommagement de l’État.

La maison fut reconstruite à la même place ; elle appartint depuis à Censorinus et à Statilius Sisenna (Vell. Paterc, II, 14.) Il parait qu’elle occupait la colline du mont Palatin qui fait face au Colisée.

Cicéron, dans une lettre à Atticus, laisse voir tout le cas qu’il fait de ce Discours. « J’ai plaidé, dit-il, devant les pontifes, le dernier jour de septembre i l’an de Rome 696 ; ma pièce était fort travaillée, et si jamais j’ai pu être éloquent, ou même si je l’ai jamais été, certainement alors le ressentiment de tant d’outrages et l’importance du sujet m’ont inspiré quelque éloquence. Ce Discours mérite d’être mis entre les mains de notre jeunesse, et je m’empresserai de vous l’envoyer. »

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I. Dans ce grand nombre de sages institutions qiie les dieux inspirèrent à nos ancêtres, il n’en est point, vénérables pontifes, de plus belle que cet usage qui veut que vous soyez à la fois les premiers ministres de la religion et de l’État, et que les plus illustres, les plus nobles citoyens, pontifes en même temps, par la prudence de leur gouvernement et la sagesse de leurs réponses sur la religion, maintiennent la sûreté de l’État. Que si jamais cause importante fut soumise au jugement et a l’autorité des pontifes du peuple romain, c’est assurément celle-ci, puisque la dignité de l’empire, la vie, les droits, la liberté, les autels, les foyers, les dieux domestiques, les biens, la fortune, le domicile de tous les citoyens, semblent a ia fois remis et confiés a votre sagesse, à votre pouvoir, à votre justice. Vous avez à décider aujourd’hui si vous aimerez mieux désormais priver les magistrats insensés et corrompus de l’appui des citoyens pervers et vendus au crime, ou si vous armerez encore leurs bras de l’autorité sainte des dieux immortels. Si cet homme, l’opprobre et le fléau de la république, peut couvrir du manteau de la religion son funeste et pernicieux tribunat, que les lois humaines refusent de protéger, il nous faudra chercher d’autres autels, d’autres ministres des dieux, d’autres interprètes de leur culte. Votre sagesse, au contraire, et votre autorité faisant disparaître enfin les traces de la fureur des méchants contre la république opprimée par les uns, abandonnée ou trahie par les autres, nous aurons lieu d’applaudir à la prudence qu’ont montrée nos ancêtres en choisissant les plus considérables personnages de l’État pour remplir les fonctions du sacerdoce.

Mais comme cet insensé a cru qu’il attirerait votre attention en déclamant contre l’avis que j’ai ouvert, il y a quelques jours, dans le sénat, je dérogerai pour cette fois à l’ordre que j’ai coutume de suivre, et je répondrai d’abord, non pas au discours d’un furieux, car de quel discours est-il capable ? mais à ses invectives, genre d’éloquence où il excelle, grâce à une hardiesse insolente, et encore plus à une longue impunité.

II. Et d’abord, dis-moi, homme aveugle et emporté, quel remords vengeur de tes infamies et de tes crimes a pu te faire croire que de tels hommes, dont les conseils gouvernent Rome, et dont la dignité est son appui, sont irrités contre moi, parce qu’en donnant mon opinion je n’ai point séparé notre salut de la gloire de Pompée, et qu’ils penseront aujourd’hui, sur une grande question religieuse, autrement qu’avant mon retour ? Les pontifes, dit-il, vous ont une fois donné la victoire ; mais aujourd’hui que vous êtes passé dans le parti populaire, vous serez vaincu. Quoi ! le vice qu’on reproche le plus à une multitude ignorante, la légèreté, l’inconstance, les changements d’opinion, aussi fréquents que les variations de l’air, tu oses l’imputer à ce collège auguste, que son caractère grave met à l’abri de l’inconstance, que les principes immuables de la religion, les exemples de l’antiquité l’autorité des archives et des monuments, éloignent de tout avis passionné. C’est donc là, dit-il, le citoyen dont le sénat n’a pu se passer, que tous les gens de bien ont pleuré, que la république a regretté, et dont le rétablissement semblait être celui de l’autorité du sénat ! il revient pour la trahir ! Je ne parle point encore de mon avis ; je vais d’abord confondre ton impudence.

III. Il est donc vrai, peste publique, que par le glaive et par le poignard, par la terreur d’une armée, par la scélératesse des consuls, par les menaces d’une bande d’audacieux, par des levées d’esclaves ; il est donc vrai qu’en assiégeant nos temples, en envahissant le forum, en opprimant le sénat, tu réduisis à quitter sa maison et sa patrie, pour ne point mettre les bons aux prises avec les méchants, un citoyen que le sénat, que tous les gens de bien, que l’Italie entière, ont, de ton aveu, regretté, redemandé, rappelé pour sauver l’État ?

Mais vous ne deviez point aller au sénat, ni entrer dans le Capitole en ce jour de trouble. Je n’y allai point, et je me tins chez moi tant que le trouble dura, tant que je sus que tes esclaves, préparés au pillage, au massacre des gens de bien, et accompagnés de cette bande de tes criminels satellites, t’avaient suivi en armes au Capitole. Oui, à la nouvelle de tes violences, je restai chez moi, et je ne voulus point vous donner, à tes gladiateurs et à toi, l’occasion de recommencer le carnage. Mais quand je fus instruit que le peuple romain, menacé et craignant de manquer de blé, s’était rassemblé au Capitole, et que les ministres de tes forfaits, épouvantés à la vue de cette multitude, s’étaient enfuis chacun de son côté, laissant leurs armes sur la place, les uns de gré, les autres de force ; alors je m’y rendis, sans escorte, sans gardes, et seulement avec quelques amis. Eh quoi ! lorsque le consul P. Lentulus, qui avait si bien mérité de la république et de moi, et Q. Métellus qui, bien que mon ennemi et ton parent, avait souscrit à mon retour malgré nos dissensions et tes prières, m’engageaient à venir au sénat ; lorsque cette foule de citoyens, dont le bienfait était si récent, me pressaient nommément de leur en rendre grâce, je ne serais pas venu, sûr que j’étais de ta disparition du champ de bataille avec ton armée de fugitifs ! Et tu as encore osé me traiter d’ennemi du Capitole, moi, le gardien, le défenseur et du Capitole et de tous nos temples, parce que je m’y rendais dans le temps que les consuls y réunissaient le sénat ! Est-il quelque circonstance ou il soit honteux de se rendre au sénat ? ou bien s’agissait-il d’une proposition que je dusse rejeter, en condamnant ceux qui s’en occupaient ?

IV. Je soutiens premièrement qu’il est du devoir d’un bon sénateur d’être assidu au sénat, et je ne suis pas du sentiment de ceux qui se font une règle de n’y pas venir dans les temps difficiles, sans songer que leur absence a fait beaucoup de plaisir à ceux qu’ils prétendaient mortifier. Mais, diras-tu, quelques-uns s’en sont absentés par crainte, ne croyant pas y être en sûreté. Je ne blâme personne, et n’examine point s’il y avait quelque chose à craindre : il faut, je crois, laisser chacun libre de craindre s’il veut. Mais moi, pourquoi n’ai-je pas craint ? Tu le demandes ? c’est que je te savais éloigné. Pourquoi, voyant des gens de bien qui ne se croyaient pas en sûreté dans le sénat, n’ai-je pas pensé comme eux ? Pourquoi aussi, quand j’ai cru que je ne pouvais plus être en sûreté dans Rome, n’ont-ils pas pensé comme moi ? Sera-t-il donc permis aux autres, et avec raison, de ne craindre rien pour eux, quand je crains tout pour moi ? moi seul me faudra-t-il nécessairement craindre, et pour moi, et pour les autres ?

Me blâmera-t-on de n’avoir point condamné, par mon avis, les deux consuls ? Moi, condamner ceux-la même qui venaient d’empêcher par une loi que, sans aucune condamnation, je ne subisse, pour prix de mes services, toutes les peines des condamnés ? Et quand je devrais, ainsi que tous les gens de bien, excuser jusqu’à leurs fautes en faveur de leur zèle admirable pour mon salut, ce serait moi qui aurais rejeté avec mépris et combattu leur excellent avis par un avis contraire, quand ils venaient de me rendre tous mes droits ? Mais quel avis ai-je donné ? D’abord, celui que les discours mêmes du peuple avaient imprimé dans nos esprits, ensuite celui qu’on avait agité dans le sénat les jours précédents ; enfin, celui que tout le sénat a suivi en se rangeant de mon côté : je n’ai donc proposé rien de nouveau ni d’imprévu ; et si cet avis est défectueux, la faute en est moins à celui qui l’a proposé, qu’à l’ordre entier qui l’a suivi.

Le sénat, dit-on, n’était pas libre, et la crainte enchaînait les opinions. Si vous prétendez que ceux qui se retirèrent avaient peur, convenez que ceux qui restèrent ne craignaient rien. Direz-vous qu’il ne pouvait y avoir de décret libre en l’absence des premiers ? Pourtant, quand l’assemblée fut au complet, quelqu’un voulant parler d’annuler le sénatus-consulte, on se récria tout d’une voix.

V. Mais, je le demande, que trouve-t-on à redire dans cet avis, que j’ai le premier ouvert et soutenu ? N’était-ce pas le moment de prendre un parti extraordinaire ? n’était-ce pas à moi surtout de l’indiquer ? fallait-il prendre un autre parti ? Mais quelle circonstance, quelle raison plus pressante qu’une famine, qu’une sédition, que vos projets et ceux de vos gens, qui, dans une occasion si propice aux soulèvements populaires, s’imaginèrent que la disette vous servirait de prétexte pour renouveler vos funestes brigandages ? Les provinces dont nous tirons nos blés, ou n’en avaient pas, ou les avaient envoyés ailleurs, à cause de la différence des prix, ou les tenaient en réserve, pour faire mieux valoir leur service, en venant à notre secours, au milieu d’une famine, par des envois inattendus. Le mal n’était pas douteux ; il était certain, actuel ; il frappait tous les yeux : on n’avait plus à le prévoir, on en souffrait. Le prix des vivres augmentant de jour en jour, au point que l’on ne craignait plus simplement une cherté, mais une disette et une famine extrêmes, le temple de la Concorde se trouva tout d’un coup environné pendant que le consul Métellus y assemblait le sénat.

Que si ce mouvement fut l’effet du désespoir de ce peuple affamé, assurément les consuls pouvaient évoquer l’affaire, et le sénat prendre des mesures. Si la cherté ne fut que le prétexte d’une sédition dont vous étiez l’instigateur, ne devions-nous pas nous réunir tous pour ôter tout aliment à votre fureur ? Enfin, si c’était l’un et l’autre, si la famine avait aigri le peuple, et que vous eussiez irrité le mal, comme l’ongle envenime la blessure, ne fallait-il pas employer des remèdes d’autant plus forts, pour guérir à la fois et le mal interne, et celui que votre malice y avait ajouté ? Il y avait donc cherté actuelle et famine inévitable : ce n’est pas tout, il y eut des pierres jetées. Si la misère poussa le peuple à cette extrémité, sans qu’il fût soulevé par personne, c’était toujours un grand mal ; si Clodius s’en mêla, c’est un crime ordinaire à un scélérat tel que lui ; s’il était vrai tout à la fois, et que la circonstance fût capable par elle-même d’émouvoir la multitude, et qu’il se soit trouvé là des gens en armes, tout prêts à se mettre à la tête de la sédition, n’est-il pas évident que la république elle-même implorait alors et le secours du consul, et l’appui du sénat ?

Or, il est clair que c’était l’un et l’autre. D’abord, qu’il y ait eu rareté de vivres, disette extrême de blé ; qu’on ait craint, non-seulement une cherté prolongée, mais la famine : tout le monde en convient ; qu’ensuite cet homme, l’ennemi déclaré de la paix et de la tranquillité publique, fût tout disposé à saisir cette occasion de piller, de tuer, de brûler, c’est ce que je ne veux pas que vous vous borniez à soupçonner, pontifes ; il faut le voir. Qui sont ceux que C. Métellus, votre beau-frère, a nommés, en plein sénat, comme l’ayant poursuivi et même blessé à coups de pierres ? Un Sergius, un Lollius, voilà ceux qu’il a nommés. Quel est ce Lollius ? un homme qui, maintenant même, auprès de vous, n’est pas sans une arme ; qui, pendant votre tribunat, demanda pour lui la commission d’assassiner, je ne veux pas dire moi, mais Cn. Pompée. Quel est ce Sergius ? l’écuyer de Catilina, aujourd’hui votre satellite, le porte-enseigne des factieux, le boute-feu des échoppes ; un homme condamné pour crime d’outrages ; un assassin, un jeteur de pierres, qui infeste le forum, qui assiège le sénat. Lorsque, avec de pareils chefs, durant la cherté des vivres, vous vous prépariez à fondre, au premier moment, sur les consuls, sur le sénat, sur les biens et les fortunes des riches, sous prétexte de défendre la multitude ignorante et pauvre ; lorsqu’il n’y avait plus de salut pour vous dans la paix, que vous aviez une armée de scélérats enrôlés et distribués par décuries, sous des chefs désespérés ; le sénat ne devait-il donc pas éteindre ce brandon funeste qui aurait bientôt allumé la sédition ?

Il y avait donc sujet de prendre des mesures extraordinaires. Voyez maintenant, pontifes, si j’y avais plus d’intérêt que personne.

VI. Ce Sergius, ce Lollius, vos amis, ces autres pestes publiques, qui nommaient-ils lorsque les pierres volaient, qui sommaient-ils de ramener l’abondance ? n’était-ce pas moi ? Et ces enfants qui coururent toute la nuit dans la ville, dressés sans doute par vous-même, n’était-ce pas à moi qu’ils demandaient du pain ? comme si jamais j’avais été chargé de l’approvisionnement de Rome, ou que j’eusse du blé caché, ou qu’il eut dépendu de moi de remédier à la disette, soit par ma surveillance, soit par mon autorité. Mais cet homme altéré de sang avait donné mou nom à ses mercenaires, l’avait jeté à une foule ignorante.

Lorsque, dans le temple de Jupiter, tout le sénat, excepté Clodius, eut décidé mon rappel, le même jour on vit une abondance inespérée succéder a l’extrême cherté. Il y en eut qui dirent, et je pense comme eux, que les dieux approuvaient ainsi mon retour. D’autres conjecturaient que, l’espérance du repos et de la concorde paraissant dépendre de mon retour, et mon absence faisant appréhender de nouvelles séditions, le prix des vivres devait baisser, dès qu’on ne craignait plus la guerre civile. Aussi, la disette ayant sévi de nouveau à l’époque de mon arrivée, contre les promesses des gens de bien, c’est à moi qu’on s’adressait pour avoir du blé.

VII. Enfin, non-seulement c’était moi que nommaient vos mercenaires, à votre instigation ; mais lors même que vos bandes séditieuses eurent été chassées et dissipées, c’était moi que tout le peuple romain, réuni au Capitole, appelait au sénat. Quoique malade, j’y vins. Plusieurs sénateurs avaient déjà donné leur avis ; on me demanda le mien : je donnai celui qui était le plus salutaire à la république, le seul que je pusse donner. On me demandait du blé, des vivres à meilleur compte, sans examiner si je pouvais quelque chose. Pressé par les instances des gens de bien, fatigué des clameurs des méchants, je conseillai qu’on s’adressât à un ami de plus de ressources que moi, non pour rejeter sur lui, après les obligations que je lui dois, un fardeau trop pénible pour moi, j’aurais mieux aimé succomber sous le faix, mais parce que je voyais, comme tout le monde, qu’en proposant Cn. Pompée, je trouverais de sûrs garants de notre confiance en lui, dans son zèle, sa prudence, son courage, son autorité, son bonheur. Ainsi donc, soit que les dieux, après avoir marqué mon éloignement par la stérilité, la famine, la dépopulation, les meurtres, les incendies, les brigandages, l’impunité des crimes, la fuite, la terreur, la discorde, aient voulu, en faveur du peuple romain, que mon retour ramenât a la fois la fertilité des terres, l’abondance des moissons, l’espérance de la paix, la tranquillité des esprits, la justice, les lois, la concorde entre les citoyens, l’autorité du sénat ; soit que moi-même, pour prix d’un tel bienfait, j’aie dû, à mon arrivée, procurer par mes soins et mes conseils quelque avantage important à mes concitoyens ; je le lui procurerai, je le promets, je m’y engage. Qu’il me suffise de dire aujourd’hui, que la république ne sera plus exposée, sous prétexte de la cherté des vivres, aux dangers dans lesquels on cherchait à la précipiter.

VIII. Si donc je n’ai fait que remplir le devoir qui m’était imposé plus qu’à tout autre, faut-il blâmer mon avis ? par cet avis, j’ai repoussé la famine déjà menaçante ; je vous ai sauvés vous-mêmes des meurtres, des incendies, des plus affreux ravages : on ne peut le nier, lorsqu’au motif pressant de la cherté des vivres venait se joindre encore cet homme si habile à épier toutes nos misères, et qui n’a jamais manqué d’allumer sa torche incendiaire au feu de nos discordes civiles.

Il prétend qu’on ne devait décerner aucune commission extraordinaire à un seul homme. Ici, Clodius, je ne vous répondrai plus comme aux autres, que Pompée a été chargé extraordinairement de plusieurs guerres importantes et dangereuses, tant sur terre que sur mer, et que quiconque en est jaloux, l’est aussi des victoires du peuple romain. Non, ce n’est pas avec vous que je raisonne ainsi ; je tiendrais ce langage à ceux qui déclarent que, s’il était à propos de confier à un seul homme quelque partie du gouvernement, ils la confieraient à Pompée, mais qu’ils blâment ces commissions extraordinaires ; que toutefois. Pompée en ayant été chargé, ils respectent et sont prêts à appuyer ce pouvoir dans les mains d’un si grand homme. J’approuverais leur opinion, si je n’en étais empêché par ces triomphes qui ont ajouté à la grandeur de notre nom, et illustré notre empire, dans ces occasions mêmes où Pompée avait été appelé extraordinairement à la défense de la patrie. Je loue du moins ces citoyens respectables, d’être conséquents à leurs principes ; mais je devais être conséquent aussi bien qu’eux, moi qui provoquai la commission extraordinaire en vertu de laquelle il a fait la guerre à Mithridate et à Tigrane. On peut au moins raisonner avec de tels hommes : mais vous, quelle impudence est la vôtre, d’oser dire qu’on ne doit donner à personne de commission extraordinaire ; vous qui, après avoir, par une loi inique, soumis à la confiscation Ptolémée, roi de Chypre, frère du roi d’Alexandrie, et non moins roi que lui ; après avoir rendu les Romains complices de votre crime, en leur faisant envahir les États, les biens et la fortune d’un prince dont le père, l’aïeul et les ancêtres avaient été nos alliés et nos amis, fîtes charger Caton de transporter les richesses du monarque, et de faire la guerre à quiconque voudrait défendre ses droits ? Quel homme ! direz-vous ; le plus vertueux, le plus sage, le plus brave citoyen de l’empire, le plus zélé défenseur de la république, et dont nous admirons tous la prudence, la conduite, la vertu singulière ! Mais que vous importe à vous qui prétendez qu’on ne doit confier extraordinairement à personne aucune fonction publique ?

IX. Et je ne vous reproche ici que votre inconséquence, vous qui, loin d’avoir mis en avant Caton à cause de son mérite, l’avez éloigné dans l’intérêt de vos vues criminelles ; qui, après l’avoir livré aux coups de vos Sergius, de vos Lollius, de vos Titius et de vos autres chefs de meurtriers et d’incendiaires ; après l’avoir appelé bourreau des citoyens, premier auteur d’exécutions illégales, apologiste de la tyrannie, n’avez pas laissé de lui décerner nommément, par votre loi, un honneur et un commandement extraordinaires, sans même avoir assez de retenue pour dissimuler le plan de cette détestable manœuvre.

Vous lûtes, devant le peuple assemblé, une lettre que vous disiez avoir reçue de César : CÉSAR À PULCHER ; il vous donnait, selon vous, une preuve d’amitié, en ne mettant à la tête de la lettre que son nom et le vôtre, sans ajouter les titres de PROCONSUL ou de TRIBUN DU PEUPLE. Il vous félicitait, disiez—vous ensuite, d’avoir éloigné Caton de votre tribunat, et d’avoir ôté, pour toujours, la liberté de parler contre les commissions extraordinaires. Assurément, ou César ne vous a jamais écrit cette lettre, ou, s’il l’a fait, ce n’était pas pour qu’elle fût rendue publique. Qu’il l’ait écrite ou que vous l’ayez supposée, cette lecture a, sans contredit, dévoilé le mystère de votre conduite au sujet de Caton.

Mais ne parlons plus de Caton, qui, par sa vertu et son mérite, par sa fidélité même et son désintéressement dans la commission qu’il a remplie, semble couvrir le vice et la méchanceté de votre loi. Qui donc a décerné au plus vil, au plus coupable, au plus infâme de tous les hommes, la province de Syrie, cette province si riche et si fertile ; une guerre a faire aux nations les plus pacifiques ; un argent réservé par César à des achats de terres, et soustrait ainsi à sa destination ; enfin, qui a laissé à Gabinius un pouvoir sans bornes ? Non content de lui avoir livré la Cilicie, vous fîtes transférer, encore extraordinairement, par un nouveau marché, la Cilicie à l’un des préteurs, et vous donnâtes en échange la Syrie à Gabinius, pour augmenter son salaire. Et à cet homme hideux, a ce monstre cruel, à cet imposteur, notoirement souillé de crimes et d’infamies, à Pison enfin, ne lui avez-vous pas nommément livré, pieds et mains liés, des peuples déclarés libres par plusieurs sénatus-consultes, et spécialement par une loi toute récente de son gendre ? Quoiqu’il vous eût payé de mon sang cette province et votre faveur, n’avez-vous pas néanmoins partagé le trésor avec lui ?

Ainsi, quand le plus populaire de tous les tribuns, C. Gracchus, loin d’ôter au sénat la disposition des provinces consulaires, statue, par une loi solennelle, qu’elles seront chaque année réglées par le sénat ; vous, au mépris de la loi Sempronia et du sénat qui l’a décrétée, vous donnez ces provinces nommément, et sans les tirer au sort, je ne dis pas aux consuls, mais aux fléaux de la république ! Et moi, parce que j’ai désigné pour une partie importante de l’administration, alors dans un état presque désespéré, ce héros que la république en péril a si souvent choisi, je serai en butte à vos invectives !

X. Que dis-je ? si tout ce qu’il vous plut de faire pendant cette nuit profonde et ces affreuses tempêtes, où vous seul, après avoir arraché le gouvernail des mains du sénat, et jeté le peuple hors du vaisseau de la république, suivi de cette troupe infâme de pirates dont vous étiez le chef, on vous voyait voguer à pleines voiles ; si toutes ces lois publiées par vous, ces arrêtés, ces promesses, ces ventes de tout genre avaient eu leur entière exécution, quel lieu dans l’univers eût été à l’abri de ces faisceaux extraordinaires et des généraux choisis par Clodius ? Mais enfin se réveilla l’indignation de Pompée (car je dirai devant lui ce que j’ai pensé, ce que je pense encore, quelque gré qu’il m’en sache) ; enfin se réveilla, pour le salut de Rome, cette indignation trop longtemps assoupie ; et la république, naguère sans voix, sans force, sans courage, put espérer encore la liberté et la gloire. Voilà l’homme à qui il ne fallait pas, selon vous, confier extraordinairement l’administration des vivres ! Et ce vil dissipateur, ce ministre de vos débauches, cet homme perdu de misère et noirci de crimes, Sext. Clodius, votre allié, dont la langue rivale vous a disputé votre sœur, a reçu par une de vos lois tout le blé des particuliers et de la république, toutes les provinces chargées d’en fournir, l’inspection de tous les entrepreneurs, les clefs de tous les magasins : de là était venue d’abord la cherté, ensuite la disette ; on était menacé de famine, d’incendies, de meurtres, de pillages ; on voyait votre fureur prête à fondre sur toutes les fortunes.

Ose-t-il donc se plaindre encore que la république arrache l’administration des vivres de la bouche infecte de Sext. Clodius, et que dans un péril extrême, elle ait imploré le secours d’un citoyen qui l’a sauvée et agrandie tant de fois ? Toute loi extraordinaire déplaît à Clodius. Mais celle que tu prétends avoir portée contre moi, abominable assassin de ton père, de ton frère et de tes sœurs, n’est-elle pas tout extraordinaire ? Quoi ! pour ruiner un citoyen que les dieux et les hommes ont regardé comme le libérateur de l’État, et qui de ton propre aveu, loin d’avoir été condamné, n’a pas même été accusé, tu auras pu faire passer, non pas une loi, mais un odieux décret, malgré le deuil du sénat, les larmes de tous les gens de bien, les prières de toute l’Italie, après avoir opprimé et asservi la république ; et moi, pressé par les prières du peuple romain, par les sollicitations du sénat, par le danger même de la patrie qui m’appelait à son secours, je n’avais pas le droit de dire librement mon avis sur les moyens de sauver le peuple romain ! Que si, en ouvrant cet avis, j’ai travaillé pour la gloire de Pompée, inséparable du bien public, je mériterais du moins quelques louanges d’avoir paru m’intéresser a l’honneur d’un homme qui a employé sou crédit pour mon rétablissement.

XI. Que mes ennemis cessent enfin, qu’ils cessent d’espérer que je succomberai désormais par les mêmes manœuvres qui leur ont suffi pour me renverser une première fois. Vit-on jamais dans la république deux consulaires plus étroitement unis par les liens de l’amitié, que nous ne l’avons été Pompée et moi ? Quel autre a parlé plus honorablement de Pompée devant le peuple romain, et l’a plus souvent loué dans le sénat ! Travaux, inimitiés, querelles, que n’ai-je point bravé pour sa gloire ! Et lui, quelle marque d’estime ne m’a t-il pas donnée ? quelles occasions de me louer, de me témoigner sa tendre reconnaissance, a-t-il laissé échapper ? Mais cette union, ce concert de deux citoyens pour le bien de la patrie, cette réciprocité de bons offices, cette amitié si intime, on était parvenu à la troubler un instant par le mensonge et la calomnie : on avertissait Pompée de me craindre, de se défier de moi ; on me le représentait comme mon plus dangereux ennemi ; en sorte que je ne pouvais plus lui demander librement les services dont j’avais besoin, et que lui-même, aigri de tant de soupçons que lui inspiraient contre moi ces hommes perfides, ne me promettait plus aussi nettement tout l’appui que réclamait ma triste situation. Pontifes, j’ai payé cher mon erreur, et je suis non-seulement affligé, mais honteux de ma folie : comment, après avoir été si étroitement uni avec le plus généreux et le plus grand des hommes, non par un intérêt passager, mais par des services et des travaux depuis longtemps communs ; comment me suis-je laissé ravir une telle amitié, faute d’avoir su distinguer les ennemis déclarés que je devais combattre, et les faux amis dont je devais me défier ? Qu’ils cessent donc enfin de vouloir encore m’animer par ces paroles : À quoi songe-t-il ? ignore-t-il ses forces, ce qu’il a fait, avec quel éclat il a été rétabli ? Pourquoi ignore-t-il un homme qui l’a ainsi abandonné ?

Oui, je fus abandonné, livré même, j’en conviens, et je ne crois pas nécessaire de dévoiler ici tout ce qui s’est fait contre moi dans cet embrasement de la république, ni par qui, ni comment tout s’est fait : s’il a été avantageux à ma patrie que je portasse seul pour tous le poids de cette injuste calamité, peut-être l’est-il encore que je me taise sur ceux dont la scélératesse a causé tant de maux. Mais une chose qu’il serait ingrat de cacher, et que je publierai de grand cœur, c’est que Pompée a contribué autant qu’aucun de vous à mon rétablissement, par son zèle et son autorité, et plus que tout autre, par les soins, les combats, les sollicitations, les périls même ou il s’est engagé pour moi.

XII. Vous le savez, Lentulus, tandis que vous n’étiez occupé jour et nuit que de mon rappel, Pompée était de tous vos conseils et de toutes vos délibérations. Personne ne vous exhorta plus vivement à former ce dessein, ne s’associa plus fidèlement à vous pour le mettre a exécution, ne vous aida plus efficacement à le consommer. Ce fut lui qui parcourut nos villes municipales et nos colonies ; lui qui implora le secours de toute l’Italie, dont les vœux m’étaient acquis ; lui qui ouvrit l’avis dans le sénat ; lui enfin qui, après avoir parlé sur ce sujet, finit en conjurant le peuple romain de m’être favorable. Cessez donc, Clodius, de nous répéter que, depuis l’avis ouvert sur l’affaire des subsistances, les pontifes ont changé de sentiments à mon égard : comme s’ils avaient pour Pompée d’autres sentiments que les miens, comme s’ils ignoraient ce que les circonstances m’obligeaient de faire pour répondre à l’attente du peuple romain et reconnaître les services de ce grand homme ; comme si, enfin, dans le cas même où mon avis aurait déplu à quelqu’un des pontifes, ce qui n’est pas, j’en suis sûr, il déciderait sur la religion et la république autrement qu’il n’y est obligé par les règles de la religion et par l’intérêt de l’État.

Je m’aperçois, pontifes, que je me suis éloigné de la cause plus que je ne prévoyais et que je ne voulais ; mais, outre le désir extrême que j’avais de me justifier devant vous, l’attention bienveillante avec laquelle vous m’avez écouté, m’a fait prolonger cette discussion. Je vous en dédommagerai en traitant plus succinctement l’affaire même qui vous est soumise ; et comme elle tient d’un côté au droit de la religion, et de l’autre au droit de la république, laissant à part le premier objet, qui demanderait plus de détails, je ne parlerai que de ce qui intéresse le bien de l’État. Car qu’y aurait-il de si présomptueux que de prétendre instruire le collège des pontifes de ce qui regarde la religion, les choses divines, les cérémonies sacrées ? ou quoi de plus insensé que de venir vous débiter à vous-mêmes ce qu’on a trouvé dans vos livres ? de plus indiscret que de vouloir approfondir des matières sur lesquelles nos ancêtres ont voulu que l’on vous consultât, comme les seuls qui en fussent instruits ?

XIII. Je soutiens que, par le droit public et nos lois, aucun citoyen ne peut subir aucun malheur de ce genre sans jugement ; je soutiens que telle a toujours été la jurisprudence romaine, même du temps des rois ; que telle nous l’avons reçue de nos ancêtres ; en un mot, qu’il est essentiel dans un État libre qu’un citoyen ne puisse être privé en aucune manière de ses droits ni de ses biens, sans un jugement du sénat, du peuple ou de ceux qui sont constitués juges sur chaque espèce d’affaires. Le voyez-vous, Clodius ? je ne cherche pas à arracher jusqu’à la racine tout ce que vous avez fait ; je n’entreprends pas même de prouver ce qui est évident, que vous avez tout fait sans titre ni qualité, que jamais vous n’avez été tribun du peuple. Voici ce que je dis : Il est patricien ; je le dis devant les pontifes, en présence des augures, dans le sanctuaire même du droit public. Quel est, pontifes, le droit des adoptions ? Que celui qui adopte ne puisse plus espérer d’enfants ; et que, lorsqu’il l’a pu, il ait essayé d’en avoir. Quel doit être ensuite le motif de l’adoption ? que faut-il observer quant à la différence des familles, des rangs, des cultes domestiques ? Sur tous ces points on consulte le collège des pontifes. Dans votre adoption, en est-il un seul qu’on ait examiné ? Un homme de vingt ans, et moins encore, adopter un sénateur ! Était-ce faute d’enfants ? Mais il est en âge d’en avoir ; il a une femme, il en a des enfants. Le père déshéritera donc son fils.

Et les sacrifices de la famille Clodia, pourquoi les laissez-vous éteindre ? C’était aux pontifes à prononcer. On s’est peut-être contenté de vous demander si vous vouliez troubler la république par des séditions, et si vous vous faisiez adopter pour devenir, non le fils de Fontéius, mais tribun du peuple et fléau de l’État. Sans doute vous avez répondu, oui. Les pontifes ont trouvé cette raison excellente, et ils l’ont approuvée. On ne s’est point informé de l’âge du père adoptif, comme on le lit à l’égard de Cn. Aufidius et de M. Pupius, que nous avons vus nous-mêmes adopter solennellement, dans un âge très-avancé, l’un Oreste, et l’autre Pison : adoptions qui, comme une infinité d’autres, eurent pour suite les héritages du nom, des biens, et des sacrifices domestiques. Mais vous, vous n’êtes point Fontéius, comme vous devriez l’être ; vous n’êtes point héritier de votre père ; et ce n’est pas après avoir perdu les sacrifices paternels que vous avez été admis à ceux de votre famille adoptive. Ainsi, confondant les choses saintes, et faisant un indigne mépris et de la famille que vous avez reniée et de celle que vous avez déshonorée, vous avez abjuré le droit des tutelles et des successions, qui appartient par la loi à tout citoyen romain, pour devenir, contre tout droit, le fils de celui dont, par votre âge, vous auriez pu être le père.

XIV. Je parle devant les pontifes, et je nie que votre adoption soit conforme au droit pontifical : premièrement, parce que vos âges sont tels, que celui qui vous a adopté comme votre père était d’âge à vous tenir lieu de fils, ou d’autre chose, comme il a fait ; ensuite, parce qu’on a coutume de demander la cause de l’adoption, afin qu’elle n’ait lieu que pour celui qui, suivant les lois et le droit pontifical, cherche à se procurer ce qu’il ne peut plus obtenir de la nature ; et que son adoption soit telle, qu’il ne perde rien ni de la noblesse de sa race ni de sa religion de famille ; c’est surtout pour qu’il n’y intervienne ni surprise, ni fraude, ni fourberie ; en sorte que cette filiation fictive, produite par l’adoption, soit, autant qu’il est possible, une imitation de la filiation naturelle. Or, n’est-ce pas la fraude la plus insigne, qu’un jeune homme, dans la première fleur de l’âge, bien portant, marié, vienne dire qu’il a intention d’adopter un sénateur romain, pendant que tout le monde sait et voit que l’effet de cette adoption ne sera pas de donner à ce sénateur la qualité de fils, mais de le tirer du rang de patricien, pour qu’il puisse être tribun du peuple ; que même on ne cache point cette manœuvre, et que le prétendu fils soit émancipé sur-le-champ, de peur qu’il n’appartienne en rien à son père adoptif ? Pourquoi donc est-il adopté ? Approuvez, pontifes, de pareilles adoptions, et c’en est fait de tous les sacrifices de famille, dont vous devez être les conservateurs fidèles. Bientôt il n’y aura plus de patriciens ; car, qui voudrait alors garder un rang qui l’exclut du tribunat, qui lui rend plus difficile l’accès au consulat, qui le prive souvent du sacerdoce ? Toutes les fois qu’un patricien trouvera son profit à devenir plébéien, il le deviendra au moyen d’une adoption pareille ; et le peuple romain n’aura bientôt plus ni roi des sacrifices, ni flamines, ni saliens, ni la moitié de ses prêtres, ni présidents pour ses comices par centuries et par curies. Les auspices mêmes du peuple romain seront nécessairement anéantis, puisqu’il n’y aura plus d’interroi, l’interroi devant être patricien et présenté par un patricien. Je le répète devant les pontifes : votre adoption n’a été approuvée par aucun décret de ce collège ; elle s’est faite au mépris de toutes les lois pontificales ; elle doit être regardée comme nulle : que devient donc votre tribunat ?

XV. Je viens aux augures, dont je ne fouille point les livres, s’il en est de cachés ; je n’ai point la curiosité d’approfondir leurs mystères ; mais je sais ce que j’ai appris d’eux avec tout le peuple, ce qu’ils ont déclaré cent fois dans les assemblées. Ils nous enseignent que toute délibération publique est interdite quand ils observent le ciel. Or, le jour où l’on prétend que fut portée, dans l’assemblée des curies, la loi de votre adoption, pouvez-vous nier qu’on ait observé le ciel ? M. Bibulus, homme d’une vertu, d’une constance, d’une fermeté rare ; Bibulus, ici présent et alors consul, avait, je le soutiens, pris ce jour-là même les auspices. Mais vous regardez donc comme nuls les actes de César, de cet illustre citoyen ? Point du tout ; il ne m’importe plus qu’ils le soient ou ne le soient pas, si ce n’est autant que vous y avez trouvé des armes contre moi. Mais ce qui s’est fait contre les auspices, que je touche très-légèrement, vient de vous seul. C’est vous, Clodius, qui, au moment où votre tribunal affaibli tombait eu ruine, devîntes tout d’un coup le défenseur des auspices ; c’est vous qui fîtes monter à la tribune, et Bibulus, et les augures ; c’est à vos interrogations que les augures répondirent qu’il n’était point permis de faire délibérer le peuple, dès qu’on prenait les auspices ; c’est à vous que Bibulus répondit, sur votre demande, qu’il les avait pris ce jour-là ; et le même Bibulus, appelé à la tribune par Appius votre frère, déclara encore devant l’assemblée, qu’ayant été adopté contre les auspices, vous n’aviez jamais été tribun du peuple. Enfin, toutes vos harangues, dans les derniers mois, tendaient à faire annuler par le sénat tout ce qu’avait fait César, comme fait au mépris des auspices ; et vous promettiez, à ce prix, de me rapporter vous-même à Rome sur vos épaules, comme le sauveur et le gardien de Rome. Voyez l’étrange inconséquence de cet homme qui, dans son tribunal, se croyait lié par les actes de César !

Si donc les pontifes, en vertu des lois de la religion, et les augures, en vertu des auspices, renversent tout votre tribunal, que demandez-vous davantage ? Prouverons-nous encore plus clairement que le droit public et les lois le condamnent ?

XVI. Ce fut vers la sixième heure que, plaidant la cause de C. Antonius, mon collègue, je me permis quelques plaintes sur l’état de la république, dans l’intérêt de cet infortuné. Des malveillants en firent un rapport infidèle à quelques hommes de grande considération, et le même jour, à la neuvième heure, vous fûtes adopté.

Si l’intervalle, qui doit être de trois jours de marché pour toutes les autres lois, peut être réduit a trois heures pour l’adoption, je n’ai rien à dire ; mais si les mêmes formes doivent y être observées, si le sénat a prononcé autrefois que les lois de M. Drusus portées contre la loi Cécilia-Didia n’obligeaient pas les citoyens, vous sentez dès lors que, suivant toute la jurisprudence, soit des choses sacrées, soit des auspices, soit enfin des lois civiles, vous n’avez jamais été tribun du peuple. Mais je vous fais grâce entière sur ce point ; car je vois que d’illustres et de grands citoyens ont jugé, dans plus d’une occasion, que vous aviez pu traiter avec le peuple ; et même, en ce qui me regardait, tout en convenant que votre loi avait mis la république au tombeau, ils disaient que ces funérailles si tristes, si désastreuses, n’en étaient pas moins légales ; qu’en ordonnant cette proscription contre un citoyen tel que moi, qui avait bien servi la patrie, vous aviez porté à la patrie même un coup mortel ; mais que les auspices ayant été respectés, vous aviez le droit pour vous. On me permettra donc, je pense, de ne point attaquer la validité des actes sur lesquels ils trouvent votre tribunal solidement établi.

Je veux que vous ayez été tribun du peuple aussi légalement que Rullus, ici présent, cet homme distingué et recommandable à tant de titres. Mais quelle loi, quel usage, quel exemple vous autorisait à faire proscrire nommément un citoyen qui n’était point condamné ?

XVII. Il est défendu, et par les lois sacrées, et par les Douze Tables, de proposer des lois contre des individus ; car c’est là ce qu’on nomme privilèges. Jamais personne n’en a porté. Rien de plus tyrannique, de plus pernicieux, de plus révoltant, dans une république telle que la nôtre. En effet, parmi les horreurs des proscriptions de Sylla, que trouvons-nous de plus mémorable en fait de barbarie ? C’est, je crois, la peine de mort décernée nommément, et sans jugement, contre des citoyens romains.

Donnerez-vous donc, pontifes, à un tribun du peuple, par votre sentence et votre autorité, le pouvoir de proscrire qui bon lui semblera ? car, je vous le demande, n’est-ce pas là proscrire : VEUILLEZ ORDONNER, ROMAINS, QUE M. TULLIUS SOIT BANNI DE LA RÉPUBLIQUE, ET QUE SES BIENS SOIENT À MOI ? Voilà, en effet, ce qu’il a proposé, quoique en d’autres termes. Est-ce là un plébiscite ? une loi ? une dénonciation ? Souffrirez-vous, Rome souffrira-t-elle que tous les citoyens les uns après les autres soient bannis par un article de loi ?

Pour moi, j’ai payé mon tribut, je n’ai plus à craindre les violences ni la fureur ; j’ai satisfait à l’envie, j’ai apaisé la haine des méchants, j’ai assouvi même la perfidie et la malignité des traîtres ; enfin, cette affaire, qui semblait ne m’avoir été suscitée que pour armer contre moi tous les mauvais citoyens, est désormais terminée par le jugement solennel de Rome, de l’Italie, de tous les hommes et de tous les dieux. C’est à votre propre sûreté, pontifes, c’est à celle de vos enfants et de tous les autres citoyens, que vous devez pourvoir par votre sagesse et votre autorité.

Les jugements du peuple ont été si bien réglés et modérés par nos ancêtres, qu’ils ont voulu premièrement qu’on ne joignit pas les peines pécuniaires aux peines afflictives ; secondement, qu’on n’accusât personne, sinon a jour fixé ; troisièmement, que le magistrat fit trois dénonciations à un jour d’intervalle l’une de l’autre, avant de rien proposer ni de rien prononcer sur la peine ; que la quatrième ne se fit qu’après trois marchés, et que le jour du jugement y fût fixé. Combien de moyens encore n’a-t-on pas laissés à l’accusé pour fléchir les juges et exciter leur pitié ? Le peuple, d’ailleurs, est porté à l’indulgence, et il est aisé de le toucher dans une cause capitale : enfin, au jour fixé, si les auspices, si une excuse légitime, empêchent le jugement, toute la cause est renvoyée.

XVII. Si tels sont les usages quand il y a une dénonciation, un accusateur, des témoins, n’est-ce pas une indignité qu’un citoyen qui n’a été ni ajourné, ni sommé de comparaître, ni accusé, voie son existence, ses enfants, toute sa fortune, à la merci de mercenaires et d’assassins, et que leur suffrage passe pour une loi ? Et si Clodius a pu me traiter ainsi, moi qu’un rang honorable, une bonne cause, la république elle-même, semblaient mettre à couvert de tout danger ; moi dont on ne convoitait pas la fortune, et à qui rien ne préjudiciait que le changement des circonstances et l’état critique des affaires, comment traitera t-il donc ceux qui vivent éloignés des honneurs et de cet éclat que donne la faveur populaire, mais dont les biens sont si considérables qu’une foule de gens, pauvres, somptueux, nobles, y portent envie ? Accordez à un tribun du peuple ce pouvoir abusif, et jetez seulement un regard sur nos jeunes Romains, particulièrement sur ceux qui dévorent déjà des yeux la puissance tribunitienne. Oui, vous trouverez des collèges entiers de tribuns, si cette jurisprudence s’établit une fois, tout prêts à envahir, de concert, la fortune des plus riches citoyens, et qui rendront cette proie agréable au peuple en lui faisant espérer des largesses.

Mais que propose-t-il au peuple, ce savant et subtil rédacteur de nos lois ? A-t-il dit : QU’IL VOUS PLAISE D’ORDONNER, ROMAINS, QUE L’EAU ET LE FEU SOIENT INTERDITS À M. TULLIUS ? Sentence cruelle, abominable, et qu’on ne devrait pas porter même contre l’homme le plus criminel, sans l’avoir jugé. Mais non, il ne dit pas que l’eau et le feu soient interdits. Quoi donc ? QU’ILS AIENT ÉTÉ INTERDITS. Âme de bouc ! monstre de scélératesse ! voilà donc la loi que t’a dictée Sextus Clodius, loi plus impure encore que sa langue : qu’un citoyen qui n’a point été banni soit censé banni ! Sextus, dis-moi, puisque tu es devenu logicien, et que ta langue veut goûter de tout, peut-on jamais demander au peuple, le peuple peut-il jamais ordonner, ni décider par ses suffrages, que ce qui n’est point fait soit tenu pour fait ? Et c’est avec le secours d’un tel secrétaire, d’un tel conseiller, d’un tel ministre, le plus immonde, non-seulement des hommes, mais des quadrupèdes, que vous avez perdu la patrie !

Mais vous-même vous n’étiez pas assez stupide ni assez fou pour ignorer que si ce Clodius savait violer les lois, d’autres savaient les rédiger. Eh bien ! vous n’eûtes à votre disposition ni ceux-là, ni aucun homme raisonnable ; il ne vous fut pas possible d’avoir les mêmes rédacteurs que les autres pour vos lois, ni les mêmes architectes pour vos constructions, ni le même pontife pour votre adoption ; et quand vous mîtes en vente votre criminel butin, vous ne sûtes trouver personne ni pour l’acheter avec vous, ni pour se porter votre répondant, si ce n’est parmi vos gladiateurs. Enfin, pour appuyer votre fameux acte de proscription, vous ne pûtes faire voter un seul homme, qui ne fût un voleur ou un assassin.

XIX. Aussi, pendant qu’on vous voyvait marcher superbe et menaçant, au milieu de votre cohorte populaire, vos amis, qui, forts et heureux de votre seule amitié, venaient se présenter au peuple, en étaient si mal reçus, qu’ils perdaient même le suffrage de votre tribu Palatine ; et ceux qui avaient à paraître devant les tribunaux, soit comme accusateurs, soit comme accusés, ne manquaient pas d’être condamnés, quand vous sollicitiez pour eux. Ce fut alors que ce Ligur, de nouvelle date, votre fauteur et votre approbateur vénal, après avoir été flétri et déshonoré par le testament de M. Papirius, son proche parent, dit qu’il allait poursuivre les auteurs de sa mort et dénonça Sext. Propertius ; mais, coupable lui-même, il n’osa pas l’accuser, de peur d’être déclaré calomniateur.

Nous parlons donc ici d’une loi que l’on prétend proposée avec justice, tandis que quiconque y a contribué, soit de la main, soit de la voix, soit de son suffrage, soit pour sa part dans la proie, n’a trouvé partout que honte et condamnation.

Et si cette proscription est conçue de manière à se détruire elle-même ? or, les voici, les termes : PARCE QUE M. TULLIUS A PRODUIT UN FAUX SÉNATUS-CONSULTE. Si donc j’ai produit un faux sénatus-consulte, la loi subsiste ; sinon elle est nulle. Croyez-vous que le sénat n’ait point encore assez solennellement déclaré, non-seulement que je n’ai point compromis son autorité, mais qu’au contraire personne, depuis la fondation de Rome, n’a exécuté plus fidèlement ses ordres ?

Que de moyens n’ai-je pas de prouver que votre prétendue loi n’est pas une loi ! Si je prouve, par exemple, que, dans un seul rapport, vous avez proposé au peuple plusieurs objets à la fois, croyez-vous qu’une chose que l’on n’a point passée à M. Drusus dans la plupart de ses lois, au vertueux M. Scaurus, à L. Crassus, personnage consulaire, vous la puissiez obtenir par les Décimus et les Clodius, ces suppôts de tous vos forfaits et de toutes vos débauches ?

XX. Votre loi porte bien défense de me recevoir, mais non pas ordre de sortir. Vous-même ne pouviez pas dire qu’il me fût défendu d’être à Rome. Car quelle raison en donner ? Que j’étais condamné ? rien de plus faux. Que j’ai été chassé ? De quel droit l’aurais-je été ? On n’a pas même écrit dans la loi que je sortirais. Il y avait peine contre qui me recevrait, qui en a tenu compte ? De bannissement, il n’en est pas question. Mais soit. Ces travaux publics décrétés et cette inscription de votre nom sur un monument, est-ce une loi, ou le pillage de mes biens ? sans parler de la loi Licinia, qui vous défendait de vous faire donner à vous-même une telle commission. Que signifie ce que vous dites à présent devant les pontifes, que vous avez consacré ma maison, que vous en avez fait un monument, que vous y avez placé une statue de la Liberté, et que vous avez fait tout cela en vertu d’une toute petite loi ? Est-ce la même chose, selon vous, que ce que vous avez proposé nommément contre ma personne ? Oui, c’est autant une même chose que ce que vous avez compris dans une seule et même loi ; savoir, que, d’une part, le roi de Chypre, dont les ancêtres furent toujours alliés et amis du peuple romain, fût vendu à l’encan avec tous ses biens, et que, de l’autre, les exilés de Byzance fussent rétablis dans leur patrie. C’est a la même personne, dit-il, que j’ai donné les deux commissions. Mais si vous aviez donné à une même personne la commission de lever l’impôt en Asie ; d’aller ensuite en Espagne, avec la permission, après son départ de Rome, de demander le consulat, et, le consulat obtenu, de prendre le gouvernement de Syrie ; parce que vous n’auriez requis que pour une seule personne, ne serait-ce qu’une même loi ? Et si le peuple romain eût été alors consulté par vous, et que vous n’eussiez pas tout fait par des brigands et des esclaves, ne pouvait-il pas arriver que le peuple agréât ce qui concernait le roi de Chypre, et rejetât ce qui regardait les exilés de Bvzance ? Quel est, en effet, le sens, la force de la loi Cécilia-Didia, sinon que le peuple ne se trouve pas obligé, par cette réunion de plusieurs objets différents ou de recevoir ce qu’il n’approuve pas, ou de rejeter ce qu’il désire ?

Que dis-je ? si c’est par violence que vous avez fait passer cette loi, est-ce toujours une loi, et peut-on jamais regarder comme légal l’ouvrage d’une violence manifeste ? Quoi ! parce que, dans le moment même où vous proposiez votre loi au milieu de Rome captive, on n’a pas jeté de pierres, on n’en est pas venu aux mains, n’en sera-ce pas moins par l’excès de la violence que vous serez parvenu à déshonorer ainsi la république ?

XXI. Lorsque, devant le tribunal Aurélien, vous enrôliez ouvertement et des hommes libres, et des esclaves rassemblés de tous les quartiers, sans doute vous ne méditiez aucune violence ? Quand vous ordonniez par vos édits la fermeture des boutiques, vous ne cherchiez pas un appui dons la force d’une multitude ignorante et prévenue, mais dans la prudence et la modération des honnêtes gens ? Quand vous formiez un dépôt d’armes dans le temple de Castor, vous n’aviez d’autre but que d’empêcher toutes les voies de fait ? et quand vous faisiez arracher et emporter les degrés de ce temple, c’était pour empêcher les séditieux d’y entrer, afin de pouvoir procéder avec calme ? Quand vous citiez à votre tribunal ceux qui avaient parlé en ma faveur dans une réunion de gens de bien, et que vous chassiez à coups d’épée, à coups de pierres, les amis qui venaient s’intéresser pour eux, vous faisiez bien voir assurément que la violence vous répugnait. Après tout, ces fureurs d’un tribun du peuple en délire pouvaient être aisément réprimées, soit par le courage, soit par la multitude des honnêtes gens : mais quand vous donniez à Gabinius la Syrie ; à Pison, la Macédoine ; à l’un et à l’autre, des sommes immenses, pour prix de leur connivence, pour leur empressement à vous livrer leurs soldats et leurs centurions ; à vous procurer de l’argent, des troupes de gladiateurs ; à vous appuyer par leurs harangues séditieuses ; à braver l’autorité du sénat ; à faire appréhender aux chevaliers romains la mort et la proscription ; à m’intimider moi-même par leurs menaces ; à me dénoncer le combat et le meurtre ; à inonder de leurs satellites ma maison toujours remplie de bons citoyens ; à écarter de moi, par la crainte des proscriptions, cette foule d’honnêtes gens qui pouvaient me défendre ; à empêcher enfin le sénat, cet ordre auguste, non-seulement de combattre pour moi, mais même de pleurer et de supplier en habits de deuil : n’y avait-il pas alors de la violence ?

XXII. Pourquoi donc me suis-je retiré ? qui pouvait inspirer tant de crainte, je ne dis pas à moi ; qu’on doute, si l’on veut, de mon courage ; mais à tant de braves citoyens, mais à nos chevaliers romains, mais au sénat, mais à tous les gens de bien ? pourquoi, s’il n’y avait pas de violence, se bornaient-ils à me suivre les larmes aux yeux jusqu’aux portes de Rome, au lieu de me réprimander et de me retenir, ou de m’abandonner avec indignation ? Craignais-je de ne pouvoir tenir tête à des adversaires qui m’eussent attaqué par les voies de droit et dans les formes légales ? Quoi ! si l’on m’eût ajourné, avais-je à redouter un jugement, ou un décret personnel, sans jugement ? un jugement dans une cause si indigne ? Apparemment je n’étais pas en état de l’exposer, fût-elle même inconnue ?. Je n’aurais pu défendre une cause si juste, que non-seulement elle a triomphé elle-même, mais qu’elle m’a défendu pendant mon absence ? Croira-t-on que le sénat, que tous les ordres, que les citoyens accourus de toute l’Italie pour solliciter mon retour, eussent été moins ardents à me retenir et à me conserver étant encore au milieu d’eux, moi dont la cause, de l’aveu même de ce parricide, fut telle, qu’il lui faut se plaindre de l’empressement unanime qu’on a mis à me redemander et à me rétablir dans mes anciens honneurs ? Mais si je n’avais rien à craindre d’un jugement, peut-être appréhendais-je qu’il n’intervint un décret personnel, et que si, moi présent, on voulait m’infliger une peine, il n’y eût point d’intercession ? Avais-je donc si peu d’amis, et la république, si peu de magistrats ? Que dis-je ? si l’on eût convoqué les tribus, auraient-elles consenti à la proscription, je ne dis pas d’un homme qui leur avait rendu autant de services que moi, mais d’un citoyen quel qu’il fût ? Eh ! si j’eusse été présent, ma vie eût-elle été en sûreté contre ces vieilles bandes de conjurés, contre vos misérables satellites, et contre la nouvelle troupe que venaient de former deux consuls pervers ? Auraient-ils épargné ma personne, eux dont je n’ai pu encore assouvir la rage, même en cédant à leurs odieuses persécutions, même par les douleurs de mon exil ?

XXIII. Car enfin, quel tort vous a fait mon épouse infortunée, que vous avez accablée d’indignités et de tourments ? et ma fille dont les pleurs continuels et les vêtements lugubres étaient pour vous un spectacle si doux, et pour tous les autres un objet de compassion ? et mon fils, cet enfant que personne n’a vu, pendant mon absence, que baigné de larmes et abattu de tristesse, qu’avait-il fait pour que sa vie fût tant de fois menacée par vous ? Et mon frère, qui, revenu de sa province peu après mou départ, ne pouvait plus souffrir l’existence tant qu’il ne me verrait pas rétabli, dont l’affliction et le deuil sans exemple excitaient la pitié universelle, combien de fois n’a-t-il pas échappé à vos embûches et à vos poignards ? Mais qu’ai-je besoin de rappeler vos cruautés envers moi et envers les miens, vous dont la haine opiniâtre avait déclaré une guerre impie, abominable, aux murs mêmes, aux toits, aux colonnes, aux portes de mes maisons ? car je ne crois pas qu’ayant, depuis mon départ, assouvi votre cupidité et votre avarice aux dépens de tous les riches dont vous aviez envahi la fortune, aux dépens de toutes les provinces, de tous les tétrarques et de tous les rois dont vous aviez dévoré les revenus, mon argenterie et mes meubles eussent encore de quoi vous séduire ; je ne pense pas que ce consul campanien, et le baladin son collègue, a qui vous aviez donné généreusement tant de choses, a l’un toute l’Achaie, toute la Thessalie, toute la Béotie, toute la Grèce, toute la Macédoine, tout le pays barbare et tout ce qu’y possèdent les citoyens romains ; à l’autre, la Syrie, la Babylonie et la Perse, toutes ces vastes contrées aussi opulentes que paisibles, pour y exercer librement ses brigandages, fussent encore tentés de s’approprier mes portes et mes colonnes ?.Non, ces vieilles troupes de Catilina n’ont pas cru sans doute que le ciment et les pierres de mes bâtiments pussent rassasier jamais leur insatiable avidité. Mais comme il est d’usage de raser les villes, non pas de toutes sortes d’ennemis, mais de ceux a qui l’on fait une guerre d’extermination, non par l’appât du butin, mais parce que leur cruauté ayant mis les vainqueurs hors d’eux-mêmes, la guerre semble durer encore contre les lieux mêmes et les édifices qu’ils ont habités…..

XXIV. Il n’y avait pas de loi contre moi ; je n’avais été ni cité, ni ajourné ; je n’étais qu’absent. J’étais, de votre propre aveu, en pleine possession des droits de citoyen : et déjà ma maison du mont Palatin était transportée chez un des deux consuls, et celle de Tusculum, chez l’autre ; tous deux empêchaient le sénat d’opiner ; les marbres de mes portiques étaient voiturés, sous les yeux du peuple romain, chez la belle-mère de l’un des consuls ; et celui que j’avais ailleurs pour voisin faisait passer chez lui les meubles, les ornements et jusqu’aux arbres de ma maison de campagne ; on la démolissait de fond en comble, non pour le butin, car quel butin y pouvait-on trouver ? mais par haine et par vengeance. Ma maison du mont Palatin était en feu, et cet incendie n’était pas l’ouvrage du hasard, mais celui de mes ennemis : cependant les consuls se réjouissaient à table, félicités par les conjurés, et se vantant d’avoir été, l’un favori de Catilina, l’autre, cousin de Céthégus. Pontifes, voilà les violences, voilà les attentats et les fureurs dont j’ai garanti la tête de tous les honnêtes gens, en les attirant sur la mienne. J’ai essuyé seul tout l’effort des discordes et toute la rage des méchants dont la haine invétérée, après avoir été longtemps contenue et réduite au silence, commençait à éclater, enhardie par des chefs audacieux ; c’est sur moi qu’ont été lancées, par la main d’un tribun, les torches incendiaires des consuls ; c’est sur moi que se sont attachés tous les traits de la conjuration, ces traits parricides que j’avais autrefois émoussés. Si, comme me le conseillaient beaucoup d’amis généreux, j’avais voulu repousser la force par la force, ou j’aurais triomphé en exterminant la plupart des méchants, qui n’en étaient pas moins des citoyens ; ou, ce qui eût été le premier de leurs vœux, j’aurais, en périssant avec la république, vu massacrer tous les gens de bien. Je savais que tant qu’il y aurait à Rome un sénat et un peuple romain, je ne pouvais manquer d’y revenir bientôt couvert de gloire ; et je ne concevais pas qu’il fût possible que je demeurasse longtemps exclu d’une république dont j’avais été le sauveur. Et si le retour m’eût été à jamais interdit, j’avais appris ou lu dans nos annales, que d’illustres personnages de notre cité avaient osé se jeter au-devant d’une mort inévitable, au milieu des ennemis, pour le salut de leur armée : aurais-je donc hésité d’imiter cet exemple pour le salut de la république entière ? ayant surtout cet avantage, que les Décius n’entendirent jamais parler de leur gloire, au lieu que je devais être témoin de la mienne.

XXV. Aussi votre fureur, en se brisant contre moi, ne faisait plus que d’inutiles efforts. L’excès de mes infortunes avait épuisé la rage des scélérats. Après une injustice si atroce, au milieu de tant de ruines désastreuses, il ne restait plus rien à faire à la cruauté. Caton avait été, après moi, le plus coupable à vos yeux : que faire ? vous ne pouviez trouver de vengeance proportionnée à ses torts. Mais quoi ? vous pouviez l’éloigner sous prétexte des trésors de Chypre : c’était une proie perdue ; mais il s’en trouvera d’autres. L’essentiel était de l’éloigner. Cet odieux Caton, vous le reléguez, apparemment par faveur, en Chypre ; et l’on chasse ainsi de Rome deux citoyens dont les méchants ne pouvaient soutenir la vue, l’un par un honneur qui l’humilie, et l’autre par une punition qui fait sa gloire. Mais pour vous apprendre que ce n’est point des personnes, mais des vertus, que Clodius a toujours été l’ennemi ; moi chassé, Caton éloigné, il tourne sa rage contre celui-là même dont les conseils et les secours, a en croire ses harangues au peuple, l’avaient aidé dans tout ce qu’il avait fait, et ce qu’il faisait encore. Il ne se flattait pas sans doute que Pompée, regardé de tout le monde comme le premier des Romains, fermât plus longtemps les yeux sur ses fureurs. Après avoir soustrait à sa garde un ennemi prisonnier, le fils d’un roi ami de la république ; après avoir provoqué par cet outrage un homme de cœur tel que Pompée, il crut pouvoir lui tenir tête avec la même armée contre laquelle je n’avais pas voulu risquer un combat dont les gens de bien eussent partagé le péril. Et d’abord il eut pour lui les deux consuls ; dans la suite, Gabinius rompit le traité ; Pison seul lui demeura fidèle. Que de meurtres alors ! que d’hommes mis en fuite à coups de pierres ! avec quelle facilité, quoique abandonné déjà de ses meilleures bandes, il réduisit Pompée, soit par la force des armes, soit par ses embûches continuelles, à s’absenter du forum et du sénat, et à se tenir enfermé chez lui ! vous l’avez vu, et vous pouvez juger quelle était la puissance de cette faction dans sa nouveauté et dans son union, puisque, désunie et mourante, elle faisait encore trembler Pompée !

XXVI. C’est ce qu’avait bien compris, dans la délibération des kalendes de janvier, le sage L. Gotta, dont vous connaissez tous l’attachement pour la république, pour moi et pour la vérité, quand il a dit qu’il n’y avait pas lieu à proposer une loi pour mon rappel, soutenant que j’avais sauvé l’État en cédant à la tempête ; que j’avais montré plus de souci pour vous et pour tous les autres citoyens, que pour moi et ma famille ; que j’avais été chassé par la violence, par les armes, par des divisions fomentées pour servir de prétexte aux assassinats, par une tyrannie jusque-là sans exemple ; qu’il n’avait pu être proposé de loi contre ma personne ; que, dans tout ce qui s’était fait, il n’y avait rien de légal, rien d’obligatoire, rien qui ne fût l’ouvrage de l’emportement, du désordre, de la violence et de la rage ; que si l’on regardait cet acte comme une loi, il ne serait permis ni aux consuls de mettre l’affaire en délibération dans le sénat, ni à lui-même d’en dire son avis ; et que, puisque l’un et l’autre avaient lieu, il fallait bien se garder de porter une loi pour mon retour, de peur qu’on ne vît une loi dans ce qui n’en était pas une. C’est ce que l’on pouvait décider de plus vrai, de plus sage, de plus salutaire ; en flétrissant ainsi la scélératesse et la fureur de Clodius, on garantissait pour jamais l’État d’un pareil fléau.

Ces vérités n’ont pas échappé à Pompée, lorsqu’il a opiné si honorablement pour moi ; ni à vous, pontifes, qui m’avez défendu et par la sagesse de vos avis, et par l’autorité de vos discours : vous n’avez pas manqué de reconnaître que cette loi n’était pas une loi, mais plutôt une flamme incendiaire, un signal de crime, un cri de fureur ; seulement vous avez voulu prévenir des mécontentements populaires qui pouvaient retomber un jour sur vous, si je paraissais rétabli dans tous mes droits sans un jugement du peuple.

C’est dans cette même pensée, que sur l’avis d’un homme courageux, M. Bibulus, le sénat a décidé que l’affaire de ma maison serait soumise à votre jugement : non qu’il ne fût persuadé que ce tribun n"a rien fait que de contraire aux lois, à la religion, à tous les droits ; mais de peur qu’un jour quelqu’un de ces hommes pervers, maintenant si nombreux, ne vînt dire que ma maison est encore sous les liens d’une consécration religieuse.

En effet, que cette loi soit nulle, c’est ce que le sénat a décidé toutes les fois qu’il a délibéré à mon sujet, puisqu’elle portait défense à lui d’en délibérer. J’en atteste ces deux hommes si dignes l’un de l’autre, Pison et Gabinius. Pénétrés, comme on sait, de la terreur des lois et des jugements, lorsque tout le sénat les sollicitait chaque jour de proposer l’affaire de mon rappel, ils disaient que pour eux ils n’y répugnaient pas, mais qu’ils avaient les mains liées par la loi de Clodius : ils disaient vrai, mais ils n’étaient liés que par cette autre loi du tribun, qui leur abandonnait la Macédoine et la Syrie.

XXVII. Pour vous, P. Lentulus, vous n’avez jamais cru, ni avant, ni durant votre consulat, que ce fût véritablement une loi : consul désigné, vous avez opiné plusieurs fois à mon sujet, sur la proposition des tribuns du peuple ; et, depuis les calendes de janvier jusqu’à la décision, vous avez fait le rapport sur mon retour, vous en avez promulgué la loi, vous l’avez soumise à la sanction du peuple : toutes choses que vous n’auriez pas eu droit de faire, si cet acte avait eu force de loi. Métellus lui-même, votre illustre collègue, quand deux hommes étrangers à Clodius voulaient y voir une loi ; Métellus, beau-frère de Clodius, l’a jugée nulle, en proposant avec vous mon rappel au sénat. Mais ces hommes scrupuleux, qui ont si fort respecté les lois de Clodius, comment ont-ils observé les autres ? Le sénat dont le jugement est si important sur la validité des lois, a regardé celle-ci comme nulle toutes les fois qu’il a été consulté sur mon rappel. Vous l’avez ainsi jugé vous-même, Lentulus, lorsque vous en avez proposé la loi ; car elle ordonne, non pas qu’il me soit permis de venir à Rome, mais QUE J’Y VIENNE. Votre intention n’était pas qu’on me rendit une liberté que je n’avais point perdue, mais que je reparusse dans la république, moins comme réhabilité, que comme appelé par la volonté du peuple au gouvernement de l’État.

Voila donc, monstre fatal à la patrie, voilà celui que tu as osé appeler exilé, toi qui, flétri par tant de crimes, ne saurais te montrer en aucun lieu qui ne soit pour toi un véritable exil ! Qu’est-ce, en effet, qu’un exilé ? Le mot, par lui-même, présente l’idée d’un malheur, et non d’une flétrissure. Quand donc est-il déshonorant ? C’est, dans la réalité, lorsqu’il est la peine d’un crime, et, dans l’opinion publique, lorsqu’il est l’effet d’une condamnation. À quel titre peux-tu donc m’appeler exilé ? est-ce comme coupable ou comme condamné ? Coupable ? vous n’oseriez plus le dire, ni toi que tes satellites appellent l’heureux Catilina, ni aucun de ceux qui le disaient sans cesse : il n’est plus d’homme assez aveugle pour me faire un crime de mon consulat ; il n’en est plus même d’assez ennemi de la patrie pour ne pas avouer que mes conseils l’ont sauvée.

XXVIII. Est-il, en effet, dans l’univers une assemblée délibérante, grande ou petite, qui n’ait jugé de ma conduite ce que je pouvais désirer de plus flatteur et de plus avantageux ? Le conseil suprême du peuple romain, de toutes les nations et de tous les rois du monde, c’est le sénat. Or, le sénat a ordonné, par décret, à tous les citoyens qui s’intéressaient au salut dé la république, de se rendre à Rome, uniquement pour y prendre ma défense ; et il semble avoir ainsi proclamé que la république n’aurait pu se soutenir, si je n’avais été rétabli, ou aurait péri, si je n’y fusse revenu. Après le sénat, vient l’ordre des chevaliers romains. Or, tous ceux de cet ordre, qui forment les sociétés des fermiers de l’État, ont approuvé mon consulat et toute ma conduite, par les arrêtés les plus magnifiques et les plus honorables. Les scribes, qui partagent avec nous le soin des comptes et des archives de la république, n’ont point voulu laisser ignorer leur jugement sur les services que j’avais rendus à l’État. Il n’y a point ici de corporation, point de réunion des bourgs et des hauts quartiers de la ville, puisque nos ancêtres ont voulu que la dernière classe même eût aussi des assemblées et ses conseils ; il n’y en a point qui n’ait pris des arrêtés honorables, non-seulement pour assurer mon retour, mais encore pour le rendre le plus glorieux qu’il fût possible. Qu’est-il besoin de rappeler ces divines, ces immortelles décisions des villes municipales, des colonies et de l’Italie entière : décisions qui sont comme autant de degrés par lesquels il me semble que j’ai été élevé jusqu’au ciel, et non pas seulement ramené dans ma patrie ?

Mais surtout, quel jour, Lentulus, que celui où le peuple romain vous voyant proposer la loi de mon rappel comprit combien vous aviez de grandeur d’âme et de dignité ! jamais, dans aucune assemblée générale, le Champ de Mars n’avait offert un spectacle si brillant et si magnifique par la réunion de tant de citoyens de tout état, de tout rang et de tout âge. Je ne parle pas de ce concert, de cette unanimité des villes, des nations, des provinces, des rois, en un mot, de l’univers entier, dans leur jugement sur les services que j’ai rendus à tous les hommes. Quelle fut mon arrivée, mon entrée à Rome ? ma patrie me reçut-elle comme une lumière et un sauveur qu’on lui aurait rendu ou comme un tyran sanguinaire, ainsi que vous coutume de me nommer, vils associés de Catilina ? Oui, ce seul jour ou le peuple romain, m’accompagnant en foule, me conduisit avec tant d’allégresse, depuis la porte de la ville jusqu’au Capitole, et de là jusque dans ma maison ; ce seul jour me parut si beau, si glorieux pour moi, qu’au lieu de repousser vos violences criminelles, il me semble au contraire que j’aurais dû les acheter. Ainsi, mon malheur, s’il faut encore lui donner ce nom, est désormais au-dessus de vos outrages ; et personne n’osera plus critiquer mon consulat, justifié, comme il l’est, par tant et de si décisifs suffrages, tant de témoignages, tant d’autorités.

XXIX. Mais si vos insultes, loin d’avoir de quoi m’humilier, donnent un nouveau lustre à ma gloire, qui peut-il y avoir, qui peut-on imaginer de plus extravagant que vous ? Par ce seul outrage, vous convenez que j’ai sauvé deux fois la patrie : la première, quand j’ai fait ce qui, de l’aveu de tout le monde, mériterait l’immortalité, et la seconde, quand à votre violence et à celle des complices que vous aviez animés contre les bons citoyens, je n’opposai que ma personne, pour ne pas hasarder, en m’armant, la république que j’avais sauvée sans armes. Mon exil, direz-vous, n’a pas été la peine d’un crime, mais il a été l’effet d’une condamnation. De quelle condamnation ? citez le juge, la loi, la plainte, l’ajournement. Peut-on subir la peine d’une condamnation, sans avoir été condamné ? est-ce là l’esprit du tribunat ? est-ce là une maxime populaire ? Mais où pouvez-vous vous vanter d’avoir été populaire, sinon quand vous avez fait des sacrifices pour le peuple ? Telle est la jurisprudence que nos pères nous ont transmise, qu’un citoyen ne peut perdre ni sa liberté ni ses droits, que de son consentement : vous avez pu l’apprendre dans votre propre cause.

En effet, quoiqu’on n’ait suivi dans votre adoption aucune forme légale, j’imagine qu’on vous a demandé SI VOUS CONSENTIEZ QUE P. FONTÉIUS EUT SUR VOUS LE DROIT DE VIE ET DE MORT, COMME UN PÈRE SUR SON FILS. Si vous aviez dit non, ou seulement gardé le silence, quand même les trente curies l’auraient décrété, leur décret serait-il valable ? Assurément non. Pourquoi ? c’est que nos ancêtres, qui étaient populaires, non par feinte et pour tromper, mais réellement et avec sagesse, ont établi qu’un citoyen romain ne pourrait perdre la liberté que de son aveu. Bien plus, lors même que les décemvirs auraient déclaré illégal le serment fait pour défendre sa liberté, nos pères ont réglé que, quiconque le voudrait, pourrait, en cette espèce seule, plaider de nouveau l’affaire déjà jugée. Quant au droit de citoyen, jamais personne ne le perdra malgré soi sur une ordonnance du peuple.

XXX. Les citoyens romains, qui allaient s’établir dans les colonies latines, ne pouvaient devenir Latins qu’autant qu’ils avaient donné leur aveu et fait enregistrer leur nom. Ceux qui étaient condamnés pour crime capital ne perdaient leur qualité de citoyen qu’après s’être fait recevoir dans le lieu qu’ils avaient choisi pour leur nouveau domicile, et comme en échange de leur ancienne patrie : ce qu’on les contraignait de faire, non en les dépouillant formellement du droit de cité, mais en leur interdisant le feu et l’eau dans tout l’empire.

Le peuple romain, sur la proposition du dictateur Sylla, dans les comices par centuries, ôta le droit de cité romaine à des villes municipales ; il les priva aussi d’une partie de leur territoire. Cette dernière disposition est restée ; le pouvoir du peuple s’étendait jusque-là : mais pour le droit de cité, ce retranchement ne dura pas même aussi longtemps que l’autorité violente de Sylla. Quoique les habitants de Volaterre fussent encore en armes, Sylla victorieux, Sylla qui venait de reconquérir la république, ne put, même avec les comices par centuries, leur ôter le droit de cité. Ils sont aujourd’hui nos citoyens, et même nos citoyens les plus fidèles : et c’est un consulaire que Clodius, dans le bouleversement de l’État, aura pu dépouiller de ce droit, en assemblant des gens à ses gages, des misérables et même des esclaves, ayant à leur tête un Sédulius, qui affirme ne s’être pas trouvé à Rome ce jour-là ! S’il n’y était pas, cruelle est votre audace d’avoir fait graver son nom ! et combien étiez-vous dénué de ressources, puisque votre imposture n’a pu vous fournir un nom plus honorable ! S’il a donné le premier son suffrage, ce qui lui était d’autant plus facile que, n’ayant où se loger, il passait la nuit dans le forum, pourquoi ne jurerait-il pas qu’il était alors à Gadès, comme vous avez si bien prouvé que vous étiez à Intéramne ?

Homme populaire, est-ce donc ainsi que vous protégez notre liberté et nos droits ? Il suffira qu’un tribun du peuple ait prononcé la formule : VOULEZ-VOUS ? ORDONNEZ-VOUS ? et qu’une centaine de Sédulius répondent qu’ils veulent et qu’ils ordonnent, pour que chacun de nous cesse d’être citoyen ? Nos ancêtres n’étaient donc point populaires, eux qui, pour les droits de cité et de liberté, ont établi des lois que ne peuvent ébranler ni la violence des temps, ni la puissance des magistrats, ni l’autorité des jugements, ni le pouvoir suprême du peuple romain, qui, dans tout le reste, n’a point de bornes.

Mais vous, qui nous ravissez ainsi le titre de citoyen, vous avez vous-même porté une loi contre de pareils abus de pouvoir en faveur d’un certain Ménula d’Anagui, qui, par reconnaissance, vous a érigé une statue sur le terrain de ma maison ; sans doute pour que le lieu même démentît, à la face de l’univers, et votre loi et l’inscription de la statue : chose d’ailleurs qui fit beaucoup plus de peine à l’illustre municipe d’Anagui, que tous les forfaits qu’y a commis ce gladiateur.

XXXI. Que sera-ce, s’il n’en est pas même dit un mot dans cette loi de votre façon, à laquelle Sédulius nie avoir donné son suffrage, malgré les efforts que vous faites pour décorer de cet illustre nom les actes de votre immortel tribunal ? Mais s’il n’y a réellement rien dans votre loi qui m’ôte, ni le titre de citoyen, ni même le rang où m’ont élevé les honneurs du peuple romain, oserez-vous encore outrager de paroles un citoyen que vous voyez, depuis le forfait abominable des derniers consuls, publiquement honoré par le sénat, par le peuple romain, par l’Italie entière, et à qui, durant son absence, vous ne pouviez contester la qualité de sénateur, même en vertu de votre loi ? En effet, ou avez-vous demandé que l’eau et le feu me fussent interdits ? ce que Graechus requit contre Popillius et Saturninus, contre Métellus. Ces tribuns séditieux eurent grand soin de demander, non pas que le feu et l’eau fussent censés avoir été interdits à ces deux vertueux citoyens, mais qu’ils leur fussent formellement interdits. Où avez-vous pourvu à ce que le censeur ne lût pas mon nom, à mon rang, sur la liste des sénateurs ? On a toujours soin de le marquer dans toutes les lois d’exil, même après une condamnation. Demandez-le au rédacteur de vos lois, à Sextus Clodius ; faites-le venir : il se garde bien de se montrer ; mais ceux que vous y enverrez le trouveront, à coup sûr, chez votre sœur, baissant la tête pour mieux se cacher. Enfin, si votre père, excellent citoyen, bien différent de vous deux, ne fut jamais traité d’exilé par aucun homme de bon sens, quoique traduit devant le peuple par un tribun qui venait de publier une loi contre lui ; s’il refusa de comparaître, dans le temps de la tyrannie de Cinna, et fut, pour cette raison, destitué de son commandement ; si cette peine, portée suivant les lois, n’eut rien de déshonorant pour lui, à cause des troubles où se trouvait l’État : moi, qui ne fus jamais ajourné, jamais accusé, jamais cité par un tribun, comment ai-je pu encourir une peine de condamnation, celle-là surtout qui n’est pas énoncée par la loi ?

XXXII. Et voyez quelle différence encore entre la disgrâce très-injuste de votre père, et les circonstances où je me suis trouvé. Votre père, citoyen zélé, fils d’un homme illustre, et qui, s’il eût vécu plus longtemps, sévère comme il était, ne vous aurait pas laissé vivre, fut retranché de la liste des sénateurs par le censeur Philippus son propre neveu. Celui-ci ne pouvait rien alléguer pour qu’on ne rectifiât point ce qui avait été fait par un gouvernement sous lequel il avait consenti lui-même à exercer la censure. Mais, pour ce qui me regarde, on sait que L. Cotta, qui avait passé par cette charge, déclara, en plein sénat, sous la foi du serment, que, s’il eût été censeur durant mon absence, il m’eût nommé, à mon rang, sur la liste des sénateurs. Citez un magistrat qui ait substitué un juge en ma place ; un de mes amis, qui, en mon absence, ne m’ait porté sur son testament pour le même legs que si j’eusse été présent ; un citoyen, ou même un allié qui ait hésité de me recevoir et de m’aider, en dépit de votre loi ! Enfin le sénat, bien avant la loi de mon rappel, DÉCRÉTA DES REMERCÎMENTS POUR LES CITÉS QUI AURAIENT DONNÉ ASILE À M. TULLIUS. Ne dit-il que Tullius ? Non. Il portait en outre : CITOYEN QUI A RENDU DE GRANDS SERVICES À LA RÉPUBLIQUE. Et vous, peste publique, vous osez seul disputer le titre de citoyen, après son rétablissement, à celui que le sénat regardait, malgré son expulsion, non-seulement comme citoyen, mais comme un excellent citoyen !

D’ailleurs, suivant ce que rapportent les annales du peuple romain, et les monuments de l’antiquité, un Quintius, un Camille, un Servilius Ahala, après de grands services, éprouvèrent la rigueur et les violences d’un peuple irrité. Condamnés dans des assemblées par centuries, ils sont forcés d’aller en exil ; mais bientôt ce peuple apaisé les rappelle lui-même et les rétablit. Si les disgrâces de ces grands hommes, après une condamnation légale, loin de diminuer leur gloire, en ont rehaussé l’éclat (car, quoiqu’il soit plus à désirer de pouvoir passer le cours de sa vie sans essuyer de chagrin ni d’outrage, toutefois pour qui aspire à l’immortalité, il est bien plus glorieux d’avoir été regretté de ses concitoyens, que de n’en avoir jamais reçu d’injustice) ; moi qui partis de Rome sans avoir été jugé par le peuple, et qui n’y suis revenu qu’en vertu des décrets les plus honorables, comment puis-je m’entendre reprocher mon absence comme un déshonneur ou comme un crime ? P. Popillius fut un citoyen vertueux, dont la conduite, réglée sur les meilleurs principes, ne se démentit jamais : néanmoins, dans toute sa vie, rien n’a été plus glorieux pour lui que sa disgrâce même. Eh ! qui se souviendrait aujourd’hui des services qu’il rendit à l’État, s’il n’eût point été chassé de sa patrie par les méchants, et rétabli par les gens de bien ? Q. Métellus commanda les armées avec gloire, sa censure mérita l’éloge, toute sa vie fut grave et digne ; ce ne fut toutefois que la disgrâce qui éternisa la mémoire de ce grand homme.

XXXIII. Si donc l’injustice des factions ne déshonora point ces hommes respectables, exilés sans l’avoir mérité, mais pourtant d’une manière légale ; rappelés ensuite, après la mort de leurs ennemis, sur de simples réquisitions des tribuns, sans que l’autorité du sénat y intervînt, sans que les comices par centuries, les décrets de l’Italie, les regrets de la cité les rappelassent : moi qui partis sans avoir été condamné, qui me bannis de Rome quand Rome était bannie ; qui, vous étant plein de vie, revins comme en triomphe, ramené par l’un de vos frères, alors consul ; redemandé par l’autre, alors préteur : dois-je, à votre avis, me croire déshonoré par votre crime ? Je suppose que le peuple romain, animé par la colère ou l’envie, m’eut en effet banni ; qu’ensuite, se rappelant mes services et revenu à lui-même, il eût réparé son imprudence et son injustice en me rétablissant dans ma patrie, assurément il n’y aurait point d’homme assez dépourvu de sens, pour croire qu’un pareil jugement, au lieu de m’être honorable, ferait ma honte. Maintenant que personne au monde ne m’a dénoncé devant le peuple ; que, n’ayant pas été accusé, je n’ai pu être condamné ; que mon départ n’a pas même été tellement forcé, que, si j’avais voulu combattre, je n’eusse pu vaincre ; que le peuple romain n’a cessé de me défendre, de m’élever, de m’honorer : qui oserait se flatter d’avoir plus que moi la faveur du peuple ?

Prenez-vous donc pour le peuple romain cette troupe de mercenaires qu’on excite à faire violence aux magistrats, à assiéger le sénat ; qui ne souhaitent que les meurtres, les incendies, les rapines ; espèce de peuple que vous ne pouviez cependant ramasser qu’en faisant fermer les boutiques, et à qui vous aviez donné pour commandants les Lentidius, les Lollius, les Plaguiéius, les Sergius ? Ô la belle image de cette grandeur, de cette majesté du peuple romain, qui fait trembler les rois, les nations étrangères et l’univers entier, que ce ramas d’esclaves, d’assassins payés, de misérables et de mendiants ! La beauté, la vraie image du peuple romain, vous l’avez vue à cette assemblée du Champ de Mars, ou il fut permis, même à vous, d’élever la voix contre l’autorité du sénat et de toute l’Italie. Ce peuple souverain des rois, vainqueur et législateur de toutes les nations, vous l’avez vu, scélérat, en ce jour à jamais mémorable, où les plus grands noms de la république, où les gens de tous âges et de tous rangs, croyaient donner leurs suffrages, non pour le rétablissement d’un particulier, mais pour le salut de l’État ; ou enfin l’on avait fermé, pour se rendre au Champ de Mars, non pas les boutiques, mais les villes.

XXXIV. Avec ce peuple, j’aurais résisté sans peine à votre fureur aveugle, à votre audace impie, si la république avait eu alors les consuls pour elle, ou qu’elle n’eût pas eu de consuls. Mais je ne voulus pas entreprendre, sans l’appui du peuple, de soutenir sa cause contre la violence armée : non que je désapprouvasse ce que fit de son propre mouvement Scipion Nasica, simple particulier ; mais le consul Mucius, plus équitable envers celui qui avait servi la patrie, qu’il n’avait paru lui-même ardent à la servir, fit rendre aussitôt plusieurs sénatus-eonsultes, non seulement pour justifier, mais pour honorer cette action. Moi, j’aurais eu à combattre, ou contre les consuls, si vous eussiez péri, ou tout à la fois contre eux et contre vous, si vous eussiez échappé. Il y avait même alors beaucoup d’autres choses à craindre : la sédition eût assurément gagné jusqu’aux esclaves, tant la haine contre les bons citoyens, profondément enracinée dans des cœurs coupables, continuait d’animer ces restes de l’ancienne conjuration !

Et vous me défendez, après cela, d’avoir de l’orgueil ! et vous trouvez insupportables les louanges que, selon vous, je ne cesse de me donner ! et, en railleur excellent, vous me faites tenir des propos fort ingénieux. Vous dites que je ne cesse de me donner pour un autre Jupiter, et de me vanter que Minerve est ma sœur. Je ne suis ni assez arrogant pour me dire Jupiter, ni assez ignorant pour croire que Minerve soit sa sœur. Au moins, celle que j’adopte pour ma sœur, est vierge ; et vous, vous n’avez pu souffrir que votre sœur le fût. Mais ne devez-vous pas vous croire Jupiter, vous qui pouvez appeler la même personne et votre sœur et votre femme ?

XXXV. Et puisque vous me reprochez de me louer souvent moi-même, m’a-t-on jamais entendu parler de moi, si ce n’est de force et par nécessité ? Car enfin, je me suppose accusé de vols, de largesses séditieuses, d’infâmes débauches ; si je réponds que j’ai sauvé la république par ma prudence, par mon courage, par mes dangers, on peut croire que je ne parle de ma gloire que pour ne pas avouer ma honte : mais si, avant les tristes conjonctures où se trouve la république, on ne m’a jamais reproché que de prétendues rigueurs à cette époque ou je préservai la patrie de sa ruine, devais-je ne point répondre à cette injure, ou n’y faire qu’une réponse qui m’abaissât ? ; Non, sans doute ; j’ai toujours cru que je devais, même pour l’intérêt de la république, soutenir, dans tous mes discours, le mérite et l’éclat d’une action glorieuse que je n’ai faite que par l’autorité du sénat, du consentement de tous les bons citoyens, et pour le salut de la patrie, surtout après avoir eu seul cet avantage sans exemple dans notre république, de pouvoir déclarer avec serment, en présence du peuple romain, que j’ai sauvé Rome et cet empire. Mais cette calomnie de cruauté est éteinte aujourd’hui, quand je viens d’être regretté, redemandé, ramené par les vœux de tous les citoyens, non comme un tyran cruel, mais comme le plus indulgent des pères. On cherche une autre accusation ; on m’objecte mon départ, et je ne puis me justifier sans faire encore mon éloge. En effet, que dois-je dire, pontifes ? Que le remords m’a fait fuir ? mais ce qu’on m’imputait comme un crime, était, au contraire, la plus belle action qu’on eût faite parmi les Fhommes. Que je craignais tout d’un jugement du peuple ? mais on ne parla jamais de ce ju| Que je n’avais point de secours à espérer des gens de bien ? rien de plus faux. Que j’ai appréhendé la mort ? ce serait infâme.

XXXVI. Il faut donc dire ce que je ne dirais pas à moins d’y être forcé ; car, si jamais j’ai parlé de moi trop avantageusement, ce n’a pas été pour m’attirer des louanges, mais pour me défendre. Oui, je le dis, et je le proclame : lorsque je vis tout ce qu’il y avait d’hommes perdus et de conjurés, soulevés par un tribun du peuple, autorisés par les consuls, venir fondre avec violence, non sur moi, qui ne servais que de prétexte, mais sur tous les gens de bien ; tandis que le sénat était dans l’abattem^ent ; l’ordre équestre, dans la frayeur ; toute la république, dans l’inquiétude et les alarmes : je compris que si je triomphais, il ne resterait de l’État que de faibles débris, et que si j’étais vaincu, il n’en resterait rien. A cette pensée, je pleurai sur une épouse, qui allait être séparée de son époux ; sur l’abandon ou je laissais mes chers enfants ; sur le malheur d’un frère absent, le plus tendre et le meilleur des frères ; sur la ruine soudaine d’une famille si florissante : mais le salut de mes concitoyens l’emporta dans mon cœur, et j’aimai mieux voir la république ébranlée par la retraite d’un seul citoyen, que détruite par le massacre de tous. Je prévoyais, ce qui depuis est arrivé, que je pourrais me relever un jour, à l’aide des bons citoyens restés en vie ; mais que s’ils périssaient tous avec moi, je n’avais plus d’espérance. Ma douleur fut grande, pontifes, plus grande qu’on ne saurait le croire ; j’en conviens, et je ne me pique pas de cette sagesse qu’auraient voulu voir en moi certaines gens qui me trouvaient trop affligé et trop abattu. Pouvais-je, au moment où l’on m’arrachait à tant d’objets dont je ne parle plus, parce que je n’ai point la force d’en parler, même aujourd’hui, sans répandre des larmes ; pouvais-je affecter de n’être pas homme ? pouvais-je étouffer les sentiments de la nature ? Alors je ne mériterais point d’éloges, et je n’aurais rien fait pour la république, puisque je n’aurais abandonné pour elle que des objets peu regrettables ; et cette insensibilité, pareille à celle d’un cadavre qui ne sent point quand on le brûle, je l’appellerais stupidité, et non pas vertu.

XXXVII. Mais ressentir dans son âme des douleurs si cruelles ; essuyer seul, au milieu de la paix, tout ce que des ennemis vainqueurs font souffrir aux vaincus ; être arraché des bras de sa famille ; voir sa maison démolie, ses biens mis au pillage ; perdre enfin sa patrie par amour pour elle ; être dépouillé des bienfaits du peuple romain ; tomber tout d’un coup du faîte des honneurs, voir ses ennemis, avec tout l’appareil consulaire, venir demander, avant la mort de leur victime, le prix de ses funérailles ; supporter toutes ces disgrâces pour sauver ses concitoyens, et vivre loin d’eux, non avec l’indifférence d’un sage qui n’est touché de rien, mais avec la sensibilité pour les siens et pour soi-même, qui est si naturelle a l’homme : c’est la une haute, une immortelle gloire. En effet, celui qui sacrifie facilement à la république ce qu’il n’a jamais estimé ni chéri, ne lui prouve pas un grand attachement : mais se séparer, a cause d’elle, des objets les plus chers et les plus regrettés, c’est montrer qu’on aime sa patrie, puisqu’on la préfère aux plus douces affections. Ainsi, dût en crever de dépit ce furieux, je lui dirai, puisqu’il m’a attaqué : Oui, j’ai sauvé deux fois la patrie ; consul, lorsque je vainquis sans armes des ennemis armés ; simple particulier, lorsque je cédai à des consuls qui m’opposaient des armes. L’un et l’autre événement m’a procuré les plus nobles récompenses : le premier, de voir prendre pour moi les habits de deuil, par un décret du sénat, et à tout le sénat et a tous les gens de bien ; le second, d’entendre décider, et par le sénat, et par le peuple romain, et par tous les hommes, soit en leur nom, soit au nom des villes, que, sans mon retour, la république était perdue. Mais ce retour si glorieux pour moi, pontifes, dépend de ce que vous allez prononcer ; car si vous me remettez en possession de ma maison, comme l’ont déjà fait, dans tout le cours de cette affaire, vos témoignages d’intérêt, vos avis et vos opinions, je vois et je comprends que je suis véritablement rétabli. Mais si ma maison, au lieu de m’être rendue, continue d’être pour mon ennemi le monument de ma douleur, de son crime et du malheur public, qui ne regardera ce retour moins comme un rappel honorable, que comme une punition éternelle ? Placée d’ailleurs comme elle est, en vue de toute la ville, si on y laisse, je ne dis pas ce monument, mais ce tombeau de Rome avec le nom de mon ennemi, il vaut mieux pour moi chercher un asile dans quelque coin du monde, que d’habiter une ville ou je verrais des trophées érigés contre moi et contre la patrie.

XXXVIII. Comment aurai-je le cœur assez dur, le front assez impudent, pour voir avec tranquillité dans une ville dont le sénat, d’une voix unanime, m’a tant de fois nommé le libérateur, ma maison démolie, non par un ennemi particulier, mais par l’ennemi public ; et sur le sol de ma maison un nouvel édifice élevé par ses mains et placé devant tous les yeux, comme un éternel sujet de larmes pour les bons citoyens ! Spurius Mélius avait aspiré à la souveraineté : sa maison fut rasée ; qu’en fut-il autre chose ? Le peuple romain jugea que Mélius avait mérité son sort ; le nom même d’Équimélium, donné à cette place, atteste à jamais la justice de sa punition. La maison de Spurius Cassius fut démolie pour la même cause, et dans l’emplacement fut construit le temple de Tellus. Dans les prés dits de Vaccus était la maison d’un citoyen de ce nom, qui fut confisquée et rasée, pour éterniser la bonté de son crime par le nom même du lieu. M. Manlius, après avoir renversé les Gaulois du Capitole, ne put se contenter de la gloire que lui avait méritée ce grand service ; il fut condamné comme ayant aspiré à la tyrannie : vous voyez maintenant la place de sa maison rasée, et couverte de deux bois sacrés. C’est la plus grande punition que nos ancêtres aient cru devoir infliger à des citoyens coupables de parricides ; et je la subirais comme eux, j’en porterais comme eux les marques, au risque de paraître aux yeux de la postérité, non le destructeur, mais le chef et l’auteur des conspirations et des crimes ! Comment, pontifes, la majesté du peuple romain souffrirait-elle cette honteuse contradiction ? le sénat subsiste, vous êtes à la tête du conseil public ; et la maison de M. T. Cicéron, confondue avec celle de Fulvius Flaccus, serait à jamais comme elle un monument de la justice publique ? Flaccus, pour avoir troublé l’État avec C. Gracchus, fut mis à mort par l’ordre du sénat : sa maison fut rasée et le terrain confisqué : peu après, Q. Catulus y fit construire un portique avec le butin enlevé aux Cimbres. Mais ce brandon, cette furie de Rome n’eut pas plutôt pris, envahi, subjugué cette ville infortunée, sous les auspices d’un Pison et d’un Gabinius, qu’on le vit à la fois démolir le monument d’un grand homme qui n’était plus, et réunir ma maison avec celle du séditieux Flaccus ; résolu, par mépris pour le sénat qu’il opprimait, de faire subir à celui que les sénateurs avaient nommé le sauveur de la patrie, la même peine dont cet auguste corps avait flétri le destructeur de la patrie.

XXXIX. Souffrirez-vous, pontifes, que sur le mont Palatin, dans le plus beau quartiers de Rome, ce portique immortalise, aux yeux de toutes les nations, les fureurs tribunitiennes, la trahison consulaire, la cruauté des conjurés, les malheurs de la république et ma propre douleur ? Ah ! vous voudriez sans doute, aimant la patrie comme vous l’avez toujours aimée, non-seulement détruire ce monument par vos décrets, mais, s’il le fallait, le renverser de vos mains : à moins que la superstitieuse consécration de ce pontife si pur ne vous inspire des scrupules.

Ô merveilleuse cérémonie, dont les railleurs ne cesseront de plaisanter, mais que les hommes graves n’entendront jamais rappeler sans gémir ! Quoi ! ce même Clodius, qui a profané la maison du souverain pontife, aura consacré la mienne ! et vous, ministres de nos autels et de nos sacrifices, voilà donc votre maître, voilà le chef suprême de la religion ! Grands dieux ! daignez m’entendre. Est-il bien vrai que P. Clodius s’intéresse à votre culte, qu’il redoute votre puissance, qu’il croit le monde entier soumis à vos lois ? Ici même, ne se joue-t-il pas de l’autorité imposante de nos juges ? n’abuse-t-il pas, pontifes, de l’attention que vous nous prêtez ? Lui ! proférer, lui ! laisser échapper de sa bouche le nom même de la religion ; de cette bouche qui l’a indignement profanée, en déclamant contre le sénat, cet austère défenseur du culte des dieux !

XL. Regardez, regardez, pontifes, cet homme religieux, et, avec cette bonté qui sied au sacerdoce, daignez, je vous prie, l’avertir que la religion même a ses bornes ; qu’elle ne doit pas être portée jusqu’au fanatisme. Qu’aviez-vous besoin, enthousiaste que vous êtes, d’aller, avec une superstition de vieille femme, prendre part à des sacrifices dans une maison étrangère ? Comment avez-vous été assez simple pour croire que les dieux ne vous seraient propices qu’autant que vous vous seriez initié dans les dévotions des femmes ? Avez-vous jamais appris qu’aucun de vos ancêtres, fidèles à leur culte domestique, et revêtus des sacerdoces de l’État, ait jamais assisté aux mystères de la Bonne Déesse ? Aucun, pas même ceIui qui devint aveugle. La destinée de ces deux Clodius prouve l’erreur populaire : l’un, qui n’avait rien vu volontairement de ce qu’il n’est pas permis de voir, perdit la vue ; tandis (que l’autre, après avoir profané des cérémonies religieuses, non-seulement par ses regards, mais par un crime, par un infâme adultère, en est quitte pour un aveuglement d’esprit. L’autorité d’un personnage si chaste, si religieux, si saint, ne doit-elle pas vous toucher, pontifes, quand il déclare qu’il a renversé, de ses propres mains, la maison d’un bon citoyen, et que de ces mêmes mains, il l’a consacrée aux dieux ?

Quelle a pu être enfin cette consécration ? J’avais, dit-il, porté une loi qui m’y autorisait. Mais n’y aviez-vous pas inséré la clause d’usage, sauf le droit contraire ? Or, direz-vous, pontifes, que de plein droit, vous, vos maisons, vos autels, vos foyers, vos dieux pénates, vous devez être mis à la discrétion d’un tribun du peuple, et qu’après avoir lancé sur quelqu’un de vous ses bandes mercenaires, il puisse, non-seulement dans un premier transport, dans une fureur soudaine, abattre la maison de celui qu’il a frappé, mais encore la frapper d’un anathème irrévocable ?

XLI. J’ai toujours ouï dire, pontifes, que, dans les consécrations, la première chose était d’examiner quelle pouvait être la volonté des dieux : car il n’y a point de vraie piété, si l’on n’a, de leur volonté et de leurs actions, une opinion qui les honore ; si l’on n’est convaincu qu’on ne doit rien leur demander de contraire à la justice et à la vertu. Cet infâme, tout absolu qu’il était alors, n’a pu trouver sur terre à qui vendre, à qui adjuger, à qui donner ma maison ; et quoiqu’il brûlât de s’emparer du sol et des bâtiments, et qu’il n’eût pas d’autre motif pour se faire accorder, par sa loi si équitable, l’entière disposition de mes biens, il n’a pas osé, dans l’excès même de sa fureur, envahir cette maison, l’objet de sa convoitise. Et vous croyez, pontifes, que les dieux immortels auraient voulu, par le brigandage abominable du plus scélérat des hommes, s’établir sur les ruines de ma maison, eux que j’avais maintenus dans leurs temples par mon courage et ma prudence ! Il ne s’est pas rencontré un seul citoyen dans une si grande ville, excepté la troupe infâme et sanguinaire de Clodius, qui ait voulu toucher à la moindre partie de mes biens, qui ne les ait défendus de tout son pouvoir dans ces temps orageux ; et les malheureux mêmes qui se sont souillés en prenant part à ce butin, à ces sociétés, à ces ventes infâmes, n’ont évité, depuis, aucune sorte de condamnation, soit privée, soit publique. Quoi ! parmi ces biens auxquels personne n’a touché, sans avoir été regardé comme un scélérat, ma maison sera devenue un objet de convoitise pour les dieux immortels ! Cette belle Liberté, votre déesse, aura chassé indignement mes pénates et mes lares, pour être installée par vous comme sur un terrain conquis ! Est-il rien de plus sacré, de plus respectable aux yeux de la religion, que la maison d’un citoyen ? Là sont des autels, des foyers sacrés, des dieux pénates ; là se font des sacrifices, des actes religieux, des cérémonies ; c’est un asile inviolable pour tous, et d’où l’on ne peut arracher personne sans impiété.

XLII. Nouveau motif pour vous, pontifes, de ne point écouter un furieux qui n’a pas seulement violé, au mépris de la religion, mais renversé, au nom même de la religion, le refuge où nos ancêtres ont voulu que nous fussions en sûreté à l’abri de ce nom sacré.

Mais à quelle déesse en a-t-il fait l’hommage ? Il faut que ce soit la Bonne Déesse, puisqu’elle a été consacrée par vous, Clodius. C’est, dit-il, à la Liberté. Vous l’avez donc installée dans ma maison, après l’avoir bannie de Rome ? Qui ? vous ! dans le temps même où vous ne vouliez pas que vos collègues, revêtus comme vous d’une autorité suprême, fussent libres ; où l’entrée du temple de Castor n’était permise à personne ; où, rencontrant en public cet illustre personnage, un de nos plus nobles citoyens, comblé d’honneurs par le peuple romain, pontife, consulaire, qui joignait à tant de titres une bonté, une modestie sans égale, et qu’enfin je ne conçois pas que vous osiez encore regarder en face, vous dites à vos esclaves de lui marcher sur le ventre ; où vous chassiez de Rome, par des lois tyranniques, un citoyen qui n’était pas condamné ; où vous teniez enfermé dans sa maison le plus grand homme de l’univers, tandis que vous dominiez dans le forum avec une armée d’infâmes satellites : vous placiez impudemment la statue de la Liberté qui elle-même attestait votre despotisme et la servitude du peuple romain ! Si la Liberté devait chasser quelqu’un de chez lui, était-ce un citoyen sans lequel tous les citoyens ensemble auraient été assujettis à des esclaves ?

XLIII. Mais, où l’a-t-on trouvée, cette Liberté ? j’ai voulu le savoir. Non loin de Tanagre, le tombeau d’une courtisane de cette ville était surmonté de sa statue. Un noble, assez proche parent de notre religieux pontife de la Liberté, prit cette statue pour en orner son édilité : il voulait surpasser tous ses prédécesseurs par l’éclat de ses fêtes. En homme prévoyant, il transporte dans sa maison, pour en faire hommage au peuple romain, toutes les statues, tous les tableaux, tous les autres ornements qui se trouvaient encore dans les temples, dans les lieux publics, dans la Grèce entière et dans toutes les îles. Mais lorsqu’il vit qu’il lui serait aisé, sans être édile, de se faire nommer préteur par le consul L. Pison, pourvu qu’il eût quelque compétiteur dont le nom commençât par la même lettre que le sien, il fit deux parts de son édilité, mit l’une dans son coffre-fort, et l’autre dans ses jardins. Quant à la statue enlevée du tombeau de la courtisane, il en fit présent à Clodius, pour représenter la liberté des hommes de son espèce bien plus que la liberté publique.

Qui oserait profaner cette divinité, image d’une courtisane, ornement d’un tombeau, enlevée par un voleur, inaugurée par un sacrilège ? Voilà donc la divinité qui me chassera de ma maison ; qui, pour venger son ancienne patrie, s’enrichira des dépouilles de la république, et fera partie d’un monument élevé pour attester aux siècles les plus reculés la honte et l’oppression du sénat ! Ô Catulus (dirai-je le père ou le fils ? la mémoire du fils est plus récente et se lie davantage aux événements de mon consulat) ! que vous fûtes trompé, quand vous pensiez que je devais m’attendre, dans cette république, à des récompenses extraordinaires, qui de jour en jour deviendraient plus éclatantes ! Les dieux ne permettront pas, disiez-vous, qu’il y ait jamais dans Rome deux consuls ennemis de la république. Il s’en est trouvé deux assez méchants pour livrer le sénat sans défense à un tribun furieux ; pour empêcher les sénateurs, par des édits tyranniques, de supplier le peuple en ma faveur ; pour laisser piller et renverser ma maison sous leurs yeux ; enfin, pour faire porter chez eux les restes de ma fortune échappée aux flammes.

Et vous, Q. Catulus, c’est au père maintenant que je m’adresse, la maison de M. Fulvius, qui avait été beau-père de votre frère, a été convertie par vous en un monument de vos victoires, afin que le souvenir de l’ennemi de l’État fût pour jamais effacé. Si, lorsque vous éleviez ce superbe portique, on vous eût dit qu’un temps viendrait où un tribun du peuple, au mépris du sénat et de tous les gens de bien, abattrait, renverserait votre édifice immortel, non-seulement à la vue des consuls, mais avec leur aide et leur secours, et qu’au terrain consacré par vous il joindrait la maison d’un citoyen, qui, revêtu du consulat, aurait, sans autres armes que l’autorité du sénat, sauvé la république ; n’eussiez-vous pas répondu que rien de tel n’était possible qu’après la destruction de Rome ?

XLIV. Mais admirez cette audace intolérable, cette cupidité sans mesure et sans frein. Lui ! s’occuper de monuments ! de consécrations ! jamais il n’y a pensé. Il voulait avoir une vaste et magnifique demeure, réunir deux grands et superbes édifices. Du moment que mon départ lui enleva l’occasion d’inonder cette ville de sang, il pressa Q. Séius de lui vendre sa maison. Sur son refus, il le menaça d’en boucher les jours. Postumus jura que de son vivant sa maison ne serait jamais à Clodius. Le rusé tribun comprit, par ce discours, ce qu’il avait à faire. Il empoisonna Séius presque publiquement, et acheta sa maison, en dépit des enchérisseurs, près de moitié plus cher qu’il ne l’estimait lui-même. Qu’en résulte-t-il ? Le terrain de ma maison est aujourd’hui presque libre ; à peine en a-t-on employé la dixième partie à prolonger le portique de Gatulus, et cela pour faire une promenade, pour avoir un monument, pour élever enfin cette Liberté de Tanagre sur les débris de la véritable liberté. Mais il fallait à Clodius, sur le mont Palatin, dans un magnifique point de vue, un portique de trois cents pieds, pavé en marbre, accompagné de salles, orné d’un ample péristyle, et tout le reste en proportion, de manière à posséder la plus vaste et la plus belle maison de Rome. Il n’osa pas, cet homme intègre, lorsqu’il vendit ma maison, dont il était tout a la fois le vendeur et l’acquéreur, il n’osa pas, dis-je, malgré le désordre de ces temps, laisser figurer son nom dans le marché ; il y mit celui de Scaton, homme vertueux qui a voulu rester pauvre ; Scaton, qui, dans les montagnes des Marses où il est né, n’avait pas un toit où il pût se mettre à couvert de la pluie, crut avoir acheté une superbe maison sur le mont Palatin. La partie basse de ma demeure fut destinée par Clodius, non à sa nouvelle famille, mais à celle qu’il avait abandonnée ; et parmi un si grand nombre de Clodius, il ne se présenta, pour être inscrit, que des misérables, perdus de dettes ou de crimes.

XLV. Ministres des dieux, approuverez-vous l’impudence de cet homme, approuverez-vous sa cupidité, son audace inouïe ?

Un pontife, dit Clodius, fut présent à la cérémonie. N’avez-vous pas honte de dire, devant l’assemblée des pontifes, qu’un pontife fut présent, et non pas le collège des pontifes, lorsque vous pouviez, en qualité de tribun, les inviter à venir, ou même les y contraindre ? Soit : vous n’y avez pas appelé le collège ; mais quel membre du collège y avez-vous fait paraître ? Il croyait voir sans doute, dans un seul, l’autorité de tous les pontifes : l’âge et les honneurs ajoutent à la dignité. Il fallait aussi de la science ; et quoique tous soient instruits, l’ancienneté donne toujours plus d’expérience. Lequel des pontifes fut donc présent ? Le frère de ma femme, répond Clodius. Si c’est l’autorité que nous cherchons, quoiqu’il soit d’un âge à n’en avoir pas encore, toutefois, quelle que soit l’autorité qu’on accorde à un jeune homme, une si étroite parenté ne peut que l’affaiblir. L’a-t-on préféré à cause de sa science ? Qui devait en avoir moins que ce jeune homme, membre du collège depuis quelques jours à peine ? De plus, il vous avait une obligation toute récente ; vous l’aviez préféré à votre propre frère. Il est vrai que vous avez pris soin que votre frère ne put se plaindre de vous. Vous appelez donc dédicace une cérémonie à laquelle vous n’avez appelé ni le collège des pontifes, ni un pontife décoré des honneurs du peuple romain, ni même quelque autre des plus jeunes, quoiqu’il y en ait parmi eux qui sont vos intimes amis. Il ne s’y est trouvé, si toutefois il y fut présent, que celui qui s’y est vu engagé par vous, sollicité par sa sœur, contraint par sa mère.

Songez, pontifes, que vous allez prononcer, dans ma cause, sur le sort de tous les Romains. Pensez-vous qu’un pontife n’ait qu’à imposer la main sur une porte et à prononcer quelques paroles, pour que la maison d’un citoyen se trouve consacrée ? Ces dédicaces, ces inaugurations de temples et de sanctuaires ont-elles été instituées par nos ancêtres pour autre chose que pour honorer les dieux immortels, sans nuire aux citoyens ? Il s’est trouvé un tribun du peuple qui, soutenu de la puissance consulaire, est venu fondre, de toute l’impétuosité de sa fureur, sur un citoyen que la république ne pouvait voir renversé, qu’elle ne le relevât elle-même de ses propres mains.

XLVI. Eh quoi ! si quelque nouveau Clodius, car il ne manquera point désormais d’imitateurs, persécute et opprime un citoyen qui ne me ressemble pas, qui n’ait pas rendu les mêmes services à l’État, et s’il trouve un pontife pour consacrer la maison de son ennemi, votre autorité sainte lui prêtera-t-elle son appui ? Où trouvera-t-il ce pontife, me direz-vous ? Mais ne peut-il pas être lui-même et tribun du peuple et pontife tout à la fois ? M. Drusus, ce célèbre tribun, était en même temps pontife ; et si Drusus eût imposé les mains sur la porte de la maison de Q. Cépion, son ennemi, eu prononçant certaines paroles, la maison de Cépion aurait-elle été consacrée ?

Je ne parle ici ni du droit pontifical, ni de la formule de la dédicace, ni de l’engagement religieux, ni des cérémonies : j’avoue avec franchise que j’ignore ces mystères ; et quand je les connaîtrais, je feindrais encore de les ignorer, de peur de fatiguer l’auditoire, et de vous montrer une curiosité indiscrète. Cependant on soulève quelquefois le voile qui couvre vos mystères. Il me semble avoir ouï dire que, dans la dédicace d’un temple, on doit poser la main sur le jambage de la porte ; et il y a toujours, à l’entrée d’un temple, un jambage de porte et deux battants. Jamais personne n’a touché la porte en dédiant une promenade ; si l’on n’a dédié qu’une statue ou un autel, on peut les transporter ailleurs sans scrupule. Mais vous n’avez plus le droit de le dire, ayant une fois déclaré que le pontife a tenu le jambage de la porte.

XLVII. Et pourquoi parler de dédicace ? pourquoi ne pas garder le silence, comme je me l’étais proposé, sur vos cérémonies ? Quand j’avouerais que tout s’est fait suivant les formes les plus solennelles et les règles anciennes, je me défendrais toujours par le droit commun. Quoi ! dans un temps ou vous étiez resté maître de la république, grâce à la retraite d’un citoyen par qui seul elle existait encore de l’aveu du sénat et de tous les gens de bien, où vous la teniez opprimée sous le brigandage le plus odieux, de concert avec deux consuls aussi scélérats que vous ; vous auriez dédié, par le ministère de quelque pontife, la maison du citoyen qui n’aurait pas voulu, après avoir sauvé sa patrie, la voir périr à cause de lui ; et la république rendue à elle-même, souffrirait cette usurpation ? Donnez entrée, pontifes, à de pareils abus du pouvoir religieux, et vous ne trouverez plus d’asile pour nos fortunes. Parce qu’un pontife aura imposé les mains sur le jambage d’une porte, et abusé, pour consommer notre ruine, des paroles faites pour honorer les dieux immortels, la religion sanctifiera l’injustice ? et quand un tribun du peuple aura consacré, avec des paroles non moins antiques et solennelles, les biens d’un citoyen, cette confiscation sera sans effet ? C. Atinius, du temps de nos pères, consacra, sur la tribune aux harangues, ayant devant lui le petit foyer et le joueur de flûte, les biens de Q. Métellus qui, pendant sa censure, l’avait chassé du sénat. Q. Métellus, et vous, P. Servilius, ce Quintus était votre aïeul et le bisaïeul de P. Scipion. Quelles furent les suites de cette fureur du tribun ? Autorisée, néanmoins, par quelques exemples anciens, porta-t-elle le moindre préjudice au grand Métellus ? Non, sans doute. Nous avons vu le censeur Cn. Lentulus traité de même par un tribun du peuple : les biens de Lentulus en ont-ils été plus sacrés ? Mais pourquoi en citer d’autres ? Vous, oui, vous-même, on vous a vu la tête voilée, le peuple convoqué, le petit foyer devant vous, consacrer les biens de votre cher Gabinius, à qui vous aviez fait présent de tous les royaumes des Syriens, des Arabes et des Perses. Si cette consécration n’a pas eu d’effet, quel effet peut avoir celle de mes biens ? Si elle subsiste, pourquoi ce monstre insatiable, après avoir dévoré avec vous le sang de l’État, a-t-il encore épuisé le trésor pour élever jusqu’au ciel cette maison de Tusculum, tandis qu’il ne m’a pas été permis de jeter un seul regard sur mes ruines, à moi, sans qui Rome entière ne serait qu’un monceau de débris ?

XLVIII. Laissons Gabinius. Mais, à votre exemple, L. Mummius, le plus courageux et le plus vertueux des hommes, n’a-t-il pas aussi consacré vos biens ? Si vous prétendez que cette consécration est nulle parce qu’elle vous regarde, vous avez donc établi, dans votre admirable tribunat, une jurisprudence qui ne pût rien contre vous, et qui vous servît contre les autres ? Mais si cette consécration est légale, tous vos biens n’y sont-ils pas soumis ? Direz-vous qu’une consécration n’est d’aucun effet, mais qu’il en est autrement d’une dédicace ? Que signifiaient alors ce joueur de flûte, ce foyer sacré, ces prières, ces antiques formules ? Ne vouliez-vous que tromper, qu’en imposer, qu’abuser du pouvoir des dieux pour effrayer les hommes ? Si ce que vous avez fait subsiste, laissons Gabinius à part, votre maison du moins, tout ce que vous possédez appartient à Cérès : mais si ce n’était qu’un jeu, est-il un être plus impur que vous, qui avez souillé toutes les choses saintes, ou par vos impostures, ou par vos adultères ?

J’avoue aujourd’hui, dit-il, que j’ai commis un sacrilège à l’égard de Gabinius. Vous l’avouez parce que vous voyez retomber sur vous le mal que vous vouliez lui faire. Mais, ô modèle accompli d’impiété et de scélératesse ! ce que vous avouez de Gabinius, dont nous avons vu l’enfance impudique ; la jeunesse débordée ; toute la vie infâme et indigente ; le consulat, souillé de brigandages ; de ce Gabinius pour qui ce traitement même ne pouvait être injuste, le nierez-vous cet aveu quand il s’agit de moi ? et ce que vous avez fait sans autre témoin qu’un jeune homme, aura-t-il plus de force à vos yeux qu’un acte solennel en présence de tout le peuple ?

XLIX. Une dédicace, dit-il, est un engagement sacré. Ne croyez-vous pas entendre parler Numa Pompilius ? Écoutez, pontifes, et vous, flamines ; et vous aussi, roi des sacrifices, instruisez-vous a l’école d’un homme de votre illustre famille : il est vrai qu’il ne veut plus en être ; mais enfin c’est un homme juste, instruit de la religion, et pour qui les mystères n’ont rien de caché. Dans une dédicace, n’examine-t-on pas quel est celui qui parle, ce qu’il dit, et comment il le dit ? Confondez-vous, mêlez-vous tellement les choses, que quiconque le voudra puisse dédier ce qu’il voudra, et comme il le voudra ? Vous qui faisiez cette dédicace, qui étiez-vous ? Quel droit, quelle loi, quel exemple, quel pouvoir, vous y autorisaient ? quand le peuple romain vous en avait-il chargé ? Je trouve une ancienne loi tribunitienne qui défend de consacrer un temple, un terrain, un autel, sans l’ordre du peuple. Et quand le tribun Q. Papirius proposait cette loi, il ne voyait pas, il ne soupçonnait pas même que l’on oserait un jour consacrer les maisons et les héritages des citoyens non condamnés : c’eut été un attentat sacrilège, personne ne l’avait fait encore, et l’on eût craint, par une défense, d’en faire naître la pensée, au lieu de l'éloigner. Mais où consacrait alors des édifices, non pas de ceux qu’habitent les particuliers, mais de ceux qui ont le nom de temple ; on consacrait des champs, non pas les nôtres, au gré d’un tribun, mais ceux qu’un général avait enlevés aux ennemis de l’État ; on élevait des autels qui rendaient saint le lieu où ils avaient été consacrés : Papirius défendit de faire toutes ces consécrations sans un ordre du peuple. Si vous voulez y comprendre nos maisons et nos terres, soit : mais, je vous le demande, par quelle loi avez-vous été autorisé à consacrer ma maison ? en quel lieu vous en a t-on donné le pouvoir ? de quel droit l’avez-vous fait ? Je ne parle pas de la religion, mais des biens de tous tant que nous sommes ; je ne discute pas d’après le droit pontifical, mais d’après le droit public.

L. La loi Papiria défend de consacrer un édifice sans l’ordre du peuple. Je veux qu’il s’agisse de nos maisons, et non des temples. Montrez un seul mot de consécration dans votre loi même, s’il faut appeler loi ce cri de votre scélératesse et de votre barbarie. Si, dans ce naufrage de la république, vous aviez pu penser à tout, ou si votre secrétaire, pendant que Rome était en feu, n’eût pas été occupé à faire signer des billets aux exilés de Byzance et aux ambassadeurs des rois, et qu’il eût rédigé à loisir les articles ou plutôt les monstruosités de votre loi, vous auriez pour vous, sinon le droit, au moins la forme. Mais que de choses à faire en même temps ! c’étaient des sommes dont il fallait assurer le payement ; des traités à conclure pour le trafic des provinces ; des titres de rois à vendre au plus offrant, un dénombrement de tous les esclaves de Rome à dresser rue par rue ; des ennemis à réconcilier ; des commandements à distribuer à une jeunesse ignorante ; du poison à préparer pour le malheureux Séius ; enfin, des mesures à prendre pour assassiner Pompée, le défenseur et la sauvegarde de l’empire ; pour que le sénat ne fût plus rien ; que les gens de bien fussent condamnés pour jamais aux larmes, et que la république, trahie par les consuls, demeurât livrée aux violences tribunitiennes. Au milieu de tant d’affaires importantes, est-il étonnant qu’il vous soit échappé à tous deux bien des choses, surtout dans l’aveuglement de la fureur ?

Et voyez, pontifes, quelle est la force de la loi Papiria, dans une affaire presque semblable, mais où l’on ne trouve pas, comme dans celle-ci, le délire et le crime. Le censeur Q. Marcius avait fait faire une statue de la Concorde, et l’avait placée dans un lieu public. Un autre censeur, C. Cassius, ayant transporté cette statue dans la salle du sénat, consulta votre collège, pour savoir si rien ne l’empêchait de dédier la statue et la salle même à la Concorde.

LI. Comparez, pontifes, je vous en prie, les personnes, les circonstances, les actes. Cassius était un censeur distingué par sa modération et sa gravité ; Clodius est un monstre de scélératesse et d’audace. Du temps de Cassius, on était en paix, le peuple était libre, et le sénat gouvernait ; sous votre tribunat, la liberté du peuple romain était opprimée, l’autorité du sénat, anéantie. Ce que voulait faire Cassius était conforme à la justice, à la sagesse, à la majesté de l’empire. C’était un censeur, juge naturel du sénat, dans ce qui concerne l’honneur et la dignité ; pouvoir fondé par nos aieux, et que vous avez détruit. Son intention était de consacrer une statue de la Concorde dans la salle du sénat, et de dédier la salle même à cette déesse : noble et louable pensée ! Il croyait obliger les sénateurs à opiner toujours sans passion, en faisant du siège même et du temple du conseil public le sanctuaire de la Concorde. Vous, lorsque, par le fer et la terreur, par des édits, par des lois contre les personnes, par des scélérats à vos ordres, par la menace d’une armée dont le voisinage effrayait les citoyens, par vos traités impies avec les consuls, vous teniez la république en servitude, alors même, vous érigiez une statue à la Liberté, plutôt pour vous jouer de la pudeur que pour feindre la religion. Cassius dédiait, dans la salle du sénat, ce qu’il pouvait dédier sans faire tort à personne ; vous, c’est dans le sang, et presque sur les cendres d’un citoyen cher à la patrie, que vous avez placé l’image, non de la liberté publique, mais de la licence.

Et cependant Cassius consulta le collège des pontifes : vous, qui avez-vous consulté ? Si vous aviez eu quelque résolution à prendre, quelque expiation à faire, quelque sacrifice domestique à établir, vous auriez, selon l’antique usage, demandé l’avis d’un pontife : et pour inaugurer un temple dans l’endroit le plus apparent de la ville, sur un motif aussi abominable qu’inouï, vous n’avez pas cru devoir consulter les ministres publics de la religion ? Du moins si vous ne vouliez pas assembler le collège, n’y avait-il personne, parmi ceux qui composent cette assemblée, et que leur âge, leur rang et leur autorité distinguent entre les autres, avec qui vous pussiez conférer sur votre dédicace ? Vous n’avez point méprisé, vous avez craint leur autorité.

LII. Auriez-vous osé demander à P. Servilius, à M. Lucullus, dont les conseils et le pouvoir m’ont aidé, pendant mon consulat, à sauver la république de vos mains et de votre rage ; auriez-vous osé leur demander avec quelle formule et quelle cérémonie vous deviez consacrer la maison, je dis d’abord d’un citoyen, cnsuite d’un citoyen qui, selon le témoignage du prince du sénat, de tous les ordres, de toute l’Italie, du monde entier, avait eu la gloire de sauver Rome et l’empire ? Que leur auriez-vous dit, opprobre et fléau de l’État ? Venez, Lucullus, venez, Servilius, pour la dédicace de la maison de Cicéron, tenir la porte et me dicter la formule. Vous êtes, il est vrai, d’une audace et d’une effronterie singulières : toutefois vous auriez baissé et la tète, et les yeux, et le ton, devant ces hommes respectables, qui, représentant dans leur personne toute la majesté du peuple romain et l’autorité de l’empire, vous auraient effrayé par la déclaration solennelle qu’ils ne pouvaient sans crime être témoins de vos fureurs et de votre parricide envers la patrie.

Prévoyant leur réponse, vous eûtes recours à votre allié, non par préférence, mais à défaut d’autre. Et je ne puis croire que, s’il descend véritablement de ceux qui apprirent d’Hercule lui-même, parvenu au terme de ses travaux, la manière d’honorer les dieux, il ait été assez cruel pour insulter au malheur d’un citoyen courageux, et élever de ses mains un monument funèbre a un homme qui vivait, qui respirait encore. Il faut qu’il n’ait rien dit ; et s’il a paru dans cette scène, victime de l’imprudence de sa mère, il n’aura prêté au crime que son silence et son nom ; ou bien s’il a prononcé quelques mots en bégayant, et tenu la porte d’une main tremblante, au moins il n’a rien fait selon les formes, selon l’usage et les règles prescrites. Il avait va Muréna, son beau-père, alors consul désigné, se rendre chez moi, pendant mon consulat, avec les députés des Allobroges, et m’apporter les preuves des complots formés pour la ruine publique ; il lui avait entendu dire qu’il m’avait eu deux fois l’obligation de son salut, l’une en particulier, et l’autre avec tous les citoyens. Qui pourrait se persuader que ce nouveau pontife remplissant, pour la première fois, les fonctions de son ministère, n’ait pas, en ouvrant la bouche pour proférer la formule, senti sa langue se glacer, sa main s’arrêter, son cœur défaillir, surtout ne voyant avec lui, d’un collège si nombreux, ni roi des sacrifices, ni flamine, ni pontife, forcé, à son grand regret, de devenir complice du crime d’autrui, et cruellement puni d’une alliance qui le déshonore ?

LIII. Mais, pour revenir au droit public des consécrations, dans lequel les pontifes ont toujours su concilier les rites religieux avec l’autorité du peuple, vous lisez dans vos fastes que le censeur C. Cassius, ayant à dédier la statue de la Concorde, consulta le collège des pontifes, et que M. Émilius, alors souverain pontife, lui répondit, au nom de tout le collège, qu’a son avis la dédicace ne pouvait être régulière si le peuple romain ne l’en chargeait nommément, et s’il ne faisait la cérémonie en vertu d’un ordre du peupie. Et quand Licinia, vestale de la plus haute naissance, revêtue du sacerdoce le plus respectable, eut dédié, sous le consulat de T. Flamininus et de Q. Métellus, un autel, une chapelle et un lit au pied de la roche sacrée, le préteur Sext. Julius, de l’aveu du sénat, n’en fit-il pas son rapport à ce collège ? Alors le grand pontife P. Scèvola répondit, au nom de tous, qu’à leur avis, ce que Licinia, fille de Caius, avait dédié dans un lieu public, sans l’ordre du peuple, n’était point sacré. Si l’on veut savoir avec quelle rigueur et quelle attention scrupuleuse le sénat prit soin de le supprimer, on peut lire le sénatus-consulte. Lisez : DÉCRET DU SÉNAT. Voyez-vous l’ordre donné au préteur de la ville d’empêcher que ces objets fussent révérés comme sacrés, et de faire ôter les caractères qui pouvaient y être inscrits ou gravés ? Ô temps ! ô mœurs ! alors des pontifes empêchèrent un censeur, le plus religieux des hommes, de dédier une statue de la Concorde dans un lieu consacré par les augures ; et depuis, le sénat, de l’avis des pontifes, fit enlever un autel d’un lieu non moins auguste, où il avait été consacré, et ne souffrit pas qu’il restât une seule lettre qui pût rappeler le souvenir de cette dédicace : et vous, perturbateur de la paix et du repos, monstre funeste à la patrie, ce qu’au milieu du naufrage public, dans ces jours de ténèbres et d’aveuglement, après avoir plongé le peuple romain dans l’abîme, et anéanti le sénat, vous aurez démoli, construit, consacré, au mépris de toute religion, par un abus infâme du nom de la république, ce que vous aurez érigé comme un monument éternel de la ruine de l’État, sur le terrain d’un citoyen tel que celui qui vous parle, et dans une ville sauvée par son dévouement, à la honte des chevaliers, malgré les larmes de tous les gens de bien ; ce que vous y aurez fait graver au lieu du nom de Q. Catulus, avez-vous espéré que la république le laisserait subsister au delà du temps où elle cesserait d’être bannie avec moi de ces murs ?

Si donc celui qui a dédié n’en avait pas le droit, si ce qui a été dédié par lui ne pouvait l’être, qu’ai-je besoin, pontifes, d’insister sur ce que j’ai avancé en troisième lieu, que les cérémonies et les formules nécessaires ont manqué à cette dédicace ?

LIV. J’ai déclaré, dès le commencement, que je ne dirais rien de cette science qui vous est propre, ni des lois de la religion, ni des mystères de la jurisprudence pontificale. Je n’ai pas été chercher dans des archives inconnues ce que j’ai dit jusqu’ici sur les consécrations : je l’ai trouvé au milieu de vous, dans les actes publics de nos magistrats, dans les rapports faits au collège pontifical, dans les sénatus-consultes et dans nos lois. Quant à ces autres règles, moins répandues, elles sont de votre ressort ; c’est à vous de nous apprendre ce qu’il fallait prononcer ou dicter, toucher ou tenir. Or, quand il serait sûr que tout s’est fait d’après les instructions de Coruncanius, qui fut, dit-on, le plus savant de nos pontifes ; quand le célèbre M. Horatius Pulvillus qui, voyant la haine envieuse opposer de vains scrupules à la dédicace du Capitole, lui résista, et, sans se laisser ébranler, dédia cet auguste monument ; quand cet homme illustre aurait présidé lui-même à une pareille dédicace, la religion ne pourrait jamais autoriser le crime : à plus forte raison doit-on regarder comme nul ce qu’a pu faire un jeune homme sans expérience, nouveau dans le sacerdoce, à la sollicitation d’une sœur et par les menaces d’une mère, malgré lui, sans instruction, sans collègues, sans livres, sans autorisation de personne, sans ministre, furtivement, d’une âme et d’une voix tremblantes ; surtout lorsque l’infâme et sacrilège ennemi de toute religion, si souvent femme parmi les hommes et homme parmi les femmes, apportait de son côté, à cette cérémonie, un trouble et un désordre qui ne laissaient pas à sa langue plus d’assurance qu’à son cœur.

LV. On vous dit alors, pontifes, et bientôt tout le monde sut comment, avec des paroles inusitées et toutes profanes, avec de sinistres augures, se reprenant lui-même à chaque mot, embarrassé, tremblant, bégayant, il prononça et fit tout autrement qu’il n’est ordonné dans vos livres. Et il n’est pas étonnant que, dans une action si criminelle et si extravagante, il n’ait pas même retrouvé assez de son audace pour étouffer sa terreur. En effet, s’il n’y a jamais eu de brigand si barbare et si féroce, qui, après avoir pillé les temples, tourmenté par des songes funestes et par un reste de religion, ait pu consacrer quelque autel sur un rivage désert, sans frémir d’horreur, en se voyant forcé d’apaiser la divinité offensée par ses crimes ; quel a dû être le trouble de ce déprédateur de tous nos temples, de toutes nos maisons, de Rome entière, lorsque, pour expier tant d’attentats, par un dernier attentat, il consacrait un autel ! Quoique sa nouvelle domination lui eût enflé le cœur, et qu’il fût armé d’une inconcevable audace, il ne pouvait se défendre d’une précipitation inquiète ni de fréquentes méprises, surtout avec un pontife, avec un maître forcé d’enseigner avant d’avoir appris. On ne fait pas impunément une si grande violence aux dieux immortels et à la patrie. Les dieux immortels, qui voyaient le défenseur et le gardien de leurs temples chassé de Rome par le plus grand des forfaits, ne voulaient point abandonner leurs temples pour s’établir dans sa maison, et ils frappaient cette âme insensée d’inquiétude et d’effroi. Quant à la république, quoique bannie alors avec moi, elle était toujours devant les yeux de son destructeur, et elle commençait à lui redemander, au milieu de ses fureurs, son existence et la mienne. Faut-il donc s’étonner que, possédé du délire de la peur, emporté par le crime, il n’ait pu achever les cérémonies saintes, ni proférer aucune des paroles solennelles ?

LVI. Sans donc vous arrêter plus longtemps à ces discussions de détail, ramenez vos pensées, pontifes, à l’intérêt général de la république, dont vous avez jusqu’ici partagé la défense avec tant d’autres généreux citoyens, mais qui, dans la cause présente, n’a d’autre appui et d’autre soutien que vous. La volonté toujours unanime du sénat, à la tête duquel vous n’avez cessé vous-mêmes de signaler votre zèle en ma faveur ; ce noble soulèvement de toute l’Italie ; ce concours des villes municipales ; ce cri du Champ de Mars, cette voix unanime de toutes les centuries qui ne firent alors que suivre votre exemple et votre autorité ; tous les ordres, toutes les sociétés, et les bons citoyens et ceux qui veulent l’être, tout vous dit que vous devez agir non-seulement comme dépositaires, mais comme défenseurs zélés du vœu et du sentiment général dans ce qui intéresse ma gloire. Enfin, les dieux immortels, protecteurs de cette ville et de cet empire, semblent avoir voulu manifester eux-mêmes à l’univers et à la postérité, que c’est leur divine providence qui m’a rendu à la patrie, en remettant au pouvoir et au jugement de leurs ministres sacrés, le fruit de mon retour et des félicitations que j’ai reçues. Oui, pontifes, mon retour, mon rétablissement véritable, c’est de recouvrer ma maison, ma demeure, mes autels, mes foyers, mes dieux pénates : et si mon ennemi en a renversé de ses mains impies les toits et les murailles ; si, maître de Rome comme d’une ville prise d’assaut sous les enseignes des consuls, il a cru devoir raser la maison de celui qu’il en regardait comme le plus intrépide défenseur, au moins j’aurai la joie d’y voir mes dieux pénates, les dieux de ma famille rétablis par vos mains.

LVII. Vous donc, dieu du Capitole, que le peuple romain a nommé très-bon pour vos bienfaits, et très-grand pour votre puissance ; vous, Junon, reine des dieux ; et vous, Minerve, protectrice de cette ville. Minerve, qui avez toujours été la lumière de mes conseils et le témoin de mes travaux ; vous aussi, qui m’avez redemandé, qui m’avez rappelé avec le plus d’instance, et pour qui, en effet, j’ai soutenu tous ces combats, dieux pénates, dieux familiers de la patrie, qui veillez sur Rome et sur la république ; vous dont j’ai préservé les temples et les demeures sacrées des ravages de cette flamme sacrilège ; et vous enfin, vénérable Vesta, dont les chastes prêtresses ont été préservées par moi de la démence et des attentats d’une troupe effrénée ; vous dont j’ai empêché les feux éternels de s’éteindre dans le sang des citoyens, ou de se mêler à l’incendie de Rome, daignez aujourd’hui m’écouter : si, dans ce moment qui fut presque le dernier de la république, je livrai ma tête, pour la conservation de votre culte et de vos temples, à la fureur et aux poignards des plus vils citoyens ; si, depuis encore, lorsqu’on voulait m’engager dans une lutte qui eût été funeste à tous les gens de bien, j’aimai mieux vous attester, vous recommander mon sort et celui des miens, vous dévouer enfin ma personne et ma vie, à cette seule condition qu’après avoir, et dans cette occasion et pendant mon consulat, sacrifié tout intérêt, tout profit, toute récompense légitime, au devoir de consacrer mes soins, mes pensées et mes veilles au salut de tous, j’aurais un jour le droit de vivre dans la république redevenue libre ; si je résolus, jugeant mes efforts inutiles au bien de ma patrie, de dévorer, loin des miens, mon éternelle douleur : je ne croirai ce dévouement reconnu et agréé par les dieux, que quand mes foyers me seront rendus. Jusqu’ici, pontifes, je suis encore exilé, non-seulement de cette maison sur laquelle vous avez à prononcer, mais de cette ville entière où je parais rétabli. De tous les quartiers de Rome les plus vastes et les plus fréquentés, on ne peut s’empêcher de voir en face ce monument, ou plutôt cette plaie de la patrie, dont vous sentez que je dois fuir la vue plus que la mort même. Ne condamnez donc pas, je vous prie, celui que vous avez cru rétablir pour relever la république, à vivre privé de l’éclat convenable à sa dignité, exclu même d’une partie de Rome.

LVIII. Ce n’est ni le pillage de mes biens, ni la démolition de mes demeures, ni la dégradation de mes terres, ni le brigandage cruel exercé sur ma fortune par les consuls, qui me touche sensiblement : je connaissais trop l’instabilité de ces biens passagers, que ne donnent ni la vertu, ni les talents, mais les circonstances et le hasard ; richesse bien moins désirable que l’art d’en régler l’usage et d’en souffrir la privation. Ma fortune, aujourd’hui, peut suffire à tous mes besoins, et mes enfants trouveront dans le nom de leur père et le souvenir de ses services un assez riche patrimoine : mais après avoir vu ma maison envahie par le crime, devenue la proie du brigandage, démolie et reconstruite plus insolemment encore par un sacrilège, je n’en puis être dépossédé sans ignominie pour l’État, sans honte et sans douleur pour moi. Si donc vous regardez mon retour comme un événement agréable aux dieux, au sénat, au peuple romain, à toute l’Italie, aux provinces, aux nations étrangères, à vous-mêmes enfin, qui avez toujours donné l’exemple dans tout ce qui s’est fait pour mon rappel, je vous en prie, je vous en conjure, ministres des dieux, ô vous qui m’avez déjà remis dans mes droits par votre autorité, votre zèle et vos suffrages, daignez encore aujourd’hui, d’après le vœu du sénat, me replacer de vos propres mains dans mes foyers.




NOTES


SUR LE DISCOURS DE CICÉRON POUR SA MAISON




I. Illa labes. Clodius.

Quæ ego… per hos dies… in senatu de republica sensi. L’avis de mettre Pompée à la tête des approvisionnements de Rome, où l’on éprouvait une disette de blé. Voyez les Lettres à Atticus, IV, 1 et 2.

II. Fuisti… ad pontifices superior. Nous voyons par ce passage, et par d’autres de ce même discours et de la harangue sur la Réponse des aruspices, que les pontifes prononcèrent deux fois sur la maison de Cicéron. Il faut donc croire qu’ils avaient déjà prononcé avant qu’il fût de retour ; mais on ignore quel était l’objet du jugement, et quelle fut la décision.

Te ad populum contutisti. En opinant pour Pompée, qui, alors, était plus ami du peuple que du sénat.

III. Exercitus terrore. L’armée de César, qui était aux portes de Rome.

Audacissimorum hominum. Pison et Gabinius, les deux consuls.

IV. Duo consules. Lentulus et Metellus.

V. L. Sergium et M. Lollium. Voyez ch. 9 et 33.

VIII. Quo ille auctore. Cicéron avait soutenu, comme on l’a vu précédemment, le tribun Manilius, auteur de la loi Manilia, d’après laquelle Pompée fut chargé de cette guerre.

Ptolemæum regem Cypri. Clodius fit déclarer par un décret, l’ile de Chypre, province romaine, et par un autre décret, en fit donner le commandement à Caton, qui l’accepta malgré lui, au rapport de Plutarque.

IX. Carnificem civium. Sans doute qu’il parle ici des conjurés que Caton avait conseillé de mettre à mort.

Generi ipsius. De César, qui avait épousé la fille de Pison.

X. Privilegium, ou priva lex. Sorte de loi portée contre un citoyen en particulier, et défendue par les lois des Douze Tables.

XIII. Esse patricium. Clodius était d’une des plus anciennes familles de Rome. Les Clodius descendaient des Sabins.

Quæ sacrorum. Chaque famille avait ses sacrifices, et on changeait de sacrifices en passant dans une autre famille.

Cn Aufidio, M. Puppio. Aufidius adopta Cn. Orestes de la maison Aurélia ; et M. Puppius Pison, dont il est parlé dans la harangue contre Pison, adopta Calpurninus Pison.

XV. Acta Cæsaris. César favorisa l’adoption de Clodius, afin qu’il pût devenir tribun du peuple, et défendre les actes de son consulat, si on les attaquait.

XVI. C. Antonum. Il fut accusé par M. Célius du crime de lèse-majesté, et ayant été condamné, il se retira en exil.

Trinum mindinum ou trinundinum est pour trium nundinurum spatium, l’intervalle de trois jours de marché, eu comptant de neuf jours en neuf jours.

Legem Cæciliam et Didiam. La loi Cécilia-Didia ordonnait qu’on ne pourrait porter des lois qu’en les proposant dans trois marchés consécutifs. M. Drusus, tribun du peuple, avait porté des lois qui annulaient ce règlement ; mais il fut statué par le sénat que les lois de Drusus avaient été portées contre les auspices, et que, par conséquent, elles n’obligeaient pas le peuple.

Rullus. Probablement le même que Cicéron traite si mal dans ses harangues contre la loi agraire.

XVIII. Sextus Clodius. Sext. Clodius, dont il est déjà parlé plus haut, était greffier, homme dévoué à Clodius, ministre de tous ses crimes et de toutes ses infamies.

XIX. Amici illi tui… Palatinam tuam. L’orateur parle sans doute ici de Vatinius, ami intime de Clodius, qui avait essuyé un refus pour l’édilité.

Ille novitius Ligur. Q. Elius Ligur, ou Ligus, tribun du peuple, en l’absence de Cicéron, s’était vendu à Clodius pour défendre sa loi, et pour s’opposer au rappel de notre orateur. Celui-ci ne l’épargne pas dans plusieurs de ses harangues.

Si pluribus de rebu., … uno sortitu. Cette manière de proposer plusieurs objets à la fois, dans un seul rapport, était défendue.

Per legem Liciniam. La loi Licinia défendait de donner l’exécution d’une loi aux collègues et aux proches de l’auteur de la loi ; Clodius s’était fait donner l’exécution de la sienne.

XX. Ut cistophorum flagitaret. Cistophorus, du mot grec xiστoφόρoς, pièce de monnaie en usage dans l’Asie, et qui avait pour empreinte une petite corbeille sacrée.

XXI. In ædem Castoris. C’est dans ce temple que Clodius porta sa loi pour l’exil de Cicéron. Clodius en avait fait enlever les degrés, qui n’étaient pas à demeure, pour qu’on ne vînt pas l’empêcher de porter sa loi, en annonçant des auspices contraires.

XXIII. Ex provincïa venisset. De l’Asie, où il avait été propréteur pendant trois ans.

Campanum illum. Pison, qui était duumvir à Capoue l’année même où il était consul à Rome. — Saltatore. Gabinius.

XXV. Regis amici filium. Le fils de Tigrane, que Pompée avait fait prisonnier, et qu’il avait remis à la garde du préteur Flavius : Clodius trouva moyen de le faire sauver.

XXX. Interamnæ. Lorsque Clodius fut accusé d’avoir violé les mystères de la Bonne Déesse, il produisit de faux témoins, qui déposèrent qu’il était à Intéramne le jour où on l’accusait de s’être introduit dans la maison de César.

Menulæ. Ce Ménula est inconnu. D’après Cicéron, c’était un mauvais sujet, détesté même de ses compatriotes.

XXXI De Popillio. Popillius exilé par C. Gracchus, et Métellus par Saturninus. Voyez les harangues de Cicéron, Après son retour, au sénat et au peuple.

XXXV. Jurato dicere fas fuisset. Le dernier jour de son consulat, Cicéron voulait prononcer devant le peuple un discours qu’il avait préparé ; en ayant été empêché par le tribun Q. Métellus Népos, il se contenta de protester, avec serment, qu’il avait sauvé la république : tout le peuple applaudit à son serment d’une voix unanime.

XXXVIII Nomine ipso Æquimelii. Tous ces faits sont détaillés dans Tite-Live (IV, 14, 15, 16), et dans Valère. Maxime (VI, 3, i). Cet usage de démolir les maisons des criminels d’État, et de les consacrer à quelque divinité, était aussi ancien que la république. Il passa depuis en abus, et des tribuns séditieux, ne consultant que leur animosité, consacrèrent les biens de leurs ennemis. L’année même de l’exil de Cicéron, Clodius, s’étant brouillé avec le consul Gabinius, consacra tous ses biens, comme on le verra ci-après, ch. 47 ; et Ninnius, collègue et ennemi de Clodius, lui rendit la pareille. Mais ces consécrations tumultuaires n’eurent point de suite. La loi du tribun Papirius défendait de faire, sans la permission du peuple, aucune consécration ou dédicace. On observait dans ces consécrations un grand nombre de cérémonies. On y appelait un prêtre qui tenait un des côtés de la porte ; on y invoquait les dieux au son de la flûte ; on y apportait du feu, et l’on prononçait d’anciennes formules.

Ne illum quidem qui cæcus est factus. Cécilius Métellus, aïeul maternel de Clodius, et qui devint aveugle, en voulant enlever le palladium du milieu des flammes, dans un incendie du temple de Vesta.

XLI. Ista tua pulchra Libertas. C’est-à-dire, votre statue de la Liberté : il sera parlé tout à l’heure de cette statue ; Cicéron expliquera quelle en était l’origine, et quelle en fut la destination.

XLIII. Tanagræa… meretrix. Tanagre était une ville de Béotie, passée avec toute la Grèce sous la puissance des Romains.

Eadem prima littera. On ne mettait sur les tablettes des suffrages, dans l’élection des magistrats, que les premières lettres du nom des prétendants. Ainsi, en supposant qu’Appius, frère de Clodius, eût pour compétiteur un Aulus Postumius, le consul Pison donnait à Appius toutes les tablettes marquées A. P. — A fure sublatam. Ce voleur est Appius, frère de Clodius. — A sacrilego collocatam. Clodius lui-même.

XLV. Frater uxoris meæ. L. Pinarius Natta.

XLVI. M. Drusus ille. Pline attribue la cause des inimitiés de Drusus et de Cépion à un anneau d’or acheté dans un encan.

XLVII. C. Atinius. C. Atinius Labéon, tribun du peuple.

XLVIII.. L. Mummius. Ou plutôt Ninnius, ce tribun qui fut si favorable à Cicéron et dont il est parlé dans le Discours au sénat, après son retour, ch. 2. — Q. Métellus ; Macédonicus, bisaïeul, selon Paul Manuce et non aïeul de Q. Métellus Népos.

Quid ergo illa tua obtestatio tibicinis. Un joueur de flûte était présent dans une consécration, et on le prenait lui-même à témoin : voilà le sens de obtestatio tibicinis. On voit ici que Clodius s’était brouillé avec Gabinius.

LI. Censet… (id quod tu sustulisti). Clodius avait aboli la censure : un des droits de cette magistrature était, en lisant la liste des sénateurs, de passer le nom de ceux qu’elle jugeait indignes de ce rang.

Urbis clarissimo loco. Sur le mont Palatin.

LVI. Vobis campus. Le rappel de Cicéron avait été décidé en dernier ressort dans une assemblée par centuries, dans une assemblée tenue au Champ de Mars, comme celles qui se tenaient pour l’élection des grands magistrats.

LVII. Minerva. Cicéron avait parmi ses dieux domestiques une statue de Minerve pour laquelle il affectait une vénération particulière : lorsqu’il fut obligé de sortir de Rome, il la déposa dans le Capitole auprès de la statue de Jupiter.

FIN DU TOME DEUXIÈME.