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JUBÉ, s. m. Ambon, lectrier, doxale, pupitre. Le jubé appartient à la primitive Église ; c’était alors une tribune élevée placée en bas du chœur, entre celui-ci et les fidèles répandus dans la nef. Du haut de cette tribune se faisaient les leçons tirées des épîtres ou des évangiles, et même des prédications. Prudence rapporte que l’évêque instruisait le peuple du haut du jubé[1]. Grégoire de Tours décrit le jubé de l’église de Saint-Cyprien[2]. Le pape Martin Ier fit lire les canons du concile de Latran du haut du jubé de cette basilique. Les capitulaires de Charlemagne ordonnent d’y lire les règlements du prince. On chantait aussi, au jubé, l’Alleluia, les proses ou séquences ; mais cet usage ne fut pas conservé. Du temps de Guillaume Durand, on chantait déjà in plano, et on ne montait au jubé que les jours de grandes fêtes pour dire les leçons.

Ce n’est pas ici le lieu de chercher à décrire les diverses sortes de jubés qui existaient dans les églises d’Orient et d’Occident pendant les premiers siècles ; il est certain que l’ambon de l’Église grecque et de l’Église latine, jusqu’au XIVe siècle, n’était point du tout, comme forme, ce que nous entendons aujourd’hui par jubé. Les ambons de Saint-Vital de Ravenne, de Saint-Marc de Venise, de Saint-Laurent-hors-les-murs à Rome, de Saint-Ambroise de Milan, de la cathédrale de Sienne, de l’église de San-Miniato à Florence, sont plutôt de vastes chaires pouvant contenir plusieurs personnes que des jubés comme ceux de nos églises occidentales qui, à dater du XIIe siècle au moins, forment une séparation, une sorte de galerie relevée entre le haut de la nef et le bas du chœur. Dans les églises abbatiales d’Occident, ces jubés servaient ainsi de clôture antérieure au chœur des religieux, clôture percée quelquefois de trois portes, mais le plus souvent d’une seule. Deux escaliers y montaient : l’un à droite en entrant, du côté de l’Épître, l’autre à gauche du côté de l’Évangile ; ce qui n’empêchait pas la galerie supérieure d’être d’une seule venue d’un côté à l’autre de la nef, comme une tribune. Il n’existe plus en France, malheureusement, un seul jubé d’une époque ancienne, et cependant toutes nos églises abbatiales, toutes nos cathédrales en possédaient, mais aussi beaucoup d’églises paroissiales. Il faut observer toutefois que les grandes cathédrales bâties vers la fin du XIIe siècle et le commencement du XIIIe, comme celles de Noyon, de Paris, de Chartres, de Bourges, de Reims, d’Amiens, de Rouen, n’avaient point été primitivement disposées pour recevoir des jubés et des clôtures de chœur (voy. Chœur). Ce ne fut que vers le milieu du XIIIe siècle que les évêques ou les chapitres firent élever des jubés devant le chœur des cathédrales. Thiers cependant prétend que la cathédrale de Sens[3], de son temps, possédait un jubé fort ancien, puisqu’il lui donne une date de huit siècles (ce qui d’ailleurs n’était pas possible, la cathédrale ayant été construite à la fin du XIIe siècle). Mais sa description est intéressante, car elle nous indique que ce jubé était, suivant la tradition primitive, séparé en deux ambons. « Ils sont, dit-il[4], de pierre, séparés l’un de l’autre ; le crucifix est entre deux[5]. Ils sont soutenus par-devant de quatre colonnes de pierre, qui font trois arcades en face. Ils ont chacun leur entrée du côté du chœur, et chacun leur sortie du côté de la nef, aux deux côtés de la principale porte du chœur. La plupart des autres tribunes de cette sorte n’ont que chacune un escalier par lequel on entre et on sort. Ce qu’il y a de particulier aux tribunes de Sens, est qu’on chante l’Épître dans celle qui est à gauche en entrant au chœur, et l’Évangile dans celle qui est à droite. » Non-seulement il n’est pas possible d’accorder au jubé de la cathédrale de Sens l’âge que lui donne Thiers, mais il est fort douteux même que ce jubé fût antérieur au XIIIe siècle. Jusqu’au XIVe siècle, la cathédrale de Sens ne possédait pas de transsept, conformément aux dispositions de plusieurs grandes églises épiscopales bâties à la fin du XIIe siècle ou au commencement du XIIIe ; elle se composait d’une seule nef avec collatéraux pourtournant le sanctuaire et de trois chapelles : l’une carrée à l’abside, et deux orientées latéralement à la hauteur du bas-chœur actuel[6]. On ne saurait indiquer dès lors la place d’un jubé contemporain de l’église du XIIe siècle. Toujours suivant les données des cathédrales de cette époque, on ne voit pas qu’une clôture ait été prévue autour du sanctuaire. Or il ne se faisait guère de jubé sans clôture. Nous ne pouvons donc considérer l’opinion de Thiers comme suffisamment fondée pour admettre que, même exceptionnellement, en France, il ait existé des jubés dans les cathédrales bâties par l’école laïque de 1160 à 1230. Nous admettrions plus volontiers que, dans ces édifices, il a pu être élevé des ambons, ou vastes chaires, comme celles de Saint-Marc de Venise, sauf le style ; mais certainement le sanctuaire était entièrement ouvert et souvent de plain-pied avec le collatéral, comme à Notre-Dame de Paris, comme à Meaux, à Sens, et à Senlis primitivement. Les jubés n’apparurent dans les cathédrales qu’après l’acte d’union des barons de France en novembre 1246, c’est-à-dire lorsque les évêques durent renoncer à leur prétention de connaître de toutes les contestations judiciaires, sous le prétexte que tout procès résultant d’une fraude, et que toute fraude étant un péché, c’était au pouvoir religieux à juger les affaires réelles, personnelles ou mixtes, les causes féodales ou criminelles, et même les simples délits. Les évêques étant réduits, par la fermeté du roi saint Louis, par l’établissement de ses baillis royaux et l’organisation du parlement, à s’en tenir à la juridiction spirituelle ou à celle qu’ils possédaient comme seigneurs féodaux ; ne pouvant, comme ils l’avaient espéré au commencement du XIIIe siècle, faire de la cathédrale, la cathedra, le siège de toute espèce de juridiction, se contentèrent d’en faire des églises épiscopales, et s’enfermèrent avec leurs chapitres dans ces vastes sanctuaires élevés sous une inspiration à la fois politique et religieuse (voy. Cathédrale).

Nous avons donné, à l’article Chœur, les figurés de deux jubés, ceux de l’église abbatiale de Saint-Denis et de la cathédrale de Paris. C’est d’après ces dispositions que furent élevés les jubés de Notre-Dame de Chartres, de Saint-Étienne de Bourges, de Notre-Dame d’Amiens, de la cathédrale de Reims, de 1250 à 1500[7]. Celui de la cathédrale d’Alby, qui date du commencement du XVIe siècle ; ceux des églises de la Madeleine à Troyes, de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, de Saint-Florentin, d’Arques, qui existent encore, sont des œuvres remarquables de l’époque de la Renaissance.

On conserve, dans l’une des chapelles des cryptes de Notre-Dame de Chartres, les débris de l’ancien jubé jeté bas par le chapitre dans le dernier siècle. Ces fragments, qui appartiennent tous au milieu du XIIIe siècle, sont d’une beauté rare, entièrement peints et dorés ; ils ont été découverts par feu Lassus, notre confrère et ami. Nous avons trouvé depuis peu, sous le dallage du chœur de la cathédrale de Paris, refait par l’ordre de Louis XIV, quantité de débris du jubé qui datait du commencement du XIVe siècle et était d’une finesse d’exécution incomparable. Malheureusement ces fragments ne sont pas assez nombreux pour pouvoir reconstituer d’une manière certaine et dans toutes leurs parties ces charmants monuments. De tous les jubés que nous possédons encore en France, celui de la cathédrale d’Alby est certainement le plus vaste, le plus complet et le plus précieux ; chargé d’une multitude infinie de sculptures, de tailles délicates, il présente un des spécimens les plus extraordinaires de l’art gothique arrivé aux dernières limites de la délicatesse et de la complication des formes. Quelques églises de Bretagne conservent encore leurs jubés de bois ; nous citerons, comme le plus remarquable, celui de Saint-Fiacre au Faouët, qui date de la fin du XVe siècle. Il est entièrement peint.

  1. Hymne de saint Hippolyte.
  2. L. I, Mirac., ch. XLIV.
  3. Dissertations ecclés. sur les jubés des églises. Paris, 1688.
  4. Chap. III.
  5. Il est probable que cette séparation n’était pas telle qu’il fallût descendre de l’ambon de droite pour monter dans celui de gauche, puisque l’ensemble formait trois arcades, à moins toutefois d’admettre que l’arcade du milieu n’était qu’un arc portant le crucifix.
  6. Cette disposition, dont nous retrouvions des traces très-visibles en élévation, est confirmée par des fouilles récentes que MM. Lance, architecte diocésain, et Lefort, inspecteur, ont bien voulu faire exécuter sous nos yeux.
  7. Tous ces jubés ont été détruits.