Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance/Camail

Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance
VE A. MOREL ET CIE, ÉDITEURS (tome 5p. 244-249).
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CAMAIL, s. m. Partie du vêtement de l’homme d’armes qui couvre la tête et les épaules, et qui est faite de toile double ou de peau d’abord, puis renforcée de petites plaques de fer rivées ou d’anneaux cousus ; puis enfin composée de mailles.
PIÉTON DU VIIIe SIÈCLE
Dès l’époque de Charlemagne, les hommes d’armes portaient le camail de peau, ainsi que l’indique le jeu d’échecs faisant partie du cabinet des médailles[1] et provenant du trésor de Saint-Denis. Les pions de ce jeu, qui sont représentés par des fantassins, sont revêtus d’un large camail, sorte de goule avec ouvertures latérales pour passer les bras. Un casque de métal (bronze
probablement), muni d’un nasal, protège la tête, et porte sur le capuchon de peau entaillé pour laisser la vue libre. Le camail est complètement recouvert de plaques de métal, comme de tuiles, et ne descend qu’à la hauteur des hanches. Par-dessus, est une cotte d’étoffe dont le bas atteint les genoux. Ce fantassin porte un large bouclier en amande (fig. 1).

Les chevaliers normands et saxons représentés sur la tapisserie de Bayeux ont la tête couverte du camail tenant à la cotte d’armes (voy. Broigne). Le haubert de mailles, adopté vers 1180, possède son camail, qui est fait de même ou quelquefois de peau, enveloppe exactement la tête et ne laisse que le visage à découvert ; encore couvre-t-il la bouche. Vers cette époque, ce camail est souvent posé sur un serre-tête de peau (voy. Armure, fig. 9 et 13), ou est fortement rembourré en manière de couronne, à la hauteur des tempes, pour recevoir l’énorme heaume alors en usage et l’empêcher de vaciller on de blesser le visage sous l’effort d’un coup violent. Mais il fallait que ce camail prit bien la tête et ne fût pas facilement dérangé par le frottement du heaume. Pour obtenir ce résultat, on le bridait autour du crâne, à l’aide d’une lanière de cuir qui passait dans les maillons et était nouée par derrière (fig. 2[2]).

Cette lanière de cuir, au lieu de faire le tour de la tête horizontalement, s’attachait aussi à une patte latérale à l’ouverture du camail, et, passant dans
les maillons du front, descendait se Uxer de l’autre côté, le long de la joue (fig. 2 bis[3]). On voit, le long de la joue droite, la patte relevée par la lanière, et qui permettait, en serrant plus ou moins celle-ci, de brider le camail autour du visage. Il serait assez difficile de connaître l’origine de ce vêtement militaire de tête et de cou. On ne saurait prétendre qu’il ait été introduit en Occident à la suite des croisades, puisque nous le voyons adopté dès l’époque carlovingienne. Mais il ne paraît guère douteux non plus qu’il ait été imité d’un vêtement oriental, ou qu’il appartînt aux populations du Nord, originaires de l’Asie septentrionale. Il est très-rare que le camail de mailles soit séparé du haubert pendant le xiiie siècle. Cependant on trouve quelques exemples de ce fait, mais ce sont des exceptions. Le camail ne se sépare de la broigne ou du haubert que vers la fin
du xiiie siècle. Qu’il tienne ou non au haubert, le camail de la fin du xiiie siècle et du commencement du xiv- siècle est parfois fendu par devant, du menton à la racine du cou, pour laisser plus ou moins de liberté au visage.

Lorsqu'il n’était pas porté sur la tète, il tombait alors sur les épaules et la gorge, ainsi que le montre la figure 3[4]. Sous ce camail apparaît le haut du gambison de peau piquée.

C’est donc vers 1300 que l’on commence à séparer le camail de mailles du haubert. Alors il affecte la forme présentée figure 4[5], et il est souvent posé par-dessus la cotte d’armes faite d’étoffe de soie. Puis bientôt il s’attache au bacinet (voy. Bacinet), et sa pèlerine est maintenue au haubert ou à la cotte, ou au corselet rembourré, par des aiguillettes. Ce camail,
qui sert alors à couvrir la nuque, le cou et les joues, est attaché au bacinet, soit par-dessus, soit par-dessous ; il est très-ample et garni de peau sous-jacente. Vers 1395, le bacinet était souvent dépourvu de couvre-nuque, et se composait d’un tymbre conique qui enveloppait seulement l’occiput et couvrait le front au-dessus des sourcils. À ce tymbre on adaptait à volonté, au moyen de fiches, une visière, laquelle reposait son bord inférieur sur la partie antérieure du camail, au-dessous du menton (fig. 5[6]).

Le camail disparaît peu à peu pendant le xve siècle, avec l’emploi de plus en plus répandu de l’armure de plates. Cependant il en subsiste encore des traces au commencement de ce siècle, et le camail ne sert plus qu’à couvrir les jonctions de la bavière (lorsqu’elle ne forme pas colletin) avec le corselet (fig. 6[7]).

Ce bacinet, dont la visière est forgée en façon de masque, possède une bavière et son tymbre, conformément à l’usage admis à cette époque, couvre la
nuque entièrement. Une bavière étroite est rivée à la base de ce tymbre, et sous la bavière on voit encore un petit camail qui tombe sur le corselet, mais ne couvre plus les épaules, comme dans le précédent exemple.

Cependant les hommes de pied conservent encore le camail de peau ou de mailles, avec la salade et la brigantine : témoin ce fantassin de 1440 environ (fig. 7[8]). Il est vêtu d’un jacque de mailles dont la jupe couvre le haut des cuisses, et dont les manches, très-courtes, n’atteignent pas la saignée. Par-dessus le jacque de mailles

  1. Biblioth. nation. Voyez Armure, fig. 1 et 2.
  2. Manuscr. Biblioth. nation., Roman du saint Graal. français (xiiie siècle). Voyez aussi la statue de Guillaume Longue-Épée (1227), cathédr. de Salisbury.
  3. Statue du commencement du xiiie siècle, dite de Robert, duc de Normandie. cathédr. de Gloucester. — Statue dans l’église Saint-Martin de Laon.
  4. Statue de Louis, comte d’Évreux, mort en 1319. Église de Saint-Denis.
  5. Ancienne collection de M. le comte de Nieuwkerke.
  6. Manuscr. Biblioth. nation., le Miroir historial, français (1395).
  7. Manuscr. Biblioth. de Troyes (commencement du xve siècle).
  8. Manuscr. Biblioth. nation., Chron. de Froissart, français.