Diderot et la Société du baron d’Holbach/2/3

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Livre II


CHAPITRE III


1774-1789


Turgot, sa vie, ses travaux. — Il est nommé contrôleur-général des Finances. — Son administration. — Ennemis qu’elle lui suscite. — Émotion que produit son renvoi. — Sentiment de Voltaire. — Voltaire et Diderot. — Le Philosophe publie plusieurs romans. — Mort d’Adam Smith. — Détails. — Mort de mademoiselle de Lespinasse, de madame Geoffrin, de Duclos. — Trois écoles philosophiques au dix-huitième siècle. — Voltaire à Paris. — Ses derniers moments — Sa mort. — Rousseau à Ermenonville. — Son suicide. — Franklin. — Necker, directeur des Finances. — Son renvoi. — Mort de d’Alembert. — Essai sur les règnes de Claude et de Néron. — Maladie de Diderot. — Sa mort. — Mort de d’Holbach.


Durant l’absence de Diderot, des événements considérables s’étaient accomplis en France : Louis XV était mort le 10 mai 1774, et Turgot, le plus grand homme d’État qu’ait eu la France, depuis Richelieu, avait été nommé contrôleur-général des finances, le 24 août de la même année.

Anne-Robert-Jacques Turgot naquit le 10 mai 1727, à Paris, où son père exerça, pendant onze ans, les fonctions de prévôt des marchands, à la satisfaction du gouvernement et des Parisiens, dont il avait gagné les sympathies par une sage économie et des entreprises utiles. Le jeune Turgot, le dernier de trois frères, était destiné, par ses parents, à l’état ecclésiastique. C’était alors un usage presque général, remarque Condorcet[1], de prononcer, dès le berceau, sur le sort de ses enfants d’après des convenances de famille. Il était prieur de Sorbonne quand il fit ses discours sur les progrès successifs de l’esprit humain. Ces Essais ont été le point de départ des grands travaux historiques accomplis après lui, notamment par Condorcet, travaux qui devaient aboutir à la création de la sociologie par Auguste Comte.

Dans ses discours, Turgot signalait l’enchaînement des générations et la filiation des choses : « Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets qui lient l’état du monde à tous ceux qui l’ont précédé ; les signes multipliés du langage et de l’écriture, en donnant aux hommes le moyen de s’assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres, ont formé, de toutes les connaissances particulières, un trésor commun qu’une génération transmet à l’autre, ainsi qu’un héritage, toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain, considéré depuis son origine, paraît aux yeux du philosophe un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès[2]. »

La grande originalité, l’indépendance d’esprit de Turgot se révèlent dans son appréciation du moyen âge. Quoique vivant au milieu de penseurs qui considéraient cette période comme sans attaches avec le passé et l’avenir, il osa dire que la prétendue nuit du moyen âge n’existait pas : « Quelle foule d’inventions ignorées des anciens et dues à un siècle barbare ! Notre art de noter la musique, les lettres de change, notre papier, le verre à vitres, les grandes glaces, les moulins à vent, les horloges, les lunettes, la poudre à canon, l’aiguille aimantée, la perfection de la marine et du commerce. »

Les opinions philosophiques de Turgot, ne s’accordant pas avec l’état qu’on lui avait fait embrasser, il crut plus digne de le quitter. Il entra dans la magistrature, pensant que les charges de la robe ne mettraient pas ses idées aux prises avec ses devoirs.

Il était maître des requêtes depuis peu de temps quand il donna quelques articles à l’Encyclopédie[3]. L’entreprise de Diderot et de d’Alembert lui paraissait très-propre à détruire les préjugés et à faire connaître et adopter les vérités qui doivent diriger les opinions et la conduite.

Nommé, en 1761, à l’intendance de Limoges, il améliora toutes les branches de l’administration. Mais les graves occupations de sa charge ne l’empêchèrent pas de composer quelques ouvrages. Il en fit un, entre autres, qu’on peut regarder comme le germe du traité sur la richesse des nations d’Adam Smith. Ses travaux d’économie politique, l’activité qu’il déploya dans son intendance, lui assurèrent les suffrages de tous les hommes éclairés, et à la mort de Louis XV, la voix publique le désignait à son successeur au trône, « comme un homme qui joignait à toutes les lumières que l’étude peut procurer, l’expérience que donne l’habitude des affaires[4]. » Au moment où il fut nommé contrôleur-général, les finances étaient dans le plus grand désordre, et le crédit était anéanti. La nation demandait à grands cris un ministre réformateur. Louis XVI, que sa femme, la Cour et l’Autriche ne gouvernaient pas encore, ne voulut pas braver l’opinion.

La lettre remarquable que Turgot écrivit au roi à cette occasion, contient toutes ses vues sur le gouvernement, son programme, ses moyens et son but :

Point de banqueroute,

Point d’augmentation d’impôts,

Point d’emprunts.

Faire disparaître les dépenses inutiles, réduire les gages des gens de cour, tel est le premier remède au mal dont souffre la France. « Il faut, sire, dit-il au roi, vous armer contre votre bonté de votre bonté même ; considérer d’où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans ; et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l’arracher par les vexations les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités…

» Aucune réforme n’est possible sans l’économie, parce qu’on doit s’attendre aux embarras multipliés que feront naître les manœuvres et les cris des hommes de toute espèce, intéressés à soutenir les abus : car il n’en est point dont quelqu’un ne vive. J’ai prévu que je serai seul à combattre contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule des préjugés qui s’opposent à toute réforme, et qui sont un moyen si puissant dans la main des gens intéressés à éterniser les désordres. J’aurai à lutter même contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont les plus chères. Je serai craint, haï même, de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces ; on m’imputera tous les refus ; on me peindra comme un homme dur, parce que j’aurai représenté à Votre Majesté qu’elle ne doit pas enrichir même ceux qu’elle aime, aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple, auquel je me serai sacrifié, est si aisé à tromper, que peut-être j’encourrai sa haine par les mesures mêmes que j’emploierai pour le défendre contre les vexations. Je serai calomnié et peut-être avec assez de vraisemblance pour m’ôter la confiance de Votre Majesté. Elle se souviendra que c’est sur la foi de ses promesses que je me charge d’un fardeau peut-être au-dessus de mes forces ; que c’est à elle personnellement, à l’homme honnête, à l’homme juste et bon, plutôt qu’au roi, que je m’abandonne. »

Un des plus tristes de nos rois, Louis XIII, aurait compris ce langage élevé et aurait su résister aux ennemis de son ministre, mais les efforts de Turgot ne pouvaient suffire à maintenir à son niveau le lourd Louis XVI. Après quelques faux-semblants de bon vouloir, le roi devait retomber en pleine cour, enlever le gouvernement à ceux que leurs capacités et leur intégrité en rendaient les plus dignes, et appeler ainsi la Révolution[5].

Le plan de Turgot comportait deux ordres de réformes : l’un économique, l’autre politique. Il remplit la première partie de son programme par la suppression des corvées, la liberté du commerce des grains et la suppression des maîtrises et des jurandes. La seconde partie consistait dans la création des municipalités, la séparation de l’Église et de l’État, et la suppression des fondations[6].

Mais on ne touche pas impunément à tant de choses. Chacune de ces améliorations excitait un murmure, chacun de ces projets rencontrait un obstacle.

« Les courtisans, dit Condorcet[7], sentaient trop bien qu’ils n’avaient rien à espérer de M. Turgot ; ils prévoyaient que s’il avait un jour le crédit de porter l’économie dans les dépenses de la Cour, il attaquerait la racine du mal, et ne se contenterait pas d’en élaguer les branches les plus faibles, que d’autres auraient bientôt remplacées. Ils prévoyaient la destruction de ces charges, de ces places qui, inutiles à l’ordre public et cependant payées par le peuple, sont de véritables vexations…

» Les financiers savaient que sous un ministre éclairé, occupé seulement de simplifier et de réformer la perception de l’impôt, les sources de leur excessive opulence allaient bientôt tarir[8].

» Tout ce peuple d’hommes de tout état, de tout rang, qui a pris la funeste habitude de subsister aux dépens de la nation, sans la servir, qui vit d’une foule d’abus particuliers et les regarde comme autant de droits ; tous ces hommes effrayés, alarmés, formaient une ligue puissante par leur nombre et par l’éclat de leurs clameurs. »

Turgot n’avait à opposer à toutes ces haines que le peuple et quelques amis. Louis XVI, naturellement, ne pouvait pas persévérer longtemps dans la voie où il était entré et se mettre avec le peuple et les honnêtes gens, du côté de Turgot. Il lui fit donner sa démission[9].

Les gens de lettres, que, suivant la remarque de Condorcet, l’on doit compter pour beaucoup dans toutes les circonstances où l’opinion publique exerce son empire, auraient dû se rallier à un ministre zélé pour les progrès de la raison ; malheureusement ils obéissaient, en partie, à la déplorable influence du salon de Necker. Quelques-uns cependant furent comme anéantis à la nouvelle de son renvoi. Parmi ceux à qui la retraite de Turgot causa le plus de peine, il faut citer Voltaire. L’intimité du Patriarche de Ferney avec madame Necker ne l’aveuglait pas au point de lui faire croire que le mari de cette dame était capable de remplacer un homme d’État de la valeur du contrôleur-général. Déjà en 1775, il écrivait à M. de Vaines, le premier commis de Turgot, à propos des difficultés que l’on créait au ministre : « Il est digne des Welches de s’opposer aux grands desseins de M. Turgot..... Nous n’avons point encore à Genève le fatras du Genevois Necker contre le meilleur ministre que la France ait jamais eu. Necker se donnera bien de garde de m’envoyer sa petite drôlerie[10]. Il sait assez que je ne suis pas de son avis. Il y a dix-sept ans que j’eus le bonheur de posséder pendant quelques jours M. Turgot dans ma caverne. J’aimais son cœur et j’admirais son esprit. Je vois qu’il a rempli toutes mes vues et toutes mes espérances. L’édit du 13 de septembre[11] me paraît un chef-d’œuvre de la véritable sagesse et de la véritable éloquence. Si Necker pense mieux et écrit mieux, je crois, dès ce moment, Necker le premier homme du monde. »

Peu de jours après la chute de Turgot il exprima, dans son Épitre à un homme, les sentiments dont son âme était pénétrée.

Une lettre à Diderot, du 14 août 1776, témoigne aussi des dispositions où il se trouvait. « N’ayant pas été assez heureux, monsieur, pour vous voir et pour vous entendre, à votre retour de Pétersbourg, rien ne pouvait mieux m’en consoler que l’apparition de votre ami M. de Limon..... Nos ennemis ont toujours pour eux la rosée du ciel, la graisse de la terre, la mitre, le coffre-fort, le glaive et la canaille. Tout ce que nous avons pu faire s’est borné à faire dire dans toute l’Europe, aux honnêtes gens, que nous avons raison, et peut-être à rendre les mœurs un peu plus douces et plus honnêtes..... Ce qu’il y a d’affreux, c’est que les philosophes ne sont point unis et que les persécuteurs le seront toujours. Il y avait deux sages à la Cour (Turgot et Malesherbes), on a trouvé le secret de nous les ôter ; ils n’étaient pas dans leur élément. Le nôtre est la retraite ; il y a vingt-cinq ans que je suis dans cet abri. J’apprends que vous ne vous communiquez dans Paris qu’à des esprits dignes de vous connaître ; c’est le seul moyen d’échapper à la rage des fanatiques et des fripons. Vivez longtemps, monsieur, et puissiez-vous porter des coups mortels au monstre dont je n’ai mordu que les oreilles ! »

Cette lettre, outre qu’elle fait connaître les sentiments de Voltaire sur Turgot et Malesherbes, donne quelques renseignements intéressants sur la façon dont Diderot vivait alors à Paris.

Il partageait sans doute entre la société de d’Holbach et celle de madame d’Épinay le peu de temps qu’il ne passait pas au travail ou chez mademoiselle Voland. Remarquons aussi qu’il y eut alors une espèce de reprise dans les rapports de ces deux hommes célèbres, car, le 8 décembre de la même année. Voltaire écrivait encore au Philosophe : « J’ai quatre-vingt-trois ans et je vous répète que je suis inconsolable de mourir sans vous avoir vu… J’ai tâché de rassembler autour de moi le plus qu’il m’a été possible de vos enfants (les ouvrages de Diderot), mais je n’ai pas toute la famille, il s’en faut bien ; et où la trouver dans mes déserts ?… J’avais autrefois un ami qui était le vôtre, et qui ne me laissait pas manquer mon pain quotidien dans ma solitude ; personne ne l’a remplacé et je meurs de faim. Cet ami savait que nous n’étions pas si éloigné de compte, et qu’il n’eût fallu qu’une conversation pour nous entendre. Mais on ne trouve pas partout des hommes à qui parler. »

Cet aveu est bon à noter. Il montre que le poète n’était pas aussi convaincu qu’il voulait bien le paraître de l’existence de Dieu, et qu’il était plus franc quand il disait à madame du Deffand : nous ressemblons tous au capitaine suisse qui, avant la bataille, faisait cette prière : « Mon Dieu (s’il y en a un), ayez pitié de mon âme (si j’en ai une)[12]. »

Depuis son retour de Russie, le Philosophe n’était pas resté inactif. Toutefois, il ne devait rien produire d’aussi fort que ses premiers ouvrages. Nous avons vu que son voyage en Russie l’avait beaucoup fatigué, et la sensibilité dont il se plaint était déjà le signe d’un certain affaiblissement de ses facultés mentales. Bien qu’il eût encore toute son imagination, ses productions n’auront plus la profondeur que nous avons constatée dans ses œuvres antérieures et il ne sera plus susceptible de ce degré d’abstraction continue qui caractérise la force intellectuelle. C’est cette époque qu’il faut assigner à la composition de Jacques le Fataliste, la Religieuse et d’autres romans moins connus. Parmi ces derniers, il en est un qui doit cependant attirer l’attention : il est de 1773 et porte le titre d’Entretien d’un père avec ses enfants, ou du danger de se mettre au-dessus des lois. Dans cet opuscule se trouve cette maxime, si dangereuse dans la pratique : « Il n’y a pas de lois pour le sage. » Sans doute cet aphorisme est vrai au fond, s’il signifie que si le sage réglait lui-même sa conduite en chaque cas particulier, d’après la connaissance du bien et du mal, ses actions auraient un caractère de justice bien plus précis que la loi, qui ne peut avoir en vue que les cas généraux. Alors, en ce sens, le sage serait en effet au-dessus des lois ou, selon l’expression de Duclos[13], il serait « son propre législateur. » Dans ce cas, l’on pourrait dire qu’il n’y a pas de lois pour le sage ou plutôt le sage aurait des règles fixes pour toutes ses actions. Mais sans compter qu’il est difficile d’être complètement désintéressé et d’apprécier toujours sainement le bien et le mal, on sent quels abus entraînerait cette disposition de chacun, compétent ou non, à s’ériger en juge, soit dans la cause des autres, soit surtout dans sa propre cause. Que de fois, tout en croyant raisonner, on subirait sans s’en apercevoir l’impulsion de ses sentiments, bons ou mauvais !

On trouve dans la correspondance du roi de Prusse avec d’Alembert, une dissertation fort intéressante, qui se rattache à la question précédente : le grand Frédéric convient avec d’Alembert qu’il est quelquefois permis de voler « si par impossible, dit-il[14], il se trouvait une famille dépourvue de toute assistance et dans l’état affreux où vous la dépeignez, je ne balancerais pas à décider que le vol lui devient légitime : 1° parce qu’elle a éprouvé des refus au lieu de recevoir des secours ; 2° parce que se laisser périr, soi, sa femme et ses enfants, est un bien plus grand crime que de dérober à quelqu’un de son superflu ; 3° parce que l’intention du vol est vertueuse et que l’action en est d’une nécessité indispensable : je suis même persuadé qu’il n’est aucun tribunal, qui ayant bien constaté la vérité du fait, n’opinât à absoudre un tel voleur. Les liens de la société sont fondés sur des services réciproques ; mais si cette société se trouve composée d’âmes impitoyables, tous les engagements sont rompus, et l’on rentre dans l’état de la pure nature, où le droit du plus fort décide tout. » Tout cela peut être très-vrai, mais combien il serait dangereux de laisser à chacun l’appréciation des cas où il lui est permis de voler !

À la date où l’ordre chronologique nous a fait parvenir, les personnages qui ont figuré dans cette étude ont tous un âge avancé, plusieurs même ne sont plus. Parmi ces derniers, il convient de citer tout d’abord l’un des plus grands philosophes de l’Angleterre, Hume, que son influence sur les penseurs français et ses relations à Paris, nous font un devoir d’étudier jusqu’à sa mort.

Adam Smith, son ami, a raconté ainsi ses derniers jours :

« Après un voyage à Londres, que son médecin lui avait ordonné pour changer d’air, il revint à Édimbourg. Quoiqu’il se trouvât beaucoup plus faible, sa sérénité n’avait pas diminué et il continua à se distraire comme d’habitude, soit en corrigeant ses ouvrages, soit par la lecture ou la conversation. De temps en temps, le soir, il faisait sa partie de whist, son jeu favori. Sa gaieté était telle, et le ton de sa conversation si peu changé, que n’eussent été quelques symptômes de mauvais augure, on n’aurait jamais présumé qu’il fût si près de mourir. Mais lui ne se faisait pas illusion. « Je deviens, me disait-il, de jour en jour plus faible ; je sens que je suis atteint dans mes organes essentiels, aussi n’en ai-je pas pour longtemps. — Si ce malheur arrivait, lui répondis-je, vous auriez du moins la satisfaction de laisser tous vos amis, la famille de votre frère en particulier, dans une belle position. » À cela il répliqua : « Je suis tellement pénétré de cette pensée, qu’en lisant il y a peu de jours les Dialogues des morts, de Lucien, parmi tous les prétextes qu’on y trouve allégués pour ne pas entrer dans sa fatale barque, je ne pouvais en trouver aucun qui me convînt. Je ne saurais imaginer, continuait-il, quel motif je pourrais bien présenter à Caron pour obtenir un petit sursis : j’ai terminé tout ce que je m’étais proposé, et en aucun temps je ne puis espérer de laisser mes parents dans une meilleure position que celle qu’ils ont actuellement. J’ai donc lieu de mourir content. » Puis il s’amusait à chercher quelle excuse il pourrait invoquer et les réponses que Caron ferait à ses représentations. « Après mûre réflexion, dit-il, je crois que je pourrais m’exprimer ainsi : Mon bon Caron, je suis à même de corriger mes ouvrages, en vue d’en donner une nouvelle édition ; accordez-moi un peu de temps afin que je puisse voir comment le public accueillera mes corrections. » À cela Caron répondrait : « Celles-ci finies vous voudriez en faire d’autres, et le délai n’aurait pas de fin. Ainsi, mon brave ami, donnez-vous la peine d’entrer dans ma barque. » Mais j’insisterais : « Un peu de patience, mon bon Caron, J’ai pris à tâche d’éclairer le public et je voudrais vivre quelques années de plus pour avoir la satisfaction de voir disparaître les superstitions que j’ai combattues. » Mais Caron oubliant alors toute retenue : « Croyez-vous, traînard, que je vais vous attendre jusqu’à des événements qui ne sauraient arriver que dans plusieurs siècles. Allons, maraud, entrez dans ma barque[15]. »

» Bien que M. Hume parlât de sa fin prochaine en plaisantant, il était loin de faire parade de sa résignation. Il n’en parlait jamais que lorsqu’il y était amené par le cours de la conversation et sans s’y arrêter longtemps. L’entretien que je viens de raconter fut le dernier que j’eus avec lui. Je quittai Édimbourg et je reçus du docteur Black, le 26 août 1776, la nouvelle de sa mort.

» Ses opinions philosophiques pourront être diversement appréciées ; mais sur sa conduite et son caractère il n’y aura pas deux opinions. Je n’ai jamais connu de nature mieux équilibrée. Sa douceur n’excluait ni la fermeté dans ses principes, ni la persévérance dans ses entreprises. Jamais ses plaisanteries n’étaient empreintes de cette malignité qui est si souvent la source de ce qu’on appelle esprit. Elles avaient leur origine dans sa bonne nature et sa gaieté. Jamais il n’eut d’intention blessante. Cette gaieté, qui est le charme de la société, mais qui est souvent suivie de frivolité, était accompagnée chez lui de la plus sévère application, des connaissances les plus étendues, unies à la profondeur des conceptions. En résumé, l’on peut dire qu’il a approché le plus possible de la perfection dont la nature humaine est susceptible. »

La perte de Hume ne pouvait pas être sentie comme elle l’aurait été si le penseur écossais eût habité la France. Mais la société des philosophes, à Paris, avait aussi de grands vides dans ses rangs. Deux des salons les plus importants venaient d’être fermés par la mort de mademoiselle de Lespinasse et de madame Geoffrin. On comprend la douleur que dut éprouver d’Alembert. Il avait pour mademoiselle de Lespinasse une affection sans bornes que rien n’avait pu affaiblir : même après qu’il eut appris que son inflammable amie s’était rendue coupable des torts les plus impardonnables, il ne cessa jamais d’en conserver le souvenir le plus tendre, et ses regrets n’en furent pas diminués. La mort de madame Geoffrin mit le comble à son désespoir. Cette ancienne et fidèle amie du géomètre avait été frappée d’une attaque d’apoplexie si violente, qu’on avait de suite perdu tout espoir de la conserver. Elle-même, sentant sa fin prochaine, avait, par une faiblesse qui n’est pas sans exemple, et sur les conseils de sa fille, madame de la Ferté-Imbaut, rompu avec tous les encyclopédistes. À partir de ce moment, cette dame, qui avait dépensé plus de cent mille écus pour soutenir l’Encyclopédie, consigna à sa porte Marmontel, Morellet, et jusqu’à son meilleur ami, d’Alembert[16].

Au sujet du changement que la maladie avait apportée dans les opinions de madame Geoffrin, l’abbé Galiani écrivait de Naples à madame d’Épinay : « Votre dernière lettre me parle du malheur de madame Geoffrin ; elle succombe aux lois de la nature et du temps, comme les édifices les plus solides, en se détruisant par parties. J’espère qu’elle vivra encore du temps, languissante, mais je n’espère plus la revoir à mon retour à Paris. M. de Clermont, hier au soir, me surprit d’abord en me soutenant que ces maladies et ces rechutes de madame Geoffrin avaient été causées par des excès de dévotion qu’elle avait commis pendant le jubilé. En rentrant chez moi, j’ai rêvé sur cette étrange métamorphose, et j’ai trouvé que c’était la chose du monde la plus naturelle.

» L’incrédulité est le plus grand effort que l’esprit de l’homme puisse faire contre son propre instinct et son goût. Il s’agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l’imagination, de tout le goût du merveilleux ; il s’agit de vider tout le sac du savoir, et l’homme voudrait savoir. De nier ou de douter toujours et de tout, et rentrer dans l’appauvrissement de toutes les idées, des connaissances, des sciences sublimes, etc. ; quel vide affreux ! Quel rien ! Quel effort ! Il est donc démontré que la très-grande partie des hommes, et surtout des femmes, dont l’imagination est double (attendu qu’elles ont l’imagination de la tête et puis encore une autre), ne saurait être incrédule, et celui qui peut l’être n’en saurait soutenir l’effort que dans la plus grande force et jeunesse de son âme. Si l’âme vieillit, quelque croyance reparaît….. Ergo, madame Geoffrin devait finir par un bon jubilé.

» Je vous souhaite de finir de même ; ce n’est pas un mauvais souhait à votre santé. Vous me direz que c’est vrai, mais que ce n’est pas non plus un joli compliment à votre esprit. J’en conviens, mais qu’est-ce que l’esprit en comparaison de l’estomac ? »

Bien avant d’avoir à déplorer la mort de ces deux dames, qui mettait en désarroi le monde philosophique, il avait vu disparaître deux de ses plus célèbres représentants ; en 1771, l’auteur des Considérations sur les mœurs, Duclos, l’ancien ami de madame d’Épinay[17] ; puis, l’année suivante, Helvétius ; mais à l’époque où nous sommes arrivés, les lettres allaient perdre, à très-peu d’intervalle, les deux hommes qui, avec ceux dont nous nous sommes principalement occupés dans cette étude, ont eu la plus grande influence sur leur siècle : on a nommé Voltaire et Rousseau.

Il est temps de dire un mot des tendances qui caractérisent les trois principales écoles philosophiques du dix-huitième siècle : l’école de Voltaire, quoique incomplète, puisqu’elle avait en vue de saper l’autel tout en conservant le trône, envisageait la question sous son aspect le plus élevé. Elle avait compris qu’il fallait commencer par modifier les opinions et les mœurs avant de tenter les réformes pratiques. Celle de Rousseau, au contraire, outre qu’elle employait le raisonnement quand elle devait s’aider de l’observation, était aussi incomplète que celle de Voltaire, en ce qu’elle cherchait le problème inverse, c’est-à-dire qu’elle s’efforçait de ruiner le trône en conservant les doctrines religieuses. Malheureusement, c’est cette philosophie, formulée dans le Contrat social, qui a prévalu à la fin de la période révolutionnaire[18].

À la différence des deux autres, l’école de Diderot, la plus conséquente des trois, reconnaissait que le problème était double, aussi poursuivait-elle l’extinction de la royauté en même temps que celle des doctrines qui lui servent d’appui ; elle avait de plus, sur les deux autres, l’avantage d’être moins empreinte de métaphysique. Elle a trouvé son principal organe sous la Révolution dans la personne de Danton.

Il nous suffit d’avoir indiqué au lecteur les différences fondamentales qui séparent les trois philosophies ; nous ne croyons pas devoir nous étendre davantage ici sur un sujet qui nous conduirait à l’appréciation d’événements dont nous devons écarter l’étude. Nous allons donc continuer l’exposé de ce qui s’est accompli en France depuis l’année 1778 jusqu’à la Révolution.

Dans le cours de l’année 1777, Voltaire, âgé de quatre-vingt-trois ans, venait d’envoyer à Paris deux tragédies, Irène et Agatocle. Mais bientôt, impatienté des contre-temps qui en retardaient la représentation, il quitte soudain Ferney, le 9 février 1778, et arrive à Paris après une absence de vingt-sept ans, le lendemain même du jour où le Kain, l’un de ses meilleurs interprètes, venait de mourir.

Jamais l’arrivée d’aucun personnage, prince, roi ou empereur, n’avait produit dans la capitale la sensation que fit la nouvelle de sa présence. Dans les promenades, les cafés, aux théâtres, on ne s’entretenait que de cet événement. En s’abordant chacun disait : il est ici, l’avez-vous vu[19] ? L’accueil qu’il reçut, les hommages qu’on lui rendit, la satisfaction qu’il en éprouva, l’obligation où il était de se montrer à chaque instant à une foule d’admirateurs, lui causèrent un ébranlement funeste, et Tronchin fut obligé d’annoncer dans le journal que ceux qui allaient le voir seraient bientôt les témoins et les complices de sa mort.

Pendant une répétition d’Irène, il se brisa un vaisseau dans la poitrine, et aussitôt le bruit de sa mort prochaine se répandit dans tout Paris. Cette nouvelle mit les dévots en campagne, et l’abbé Gautier, devançant ses compétiteurs, eut le bonheur de le confesser. Voltaire, d’ailleurs, au dire de l’abbé du Vernet, son biographe, n’était pas fâché que, dans le public, on sût qu’il avait rempli cette formalité. Il répondit même à ceux qui l’interrogeaient à cet égard : « Que voulez-vous ? Si j’étais sur les bords du Gange, il me faudrait mourir en tenant à la main la queue d’une vache. »

Quelques jours après, du Vernet étant allé le voir, il lui cria : on ne me jettera pas à la voirie, car je me suis confessé à M. l’abbé Gautier[20]. Ce fut le lendemain de cette cérémonie qu’il recommença les répétitions d’Irène, dont il n’avait pas trop bonne opinion. À ce sujet, il disait plaisamment : « Il serait triste pour moi d’être venu à Paris pour être confessé et sifflé. »

On avait déjà représenté plusieurs fois sa tragédie, et sa santé ne lui avait pas encore permis d’y assister. Enfin, ses amis le décidèrent à y venir. À son entrée, les transports du public éclatèrent. Chaque spectateur exprimait à sa manière son admiration. Vive l’auteur de Zaïre ! Vive l’historien de Louis XIV ! Vive le chantre de Henri IV ! Ce triomphe abrégea ses jours : on l’avait étouffé sous les fleurs. Il mourut le 30 mai 1778. Quelque temps avant sa mort, le curé de Saint-Sulpice vint en compagnie de l’abbé Gautier pour « escamoter sa conversion. » Le curé s’approcha du mourant et lui demanda : Monsieur, reconnaissez-vous la divinité de Jésus-Christ ? « alors, dit du Vernet, le philosophe expirant, ayant la main ouverte et le bras tendu, comme pour repousser le pasteur, s’écria d’une voix haute et ferme : Au nom de Dieu, Monsieur, ne me parlez pas de cet homme. » Telles furent les dernières paroles de Voltaire[21].

Après avoir fait le récit des principaux incidents qui marquèrent les derniers jours du grand poète, nous allons raconter comment est mort l’éloquent sophiste : J.-J. Rousseau.

Au printemps de 1778, Rousseau s’était installé avec Thérèse dans la magnifique propriété d’Ermenonville, où M. de Girardin lui avait offert un asile. Sa santé était devenue de plus en plus mauvaise, et sa monomanie tout à fait caractérisée. Pour s’en convaincre, il suffirait de lire ses Rêveries d’un promeneur solitaire. Mais les témoignages des personnes qui l’ont visité à Ermenonville est encore plus décisif. Corancez, qui le voyait fréquemment, a laissé des détails intéressants sur ses dernières années. « Depuis longtemps, dit-il, je m’apercevais d’un changement frappant dans son physique ; je le voyais souvent dans un état de convulsion qui rendait son visage méconnaissable, et surtout l’expression de sa figure réellement effrayante[22]. Dans cet état, ses regards semblaient embrasser la totalité de l’espace, et ses yeux paraissaient voir tout à la fois ; mais dans le fait, ils ne voyaient rien. Il se retournait sur sa chaise et passait le bras par-dessus le dossier. Ce bras, ainsi suspendu, avait un mouvement accéléré, comme celui du balancier d’une pendule. Lorsque je lui voyais prendre cette posture, à mon arrivée, j’avais le cœur ulcéré, et je m’attendais aux propos les plus extravagants ; jamais je n’ai été trompé dans mon attente. C’est dans une de ces situations affligeantes qu’il me dit : — « Savez-vous pourquoi je donne au Tasse une préférence si marquée ? — Non, lui dis-je… — Sachez-donc qu’il a prédit mes malheurs. — Je fis un mouvement, il m’arrêta. — Je vous entends, dit-il, le Tasse est venu avant moi ; comment a-t-il eu connaissance de mes malheurs ? Je n’en sais rien et probablement il n’en savait rien lui-même ; mais enfin, il les a prédits. Remarquez que le Tasse a cela de particulier, que vous ne pouvez pas enlever de son ouvrage une strophe, d’une strophe un seul vers, et d’un vers un seul mot, sans que le poème entier ne s’écroule ; et bien, ôtez la strophe dont je vous parle[23], rien ne souffre, l’ouvrage reste parfait. Elle n’a rapport ni à ce qui précède, ni à ce qui suit ; c’est une pièce absolument inutile. Il est à présumer que le Tasse l’a faite involontairement et sans la comprendre lui-même ; mais elle est claire….. »

Sa mort a donné lieu à bien des suppositions ; cependant il ressort de l’ensemble des documents que Jean-Jacques a mis fin à ses jours sans qu’on sache au juste de quelle manière. Le jour de sa mort, Rousseau n’alla point au château comme à son ordinaire, pour donner au jeune Girardin, le fils de son hôte, la leçon qu’il avait coutume de lui donner ; les uns pensent qu’étant allé herboriser, il avait rapporté des plantes vénéneuses, avec lesquelles il se serait empoisonné ; d’autres ont prétendu que Jean-Jacques s’était tiré un coup de pistolet, et ce qui donnerait de la vraisemblance à cette opinion, c’est qu’il avait au front une blessure, que sa femme a depuis attribuée à une chute.

Son apologiste, M. Musset-Pathay, pense que Jean-Jacques a employé les deux moyens, c’est-à-dire qu’il a préparé lui-même et pris le poison, et que, pour abréger la lenteur des effets et la durée des souffrances, il a eu recours au pistolet[24].

Telle fut la fin, prévue longtemps à l’avance par Diderot, de l’auteur de la Lettre sur les Spectacles, de l’ennemi de Voltaire et des philosophes.

Parmi les personnages qui tinrent à honneur de visiter Voltaire à son arrivée dans la capitale, il en est un qui doit être distingué entre tous les autres, parce que sa présence à Paris, avec le titre d’ambassadeur, tient à l’histoire de l’Amérique, et se rattache même intimement à notre propre histoire, nous voulons parler de l’homme qui, de prote d’imprimerie, s’est élevé au premier rang parmi tant d’hommes d’une trempe énergique et d’une volonté inébranlable, à qui l’Amérique dut son indépendance, nous voulons parler de Franklin. Selon la prévision de Turgot, l’Amérique, avec le concours de la France, avait conquis sa liberté. Nous disons avec le concours de la France, car c’est l’opinion, la société de Paris, bien plus que le roi Louis XVI et sa cour, qui ont délivré l’Amérique du joug de la métropole.

Necker avait succédé à Turgot sous le titre de directeur général des finances. Celui-ci écarté, il faut convenir qu’il n’était guère possible de faire un meilleur choix, seulement c’est une tache à la mémoire de Necker d’avoir contribué à la chute de ce grand homme.

Dès son entrée aux affaires, il voulut reprendre, mais avec beaucoup moins d’ampleur, le programme de Turgot, en le modifiant toutefois en partie, de manière à éviter l’opposition qui avait renversé Turgot. Celui-ci avait dit : pas d’emprunt, tout par l’économie. Necker emprunta. Ses connaissances comme financier lui valurent du crédit, sa discrétion à toucher aux abus rassurèrent les privilégiés. Mais les emprunts ne pouvant suffire aux dépenses d’une guerre onéreuse, il se vit bientôt forcé de solliciter du roi de réduire les dépenses de sa maison ; puis, la suppression des fermes générales le rendit odieux aux financiers ; enfin il eut contre lui les Parlements à cause de ses essais d’assemblées provinciales. En sorte qu’il finit par se trouver en présence des mêmes ennemis que Turgot avait rencontrés : la Cour, la Finance, le Parlement. Il succomba sous cette coalition, le 8 mai 1781.

Avec Necker finit le gouvernement proprement dit ; le pillage et la débâcle vont commencer.

Pendant ce temps, les gens de qualité paraissent se croire encore sous le règne de Louis XV, après Fontenoi. À l’occasion de l’arrivée de Glück à Paris on renouvelle les querelles du coin de la reine et du coin du roi. Gluckistes et Piccinistes sont en lutte ouverte comme autrefois Lullistes et Bouffonistes. À la cour on enchérit sur les frivolités du dernier règne. À la ville, plus de salons. Aucune femme distinguée n’a remplacé madame Geoffrin, mademoiselle de Lespinasse, madame du Deffand. Les dames font du parfilage ; ou bien, obéissant à la plus honteuse crédulité, elles vont former la chaîne autour du baquet de Mesmer[25].

Cependant l’œuvre des encyclopédistes ne pouvait périr. Quelques hommes éminents étaient entrés déjà dans la voie qu’ils avaient ouverte. Lavoisier avait fait ses immortelles découvertes, Cabanis et Condorcet allaient bientôt poser les bases qui devaient servir à la connaissance de l’homme et des sociétés.

D’Alembert ne devait pas survivre longtemps à ses deux amies. Il avait succombé le 29 octobre 1783, après de cruelles souffrances occasionnées par la pierre, dont il était atteint depuis plusieurs années.

Dans tous les portraits qu’on a faits du géomètre, on remarque quelque chose de maladif et d’inquiet, mais aucun signe caractéristique de son génie. Il avait les yeux petits, mais le regard vif, sa bouche était grande, son sourire avait de la finesse, quelquefois de l’amertume. Ce qu’il était plus aisé de démêler dans l’ensemble de sa figure c’était, d’après Meister[26], « l’habitude d’une attention pénétrante, l’originalité naïve d’une humeur moins triste qu’irascible et chagrine[27]. Sa stature était petite et fluette, le son de sa voix clair et perçant. Son extérieur était de la plus extrême simplicité ; il était presque toujours habillé de la tête aux pieds d’une seule couleur[28]. Il parlait bien et apportait dans sa conversation la précision mathématique. Ses bons mots étaient dits avec une grâce et une prestesse qui lui étaient particulières. Ils avaient un cachet d’originalité fine et profonde : « Qui est-ce qui est heureux ? Quelque misérable » est une de ses meilleures reparties. »

Le principal personnage de cette étude allait, à son tour, bientôt disparaître. La perte de son amie, la mort de sa Sophie, avait dû lui porter le coup le plus funeste. Pour se distraire et pour satisfaire le désir qu’il avait depuis longtemps de justifier un ancien d’une accusation qu’il croyait injuste, il entreprit la réhabilitation de Sénèque. Ce livre eut, dès sa publication, le plus grand retentissement. Ce qui contribua principalement à l’impression immense qu’il produisit, fut la note qu’il contenait contre Rousseau, et par laquelle le Philosophe indigné, voulut venger les victimes de la méchanceté ou de la folie de Jean-Jacques. Dévots et dévotes du citoyen de Genève jetèrent les hauts cris à la lecture de ces lignes vengeresses ; mais le Philosophe ne répondit à ces clameurs que par ces mots, qui peuvent servir d’épitaphe à Rousseau :

« On a dit que ma sortie s’adressait à Jean-Jacques Rousseau. Ce Jean-Jacques a-t-il fait un ouvrage tel que celui que je désigne ? a-t-il calomnié ses amis ? a-t-il décelé l’ingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs ? a-t-il déposé sur sa tombe la révélation des secrets confiés ou surpris ? Je dirai, j’écrirai sur son monument : Ce Jean-Jacques fut un pervers. N’a-t-il rien fait de pareil ? Ce n’est plus de lui que je parle. Censeurs ! j’ai ébauché une tête hideuse, et vous avez écrit le nom du modèle au-dessous. Les Confessions n’existent-elles pas ! La querelle est finie[29]. »

Mais le travail auquel il s’était astreint pour composer son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, avait épuisé ses forces. Son cerveau surmené, donna dès lors des signes d’affaiblissement. Il reconnaissait lui-même qu’il n’avait plus d’idées.

Le 19 février 1784, il fut attaqué d’un violent crachement de sang. « Voilà qui est fini, dit-il à sa fille, il faut nous séparer ; je suis fort, ce ne sera peut-être pas dans deux jours, mais deux semaines, mais deux mois, un an..... » À la fluxion de poitrine succéda la paralysie, puis l’hydropisie.

Le curé de Saint-Sulpice apprit sa maladie et vint le voir. « Mon père, dit madame de Vandeul, qui a laissé des détails très-circonstanciés sur la mort du Philosophe, le reçut à merveille, le loua de ses institutions sur la manière d’assister les malheureux, et lui parla sans cesse des bonnes actions qu’il avait faites et de celles qui lui restaient encore à faire ; il lui recommanda les indigents de son quartier et le curé les soulagea. Il venait visiter mon père deux ou trois fois la semaine, mais ils n’eurent ensemble aucune conversation particulière ; ainsi les matières théologiques ne purent se traiter autrement que les autres, comme il convient aux gens du monde. Mon père ne cherchait pas cette espèce de sujet, mais il ne s’y refusait pas. Un jour qu’ils étaient d’accord sur plusieurs points de morale, relatifs à l’humanité et aux bonnes œuvres, le curé se hasarda à faire entendre que s’il imprimait ces maximes et une petite rétractation de ses ouvrages, cela ferait un fort bel effet dans le monde. Je le crois, monsieur le curé, mais convenez que je ferais un impudent mensonge. Ma mère aurait donné sa vie pour que mon père crût, mais elle aimait mieux mourir que de l’engager à faire une seule action qu’elle pût regarder comme un sacrilège. Persuadée que mon père ne changerait jamais d’opinion, elle voulut lui épargner les persécutions, et jamais elle ne l’a laissé un seul instant tête-à-tête avec le curé ; nous le gardions l’une et l’autre[30].

» Dans cet état, le désir lui prit d’aller habiter la campagne. Un de ses amis, M. Belle, lui ayant offert une maison à Sèvres, il y resta pendant quelque temps. Mais voulant revenir à Paris, ses amis, son médecin, lui conseillèrent de ne pas continuer à habiter son ancien logement du quatrième étage de la rue Taranne. Grimm sollicita un logement de l’impératrice, elle l’accorda ; on lui donna un superbe appartement rue de Richelieu. Il désira quitter la campagne et venir l’habiter ; il en a joui douze jours ; il en était enchanté : ayant toujours logé dans un taudis, il se trouvait dans un palais. Mais le corps s’affaiblissait chaque jour ; la tête ne s’altérait pas ; il était bien persuadé de sa fin prochaine, mais il n’en parlait plus ; il ne voulait pas affliger des gens qu’il voyait plongés dans la douleur ; il s’occupait de ce qui pouvait les distraire ou les tromper ; il voulait arranger tous les jours quelques objets nouveaux, il fit placer ses estampes. La veille de sa mort, on lui apporta un lit plus commode ; les ouvriers se tourmentaient pour le placer. Mes amis, leur dit-il, vous prenez là bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours. Il reçut le soir ses amis ; la conversation s’engagea sur la philosophie et les différentes routes pour arriver à cette science ; le premier pas, dit-il, vers la philosophie, c’est l’incrédulité. Ce mot est le dernier qu’il ait proféré devant moi[31]. »

Diderot ferme l’ère de la philosophie ; une ère nouvelle, celle de la politique, va commencer, où les survivants, parmi ses contemporains, ne sont appelés à jouer aucun rôle actif.

Grimm, témoin de la profonde modification, survenue dans les idées et dans les institutions, disait : « J’ai manqué l’occasion de me faire enterrer. » Il n’attendit pas la grande crise, et, en 1791, il quitta la France où pendant tant d’années il avait été si heureux. Son amie, madame d’Épinay, avait succombé le 15 avril 1783.

Le baron d’Holbach devait survivre encore cinq ans à Diderot. Ainsi que Georges le Roy, il allait rester sur le seuil de la rénovation à laquelle il avait tant contribué[32].

La question posée au dix-huitième siècle, toujours débattue depuis avec des chances diverses, sera, nous l’espérons, bientôt résolue. C’est à notre génération, en effet, qu’il appartient de décider qui doit finalement l’emporter de Fréron ou de Voltaire, de Palissot ou de Diderot.



  1. Voy. Vie de M. Turgot, par Condorcet.
  2. Cette conception est le développement de la pensée de Pascal : « L’humanité doit être considérée comme un seul homme qui vit toujours et qui apprend continuellement. »
  3. Les articles Étymologie, Expansibilité, Existence, Foires et Fondation.
  4. Vie de M. Turgot, par Condorcet.
  5. Le roi de Prusse n’avait pas grande confiance dans la réussite des projets de Turgot ; faisant allusion à Louis XVI, il disait à d’Alembert que le nouveau ministre aurait à lutter contre les préjugés de l’éducation : « Vous savez que lorsqu’on est très-chrétien, il est difficile d’être en même temps très-raisonnable. » Lettre du 9 septembre 1775. Dans une autre lettre, en date du 30 octobre de la même année, il complétait sa pensée en ces termes : « Non, tant que les souverains porteront des chaînes théologiques, tant que ceux qui ne sont payés que pour prier pour le peuple lui commanderont, la vérité, opprimée par ces tyrans des esprits, n’éclairera jamais les peuples, les races ne penseront qu’en silence et la plus absurde des superstitions dominera dans l’empire des Welches. »
  6. Pour les réformes projetées ou exécutées par Turgot, voir le remarquable travail inséré dans la Politique positive, et extrait du Cours de sociologie de M. Laffitte.
  7. Vie de M. Turgot.
  8. Pourquoi donc innover, disait naïvement un fermier général en 1775 ; est-ce que nous ne sommes pas bien ?
  9. Un philosophe, considéré dans la république des lettres (M. de M***), était à Versailles le jour mémorable de la disgrâce de M. Turgot. Il observait dans un morne silence la joie tumultueuse qu’inspirait cet événement. Un courtisan, frappé de ce contraste, lui demanda sur quoi il méditait si gravement. M. de M*** répondit, en élevant la voix : « Je me représente, d’après tout ce que je vois ici, l’image d’une troupe de brigands rassemblés dans la forêt de Bondy, à qui l’on vient d’annoncer que le Grand-Prévôt est renvoyé. » (V. les Observations modestes d’un citoyen, dans la collection des ouvrages pour et contre M. Necker).
  10. Son Traité sur la législation et le commerce des grains.
  11. Sur la liberté du commerce des grains.
  12. Dans une lettre à Cideville, il exprimait aussi d’une manière piquante toute sa pensée sur l’âme : « Je suis d’une faiblesse extrême et mon âme, que j’appelle Lisette, est très-mal à son aise dans mon corps cacochyme. Je dis quelquefois à Lisette : Allons donc, soyez donc gaie. Elle me répond qu’elle n’en peut rien faire et qu’il faut que le corps soit à son aise pour qu’elle y soit aussi. Fi donc, Lisette ! lui dis-je ; si vous tenez de ces discours-là, on vous croira matérielle. Ce n’est pas ma faute, a répondu Lisette ; j’avoue ma misère et je ne me vante point d’être ce que je ne suis pas. » Une autre lettre, d’un tour inimitable, est celle où il parle du péché originel : « Les misères de la vie, philosophiquement parlant, ne prouvent pas plus la chute de l’homme, que les misères d’un cheval de fiacre ne prouvent que les chevaux étaient tous autrefois gros et gras et ne recevaient jamais de coups de fouet, et que, depuis que l’un d’eux s’avisa de manger trop d’avoine, tous ses descendants furent condamnés à traîner des fiacres. (Voy. Lettre à la Condamine.) Frédéric II, en parlant des croyances de Voltaire, écrivait à d’Alembert : « Il voudrait bien douter de Dieu, mais il craint le fagot. »
  13. Voy. les Considérations sur les mœurs.
  14. Lettre du 3 avril 1770.
  15. Tous les hommes célèbres du dix-huitième siècle, le grand Frédéric, Voltaire, Diderot étaient persuadés de la chute plus ou moins prochaine du catholicisme. Dans ses Lettres persanes, Montesquieu assignait une date précise à cet événement : « J’ose le dire : dans l’état présent où est l’Europe, il n’est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans. » Il faut lire en son entier cette lettre admirable. On y verra combien l’observation et la connaissance de la filiation des faits dans l’histoire, peuvent servir à la prévision des événements politiques. (Voir lettre 117.)
  16. Voici comment d’Alembert annonce au roi de Prusse la maladie de madame Geoffrin et les circonstances qui l’accompagnèrent : « Cette femme respectable, pleine d’esprit et de vertu qui, depuis trente ans, avait pour moi l’amitié la plus tendre, qui, tout récemment encore, m’avait procuré, dans mon malheur, toutes les consolations ou les distractions que cette amitié lui avait fait imaginer, est frappée depuis plus d’un mois d’une paralysie qui l’a presque entièrement privée du sentiment et de la parole, et qui ne laisse aucune espérance, non-seulement de la conserver, mais même de la revoir encore. Sa famille, qui ne lui ressemble guère, dévote, ou feignant de l’être, mais plus sotte encore que dévote, et affichant, sans savoir pourquoi, une haine stupide des philosophes et de la philosophie, m’ôte en ce moment jusqu’à la déplorable consolation d’être auprès de cette digne femme, de lui rendre tous les soins que ma tendresse pour elle pourrait me suggérer, et que peut-être la pauvre malade ne sentirait pas, mais qui du moins satisferaient mon cœur. Je perds ainsi, dans l’espace de quelques mois, les deux personnes que j’aimais le plus et dont j’étais le plus aimé. Voilà, Sire, la malheureuse situation où je me trouve, le cœur affaissé et flétri, et ne sachant que faire de mon âme et de mon temps. » (Lettre du 7 octobre 1776).
  17. Le curé qui vint voir Duclos dans sa dernière maladie, s’appelait Chapeau. Il le pressait vivement de s’acquitter des devoirs de l’Église. « Comment vous appelez-vous, monsieur le Curé ? — Chapeau. — Eh ! monsieur, je suis venu au monde sans culottes, je puis fort bien en sortir sans chapeau. » (Voy. Correspondance littéraire.)
  18. N’oublions pas que sans Rousseau, sans le discours contre les sciences, ces paroles atroces : « La France n’a pas besoin de chimistes, » n’auraient pas été prononcés et peut-être l’illustre Lavoisier n’eût-il pas péri sur l’échafaud.
  19. Voy. la Vie de Voltaire, par l’abbé Vernet.
  20. Il est certain que c’est cette crainte qui le détermina à se confesser, car, en 1764, il traçait, dans une lettre à madame du Deffand ces mots qui prouvent qu’alors il n’était pas dans les mêmes dispositions. « On dit quelquefois d’un homme : il est mort comme un chien ; mais vraiment un chien est très-heureux de mourir sans cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. »
  21. On a ignoré quelque temps dans le public, l’heure et le jour de la mort de Voltaire. Tout Paris était encore à sa porte pour demander de ses nouvelles, que son corps avait été enlevé pour être transporté hors de la capitale, à l’abbaye de Sellières, dont son neveu était abbé, sur le refus du curé de Saint-Sulpice de l’enterrer. (Voy. Correspondance littéraire.)
  22. Cette horrible contraction de sa physionomie lui était habituelle. Diderot l’avait déjà remarqué. Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l’on crut les rapprocher, dit Michelet dans son livre intitulé : Louis XV et Louis XVI, Diderot fut consterné de voir l’état horrible de Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui il écrit : « Mon ami, j’ai vu un damné ! ah ! je ne puis m’en remettre Montrez-moi, pour que je me calme, la face d’un homme de bien. »

    L’horreur de Diderot est telle, continue Michelet qu’il semble avoir en ce moment comme un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu’il a vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre d’avenir ; « Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre. »

  23. La 77e du 12e chant.
  24. Madame de Staël regarde comme certain que Rousseau s’est donné la mort. « Un de mes amis, dit-elle dans ses Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau, reçut une lettre de lui quelque temps avant sa mort, qui semblait annoncer ce dessein. Depuis, s’étant informé avec un soin extrême de ses derniers moments, il a su que le matin du jour où Rousseau mourut, il se leva en parfaite santé, mais dit, cependant, qu’il allait voir le soleil pour la dernière fois et prit, avant de sortir du café, qu’il fit lui-même : il rentra quelques heures après, et commençant alors à souffrir horriblement, il défendit constamment qu’on appelât du secours et qu’on avertît personne. Peu de temps avant ce triste jour, il s’était aperçu des viles inclinations de sa femme pour un homme de l’état le plus bas ; il parut accablé de cette découverte, et resta huit heures de suite sur le bord de l’eau dans une méditation profonde. Il me semble que si l’on réunit ces détails à sa tristesse habituelle, à l’accroissement extraordinaire de ses terreurs et de ses défiances, il n’est plus possible de douter que ce grand et malheureux homme n’ait terminé volontairement sa vie. « (Édition de 1789. page 108.)
  25. On lit dans la Correspondance de Grimm, à la date du mois de septembre 1780 : « M. Mesmer avait une lettre de recommandation pour M. le baron d’Holbach. Il y fut dîner peu de temps après son arrivée à Paris avec tous nos philosophes. Soit que lui-même, soit que ses auditeurs fussent mal préparés aux merveilleux effets du magnétisme, il ne fit ce jour-là aucune impression sur personne, et, depuis ce fâcheux contre-temps, il n’a plus reparu chez M. d’Holbach. »
  26. Correspondance littéraire.
  27. Ce portrait doit être des derniers temps du géomètre, car, dans sa maturité, d’Alembert était très-gai. Il donnait la vie aux salons de madame du Deffand et de madame Geoffrin.
  28. Diderot ne s’habillait jamais que de noir, c’est ce vêtement noir qui a donné lieu à la scène suivante racontée dans les Mémoires secrets (5 janvier 1772) : « On sait que M. Diderot est honoré des bontés particulières de l’impératrice de Russie et qu’il est comme son agent littéraire dans la capitale. Il s’est mêlé en cette qualité du marché fait par cette souveraine, du cabinet de tableaux de M. le baron de Thiers, qu’elle a acheté en entier. Cela a donné lieu à quelques conférences entre M. Diderot et les héritiers du défunt dont est M. le maréchal de Broglie, par sa femme. Ce maréchal, très-honnête, a pour frère M. le comte de Broglie, parfois très-mauvais plaisant. Un jour qu’il se trouvait à une conférence du philosophe en question avec M. le Maréchal, il voulut le tourner eu ridicule sur l’habit noir qu’il portait. Il lui demanda s’il était en deuil des Russes ? Si j’avais à porter le deuil d’une nation, monsieur le comte, lui répondit M. Diderot, je n’irais pas la chercher si loin. »
  29. La première partie des Confessions parut en 1781, la seconde en 1788.
  30. Voy. Mémoires de madame de Vandeul.
  31. Voici son acte de décès :

    L’an mil sept cent quatre-vingt-quatre, le premier août a été inhumé en cette église M. Denis Diderot, des Académies de Berlin, de Stockholm et de Saint Pétersbourg, bibliothécaire de sa Majesté Impériale Catherine seconde, impératrice de Russie : âgé de soixante et onze ans, époux de dame Anne-Antoinette Champion, décédé hier, rue de Richelieu de cette paroisse. Présents : M. Abel-François, Nicolas Caroilhon de Vandeuil, écuyer, trésorier de France, son gendre. Messire Claude-Xavier Caroilhon d’Estillières, écuyer, fermier général de Monsieur, frère du roi, rue de Ménars, de cette paroisse ; M. Denis Caroilhon de la Charmette, écuyer directeur des domaines du Roy, susdite rue de Ménars, et Messire Nicolas-Joseph Philpin de Piépape, chevalier, conseiller d’État, lieutenant général au bailliage de Langres, rue Traversière, dite paroisse.

    (Registres de Saint-Roch.)
  32. Il a été inhumé à Saint-Roch à côté du Philosophe, dans la chapelle de la Vierge.