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DIEU ET L’HOMME [1]


PAR M. DE VALMIRE.




Je ne connais point M. de Valmire ; son ouvrage, tout absurde qu’il est, aurait fait assez de sensation pour compromettre la liberté de l’auteur, s’il eût été écrit avec de la chaleur et de l’imagination. M. de Valmire devra son repos à son obscurité scolastique et à son mauvais style. Ce métaphysicien-ci admet l’existence de Dieu, et explique cependant toutes les fonctions de l’âme par des moyens mécaniques et matériels. Il se tue à prouver la possibilité de la Trinité ; il fait de l’intelligence, de la puissance et de l’amour, trois essences substantielles distinctes. Pour trois personnes, il ne les connaît pas ; sauf le respect qu’il doit aux théologiens, c’est une bassesse qu’il ne saurait digérer. Il est grand défenseur de la liberté de penser. Chez lui, les idées, les pensées sont des propriétés de la matière. Le libre arbitre est la plus étrange de toutes les choses qui pouvaient tomber dans la tête d’un être enchaîné avec un ordre de choses universel. Il faudrait, pour qu’il y eût quelque liberté dans l’univers, qu’une molécule menât le temps, et n’en fût pas menée. Ainsi Dieu n’est pas libre. L’homme n’est pas libre. Cependant l’homme qui ne saurait démériter, peut mériter, et comment cela ? Comment ? par la souffrance à laquelle il a été exposé sans rime ni raison, et dont on lui doit un dédommagement. M. de Valmire fait sa cour aux théologiens tant qu’il peut. Il explique le péché originel, le mystère de l’incarnation, celui de la transsubstantiation, et le reste. Cet homme ne connaît guère les gens à qui il a affaire. Ils ne lui sauront aucun gré des pauvres étais qu’il fournit à leur édifice, et ils le feront griller tout vif pour un mot capable de les choquer. Les hommes du monde ne sauront pas que ce livre existe ; il ne sera feuilleté que par quelques rêveurs ténébreux de mon espèce. Il échappe à ces fous-là une bonne ligne dont ils n’ont pas senti la valeur, et dont nous faisons notre profit. Combien cette maudite métaphysique fait de fous ! Hé, mes amis, que vous importe qu’il y ait ou qu’il n’y ait ni Dieu, ni diable, ni anges, ni paradis, ni enfer ! Ne savez-vous pas que vous voulez être heureux, que les autres ont le même désir que vous ; qu’il n’y a de félicité vraie pour vous que par le besoin que vous avez les uns des autres, et que par les secours que vous espérez de vos semblables et qu’ils attendent de vous ; que si vous n’êtes pas aimés, estimés, considérés, vous serez méprisés et haïs ; et que l’amour, la considération, l’estime, sont attachés à la bienfaisance ? Soyez donc bienfaisants, tandis que vous êtes ; et endormez-vous du dernier sommeil, aussi tranquilles sur ce que vous deviendrez, que vous l’êtes sur ce que vous étiez il y a quelques centaines d’années. Le monde moral est tellement lié au monde physique, qu’il n’y a guère d’apparence que ce ne soit une seule et même machine. Vous avez été un atome de ce grand tout, le temps vous réduira à un atome de ce grand tout. Chemin faisant, vous aurez passé par une multitude de métamorphoses. De ces métamorphoses, la plus importante est celle sous laquelle vous marchez à deux pieds ; la seule qui soit accompagnée de conscience ; la seule sous laquelle vous constituez par la mémoire de vos actions successives, un individu qui s’appelle moi. Faites que ce moi-là soit honoré et respecté, et de lui-même, et de ceux qui coexistent avec lui, et de ceux qui viendront après lui. Vous serez bien avec vous si vous êtes bien avec les autres, et réciproquement ; et ne prenez pas de la ciguë pour du persil. Cela serait plus facile que de se tromper sur la première des vérités métaphysiques.



  1. Cet ouvrage de M. Sissous de Valmire parut en 1771, in-12, Amsterdam (Troyes). On l’a confondu quelquefois, paraît-il, avec celui de Voltaire, intitulé « Dieu et les hommes, œuvre théologique, mais raisonnable. »