Diderot et la Société du baron d’Holbach/1/2

Livre I


CHAPITRE II


1756-1759


J.-J. Rousseau à l’Ermitage. — Madame d’Houdetot. — Saint-Lambert. — Passion de Jean-Jacques pour madame d’Houdetot. — Préventions de Diderot contre madame d’Épinay. — Madame de Puisieux. — Le Fils naturel. — Vues de Diderot sur l’art dramatique. — Madame d’Épinay annonce à Rousseau son départ pour Genève. — Jean-Jacques refuse de l’accompagner. — Motifs de son refus. — Rupture de Jean-Jacques et de madame d’Épinay. — Rousseau quitte l’Ermitage. — Article Genève de l’Encyclopédie. — Lettre sur les Spectacles. — Rupture de Jean-Jacques et de Diderot. — D’Alembert et les prédicants de Genève. — Voltaire aux délices. — Il se lie avec madame d’Épinay. — Rapprochement de Diderot et de madame d’Épinay. — D’Alembert se retire de l’Encyclopédie. — Helvétius. — Le Livre de l’Esprit. — Persécutions contre l’auteur. — Arrêt du conseil contre l’Encyclopédie


C’est le 9 avril 1756 que J.-J. Rousseau se rendit, en compagnie de Thérèse et de sa mère, à la délicieuse habitation que sa bienfaitrice lui avait préparée. Cette retraite, où il croyait trouver le calme et le bonheur, devint bientôt le théâtre de ses plus grandes fautes et la source de tous ses malheurs, par suite de la passion doublement coupable que lui inspira madame d’Houdetot.

Lorsque le comte d’Houdetot épousa la sœur de M. d’Épinay, mademoiselle la Live de Bellegarde, il était épris d’une dame qu’il ne cessa jamais d’aimer. Aussi, malgré toutes les qualités qui embellissaient sa jeune femme, n’éprouva-t-il pour elle que de l’indifférence ; il n’exigeait d’elle que le respect des convenances, comme on les entendait alors, c’est-à-dire qu’il tenait à ce que les liaisons de sa femme ne fussent pas scandaleuses ; c’est sans doute ce qui la porta à l’oubli de ses devoirs, malgré son naturel tendre et constant[1]. En 1756, sa liaison avec Saint-Lambert était encore toute récente.

Le marquis de Saint-Lambert, le futur auteur du poème des Saisons, s’était déjà fait connaître dans les lettres par de jolis vers, au succès desquels Voltaire et madame du Châtelet n’avaient pas nui. Mais ce qui surtout l’avait mis à la mode dans les salons de Paris, ce fut la passion qu’il avait inspirée à cette femme célèbre pendant qu’ils étaient ensemble à la Cour de Lorraine, passion qui avait eu pour Émilie des suites si funestes.

Pendant que Rousseau était à l’Ermitage, l’amant de madame d’Houdetot faisait partie, sous les ordres du prince de Beauvau, son protecteur et son ami, de l’expédition dirigée contre Port-Mahon par le duc de Richelieu ; avant son départ, il avait conseillé à la comtesse d’Houdetot d’aller visiter Jean-Jacques parce que, comme Diderot et Grimm, il craignait pour lui l’effet de l’isolement. Il devait être très-mal récompensé de sa confiance. Personne n’ignore, en effet, que c’est à la constance de madame d’Houdetot que Saint-Lambert est redevable de n’avoir pas perdu à la fois et sa maîtresse et son ami.

À la Chevrette, on fut indigné de la conduite de Rousseau ; cependant, on n’en fit rien paraître parce qu’il semblait assez puni par les remontrances sévères, mais méritées, que Diderot lui adressa à cette occasion.

Notre philosophe pouvait croire en ce moment que ses amis s’étaient concertés pour lui causer des tracas. Il venait d’avoir avec Grimm une explication au sujet de sa liaison avec madame d’Épinay, pour laquelle Diderot n’avait, on le sait, aucune sympathie. Mais c’est en vain qu’il essaya de l’en détacher. Il n’eut pas plus de succès auprès du baron d’Holbach.

Madame d’Épinay avait vu assez fréquemment le baron chez Gauffecourt, qui venait d’être atteint d’une maladie très-grave durant laquelle tous ses amis lui avaient prodigués, à l’envi, les soins les plus empressés. Malgré les avis de Diderot, le baron lia connaissance avec madame d’Épinay qu’il continua à voir intimement après qu’il fut entré en marché avec elle pour acheter son magnifique château de la Chevrette. L’affaire manqua, mais les relations persistèrent. Quant à Diderot, qui avait aussi rencontré madame d’Épinay chez Gauffecourt, il n’était pas facile à détromper et à ramener. Malgré les avances pressantes de la dame, tout en se montrant très-poli, et on la complimentant sur l’espèce de fascination qu’elle exerçait sur tous ceux qui l’approchaient, il ne lui laissa pas lieu de douter qu’il ne tenait pas à pousser plus avant la connaissance.

En même temps qu’il continuait la publication de l’Encyclopédie, le Philosophe avait trouvé assez de loisir pour composer quelques ouvrages. Depuis l’Interprétation de la nature il avait fait imprimer, pour venir en aide à madame de Puisieux, les Bijoux indiscrets, roman licencieux et sans valeur qui se ressentait du motif qui l’avait fait naître. Du reste, à l’époque où nous sommes arrivés, il n’allait pas tarder à rompre avec cette femme de lettres. En 1749, pendant qu’il était au château de Vincennes, il avait eu à se plaindre de sa conduite. L’auteur de la Nécessité d’être inconstante[2] ne s’était pas, paraît-il, borné à une déclaration platonique de ce beau principe. Mais, quoi qu’en ait dit madame de Vandeul, cette aventure n’amena pas sa rupture avec Diderot, qui n’a cessé de la voir que longtemps après. Avant qu’il la quittât, il l’avertissait quelquefois : « Prenez garde. Madame, lui disait-il, vous vous défigurez dans mon cœur ; il y a là une image à laquelle vous ne ressemblez plus. »

Pendant l’année 1756, il termina le Fils naturel. Sur le point de le livrer à l’impression, il écrivit à Grimm, alors à la Chevrette, pour le prier de venir à Paris, afin de revoir ensemble cet ouvrage. Grimm, qui s’était promis de rester tout l’automne à la campagne avec son amie, fit à Diderot la proposition d’y venir passer les huit jours qu’il jugeait nécessaires à cette révision. « M. Diderot, dit madame d’Épinay, se défendit avec effroi de cette proposition, » et elle perdit ainsi l’occasion de faire connaissance avec un homme « qu’elle regardait comme le génie le plus profond du siècle. » À défaut de l’auteur, Grimm s’adjoignit, pour ce travail, un homme de lettres de la société du baron, le poète Desmahis[3].

Peu de temps après, Diderot fit paraître sa pièce qui, au dire de madame d’Épinay, eut le plus grand succès : « son ami Grimm en est plus content mille fois que lui-même. L’intérêt qu’il y prend a passé jusqu’à moi ; je me sens heureuse de ce succès. J’ai débité, pour ma part, plus de cent exemplaires en deux jours. »

En fait, même à la lecture, le Fils naturel est loin d’être un chef-d’œuvre. Voltaire, à qui l’auteur s’empressa de l’envoyer, ne sait comment en faire l’éloge, lui qui cependant avait tant de tact et maniait si adroitement la flatterie. Dans sa lettre de remerciements, il lui dit : « Votre ouvrage ressemble à son auteur, il me paraît plein de vertus, de sensibilité et de philosophie ; » puis laissant le livre, il se rabat sur des questions secondaires de réformes théâtrales, qu’il n’espère pas « tant que les petits-maîtres se mêleront sur la scène avec les acteurs[4] ; » enfin, il lui parle de l’excommunication qui frappe ceux-ci, de l’Encyclopédie, et lui rappelle sa détention à Vincennes. Mais des idées de Diderot sur la manière dont il comprend le théâtre et sur l’exécution de sa pièce, il n’en est pas question. Évidemment, le poète ne la trouvait pas bonne. Diderot se proposait de créer un genre destiné à représenter la vie privée et surtout la vie de famille avec tous ses incidents caractéristiques ; certes, l’entreprise était louable et nous l’avons vu réaliser depuis avec le plus grand succès ; mais, pour l’exécuter, il manquait au philosophe cette faculté de transformation indispensable à l’auteur dramatique. L’abbé Arnaud lui disait : « Vous avez l’inverse du talent dramatique : il doit se transformer dans tous les personnages, et vous les transformez tous en vous. »

Les représentations que Diderot avait adressées à Rousseau, au sujet de sa passion extravagante et de la réclusion à laquelle il condamnait Thérèse et sa vieille mère à l’Ermitage, avaient un moment troublé la bonne entente qui avait jusqu’alors presque toujours régné entre eux. Mais Jean-Jacques, s’étant engagé à faire des excuses à Saint-Lambert, les relations se rétablirent comme par le passé avec tous ses amis. Il était même retourné chez le baron d’Holbach, qui lui fit bon accueil ; la baronne, seule, la seconde femme de d’Holbach, le reçut très-froidement, et il ne reconnut plus cette aimable Caroline, qui marquait pour lui tant de bienveillance quand elle était fille. Enfin, comme pour mieux cimenter la réconciliation, Saint-Lambert, en arrivant de l’armée alla, en compagnie, de madame d’Houdetot, le visiter à l’Ermitage.

Tout sujet de brouille paraissait donc écarté, quand un incident inattendu vint tout bouleverser. Madame d’Épinay annonça qu’elle voulait aller à Genève consulter le fameux docteur Tronchin. Or, ce départ devait être la cause de la rupture définitive de Rousseau avec tous ses amis. Mais laissons raconter Jean-Jacques lui-même : « Un jour, dit-il, que je ne songeais à rien moins, madame d’Épinay m’envoya chercher. En entrant j’aperçus dans ses yeux et dans toute sa contenance un air de trouble dont je fus d’autant plus frappé, que cet air ne lui était pas ordinaire, personne au monde ne sachant mieux qu’elle gouverner son visage et ses mouvements. « Mon ami, me dit-elle, je pars pour Genève ; ma poitrine est en mauvais état, ma santé se délabre au point que toute chose cessante, il faut que j’aille voir et consulter Tronchin. » Cette résolution si brusquement prise, et à l’entrée de la mauvaise saison, m’étonna d’autant plus que je l’avais quittée trente-six heures auparavant, sans qu’il en fût question. Je lui demandai qui elle emmènerait avec elle. Elle me dit qu’elle emmènerait son fils avec M. de Linant ; et puis elle ajouta négligemment : « et vous, mon ours, ne viendrez-vous pas aussi ? » Comme je ne crus pas qu’elle parlât sérieusement sachant que, dans la saison où nous entrions, j’étais à peine en état de sortir de ma chambre, je plaisantai sur l’utilité d’un malade pour un autre malade ; elle parut elle-même n’en avoir pas fait tout de bon la proposition et il n’en fut plus question. Nous ne parlâmes plus que des préparatifs de voyage dont elle s’occupait avec beaucoup de vivacité, étant résolue à partir dans quinze jours. Elle ne perdit rien à mon refus, ayant engagé son mari à l’accompagner. »

Quelques jours après, Rousseau reçut de Diderot un billet par lequel celui-ci l’adjurait de donner à sa bienfaitrice cette marque de reconnaissance ; mais Jean-Jacques ne vit dans ce conseil qu’une intrigue dirigée contre lui, et dont le Philosophe n’était que l’instrument. Aussi lui répondit-il : « Votre avis ne vient pas de vous. Outre que je suis peu d’humeur à me laisser mener sous votre nom par le tiers et le quart, je trouve à ces ricochets certains détours qui ne vont pas à votre franchise et dont vous ferez bien, pour vous et pour moi, de vous abstenir désormais. » Puis, non content de cela, il écrit à Grimm qu’il connaît le motif qui oblige madame d’Épinay à aller précipitamment consulter Tronchin à Genève[5], et il insinue qu’il ne veut pas servir de chaperon à cette dame, tandis que celui qu’il pense être la cause du mal trouve mieux de s’en dispenser.

Engagés sur ce ton, on voit aisément à quoi ces pourparlers devaient nécessairement aboutir : brouillé avec Diderot, Grimm, madame d’Épinay et tous leurs amis, Rousseau dut bientôt quitter l’Ermitage.

Que si l’on trouve intéressant de rechercher de quel côté sont les premiers torts, on a sous les yeux toutes les pièces de ce procès. D’abord, pour s’excuser de ne pas accompagner madame d’Épinay, Rousseau donne pour raison l’état de sa santé, et c’est en effet le seul motif qu’il pût alléguer ; cependant on remarquera que Diderot ne l’avait pas trouvé suffisant et qu’à ce moment, où il est dans les meilleurs termes avec Jean-Jacques et loin d’être bien avec madame d’Épinay, il ne paraît pas redouter pour son ami les fatigues de ce voyage. Outre cette excuse, Rousseau donne un prétexte qui, par la manière dont il est présenté, a quelque chose d’odieux : « il ne voulait pas servir de chaperon à madame d’Épinay ! » Même en admettant l’exactitude des commérages d’antichambres sur lesquels s’appuie Jean-Jacques pour accuser sa bienfaitrice de manœuvres destinées à cacher une faute, il devait encore partir. Or, rien n’est moins prouvé. Certes, nous savons que la chasteté n’était pas la vertu dominante de madame d’Épinay ; M. d’Épinay ne l’ignorait pas non plus. Comme l’a dit un de nos contemporains[6], sa femme ne faisait ni mystère ni vanité de sa liaison avec Grimm. Pourquoi donc, entre deux suppositions, choisir la plus compliquée et la plus malveillante quand une vérité bien simple pourrait tout expliquer ? Ne savait-on pas que Tronchin était déjà venu à Paris, que madame d’Épinay l’avait consulté ? et puis comme le secret aurait été bien gardé ! M. d’Épinay conduit lui-même sa femme à Genève, en compagnie de leur fils et de Linant, son instituteur[7]. Qu’on remarque ensuite qu’elle séjourne près de deux ans en Suisse, où Grimm va passer avec elle plus de six mois. Où est donc le mystère en tout ceci ? Le mystère, s’il y en a un, est dans la folle passion que Rousseau avait pour madame d’Houdetot. Une chose, peut-être aussi, inquiétait sa vanité : il craignait qu’en accompagnant une grande dame, on ne vînt à faire la différence, dans son pays, entre sa conduite et les principes qu’il affichait en ses ouvrages. Une lettre qu’il écrit à Saint-Lambert, où il se plaint que madame d’Houdetot lui conseille d’aller à Genève, témoigne de cette préoccupation. « Quoi qu’il arrive, écrit-il, je ne veux pas aller m’étaler dans mon pays à la suite d’une fermière générale. » Ce qui irrita madame d’Épinay bien plus que le refus de l’accompagner, fut que pendant tous les pourparlers que l’incident fit naître, elle acquit la certitude que Jean-Jacques l’avait desservie dans l’esprit de Diderot. Rien ne pouvait lui être plus sensible. Sous l’empire de la colère, elle lui signifia son congé. Rousseau quitta donc l’Ermitage et vint s’établir à Mont-Louis, près de Montmorency, chez M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé.

Brouillé avec Grimm et madame d’Épinay, Rousseau prit la résolution de se séparer de Diderot et de la société des Philosophes. Il s’agissait pour lui d’en trouver une occasion éclatante, un article de l’Encyclopédie la lui fournit.

Pendant que s’accomplissaient les divers incidents que nous venons de retracer, l’entreprise des deux éminents coopérateurs suivait son cours régulier. En 1752, après l’impression du deuxième volume, la publication de l’Encyclopédie avait été suspendue par un arrêt du conseil du roi, en date du 7 février ; mais le gouvernement, sans toutefois révoquer l’arrêt qu’il avait rendu, avait fait des instances aux auteurs pour qu’ils la reprissent et depuis rien n’était venu l’entraver. Le troisième volume avait paru en 1753, précédé d’un discours où d’Alembert, en même temps qu’il répondait aux critiques auxquelles les deux premiers volumes avaient donné lieu, repoussait les accusation d’irréligion qu’on dirigeait contre les éditeurs, et se défendait de l’imputation, dont on les chargeait, de propager des doctrines dangereuses à la sûreté de l’État. En somme, les tracasseries qu’on avait suscitées aux directeurs de l’Encyclopédie, loin de nuire à l’ouvrage, avaient contribué à le rendre meilleur. Le troisième volume était plus soigné que les précédents ; et l’attention du public ayant été éveillée par l’arrêt du Conseil, le nombre des souscripteurs s’en trouvait augmenté. Enfin, tout marchait à souhait, quoique en silence, mais le moment était venu où l’Encyclopédie allait faire grand bruit.

Un article sur Genève attira sur d’Alembert un orage auquel il était loin de s’attendre. Le coup partit de deux endroits à la fois. Jean-Jacques fit cause commune avec les prédicants de Genève qui étaient seuls en cause. D’AIembert, dans cet article, disait : « Dans cette ville on ne souffre point de comédie[8] ; ce n’est pas qu’on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes ; mais on craint le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant, on pourrait peut-être remédier à cet inconvénient… Par ce moyen Genève aurait des spectacles et des mœurs et jouirait de l’avantage des uns et des autres : les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu’il est très-difficile d’acquérir sans ce secours. » Puis, plus loin, parlant du clergé de Genève, il disait : « Les ministres ont des mœurs exemplaires, ils vivent dans une grande union ; on ne les voit point, comme dans d’autres pays, disputer entre eux, avec aigreur, sur des matières inintelligibles, se persécuter mutuellement, s’accuser indécemment auprès des magistrats. Il s’en faut, cependant, beaucoup qu’ils pensent tous de même sur les articles qu’on regarde ailleurs comme les plus importants à la religion. Plusieurs ne croient plus la divinité de Jésus-Christ… Pour tout dire, en un mot, plusieurs pasteurs de Genève n’ont d’autre religion qu’un socinianisme parfait. »

Dans une dernière visite que Diderot avait faite à l’Ermitage, il avait parlé à Rousseau de cet article de d’Alembert. Avant d’exprimer son sentiment, Jean-Jacques attendit le septième volume de l’Encyclopédie, où il était inséré. Quand il parut, Rousseau avait quitté l’Ermitage et était établi à Montmorency. C’est là qu’il lança sa Lettre sur les Spectacles, qui mit le feu aux poudres.

La Lettre sur les Spectacles, éloquente comme tout ce qui sortait de la plume de son auteur, dévoilait en outre des qualités d’écrivain qui manquaient à ses premiers ouvrages : son style était plus souple et plus facile, il avait acquis plus d’aisance et de liberté, on n’y trouvait ni polémique, ni déclamation ; mais, comme les précédents, il contenait maints sophismes, et, en définitive, il ne démontrait rien. D’ailleurs, pour donner lieu à une discussion utile, la question était mal posée. De même que celle par laquelle Rousseau avait débuté dans la carrière des lettres, au sujet de l’influence des arts et des sciences, elle était trop vague et trop générale. Au lieu de rechercher si le théâtre était nuisible par lui-même, il valait mieux se demander s’il y avait de bonnes pièces au point de vue de la morale. Ainsi posée, la question était facile à résoudre ; personne ne doute, et Rousseau, malgré tout son talent littéraire, n’aurait osé soutenir que le triomphe de la vertu sur les passions, des sentiments généreux sur l’intérêt personnel, que nous représentent tant de chefs-d’œuvre dramatiques, n’est pas un spectacle réconfortant, bien propre à élever les caractères, et à déterminer, chez ceux qui le considèrent, un vrai perfectionnement moral. On pourrait étendre cette réflexion à la lecture des bons romans, qui peut aussi devenir un moyen très-efiîcace d’amélioration.

La valeur littéraire de l’ouvrage de Rousseau n’était pas la seule cause de l’effet qu’il produisit. Ce qui fit de cette publication un véritable événement, c’est qu’elle contenait la déclaration solennelle de la rupture de Jean-Jacques avec Diderot. « J’avais, disait l’auteur, un Aristarque sévère et judicieux. Je ne l’ai plus, je n’en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus à mon cœur qu’à mes écrits[9]. » Cette division éclatante entre les deux hommes, qu’on regardait alors comme les plus fortes têtes du monde philosophique, fit éclater parmi les gens de lettres des sentiments différents. Tandis que les ennemis des encyclopédistes s’en réjouissaient, elle consterna tous les amis de Diderot. Saint-Lambert, à qui Rousseau avait adressé un exemplaire de sa Lettre, la lui renvoya en lui témoignant l’indignation que lui inspirait sa conduite.

Mais Jean-Jacques avait pris son parti ; il voulait se séparer de tout ce qui, de près ou de loin, tenait à la société des philosophes ; à Marmontel même, avec qui jusqu’alors il avait eu des relations amicales, et qui n’était pour rien dans les événements qui avaient mis les choses au point où elles étaient, il envoya sa Lettre sur les Spectacles, accompagnée d’une note tout au moins inconvenante : « Cet hommage n’est pas, disait-il, pour l’auteur du Mercure[10], mais pour M. Marmontel. »

Quant à d’Alembert, la Lettre de Rousseau n’était pas sa seule préoccupation. Il avait, par son article sur Genève, ameuté contre lui une compagnie remuante qui ne paraissait pas disposée à le laisser en paix. Les pasteurs consentaient bien à passer pour sociniens et même pour déistes en petit comité, mais ils ne tenaient pas à ce qu’on publiât ainsi leurs opinions. En conséquence, ils rédigèrent une protestation dans laquelle ils dénonçaient comme infidèle et calomnieuse la peinture que d’Alembert avait faite de leur église, et en même temps ils faisaient agir auprès du gouvernement français pour l’amener à sévir contre l’auteur de l’article.

De sa résidence des Délices, Voltaire avertissait son ami, lui écrivait lettre sur lettre pour qu’il ne rétractât rien de ce qu’il avait avancé, et se portait garant de l’exactitude de ses appréciations. Le poète, lui aussi, qui avait fait des démarches pour l’établissement d’un théâtre à Genève, et qui, même, jouait la comédie à Lausanne[11], se sentait atteint par la lettre de Rousseau, et il n’était pas homme à oublier une blessure même légère, d’autant moins que, dans ses conversations avec madame d’Épinay, il avait été fréquemment question des procédés de Jean-Jacques à l’égard de tous ses amis.

Madame d’Épinay était à Genève depuis le commencement du mois de décembre de 1757. À l’occasion de son arrivée, Voltaire écrivait à M. Tronchin, de Lyon, parent du docteur : « Esculape-Tronchin nous attire ici toutes les jolies femmes de Paris… Il est allé au devant de madame d’Épinay, qui s’est trouvée mal sur le chemin de Lyon à Genève. Il lui rendra la santé comme aux autres. Je ne crois d’autres miracles que les siens. » À M. et madame d’Épinay, il s’empressait de faire ses offres de services, ainsi que ceux de sa nièce, madame Denis[12].

On trouve dans les Mémoires de madame d’Épinay la preuve de la douleur que ressentit Diderot quand il apprit la conduite de Rousseau à son égard. À ce propos, il écrivait à un ministre de Genève : « Je cause avec vous comme je causais autrefois avec cet homme qui s’est enfoncé dans le fond d’une forêt où son cœur s’est aigri, où ses mœurs se sont perverties. Que je le plains ! Imaginez que je l’aimais, que je m’en souviens, que je le vois seul entre le crime et le remords avec des eaux profondes à côté de lui… Il sera souvent le tourment de ma pensée. Nos amis communs ont jugé entre lui et moi ; je les ai tous conservés et il ne lui en reste aucun. C’est une action atroce que d’accuser publiquement son ami, même lorsqu’il est coupable ; mais quel nom donner à l’action s’il arrive que l’on soit innocent ? Quel nom lui donner encore si l’accusateur s’avouait au fond de son cœur l’innocence de celui qu’il ose accuser ? Je crains bien, Monsieur, que votre compatriote ne se soit brouillé avec moi parce qu’il ne pouvait plus supporter ma présence ; il m’avait appris, depuis deux ans, à pardonner les injures particulières, mais celle-ci est publique et je n’y sais pas de remèdes. Je n’ai point lu son dernier ouvrage ; on m’assure qu’il s’y montre religieux : si cela est, je l’attends à son dernier moment. »

La rupture de Rousseau avec Diderot devait avoir pour effet de rapprocher ce dernier de madame d’Épinay. Malgré la réserve du Philosophe, elle n’avait pas perdu l’espoir de le ramener. Jamais elle n’avait eu pour lui plus d’admiration et un plus grand désir de l’avoir pour ami. « Quatre lignes de cet homme, écrivait-elle à Grimm, me font plus rêver et m’occupent davantage qu’un ouvrage complet de nos prétendus beaux esprits. »

Heureusement pour Diderot qu’il recevait les consolations de l’amitié, parce qu’il allait traverser les plus rudes épreuves.

Le parti antiphilosophique, à la tête duquel étaient des personnages du plus haut rang, avait pris à ses gages des écrivains faméliques, que des dispositions naturelles, à déprimer tout ceux qui était au-dessus d’eux par le talent et le caractère, poussaient à la calomnie, encore plus que le besoin de vivre. Soit dans des écrits périodiques, soit dans des pamphlets, ils gagnaient leur subside en faisant pleuvoir sur les philosophes une grêle de traits empoisonnés. L’ineptie de telles attaques les aurait rendues inoffensives, si, pour certaines gens, la méchanceté ne valait pas mieux que le talent.

D’Alembert, dont l’énergie n’était pas sans doute proportionnée au génie, se lassa bientôt d’être toujours en butte, comme un des directeurs de l’Encycloyédie, à la malignité de ses ennemis, et d’avoir sans cesse à redouter des mesures de rigueur de la part du gouvernement : « Les satires odieuses, écrit-il à Voltaire[13], qu’on publie centre nous, et qui sont non-seulement tolérées, mais protégées, autorisées, applaudies, commentées même par ceux qui ont l’autorité en main ; les sermons, ou plutôt les tocsins qu’on sonne à Versailles contre nous en présence du roi, nomine reclamante, l’inquisition nouvelle et intolérable qu’on veut exercer contre l’Encyclopédie, en nous donnant de nouveaux censeurs plus absurdes et plus intraitables qu’on n’en pourrait trouver à Goa ; toutes ces raisons, jointes à plusieurs autres, m’obligent de renoncer à ce travail. »

La retraite de d’Alembert porta un coup terrible à Diderot, mais s’il fut un moment abattu, il ne perdit pas courage. Il répondait à Voltaire, qui lui conseillait d’imiter son collègue : « Abandonner l’ouvrage, n’est-ce pas tourner le dos sur la brèche, n’est-ce pas faire ce que désirent les coquins qui nous persécutent ? et si nous finissons, ne sommes-nous pas bien vengés ? » Mais Voltaire avait d’autres vues qu’il croyait plus politiques et plus habiles « que M. Diderot, écrivait-il à d’Argental. M. d’Alembert, M. de Jaucourt et l’auteur de l’excellent article de la génération[14], déclarent qu’ils ne travailleront plus si on ne leur rend justice, si on leur donne des réviseurs mal intentionnés, et je vois évidemment que la voix du public, qui est la plus puissante des protections, mettra ceux qui enseignent la nation sur le trône des lettres où ils doivent être… Tout le malheur vient de ce que M. Diderot n’a pas fait d’abord la même déclaration que M. d’Alembert. »

Voltaire était trop éloigné de Paris pour bien apprécier la situation. Il se trompait sur les dispositions de la Cour à l’égard des philosophes, et particulièrement sur celles de madame de Pompadour et de M. de Choiseul ; cependant, d’Alembert lui avait fait certaines révélations qui auraient dû le mettre au courant de ce qui se passait. Le 15 février 1758, il lui écrivait : « Vous me demandez si Monsieur et Madame une telle[15] ne nous protègent pas. Pauvre républicain que vous êtes ! Si vous saviez de quel bureau partent quelques-unes des satires dont nous nous plaignons. » Il était vrai que l’auteur de la Gazette de France qui dénonçait dans les Affiches de province les encyclopédistes comme corrupteurs des mœurs, recevait les ordres des ministres ; et Palissot, que nous allons voir porter aux philosophes le coup le plus terrible, était subventionné par le duc de Choiseul[16].

Dès ce moment, le gouvernement était résolu à sévir contre les philosophes. Les plus hautes protections ne devaient pas les mettre à l’abri de ses rigueurs, et le livre de l’Esprit, qu’Helvétius venait de publier, allait être, le premier, l’objet de mesures sévères.

Helvétius était fils du premier médecin de Marie Leczinska, femme de Louis XV. À l’âge de vingt-trois ans, il avait obtenu, par la protection de la reine, une place de fermier général qui valait cent mille écus de rente. Doué de tous les avantages extérieurs, il passa la plus grande partie de sa jeunesse dans les plaisirs. Généreux et bienfaisant, il donnait, sans compter, de la manière la plus simple. La société des gens de lettres, qu’il fréquentait assidûment, fit naître en lui le désir de la célébrité. À l’âge de trente-cinq ans, il quitta tout à coup la vie voluptueuse qu’il avait menée jusqu’alors, résigna sa place, et après avoir épousé mademoiselle de Ligniville, nièce de madame de Graffigny, il se retira sur sa belle propriété de Voré, pour s’y livrer à l’étude, dans la pensée qu’il pourrait se faire un nom à côté de celui de Montesquieu ; en vertu du principe qu’il a énoncé plus tard, dans son livre, que par la méthode et l’émulation, on pouvait faire des hommes de génie. Au milieu d’observations quelquefois très-judicieuses, cet ouvrage renferme des erreurs capitales. À part celle que nous venons d’indiquer, il contient des aberrations d’une espèce plus grave, puisqu’elles portent sur la morale dont le principe, aux yeux de l’auteur, serait l’intérêt personnel bien entendu. En outre, faute d’avoir établi la division fondamentale entre les deux facteurs qui concourent à former les idées que nous avons des phénomènes naturels, il fait résulter toutes nos conceptions de l’impression des objets sur nos sens, et néglige ce qui tient à l’élaboration cérébrale, ou, comme on l’a dit depuis, au Sujet.

Le livre de l’Esprit, on le voit, n’était pas bon ; mais son peu de valeur, pas plus que le danger imaginaire qu’il faisait courir à la moralité, — laquelle repose bien plus sur les habitudes acquises que sur des théories vagues ou fausses dont le bon sens universel fait bientôt justice, — n’expliquent la sévérité qu’on déploya contre l’auteur. Effrayé par le danger qui le menaçait, Helvétius rédigea sous forme de lettre une première déclaration, bientôt suivie d’une rétractation précise dans laquelle, il disait : « Je n’ai voulu attaquer aucune des vérités du christianisme, que je professe dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auquel je fais gloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions et toutes les facultés de mon être, certain que tout ce qui n’est pas conforme à son esprit ne peut l’être à la vérité. Voilà mes véritables sentiments. J’ai vécu, je vivrai et je mourrai avec eux. » Pour comble d’humiliation, on exigea de lui, à la sollicitation du clergé, une troisième rétractation, qu’il dut déposer lui-même entre les mains de l’avocat général Joly de Fleury. Le magistrat reçut cette rétractation, le 22 janvier 1759, et prononça le lendemain son réquisitoire. Un arrêt du Parlement, rendu le 6 février, fit brûler l’ouvrage.

Ce déchaînement du parti antiphilosophique n’avait pas pour unique objet le livre de l’Esprit. Dans son réquisitoire, l’avocat général usa même de ménagements envers la personne de l’auteur, « qui, disait-il, n’aurait jamais donné le jour à cette production funeste si, moins livré à des impressions étrangères, il n’eût consulté que les sentiments intimes de son propre cœur[17]. » Ailleurs, le magistrat est encore plus explicite ; et, après avoir dit que le livre d’Helvétius n’était qu’un abrégé des principes exposés dans le Dictionnaire encyclopédique, il le dénonce au Parlement, qui institue une commission composée de théologiens et d’avocats, pour examiner les articles incriminés. Le résultat ne se fit pas longtemps attendre : le 8 mars 1759, un arrêt du Conseil du roi révoquait le privilège accordé à l’Encyclopédie.

Tous ces coups auraient dû abattre le courage de Diderot ; et probablement qu’il n’aurait pu, en effet, surmonter tous les chagrins qui venaient l’accabler à la fois, s’il n’avait pas trouvé chez ses amis, et dans l’affection d’une femme tendre, sérieuse et intelligente, des consolations et des encouragements.



  1. Bien longtemps après, M. d’Houdetot disait spirituellement : « Nous avions, ma femme et moi, la vocation de la fidélité ; seulement, il y a eu un malentendu. » Madame la vicomtesse d’Allard, dans ses Anecdotes pour servir de suite aux Mémoires de madame d’Épinay, s’exprime ainsi au sujet de madame d’Houdetot qu’elle avait beaucoup connue : « Ce sera une consolation pour les femmes laides, d’apprendre que madame d’Houdetot, qui l’était beaucoup, a dû à son esprit et surtout à son charmant caractère d’être si parfaitement et si constamment aimée ; elle avait non-seulement la vue basse et les yeux ronds, comme le dit Rousseau, mais elle était extrêmement louche, ce qui empêchait que son âme ne se peignît dans sa physionomie ; son front était très-bas, son nez gros ; la petite vérole avait laissé une teinte jaune dans tous ses creux, et ses joues étaient marquées de brun : cela donnait un air sale à son teint, qui, je crois, était beau avant cette maladie. »
  2. Roman de madame de Puisieux. Il y a dans un autre roman de cette dame intitulé : Zamor et Almanzine, une réflexion d’une naïveté précieuse : « La princesse s’ennuyait fort au sérail : le moyen de ne pas périr d’ennui avec des eunuques. »
  3. Auteur de l’Impertinent, son meilleur ouvrage et des articles fat, femme, etc., de l’Encyclopédie, articles dont la médiocrité n’a pas échappé à Voltaire. Il a fait encore, en collaboration avec son ami Margenci, une petite pièce fugitive intitulée : Voyage de Saint-Germain. Notons que Margenci et Desmahis ont fait quelque temps partie de la société du baron d’Holbach.
  4. Le comte de Lauraguais, grand-maître des Menus-Plaisirs, mit fin à cet abus, un peu plus tard, en 1759.
  5. Le docteur Tronchin vint plus tard à Paris en qualité de premier médecin du duc d’Orléans. Il s’était marié en Hollande avec la petite-fille du fameux pensionnaire Jean de Witt. Diderot voulait qu’on mît au pied de sa statue, cette inscription que fit Plutarque pour un médecin de son temps : « Il fut entre les médecins ce que fut Socrate entre les philosophes. » Il est mort en 1781.
  6. M. Saint-Marc-Girardin.
  7. À cause de la similitude des noms, on a quelquefois confondu ce Linant, précepteur du fils de madame d’Épinay, avec celui qui avait été placé autrefois chez Voltaire. Mais ce passage d’une lettre de Voltaire ne donne pas lieu de douter qu’il y avait deux personnes de ce nom. « Permettez que je remercie M. Linant. Il n’a pas besoin de son nom pour avoir droit à mon estime et à mon amitié. J’ai connu son mérite avant de savoir qu’il portait le nom d’un de mes anciens amis. »
  8. On trouve dans les registres du Conseil d’État de Genève que le 16 décembre 1738, le consistoire remontra que la comédie causait une perte de temps considérable, surtout aux étudiants et aux apprentis, qu’elle enracinait dans les cœurs, l’esprit de mondanité, nourrissait l’amour du luxe et le goût de la parure…
  9. Cette déclaration était accompagnée de la note suivante, tirée de l’Ecclésiastique : « Si vous avez tiré l’épée contre votre ami, n’en désespérez pas, car il y a moyen de revenir vers votre ami. Si vous l’avez attristé par vos paroles, ne craignez rien, il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour l’outrage, le reproche impérieux, la révélation du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux ; il s’éloignera sans retour. » Eccles. XXII, 26, 27.
  10. Marmontel avait obtenu le brevet du Mercure qu’il dirigeait avec Suard. Il le perdit sur le soupçon d’avoir fait la parodie de Cinna dans laquelle se trouvaient des allusions blessantes à un homme puissant.
  11. Gibbon nous donne, dans ses Mémoires, les renseignements suivants sur son séjour à Lausanne et en particulier sur le théâtre de Voltaire : « Le plus grand agrément que je tirai du séjour de Voltaire à Lausanne fut la circonstance rare d’entendre un grand poète déclamer sur le théâtre ses propres ouvrages. Il avait formé un société d’hommes et de femmes, parmi lesquels il y en avait qui n’étaient pas dépourvus de talent. Un théâtre décent fut arrangé à Mon-Repos, maison de campagne à l’extrémité d’un faubourg ; les habillements et les décorations faites aux dépens des acteurs, et les répétitions soignées par l’auteur, avec l’attention et le zèle de l’amour paternel. Deux hivers consécutifs (1757-1758), les tragédies de Zaïre, d’Alzire et de Zulime, et sa comédie sentimentale de l’Enfant prodigue, furent représentées sur le théâtre de Mon-Repos. Voltaire jouait les rôles convenables à son âge, de Lusignan, Alvarès, Benassar, Euphémon. Sa déclamation était modelée d’après la pompe et la cadence de l’ancien théâtre, et respirait plus l’enthousiasme de la poésie, qu’elle n’exprimait les sentiments de la nature. Mon ardeur, qui bientôt se fit remarquer, manqua rarement de me procurer un billet. L’habitude du plaisir fortifia mon goût pour le théâtre français, et ce goût affaiblit peut-être mon idolâtrie pour le génie gigantesque de Shakespeare, qui nous est inculquée dès notre enfance, comme premier devoir d’un Anglais. L’esprit et la philosophie de Voltaire, sa table et son théâtre, contribuèrent sensiblement à raffiner et à polir les manières à Lausanne..... »
  12. Les vers suivants, adressés par Voltaire à madame d’Épinay le 26 décembre 1757, nous donnent des renseignements sur la maladie dont elle souffrait :

    Des préjugés sage ennemie
    Vous de qui la philosophie
    L’esprit, le cœur et les beaux yeux
    Donnent également envie
    À quiconque veut vivre heureux
    De passer près de vous sa vie ;
    Vous êtes, dit-on, tendre amie ;
    Et vous seriez encore bien mieux
    Si votre santé raffermie
    Et votre beau genre nerveux
    Vous en donnait la fantaisie.

  13. Janvier 1758.
  14. Le fameux Haller.
  15. Madame de Pompadour et M. de Choiseul.
  16. Palissot devait à l’intérêt qu’il avait su inspirer à ce ministre, par ses honteux services, une maison de campagne à Argenteuil, sur le fronton de laquelle il avait fait graver ces mots : Deus nobis hæc otia fecit.
  17. Voltaire dans sa Correspondance (lettre à Saurin, 14 décembre 1772), dit que c’est sur les conseils de Duclos qu’Helvétius composa son ouvrage.