Diloy le chemineau/19

Librairie Hachette et Cie (p. 215-227).



XIX

Beau projet détruit par Félicie



Le général

Voyons, mon brave garçon, assois-toi et dis-moi quelle est la place qu’on t’a offerte ?


Diloy

C’est chez un fabricant de chaussons, monsieur le comte ; on m’offre le logement, le chauffage et deux francs cinquante par journée de travail.


Le général

De combien d’heures la journée ?


Diloy

Douze heures, monsieur le comte.


Le général

C’est deux de trop. As-tu les dimanches et

fêtes ?

Diloy

Ce n’est pas de droit. On peut exiger que je travaille dans les temps pressés.


Le général

Et c’est toujours temps pressé pour MM. les fabricants. Et les enfants, les occupe-t-on ?


Diloy

Quand ils ont dix ans, monsieur le comte, on leur donne de l’ouvrage à cinquante centimes par jour.


Le général

Le travail est-il fatigant, difficile ?


Diloy

Sauf qu’on est assis tout le temps du travail, ce n’est pas trop dur.


Le général

Et les enfants, travaillent-ils dehors ?


Diloy

Non, monsieur le comte, à l’atelier ; ils ne sortent pas.


Le général

Et ont-ils leur dimanche ? Peuvent-ils aller au catéchisme, à l’école, dans la semaine ?


Diloy

Pas quand on a besoin d’eux.


Le général

Et on aura toujours besoin d’eux. Écoute, Diloy, plutôt que d’entrer là-dedans et y fourrer tes enfants, reste chemineau et travaille à la terre. Tu perdras tes enfants ; ils n’auront aucune religion, aucune instruction ; ils seront chétifs et malingres. Toi-même tu y perdras ta religion, que tu ne pourras guère pratiquer.


Diloy

J’ai déjà pensé à cela, monsieur le comte : c’est pourquoi j’ai voulu vous en parler avant d’accepter. Pour moi, le bon Dieu me donnerait la force ; mais les enfants ! ces pauvres enfants dont je réponds ; j’ai leur âme à garder, et dans ces maisons de fabrique on rencontre tant de mauvais sujets, que ça fait peur.


Le général

Surtout quand le chef est un homme sans foi ni loi. Je connais ce chef de fabrique, M. Bafont. C’est un gueux qui ne croit à rien, qui ne songe qu’à gagner de l’argent. Il se moque de l’ouvrier et de sa mortalité ; lui-même mène une conduite pitoyable, et je te conseille de refuser ses offres.


Diloy

C’est ce que je ferai, monsieur le comte. Ce conseil me va et je le suivrai. »

Diloy se leva pour partir.


Le général

Attends donc, mon brave garçon. Tu es bien pressé ; nous avons aussi quelque chose à te proposer. C’est ma sœur qui va t’en parler.


Madame d’Orvillet
Vous nous avez dit hier, mon ami, que vous connaissiez l’état de jardinier. J’en cherche un ; le mien est trop vieux pour continuer son travail ; croyez-vous pouvoir le remplacer ?

Diloy

Je serais bien, bien heureux, ma bonne chère dame, de me trouver à votre service ; et quant à savoir l’état de jardinier, légumes, fruits, fleurs, arbres, j’en réponds ; mais… je craindrais. »

Diloy baissa la tête et ne continua pas.


Le général

Quoi, mon garçon, que craindrais-tu ?


Diloy

J’aurais peur que Mlle Félicie…


Le général

Félicie ? Je réponds d’elle à présent. Depuis deux jours elle est tout autre.


Diloy, tristement

Elle ne m’a pas encore pardonné, monsieur le comte. Si monsieur le comte l’avait vue et entendue quand, d’après les ordres de monsieur le comte, je suis venu près d’elle, à l’étang, il verrait bien que la pauvre petite a beau faire effort, elle a toujours sur le cœur mon inconvenance du mois dernier.


Le général

Je ne savais pas cela. Mais tu as bien vu comme elle s’est jetée dans tes bras, comme elle t’a embrassé quand tu l’as tirée de l’eau, et cela, c’est bien de son propre mouvement : personne ne le lui a seriné.


Diloy
Je sais bien, monsieur le comte, et j’en suis bien heureux et reconnaissant. Mais je crains la réflexion pour elle. Qu’est-ce que je suis ? Un
Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu
pauvre paysan, comme elle dit, une brute qui l’a fortement offensée, qui l’a battue. Elle ne l’oubliera pas, allez.

Le général

Elle l’a oublié ; tout cela est resté au fond de l’eau. Tu n’es plus pour elle que son sauveur, celui de sa mère, de son frère, de sa sœur et le mien. Que veux-tu de plus ? Ce sont de brillants états de service, va ; et c’est pourquoi nous voulons, ma sœur et moi, te garder avec nous, chez nous, jusqu’à la fin de tes jours et de ceux de tes enfants.


Madame d’Orvillet

Écoutez, mon ami, revenez nous voir demain pour terminer ; vous verrez que Félicie vous a bien sincèrement pardonné et qu’elle vous verra avec plaisir entrer chez nous.


Diloy

Que le bon Dieu vous entende et m’exauce, ma bonne chère dame ! Ce serait le bonheur de toute ma vie et l’avenir assuré de ma brave femme et de nos chers enfants. Il faut donc que je revienne demain ?


Madame d’Orvillet

Oui, certainement, demain à midi ; vous déjeunerez au château, je vous ferai voir vos futurs logements, et nous prendrons nos derniers arrangements. »

Diloy, convaincu enfin par les paroles si positives de Mme d’Orvillet, laissa éclater sa joie autant que le lui permettait son respect pour ses futurs maîtres. Peu s’en fallut qu’il ne se jetât au cou de M. d’Alban et qu’il ne baisât les mains de Mme d’Orvillet. Il sortit pourtant d’un pas modéré ; mais, quand il fut hors du château, M. d’Alban et sa sœur, qui se trouvaient près de la fenêtre, le virent bondir et courir comme un cerf pour arriver plus tôt près de sa femme et lui faire part de ses espérances. Il n’osait encore lui dire que c’était une affaire conclue, mais il le croyait et il en était comme fou de joie.

« J’irai brûler un cierge à Notre-Dame de Bonne-Espérance, dit-il à sa femme, et demain, avant d’aller conclure, j’irai faire une petite prière à l’église.


La femme

Et au bon saint Gilles et à la bonne sainte Suzanne.


Diloy

Et je demanderai à M. le curé un Évangile qu’il dira sur ta tête. »

Pendant que M. d’Alban et Mme d’Orvillet payaient leur dette de reconnaissance en assurant l’avenir et le bonheur du brave Diloy, les enfants causaient tous de l’aventure de Félicie.


Laurent

Je voudrais bien que maman gardât chez nous ce bon Diloy ; il serait si content.


Félicie, vivement

Je ne crois pas qu’il en ait envie ; il aimera bien mieux qu’on lui donne de l’argent.


Laurent
Et toi, Gertrude, qu’est-ce que tu crois ?

Gertrude

Je ne sais pas du tout ce que je dois croire, puisque je ne connais pas Diloy.


Laurent

Ne trouves-tu pas qu’il a l’air très bon et qu’il nous aime beaucoup ?


Gertrude

Je trouve, en effet, qu’il a l’air de vous être très dévoué et très attaché ; ce qu’il a fait le prouve bien, du reste.


Laurent

Tu vois, Félicie ?


Félicie

Cela ne prouve pas qu’il ait envie de rester chez nous. Je crois qu’il trouve plus agréable de rester chemineau.


Laurent

Nous verrons cela. Je le lui demanderai.


Félicie

Je te prie, Laurent, de ne pas lui en parler.


Laurent

Pourquoi ça ? Nous saurons alors ce qu’il aime mieux.


Félicie

Cela engagerait maman à le prendre ; avec cela que mon oncle l’aime beaucoup.


Laurent

Et toi, tu ne l’aimes pas. Ce pauvre homme ! il t’a sauvée deux fois !


Anne

Pourquoi ne l’aimes-tu pas ? Il est si bon ! Et pourquoi l’as-tu embrassé, si tu ne l’aimes pas ?


Félicie, rougissant

Je l’ai fait sans y penser, parce que j’avais eu très peur. C’est une bêtise que j’ai faite.


Gertrude

Oh non ! ma bonne Félicie, ce n’est pas une bêtise ; c’est un bon mouvement de ton cœur et tu as très bien fait de t’y laisser aller.


Félicie

Tu ne trouves pas ridicule que j’aie embrassé un pauvre chemineau ?


Gertrude

Bien au contraire ; tu lui dois trop pour ne pas le traiter avec amitié, et j’ai vu que tout le monde t’approuvait.


Félicie

Tu crois qu’on ne se moquera pas de moi ?


Gertrude

Se moquer de toi ? Dans un pareil moment ? Personne ne peut avoir un assez mauvais cœur pour rire d’une action belle et touchante. »

Félicie commençait à être ébranlée ; elle avait confiance en Gertrude et elle éprouvait même de l’amitié pour cette aimable cousine. Elles continuèrent leur conversation, qui fut interrompue par M. d’Alban.


Le général

Ma petite Félicie, ta maman te demande ; elle t’attend dans ma chambre.


Félicie
Viens-tu, Gertrude ?

Gertrude

Ma tante a peut-être quelque chose de particulier à te dire ; je craindrais de vous gêner.


Le général

Rien que tu ne puisses entendre, ma bonne fille. Je crois même qu’elle sera bien aise que tu viennes avec Félicie.


Gertrude

Dans ce cas, je serais très contente de faire une visite à ma tante et à vous, mon bon oncle », ajouta-t-elle en l’embrassant.

Ils trouvèrent Mme d’Orvillet seule, Mme de Saintluc était encore dans sa chambre.


Madame d’Orvillet

Ah ! te voilà avec Félicie, ma bonne Gertrude ; je suis bien aise que tu assistes à notre conseil, car nous allons traiter une question très importante. Viens m’embrasser, ma petite Félicie. Je suis bien contente de toi ; tu as montré du cœur, et je ne doute pas que tu ne sois contente de l’idée dont je veux te parler.


Félicie, riant

À moi, maman, vous allez me demander conseil ?


Madame d’Orvillet, souriant

Certainement, et je me soumettrai à ta décision. Mon idée dépend donc de toi. Tu sais les services énormes que nous a rendus Diloy ; l’aversion que tu avais pour lui a disparu entièrement, je pense, devant son dévouement et l’affection qu’il paraît avoir pour toi. Tu souris et tu doutes ; mais tu aurais tort de ne pas y croire. Aujourd’hui encore, il t’en a donné une bonne preuve. Ton oncle et moi, nous voulons lui en témoigner notre reconnaissance et nous avons pensé à le garder ici comme jardinier : seulement, comme je ne veux pas t’imposer une chose qui pourrait t’être pénible (tu sais pourquoi), je veux que tu me dises franchement si ce projet te plaît ou te déplaît. »

Félicie garda le silence et resta immobile et les yeux baissés.


Madame d’Orvillet

Eh bien ! mon enfant, quelle est ton impression ?


Félicie

Je ne sais pas, maman, je ne peux pas dire.


Madame d’Orvillet

Comment ! Tu ne sais pas s’il te serait agréable ou désagréable de voir Diloy établi chez nous comme jardinier ?


Félicie, hésitant et très bas

Si, maman, je sais que cela me serait très désagréable.


Madame d’Orvillet

Je n’entends pas bien ; tu dis agréable, n’est-ce pas ?


Félicie

Non, maman, très désagréable.


Madame d’Orvillet, tristement

Alors, ma pauvre fille, la question est décidée. Je le regrette pour toi, qui te montres ingrate, et pour lui, qui eût été si heureux ; mais je ne t’en veux pas ; ton cœur n’est pas encore ce que j’espérais ; cela viendra, je pense. En attendant, nous allons chercher une autre position pour Diloy. Va, mon enfant, va t’amuser avec ta cousine. »

Félicie sortit avec Gertrude.