Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/Inquisition

Cramer (Tome 1p. 359-364).

INQUISITION.Modifier

L’Inquisition est, comme on sait, une invention admirable & tout à fait chrétienne, pour rendre le Pape & les moines plus puissants & pour rendre tout un royaume hypocrite.

On regarde d’ordinaire St. Dominique comme le premier à qui l’on doit cette sainte institution. En effet nous avons encor une patente donnée par ce grand saint, laquelle est conçue en ces propres mots : Moi, frère Dominique, je réconcilie à l’Église le nommé Roger porteur des présentes, à condition qu’il se fera fouetter par un prêtre trois dimanches consécutifs depuis l’entrée de la ville jusqu’à la porte de l’église, qu’il fera maigre toute sa vie, qu’il jeûnera trois carêmes dans l’année, qu’il ne boira jamais de vin, qu’il portera le san-benito avec des croix, qu’il récitera le bréviaire tous les jours, dix pater dans la journée & vingt à l’heure de minuit, qu’il gardera désormais la continence & qu’il se présentera tous les mois au curé de sa paroisse, &c. Tout cela sous peine d’être traité comme hérétique, parjure & impénitent.

Quoique Dominique soit le véritable fondateur de l’Inquisition, cependant Louis de Paramo l’un des plus respectables écrivains & des plus brillantes lumières du St. Office, rapporte au titre second de son second livre, que Dieu fut le premier instituteur du St. Office, & qu’il exerça le pouvoir des frères prêcheurs contre Adam. D’abord Adam est cité au tribunal, Adam, ubi es ? & en effet, ajoute-t-il, le défaut de citation aurait rendu la procédure de Dieu nulle.

Les habits de peau que Dieu fit à Adam & à Ève furent le modèle du san-benito que le St. Office fait porter aux hérétiques. Il est vrai que par cet argument on prouve que Dieu fut le premier tailleur ; mais il n’est pas moins évident qu’il fut le premier inquisiteur.

Adam fut privé de tous les biens immeubles qu’il possédait dans le paradis terrestre, c’est de là que le St. Office confisque les biens de tous ceux qu’il a condamnés.

Louis de Paramo remarque que les habitans de Sodome furent brûlés comme hérétiques, parce que la sodomie est une hérésie formelle. De là il passe à l’histoire des Juifs ; il y trouve partout le St. Office.

Jésus-Christ est le premier inquisiteur de la nouvelle loi, les Papes furent inquisiteurs de droit divin, & enfin ils communiquèrent leur puissance à St. Dominique.

Il fait ensuite le dénombrement de tous ceux que l’inquisition a mis à mort, & il en trouve beaucoup au delà de cent mille.

Son livre fut imprimé en 1589 à Madrid avec l’approbation des Docteurs, les éloges de l’Évêque & le privilège du Roi. Nous ne concevons pas aujourd’hui des horreurs si extravagantes à la fois & si abominables ; mais alors rien ne paraissait plus naturel & plus édifiant. Tous les hommes ressemblent à Louis de Paramo quand ils sont fanatiques.

Ce Paramo était un homme simple, très exact dans les dates, n’omettant aucun fait intéressant, & supputant avec scrupule le nombre des victimes humaines que le St. Office a immolées dans tous les pays.

Il raconte avec la plus grande naïveté l’établissement de l’inquisition en Portugal, & il est parfaitement d’accord avec quatre autres historiens qui ont tous parlé comme lui. Voici ce qu’ils rapportent unanimement.

Il y avait longtems que le Pape Boniface IX, au commencement du quinzième siècle, avait délégué des frères prêcheurs qui allaient en Portugal de ville en ville brûler les hérétiques, les Musulmans & les Juifs ; mais ils étaient ambulants, & les Rois mêmes se plaignirent quelquefois de leurs vexations. Le pape Clément VII. voulut leur donner un établissement fixe en Portugal comme ils en avaient en Arragon & en Castille. Il y eut des difficultés entre la Cour de Rome & celle de Lisbonne, les esprits s’aigrirent, l’Inquisition en souffrait & n’était point établie parfaitement.

En 1539 il parut à Lisbonne un Légat du Pape, qui était venu, disait-il, pour établir la Ste. Inquisition sur des fondements inébranlables. Il apporte au Roi Jean III. des lettres du Pape Paul III. Il avait d’autres lettres de Rome pour les principaux Officiers de la Cour ; ses patentes de Légat étaient dûment scellées & signées ; il montra les pouvoirs les plus amples de créer un grand Inquisiteur & tous les juges du St. Office. C’était un fourbe nommé Savedra qui savait contrefaire toutes les écritures, fabriquer & appliquer de faux sceaux & de faux cachets. Il avait appris ce métier à Rome & s’y était perfectionné à Séville dont il arrivait avec deux autres fripons. Son train était magnifique, il était composé de plus de cent vingt domestiques. Pour subvenir à cette énorme dépense, lui & ses deux confidents empruntèrent à Séville des sommes immenses au nom de la chambre apostolique de Rome ; tout était concerté avec l’artifice le plus éblouissant.

Le Roi de Portugal fut étonné d’abord que le Pape lui envoyât un légat a latere sans l’en avoir prévenu. Le légat répondit fièrement que dans une chose aussi pressante que l’établissement fixe de l’inquisition, Sa Sainteté ne pouvait souffrir les délais, & que le Roi était assez honoré que le premier courrier qui lui en apportait la nouvelle fût un Légat du St. Père. Le roi n’osa répliquer. Le Légat dès le jour même établit un grand inquisiteur, envoya partout recueillir des décimes, & avant que la Cour pût avoir des réponses de Rome, il avait déjà fait brûler deux cents personnes & recueilli plus de deux cent mille écus.

Cependant le Marquis de Villanova, seigneur espagnol de qui le Légat avait emprunté à Séville une somme très considérable sur de faux billets, jugea à propos de se payer par ses mains, au lieu d’aller se compromettre avec le fourbe à Lisbonne. Le Légat faisait alors sa tournée sur les frontières de l’Espagne. Il y marche avec cinquante hommes armés, l’enlève & le conduit à Madrid.

La friponnerie fut bientôt découverte à Lisbonne, le conseil de Madrid condamna le légat Savedra au fouët & à dix ans de galères ; mais ce qu’il y eut d’admirable, c’est que le pape Paul IV. confirma depuis tout ce qu’avait établi ce fripon ; il rectifia par la plénitude de sa puissance divine toutes les petites irrégularités des procédures, & rendit sacré ce qui avait été purement humain.

Qu’importe de quel bras Dieu daigne se servir ?

Voilà comme l’Inquisition devint sédentaire à Lisbonne, & tout le royaume admira la Providence.

Au reste on connaît assez toutes les procédures de ce tribunal, on sait combien elles sont opposées à la fausse équité & à l’aveugle raison de tous les autres tribunaux de l’univers. On est emprisonné sur la simple dénonciation des personnes les plus infâmes, un fils peut dénoncer son père, une femme son mari ; on n’est jamais confronté avec ses accusateurs, les biens sont confisqués au profit des juges ; c’est ainsi du moins que l’Inquisition s’est conduite jusqu’à nos jours ; il y a là quelque chose de divin : car il est incompréhensible que les hommes aient souffert ce joug patiemment.

Enfin le Comte d’Aranda a été béni de l’Europe entière en rognant les griffes & en limant les dents du monstre ; mais il respire encor.