Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/D’Ezéchiel

Cramer (Tome 1p. 275-281).

D’EZÉCHIEL.Modifier

De quelques passages singuliers de ce prophète, & de quelques usages anciens.


On sait assez aujourd’hui qu’il ne faut pas juger des usages anciens par les modernes : qui voudrait réformer la cour d’Alcinoüs dans l’Odyssée, sur celle du grand Turc, ou de Louis XIV, ne serait pas bien reçu des savants : qui reprendrait Virgile d’avoir représenté le roi Évandre couvert d’une peau d’ours, & accompagné de deux chiens, pour recevoir des ambassadeurs, serait un mauvais critique.

Les mœurs des anciens Égyptiens & Juifs sont encor plus différentes des nôtres, que celles du roi Alcinoüs, de Nausica sa fille, & du bonhomme Évandre. Ézéchiel esclave chez les Caldéens eut une vision près de la petite rivière de Chobar qui se perd dans l’Euphrate.

On ne doit point être étonné qu’il ait vû des animaux à quatre faces, & à quatre aîles, avec des pieds de veau, ni des roues qui marchaient toutes seules, & qui avaient l’esprit de vie ; ces symboles plaisent même à l’imagination ; mais plusieurs critiques se sont révoltés contre l’ordre que le Seigneur lui donna de manger pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, du pain d’orge, de froment & de millet couvert d’excréments humains.

Le prophète s’écria, pouah ! pouah ! pouah ! mon ame n’a point été jusqu’ici pollüe ; & le Seigneur lui répondit, Eh bien, je vous donne de la fiente de bœuf au lieu d’excrément d’homme, & vous paîtrirez votre pain avec cette fiente.

Comme il n’est point d’usage de manger de telles confitures sur son pain, la plupart des hommes trouvent ces commandemens indignes de la majesté divine. Cependant il faut avoüer que de la bouse de vache & tous les diamans du grand Mogol sont parfaitement égaux, non seulement aux yeux d’un être divin, mais à ceux d’un vrai philosophe ; & à l’égard des raisons que Dieu pouvait avoir d’ordonner un tel déjeuner au prophète, ce n’est pas à nous de les demander.

Il suffit de faire voir que ces commandements qui nous paraissent étranges, ne le parurent pas aux Juifs. Il est vrai que la Synagogue ne permettait pas du tems de St. Jérôme la lecture d’Ézéchiel avant l’âge de trente ans ; mais c’était parce que dans le chapitre 18. il dit que le fils ne portera plus l’iniquité de son père, & qu’on ne dira plus, les pères ont mangé des raisins verds, & les dents des enfans en sont agacées.

En cela il se trouvait expressément en contradiction avec Moïse qui au chap. 28. des Nombres, assure que les enfans portent l’iniquité des pères, jusqu’à la troisième & quatrième génération.

Ézéchiel au chap. 20. fait dire encor au Seigneur, qu’il a donné aux Juifs des préceptes qui ne sont pas bons. Voilà pourquoi la Synagogue interdisait aux jeunes gens une lecture qui pouvait faire douter de l’irréfragabilité des loix de Moïse.

Les censeurs de nos jours sont encor plus étonnés du chap. 16. d’Ézéchiel ; voici comme ce prophète s’y prend pour faire connaître les crimes de Jérusalem. Il introduit le Seigneur parlant à une fille, & le Seigneur dit à la fille : Lorsque vous naquîtes, on ne vous avait point encor coupé le boyau du nombril, on ne vous avait point salée, vous étiez toute nüe, j’eus pitié de vous ; vous êtes devenüe grande, votre sein s’est formé, votre poil a paru, j’ai passé, je vous ai vue, j’ai connu que c’était le tems des amants ; j’ai couvert votre ignominie ; je me suis étendu sur vous avec mon manteau ; vous avez été à moi ; je vous ai lavée, parfumée, bien habillée, bien chaussée ; je vous ai donné une écharpe de coton, des bracelets, un collier ; je vous ai mis une pierrerie au nez, des pendants d’oreilles, & une couronne sur la tête, &c.

Alors, ayant confiance à votre beauté, vous avez forniqué pour votre compte avec tous les passants… Et vous avez bâti un mauvais lieu… & vous vous êtes prostituée jusque dans les places publiques, & vous avez ouvert vos jambes à tous les passans… & vous avez couché avec des Égyptiens… & enfin, vous avez payé des amans, & vous leur avez fait des présents, afin qu’ils couchassent avec vous… ; & en payant au lieu d’être payée, vous avez fait le contraire des autres filles… Le proverbe est, telle mère, telle fille, & c’est ce qu’on dit de vous, &c.

On s’élève encor davantage contre le chapitre 23. Une mère avait deux filles qui ont perdu leur virginité de bonne heure ; la plus grande s’appelait Oholla, & la petite Oliba… Oholla a été folle des jeunes seigneurs, magistrats, cavaliers ; elle a couché avec des Égyptiens dès sa première jeunesse… Oliba sa sœur a bien plus forniqué encor avec des officiers, des magistrats & des cavaliers bien faits ; elle a découvert sa turpitude, elle a multiplié ses fornications, elle a recherché avec emportement les embrassemens de ceux qui ont leur membre comme un âne, & qui répandent leur semence comme des chevaux……

Ces descriptions qui effarouchent tant d’esprits faibles ne signifient pourtant que les iniquités de Jérusalem & de Samarie ; les expressions qui nous paraissent libres ne l’étaient point alors. La même naïveté se montre sans crainte, dans plus d’un endroit de l’Écriture. Il y est souvent parlé d’ouvrir la vulve. Les termes dont elle se sert pour exprimer l’accouplement de Boos avec Ruth, de Juda avec sa belle-fille, ne sont point déshonnêtes en hébreu, & le seraient en notre langue.

On ne se couvre point d’un voile quand on n’a pas honte de sa nudité ; comment dans ces tems-là aurait-on rougi de nommer les génitoires, puisqu’on touchait les génitoires de ceux à qui l’on faisait quelque promesse ; c’était une marque de respect, un symbole de fidélité, comme autrefois parmi nous les seigneurs châtelains mettaient leurs mains entre celles de leurs seigneurs paramonts.

Nous avons traduit les génitoires par cuisse. Éliezer met la main sous la cuisse d’Abraham : Joseph met la main sous la cuisse de Jacob. Cette coutume était fort ancienne en Égypte. Les Égyptiens étaient si éloignés d’attacher de la turpitude à ce que nous n’osons ni découvrir, ni nommer, qu’ils portaient en procession une grande figure du membre viril nommé Phallum, pour remercier les dieux de faire servir ce membre à la propagation du genre humain.

Tout cela prouve assez que nos bienséances ne sont pas les bienséances des autres peuples. Dans quel tems y a-t-il eu chez les Romains plus de politesse que du tems du siècle d’Auguste ? Cependant, Horace ne fait nulle difficulté de dire dans une pièce morale,

Nec metuo, nedum futuo, vir rure recurrat.

Auguste se sert de la même expression dans une épigramme contre Fulvie.

Un homme qui prononcerait parmi nous le mot qui répond à futuo, serait regardé comme un crocheteur yvre ; ce mot, & plusieurs autres dont se servent Horace, & d’autres auteurs, nous paraît encor plus indécent que les expressions d’Ézéchiel. Défaisons-nous de tous nos préjugés quand nous lisons d’anciens auteurs, ou que nous voyageons chez des nations éloignées. La nature est la même partout, & les usages partout différens.

Je rencontrai un jour dans Amsterdam un Rabbin tout plein de ce chapitre. Ah ! mon ami, dit-il, que nous vous avons d’obligation ! Vous avez fait connaître toute la sublimité de la loi Mosaïque, le déjeuner d’Ézéchiel, ses belles attitudes sur le côté gauche ; Oholla & Oliba sont choses admirables, ce sont des types, mon frère, des types, qui figurent qu’un jour le peuple juif sera maître de toute la terre ; mais pourquoi en avez-vous omis tant d’autres qui sont à peu près de cette force ? pourquoi n’avez-vous pas représenté le Seigneur disant au sage Osée dès le second verset du premier chapitre. Osée, prends une fille de joie, & fais-lui des fils de fille de joye. Ce sont ses propres paroles. Osée prit la demoiselle, il en eut un garçon, & puis une fille, & puis encor un garçon, & c’était un type, & ce type dura trois années. Ce n’est pas tout, dit le Seigneur au 3e chapitre. Va-t’en prendre une femme qui soit non seulement débauchée, mais adultère ; Osée obéit, mais il lui en coûta quinze écus, & un setier & demi d’orge ; car vous savez que dans la terre promise il y avait très peu de froment. Mais savez-vous ce que tout cela signifie ? Non, lui dis-je ; Ni moi non plus, dit le rabbin.

Un grave savant s’approcha & nous dit que c’était des fictions ingénieuses & toutes remplies d’agrément. Ah, monsieur, lui répondit un jeune homme fort instruit, si vous voulez des fictions, croyez-moi, préférez celles d’Homère, de Virgile & d’Ovide, quiconque aime les prophéties d’Ézéchiel mérite de déjeuner avec lui.