Ouvrir le menu principal

Diderot (Reinach)/Chapitre 3

Librairie Hachette et Cie (Les Grands Écrivains français), 1898, pp. 81–104).
◄  Ch. II : L’Encyclopédie Romans et Satires Ch. IV : Les « Salons »  ►

CHAPITRE III

romans et satires

Le fameux habent sua fata libellli n’a jamais été plus vrai que des ouvrages de Diderot. L’Encyclopédie s’est perdue dans la Révolution, et c’est à peine si l’on peut lire encore une centaine de pages des livres qu’il a publiés de son vivant. Au contraire, les manuscrits qu’il avait laissés dormir dans ses tiroirs ou qui circulaient timidement dans le monde en de rares copies souvent incorrectes, tout ce qu’il avait cru jeter aux vents ou qu’il avait caché dans l’hypogée de son cabinet, tout cela s’est réveillé successivement d’une vie intense, et ce qui fait aujourd’hui la gloire du philosophe a été inconnu ou peu s’en faut de son siècle. Le Rhône qui, après s’être étalé dans le bassin immense du Léman, disparaît sous terre au village de Coupy pour s’élancer à nouveau un peu plus loin vers la lumière et devenir un fleuve, c’est l’image même de cette renommée littéraire. Le xviiie siècle n’a connu de Diderot que la plus petite partie de son cours, au sortir de sa source, et le lac encyclopédique qu’il a formé avec de multiples collaborations ; les romans, dialogues et lettres, qui ont justifié sa gloire, n’ont paru au soleil que de nos jours. Imaginez tel cataclysme ou seulement tels incidents vulgaires où auraient disparu le manuscrit de la Religieuse et celui de Jacques le Fataliste, le Neveu de Rameau et le Paradoxe sur le comédien, les lettres à Mlle Volland et celles à Falconet, les Salons et le Rêve de d’Alembert, et cherchez quelle idée, n’ayant pas entendu le monstre lui-même et n’ayant l’écho affaibli que de ses paroles officielles, nous nous ferions aujourd’hui de Diderot. C’est à peine si les plus clairvoyants le devineraient, comme font les astronomes ou les mathématiciens pour l’une de ces forces de la nature ou du monde cosmique dont l’existence ne se révèle à nous que par son action sur d’autres corps. Nous pourrions calculer, comme Le Verrier pour Neptune, la puissance des effets. Mais la cause même ne nous apparaîtrait que voilée de nuages et d’obscurités. Les contemporains, sauf de rares exceptions, n’ont vu que l’homme ; nous avons risqué de n’avoir qu’un nom.

Il n’y a peut-être pas, dans l’histoire d’aucune littérature, de phénomène plus étrange : Diderot a rempli son siècle du bruit de ses batailles, et presque tous ses chefs-d’œuvre n’ont été imprimés que longtemps après sa mort. La Religieuse, où de graves commentateurs signalent naïvement l’origine des décrets de l’Assemblée nationale sur les ordres monastiques, ne fut publiée que l’an V de la République (1796), trente-six ans après que Diderot avait achevé de l’écrire à la Chevrette. Le Rêve de d’Alembert, écrit en 1769, reste manuscrit plus d’un demi-siècle. Le Supplément au Voyage de Bougainville, composé en 1772, n’a été publié que douze ans après la mort de Diderot. La réfutation du livre d’Helvétius intitulé l’Homme est demeurée inédite jusqu’en 1875. Il ne fallut rien de moins que la chute de la monarchie et l’avènement de la République pour tirer les Essais sur la peinture de l’armoire de fer de Louis XVI, et la révélation des Salons s’échelonne lentement de 1798 à 1857, de Naigeon à Walferdin. Le Paradoxe sur le comédien a vu le jour en 1830 avec les lettres à Sophie Volland, et les lettres à Falconet n’ont paru que l’année suivante. Enfin, Jacques le Fataliste et le Neveu de Rameau ont été publiés en Allemagne avant de l’être en France : Jacques par Schiller qui traduisit, en 1785, pour le journal Thalie l’épisode de Mme de la Pommeraye, et par Mylius qui le traduisit tout entier en 1792, quatre ans avant que le prince Henri de Prusse en donnât le manuscrit à l’Institut réorganisé ; le Neveu de Rameau par Gœthe qui tenait le manuscrit de Schiller, le traduisit « avec toute son âme » et le fit paraître sans succès à Leipzig, chez l’éditeur Gœschen, quarante-trois ans après la composition de l’admirable dialogue et seize ans encore avant la première édition française — qui ne fut d’ailleurs qu’une traduction rétrospective de la traduction allemande par deux jeunes gens sans scrupule[1]. Si vous ajoutez que nous ignorons de qui le libraire Buisson reçut le manuscrit de la Religieuse, comment celui du Neveu se trouva en 1804 entre les mains de Schiller, où M. de Dalberg avait découvert celui de Jacques, et que nous ne possédons qu’une copie du Paradoxe, vous mesurerez ici encore la part de « Sa sacrée Majesté le Hasard », comme l’appelait Frédéric le Grand qui s’y connaissait. Un caprice de plus de « Sa Majesté » et nous ne connaissions de Diderot homme de théâtre que ses comédies, et Diderot romancier que par les Bijoux indiscrets.

Maintenant, pour expliquer qu’une pareille somme de travail, de talent et de gloire ait pu être jouée ainsi aux dés, suffit-il d’alléguer une fois de plus avec quelle générosité le philosophe laissa mettre sa vie au pillage, donnant ses manuscrits aussi facilement que ses idées ? Outre que ses romans, et même ses dialogues, ne sont, sauf Rameau, que des ébauches, fort poussées sans doute, mais loin encore, malgré une ou deux revisions, d’être prêtes pour le cadre, peut-être faudrait-il ajouter que si Diderot laissa inédites ses œuvres maîtresses et très certainement préférées, c’est tout simplement qu’il avait peur de la Bastille et qu’il avait raison d’en avoir peur ? Quand on se rappelle pour quelles causes l’Encyclopédie, toute prudente et orthodoxe qu’on s’efforçait de la faire, a été par deux fois supprimée et interdite, il n’est pas besoin de chercher longtemps où le Neveu et la Religieuse auraient conduit Diderot. Or Diderot avait besoin d’air — il avait déjà étouffé à Vincennes ; qu’eût-ce été à la Bastille ? — mais il avait pris encore avec ses éditeurs et avec lui-même l’engagement d’honneur de ne rien épargner pour mener l’Encyclopédie à bon port. Si quelque jeune homme, après avoir lu les lettres de sœur Suzanne, avait été mettre le feu au premier couvent de nonnes, le dictionnaire tout entier flambait aussi du même coup. Il fallait donc ajourner tous ces brandons d’incendie et, bon gré, mal gré, après s’être épuisé à le réfuter en théorie, donner raison en pratique à ce précepte sage de Falconet qu’« un philosophe pendu n’est plus bon à rien ; s’il se conserve, s’il travaille, il est utile ». Quitte à en appeler bruyamment à « la sainte et sacrée postérité qui est juste, qu’on ne corrompt point et qui traîne le tyran », Diderot se conserva, en conservant ses manuscrits dans ses tiroirs, et il fit bien, même dans l’intérêt de ses manuscrits. La postérité a été sensible, en effet, à cette confiance qu’il plaçait en elle, et l’a récompensé au centuple de sa longue attente. Sa gloire, retardée d’un demi-siècle, n’a pas été seulement plus jeune, mais, par manière de compensation, plus brillante. Il avait joui avec délices du pressentiment de l’avenir ; l’avenir a dépassé ses plus joyeuses espérances ; ce devint un crime de ne pas l’admirer comme il voulait lui-même qu’on admirât Rubens et Homère, avec la défense de « relever des guenilles dans un chef-d’œuvre ». Et peut-être même serait-il temps d’y prendre garde, car il y a des guenilles, même dans les romans et les dialogues qui ont fait le plus pour sa gloire contemporaine, et il serait prudent, ne fut-ce que par crainte des réactions, de faire largement la part du feu.

Si l’on entend par roman, comme le voulait Huet, « des histoires feintes d’aventures amoureuses, écrites en prose avec art pour le plaisir et l’amusement des lecteurs », seule, dans l’œuvre de Diderot, la Religieuse mérite ce titre. Le Neveu de Rameau porte, en effet, le sous-titre de satire ; Jacques le Fataliste n’appartient à aucun genre classé ni même classable, et quant au seul de ses ouvrages de fantaisie qu’il ait publié de son vivant, le mieux est de n’en rien dire. Diderot qualifiait lui-même les Bijoux indiscrets de « sottise » et de « cloaque » ; ajouterai-je seulement que cette série de contes obscènes est, après les mémoires de Sully, le livre le plus ennuyeux que je connaisse ?

Aussi bien, au roman comme au théâtre, l’imagination créatrice lui fait totalement défaut et la fiction ténue qui lui sert de trame n’est-elle, sauf des exceptions très rares, qu’un prétexte à théories, à analyses et, naturellement, à déclamations. Il reste ainsi, dans ce roman anti-romanesque, l’homme de son métier : philosophe et surtout, jusque dans ses pages les plus immorales, moraliste. Point d’invention, par conséquent point de composition ; mais seulement un cadre assez large pour y faire entrer tout ce dont il est pressé de débarrasser son cerveau. La forme du dialogue qu’il affectionne et où il excelle le sert à merveille. Qu’il fasse écrire la Religieuse au marquis de Croismare ou causer interminablement Jacques avec son maître, c’est donc toujours lui qui est en scène et toujours à l’affût du prétexte qui lui permettra de greffer sur le moindre incident du récit ou de la conversation la digression qui bouillonne en lui et le tourmente. Les qualités les plus fortes et les plus brillantes de son esprit se donnent enfin libre carrière, et, à côté d’elles, celles de son cœur qui valait mieux encore, la bienveillance, la bonté, une pitié pour les souffrances et pour les misères qui, certes, n’était pas unique dans le siècle de Voltaire, mais dont le ton a chez lui quelque chose de réchauffant qu’on ne retrouve pas ailleurs.

Évidemment, ces idées, dont il ne tient pas les rênes et qui ont toujours le mors aux dents, l’entraînent trop souvent où il ferait mieux de ne pas aller, tantôt dans les broussailles d’une métaphysique obscure, tantôt dans le bourbier de la gravelure. Mais quelque impatience qu’on éprouve à ces parenthèses énormes, le mouvement qui emporte l’auteur est si vif et si rapide, la succession ininterrompue d’idées et d’images qu’il évoque est si éclatante de coloris, le style surtout est si débridé et si hardi que l’ennui n’a pas le temps de naître et que Diderot vous entraîne, comme sa pensée elle-même le tire d’une course à perte d’haleine après elle. Aussi, que surgisse un épisode qui le passionne et le prenne aux entrailles, il apparaît comme l’un des plus grands conteurs de tous les temps. Non pas qu’il conte, comme on a dit, mieux que Voltaire ; il lui manque cette légèreté ailée, cette magie de simplicité qui fait tout voir sans rien montrer. Mais il raconte ses anecdotes avec une intensité et une puissance de vie, avec une force et une suite de verve qui sont uniques. Il campe ses personnages comme dans le plus lumineux tableau de Miéris ou de Terburg ; il les fait marcher et parler comme dans la vie même. Il n’invente pas, il en est naturellement incapable ; mais il voit et il entend avec une pénétration merveilleuse, et ce qu’il a vu ainsi et entendu, il le reproduit avec la fidélité implacable d’une photographie qui donnerait les couleurs de la nature, ou d’un phonographe qui serait harmonieux. Il tient à la fois, bien qu’il ne les égale point, de Rabelais par des éclats de gaîté bouffonne, de Sterne par le pétillement des idées, tantôt plaisantes et tantôt attendries, qui s’entre-croisent, de Richardson par l’observation morale et l’émotion prédicante. Mais il a quelque chose qui n’est qu’à lui, c’est une frénésie de curiosité, sympathique et scientifique tout ensemble, qui le fait entrer jusqu’au fond des âmes et nous fait voir les cœurs à nu.

Grimm a raconté lui-même le plaisant et « horrible complot » d’où est sortie la Religieuse. Le marquis de Croismare, ancien officier du régiment du roi et l’un des amis les plus dévoués des philosophes, s’était retiré, au commencement de l’année 1759, dans ses terres de Normandie, près de Caen. Cette perte « ayant été infiniment sensible » à la petite société de Mme d’Épinay, Grimm, Diderot et « deux ou trois autres bandits de même trempe » cherchèrent le moyen de le faire revenir à Paris. S’étant rappelé que, peu de temps avant son départ, une jeune religieuse de Longchamp avait réclamé juridiquement contre les vœux auxquels elle avait été forcée par ses parents, que le marquis avait sollicité en sa faveur et qu’elle avait cependant perdu son procès, Diderot supposa que sœur Suzanne Simonin avait eu le bonheur de se sauver du couvent, et écrivit en son nom à Croismare pour lui demander secours et protection. Le marquis se laissa prendre au premier appel et engagea aussitôt avec sa prétendue solliciteuse une correspondance qui se prolongea pendant plusieurs mois. Il adressait ses lettres à une certaine Mme Madin, veuve d’un ancien officier d’infanterie, qui vivait réellement à Versailles, chez qui Suzanne était censée avoir trouvé asile et qui savait seulement qu’il fallait recevoir et remettre à Diderot toutes les lettres timbrées de Caen. Les réponses, soigneusement recopiées par une main féminine, étaient signées tantôt de Mme Madin, tantôt de Suzanne elle-même. Naturellement, plus le marquis s’apitoyait, plus le philosophe s’échauffait de son côté. Croismare ayant exprimé le désir de connaître en détail l’histoire de la malheureuse qui faisait appel à son cœur, Diderot mit une telle passion à la fabriquer qu’il pleurait et sanglotait lui-même en l’écrivant, dupe de sa propre fourberie ; quand ses amis de la Chevrette entraient dans la chambre où il travaillait, ils le trouvaient « plongé dans la douleur et le visage inondé de larmes ». Enfin, comme le marquis, au lieu de venir à Paris, demanda à sœur Suzanne d’accepter un logement dans son château de Lasson, logement qu’il avait déjà commencé de meubler, et de devenir la compagne de sa propre fille, on tint un grand conseil des conjurés et Diderot décida cruellement de faire mourir la religieuse. Une lettre pathétique de Mme Madin avisa Croismare de cette catastrophe, et le bon marquis, au désespoir, après avoir remercié la veuve versaillaise « de s’être comportée à l’égard de Suzanne avec les sentiments les plus nobles et la conduite la plus généreuse », lui adressa cette suprême requête : « Tout ce qui se rapporte à notre infortunée m’est devenu extrêmement cher ; ne serait-ce point exiger de vous un trop grand sacrifice que celui de me communiquer les petits mémoires qu’elle a faits de ses différents malheurs ? Je vous demande cette grâce, Madame, avec d’autant plus de confiance que vous m’aviez annoncé que je pouvais y avoir quelques droits. » Les petits mémoires, qui sont précisément le roman de la Religieuse que Diderot écrivait en pleurant, furent-ils alors envoyés au marquis ? Grimm ne le dit pas et il est probable que Diderot n’en fit rien. En effet, huit ans après, quand Croismare revint à Paris en se proposant de prendre « mille informations sur l’infortunée qui l’avait tant intéressé », le hasard voulut qu’à sa première visite chez une amie de Mme d’Épinay qui avait été du complot, il rencontrât précisément Mme Madin ; très ému et les larmes aux yeux, il l’interroge vivement : Mme Madin ne sait qu’entendre, l’amie éclate de rire et « ce fut alors seulement le moment de la confession générale et du pardon ».

Peu d’anecdotes, même au xviiie siècle, sont plus piquantes ; quant au roman, il tient tout entier entre un fait divers authentique et un dénouement escamoté, dans le tableau des deux couvents où la Religieuse a été enfermée et qui doivent donner comme la synthèse de la vie monacale des femmes. Suzanne est une enfant de seize ans, vouée au cloître par une mère coupable et qui, obstinément rebelle à la vocation religieuse, brûlée de la soif de vivre, se trouve successivement exposée aux persécutions les plus cruelles et aux pires tentations. Innocente, mais d’une innocence à qui rien d’horrible n’échappe et qui fait frémir, elle porte au couvent l’âme d’un encyclopédiste en révolte ; la première question qu’elle se pose, « c’est pourquoi, à travers toutes les idées funestes qui passent par la tête d’une religieuse désespérée, celle de mettre le feu à la maison ne lui vient pas ». Elle ne répond pas à la question, mais point de doute sur la solution qui lui paraît logique et légitime. Et, au fait, tels qu’elle les décrit dans un réquisitoire visiblement établi sur une minutieuse enquête et tels qu’ils n’ont été que trop souvent, les couvents d’avant la Révolution n’appelaient pas seulement le feu des hommes, mais celui du ciel. « Il n’y a de bonne religieuse, dit la supérieure de Moris, que celle qui apporte dans le cloître quelque grande faute à expier. » Mais combien sont-elles qu’un grand remords ou qu’une grande douleur a vouées vraiment, par le sacrifice de tout ce qui fait la joie de la vie, à cette longue et terrible condamnation d’une mort vivante ? Et s’il n’est pas douteux que Diderot ait commis une faute à la fois contre la vérité historique et contre l’art même du roman en ne montrant pas suffisamment les sanctuaires de paix et d’oubli à côté des cloaques de fureur et d’impudicité, il est certain aussi que la sombre horreur de ces peintures ne dépasse en rien les faits qui ont été établis dans vingt procès, notamment, devant le parlement de Paris, dans l’affaire de l’abbaye de Clairvaux.

Ce qui fait, en effet, le dramatique vraiment dantesque de cet implacable récit, qu’il faut lire mais qu’on ne peut résumer, c’est qu’un cerveau d’homme eût été impuissant à imaginer les froides atrocités qu’une meute de tortionnaires en cornettes fait subir, pendant de longs mois, à la recluse dont le seul crime est de vouloir être femme. Ces punitions avilissantes, cette privation systématique de nourriture, cette cellule, dont les vitres ont été brisées exprès, transformée en glacière, cette bière où l’infortunée est enfermée pendant de longues heures, enveloppée d’un suaire, tandis que la communauté récite sur elle les prières des agonisants, ces verres cassés qu’on sème la nuit sous ses pieds nus, cette pincette rouge qu’on la force à ramasser et qui lui emporte toute la peau du dedans de la main, cette ordure où on la condamne à croupir, ces pointes aiguës dont on la pique, ces cordes dont on garrotte ses bras, bientôt tout violets du sang qui ne circule plus, tout cela est vu, vécu, senti, souffert, tout cela a vraiment été, rien de cela n’a été inventé. Voilà pour le couvent de Longchamp, et les turpitudes de celui d’Arpajon ne portent pas moins vivement avec elles l’empreinte de la vérité ; mais comment les dire, et cependant comment ne pas rappeler au moins d’un mot la scène grandiose de la confession quand la supérieure infâme, s’effondrant après un long silence, éclate dans ces mots qui donnent le frisson : « Mon père, je suis damnée » ?

Plusieurs n’ont vu dans la Religieuse qu’un livre licencieux. Je dirais volontiers que c’est le seul livre auquel Diderot ait cherché à donner une conclusion morale. Partout ailleurs, c’est avec plaisir et pour le seul plaisir d’être graveleux qu’il a cherché et étalé la fange humaine ; ici au contraire, s’il montre le vice dans toute sa laideur et toute sa folie, c’est pour en donner la haine et pour obéir, comme il convient, à sa conscience d’anatomiste de la société. Récusez le sujet, soit : vous privez l’histoire d’un document sans prix. Mais si vous l’admettez, convenez que le pinceau de l’auteur ne se complaît pas une minute aux infamies qu’il dénonce, qu’il les déteste, qu’il en inspire l’horreur, et qu’il est entre ses mains comme un scalpel. La science moderne n’en a pas connu de plus pénétrant et de plus utile.

Jacques le Fataliste est postérieur de treize ans à la Religieuse. Si Sterne n’avait pas écrit Tristram Shandy, il paraît probable que Jacques n’aurait jamais rencontré son maître et qu’ils n’eussent pas entrepris leur voyage. N’était l’épisode de Mme de la Pommeraye et du marquis des Arcis, il n’y aurait eu à cela que demi-mal ; encore a-t-on trop vanté cette histoire d’une femme du monde qui se venge de l’amant infidèle en lui faisant épouser une drôlesse qu’il croit un ange de vertu. L’invention en serait dramatique s’il n’était permis de supposer que l’aventure n’a pas été imaginée et que Diderot a raconté une vengeance véritable dont il ne serait pas impossible de retrouver les personnages ; le récit en est intéressant, d’une simplicité puissante, avec deux ou trois vignettes qui se gravent dans la mémoire, mais il y a plus de pathétique et d’observation profonde dans l’admirable anecdote de Mlle de la Chaux[2], et le style, dans celle de Desroches et de Mme de la Cardière[3], est plus naturel et plus vif. — Ces deux nouvelles, et les Amis de Bourbonne, récits familiers et simples d’événements vrais, chefs-d’œuvre de narration et d’émotion, sont des perles fines dans la vitrine où reluit trop de clinquant. — Quant à l’histoire proprement dite de Jacques et de son maître, on ne s’étonne pas que Gœthe ait trouvé plaisir à ce plat « curieusement préparé » ; les ingrédients de ce ragoût à la diable étaient presque tous nouveaux ; « les morceaux étaient hétérogènes, mais ils étaient tous pris dans la réalité » ; et cela seul, après tant d’années d’une littérature artificielle et factice, était déjà savoureux. Il y a dans Jacques l’odeur de la vie ; seulement, cette odeur y est trop souvent nauséabonde. On comprend que les plus délicats aient fini par être saturés des parfums de Paphos et de Gnide, mais vraiment les deux voyageurs de Diderot, le valet philosophe et son maître, s’arrêtent trop souvent sur les fumiers. Une odeur sale vous poursuit ainsi tout le long de la route où Jacques, son maître et quelques comparses devisent de toutes choses — c’est tout le roman, — et racontent des anecdotes. De là un invincible malaise qui fait oublier ou méconnaître et les cascades du dialogue, tant de vues ingénieuses ou profondes sur la fatalité inéluctable des choses et l’enchaînement des causes et des effets, l’amusant enchevêtrement des contes et des apologues qui se croisent, se mêlent, s’arrêtent et repartent avec une verve toujours plus franche, ce mépris hautain des conventions sociales, cette compassion sincère pour les pauvres, cette intelligence de l’âme des gueux, cette curiosité insatiable qui s’intéresse à tout.

Aussi bien Diderot lui-même s’en aperçoit-il et, dans une page imitée de Montaigne, cherche à se défendre de ce reproche qu’« un homme de sens, qui a des mœurs et se pique de philosophie, puisse s’amuser à débiter des contes de cette obscénité ». Mais il a beau prononcer qu’il ne se sent pas plus coupable, « et peut-être moins », quand il écrit les sottises de son valet que Suétone quand il nous transmet les débauches de Tibère ; il a beau invoquer Catulle et Martial, Juvénal et Pétrone, La Fontaine et tant d’autres, et déclarer que la licence du style d’un auteur est presque un garant de la pureté de ses mœurs : il ne réussit pas à se disculper. Non point qu’il faille proscrire absolument la licence de la littérature, mais parce que la sienne est opaque et pesante, et qu’il développe longuement ce qui veut n’être qu’indiqué ; il manque de grâce et d’élégance, il n’a de malice espiègle ni dans l’esprit ni même dans le style ; méconnaissant les conditions mêmes de cet art spécial, il emploie le lourd pinceau et les épaisses couleurs de Carrache à des toiles qui appellent la touche légère et fine de Fragonard. Il a pris à Sterne son manteau bariolé, mais il ne sait pas le porter ; Sterne sautille, il saute ; Sterne glisse, il appuie ; Sterne sourit, il s’esclaffe ; Sterne s’amuse, il déclame ; Sterne mouille ses lèvres à la coupe, il vide le pot jusqu’à la dernière goutte. « Un jour un enfant, assis au pied du comptoir d’une lingère, criait de toutes ses forces ; la marchande, importunée de ses cris, lui dit : « Mon ami, pourquoi criez-vous ? — C’est qu’ils veulent me faire dire A. — Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A ? — C’est que je n’aurai pas sitôt dit A, qu’ils voudront me faire dire B. » Sterne s’arrêtait à B, mais Diderot, comme Jacques, va jusqu’à la fin de l’alphabet.

Vous avez assisté au spectacle d’un feu d’artifice ; que vous en reste-t-il dans le cerveau ? Un éblouissement désordonné et confus. Vous avez vu tourner dans le ciel des roues de feu, courir dans l’air des serpents de flamme, éclater dans les nuages des incendies de marcassites, d’améthystes, de rubis, d’iris et d’émeraudes, s’épanouir dans l’infini des gerbes d’or liquide et brillant, tout cela dans une rumeur faite de milliers de crépitements et de détonations, dans une atmosphère tiède, chargée de poudre et de salpêtre. Lisez maintenant le Neveu de Rameau : vous n’en recevrez pas une autre impression.

C’est un feu d’esprit, le plus éblouissant, le plus divertissant qui se puisse voir ; mais est-ce autre chose ? Évidemment, et Diderot l’indique expressément dans son sous-titre ; seulement, quoi qu’on ait dit et, par conséquent, redit, ce n’est pas un symbole, et la force de la satire provient précisément de ce que Rameau-le-Neveu n’a rien de symbolique. Sans doute, en écrivant cet étonnant dialogue, en éclairant cette farce-tragédie de toute la magie de son style qui n’est nulle part plus effronté ni plus coloré, Diderot ne s’est pas proposé que de conserver la physionomie du singulier parasite, « composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de raison ». âme de boue avec des éclairs de génie, qui était l’un des personnages les plus bizarres « d’un pays où Dieu n’en a pas laissé manquer », et méritait d’avoir sa place dans la zoologie de l’homme. Usant du droit incontestable qui appartient à l’artiste dans toute œuvre qui n’est pas d’histoire ou de science, il s’est servi de Rameau pour exercer contre Palissot, qui venait de donner sa comédie des Philosophes, de légitimes représailles, pour frapper du même coup les autres ennemis de l’Encyclopédie et pour prendre position contre la musique française dans sa querelle avec la musique italienne. Mais que cet « archi-fou », à la fois proxénète et moraliste, voleur et bon diable, bouffon et musicien, qu’il méprisait et qui l’amusait, doive être considéré, non pas comme l’interlocuteur du philosophe, mais comme son porte-parole et le traducteur juré de sa pensée, les commentateurs ont eu beau s’exercer sur ce thème : il est un contresens. Il est certain que les écrivains, comme les artistes, mettent souvent dans leurs œuvres autre chose encore que ce qu’ils avaient sous la plume ou sous le pinceau ; c’est qu’ils l’avaient dans la tête ou dans le cœur, et cet élargissement naturel de l’œuvre conçue est le plus fréquent des phénomènes. Il ne s’ensuit pas que le meilleur moyen de prendre un livre ne soit pas de le recevoir des mains de l’auteur tel qu’il l’a écrit. S’il faut à tout prix, sous peine de méconnaître Diderot, faire de cette satire une œuvre symbolique, les contradictions accumulées la rendent proprement inintelligible. Au contraire, tout n’y devient-il pas clair si j’accompagne simplement le philosophe au Palais-Royal, sur le banc d’Argenson quand il fait beau, au café de la Régence quand le temps est trop froid ou trop pluvieux ; tantôt abandonnant son esprit à tout son libertinage et « suivant la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune » ; tantôt se distrayant, quand il est fatigué, à voir « pousser le bois », parce que l’établissement de Rey « est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu » ; causant enfin et discutant, parce que le silence lui pèse vite, avec le premier venu qui l’aborde et qui est de taille à échanger avec lui des impressions ? Or, une après-dînée, aux premières journées de l’année 1763, c’est Rameau qui vient à lui. Il l’a rencontré déjà dans une maison où le parasite avait son couvert, « mais à la condition qu’il ne parlerait pas sans en avoir obtenu la permission » ; il s’est intéressé à ce gueux et lui a même prêté quelques écus. Ce jour-là, le neveu de Rameau, en veine de confession, est particulièrement en verve ; et le soir, rentré chez lui, Diderot rédige sa conversation d’une haleine, prêtant certes à son héros quelque chose et même beaucoup de ses propres vues, mais occupé surtout, en artiste qu’il est, à retracer un portrait fidèle de l’extraordinaire individu dont le « diable de ramage saugrenu » l’a si vivement intéressé.

Et je comprendrais que l’on contestât cette interprétation si ce petit-fils de Panurge était, comme Jacques par exemple, ou comme Dorval, un personnage de convention, sarbacane quelconque que Diderot aurait chargée d’idées jusqu’à la gueule. Mais Jean-François Rameau a existé en chair et en os, nous avons sur les hauts faits de ce drôle les renseignements les plus circonstanciés, et Mercier, dans son Tableau de Paris, ne l’a pas décrit différemment, en son style de greffier, que Diderot dans la prestigieuse prose de son dialogue :


Il réduisait à la mastication, écrit Mercier, tous les prodiges de la valeur, toutes les opérations du génie, tous les dévouements de l’héroïsme, enfin tout ce qu’on faisait de grand dans le monde. Selon lui, tout cela n’avait d’autre but ni d’autre résultat que de placer quelque chose sous la dent. Il prêchait cette doctrine avec un geste expressif et un mouvement de mâchoire très pittoresque.


Pareillement, Rameau, dans le dialogue, n’arrête pas de répéter qu’il lui faut « un bon lit, une bonne table ! » et que le reste n’est rien ; il ne se connaît pas d’autre ambition que de faire bonne chère sans travailler autrement que de son métier de parasite : « Combien de fois je me suis dit : comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze ou vingt couverts chacune, et de ces couverts-là il n’y en a pas un pour toi ! » Pour être assis devant l’un de ces couverts, même avec défense de parler, il n’est point de vilenie à laquelle il ne soit prêt ; il mime la scène, déjà jouée plus d’une fois, où il va séduire une jeune boutiquière pour le compte d’un riche amphitryon. Il n’y a pas jusqu’à la pantomime de la dégustation qui ne se retrouve dans Diderot : « Puis, avec l’air d’un homme touché qui nage dans la joie et qui en a les yeux humides, il ajoutait en se frottant les mains : « Tu aurais une bonne maison — il en mesurait l’étendue avec ses bras, — un bon lit — et il s’y étendait nonchalamment, — de bons vins — qu’il goûtait en faisant claquer la langue. » Piron encore, après Mercier, dans une lettre à son ami Cazotte[4], ajoute son témoignage :


D’ici, je le vois là, ne disant jamais ce qu’il devait dire, ni ce qu’on eût voulu qu’il eût dit, toujours ce que ni lui ni vous ne vous étiez attendu qu’il dirait… Je le vois cabrioler à contretemps, prendre ensuite un profond sérieux, encore plus mal à propos, passer de la haute-contre à la basse-taille, de la polissonnerie aux maximes, fouler au pied les riches et les grands, et pleurer de misère ; se moquer de son oncle et se parer de son grand nom ; vouloir l’imiter, l’atteindre, l’effacer et ne vouloir plus se remuer ; lion à la menace, poule à l’exécution, aigle de tête, tortue et belle écrevisse de pieds ; au demeurant, le meilleur enfant du monde.


Revenez maintenant au Rameau du café de la Régence : c’est les mêmes cabrioles et les mêmes farces, la même succession de discours graves, débités « d’un ton sérieux et réfléchi », le doigt sur le front « où pourtant il y a quelque chose », et de paradoxes dévergondés, accompagnés de gestes cyniques ; là aussi, racontant une anecdote, celle du Renégat d’Avignon, il fait rêver « à l’inégalité de son ton, tantôt haut, tantôt bas », et là aussi, après avoir chanté l’ouverture des Indes galantes et l’air Profonds abîmes, il voudrait avoir écrit « ces deux morceaux-là » et être son oncle, « marchant la tête droite, et l’air satisfait et ronflant comme un grand homme ». Puis, le même dégoût le prend : « Un musicien, un musicien ! quelquefois je regarde mon fils en grinçant les dents et je dis : « Si tu devais jamais savoir une note, je crois que je te tordrais le cou ! » Diderot enfin, comme Piron, restant confondu « de tant de sagacité et de tant de bassesse, d’idées si justes et alternativement si fausses, d’une perversité si générale de sentiments, d’une turpitude si complète et d’une franchise si peu commune », voudrait se fâcher et s’indigner, « mais chaque fois la colère qui s’élève au fond de son cœur se termine par un éclat de rire ».

Le Neveu de Rameau est donc un portrait et, pour ainsi dire, l’interview du plus illustre des bohèmes par le plus grand des journalistes. Mais, cela posé, c’est aussi une satire, la plus redoutable qui ait frappé en pleine poitrine les ennemis de l’Encyclopédie et un modèle incomparable du genre. À travers le mouvement endiablé qui emporte le dialogue, Diderot trouve moyen de cribler de flèches la meule à gage des Palissot et des Fréron, comme un cavalier scythe ou tartare, qui se retourne sur un cheval au triple galop pour vider son carquois contre les ennemis qui le poursuivent. Rameau est tout ce que l’on voudra et tout ce qu’il avoue être lui-même eu étalant ses turpitudes, « un fainéant, un gourmand, un lâche, un être très abject et très méprisable », un Yahou de Swift qui a découvert que, « s’il importe d’être sublime en quelques genres, c’est surtout en mal » ; mais ce produit monstrueux d’une société pourrie, s’il a profité de tous ses vices, n’en a pas du moins l’hypocrisie, et, « pour cela que le mépris de soi lui est insupportable », il en dénonce les vilenies. Depuis le roi de France à qui « un petit chignon et un petit nez » font faire toutes les sottises, jusqu’au dernier faquin qui débauche des filles pour un grand seigneur, depuis les fermiers généraux et autres « brigands opulents » qui entretiennent des cabales pour « déchirer les honnêtes gens », jusqu’aux drôles de lettres « dont les bassesses ne peuvent même pas s’excuser par le borborygme d’un estomac qui souffre », du grand criminel « dont l’atrocité fait frémir » au petit filou « sur qui l’on crache », de Villemorien au Poinsinet, de Bouret à Baculard, de Mme de la Marck à la petite Hus, honte à cette société qui s’effondre dans la décomposition et appelle le feu purificateur et vengeur ! Rameau la fait défiler dans sa confession avec une rage croissante, et personne ne l’a marquée encore d’un fer plus brûlant. Diderot est ici Pétrone et Juvénal à la fois. « La pantomime des gueux est le grand branle de la terre. » Rameau-le-gueux conduit le branle et son fils, ce fils qu’il tuerait de ses propres mains s’il devait devenir musicien, il sera perruquier à Séville — et c’est Figaro.

◄  Ch. II : L’Encyclopédie Romans et Satires Ch. IV : Les « Salons »  ►
  1. MM. de Saint-Maur et de Saint-Geniès avaient donné leur traduction comme le texte original ; ils s’obstinèrent dans leur mensonge jusqu’à ce que Brière publiât, en 1823, le véritable texte original qu’il tenait de la marquise de Vandeul, et que Goethe, sollicité d’intervenir, eut démasqué l’imposture des deux associés.
  2. Ceci n’est pas un conte.
  3. Sur l’inconséquence du jugement public de nos actions particulières.
  4. Lettre du 22 octobre 1764, communiquée par l’expert Gabriel Charavay à M. Gustave Isambert et publiée par ce dernier dans sa notice sur Rameau le neveu.