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Dionitza, récit de moeurs grecques
Revue des Deux Mondes3e période, tome 22 (p. 674-682).
DIONYTZA
RÉCIT DE MŒURS GRECQUES

Lithara n’est pas un village ordinaire : il compte peu d’habitans, deux ou trois cents tout au plus, mais on est assuré de n’y rencontrer que de braves gens. Les maisons, groupées sur le flanc d’une colline peu élevée, sont propres, quoique petites; au dehors, les murs blanchissent sous le soleil, au milieu des jardins sans clôtures, plantés de figuiers et d’amandiers. Les plus riches n’ont que deux chambres, sombres et fraîches, toujours désertes en été: chaque famille, tant qu’il fait chaud, élit domicile en plein air, et la vie se passe ici presque tout entière au grand jour, sous le ciel, tout près de la mer, dont la surface éternellement paisible et bleue réfléchit avec la silhouette brune des montagnes la claire image de Lithara.

C’est une surprise pour le voyageur attardé qui suit la route de Corinthe à Patras que de traverser pendant la nuit ce village ignoré. S’il s’arrête un instant devant l’église silencieuse, sur une petite place qui couronne le sommet du coteau, il découvre à ses pieds un tableau saisissant, d’abord confus, mais dont tous les détails sortent bientôt de l’obscurité pour peu que le ciel soit éclairé par les rayons de la pleine lune. Au milieu des grands arbres, les maisons s’échelonnent irrégulières, et, comme les degrés d’un escalier ruiné envahi par la mousse, descendent jusqu’à la grève. Trois sources d’eau douce miroitent sur les galets comme autant de disques d’argent et forment un ruisseau qui coule en nappe transparente et va se perdre dans la mer. Le port étroit et profond balance à peine, sous l’effort insensible de ses lames, quatre ou cinq barques de pêcheurs, et au-delà le golfe de Corinthe s’étend jusqu’au rivage dépouillé de l’ancienne Phocide.

Le spectacle même du village ajoute à cette indicible sérénité de la nature qui sommeille un charme plus pénétrant : chaque maison a sa porte et sa fenêtre ouvertes afin d’absorber mieux pour les heures chaudes du lendemain toute la fraîcheur de la nuit:; des hommes, des enfans, des femmes dorment côte à côte sur des feuilles sèches de maïs ou sur des tapis; les uns entourés de clarté, d’autres perdus dans l’ombre des arbres, tous fraternellement unis, reposent sans crainte, dans la confiance et la paix.

Peu de mois pourtant ont suffi pour changer Lithara : maintenant sans doute on n’y dormira plus sous le ciel d’été; on n’y laissera plus, durant la nuit, les portes toutes grandes ouvertes. Ce joli village n’apparaîtra plus, comme par le passé, heureux entre tous, et cependant la cause d’un changement si profond semble bien futile, elle est tout entière dans ces simples mots : Spiridion aima Dionytza.

Spiridion était le fils d’un tonnelier de Lithara; lui-même, une partie de l’année, fabriquait des caisses destinées à recevoir ces raisins secs dont la côte septentrionale du Péloponèse produit une si grande quantité. Après la récolte, il se faisait embaucher comme matelot sur le premier voilier venu pour une course de cabotage dans la Méditerranée, et demeurait jusqu’à six et huit mois à l’étranger. Le plus souvent, quand il revenait, il rapportait une pacotille qu’il savait faire entrer en contrebande et qu’il vendait à Lithara; mais il s’entendait mal à ce commerce, ses gains ne l’enrichissaient pas. Il se tenait cependant pour satisfait, vivant libre de son travail et ne devant rien qu’à lui-même. Aussi chacun l’aimait et l’estimait; ses camarades n’étaient point jaloux de lui quand ils le voyaient le dimanche à l’église avec sa foustanelle épaisse et blanche entre toutes, sa riche ceinture et cette belle veste couverte de soutaches de trois couleurs, achetée à Patras. Ses différens séjours dans les ports les plus fréquentés du Levant avaient développé à l’excès en lui ce sentiment si cher à tous les jeunes gens grecs, la coquetterie, et la majeure partie de ses économies passait au soin de sa parure, il avait aussi de belles armes; on lui enviait surtout ce beau kandjar à double tranchant, au manche massif et tout ciselé, que lui avait vendu un juif d’Alexandrie, et qu’il portait toujours à la taille. Il ne cherchait pas les querelles, mais on savait bien qu’il ne les craignait pas, et, quoiqu’il fût très mince et d’apparence délicate, sa souplesse exceptionnelle et sa vigueur toute nerveuse étaient connues, et il suffisait de voir un instant ses grands yeux noirs briller et s’assombrir pour comprendre qu’il avait pleine conscience de sa force et qu’il entendait la faire respecter. Une fine moustache noire ombrageait sa lèvre supérieure sans cacher la blancheur de ses dents, que la pâleur mate de son teint rendait plus éclatante encore. Ses cheveux, qu’il portait très courts, avaient la couleur d’une aile de corbeau.

Après ces longs mois de voyages, Spiridion ne revenait jamais sans plaisir à Lithara, et peut-être, s’il eût osé dire toute sa pensée, faisait-il en secret, à chaque retour, Je vœu de ne plus s’en éloigner; mais il savait qu’il y ferait triste figure sans argent, et il se souciait peu de reprendre pour toute sa vie le métier de son père. Mieux valait aller chercher à l’étranger le moyen de vivre indépendant ici, et repartir quand la provision était épuisée.

Repartir, — tous les ans, toujours, — cette obligation l’attristait pourtant, et les noms de son père et de ses frères n’apparaissaient pas seuls dans sa mémoire quand il songeait à ces inquiétudes, à ces regrets toujours renouvelés de la séparation. Un jour viendra, et je la perdrai, pensa-t-il, quand il s’embarqua pour son dernier voyage; elle va m’oublier en ne me voyant plus. N’a-t-elle pas dix-huit ans passés, et ne sait-on pas depuis longtemps qu’elle aura la plus riche dot et qu’elle est la plus belle des jeunes filles de Lithara? — Et que lui ai-je dit? Rien, rien encore; ces paroles que je répète avec tant d’amour et tant d’amertume, que ne les a-t-elle entendues au moins une fois! Peut-être aurait-elle oublié que notre maison est petite, que je n’ai pas de vignes à moi, que je suis pauvre; peut-être m’eût-elle accueilli? Non, pauvre fou, car elle a compris que je l’aime, et elle me souriait comme aux autres, et sa main ne tremblait pas dans ma main. Quand elle chantait, son regard s’arrêtait sur moi comme sur les autres, et ses yeux ne se troublaient pas en rencontrant mes yeux. Dionytza, je te perdrai; un jour je reviendrai, et tu seras la femme d’un autre. Je te perdrai.

Spiridion revint après huit mois, et ses amis, qui étaient allés jusqu’à Corinthe à sa rencontre, ne lui parlèrent pas de Dionytza. Lui-même il n’osa pas prononcer son nom; il devinait le sens terrible de ce silence, et, quand il aperçut les premières maisons du village, il ne savait lequel il devait redouter de ces deux malheurs, qu’elle fût morte ou mariée.

Dionytza était mariée : un cousin de Spiridion, Constantin, le fils de Panaïoti, riche propriétaire du pays, l’avait obtenue pour compagne; elle habitait maintenant dans sa maison.

A la nouvelle de cet événement, dont il prit un amer plaisir à connaître tous les détails, Spiridion ne ressentit ni colère, ni douleur violente, mais un immense accablement. Il pensa qu’il fallait renoncer à son rêve et commencer une autre vie. Il chercha seulement à voir Dionytza le moins possible et crut pouvoir s’accoutumer à contempler sans tristesse les débris de son bonheur écroulé.

Il s’était jugé trop fort ou trop insensible en se promettant d’oublier. Une lassitude inconnue à sa robuste nature s’empara lentement de lui, et, quand il trouvait le courage de se mêler encore aux amusemens de ses amis, une indicible mélancolie l’en détournait bien vite. En même temps, par une inconsciente transformation, il devint chaque jour plus accessible à des sentimens tout nouveaux pour lui. Son âme, toujours ardente et jeune, qui le poussait autrefois d’un essor si rapide vers l’action, apprit à concentrer toutes ses forces vers un but plus élevé; il se surprit plus d’une fois à découvrir autour de lui des amis qu’il n’avait pas su deviner et qui devinrent peu à peu les confidens intimes de sa souffrance : le golfe argenté sous le soleil du matin, et d’un bleu sombre à midi eut pour la première fois devant lui un sens muet et profond dont il se rendait compte. Il se plut à suivre des yeux la forme changeante d’un nuage, il grava dans sa mémoire les contours harmonieux des montagnes de Roumélie que les rayons du soir enveloppaient d’un voile rose, il s’attristait à voir un arbre dépouillé de ses feuilles et déjà brûlé.

Bientôt il fut visible pour tous que Spiridion n’était plus le même, et ses compagnons, qui lui croyaient plus de courage, disaient qu’il avait la nostalgie de l’étranger. Lui ne s’en défendait pas : il trouvait déjà naturel qu’on ne comprît pas sa pensée. L’amour avait élevé son esprit jusqu’à l’isoler. — Au reste, ils ont raison, se disait-il, et je n’aurais pas dû revenir. Quel charme trouverai-je à Lithara? pourquoi resterai-je? Le village à présent me semble désert; pourrai-je y vivre près de toi et sans toi?

Dionyiza seule ne se méprenait pas à cette douloureuse métamorphose. Les femmes ont un sens délicat, une instinctive pitié, qui cherche et saisit la cause des souffrances cachées. Elle pénétra seule et sans peine sa tristesse : du jour où son mariage avait été mis en question, elle l’avait appréhendée, et elle était beaucoup plus attentive qu’il ne paraissait à l’attitude de Spiridion depuis son retour.

Dès longtemps elle se savait aimée de lui, et, s’il n’avait jamais osé le lui dire, elle sentait qu’elle l’avait compris, qu’elle ne s’en était pas offensée et qu’il existait entre eux plus qu’une promesse, un engagement inexprimé. Elle épousa cependant Constantin, non qu’elle l’aimât, mais avec l’insouciance d’une jeune fille chaste qui ne voit dans le mariage qu’un brusque changement et le charme d’une indépendance et d’un pouvoir longtemps rêvés. En outre, chacun l’y engageait; ses parens lui représentaient les avantages d’une pareille union : elle serait riche, elle aurait les vignes les plus fertiles et le plus grand jardin de Lithara. — Spiridion, lui, était pauvre; mais elle avait le cœur trop entièrement jeune pour s’arrêter à cette seule idée; une impression d’une tout autre nature, qui l’avait toujours tenue en réserve et la troublait en même temps, la détacha de lui. Elle se sentait successivement attirée, puis décontenancée sous son regard; les paroles affectueuses mouraient sur ses lèvres, et jamais un instant de cet abandon tant rêvé n’avait uni leurs deux âmes. Il lui plaisait et lui déplaisait à la fois par un caractère que sa naissante pensée ne savait pas définir : il ne ressemblait pas aux autres jeunes gens. Sans doute il avait vu beaucoup de choses dans ses voyages, plus d’une aventure avait dû l’occuper et l’instruire; il avait peut-être connu, parmi les matelots vicieux et grossiers, de méchantes gens qui lui avaient appris la défiance : enfin son front ne présentait déjà plus cette sérénité de l’homme qui a toujours vécu au milieu des siens. Dionytza s’effrayait, sans la comprendre, de cette précoce maturité.

Elle n’entendit pas sans anxiété annoncer le retour de Spiridion. Bien qu’elle l’eût toujours vu d’une douceur extrême, timide même auprès d’elle, elle le savait également capable de furieuse violence, et elle avait peur; elle n’éprouva plus qu’une profonde compassion pour lui quand elle le vit si changé. Elle ne s’accoutumait pas à cette pensée que lui, si bon, si généreux, qu’elle aurait tant voulu voir heureux et consolé, souffrait par elle seule et qu’il souffrait sans se plaindre, et qu’elle ne pouvait rien pour l’apaiser.

Un soir, comme les deux familles de Spiridion et de Constantin s’étaient réunies au bord du golfe pour fêter un parent commun, ils se trouvèrent là tous les deux, et ils se parlèrent. Dionytza fut frappée du changement de sa voix, mais elle n’osa pas le lui dire; elle le quitta sans trouver une parole, sans même le regarder : en face de cet accablement, il ne lui venait qu’une pensée de miséricorde et de pure affection, qu’elle craignait d’exprimer, mais qu’elle aurait voulu pouvoir lui dire tout bas, comme la plus sainte des prières : Ne m’aime pas, je t’en conjure, ne m’aime pas ainsi.

On lui demanda de chanter un de ces vieux airs du pays pour lesquels sa voix douce et chaude semblait faite. Elle vint se placer devant ses auditeurs, tournant le dos à la mer dont les lames s’étalaient presque à ses pieds. C’était un chant grave et triste qu’elle avait choisi, un de ces chants psalmodiés dont nous ne saurions comprendre l’ineffable poésie et la beauté quand nous les entendons loin de ce golfe bleu, loin du ciel, loin des montagnes qui les ont inspirés.

Le silence s’était fait ; chacun écoutait sans se rendre compte du charme irrésistible qui l’envahissait aux accens de cette plaintive mélodie qui vibrait seule comme un dernier chant d’oiseau sous le ciel, dans la solitude du soir. Dionytza semblait plus belle aussi; elle était toute pâle en chantant, et ses longs yeux noirs alanguis et comme voilés sous l’émotion donnaient à son visage déjà si pur une douceur séraphique. — Spiridion s’affaiblissait à la contempler, et le peu qui lui restait de forces l’abandonna : un trouble que ne connaissent pas ces natures sauvages s’empara de tout son être ; il écoutait dans un douloureux ravissement, et quand, au milieu de sa chanson, les yeux de Dionytza vinrent à tomber sur ses yeux, elle frémit en y voyant rouler deux larmes.

Elle baissa la tête pour achever sans le voir; mais lorsque, le soleil couché, on reprit deux à deux le chemin du village, elle vint avec lui, et ils marchèrent ainsi, l’un près de l’autre, les derniers.

J’ai voulu te parler, Spiridion, dit-elle en s’arrêtant un instant; depuis que tu es de retour, je ne te vois presque jamais, et tu n’es plus le même, — et comme il détournait la tête, — oui, je sais, tu as du chagrin; oh! je t’en prie, ne l’afflige pas, tu me feras tant de peine ! Spiro, mon pauvre Spiro, écoute-moi; ne sommes-nous plus amis, comme autrefois? Ne sois pas triste alors... tiens, donne-moi la main... je t’aime bien, va, et je t’aimerai toujours, mais tu ne seras plus triste, n’est-ce pas?.. donne-moi ta main. — Et elle lui prit la main.

Spiridion avait pleuré, et pour la première fois les douces paroles de la jeune femme avaient fait éclater dans sa poitrine les sanglots longtemps comprimés. Il sentit sa main dans la sienne, en même temps qu’il entendait l’écho de ses dernières paroles : — Je t’aime bien, je t’aimerai toujours; — alors son visage changea brusquement, ses yeux brillèrent jusqu’à sécher ses larmes, il retint la main de Dionytza, puis, avec un frémissement de passion et de colère, la voix sourde, retrouvant en un moment toute son énergique volonté :

— Oui, tu m’aimeras; oui, tu m’aimeras bien, dit-il, car moi je t’aime, et il faut que tu le saches. Oui, tu m’aimeras, mais non pas comme ton frère, comme un ami ; tu m’aimeras comme ton amant, plus que tout au monde, je le sens, je le veux, tu seras à moi, à moi seul!

Alors la jeune femme eut peur et voulut fuir, mais, comme il la retenait : — Laisse-moi, reprit-elle, laisse-moi, Spiro, tu n’es pas raisonnable, laisse-moi, tu sais bien que je suis mariée.

Spiridion ne l’écoutait pas ; ramené tout à coup à cette passion furieuse que la timidité, puis la tristesse avaient étouffée, il avait tout dit à la fois, et il répétait sans rien entendre, avec un regard de feu, ces mots terribles : — Tu m’aimeras, tu seras à moi; — puis il laissa tomber sa main, et, sans ajouter un seul mot, il suivit des yeux Dionytza, qui s’éloignait en pleurant.

Ils ne se rencontrèrent plus; Spiridion n’allait même plus à l’église. Le mois de juillet arriva; on commença la récolte des raisins, et chacun hâtait son travail, dont un seul jour de pluie aurait pu perdre tout le fruit. Constantin allait et venait de Lithara à ses vignes, qui étaient les plus considérables du pays. Il y construisait une sorte de grange qui déjà lui servait d’abri contre le soleil de l’après-midi, et où il passait la nuit quand il restait là plusieurs jours afin de surveiller mieux les ergatès qu’il employait.

Dionytza, ne voyant plus Spiridion, s’était peu à peu rassurée; toujours riante, elle ne savait pas approfondir un danger, et elle expliquait tout à sa manière, comme une enfant qui ne croit pas à la portée d’une parole. Ces mots qui l’avaient terrifiée, elle les attribuait maintenant à un égarement involontaire. — Il était trop triste, pensait-elle, et j’ai eu tort d’aller à lui; pauvre Spiro, c’est un instant de folie, il le regrette aujourd’hui, il se cache, car il n’aurait pas voulu me faire de la peine.

Elle ne se trompait pas complètement : Spiridion ne regrettait pas ses paroles, mais il se reprochait les larmes qu’il avait fait couler. Cependant, de ce jour, il considéra qu’il avait décidé de son sort, il se persuada qu’il avait lu dans l’avenir, et, le cerveau sans cesse troublé par une exaltation toute mystique, il attendait. Certes, il ne faisait pas de projet, il ne cherchait aucun moyen, mais il avait la foi que donne le culte d’une idée fixe, et, si on lui eût dit que bientôt Dionytza brillante et radieuse viendrait à lui, il ne s’en lût pas étonné.

Et, pour se mieux pénétrer de cette croyance, il allait, promenant son rêve, et répétant en face du ciel et de la mer, ces éternels témoins devenus les confidens de son amour, les paroles qu’il avait dites à Dionytza. Quand le soleil couchant disparaissait à l’horizon, il le saluait en s’écriant : — Soleil, apporte-moi demain l’heureuse nouvelle et fais que je puisse dire : C’est aujourd’hui que Dionytza m’aimera. — Il personnifiait chaque montagne, chaque fleur, il voyait dans toutes les puissances inanimées de mystérieux protecteurs qu’il se plaisait à implorer.

Une nuit pourtant, comme il veillait, étendu, le visage tourné vers la mer, suivant d’un regard attentif les vagues qui jetaient une à une, sur la grève, leur écume phosphorescente, il se prit à penser que depuis deux jours Constantin était demeuré à sa vigne, et que Dionytza était seule ; il se dit tout bas ce qu’il disait tout le jour : — Dionytza, tu seras à moi. — Il répéta ces mots, étonné de les entendre, comme si pour la première fois il en comprenait tout le sens, et il sentit que son cœur battait à se briser, que sa tête était pleine de feu.

La nuit s’avançait silencieuse et sereine, et la lune traçait de grandes clartés entre les ombres des maisons. Autour de lui, des femmes, des hommes, ses frères, ses amis dormaient : il entendait par instans le bruit inégal d’une respiration qui s’élevait, des soupirs indistincts au milieu de l’accablement du premier sommeil. Chacun se reposait des lourds travaux de la journée, et le village était cette nuit-là plus paisible et plus endormi que jamais. Le cou tendu, le regard fixe, Spiridion écoutait. Puis lentement il détourna la tête, et ses yeux vinrent s’arrêter sur la maison de Dionytza.

Cette maison s’élevait au pied de la colline, entourée d’un vaste jardin qui l’isolait; du côté delà mer, une terrasse masquée par le bâtiment s’avançait. Cette terrasse, Spiridion ne pouvait l’apercevoir, mais c’était là que la jeune femme était étendue, et il la voyait aussi nettement dans sa pensée que s’il avait été près d’elle.

— Elle dort, pensait-il, seule, et rien ne trouble son sommeil d’enfant; elle est radieuse et paisible, elle ne rêve pas qu’elle a pour jamais pris ma vie.

Enfin l’idée lui vint qu’il pouvait la rejoindre, et que la terrasse n’était pas haute. Il répétait en frémissant les courtes paroles qu’il avait dites à Dionytza, et sa raison l’abandonnait. Le désir devint âpre, irrésistible; vainement il luttait, vainement il voulait rester: toutes les forces de sa volonté le poussaient maintenant au service de sa passion, elles en décuplaient la puissance; il céda.

Alors, sans bruit, en se traînant, il se glissa entre les dormeurs; il arriva à la terrasse, et là, s’arrêta.

Il était livide, glacé; le cœur lui manquait. Il attendit un peu, retenant son souffle, et il écouta. Rien, — le silence partout; il lui sembla qu’il n’avait jamais vu de nuit plus calme, et ce silence l’épouvantait : on eût dit que la nature anxieuse se taisait pour lui mieux permettre d’entendre les battemens de sa conscience. Il roula jusqu’au pied du mur un tronc d’arbre coupé qu’il dressa, puis rapidement, sans prendre garde, il escalada la plate-forme.

Dionytza était là : au-dessous de lui, couchée sur un double tapis, accotée contre le petit mur qui la garantissait du vent, comme dans une chambre, avec le ciel pour plafond. Elle dormait, dans sa tunique de toile blanche entr’ouverte au col, les bras à demi nus; une couverture rouge était étendue sur ses pieds.

Spiridion se sentait mourir en la regardant; il descendit près d’elle et se mit à genoux. Un sentiment de honte et de pitié s’empara de lui devant ce sommeil : jamais il ne l’avait vue si chaste et si belle ; il aurait voulu lui demander pardon et partir. Il lui parlait tout bas, comme à une enfant ; il se jurait de ne pas l’éveiller. Il écoutait sa respiration douce et tranquille qui soulevait à peine sa poitrine et qui s’exhalait, toujours égale, à travers ses lèvres entr’ouvertes; et il restait là, immobile, enchanté, dans un long ravissement.

Sa main renversée pendait blanche et fine sur la couverture, à son côté; il crut pouvoir la prendre dans sa main : la jeune femme s’éveilla.

Elle ne le reconnut pas d’abord; elle le regardait avec des yeux égarés. Tout à coup, elle arracha sa main de la sienne, avec une exclamation sourde : — Ah..., Spiro..., murmura-t-elle effarée, — et elle porta ses deux mains à son front pour ne pas le voir. Puis elle se dressa, et comme elle allait pousser un grand cri : — Oh ! ne dis rien, n’appelle pas, je serais perdu, dit tout bas Spiridion à genoux, — ne dis rien, Dionytza... je te jure, je ne te ferai pas de mal. — Et il reprit d’une voix brisée : — Oh! pardon, pardonne-moi, je suis malheureux; j’ai voulu seulement te parler, je ne pouvais pas rester là-bas. Laisse-moi seulement te voir dormir.

Dionytza le regardait : il sanglotait, il faisait peine à voir. Elle lui dit simplement : — Non, laisse-moi, va-t’en, Spiro,... tu as tort, laisse-moi.

Alors il lui rappela les heures passées, son amour ; il lui raconta ses craintes, ses incertitudes; — comment ne l’avait-elle pas compris, comment ne l’avait-elle pas attendu?

Cette pensée lui rendit toute sa fureur : — Tiens, Dionytza, il faut que tu me cèdes, l’heure est venue, et je te l’ai dit. — Elle tremblait, haletante; avec un frisson convulsif, il prit son large kandjar et le lui montra. — Oui, reprit-il, il faut que tu me cèdes, il faut que tu sois à moi.

Alors Dionytza pleura : — Oh! Spiro, c’est mal ce que tu fais, c’est lâche; tu sais bien que je suis mariée et que je ne puis être à toi ; oh ! c’est mal, tu es lâche, — et elle se détourna, la tête dans ses mains, s’appuyant sur la plate-forme de la terrasse.

Il la regardait, stupide, hébété : il voyait ses cheveux, son col, son dos, secoués par de longs sanglots, et il ne comprenait plus. Il vit seulement que c’en était fait, qu’il était lâche et qu’il venait de la perdre pour jamais : non, elle ne serait jamais à lui, mais à l’autre, à l’autre, — et il serrait dans sa main le manche de son couteau, la regardant toujours, anéanti. — Alors, éperdu à cette pensée, il approcha les lèvres de sa nuque, au-dessous de ses cheveux tordus et l’embrassa furieux, et comme elle se retournait pour se débattre et tendait vers lui ses deux bras, il leva son kandjar et, d’un seul coup, plongea la lourde lame dans sa poitrine nue.

Un cri rauque, affreux, s’arrêta dans la gorge de Dionytza : elle tomba en avant, dans ses bras.

Le lendemain on le trouva près de la morte, le visage collé contre la blessure, dans le sang. Il ne dit pas une parole et se laissa prendre. On dut instruire son procès à la ville, et, vers les premiers jours de l’automne, le petit port de Lithara reçut la frégate qui ramenait la guillotine et le condamné. L’instrument du supplice fut dressé sur la grève ; Spiridion vint y porter sa tête, à cette même place où Dionytza avait chanté.


PAUL D’ESTOURNELLES DE CONSTANT.