Diloy le chemineau/16

Librairie Hachette et Cie (p. 179-190).



XVI

Arrivée de Gertrude


Félicie n’était pas très contente de l’arrivée de Gertrude, dont la simplicité, la bonté, la douceur contrastaient avec sa hauteur et ses habitudes impérieuses. Laurent et Anne étaient très heureux de revoir leurs cousines, Juliette surtout, qui n’avait que huit ans et qui serait leur compagne de jeux.

Longtemps avant l’heure de l’arrivée, les enfants étaient dans l’agitation de l’attente. Laurent demanda à sa bonne s’il y avait des joujoux dans la chambre de Juliette.


La bonne
Non, mon cher petit ; il n’y a rien du tout : vous lui prêterez les vôtres quand elle viendra jouer avec vous.

Laurent

Mais dans sa chambre elle s’ennuiera.


La bonne

Vous verrez cela avec elle, quand elle sera arrivée.


Laurent

Je voudrais bien lui en donner un peu d’avance. Voyons, Anne, qu’est-ce que nous porterons chez Juliette ?


Anne

Demandons à maman la belle poupée de cire et le beau trousseau que m’a donnés mon oncle quand il est arrivé.


Laurent

C’est ça ! Et moi, je vais lui donner… Quoi donc ? Mon grand cheval ?…


La bonne

Ce n’est pas un joujou de fille.


Laurent

C’est vrai !… Et mon théâtre avec des personnages ?


Anne

Ce serait très bien ; elle jouera des comédies.


Laurent

Et toi, Félicie, qu’est-ce que tu leur donneras ?


Félicie

Je ne leur donnerai rien du tout. Gertrude est trop grande et Juliette est trop petite.


Laurent
Si tu mettais chez Gertrude des livres ? Par exemple les huit volumes de La Semaine des enfants ?

Félicie

Non ; c’est trop beau ; elle les abîmerait.


Laurent

Oh ! pauvre Gertrude ! elle n’aura donc rien ?


Félicie

Elle n’a besoin de rien ; elle apportera avec elle ce qu’il lui faut.


Laurent

Tu es avare. Ce n’est pas gentil ça.


Félicie

Je ne suis pas avare, mais je ne veux pas qu’on me salisse mes beaux livres.


Laurent

Je te dis qu’elle les soignera très bien.


Félicie

Et moi je te dis que je ne veux pas les donner ; donne tes affaires si tu veux : moi je garde les miennes.


Anne

Alors, puisque tu es si méchante, je vais lui donner Jean Bourreau et les Défauts horribles.


Félicie

Ce sera joliment bête ! Gertrude qui a quatorze ans et qui fait la grande dame !


Anne

Non ; elle ne fait pas la grande dame ; elle est très bonne, bien meilleure que toi.


Félicie

Tu cherches toujours à me dire des choses désagréables.


Anne

Et toi donc ? Tu en dis à tout le monde.


Félicie

Ce n’est pas vrai.


Anne

Si, c’est vrai. Le pauvre chemineau, tu as été très méchante pour lui.


Félicie

Je te prie de ne plus me parler de ce chemineau, cela m’ennuie.


Laurent

Tiens ! hier tu lui as donné la main.


Félicie, embarrassée

Ce n’était pas pour lui, c’était pour faire plaisir à mon oncle.


Laurent

Pas du tout, pas du tout ; c’est parce que tu as été bonne une minute, et parce que tu t’es rappelé qu’il t’a sauvée de l’ours. Et à présent voilà que tu l’oublies de nouveau et que tu redeviens méchante.


Félicie

Dieu ! que ces enfants sont insupportables !


La bonne

Voyons, mes enfants. Laissez votre sœur tranquille ; elle a eu un bon mouvement, j’espère qu’elle en aura d’autres encore, mais il ne faut pas la taquiner là-dessus. Et puis, il ne faut pas l’obliger à donner ses livres à Gertrude parce que vous donnez vos joujoux à Juliette. Quand vos cousines seront ici, je suis bien sûre que Félicie ne refusera pas de prêter ses livres à Gertrude, mais il ne faut pas l’y obliger d’avance.


Félicie

Certainement que je veux bien les prêter, mais plus tard.


La bonne

Alors c’est très bien ; et que chacun reste maître de ses affaires. »

Laurent et Anne portèrent chez Juliette (qui devait avoir la même chambre que sa sœur) le théâtre et la poupée qui étaient chez leur maman. Ils avaient à peine fini leurs arrangements, qu’on entendit le roulement de la voiture qui arrivait. Ils se précipitèrent tous vers le perron et s’y trouvèrent au moment où l’on ouvrait la portière.

Mme d’Orvillet et le général les aidèrent à descendre de voiture ; Gertrude et Juliette furent embrassées dix et vingt fois.


Laurent

Comme tu es grandie, Juliette !


Juliette

Et toi donc ! je ne t’aurais pas reconnu. Anne est aussi très grandie.


Félicie

Gertrude a la tête de plus que moi.


Gertrude

Tu me rattraperas bientôt. D’ailleurs j’ai presque trois ans de plus que toi.


Félicie
Oui, tu n’es plus une petite fille : tu es une demoiselle.

Gertrude

Une demoiselle qui est aussi petite fille que toi et que Laurent pour le jeu et les courses dans les champs.


Laurent

Ah ! tu joues encore ?


Gertrude

Comment, si je joue ? Demande à Juliette : c’est moi qui suis à la tête de tous les jeux et des dînettes du voisinage.


Anne

Et Félicie qui ne veut plus jouer avec nous, parce que nous sommes trop petits et trop bêtes pour elle. »

Félicie devint rouge et embarrassée ; Gertrude rougit aussi pour elle et s’écria :

« Tu verras que Félicie apprendra à jouer et à courir tout comme nous. Je lui montrerai différents jeux très amusants.


Le général, embrassant Gertrude

Je vois que tu es toujours la bonne, l’excellente Gertrude d’il y a trois ans, lorsque je t’ai quittée.


Gertrude

On m’a fait cette réputation, que je ne mérite guère, mon oncle ; on est trop bon pour moi ; mais je fais tous mes efforts pour arriver un jour à la mériter. »

On alla au salon ; après quelques instants de conversation et après avoir admiré les fleurs qui ornaient les vases et les corbeilles, Mme de Saintluc demanda à monter dans sa chambre pour se débarrasser de son chapeau et de son mantelet.

Gertrude et Juliette la suivirent, accompagnées par les enfants. Laurent et Anne s’empressèrent de faire voir à Juliette la poupée et son trousseau, le théâtre, etc.

« Et toi, pauvre Gertrude, dit Anne, tu n’as rien. Je t’ai seulement donné Jean Bourreau et les Défauts horribles ; c’est très amusant, mais je n’ai plus rien.


Gertrude, l’embrassant

Merci, ma bonne petite Anne ; tu es bien gentille. Cela m’amusera beaucoup.

– Veux-tu que je te l’explique tout de suite ? dit Anne, enchantée de la reconnaissance de Gertrude.


Gertrude, souriant

Merci, chère petite ; pas à présent, parce que je vais me lisser les cheveux, me laver les mains, et qu’ensuite on va déjeuner. Mais plus tard ; tu m’aideras à comprendre les images.


Anne

Oui, oui, je t’aiderai beaucoup, parce que je les connais très bien. »

Laurent et Anne emmenèrent Juliette dans leur chambre pour voir Valérie et les joujoux. Gertrude et Félicie restèrent seules. Félicie était un peu gênée au commencement.


Félicie

Es-tu fatiguée, Gertrude ?


Gertrude
Fatiguée ? pas du tout ; nous sommes parties à huit heures et nous sommes arrivées à onze. Le voyage n’est pas long.

Félicie

Et à quelle heure t’es-tu levée ?


Gertrude

À six heures, comme d’habitude. J’ai été à la messe de sept heures, comme toujours ; j’ai déjeuné et nous sommes parties.


Félicie

Avec qui vas-tu à la messe ?


Gertrude

Avec ma tante de Saintluc quand maman ne peut m’y mener. Pauvre maman ! la voilà bien loin de moi. Pourvu que je ne lui manque pas trop ! Elle est si bonne ; elle m’aime tant ! »

Les yeux de Gertrude se remplirent de larmes ; elle voulut sourire à Félicie pour ne pas l’attrister, mais, au lieu de sourire, ce furent des larmes qui coulèrent, et elle pleura.

Félicie la regardait avec surprise.

« Tu pleures pour un mois de séparation ? lui dit-elle.


Gertrude

Je n’ai jamais quitté maman, et je l’aime tant ! »

Félicie ne disait rien. Gertrude essuya ses yeux et chercha à reprendre sa gaieté.


Gertrude

Tu as raison ; c’est bête ! Tu vois comme je suis enfant ; entre nous deux, c’est toi qui es la plus raisonnable. »

Félicie, flattée, l’embrassa. La cloche du déjeuner sonna.
Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu

Félicie

Tu n’as plus qu’un quart d’heure pour t’arranger.


Gertrude

Vite, vite, de l’eau, du savon. »

Elle ouvrit son sac de toilette, en retira ce qu’il lui fallait, lava ses yeux, se lissa les cheveux, remit son filet, se lava les mains après avoir secoué la poussière de sa robe, et fut prête à descendre, gaie et souriante.

Elles retrouvèrent au salon toute la société. Le général la prit par la main et l’emmena dans une embrasure de fenêtre.

« Ma petite Gertrude, tu as pleuré ? Est-ce que Félicie… ?


Gertrude, vivement

Non, non, mon oncle, c’est que j’ai pensé à pauvre maman, et alors…


Le général

Et alors ton cœur s’est fondu, et tu vas recommencer si je continue bêtement à t’interroger. »

Le général l’embrassa encore.

« Sais-tu que tu pourras faire beaucoup de bien à notre pauvre Félicie ?


Gertrude

Comment cela, mon oncle ?


Le général

Par ton exemple et tes conseils. Je te parlerai de cela plus tard, quand nous serons seuls.


Gertrude

Est-ce qu’elle a toujours un peu… de fierté ?


Le général

Plus que jamais, mon enfant.


Gertrude

Ce ne sera rien, mon oncle ; cela passera, vous verrez…


Le général

Cela passera, peut-être, toi aidant. »

On annonça le déjeuner.

« Tant mieux, dit le général en offrant le bras à Mme de Saintluc ; je meurs de faim.


Madame de Saintluc

C’est nous qui vous faisons déjeuner trop tard.


Le général

Pas du tout ; onze heures et demie est l’heure accoutumée, et c’est pour cela que j’ai si faim.


Madame de Saintluc, souriant

Ah oui ! l’exactitude militaire. »