Diderotiana/Vie de Diderot

Diderotiana, ou Recueil d’anecdotes, bons mots, plaisanteries, réflexions et pensées de Denis Diderot, suivi de quelques morceaux inédits de ce célèbre encyclopédiste
Lebel et Guitel (p. 7-46).


VIE DE DIDEROT.


Denis Diderot, de l’Académie de Berlin, naquit à Langres en 1713 ; son père était coutelier. Les jésuites, chez lesquels il fit de brillantes études, voulurent l’attirer dans leur ordre : un de ses oncles, lui destinant un canonicat dont il était pourvu, lui fit prendre la tonsure ; mais son père voyant qu’il n’avait aucun goût pour l’état de jésuite, encore moins pour celui de chanoine, l’envoya à Paris pour se perfectionner dans ses études ; il le plaça chez un procureur, où il s’occupa de littérature, et nullement de chicane.

Ce goût vif et soutenu pour les sciences et les belles-lettres ne cadrant point aux vues que son père avait sur lui, il cessa de lui payer la pension qu’il lui faisait, et parut l’abandonner pendant quelque temps à lui-même.

Les talens du jeune Diderot pourvurent à sa fortune, et le tirèrent de l’obscurité ; physique, géométrie, métaphysique, morale, belles-lettres, il embrassa tout dès qu’il put lire avec réflexion : son imagination ardente et élevée paraissait le porter à la poésie ; mais il la négligea pour les sciences exactes.

Il se fixa de bonne heure à Paris, où l’éloquence naturelle qui animait sa conversation lui fit des partisans et des protecteurs.

Ce qui commença sa réputation fut un petit recueil de Pensées Philosophiques, réimprimé quelque temps après sous le titre d’Étrennes aux Esprits forts. Ce livre parut en 1746, in-12.

Les adeptes de la nouvelle philosophie le comparèrent, pour la clarté, l’éloquence et la force du style, aux pensées de Pascal : mais le but des deux auteurs est bien différent ; l’un soutient l’édifice du christianisme de tout ce que l’érudition, la logique et le génie peuvent lui fournir de décisif ; l’autre emploie toute sa dialectique et toutes les ressources de son esprit à sapper toutes les religions par le fondement ; il parle avec la même assurance que s’il ne se trompait jamais : ce ton ferme et décidé en imposa aux demi-savans et aux femmes. Les Pensées Philosophiques devinrent un livre de toilette ; on crut que l’auteur avait raison, parce qu’il affirmait toujours ; d’autres lecteurs, plus sages, se méfièrent de cette tête exaltée, et ils comparèrent Diderot, outrageant et ridiculisant les livres saints, à Charles XII, roi de Suède, déchirant le feuillet où le sévère Boileau blâme les conquérans.

Diderot s’occupa plus utilement lorsqu’il donna, en 1746, conjointement avec MM. Eidous et Toussaint, un Dictionnaire Universel de Médecine, en 6 v. in-folio.

On ne peut se dissimuler que cette compilation ne soit défectueuse à bien des égards ; qu’il n’y ait des articles superficiels, inexacts ; mais il y en a d’approfondis, et l’ouvrage fut bien reçu à cette époque ; mais aujourd’hui il est tombé dans un discrédit total.

Ce succès ayant encouragé l’auteur, il forma le projet d’une entreprise plus vaste et plus immense, celle du Dictionnaire Encyclopédique. Un pareil monument ne pouvant être élevé par un seul architecte, d’Alembert, ami de Diderot, partagea avec lui les honneurs et les périls de ce travail, dans lequel ils devaient être secondés par plusieurs savans et divers artistes.

Diderot se chargea seul de la description des arts et métiers, l’une des parties les plus importantes et les plus désirées du public ; au détail des procédés des ouvriers il joignit quelquefois des réflexions, des vues, des principes propres à les éclairer.

Indépendamment de la partie des arts et métiers, le chef des encyclopédistes suppléa, dans les différentes sciences, au nombre considérable d’articles qui manquaient : il eût été à souhaiter que, dans un ouvrage aussi étendu et d’un aussi grand usage, il eût renfermé plus d’instruction dans le moins d’espace possible, et qu’il eût été moins verbeux, moins dissertateur, moins enclin aux digressions ; on lui a encore reproché d’employer un langage scientifique sans trop de nécessité ; d’avoir recours à une métaphysique souvent inintelligible, qui l’a fait appeler le Lycophron de la philosophie ; de s’être servi d’une foule de définitions qui n’éclairent point l’ignorant, et que le philosophe semble n’avoir imaginées que pour faire croire qu’il avait de grandes idées, tandis que réellement il n’a pas eu l’art d’exprimer clairement et simplement les idées des autres.

Quant au fond de l’ouvrage, Diderot convenait que l’édifice avait besoin d’être réparé à neuf. Deux libraires voulant donner une nouvelle édition de l’Encyclopédie, voici ce que leur dit l’éditeur de la première au sujet des fautes dont elle fourmille :

« L’imperfection de cet ouvrage a pris sa source dans un grand nombre de causes diverses : on n’eut pas le temps d’être scrupuleux sur le choix des travailleurs ; parmi quelques hommes excellens il y en eut de faibles, de médiocres et de tout à fait mauvais ; de là cette bigarrure dans l’ouvrage, où l’on trouve une ébauche d’écolier à côté d’un morceau de main de maître ; une sottise voisine d’une chose sublime. Les uns, travaillant sans honoraires, perdirent bientôt leur première ferveur ; d’autres, mal récompensés, nous en donnèrent pour notre argent. L’Encyclopédie fut un gouffre où ces espèces de chiffonniers jetèrent pêle-mêle des choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates ; on négligea de remplir les renvois qui appartenaient à la partie même dont on était chargé… On trouve souvent une réfutation à l’endroit où l’on allait chercher une preuve… Il n’y eut aucune correspondance rigoureuse entre les discours et les figures ; pour remédier à ce défaut on se jeta dans de longues explications : mais combien de machines inintelligibles, faute de lettres qui en désignent les parties ! »

Diderot ajouta à cet aveu sincère des détails particuliers sur différentes parties ; détails qui prouvaient qu’il y avait dans l’Encyclopédie des articles, non seulement à refaire, mais à refaire en entier ; et c’est de quoi s’est occupée ensuite une nouvelle société de savans, de gens de lettres et d’artistes.

La première édition de cet important ouvrage, qui avait été livrée au public depuis 1751 jusqu’en 1767, 17 vol. in-fol., et 11 de figures, fut bientôt épuisée, parce que ses défauts étaient rachetés en partie par plusieurs articles bien faits, et par différens mémoires qui fournissaient de bons matériaux aux éditeurs à venir.

Diderot, qui avait travaillé pendant près de vingt ans à ce dictionnaire, n’eut pas des honoraires proportionnés à sa peine et à son zèle ; on prétend qu’il ne recueillit de son travail que 30,000 liv.


Sic vos non vobis nidificatis aves.
Sic vos non vobis vellera fertis oves.
Sic vos non vobis mellificatis apes.
Sic vos non vobis fertis aratra boves.


Il se vit, peu de temps après la publication des derniers volumes, obligé d’exposer sa bibliothèque en vente : l’impératrice de Russie la fit acheter 50,000 liv., et lui en laissa la jouissance.

Cependant l’Encyclopédie, qui attirait en partie à son éditeur ces récompenses étrangères, avait été la cause d’un grand scandale dans son pays : des propositions hardies sur le gouvernement, des opinions hasardées sur la religion en firent suspendre l’impression en 1752. On n’avait alors que deux volumes de ce dictionnaire : on ne leva la défense d’imprimer les suivans qu’à la fin de 1753 ; il en parut successivement cinq nouveaux tomes. Mais en 1757 il se forma un nouvel orage, et le livre fut supprimé : la suite ne parut qu’environ dix ans après ; mais elle se distribua secrètement ; on fit même arrêter quelques exemplaires, et les imprimeurs furent mis à la Bastille.

La source de ces traverses est assez évidente, quoique les encyclopédistes aient tâché de l’obscurcir ; ils s’en prennent tantôt aux jésuites, tantôt aux jansenistes, ici à quelques gens de lettres jaloux, là à des journalistes chagrins qui, n’ayant pas été au nombre des coopérateurs de l’Encyclopédie, se réunirent tous contre l’ouvrage et les auteurs.

Mais si les auteurs de l’Encyclopédie avaient écrit avec une circonspection sage, s’ils n’avaient pas mis leurs opinions trop à découvert, les cris des anti-encyclopédistes auraient été impuissans ; l’utilité du livre et le mérite des rédacteurs auraient été un bouclier contre les traits de ceux qui voulaient renverser ce palais des sciences.

Quoi qu’il en soit, Diderot ne laissa pas étouffer son génie sous les épines que ses imprudences et celles de quelques-uns de ses collaborateurs avaient semées sur sa route ; tour à tour sérieux et badin, solide et frivole, il donna, dans le temps même qu’il travaillait à l’Encyclopédie, quelques productions qui semblaient ne pouvoir guère sortir d’une tête encyclopédique ; ses Bijoux Indiscrets, 2 vol. in 12, sont de ce nombre ; l’idée en est indécente, et les détails obscènes sans être piquans, même pour les jeunes gens malheureusement avides de romans licencieux ; il a rarement tiré un parti avantageux des scènes qu’il imagine ; il n’y a pas assez de chaleur dans l’exécution, de fines plaisanteries, de ces naïvetés heureuses qui sont l’âme d’un bon conte ; une pédanterie philosophique se fait sentir, même dans les endroits où elle est entièrement déplacée, et jamais l’auteur n’est plus lourd que lorsqu’il veut paraître léger.

Le Fils Naturel et Le Père de Famille, deux comédies en prose qui parurent en 1757 et 1758, ne sont point dans le genre des Bijoux Indiscrets ; ce sont deux drames moraux et attendrissans où il y a tout à la fois du nerf dans le style et du pathétique dans les sentimens. La première pièce est un tableau des épreuves de la vertu, un conflit d’intérêts et de passions où l’amour et l’amitié jouent des rôles intéressans : on a prétendu que Diderot l’avait imitée de Goldoni ; si cela est la copie fait honneur à l’original, et à l’exception d’un petit nombre d’endroits où l’auteur mêle au sentiment son jargon métaphysique et quelques sentences déplacées, le style est touchant et assez naturel. Dans la seconde comédie on voit un père tendre, vertueux, humain, dont la tranquillité est troublée par les sollicitudes paternelles que lui inspirent les passions vives et ardentes de ses enfans ; cette comédie philosophique, morale et presque tragique, produisit un assez grand effet sur divers théâtres de l’Europe ; l’épître dédicatoire, à madame la princesse de Nassau-Saarbruck, est un petit traité de morale d’un tour singulier sans sortir du naturel ; ce morceau, écrit avec noblesse, prouve que l’auteur avait dans la tête un grand fond de pensées et d’idées morales et philosophiques.

À la suite de ces deux pièces, réunies sous le titre de Théâtre de Diderot, on trouve des entretiens qui offrent des réflexions profondes et des vues nouvelles sur l’art dramatique : dans ses drames il avait tâché de réunir les caractères d’Aristophane et de Platon, et dans ses réflexions il montre quelquefois le génie d’Aristote. Cet esprit d’observation éclate, mais avec trop de hardiesse, dans deux autres ouvrages qui firent beaucoup de bruit.

Le premier parut en 1749, in-12, sous le titre de Lettre sur les Aveugles, à l’usage de ceux qui voient. Les pensées libres de l’auteur lui coûtèrent sa liberté ; il fut enfermé pendant six mois à Vincennes. Né avec des passions ardentes et une tête très-exaltée, se voyant tout à coup privé de sa liberté et de toute relation avec les humains, il faillit devenir fou ; le danger était grand : pour le détourner on fut obligé de le laisser sortir de sa chambre et de lui permettre de fréquentes promenades et la visite de quelques gens de lettres. J.-J. Rousseau, alors son ami, alla lui donner des consolations qu’il n’aurait pas dû oublier.

La Lettre sur les Aveugles fut suivie d’une autre sur les Sourds et Muets, à l’usage de ceux qui entendent et qui parlent, 1751, 2 vol. L’auteur donna sous ce titre des réflexions sur la métaphysique, sur la poésie, sur l’éloquence, sur la musique, etc., etc. Il y a des choses bien vues dans cet essai, et d’autres qu’il ne montre qu’imparfaitement ; quoiqu’il tâche d’être clair, on ne l’entend pas toujours, et c’est plus sa faute que celle de ses lecteurs. On a dit de tout ce qu’il a écrit sur des matières abstraites, que c’était un chaos où la lumière ne brillait que par intervalles. Les autres productions de Diderot se ressentent de ce défaut de clarté et de précision, de cette emphase désordonnée qu’on lui a presque toujours reprochés ; les principales sont :

1°. Principes de la Philosophie morale, ou Essai sur le Mérite et la Vertu, 1745, in-12, dont l’abbé Desfontaines dit du bien dans ses feuilles, quoique cet ouvrage n’ait pas fait une grande fortune : c’était le sort de notre philosophe de beaucoup écrire et de ne pas laisser un bon livre, ou du moins un livre bien fait.

2°. Histoire de Grèce, traduite de l’Anglais de Stanyan, 3 vol. in-12, 1743 ; livre médiocre ainsi que la traduction.

3°. Mémoires sur différens sujets de mathématiques, 1748, in-8°.

4°. Pensées sur l’interprétation de la Nature, 1754, in-12. Cette interprétation est fort obscure. Son livre, l’un des préludes du Systême de la Nature, est, selon Clément de Genève, « tantôt un verbiage ténébreux, aussi frivole que savant ; tantôt une suite de réflexions à bâtons rompus, et dont la dernière va se perdre à cent lieues de la première : il n’est presque intelligible que lorsqu’il devient trivial ; mais qui aura le courage de le suivre à tâtons dans sa caverne, pourra s’éclairer de temps en temps de quelques heureuses lueurs. »

5°. Le Code de la Nature, 1755, in-12. Ce n’est point celui de la religion ; les principes les plus solides y sont quelquefois mis en problême. Son systême de politique est peu praticable, et le style lourd, obscur, incorrect de cet ouvrage ne fait pas regretter le petit nombre d’idées qu’on pourrait y recueillir.

6°. Le sixième Sens, 1752, in-12.

7°. De l’Éducation publique, 1752, in-12 ; brochure que l’on distingua parmi celles que l’apparition d’Émile et la destruction des jésuites firent éclore. On ne peut pas à la vérité adopter toutes les idées de l’auteur ; mais il y en a de très-judicieuses, dont l’exécution serait utile.

8°. Éloge de Richardson, plein de feu et de verve.

9°. Vie de Sénèque, qui est, non une histoire exactement fidèle, mais un plaidoyer éloquent pour ce philosophe, et un tableau animé des règnes de Claude et de Néron. Ce fut son dernier ouvrage, et c’est un de ceux qu’on lit avec plus de plaisir, même en n’adoptant pas tous les jugemens qu’il porte sur Sénèque ; il l’augmenta et le publia de nouveau en 2 vol. au lieu d’un, sous le titre d’Essai sur les règnes de Claude et de Néron.

Diderot mourut de mort subite en sortant de table, le 30 juillet 1784, âgé de soixante-onze ans. Quelque temps avant sa mort il était allé demeurer dans une maison que l’impératrice de Russie avait fait arranger pour lui.

Le caractère de ce philosophe est plus difficile à peindre que ses ouvrages. Ses amis ont vanté sa franchise, sa candeur, son désintéressement, sa droiture, tandis que ses ennemis le représentaient comme un homme artificieux, intéressé, et cachant sa finesse sous un air vif et quelquefois brusque.

Il se fit sur la fin de ses jours beaucoup de tort en repoussant par des diffamations les prétendus outrages qu’il imaginait exister contre lui dans les Confessions de J. J. Rousseau, son ancien ami : il est malheureux qu’en gravant cet opprobre sur le tombeau du philosophe génevois il ait laissé des impressions fâcheuses de son propre cœur, ou du moins de son esprit. Ce Rousseau, qu’il décrie tant, l’a loué plus d’une fois avec enthousiasme ; mais il dit dans une de ses lettres que, quoique né bon et avec une âme franche, Diderot avait un malheureux penchant à mésinterpréter les discours et les actions de ses amis, et que les plus ingénues explications ne faisaient que fournir à son esprit subtil de nouvelles interprétations à leur charge.

Quoi qu’il en soit, ce philosophe ne sentait point faiblement, et il s’exprimait comme il sentait ; l’enthousiasme qu’il montre dans quelques-unes de ses productions, il l’avait dans un cercle, pour peu qu’il fût animé ou qu’on contredît ses opinions ; il parlait avec rapidité, avec véhémence, et sa tournure de phrase était souvent piquante et originale.

On a dit que la nature s’était méprise en faisant de lui un métaphysicien, et non un poëte : mais, quoique souvent il ait été poëte en prose, il a laissé quelques vers qui prouvent son peu de talent pour la poésie.

La philosophie courageuse dont il se piquait affecta toujours de braver les traits de la critique, quoiqu’il y fût aussi sensible que Voltaire, et ses nombreux censeurs ne purent le guérir ni de son goût pour une métaphysique peu intelligible, ni de son amour pour les exclamations et les apostrophes qui dominaient dans sa conversation et dans ses écrits.

Diderot, pour ne pas ressembler aux célibataires du siècle, qui déclamaient sans cesse contre les célibataires de la religion en demeurant eux-mêmes dans un célibat quelquefois scandaleux, se maria ; il fut sensible et bon dans son ménage, s’irritant facilement, mais se calmant aussi facilement qu’il s’irritait ; cédant à des accès passagers de colère, mais sachant dompter son humeur.

M. Naigeon, membre de l’Institut, ami et disciple de Diderot, a recueilli ses ouvrages en 15 vol. in-8° ; Paris, Déterville, 1797.[1] On y trouve divers écrits qui n’avaient point été imprimés, entr’autres des Essais sur la Peinture, qui sont remplis de vues très-fines et d’aperçus très-délicats sur cet art. Voici comme l’éditeur juge l’écrivain :

« Si l’on excepte les Œuvres de Voltaire, monument immortel de ce génie extraordinaire, il n’a paru dans aucun siècle, et chez aucun peuple, sur des matières d’art, de littérature, de morale et de philosophie, une collection qu’on puisse, je ne dis pas préférer, mais seulement comparer à celle-ci. Condillac et Jean-Jacques Rousseau, loués avec exagération, et souvent sur parole, n’ont pas, suivant l’expression énergique de Montaigne, les reins assez fermes pour marcher front à front avec cet homme-là ; ils ne vont que de loing après…

« Cette assertion paraîtra sans doute très-paradoxale, et une espèce de blasphême à plusieurs personnes ; mais, avant de prononcer, je les invite à lire avec attention :

« 1°. Le Prospectus et le Projet d’une Encyclopédie ;

« 2°. La Lettre sur les Aveugles ;

« 3°. Celle sur les Sourds ;

« 4°. Les Principes sur la Matière et le Mouvement ;

« 5°. L’Entretien d’un Père avec ses Enfans ;

« 6°. Celui avec la maréchale de Broglie ;

« 7°. Le Supplément au voyage de Bougainville ;

« 8°. Les trois volumes des Opinions des Philosophes ;

« 9°. La Vie de Sénèque ;

« 10°. Les divers Opuscules, la plupart inédits, qui terminent le second volume de cette Vie, et les Salons de 1765 et 1767.

« Ce que ces divers ouvrages, tous écrits d’un style facile et quelquefois même un peu négligé, mais qui, dans ce simple appareil et cet abandon pittoresque, a toujours du mouvement, de l’élégance et de la grâce, supposent d’études, d’instruction, de connaissances, d’imagination, de verve, de sagacité, de profondeur et d’étendue dans l’esprit, étonne d’autant plus qu’on a soi-même plus réfléchi sur les divers objets que Diderot a traités : c’est alors que, suivant d’un œil attentif et pénétrant la marche rapide de cet homme de génie, on aperçoit l’espace immense qu’il a parcouru, les pas qu’il a fait faire à la raison, et la forte impulsion qu’il a donnée à son siècle… »

Cet éloge un peu trop exagéré perdra un peu de sa valeur en lisant le jugement trop sévère qu’a porté de son côté l’auteur des Trois Siècles sur Diderot, et celui de M. Palissot dans ses Mémoires sur la Littérature.

Quoi qu’il en soit, l’éditeur de l’Encyclopédie n’est point un homme ordinaire, et la postérité saura apprécier avec justice le fondateur de cet édifice immense, quoiqu’imparfait.



  1. Ce membre de l’Institut aurait pu se dispenser d’ajouter ses notes et de commenter les ouvrages de son ami ; ses commentaires sont presque toujours hors de saison, et ne contribuent le plus souvent qu’à embrouiller les questions les plus intelligibles : mais M. Naigeon, ne pouvant rien produire par lui-même, a pris le parti de s’immortaliser, en accolant son nom à celui de Diderot, et en lui prêtant ses pensées et ses opinions. Et voilà comme on se fait des réputations !…