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Diderot (Reinach)/Chapitre 1

Librairie Hachette et Cie (Les Grands Écrivains français), 1898, pp. 5–35).
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DIDEROT




CHAPITRE I

denis diderot

Quand on a beaucoup et longtemps pratiqué Diderot, subi, puis discuté, sa séduction, bu à la coupe pleine de sa pensée, puis pesé ses systèmes, si l’on cherche alors à dégager le caractère dominant de ce génie, le plus chaud, sinon le plus clair de son siècle, et celui de tous qui a le plus remué d’idées, le mieux c’est de s’arrêter tout de suite à la formule de Voltaire le jour où il l’appela Pantophile.

En effet, il a tout aimé, et ayant tout aimé, dans le domaine de l’esprit comme dans celui de la nature, il a porté dans l’étude et dans la propagande de toutes choses la conviction persuasive que l’amour seul peut donner. Il parle lui-même, quelque part, de « cet air vif, ardent et fou » qu’il avait, étant jeune homme, quand il entrait dans la librairie de sa jolie voisine, Mlle Babuti, et que, dévorant des yeux sa provocante beauté, il la harcelait d’impudentes questions. De cette prime jeunesse tumultueuse aux confins de sa vieillesse, c’est le même air vif, ardent et fou qu’il ne cesse point de porter autour de lui, passionné et s’émouvant de tout. Rien ne lui a jamais été indifférent. Également épris de mathématiques et de peinture, de physique et de théâtre, de philosophie et de mécanique, il a voulu s’instruire de tout, et, ayant pénétré par effraction dans presque toutes les sciences, il a, presque partout, enfoncé quelque porte sur l’avenir. D’autres, avant lui, avaient conçu le plan d’un répertoire de toutes les connaissances humaines, et d’autres que lui eussent pu mener à bon port l’Encyclopédie ; mais il est certainement « l’esprit le plus synthétique qui ait surgi depuis Aristote ». Une curiosité fiévreuse le pousse, bousculant les routines, à la poursuite de tous les progrès. Ne cherchez pas à l’arrêter, vous l’exciterez : « Je suis sûr, écrit-il, que lorsque Polygnote de Thasos et Micon d’Athènes quittèrent le camaïeu et se mirent à peindre avec quatre couleurs, les anciens admirateurs de la peinture traitèrent leurs tentatives de libertinage. » Ce libertinage est le fond et le tréfonds de sa nature. Sa poésie, éperonnée de science, saute par-dessus les obstacles ; il a rêvé ou deviné les plus extraordinaires découvertes de notre siècle, le transformisme comme le télégraphe. Tout ce qui a un caractère de grandeur l’entraîne, toute nouveauté l’attire ; il aime tout ce qui sera, et comme il est né orateur, il grandit de son ample parole intarissable tout ce qu’il entrevoit comme tout ce qu’il décrit. Sa pente naturelle est vers toute liberté, vers tout ce qui affranchit. S’il a poursuivi de tant d’âpres invectives les tyrannies et les religions, ce n’est point seulement pour le mal qu’elles ont fait ou qu’elles font encore autour de lui, mais parce qu’elles sont des règles, et que toute règle, tout obstacle oppriment et gênent sa frénésie d’indépendance. Qu’il s’agisse de morale ou de politique, du théâtre classique ou de la métaphysique orthodoxe, il est l’ennemi né de tous les parapets et de toutes les lois. C’est une force de la nature, mais une force débridée et sans frein. Prenez de tous points, pour avoir son portrait bien exact, le contre-pied de celui qu’il a fait de La Harpe : « C’est une tête froide ; il a des pensées, il a de l’oreille, mais point d’entrailles, point d’âme ; il coule, mais il ne bouillonne pas ; il n’arrache point les rives et il n’entraîne avec lui ni les arbres, ni les hommes, ni leurs habitations. « Il est, lui, une tête toujours brûlante, une âme toujours enflammée ; il a plus de sensations que de pensées ; il ne coule pas, il se précipite, emportant tout dans son tourbillon, torrent qui aurait la largeur d’un fleuve et dont l’état normal serait l’inondation furieuse.

Il déborde ainsi, et perpétuellement, hors de son sujet, hors de lui-même, hors de son siècle ; et cet avenir, que d’autres prévoient à peine, il y vit déjà, en plein, comme dans son atmosphère. Ayant tourné le dos à Descartes, il dépasse Newton et tend la main à Darwin. Dès lors, comme tous ceux qui sentent fortement, il communique son mouvement à tout ce qui l’entoure, et entraîne les plus rebelles dans la danse de son cerveau. C’est le plus magnifique éveilleur d’idées qui ait existé. « Quatre lignes de cet homme, écrit Mme d’Épinay, me font plus rêver et m’occupent davantage qu’un ouvrage complet de nos prétendus beaux esprits. » Et c’est à son propos que Gœthe disait : « La plus haute fonction de l’esprit est d’évoquer l’esprit. » Il a aimé la vérité comme le voulait Platon, « avec son âme tout entière ». Quand les plus courageux quittent l’Encyclopédie, il reste à son poste, dévorant les injures et les humiliations, les plus cruelles qui puissent atteindre un homme de pensée, celles qui mutilent sa pensée. L’inutilité de l’effort, qui est toute la sagesse des religions méditatives ou des philosophies sceptiques, est la seule notion qui n’ait point effleuré son vivant esprit. Cet incrédule est plein de foi : il croit au progrès vainqueur de l’humanité et il est plein de pitié pour l’homme. Ses contemporains, les meilleurs, ne sont bons que par raisonnement ; ils sont, sous leur vernis, secs et durs. Chez lui, le « lait de l’humaine tendresse » coule d’abondance. Assurément il finira par se griser, comme de toutes choses, de cette sensibilité qui tourne à la sensiblerie ; mais la source même en est délicieuse. Il dit à d’Holbach qui, veuf de sa première femme, jure qu’il n’y a plus de bonheur pour lui dans la vie : « Sortez de chez vous, courez après les malheureux, soulagez-les et vous vous plaindrez après de votre sort si vous l’osez ! » et il écrit à Mme Necker : « C’est moi, je ne suis pas mort et, quand je serai mort, je crois que les plaintes des malheureux remueraient mes cendres au fond du tombeau. » Il est juste, fanatique d’équité, « ne peut souffrir ces balances où les actions d’autrui pèsent comme du plomb et où les nôtres sont légères comme des plumes ». Dans sa jeunesse affamée, au contact des pauvres diables qui végétaient comme lui-même d’occasions et d’expédients, il a appris la sainte indulgence et ne la point désapprise aux jours de bonheur. Ayant connu la misère, il ignore les cruautés vertueuses, les rigorismes pédants des hommes toujours heureux. Pour M. le président de Montesquieu, le neveu de Rameau n’est qu’un drôle ; il saura, lui, découvrir une âme sous sa laide écorce. Il n’est jamais plus joyeux que d’avoir rendu service ; l’ingratitude lui donne en vain ses leçons : « il n’en profitera pas et restera bon et bête comme Dieu l’a fait ». Critique, il loue avec plus de plaisir qu’il ne blâme, admire copieusement ; « la jalousie des talents est un vice qui lui est étranger ; » il voudrait savoir à quelle école « l’on apprendrait à voir le bien et à fermer les yeux sur le mal » ; le reproche le plus vif qu’il adresse à Voltaire est d’en vouloir à tous les piédestaux ; il est toujours prêt à les rehausser : « Tu remues le sable d’un fleuve qui roule des paillettes d’or et tu reviens les mains pleines de sable et tu laisses les paillettes ! » Son cœur, son cerveau et ses yeux sont ainsi ouverts à tout : mais il ne se contente pas de voir, de comprendre et de sentir ; il agit. Il a été surnommé par son siècle, d’une voix unanime, le Philosophe ; dans une société que domine Voltaire, que Rousseau bouleverse, où Montesquieu officie entre d’Alembert et Turgot, quand quelqu’un dit : « J’ai rencontré le philosophe », personne ne s’y trompe ; c’est Diderot. Mais cet amant de la sagesse est toujours prêt à la bataille. Il n’a ni la tribune ni la presse quotidienne : il n’a qu’une imprimerie toujours surveillée ; il peut tout juste faire circuler en copie les trois quarts de ses manuscrits ; il ne peut parler librement, encore qu’à voix basse, que dans deux ou trois salons. Mais qui donc, même dans notre siècle de toutes les libertés, où les idées se propagent avec toute la force de la vapeur et toute la vitesse de l’électricité, qui a plus agi et plus puissamment que lui ? Et s’il a ainsi tout compris, tout remué, tout fécondé, c’est que Pantophile a tout aimé.

Cette intelligence qu’aucune audace n’effraie, ce cœur qui regorge de sympathies étaient prédestinés sans doute à une existence dramatique et pleine de troubles ? Point du tout ; par l’un de ces contrastes où s’amuse le destin, sa vie est ordinaire, tout juste assez mouvementée pour ne pas être ennuyeuse, traversée à peine par deux ou trois de ces péripéties qui abondent sur la route de ses plus pacifiques contemporains. Au moment de sa naissance[1], sa famille, qui exerçait à Langres, depuis deux cents ans, le métier de coutelier, atteignait cet échelon où la satisfaction la plus éclatante qu’un artisan puisse se donner est de soustraire son fils au travail manuel qui a fondé sa petite fortune. Denis Diderot fera donc ses études, d’abord chez les jésuites de sa ville où il reçoit la tonsure, puis à Paris, au collège d’Harcourt. Ses classes finies, son père, qui a renoncé de lui-même à le faire entrer dans les ordres, l’invite à choisir un état et à se faire, au choix, médecin, avocat ou procureur. Le jeune homme réfléchit trois mois, puis déclare qu’il ne veut pas être médecin, parce qu’il ne veut tuer personne, que la charge de procureur est trop difficile à remplir délicatement, et qu’il ne sera pas davantage avocat, malgré son goût pour la parole, parce qu’il éprouve une trop vive répugnance à s’occuper toute, sa vie des affaires d’autrui. Sur quoi ce dialogue : « Que voulez-vous donc être ? — Ma foi, rien, mais rien du tout. J’aime l’étude ; je suis fort heureux, fort content ; je ne demande pas autre chose. » Nécessairement, son père, qui ne comprend pas qu’on cesse d’être ouvrier pour ne pas devenir mandarin, lui coupe les vivres ; — et voilà Diderot abandonné à lui-même, dans ce grand Paris, n’ayant d’autres ressources que des leçons de mathématiques qu’il donne « sans en savoir un mot, apprenant en montrant aux autres », faisant par raccroc des traductions pour les libraires, à trente écus le volume, et des sermons pour les missionnaires, à cinquante écus pièce ; logé dans un grenier de la rue des Deux-Ponts, dînant, les bons jours, à six sous par tête, vêtu, hiver et été, « d’une redingote de peluche grise, éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée et des bas de laine noirs recousus par derrière avec du fil blanc » ; mais toujours plus avide de voir et de savoir, se frottant à toutes les sciences, coudoyant tous les mondes, et ne concevant pas d’autre bonheur que de meubler tous les jours et d’enrichir davantage son cerveau. La fable du chien et du loup a été écrite pour lui. Il quitte un financier qui lui donne, avec le logement et le couvert, quinze cents livres par an pour élever ses enfants, « parce qu’il ne peut vivre dans cette atmosphère de domesticité et que son visage y devient plus jaune qu’un citron » ; et le lendemain du jour où il a rejeté ce collier et ce luxe, il risque le pilori à escroquer cinquante louis à un carme ; le surlendemain, un certain mardi-gras, sans une voisine compatissante, il mourait de faim dans son taudis. Cette insouciance des conditions matérielles de la vie n’est dérangée, sinon interrompue, que par son mariage : « Combien de démarches auxquelles on se résout pour sa femme et pour ses enfants et qu’on dédaignerait pour soi ! Je rencontre sur mon chemin une femme belle comme un ange ; j’en ai quatre enfants ; et me voilà forcé d’abandonner les mathématiques que j’aimais, Homère et Virgile que je portais toujours dans ma poche, le théâtre pour lequel j’avais du goût, trop heureux d’entreprendre l’Encyclopédie à laquelle j’aurai sacrifié vingt-cinq ans de ma vie. » En effet, à partir de ce mariage d’amour, il commence à imposer un travail régulier à son humeur vagabonde, et, bientôt, lui aussi aura son bureau où il va gagner le pain quotidien de sa nichée, cette Encyclopédie dont il sera l’âme et qui fera sa gloire, mais où il ne vit d’abord qu’un moyen d’assurer douze cents livres de rente à la famille qui lui est tombée du ciel. Pourtant, cet état qu’il s’est enfin décidé de prendre au service des libraires n’absorbe qu’une partie de son existence et de ses facultés. Quand Diderot se plaint d’avoir sacrifié les meilleures années de sa vie aux industriels qui lui proposèrent de traduire le dictionnaire de Chambers, il exagère à son habitude ; ces libraires, dans un dessein d’ailleurs intéressé, lui rendirent le service d’orienter son existence, et s’il leur sacrifia quelque chose, ce fut seulement, dans la tâche même qu’il avait assumée, une exubérance d’imagination qui n’y eût point été de mise et que le gouvernement n’eût point tolérée. Seulement, ce surplus de pensées bouillonnantes qu’il ne lui est pas permis de déverser dans le cadre surveillé de son dictionnaire, il faut qu’il le répande ailleurs. Et, de là, tout le long de l’Encyclopédie, malgré le labeur énorme et presque surhumain qu’exige la formidable entreprise, ce monceau de fragments, romans et dialogues, critiques et contes, opuscules et lettres, mémoires et diatribes, qui sont l’œuvre vraiment personnelle du philosophe, dont ses contemporains n’ont connu qu’une faible partie et que notre siècle a recueillis, tout chauds encore d’une vie intense, parmi les ruines du grand monument écroulé.

Voilà donc une existence exclusive d’homme de lettres, comme nous dirions aujourd’hui, de philosophe, comme on disait alors, et il aura le droit de se vanter, dans un temps où il était encore permis de les nommer sans ridicule, « qu’il a aimé les Muses pour elles-mêmes ». Dans la foule qui est un composé « de fripons et d’imbéciles », Voltaire professe qu’il y a un petit troupeau séparé qu’on appelle la bonne compagnie et que, « ce petit troupeau étant riche, bien élevé, instruit, poli et comme la fleur du genre humain, c’est pour lui que les plus grands hommes ont travaillé ». Diderot fait exception ; son ambition n’a été à aucun moment de régner sur le cercle des belles dames et des seigneurs à la mode. Il se plaît au Grandval, parce qu’il y mange fort et bien, qu’on y respire l’air frais de la campagne et que la conversation y est aussi libre qu’au cabaret. Mais il ne recherche pas plus les suffrages de « Mécène-d’Holbach » que ceux de « Célimène-d’Épinay » ; le désir de plaire à deux beaux yeux ne lui a jamais dicté une ligne. Il étudie pour le seul plaisir d’apprendre, écrit pour le seul plaisir d’écrire. Aucune vanité littéraire : c’est contraint par Voltaire qu’il se présente à l’Académie, et quand le roi refuse d’approuver son élection, sous prétexte « qu’il a trop d’ennemis », une épigramme l’a vite consolé. L’orgueil ronge l’auteur du Contrat social et l’amour de la renommée dévore le poète de la Henriade : Diderot s’en remet à la postérité du soin « d’être juste à son égard » ; encore, dans le flot de déclamations qui l’emporte, lors de sa fameuse dispute avec Falconet, n’est-il pas bien certain qu’il ne se soit un peu calomnié, quand il prétend ne pas croire « aux hommes qui se suffisent pleinement à eux-mêmes ».

Sur la question « si la vue de la postérité fait entreprendre les plus belles actions ou produire les meilleurs ouvrages », si Diderot a adopté l’affirmative, c’est peut-être seulement, comme en d’autres controverses, parce que Falconet soutient que le génie, « par don de la nature, est la cause unique des choses » ; ce je ne sais quoi d’incompressible qu’a le naturel, même chez les rhéteurs, veut que ses plus éloquentes raisons se retournent contre lui-même. « Notre émulation, écrit-il, se proportionne secrètement au temps, à la durée, au nombre des témoins ; vous ébaucheriez peut-être pour vous ; c’est pour les autres que vous finissez. » Or, pendant que Falconet cisèle et lime avec un soin infini ses moindres ouvrages, parce qu’il se présente devant un tribunal beaucoup plus redoutable que celui de la postérité — sa conscience d’artiste, — qu’a fait Diderot, d’un bout à l’autre de sa carrière, sinon d’ébaucher ? « La postérité, dit-il encore, est pour le philosophe ce que l’autre monde est pour l’homme religieux. » Mais la comparaison même ne laisse-t-elle pas supposer qu’il tiendrait volontiers l’illusion philosophique pour aussi fragile que l’autre, car pourquoi les hommes de demain, sauf que d’autres passions les agitent, seraient-ils plus sensés et plus justes que ceux d’hier ?

En fait, écrire comme parler est pour lui un besoin, sa fonction naturelle. Comme il ne peut pas ne point manger ou ne point boire, il ne saurait se taire ; le silence ne le tuerait pas moins sûrement que la faim. À table, dans un salon, au café, dans la rue, dès qu’il a mis la main sur un auditeur de bonne volonté, il ne déparle pas : il y a pour lui une impossibilité physique à garder ses idées, ses impressions, ses sensations ; il éclaterait comme une outre trop pleine, s’il ne se répandait pas ; l’auditeur n’est qu’un comparse et cette conversation, dont on a dit qu’elle était son chef-d’œuvre, n’est qu’un monologue. Autant en emporte le vent qui passe, mais il s’est soulagé. De même la plume à la main : s’il sait écrire, il ne sait pas se borner ; sa plume court, court indéfiniment, tant qu’il y a une feuille de papier sur son pupitre, une goutte d’encre dans son encrier ; il est de l’avis de l’artiste qui disait qu’il est plus agréable de peindre que d’avoir peint. Son improvisation, toujours fougueuse, même quand il traite des sujets les plus ardus, suit tous les méandres d’une conversation à bride abattue et il confesse quelque part que « les circuits de sa conversation ne sont pas moins hétéroclites que les rêves d’un malade en délire ». Saisissez la parole au vol et fixez-la sur le papier comme un papillon frémissant : voilà sa phrase. Son style, coloré et harmonieux, a toutes les qualités et tous les défauts de la parole ailée qui vole, va et vient, tourne sur elle-même, bat la campagne, se disperse, s’éparpille, se répète et s’évanouit. Aucune méthode, aucun soin, aucune coquetterie : « Je prends une plume, de l’encre et du papier, et puis, va comme je te pousse ! » Quand il s’est délivré ainsi des pensées qui l’obsèdent, s’il rencontre un éditeur assez hardi pour imprimer son manuscrit et assez généreux pour le payer, il en est fort aise ; mais si l’éditeur ne vient pas le chercher dans sa mansarde, il n’en éprouve aucune peine et, gaîment se remet à enfanter.

Avec cette bizarrerie qu’il recopie parfois, sans y changer une syllabe, telle page qui a déjà paru dans un précédent ouvrage, il a l’insouciance royale de ce que deviennent ses écrits. Grimm, Galiani et Raynal recevront de lui et signeront de leurs noms des volumes entiers dont la critique aura plus tard à rechercher la paternité. Quelques-uns de ses écrits les plus vantés ont circulé tout juste en copie dans les salons ; ceux de ses livres qui ont fait le plus pour sa gloire posthume n’ont été publiés que longtemps après sa mort. Diderot jette ses papiers qui voltigent à travers le monde « comme les feuilles de la Sibylle ». À la fin de cette vie d’un immense labeur où il a parcouru toutes les connaissances humaines et ouvert à l’esprit tant d’horizons nouveaux, s’il se plaint, ce n’est pas des honneurs qui ne sont point venus le chercher, mais de ce que, « sachant à la vérité un assez grand nombre de choses, il n’y a presque pas un homme qui ne sache la chose beaucoup mieux que lui ». Et il ne suffit pas assurément de fuir les aventures et de craindre les drames pour n’y point tomber ; mais ayant la sagesse de n’en pas avoir le goût, il a eu le bonheur d’y échapper pour se consacrer tout entier à « sa curiosité effrénée du monde ». La vie de Jean-Jacques est une tragédie, comme les Norvégiens n’en ont pas rêvé de plus sombre, et celle de Voltaire un roman comme l’auteur de Gil Blas n’en a pas écrit de plus divertissant et de plus varié. Cherchez maintenant, dans celle de Diderot, les épisodes émouvants ou les anecdotes. Il a passé quelques semaines au donjon de Vincennes, beaucoup moins pour avoir nié l’existence de Dieu que pour avoir manqué de respect à l’amie d’un personnage influent : quel est l’écrivain du siècle qui n’a pas fait, pour des causes plus frivoles, un plus long séjour dans une auberge d’État ? Les lettres de privilège ont été retirées à ses libraires et ses manuscrits ont été saisis : ces sortes de vexations, d’ailleurs passagères, étaient devenues, sous le bienheureux règne de Louis XV, tout ce qu’il y avait au monde de plus banal ; qui s’arrêtait encore pour un imprimeur embastillé ou pour un colporteur attaché au carcan ? — Enfin, entre deux voyages en Champagne et jusqu’à Saint-Pétersbourg, il a eu deux maîtresses, dont la plus âgée lui a appris la volupté, et dont la plus jeune, qu’il aima, avait « la menotte sèche » et portait des lunettes. Et puis, c’est tout : son histoire, c’est celle de l’Encyclopédie, celle de ses livres.

Ce qu’il faudrait pouvoir retracer, c’est une journée de Diderot, au lendemain d’une halte dans l’oasis du Grandval ou à la Chevrette, une de ces journées pleines comme la semaine d’un bon ouvrier, où ce bûcheron, qui vient d’abattre en se jouant deux ou trois articles pour l’Encyclopédie, trouve encore le temps de recevoir un monde de quémandeurs, d’écrire un volume de lettres, de débiter on ne sait combien de harangues, de lire tout ce qui paraît et de relire l’un de ses auteurs favoris, de faire visite à deux ou trois artistes et de leur donner, en s’instruisant, d’utiles conseils, de se renseigner auprès d’autant d’artisans sur la pratique de leur métier, de suivre, au Jardin des Plantes, un cours de physique ou de chimie, d’aller chez Procope, d’y jouer et d’y perdre, de dîner en joyeuse compagnie, d’y prendre une indigestion et d’abandonner aux amis qui le reconduisent, ivre de rhétorique et du bonheur de se dépenser, vingt canevas de drames, de romans ou de systèmes. Au coin de la rue de Taranne, au cinquième étage, le premier en descendant du ciel, ce clair grenier tapissé de livres — « les chers outils » qu’il voulut vendre pour doter sa fille et que l’Impératrice de Russie lui acheta, à condition qu’il les gardât sa vie durant, conservateur appointé de sa propre bibliothèque, — c’est, par définition, dans le Paris le plus intellectuel qui fut jamais, le bazar aux idées. Diderot s’y est réfugié dès l’aube pour échapper aux criailleries de sa femme, cette Nanette, belle comme un ange avant le mariage, aujourd’hui pie-grièche et harengère, qui ne s’intéresse à rien de ce qu’il fait, s’enlize dans la dévotion et ne peut garder une servante plus de huit jours. Drapé dans sa robe de chambre comme dans une toge, le col nu, les cheveux au vent, « le dos bon et rond », le philosophe écrit pour les libraires ou pour son plaisir, corrige des épreuves, revoit des planches, mais la porte de l’atelier est ouverte à toute heure ; quiconque veut renouveler son bagage cérébral n’a qu’à monter. Entrez seulement avec un beau problème ou quelque controverse brûlante : il quittera aussitôt le travail le plus pressé, et la maison tout entière retentira bientôt du fracas de ses discours. S’il a « la tête tout à fait du caractère d’un ancien orateur », il a aussi cette disposition naturelle à l’improvisateur, la parole qui éveille la pensée et qui l’excite. Il part tout d’un trait, prend des gestes de tribune ; ses yeux, habituellement paisibles et doux, « étincellent de feu », et Grétry déclare que son premier élan est d’inspiration divine. « Disparue sa timidité de bon garçon, » il est tout entier à son démon ; une fois lancé, bien agile qui le rattraperait ; de théorie en théorie, de paradoxe en paradoxe, il irait jusqu’au soir, jusqu’au lendemain matin : « Si je voulais suivre mes idées, on aurait plutôt fini le tour du monde à cloche-pied que je n’en aurais vu le bout ; cependant le monde a environ neuf mille lieues de tour. » Il étourdit et « ahurit », mais vous sortirez toujours de chez lui avec la tête meublée de visions nouvelles et marquée de sa griffe. On reconnaît toujours si Diderot a passé là. Sa vocation est de semer : pourvu que le grain germe, peu lui importe que ce soit dans son terrain ou dans le champ du voisin. On exploite avec le même sans-gêne sa bourse et son cerveau, et il en est ravi. « Monsieur Diderot, savez-vous l’histoire naturelle ? — Mais un peu ; je distingue un aloès d’une laitue et un pigeon d’un colibri. — Savez-vous l’histoire du formica-leo ? — Non. — C’est un petit insecte très industrieux ; il creuse dans la terre un trou en forme d’entonnoir, il le couvre à la surface avec un sable fin et léger, il y attire les insectes étourdis, il les prend, il les suce, puis il leur dit : « Monsieur Diderot, j’ai l’honneur de vous souhaiter « le bonjour. » Il est entouré de formica-leo qu’il appelle ses amis, et, pour s’excuser, se vante à Sophie de ne lire, de ne réfléchir, de ne méditer, de ne regarder, de n’entendre et de ne sentir que pour eux. Enchanté de retrouver ses idées dans le livre d’un confrère, il appelle ce mouvement de satisfaction « ses droits d’auteur ». Il a refait et transformé les dialogues de Galiani sur le commerce des blés. Il a alimenté, avant de les réfuter, les chapitres les plus hardis d’Helvétius. Les éclairs qui illuminent l’histoire philosophique de Raynal sortent de sa forge. Il a donné à Rousseau le paradoxe qui a fait le succès du fameux discours « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer ou à corrompre les mœurs «. Comme il composait autrefois les devoirs de ses camarades du collège d’Harcourt, il « blanchit » maintenant « le linge » du baron d’Holbach qui écrit en haut allemand et se pique, quand Diderot a refait ses manuscrits, d’écrire comme Voltaire. Il a rempli la Correspondance littéraire de Grimm qui lui « remet son tablier », chaque fois qu’il part en voyage, et oublie de le lui reprendre au retour. Une fois qu’il a passé deux jours et deux nuits à rédiger pour lui le compte rendu d’un Salon : « La seule chose que j’ai à cœur, écrit-il à cet ami plus impérieux qu’une maîtresse, c’est de vous épargner quelques instants que vous emploierez mieux, dussiez-vous les passer au milieu de vos canards et de vos dindons. » Tout en convenant qu’il y a dans la dissipation qu’il fait de son temps quelque principe vicieux, il ne sait même pas le défendre contre les indifférents et n’a refusé de sa vie, pas plus qu’un morceau de pain à un indigent, une préface à un libraire, une épître dédicatoire à un musicien, une leçon de métaphysique à une princesse allemande et un Avis au public à un inventeur de pommade.

À se livrer ainsi en pâture à tous, à jeter ses idées, à peine écloses, aux quatre coins de l’horizon, les heures fuient, rapides et légères. Mais la vie s’écoule aussi sans que l’homme, rassemblant ses forces, ayant pris la pleine possession de son propre esprit, ait produit et mûri ce quelque chose d’immortel qu’il avait en soi et qu’il dépense en monnaie. Diderot a cinquante-quatre ans quand il écrit : « Je me couche tard, je me lève matin, je travaille comme si je n’avais rien fait de ma vie, que je n’eusse que vingt-cinq ans et la dot de ma fille à gagner. » Mais, presque le même jour, cet aveu lui échappe : « Jusqu’à présent, je n’ai que baguenaudé. » Avec Diderot, il faut toujours baisser de deux ou trois tons ses formules de blâme ou ses épithètes laudatives, soit qu’il parle des autres, soit qu’il dise de lui-même : « J’ai écrit hier une lettre vraiment sublime ! » ou qu’après l’Encyclopédie il s’accuse de n’avoir encore que « baguenaudé ». L’inquiétude qui dicte cette boutade n’en est pas moins légitime, celle de l’homme qui se sait supérieur à son œuvre et qui l’est en effet, mais qui commence à craindre, avec raison, qu’il ne soit trop tard pour le prouver. « Mon portrait attend toujours une inscription qu’il n’aura que quand j’aurai donné quelque chose qui m’immortalise. — Et quand l’aura-t-il ? — Quand ? demain peut-être ; et qui sait ce que je puis ? » En effet, il s’est trop dispersé, trop dépensé ; il n’a produit jusqu’à présent que des fragments, il continuera, malgré cette hantise d’une œuvre achevée, à ne produire que des fragments ; il a fourni la matière de vingt volumes ; il n’a pas écrit, il n’écrira pas un livre ; le pli est pris, il ne donnera pas sa mesure ; et, comme le mot commence à se répandre avec la chose, il est et restera journaliste.

Aussi bien, sa véritable vocation est-elle là, celle d’un homme de première impulsion qui ne sait parler, au jour le jour, que de ce qui l’occupe sur le quart d’heure. Il n’a pas été le père du journalisme, qui existait avant lui, mais on a pu dire de lui, à bon droit, qu’il a été l’Homère du genre. Les trois quarts de ses écrits sont des variations, souvent ingénieuses et toujours éloquentes, sur les thèmes, livres, expériences ou tableaux, qui lui sont fournis par ses contemporains et servent de tremplin à ses propres idées, — c’est-à-dire des articles de journal. Sa curiosité, qu’il a promenée sur tout, l’a préparé à parler de tout, à tout moment, ce qui est le propre du journaliste ; et il parle de tout, non pas toujours avec la même pénétration, mais avec la même facilité et la même abondance. Il n’a le temps ni de coordonner ni de composer ; mais il comprend et fait comprendre, également à l’aise dans les sujets les plus variés. Directeur de l’Encyclopédie, dont il a inspiré et revu toutes les pages, discuté et corrigé toutes les planches, il a discouru lui-même, avec la même chaleur de style et la même richesse de renseignements et de vues, sur la philosophie des Japonais et sur la fabrication de l’acier, sur les principes généraux de la législation et sur les Malabares, sur le plaisir et sur l’économie rustique, sur les arts mécaniques et sur la chronologie sacrée, sur la théorie du Beau et sur l’argent, sur les Grecs et sur les Juifs, sur Leibniz et sur le Zend-Avesta, sur Pythagore et sur les Sarrasins, sur Platon et sur les croisades, sur les bibliothèques et sur la Résurrection, sur la plastique et sur le célibat, sur les passions et sur la propriété, sur la liberté et sur le luxe. La table des matières de ses autres écrits est elle-même une seconde Encyclopédie. D’autres sont architectes et ont élevé des monuments : il est une mine ou, plutôt, cinquante mines ou carrières à lui tout seul, avec des matériaux, parfois précieux, parfois grossiers, mais toujours abondants, pour les objets les plus divers. Vous trouverez dans son œuvre un traité sur la science de l’homme d’État et un traité des couleurs pour la peinture en émail et sur porcelaine, le plan d’une université pour la Tsarine et un mémoire sur la résistance de l’air au mouvement du pendule, une étude sur la science du commerce et une étude sur l’acoustique suivie du projet d’un nouvel orgue, des éléments de physiologie et l’essai historique sur les règnes de Claude et de Néron, un examen de la développante du cercle et trois volumes de critique d’art, un traité sur l’interprétation de la nature et un autre sur la pantomime dramatique. Sur quelque question et à quelque heure du jour que ce soit, vous ne le prendrez jamais au dépourvu. L’improvisation est sa loi. De la même plume qui écrit d’un trait, pour la corporation des libraires, la lettre sur le commerce de la librairie, il compose en une matinée, interrompant on ne sait quel autre travail sur la mécanique ou sur la chirurgie, le fragment exquis : Térence était esclave… que M. Suard attend pour finir son journal sous presse.

Si la patience du chef-d’œuvre lui fait défaut, il a, plus que tout autre, le don de l’interprétation universelle. Il entre, avec une même aisance, dans tous les sujets, dans tous les rôles, dans tous les personnages les plus opposés, également servi dans ses métamorphoses successives par son intelligence, qui est ouverte à toutes choses, et par son esprit, qui tourne à tous les vents. Faisant le tour de toutes les questions, il en voit toutes les faces, sous une même lumière toujours crue et, sans avoir la force de s’arrêter à une vue d’ensemble, plaide avec la même passion aujourd’hui le pour et demain le contre.

Dirai-je que c’est là encore le propre du journaliste que le courant des choses entraîne sans qu’il puisse jamais le dominer ? En tout cas, il ne songe même pas à se défendre de ces variations et se flatte, au contraire, de n’avoir jamais connu la peur de se contredire. Il a constaté que, dans son pays de Langres, « les vicissitudes de l’atmosphère sont telles qu’on passe en vingt-quatre heures du froid au chaud, du calme à l’orage, du serein au pluvieux », et qu’il est impossible que ces effets ne se fassent pas sentir aux âmes. « La tête d’un Langrois est sur ses épaules comme un coq d’église au haut d’un clocher ; elle n’est jamais fixe dans un point ; et, si elle revient à celui qu’elle a quitté, ce n’est pas pour s’y arrêter. » Or « il est de son pays », et cette mobilité du climat se traduit chez lui, comme chez ses compatriotes, « par une même rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies et dans les idées ». Il écrit, ailleurs, à propos de ses portraits : « J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté ; j’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; j’ai un masque qui trompe l’artiste, soit qu’il y ait trop de choses fondues ensemble, soit que, les impressions de mon âme se succédant trop rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l’œil du peintre ne me retrouve pas le même d’un instant à l’autre. » Et, dès lors, tel le climat de sa terre natale ou telle sa physionomie, tels aussi son esprit, son talent, sa manière de comprendre les choses et de les rendre. Vivre pendant plusieurs mois ou, seulement, pendant quelques jours avec une seule pensée dominante qu’on s’applique à deviner et à connaître dans toutes ses beautés cachées, cette monogamie intellectuelle est contraire à sa nature ; il faut à ce sultan un harem d’idées où il butine joyeusement au gré de ses caprices. Mais le sultan n’a jamais de toutes ces formes effleurées que le corps, dans une jouissance passagère et incomplète : l’époux, l’amant exclusif et jaloux, pénètre seul jusqu’à l’âme.

Soit, disent ses dévots qui travaillent depuis cinquante ans à détrôner le roi Voltaire à son profit, soit, il a dispersé et trop souvent gâché les trésors de la nature la plus riche et la plus féconde ; mais, avec ces lacunes, ces manques de logique et ces vulgarités, il ne reste pas moins l’homme de génie de son siècle. Homme de génie, est-ce bien sûr ? Et la vraie formule ne serait-elle pas plutôt dans ce jugement qu’il attribue à Grimm, à propos de l’un de ses bustes, mais dont la vive et pressante expression est certainement de sa manière : « J’ai l’air d’un homme que le génie va saisir » ?

Le génie, en effet, n’est pas en Diderot comme il est en Shakespeare ou en Gœthe ; il plane seulement au-dessus de l’inépuisable polygraphe pour fondre sur lui à l’improviste et l’emporter pendant quelques instants à des hauteurs où nul, sans doute, de ses contemporains ne s’est élevé, mais d’où il descendra aussi vite qu’il y est monté pour retomber sur terre, étourdi comme d’une chute, et plonger parfois d’autant plus profondément dans la boue. Rien de plus éclatant, mais, aussi, de plus rapide et de plus soudain. L’œil a vraiment la sensation de l’éclair qui passe. Diderot discute à son habitude, tantôt, avec un air de paradoxe, suivant l’ornière des lieux communs, tantôt, sous des dehors orthodoxes, vraiment hardi et novateur. Tout à coup, au milieu d’un développement, le génie qui le guette le prend aux cheveux et l’enlève ; des sphères inattendues où il est monté d’un seul bond, il aperçoit alors, le premier, dans l’âme ou dans la nature, dans la science ou dans l’art, des vérités insoupçonnées jusqu’à lui ou seulement entrevues dans le brouillard. Lui fixe sur elles son œil clair, journaliste devenu prophète, s’illumine à l’éblouissement vainqueur de leur flamme et, dans la fièvre de son rêve, d’un trait puissant et désormais ineffaçable, marque sur la carte des connaissances humaines la terre qu’il vient de découvrir, mais qu’il lui suffit d’avoir saluée de loin et où il n’abordera pas. C’est le précurseur. Il se contente d’avoir signalé à l’horizon les Amériques nouvelles. Il en abandonne la conquête aux Cortès et aux Pizarre de la pensée qui lui succéderont et qui s’appelleront Lamarck ou Lessing, Spencer ou Auguste Comte, Claude Bernard ou Darwin.

Voilà, chez Diderot, le coup d’aile du génie, les heures « où il n’est pas possible d’être plus profond et plus fou », et il en parle lui-même avec une espèce de crainte : « Qu’est-ce que l’inspiration ? L’art de lever un pan du voile et de montrer aux hommes un coin ignoré ou plutôt oublié du monde qu’ils habitent. L’inspiré est lui-même incertain quelquefois si la chose qu’il annonce est une réalité ou une chimère, si elle existera jamais hors de lui. Il est alors sur la dernière limite de l’énergie de la nature de l’homme et à l’extrémité des ressources de l’art. » Mais de pareilles ivresses prophétiques, ces délires de voyant sont nécessairement rares : « l’on n’a qu’une fois un certain tour de tête ». Non point assurément qu’on doive dédaigner la chaleur d’où se dégagent ces fulgurantes clartés passagères et qui est sa température normale. Plus grande force de calorique n’a existé en effet chez aucun homme ; son fourneau intérieur est toujours en combustion. Exubérant de vie, au bruit des idées qui battent comme des cymbales sous son front, il possède au suprême degré le don de faire vivre ; tout, sous sa plume comme sous sa parole, s’anime, respire et palpite. Qu’il décrive un instrument de mécanique, un simple outil ou une œuvre d’art, qu’il raconte un drame du cœur ou qu’il expose une controverse de métaphysique ou de science, il le fait avec la même vivacité d’intérêt. Sa curiosité est plus ou moins ardente ; elle est toujours éveillée. Ses mouvements sont plus ou moins précipités ; il ne reste jamais immobile. Mais cet enthousiasme, cette passion, cette allure de charge, c’est un charme puissant sans doute, parce que l’intensité de vie est pour les vivants la plus grande force d’attraction qui soit. Cependant, ce n’est point là le génie ; et même, la continuité du procédé finit par fatiguer. Décidément, cette lyre vibre trop et à propos de trop d’objets indifférents. Il admire trop, il pleure trop, il se pâme trop. Pascal veut que le froid soit bon pour se chauffer. Diderot manque de courants d’air. Le lyrisme, dit-on, ne comporte pas de nuances, ou il n’en comporte guère ; mais tout n’est pas sujet à lyrisme. À admirer avec les mêmes gestes Virgile et Richardson, les Vierges de Raphaël et les petites filles de Greuze, on finit par déprécier tout éloge. Rien de plus doux qu’une chaude amitié ; mais l’émotion continuelle agace. Quand Diderot se jette en pleurant dans les bras de Grimm, après une absence de quinze jours, et sanglote tout le long du dîner : « Mon ami, ah ! mon ami ! » il fait regretter le « monsieur » des hôtes sévères de Port-Royal. La vertu, tout comme le lyrisme, a ses heures. « Ah ! ma Sophie ! qu’il est doux d’ouvrir ses bras quand c’est pour y recevoir et pour y serrer un homme de bien ! » cela est pis qu’une sottise.

Ce n’est donc pas seulement l’ordre et la méthode qui lui ont fait défaut, c’est quelque chose de plus essentiel : le goût. Et, sans doute, s’il en avait eu l’instinct, il n’aurait pas eu, en même temps, parce que l’un exclut l’autre, ce tempérament et cette force révolutionnaires qui le poussèrent, avec une victorieuse impétuosité, contre tant de vieilles lois et de philosophies surannées, de lâchetés et d’hypocrisies sociales, contre les dieux et contre les rois. Il faut opter ou, plutôt, comme c’est la nature elle-même qui a opté, il n’y a plus qu’à constater que tout se paye, la puissance par le désordre, exactement comme la grâce par la faiblesse. Parce qu’il est un homme de forte vie, il est un violent, pour ne pas dire un brutal ; il voit gros et il parle gras. Ce n’est pas pour rien que les philosophes anciens et même quelques modernes ont prescrit l’enseignement de la danse ; elle apprend au corps la flexibilité et la grâce dont l’esprit prend sa part comme le style. Diderot avoue qu’ayant essayé de danser, il n’y a jamais réussi et l’on s’en aperçoit. Il convient encore de se défier des gens qui ne savent pas manger ; or il est glouton et, de son propre aveu, « aime à se crever de mangeaille «. Il entasse dès lors les mots et les phrases, comme les mets, sans discernement, en tas. Entre vingt arguments qui se présentent, il ne sait pas choisir et faire son menu : il les prend tous, revient deux ou trois fois à chacun comme à son plat favori de choucroute, engloutit tout pêle-mêle ; cela s’arrangera dans l’estomac, arrosé de fortes rasades. Son style, encore classique, mais déjà romantique, est le plus riche du xviiie siècle ; sa prose est pleine et sonore, harmonieuse et lumineuse, on peut la lire à haute voix et elle fait image, c’est de la peinture et de la musique. Mais les grands mots y nagent dans l’emphase, les gros mots dans l’ordure. Sa verve est vigoureuse, mais épaisse et turbulente, et l’on compterait ses traits d’esprit qui ne sont probablement pas de lui. Une fantaisie légère peut seule sauver la licence : la sienne a la lourdeur d’un pachyderme ou d’un traité de théologie ; il ne glisse jamais et appuie toujours. Comme il a eu les plus hautes envolées, il a connu les plus basses descentes de son siècle. Le chevalier de Castellux disait de ses livres que ce sont des idées qui, s’étant enivrées, se sont mises à courir les unes après les autres : elles se sont grisées trop souvent d’un vin trop grossier et leur course est une bacchanale de foire. Fils du peuple et resté peuple, s’il en a la santé robuste, il en a gardé aussi toute la grossièreté et ne s’est jamais décrassé.

S’il a aimé passionnément sur le tard, il ne recherche pas, par une timidité de rustre, la société des femmes ; même avec celles du monde encyclopédique qui ne rougissaient pas facilement, il n’est pas à l’aise ; il faut encore se gêner avec elles, et cela paralyse ses moyens ; il se trouve bien mieux avec des filles d’Opéra, « parce qu’on peut être avec elles comme on veut : bien sans vanité, mal sans honte », et mieux encore au cabaret où il peut se mettre en bras de chemise, boire son saoul, crier à tue-tête les petits madrigaux infâmes de Catulle qu’il sait par cœur. Il finira par oublier le chemin de la Chevrette ; Mme d’Épinay est trop fine, Mme d’Houdetot trop délicate ; sans les propos effrénés de Mme d’Aîne, la table même de d’Holbach n’eût pas suffi à le retenir au Grandval, et croyez que si la Tsarine ne lavait point convié à la traiter en garçon, il ne lui eût pas trouvé « l’âme de Brutus avec les charmes de Cléopâtre ». Prenez ses lettres à Mlle Volland : sauf quelques pages d’une tendresse profonde où il a mis tout ce qu’il y avait en lui de meilleur, elles pourraient avoir été écrites à un camarade de collège. Il en salit inutilement les plus jolies descriptions et les plus aimables récits. Il est si intéressant qu’on lui pardonne volontiers de n’avoir point compris que le « moi » est haïssable ; mais ne pourrait-il se mettre en scène sans s’y déshabiller ? Il n’y a pas de plus belle formule que celle-ci : « Revenir à la nature » ; mais pour y revenir il n’est peut-être pas besoin de descendre jusqu’à la bestialité. Diderot a découvert « qu’un aveugle n’aurait pas le sentiment de la pudeur » : il est cet aveugle. — Il aime vraiment la vertu, mais toujours, faute de goût, il s’en fait trop honneur, s’en vante comme d’un vice. Il est fort bien que le récit d’une belle action « excite à toute la surface de son corps un frémissement qui se fait sentir surtout au haut du front et à l’origine des cheveux » ; mais ce n’est pas respecter la vertu que la mêler systématiquement à des occupations où il serait plus loyal de ne pas chercher à faire l’ange. « Si Nature a pétri une âme sensible », c’est la sienne, mais la tendresse, à s’épancher sur tout, devient insipide et presque suspecte. À force de pleurer sur le sein de Greuze et dans le gilet de Sedaine, de sangloter devant les notaires qui rédigent des actes de partage et de « baiser cent fois » un ami qui part en vacances, il finit par user le ressort de sa plus grande puissance, cette force de persuasion qui venait du cœur pour y aller. « Rien de toute sa manière ne vient à mon âme, écrira Mlle de Lespinasse, et sa sensibilité est à fleur de peau. » — Et vous protesterez sans doute qu’à travers tous ces dévergondages de la pensée, de la parole et du geste, il reste profondément sincère. Mais le goût est un maître si jaloux que son absence seule suffit à gâter les plus beaux dons de la nature et à en amortir les plus heureux effets. De philosophe il passe sophiste ; son éloquence a tourné en rhétorique ; désormais, plus il crie en se démenant, moins il se fait entendre.


… Tous vos discours ne me touchent point l’âme ;
Horace, avec deux mots, en ferait plus que vous.


Horace, pour Mlle de Lespinasse, porte plus d’un nom ; pour la postérité, au xviiie siècle, c’est Voltaire.

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  1. L’acte de baptême de Diderot donne comme date de sa naissance le 5 octobre 1713, « fils de Didier Diderot, maître coutelier, et d’Angélique Vigneron ». — La vie et les ouvrages de Diderot ont été l’objet d’un nombre considérable de travaux ; nous citerons, parmi les principaux que nous avons consultés : Mme de Vandeul, Mémoires ; Naigeon, Mémoires historiques et philosophiques ; Comte, Philosophie positive, t. V ; Bersot, Études sur la philosophie du XVIIIe siècle ; Karl Rosenkranz, Diderot’s Leben und Werke ; Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, et Causeries du Lundi, t. III ; Carlyle, Critical and miscellaneous Essays, t. II ; John Morley, Diderot and the Encyclopædists ; Avezac-Lavigne, Diderot et la société du baron d’Holbach ; Caro, la Fin du XVIIIe siècle, t. I ; Mézières, Préface de la Dramaturgie de Hambourg, trad. Suckau ; Scherer, Étude sur Diderot ; Louis Ducros, Diderot, l’homme et l’écrivain ; Faguet, Études sur le XVIIIe siècle ; les histoires littéraires de Villemain, Nisard et Paul Albert ; les essais critiques de M. Brunetière, l’étude de M. Pierre Laffite, dans la Revue Occidentale, et celle de MM. Assézat et Maurice Tourneux dans l’édition des œuvres complètes.