Diloy le chemineau/4

Librairie Hachette et Cie (p. 37-47).

Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895 (page 45 crop).jpg


IV

Le Chemineau s’explique


Trois jours après on alla en promenade du côté de Castelsot ; Mme d’Orvillet n’y avait pas été le jour de la visite de Germain ; à moitié chemin on rencontra M. et Mme de Castelsot avec leurs enfants.


Le baron.

Bien heureux de vous rencontrer, chère comtesse ; nous allions chez vous.


La baronne.

Et vous veniez sans doute chez nous : j’espère que vous voudrez bien entrer à Castelsot pour vous reposer et prendre quelques rafraîchissements. »

Mme d’Orvillet hésitait à accepter l’invitation, lorsque Laurent s’écria :

« C’est ça ; j’ai une faim et une soif terribles ; nous goûterons au château ; les goûters sont si bons là-bas, bien meilleurs que chez nous. »

Mme de Castelsot, flattée de l’éloge et de la comparaison, insista auprès de Mme d’Orvillet, qui fut obligée d’accepter.

Aussitôt après l’arrivée, on servit aux enfants un goûter magnifique ; les parents restèrent assis devant le château. Après quelques instants de conversation, ils virent un homme qui s’approchait avec embarras, tenant son chapeau à la main. Il salua.

« Pardon, excuse, messieurs, mesdames.


Le baron.

Que voulez-vous, mon cher ?


L’homme.

Je viens faire des excuses à monsieur le baron pour… pour… l’inconvenance dont je me suis rendu coupable l’autre jour.


Le baron.

Comment ? Quelle inconvenance, mon cher ? Je ne vous ai jamais vu.


L’homme.

Ça, c’est la vérité, monsieur le baron ; mais tout de même je vous ai gravement offensé ; c’est que, voyez-vous, monsieur le baron, je n’avais pas tout à fait ma tête ; j’avais bu un coup de fil en quatre, et…, et… je ne savais trop ce que je faisais quand j’ai corrigé votre petite demoiselle.


Le baron, indigné.

Corrigé ma fille ? Quand donc ? Comment auriez-vous osé… ? C’est impossible. Vous ne savez ce que vous dites, mon cher.


Le chemineau, très humblement.

Pardon, excuse, monsieur le baron ; si votre petite demoiselle n’a pas porté plainte, c’est une grande bonté de sa part. Je suis un bonhomme, très affectionné aux enfants, mais, comme j’ai dit, j’avais du fil en quatre dans la tête, et, quand la jeune demoiselle m’a débité un tas d’injures et m’a craché en plein visage, j’ai dit : " C’est un enfant mal éduqué, ça : il faut la corriger. " Et j’ai fait comme j’aurais fait pour ma propre fille, je vous le jure, monsieur le baron, sans aucune méchanceté ; j’ai pris une baguette de la main droite, l’enfant de la main gauche, et je l’ai corrigée comme je l’aurais fait de ma fille, monsieur le baron, croyez-le bien… Ça m’est resté dans la tête. Quand j’ai eu repris mon bon sens, j’ai compris que j’étais un animal, que j’avais fait une grosse sottise. Je me suis informé du château ; on m’a indiqué le vôtre, monsieur le baron, et que c’était sans doute votre demoiselle que j’avais corrigée. Et je suis venu le plus tôt que j’ai pu pour vous faire mes excuses, ainsi qu’à Mme la baronne. Voilà l’histoire en toute vérité, monsieur le baron. »

Le baron et la baronne étaient atterrés ; Mme d’Orvillet était fort embarrassée de se trouver témoin d’une pareille découverte. Les enfants, qui avaient tout entendu, étaient non moins étonnés. Félicie était au supplice ; Cunégonde était furieuse ; Clodoald était profondément humilié ; Laurent et Anne étaient effrayés.

Personne ne parlait. Le chemineau allait se retirer, fort content de n’avoir reçu aucun reproche pour son inconvenance, comme il l’appelait, lorsque M. de Castelsot, rouge de colère, se leva, et montrant le poing au chemineau :

« Misérable, canaille, lui dit-il, tu mens ; tu n’as pas touché à ma fille ; tu n’aurais jamais osé. Un gueux comme toi porter la main sur la fille du baron de Castelsot ! C’est impossible.


Le chemineau.

Pardon, monsieur le baron, c’est possible, puisque je l’ai fait. J’ai eu tort, je ne dis pas non, mais j’en ai fait l’aveu à monsieur le baron ; j’avais bu un coup, et tout le monde sait que lorsqu’un homme a bu, il ne faut pas lui en vouloir comme s’il avait tout son bon sens. Je ne suis pas un misérable ni une canaille ; je suis un bonhomme, affectionné aux enfants, et si monsieur veut bien me laisser voir la petite demoiselle, je lui renouvellerai mes excuses en toute humilité.


Le baron.

Mauvais drôle ! Oui, je ferai venir ma fille pour te confondre, pour prouver que tu es un gredin, un vaurien, un coquin, un menteur !… Cunégonde, cria-t-il en s’approchant de la fenêtre de la salle à manger, viens vite ; j’ai besoin de toi. »

Cunégonde accourut à l’appel de son père,


« Pardon, monsieur le baron. »

le visage enflammé de colère, le regard courroucé.


Cunégonde.

J’ai tout entendu, mon père : cet homme est un menteur effronté ; je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé et, s’il avait osé me toucher, je l’aurais fait saisir par la gendarmerie et nous l’aurions fait condamner aux galères. »

Le chemineau l’avait examinée avec la plus grande surprise, et il avait en effet reconnu que Cunégonde n’était pas la petite fille qu’il avait rencontrée et corrigée.


Le chemineau.

Bien des pardons, mam’selle. En effet, vous avez raison, malgré que je n’aie pas tort. Ce n’est pas vous que j’ai rencontrée et corrigée. On m’a trompé ; je suis bonhomme et j’en conviens. Retirez donc vos injures, monsieur et mademoiselle, comme je retire mes excuses. Bien le bonsoir la compagnie. Je n’y ai pas eu d’agrément, quoique j’aie fait pour le mieux. Je ne vous ai pas donné d’agrément non plus, faut être juste. Ça se comprend ; un bonhomme de chemineau qui corrige une demoiselle, les gendarmes n’ont rien à y voir, et on ne condamne pas aux galères un homme qui a commis une inconvenance. Mais c’est tout de même drôle. »

Et, tournant le dos, il se retira précipitamment pour éviter une nouvelle fureur de M. le baron et de Mlle la baronne.

Le baron resta fort ému ; la baronne, droite et silencieuse, retenait sa colère à cause de la présence de Mme d’Orvillet, qui ne savait trop si elle devait parler ou garder le silence. Elle essaya enfin quelques paroles consolantes pour remettre le calme dans les esprits.

« L’excuse de cet homme, dit-elle, est dans son ivresse ; il s’est figuré avoir commis la faute dont il est venu s’accuser ; et, au total, il m’a l’air d’un bon homme. Il a cru bien faire en faisant cet acte d’humilité.


Le baron, colère.

C’est un gredin, et, s’il ose jamais se présenter chez moi, je ferai lâcher mes trente chiens sur lui.


Madame d’Orvillet.

Vos trente chiens mettraient le pauvre homme en pièces, et vous vous feriez une mauvaise affaire.


Le baron, avec surprise.

Avec qui donc une affaire ?


Madame d’Orvillet, sèchement.

Avec le procureur impérial.


Le baron, avec dédain.

Pour un manant de cette espèce ?


Madame d’Orvillet, sévèrement.

Ce manant est un homme, monsieur, un homme comme vous.


Le baron.

Comme moi ? Ah ! ah ! ah ! comme moi ?


Madame d’Orvillet, de même.

Oui, monsieur, comme vous, avec la différence que vous êtes riche, qu’il est pauvre ; que vous êtes fier de la position que vous a donnée le bon Dieu ; qu’il est humble et modeste ; qu’il vient vous faire des excuses parce qu’il croit vous avoir manqué ; qu’il reçoit vos injures sans vous les rendre, et que…


Le baron, indigné.

J’aurais bien voulu voir qu’il eût osé me répondre sur le même ton !


Madame d’Orvillet.

Qu’auriez-vous fait ?


Le baron, hésitant et se calmant.

Je l’aurais… je l’aurais… Ma foi, je ne l’aurais pas touché, parce qu’il est quatre fois fort comme moi, mais j’aurais appelé mes gens pour lui donner une raclée.


Madame d’Orvillet.

Que vous auriez chèrement payée, car là encore vous vous faisiez une mauvaise affaire.


Le baron.

Allons, allons, comtesse, vous voyez des affaires partout.


Madame d’Orvillet.

Je les vois là où elles sont, monsieur. En France, la loi protège tout le monde ; il n’est pas permis de maltraiter un homme sans en être puni par la loi. »

Cunégonde était rentrée dans la salle à manger.


Cunégonde.

Je savais bien que ce paysan mentait ; il a été obligé d’avouer son mensonge. C’est un coquin que cet homme.


Laurent.

Pourquoi coquin ? Il n’y a rien de coquin dans ce qu’il a dit.


Cunégonde.

Comment, un misérable qui ose inventer une chose aussi abominable ?


Laurent.

Le pauvre homme était ivre, il l’a dit lui-même ; il a rêvé, et en se réveillant il a cru que le rêve était vrai. Voilà tout.


Clodoald.

Mais aujourd’hui il n’est pas ivre ; pourquoi est-il venu raconter ce tas de mensonges ?


Laurent.

Parce que c’est un brave homme ; il se repentait d’avoir battu votre sœur, et il a cru bien faire de venir en demander pardon.


Anne.

C’est très bien ce qu’il a fait.


Clodoald.

Vous trouvez, mademoiselle ? C’est bien désagréable pour nous.


Anne.

Pourquoi désagréable ?


Clodoald.

Parce qu’il va répéter partout qu’il a battu ma sœur, et qu’un baron de Castelsot ne peut supporter une pareille injure.


Laurent.

Et que ferez-vous, alors ?


Clodoald, avec dignité.

Je ne ferai rien, monsieur.


Laurent, riant.

Alors ce n’est pas la peine de tant crier.

Clodoald et Cunégonde jetèrent sur Laurent et sur Anne un regard de mépris et se retournèrent vers Félicie.


Clodoald.

Vous, mademoiselle, qui n’avez rien dit encore, vous pensez comme nous, j’en suis bien sûr.

— Tout à fait, monsieur Clodoald », répondit Félicie, qui avait fini par se remettre de l’émotion que lui avait causée cette scène.

C’est ainsi que se termina l’aventure du chemineau, dont personne ne dit mot tant qu’on fut chez les Castelsot.

Mais, pendant la promenade du retour, Laurent et Anne en parlèrent beaucoup.


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