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Différenciation et unification dans les langues

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Différenciation et unification dans les langues
Volume IX - Anno V (p. 402-419).

DIFFÉRENCIATION ET UNIFICATION

DANS LES LANGUES

On enseigne que le français et le bulgare, par exemple, sont des langues indo-européennes, le babylonien et l’arabe du Maroc des langues sémitiques, le souahéli et le douala des langues bantoues, le lapon et le magyar des langues finno-ougriennes, et ainsi de suite. On entend par là que, abstraction faite des différences que ces langues présentent maintenant entre elles, le français et le bulgare continuent une seule et même langue, dite langue indo-européenne ; et de même pour les autres cas. Cette formule a un sens précis si l’on considère les langues, abstraction faite des hommes qui les parlent et des lieux où on les parle. Entre le français moderne et l’indo-européen, il y a une tradition continue, et du moment le plus ancien au moment actuel, des groupes d’hommes se sont trouvés qui employaient, autant qu’il leur était possible, le même système phonique et le même système morphologique, la même prononciation et la même grammaire. Le point de vue auquel on se place pour faire une classification généalogique des langues est donc légitime, et l’on ne saurait contester la correction du procédé. Mais la transmission des systèmes considérés se fait de manières distinctes suivant les cas. Et, constamment, deux tendances antagonistes sont en jeu, l’une vers la différenciation, l’autre vers l’unification.

Par le fait qu’elle est employée, toute langue tend à se différencier de plusieurs manières.

Au moment où il apprend à parler, l’enfant ne reçoit pas le langage tout fait, on le sait ; il doit, à l’imitation des personnes qu’il a occasion d’observer, se créer un système d’articulations, un système grammatical et un vocabulaire parallèles à ceux de son entourage. Sauf le cas — du reste fréquent — des enfants anormaux, cette imitation réussit d’une façon sensiblement exacte ; mais elle ne saurait être parfaite. Entre le langage que s’est fixé l’enfant, une fois achevée la période de l’apprentissage de la langue, et celui des personnes qu’il a imitées, il y a des différences appréciables. On constate en fait que, pour une part, ces différences sont les mêmes chez les enfants nés vers le même temps, en une même localité, dans un même milieu social. Il n’y a pas lieu de chercher ici en quelle mesure les innovations communes à toute une génération résultent de l’état de la langue au moment où elles ont lieu, et en quelle mesure elles peuvent être dues à des tendances héréditaires existant dans une population. Il suffit de noter que, par le fait même qu’elles sont communes, ces innovations subsistent, qu’elles sont reproduites par les générations ultérieures et peuvent éventuellement servir de points de départ à d’autres innovations. D’autre part, l’emploi qui est fait du langage amène les adultes à transformer leur usage : les mots souvent rapprochés tendent à se souder les uns aux autres, les formes souvent employées perdent leur valeur expressive et se prononcent d’une manière plus rapide et plus sommaire ; le détail des faits de ce genre varie d’une localité à l’autre. A moins que des réactions provenant du parler d’autres localités n’interviennent, le parler de chaque localité tend donc à prendre progressivement des caractères propres.

Sans doute ces innovations locales, procédant de conditions inhérentes à la langue ou à un ensemble de populations, peuvent être et sont, en effet, généralement communes à tout un groupe de localités. Mais, de ce que une ou plusieurs innovations identiques ont lieu indépendamment dans certaines localités, il ne résulte pas que telle autre innovation réalisée dans l’une de ces localités ou dans quelques-unes d’entre elles doive se retrouver dans toutes les autres. Chaque innovation a ses limites géographiques propres. Ceci se traduit de la manière suivante : si l’on examine à une date donnée tous les parlers d’une région où a dû être parlée à une date antérieure une même langue et où, dans la mesure du possible, chaque localité a eu un développement linguistique autonome (notion toute relative, bien entendu), on observe qu’à une forme de la première époque répondent des formes diverses suivant les localités, et que chacune des particularités divergentes a son extension propre. Soit par exemple la région du département français des Landes étudiée par M. Millardet, dans son Petit atlas linguistique des Landes ; soit le mot latin vulgaire yugu « joug » ; la région étudiée se divise en quatre parties, disposées de la manière suivante (réduite à un pur schéma), en tenant compte des formes prises par le mot :

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La ligne qui marque les limites des traitements ; et y du y initial de yugu coupe celle qui marque la limite des traitements iw et u de la suite du mot (p. 245 du livre cité). Les exemples de ce genre abondent, et le livre de M. Millardet en fournit à lui seul un bon nombre. Il résulte de là que même des localités qui présentent en commun plusieurs innovations linguistiques ont cependant, après quelques siècles de développement indépendant, des parlers distincts.

Ce type de différenciation linguistique atteint surtout la prononciation et la grammaire ; il touche relativement peu le vocabulaire. Il résulte de la suite naturelle des générations et se réalise par le fait que la transmission du langage est discontinue : la continuité des langues n’est en effet assurée que par une suite de créations successives, dont chacune apporte inévitablement quelques différences avec l’état antérieur.

Un tout autre type de différenciation a pour cause l’existence de distinctions à l’intérieur d’un groupe social étendu. Aucune population n’est tout à fait homogène ; chaque différenciation sociale a chance de se traduire par une différenciation linguistique. D’une part, il y a des groupes durables. Ainsi les femmes et les hommes forment, surtout dans les sociétés de civilisation inférieure, deux groupements fortement distincts, et qui ont parfois des langues entièrement différentes, cas observé surtout dans certaines régions de l’Amérique du Sud ; sans aller à cette extrémité, les hommes et les femmes ont des différences de parler qui sont parfois sensibles, même chez les peuples européens. Toute société tend aussi à constituer des classes distinctes, et au fur et à mesure que les membres de chacune de ces classes tendent à vivre entre eux, en se séparant des autres classes, ils se donnent des parlers différents ; les diverses classes sociales d’une grande ville moderne tendent à occuper des quartiers différents ; de plus en plus, elles n’ont entre elles que des rapports extérieurs ; il y a souvent assez loin de la langue de la bourgeoisie dans une grande ville moderne à la langue des ouvriers ; et ni la bourgeoisie, ni les ouvriers ne forment des unités ; il y a des classes et des sous-classes, chacune avec ses particularités linguistiques. On a observé de même des particularités de langue dans les castes hindoues ; les anciens dramaturges de l’Inde prêtaient des parlers différents aux gens des diverses castes, depuis les brahmanes et les rois, qui parlent sanskrit, jusqu’aux gens de castes inférieures, qui se servent de prâkrits fortement dégradés. Là où existe une division du travail, chaque profession a nécessairement ses termes propres qui ne sont pas courants, ou même sont inconnus, en dehors de la profession ; cette différence se combine avec celle du sexe ; car, chez les peuples peu civilisés, les hommes et les femmes remplissent d’ordinaire des fonctions distinctes, les hommes chassant et s’occupant du bétail par exemple, et les femmes recueillant ou cultivant des végétaux. Plus la société se complique, plus les métiers deviennent nombreux et distincts les uns des autres, plus ils absorbent entièrement l’activité des individus qui les pratiquent, et plus par suite se spécialisent aussi les langues techniques correspondantes. On a peine à imaginer seulement la variété des langues spéciales employées chez un grand peuple moderne, et la lecture des manuels techniques laisse deviner l’existence de vocabulaires très distincts dont personne ne possède ni la totalité ni même une partie notable. Les malfaiteurs, les vagabonds, les mendiants ont partout des argots, caractérisés par des dénominations spéciales des objets qui les intéressent particulièrement.

Il n’y a pas à tenir compte seulement des professions qui prennent la part principale de l’activité de chaque homme. Il y a quantité d’occupations et d’activités transitoires qui suffisent à déterminer des parlers spéciaux. Les cérémonies religieuses appellent presque toujours une langue différente de celle que l’on emploie dans l’usage ordinaire de la vie : destinées à faire pénétrer l’homme dans un monde séparé, celui du sacré, elles exigent une langue aussi séparée, une langue sacrée ; et, un peu partout, on constate que, lorsqu’ils accomplissent des rites, les hommes recourent à des manières de parler spéciales. Ceci n’est pas seulement le fait des non civilisés, et la civilisation tend même à exagérer cette tendance : les églises chrétiennes ont chacune une langue religieuse, qui est au fond la même pour tous les chrétiens appartenant à une même confession et qui n’a rien de commun avec le langage courant des fidèles : l’église romaine célèbre partout ses offices en latin (sauf dans quelques groupes orientaux où est concédé l’usage de langues liturgiques, dont aucune du reste n’est identique à celles que parlent aujourd’hui les fidèles) ; l’église grecque a gardé le grec ancien ; les églises slaves se servent non du russe, du serbe, etc., mais du slavon ecclésiastique ; etc. L’arabe littéral est partout la langue de religion de l’Islam ; le pâli, la langue du bouddhisme méridional. C’est l’état normal là où existe un clergé spécialisé dont la seule fonction est la fonction religieuse et qui tend à augmenter de plus en plus tout ce qui le distingue du commun du peuple. Mais, chez les non civilisés, la religion est mêlée à la vie entière ; la langue religieuse n’est pas aussi entièrement spécialisée ; toutefois, elle tend à être distincte, et, comme la religion intervient constamment, la langue religieuse est souvent employée. Du reste, ce ne sont pas seulement les cérémonies religieuses qui appellent une langue spéciale ; d’autres actes collectifs comportent aussi une manière particulière de parler ; ainsi pour la chasse, pour certaines récoltes, on recourt à des vocabulaires spéciaux ; ou bien des événements qui exigent des pratiques compliquées de purification entraînent en même temps des interdictions de vocabulaire temporaires ou durables qui s’étendent aune famille, à un village, à une tribu ; il suffit d’un mot interdit à certains individus pour occasionner la formation de mots nouveaux et des changements de sens. Chez les civilisés, des groupements transitoires produisent des effets analogues ; les jeunes gens groupés à l’école, au régiment, etc. se créent peu à peu des manières de parler qui leur sont propres. Les associations, les groupes sportifs s’expriment aussi d’une façon spéciale, au moins dans tous les moments où le groupe est réuni en totalité ou en partie.

On aura une idée de l’importance des langues spéciales si l’on note qu’une population du Sud de l’Inde, celle des Todas qui ne compte qu’environ 800 individus, a trois langues religieuses spéciales, un argot et une division dialectale d’origine sociale [1]. Sauf les cas où il s’agit de langues entièrement distinctes, c’est-à-dire sauf le cas de certaines langues religieuses, ces différenciations d’origine sociale atteignent avant tout le vocabulaire ; elles intéressent beaucoup moins la prononciation et la gram-maire. Les langues spéciales, celles des métiers, celles des groupements transitoires, celles même de la religion, ne se distinguent le plus souvent que par des vocables particuliers ; le système général de la langue, caractérisé par la prononciation et par les formes grammaticales, reste un. Ce type de différenciation s’oppose donc à celui qui résulte de l’emploi qui est fait du langage et de la suite des générations ; il se présente souvent à l’intérieur d’une même localité, et il atteint des éléments linguistiques tout autres.

Quelles qu’elles soient, les différenciations tendent à rendre la langue intelligible seulement à des groupes sociaux de plus en plus étroits. Elles vont ainsi contre l’objet du langage qui est de faciliter les relations entre les hommes. Quand il ne se produit pas de réactions, la différenciation aboutit à des résultats tels que l’utilité du langage en est singulièrement diminuée.

Les populations qui vivent isolées, divisées en petits groupes ayant peu de rapports entre eux, peuvent arriver à posséder des parlers qui ne sont pas compris hors de tribus parfois très peu nombreuses. Ainsi les indigènes de l’Amérique présentent une variété infinie de langues dont beaucoup ont quelques traits communs, mais qui diffèrent assez dans le détail, non seulement pour qu’on ne se comprenne pas de tribu à tribu, mais même pour que, au moins à première vue, les linguistes soient hors d’état d’établir un classement. Il y a en Amérique des centaines de langues diverses, qui forment un grand nombre de groupes non encore rapprochés les uns des autres, simplement parce que la population indigène semble toujours avoir été peu dense dans la plus grande partie du continent américain, que les tribus qui parlent ces langues sont demeurées isolées les unes des autres et que toutes les forces de différenciation ont agi sans se heurter à une résistance efficace.

En Europe, la dissolution de l’empire romain a permis la différenciation du latin parlé dans l’Ouest de l’Empire en un grand nombre de parlers distincts ; au IVème siècle ap. J.-C., il n’y avait encore qu’un latin, les différences locales étant minimes et ne gênant nulle part la compréhension ; au Xème siècle, les langues romanes avaient déjà reçu leurs traits essentiels, et le parler d’un Parisien était devenu inintelligible à un Romain. Les parlers locaux ont depuis continué d’évoluer d’une manière autonome, et la différenciation est parvenue à ce point qu’il existe aujourd’hui en France une multitude de parlers locaux qui tous sont du latin transformé et qui néanmoins sont trop distincts pour permettre à ceux qui les parlent de s’entendre entre eux. Ceci tient à ce que, durant longtemps, les rapports entre les hommes qui employaient ces parlers ont été peu fréquents et peu importants, et à ce que, de bonne heure, il s’est formé des langues communes : latin médiéval et français commun, qui ont servi de moyens de communication à tous les individus qui avaient entre eux des rapports suivis. Réserves à l’usage local, les parlers locaux ont pris de plus en plus un caractère particulier, et l’importance même du rôle pris par la langue commune a eu pour conséquence une résistance moindre du parler local à l’isolement. On tend vers une situation où chaque petit groupe humain, composé souvent de quelques individus seulement, aurait un idiome qui lui serait entièrement propre.

Pareille situation est instable, et il y est mis fin de deux manières : par extension d’une langue nouvelle et par substitution d’une langue commune à des parlers de même famille.

D’une part, des populations fragmentées en petits groupes distincts et parlant des langues distinctes sont hors d’état de résister à l’attaque de groupes unis et comprenant des individus nombreux bien organisés ; ces populations sont donc conquises, et elles sont ou détruites ou assimilées : les indigènes de l’Amérique ont été refoulés par les Européens ; les uns ont été tués, d’autres dépouillés de leurs moyens d’existence, d’autres assimilés ; plusieurs de leurs langues sont déjà disparues ; d’autres ne sont plus parlées que par quelques individus ; et trois langues, l’anglais, l’espagnol et le portugais (pour ne rien dire du français canadien, trop peu important et qui ne saurait se maintenir définitivement), se partagent l’Amérique entière ; les anciennes langues n’y ont plus qu’une place insignifiante à tous égards. Des faits pareils se sont produits à toutes les périodes de l’histoire : l’Italie avait, au IIème siècle av. J-C., quantité de langues distinctes : le latin n’y occupait qu’une place restreinte autour de Rome, et encore le latin de Préneste, par exemple, différait-il beaucoup de celui de Rome : ce qui était à Rome lûna « lune » se prononçait lôsna à Préneste. D’autres langues encore plus différentes du latin, mais cependant apparentées, se parlaient au Nord-Est et au Sud : l’ombrien et l’osque forment un groupe où l’on distingue du reste plusieurs parlers différents, bien qu’on n’ait de renseignements que sur un petit nombre de localités. En outre, on employait au Sud des parlers grecs les uns du type dorien, les autres du type de la koinê ionienne-attique. L’étrusque existait encore au nord de Rome, et plus au Nord le gaulois. D’autres langues plus obscures, notamment le messapien et le vénète, étaient en usage au Sud-Est et au Nord-Est ; le ligure subsistait aussi le long du golfe de Gênes ; enfin on a trouvé tout au Nord quelques inscriptions en une langue mal déterminée qui n’est peut-être aucune de celles qui viennent d’être nommées. La généralisation de l’emploi du latin a mis fin à ce morcellement linguistique.

La conquête arabe, en substituant l’arabe à l’araméen en Syrie, au copte en Égypte, au berbère dans l’Afrique mineure et à nombre de petits idiomes, a créé une vaste unité ; le copte est sorti de l’usage parlé ; l’araméen et le berbère n’existent plus qu’à l’état de parlers locaux et s’éliminent peu à peu ; déjà il ne subsiste presque plus rien de l’araméen. Or, l’araméen s’était lui-même substitué antérieurement à une série d’autres langues, notamment à l’hébréo-phénicien et à l’assyro-babylonien.

Pour que des généralisations de ce genre aient lieu, il n’est ni nécessaire ni suffisant qu’il y ait conquête. L’araméen s’est étendu sans conquête, sans domination politique, simplement parce qu’il était l’idiome de l’administration et des affaires. En revanche, si le latin est devenu la langue de tout l’Occident de l’empire romain, il n’a pu se répandre dans les parties orientales de l’empire, bien que la puissance romaine n’y ait pas été moindre qu’en Occident. Pour qu’une langue se généralise, il faut et il suffit qu’elle serve de support à une civilisation. Le latin a pu se répandre partout où il servait à porter la civilisation gréco-romaine ; il n’a guère pénétré là où cette civilisation existait déjà, sous la forme hellénique. L’arabe a été généralisé par la conquête ; mais cette conquête comportait une forme spéciale de civilisation, fondée sur les civilisations araméenne, iranienne et byzantine ; et c’est cette civilisation qui a donné à la langue arabe sa puissance d’expansion ; on le voit aujourd’hui encore, maintenant que l’arabe, malgré la déchéance politique, refoule peu à peu le berbère en Algérie, dans une colonie française, où le français est la langue de l’administration, des chemins de fer et de toutes les affaires importantes. Le russe a une force d’expansion considérable au Caucase, où il est le porteur de la civilisation occidentale ; il n’en a presque aucune dans un vieux pays de civilisation occidentale comme la Pologne. Il est permis de se demander en quelle mesure, malgré l’unification politique et malgré l’école, le turc pourra devenir la langue commune de l’empire turc et déplacer l’arabe, l’albanais, le grec, l’arménien, le judéo-espagnol et les autres idiomes parlés dans l’empire ; le turc n’a pas sur ces langues l’avantage d’apporter une forme supérieure de civilisation ; et pourtant la situation linguistique de l’empire turc est intolérable, et ne saurait persister, maintenant que les communications deviennent courantes et les affaires communes nombreuses.

Les conditions politiques, économiques, religieuses qui déterminent la généralisation d’une langue sont complexes et diverses ; on n’a jamais eu occasion de les examiner en détail, car, pour les expansions qui ont eu lieu dans le passé, on n’a que des données insuffisantes sur le procès de l’extension ; et, pour celles qui ont lieu actuellement, on ne les a pas étudiées en détail. L’un des pays où il serait le plus facile de les observer est la Russie ; car le russe est sans doute l’une des langues qui gagnent le plus à l’époque moderne ; il élimine peu à peu les parlers finnois dans toute la partie de la Russie où, ils subsistent encore (abstraction faite, bien entendu, du finnois proprement dit au Nord, dans la Finlande, qui est demeurée un pays autonome jusqu’à présent) ; il devient au Caucase la langue commune ; il progresse dans l’Asie centrale et surtout en Sibérie. Mais personne n’a étudié de près la marche de ces phénomènes. Les faits sont du reste différents suivant les régions : en Sibérie, il s’agit surtout de colonisation, et le russe est porté par des paysans. Au Caucase, au contraire, il s’agit de civilisation ; c’est par l’école, par le gymnase, par l’Université, et aussi par l’armée, par l’administration, par les chemins de fer, par les exigences des affaires, qui se font en russe, que le russe est porté ; la bourgeoisie arménienne ne parle plus que russe, alors que la population rurale arménienne ne parle encore que l’arménien ; dans une grande ville géorgienne, à Tiflis chez les Arméniens (qui forment une colonie très nombreuse et jouant un grand rôle), la population ouvrière et les petits boutiquiers de langue arménienne s’opposent à la bourgeoisie de langue russe, et dont beaucoup de membres ne comprennent même pas l’arménien.

Dans tous les cas, il y a un trait commun : la puissance d’une organisation politique et la valeur d’une civilisation peuvent en être les causes prochaines ; mais la cause profonde qui détermine le phénomène est l’utilité singulière que présente une langue employée sur un vaste domaine. Plus vaste est ce domaine, plus importantes sont les relations soutenues par les hommes qui l’habitent, et plus le besoin d’une langue commune se fait sentir, plus l’expansion de la langue du pouvoir ou de la civilisation dominante est facile et rapide. La puissance des mouvements de ce genre n’est pas liée, comme on pourrait le croire, à l’emploi fréquent de l’écriture ou à l’existence d’écoles. C’est sans écriture, et par suite sans écoles, que l’indo-européen, sous les formes diverses qu’il a prises, a couvert l’Europe entière, que le bantou a conquis presque toute l’Afrique méridionale, que le berbère s’est étendu sur toute la largeur de l’Afrique du Nord. Partout où l’on observe une même langue peu différenciée sur un domaine étendu, il y a lieu de supposer que l’expansion est de date relativement récente ; car la différenciation procède en général assez vite, et là Où l’on peut suivre les faits de près, il suffit de quelques siècles pour transformer profondément une langue, au moins dans les pays où il y a eu mélange de populations autrefois différentes, c’est-à-dire presque partout. Les groupes où l’on observe des dialectes très pareils les uns aux autres résultent donc pour la plupart d’extensions peu anciennes, et dont on n’ignore la date que parce que l’histoire commence très tard pour la plupart des peuples et des langues.

L’extension d’une langue entièrement nouvelle n’est que l’un des moyens par lesquels se réalise l’unité de langue sur un domaine étendu. Pour se produire, la réaction contre la différenciation n’attend souvent pas que les parlers soient devenus bien distincts et que les sujets parlants cessent tout à fait de s’entendre entre eux ; cette réaction est, dans bien des cas, constante tout comme la tendance à la différenciation. Une fois une unification réalisée, les effets ont chance de persister aussi longtemps que persistent les causes de l’unification. Le latin est demeuré, avec des changements minimes et pour la plupart communs à tout le domaine, la langue de l’empire romain occidental du Ier siècle av. J.-C. au Vème siècle après. Le français, fixé du XIVème au XVIIème siècle, ne se modifie que lentement, et les modifications s’étendent en général à tous les individus qui l’emploient. Dans de grandes langues communes de civilisation, la résistance à l’innovation est forte, parce que l’innovation doit s’étendre à un grand nombre de sujets répandus sur une aire géographique très vaste. Et c’est un grand bien. Il est permis de souhaiter que l’anglais ne vienne pas à se différencier trop fortement en Amérique ou en Australie, et que les divergences déjà sensibles que l’indépendance politique, la différence de situation et les origines variées des sujets parlants ont introduites entre le castillan et la langue du Chili ou de la République Argentine ne s’accentuent pas de manière à produire des idiomes nouveaux. C’est le rôle de l’école et de la littérature de maintenir les unités linguistiques une fois créées.

Dans les domaines où les parlers locaux appartiennent à une même langue ancienne, l’unité brisée se laisse assez aisément rétablir. Soit une région où s’emploient des parlers qui sont des formes distinctes qu’a prises une même langue par le fait d’évolutions indépendantes, la France du Nord par exemple ; si l’on considère les extrémités du domaine, on rencontre des parlers très différents, et un Franc-Comtois ou un Lorrain ne comprend pas un Picard qui ne comprend pas un Berrichon ; mais il y a d’un groupe à l’autre une série de transitions ; on ne peut tracer nulle part de limites précises entre dialectes, et les habitants d’un village comprennent toujours ceux d’un village voisin, chacun employant son propre parler. Il y a alors des règles de correspondance dont les sujets parlants ont conscience, et qui leur donnent le moyen de transposer en gros un parler dans l’autre. Il peut se constituer une langue commune en opposition avec tous les parlers locaux : ce n’est pas un idiome nouveau, puisque l’on passe de cette langue commune au parler local, et inversement, au moyen de règles de transposition. Ce phénomène a pris dans l’Europe actuelle une importance décisive ; il en domine présentement tout le développement linguistique ; mais, à des degrés variés, il est de tous les temps. Dès l’instant que des hommes appartenant à des groupes divers emploient des parlers déjà différenciés, ils ont le sentiment de ces règles de correspondance : un Ionien savait qu’à ses ê correspondent, dans des cas définis, des à doriens ou éoliens. Et il est inévitable que, parmi les parlers en usage, il y en ait qui appartiennent à des groupes plus puissants ou supérieurs en civilisation, doués d’un prestige supérieur pour quelque raison que ce soit. Ces parlers servent de modèle aux autres ; on vise à s’en rapprocher, sinon à les parler exactement, dans les relations entre groupes. C’est le commencement de l’évolution qui conduit à créer une langue commune sur la base de l’un des parlers du groupe et à éliminer tout ou partie des innovations étroitement locales.

L’histoire de ces créations de langues communes est diverse et souvent très compliquée.

Le type le plus simple est celui du français : le parler d’une région centrale, qui est celui des chefs du pays et où la civilisation en son centre, devient intégralement la langue commune ; Paris, résidence principale du roi de France, centre naturel de la France du Nord, siège d’une Université puissante qui a eu au moyen âge une forte influence, a donné son parler à la royauté française ; dès le moyen âge, le français commun est la langue de Paris ; les textes écrits en d’autres dialectes n’ont qu’une importance secondaire et, de bonne heure, le français écrit n’est rien que la langue de Paris, telle qu’elle se fixe sous toutes sortes d’influences savantes et littéraires et telle que l’adopte l’administration royale. Les parlers du Midi de la France appartenant à des types tout autres, inintelligibles aux Français du Nord, n’ont exercé aucune action : dans toute la France méridionale, le français est une langue étrangère qui s’impose aux villes, mais qui n’a pas encore déplacé les parlers locaux à la campagne.

La situation de l’anglais est un peu différente ; l’anglais commun est en somme le parler de Londres, comme le français est le parler de Paris ; mais, à la différence de Paris, Londres se trouve au point de rencontre de plusieurs dialectes, si bien que l’anglais présente des traits qui appartiennent originairement à des dialectes distincts. Le cas de l’allemand est tout autre : il n’existait en Allemagne aucun centre, comparable à Paris ou à Londres ; aucun ne s’imposait naturellement. Mais le besoin était le même. La langue commune est sortie du grand mouvement de colonisation qui a permis aux Allemands de conquérir progressivement toute l’Allemagne orientale et qui est le fait fondamental de l’histoire de l’Allemagne ; c’est en réalisant cette œuvre que les Allemands formaient une unité ; et c’est par suite dans les pays de colonisation que l’allemand littéraire s’est formé, surtout parmi la bourgeoisie des villes établies dans les régions colonisées au moyen âge ; c’est donc en Bohême et surtout dans les villes de Saxe que l’allemand actuel s’est constitué au cours du moyen âge. Les chancelleries des princes et des villes l’ont fixé peu à peu. La Réforme, en le prenant pour langue littéraire, lui a donné sa forme définitive. Mais l’allemand commun est demeuré, plus que le français et l’anglais, une simple langue écrite ; les choses qui se fixent par l’écriture, à savoir le vocabulaire et la grammaire, sont à peu près identiques partout ; mais la prononciation varie beaucoup de région à région, sans qu’on puisse nettement, comme en français ou en anglais, déclarer vicieuse telle ou telle manière de prononcer : tout le monde sait combien le système articulatoire est différent à Cologne, à Berlin, à Leipzig, à Francfort, à Munich et à Vienne.

Les voies par lesquelles se réalise une langue commune superposée aux parlers locaux sont multiples et embrouillées. L’un des cas les mieux étudiés et les plus curieux est celui du grec ancien. A la date où apparaissent les premiers textes grecs, vers le VIIème siècle av. J.-C., la Grèce est divisée en cités qui constituent autant de petits États autonomes, dont quelques-uns seulement tendent à se réunir en confédérations. A en juger par les textes du Vème siècle av. J.-C., il y avait à ce moment autant de parlers que de cités, surtout chez les populations doriennes. Toutefois, là où la civilisation avait commencé à se développer largement, en Asie Mineure, il s’était constitué des langues communes : toute l’île de Lesbos paraît n’avoir eu qu’une seule langue écrite, celle que l’on connaît par les poètes Alcée et Sapho ; l’épopée et la poésie didactique se servent d’une langue spéciale, mélange singulier d’éolien et d’ionien, langue artificielle, mais qui sert à tous les Grecs, même hors d’Asie Mineure, comme on le voit par Hésiode ; les cités ioniennes d’Asie emploient toutes, dans leurs inscriptions-, un même ionien commun, et c’est cette langue qui ; à quelques détails près, sert aussi à la prose d’Hérodote et du dorien Hippocrate, à la poésie d’Archiloque et d’Anacréon. Les Doriens, relativement barbares, ont encore autant de langues officielles distinctes que de cités. La fondation de l’empire athénien et le puissant développement de la civilisation d’Athènes amènent ensuite la création de la prose attique, qui se substitue dans l’usage à la prose ionienne ; la ruine de l’indépendance de l’Ionie et l’arrêt du développement de sa civilisation étaient à l’ionien tout prestige ; quand la Macédoine se civilise, la cour prend pour langue l’attique, si bien qu’on ne possède pas une ligne de texte en macédonien et qu’on ne sait même pas à quel groupe de langues indo-européennes appartenait l’idiome propre des Macédoniens. Athènes pouvait dès lors perdre son influence politique ; les conquêtes d’Alexandre et la fondation de royaumes Coloniaux ont eu pour conséquence l’extension lointaine de l’attique un peu mêlé d’ionien qu’on connaît sous le nom de langue commune hellénique, de koinê. Incidemment il s’était développé, dans les régions où dominait le dialecte dorien ou les parlers très pareils du Nord-Ouest, une autre langue commune, de type différent ; en Sicile et dans les pays où ont dominé aux IIIème et IIème siècles av. J.-C. les confédérations étolienne et achéenne, il y a donc eu des langues communes différentes de la koinê ionienne-attique. Mais ces langues n’ont eu que très peu accès à la littérature. En ruinant les confédérations, la conquête romaine a pro-voqué l’anéantissement de leurs langues. Et il n’a subsisté que la grande langue de civilisation, la koinê proprement dite, qui perdait de plus en plus ses traits proprement athéniens et devenait l’idiome commun à toute la partie orientale de l’empire romain. Les cités, qui avaient cessé d’être des États indépendants, acceptent progressivement la langue commune qui se répand même à la campagne, et les parlers grecs locaux disparaissent définitivement dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. L’existence d’un grec commun ne devait pas du reste être de longue durée ; car la dissolution progressive de l’empire, en rompant peu à peu les relations entre les provinces, recréait des conditions favorables à une différenciation ; et ainsi se sont développés, dès le VIIIe-IXe siècle ap. J.-C. au moins, et sans doute avant, les parlers grecs modernes, de nouveau distincts les uns des autres, mais auxquels on s’efforce de superposer maintenant une nouvelle langue commune, fondée en grande partie sur la tradition littéraire.

L’action d’une langue commune ainsi superposée aux parlers locaux rend à supprimer les différences locales, et elle y arrive souvent d’une manière complète, comme dans le cas du grec ancien qui vient d’être cité. Mais cette suppression n’a lieu que d’une manière progressive ; les mots, les prononciations, les formes grammaticales de la langue commune remplacent peu à peu dans chaque localité les formes indigènes. Les textes grecs du Ve siècle av. J.-C. sont vraiment locaux ; mais, à partir du moment où l’alphabet ionien se généralise et où l’on abandonne les alphabets locaux, où se marque ainsi la tendance vers une civilisation hellénique commune, on voit les formes ioniennes-attiques pénétrer partout peu à peu, et les traits propres de chaque parler s’effacent les uns après les autres. Là même où les patois ont, dans la France du Nord, l’air de subsister, ils sont en réa-lité tout pénétrés de français commun. Quand un patois existe concurremment avec une langue commune qui gagne progressivement, tout le prestige est pour la langue commune dont les mots entrent dans le parler local. Parler patois, c’est alors souvent patoiser la langue commune, et il arrive qu’on la patoise à faux. On a nombre de cas où des Grecs non ioniens ont, pour parler dialecte, mis à faux des â au lieu de l’ê ionien parce qu’ils savaient que l’ionien a ê au lieu de la plupart des â dialectaux. Avant de disparaître, les patois se dépouillent ainsi peu à peu de leur individualité. On se rend compte de plus en plus, par la comparaison des aires géographiques qu’occupé chaque mot, que le vocabulaire des patois français se compose en grande partie de mots qui se sont répandus à des dates diverses bien postérieures au Ve siècle ap. J.-C. et que le nombre des vocables d’un patois qui remontent directement au latin, sans aucun emprunt, est petit, On a pu dire qu’on n’est sûr, presque pour aucun mot d’un parler local français, qu’il résulte de la transmission ininterrompue de génération en génération depuis le latin vulgaire jus-qu’à la forme patoise actuelle.

En effet, ce n’est pas seulement la langue commune qui agit sur le parler local. C’est souvent d’abord la langue d’un parler local plus important. Il y a ainsi des croisements presque inextricables d’influences successives ou simultanées. L’hypothèse du développement autonome qu’on a envisagée ci-dessus est presque toujours une simple fiction, commode pour l’étude, et qui fournit une première approximation des faits, mais à laquelle on doit renoncer quand on veut serrer les données de près.

Par suite des groupements partiels qui résultent de ces actions de centres secondaires, ou de l’absence d’un groupe principal et de l’existence d’un certain nombre de centres indépendants, les parlers appartenant à une population où les rapports sont courants, et qui forme en quelque mesure une unité, tendent à présenter des traits communs ; ils forment un dialecte. Les limites des développements autonomes envisagés plus haut sont indépendantes pour chacun des faits particuliers, on l’a vu ; au contraire les limites de faits qui résultent des unifications considérées ici tendent à coïncider les unes avec les autres. Et il se constitue des dialectes bien définis, d’autant plus définis que la vie provinciale a plus de réalité. Le centre de la France, où Paris est la seule ville dominante, n’a pas de dialectes ; le Midi, où il y a des provinces caractérisées, a au contraire des dialectes bien caractérisés aussi : provençal, gascon, dont les limites se laissent tracer avec une certaine netteté. Et l’on retrouve de véritables dialectes en Normandie, en Picardie, en Lorraine, en Franche-Comté.

Totale ou partielle, l’unité linguistique qui se constitue par ces actions diverses n’exprime pas une unité d’origine des populations qui parlent la langue désormais unifiée ; elle traduit l’existence de rapports sociaux importants ayant existé à un certain moment, le sentiment d’une unité de civilisation. Les unités linguistiques ne perdent rien de leur intérêt à être considérées de cette manière ; elles servent à indiquer des mouvements de civilisation, souvent très complexes, plutôt que des communautés d’origine.

La tendance à l’unité de langue là où il y a unité de civilisation est si forte qu’une certaine espèce d’unité tend à se réaliser, même à travers des idiomes profondément distincts et qui restent distincts. Les grandes langues communes de l’Europe actuelle forment à tous égards des systèmes absolument différents ; elles ont des prononciations et des grammaires strictement autonomes. Mais ces langues reposent toutes sur un même fonds de civilisation, et il est aisé de constater qu’elles présentent en grande quantité des éléments communs. D’abord, par emprunt des unes aux autres, ou par suite de leur unité d’origine indo-européenne, elles ont en commun beaucoup de mots ; quand, pour constituer des langues artificielles, on a dressé le bilan des mots communs à l’italien, à l’espagnol, au français, à l’anglais, à l’allemand et au russe, on a trouvé assez de termes communs à quatre ou cinq de ces langues pour constituer un vocabulaire où, par suite des emprunts innombrables de l’anglais et des emprunts assez nombreux de l’allemand au latin et aux langues néo-latines, le latin est l’élément essentiel, et où le russe, demeuré longtemps en dehors du grand courant de la civilisation européenne, ne fournit rien. En second lieu, les manières de parler ont été traduites d’une langue dans l’autre ; le grec suneidêsis, le latin conscientia (français conscience), l’allemand gewissen, le polonais sumienie, le russe sovêst sont autant de mots distincts au premier abord ; mais il suffit de les analyser pour apercevoir qu’ils se superposent exactement et présentent un même mode de formation, résultant de ce qu’ils ont été calqués les uns sur les autres. On peut donc dire qu’il s’est produit par-là, en un certain sens, une unification des langues européennes ; cette unification a commencé lorsque s’est fondée la civilisation méditerranéenne, avant même l’arrivée des Hellènes en Grèce ; elle s’est continuée par l’hellénisation du latin et n’a jamais cessé depuis.

Ce sont ces divers faits d’unification qui rendent possible la linguistique historique. Sans les unifications successives qui ont maintenu ou établi constamment l’unité de langue sur de vastes domaines, les linguistes se trouveraient devant une poussière de parlers avec laquelle il serait impossible d’opérer. L’extension de l’indo-européen à une partie de l’Asie et à presque toute l’Europe fournit la base de la grammaire comparée des langues indo-européennes : une première différenciation a créé des parlers qui se sont à leur tour unifiés en groupes nouveaux : indo-iranien, slave, germanique, hellénique, italique, celtique, etc. ; chacune des langues communes qui se sont constituées on ne sait comment s’est à son tour imposée à un domaine étendu, puis s’est différenciée à son tour. Entre l’indo-européen et le français moderne, on entrevoit ainsi toute une série d’unifications et de différenciations successives : une unité italo-celtique, qui se brise et aboutit à la création d’une unité italique et d’une unité celtique ; une unité latine provenant d’une différenciation de l’unité italique ; une unité latine, brisée en parlers infiniment divers ; de là est issu, entre autres langues, le français dont l’unification se poursuit encore.

On voit comment, si le français est une forme prise par l’indo-européen, les hommes qui parlent français aujourd’hui n’ont pas reçu leur langue de leurs ancêtres par une transmission ininterrompue. Il y a eu constamment emprunt de langues communes. Le progrès de la linguistique tend à mettre de plus en plus en évidence ce fait dominant de l’histoire des langues : la création et l’extension de ces langues communes, qui sont le produit de l’unité de civilisation, sur des domaines plus ou moins vastes. Ainsi apparaît le caractère éminemment social du développement des langues. Les innovations linguistiques procèdent, en partie, de faits anatomo-physiologiques et psychiques ; mais ce qui fixe les formes et détermine le développement, ce sont les conditions sociales où se trouvent les sujets parlants.

Après avoir longtemps cherché de tous côtés le développement naturel du langage, les linguistes ont fini par reconnaître qu’on ne l’observe exactement nulle part et que toutes les langues connues, populaires ou savantes, trahissent la préoccupation d’un mieux dire qui partout a conduit les sujets parlants à emprunter le langage de ceux qui sont censés parler mieux. Chaque différenciation est tôt ou tard, et parfois immédiatement, suivie d’une réaction qui tend à rétablir ou à instaurer l’unité de langue là où il y a unité de civilisation.

Paris

A. Mellet

NoteModifier

  1. D’après Rivers, The Todas.