Dialogues tristes/Consultation


CONSULTATION


Le cabinet d’un médecin à la mode. Le docteur est assis devant un bureau, encombré de livres, de bibelots, de statuettes en bronze, d’instruments d’acier, de choses bizarres sous des globes de verre. Quarante-cinq ans, décoré, belle tête, jolie tournure, œil vif, main très blanche et effilée. Au moment où se lève la toile, le client apparaît dans l’écartement d’une portière, et entre. C’est un homme jeune, très élégant, de manières charmantes.


Le Docteur

Ah ! c’est vous, cher ami… Entrez vite… Êtes-vous donc malade ?… Je vous attendais avec impatience… Votre lettre si pressante, si mystérieuse, m’avait inquiété !…

(Le docteur et le client se serrent la main.)

Le Client

Non, malheureusement, ce n’est pas moi qui suis malade…


Le Docteur

Tant mieux !… En effet, vous avez une mine superbe… Un cigare ?…


Le Client

Non, merci !… Je suis très ennuyé, mon cher ami… très, très ennuyé…


Le Docteur

Ah ! ah ! vraiment ? Eh bien, asseyez-vous et contez-moi ça vite ! (Le docteur allume un cigare.)


Le Client

C’est très difficile… très grave… très, très embarrassant à dire, même à un médecin, même à un ami…


Le Docteur

Ah ! ah ! c’est si grave que ça ?


Le Client

Oui… mais vous avez un si grand esprit… Vous êtes si au-dessus des préjugés sociaux… vous comprenez tellement la vie !… quoique…


Le Docteur (encourageant, et lançant en l’air une bouffée de fumée)

Allez… allez… Je vous vois venir… Contez-moi ça !…


Le Client (poursuivant)

Quoique votre toute récente communication à l’Académie de médecine sur les causes de la dépopulation m’ait jeté un froid !… C’était si sévère !… si farouche !… Voilà que vous voulez régénérer la société maintenant ?


Le Docteur (riant)

Ah ! mon bon ami ! Comment, vous avez donné dans le panneau, vous ? Ça m’étonne !… Il fallait bien prendre position dans cette querelle ! La thèse que j’ai soutenue était brillante, à effet… Elle devait plaire à la presse, attendrir Jules Simon, ce brave Jules Simon !… Qu’est-ce que vous voulez ? Il n’y a que l’absurde qui ait des chances de succès !… Mais, ici, nous ne sommes pas à l’Académie de médecine, cher ami… Et je puis bien vous avouer que je me moque de la dépopulation de la France, et de sa repopulation…


Le Client

Vrai ?… Vous vous en moquez ?


Le Docteur (catégorique)

Absolument, mon bon ami… Je m’en moque autant que du reboisement des montagnes… Et ce n’est pas peu dire ?… Voyons, contez-moi votre petite histoire…


Le Client (rassuré, presque souriant)

Eh bien ! voici… J’ai une amie…


Le Docteur

Mariée ?


Le Client

Naturellement !… Sans cela !


Le Docteur

Enceinte ?


Le Client (il fait un geste affirmatif)

Une catastrophe, mon cher… Du diable si jamais nous eussions pensé que cela pût arriver !… Un oubli… bourgeois !… Enfin !


Le Docteur (gaiement)

Le fait est que c’est assez inélégant… Depuis quand ?


Le Client

Mais, depuis quatre mois, je crois.


Le Docteur

Quatre mois !… Bon !… Et le mari ?


Le Client

Terrible !…


Le Docteur

Quelque officier de marine, sans doute, qui revient après une longue absence ?… Ça se fait beaucoup.


Le Client

Non !… Son mari et elle vivent ensemble… pour les apparences, pour le monde… C’est-à-dire…


Le Docteur

Eh bien alors ? Ça n’est pas si grave… Il connaît le latin, ce terrible mari… Is pater est


Le Client

Vous ne comprenez pas… Ils vivent ensemble, oui… Mais ils ne couchent pas de même… Depuis quatre ans, ils sont séparés moralement… Depuis quatre ans, il n’y a pas eu ça, entre eux !… pas ça !…


Le Docteur (sceptique)

Ah ! ah !… Pas ça ?… Vous êtes sûr ?


Le Client

J’en suis sûr… J’ai des preuves… Non, non, ne souriez pas, ne plaisantez pas… ce n’est pas une blague !… C’est très sérieux !… sans ça !… Mon Dieu, ce serait tout de même bien ennuyeux… Mais enfin, on laisserait, peut-être, aller les choses… Tandis que vous voyez le scandale !… Les femmes sont impossibles… elles sont tout d’une pièce… Je lui disais souvent : « Une fois par mois… qu’est-ce que cela peut vous faire ? Ça le contente, et nous sommes sauvegardés ! » Elle ne pouvait pas… c’était plus fort qu’elle… Vous voyez le scandale… mon amie est très jolie, très riche… excessivement riche…


Le Docteur

Ah ! ah !…


Le Client

Vous voyez le scandale !… Grand nom, grande situation mondaine… Amie intime des princes… présidente d’une quantité d’œuvres de charité, d’associations religieuses… Une des plus hautes honorabilités du pays !… Dans ces conditions-là, vous comprenez, ça devient une question sociale, une question politique !… Négligeons le côté purement sentimental, si vous voulez, il n’en reste pas moins une question de moralité publique !… Procès retentissant… séparation… les avoués, les avocats, les tribunaux, les journaux !… Bref l’honneur d’une femme, détruit, perdu, ou tout au moins discuté !… C’est affreux !… Nous ne pouvons pas tolérer ce scandale… Eh ! grand Dieu… ne sommes-nous pas, tous les jours, assez attaqués, nous, les derniers soutiens de la monarchie et de la religion !…


Le Docteur (rêveur)

Oui ! oui ! certainement…


Le Client

Je ne veux pas trop penser à moi en cette circonstance… Pourtant, je suis député, très en vue… je représente toutes les bonnes causes… Un éclat, ce serait terrible pour moi… cela me nuirait énormément dans ma vie publique !… Et puis, ma pauvre amie, elle ne vit plus !… Si vous saviez comme, depuis quatre mois, elle s’affole ! D’abord elle a voulu se tuer… J’ai pu l’en empêcher, heureusement… Ensuite elle s’est remise à monter à cheval, à suivre des chasses, à faire des exercices violents, à porter des corsets comme ça… Une série d’imprudences qui n’ont rien amené de bon… Nous avons songé à une sage-femme !… Mais ces opérations-là sont tellement délicates !… Je n’ai pas confiance dans les sages-femmes… Souvent elles sont si ignorantes !… Et puis ! et puis !… vraiment on hésite à confier à ces créatures-là un secret de cette importance. Avec elles, il n’y a pas assez de sécurité ! Si, plus tard — est-ce qu’on sait ?… — non, non !… On n’entend plus parler que de chantage, maintenant !… Nous sommes dans une bien sale époque, mon ami… Vous ne dites rien ?


Le Docteur

Si… si… je réfléchis… C’est très intéressant ce que vous me dites là ?… Alors ?


Le Client

Alors j’ai parlé de vous… Elle sait que vous êtes de mon cercle, que vous êtes mon ami… Elle connaît votre haute situation, votre réputation inattaquable… votre gloire de grand savant… Et cela la rassure… Elle me disait encore, hier : « Lui seul peut me sauver. Mais le voudra-t-il ?… » Sapristi, l’honneur d’une femme, c’est quelque chose de sacré, après tout !… La famille, la société, ça vaut bien qu’on les soigne autant qu’une fièvre typhoïde !… Aujourd’hui le rôle d’un médecin n’est pas seulement empirique… Il a une prépondérance économique, une véritable et toute puissante portée sociale… C’est votre avis, n’est-ce pas ?…


Le Docteur

Certainement…


Le Client

Par l’hygiène — qui est la grande préoccupation contemporaine — il a étendu son action, son pouvoir sur le monde moral… Il le dirige, il le domine… il en est le maître exclusif et bienfaisant… Vous l’entendez ainsi, je pense ?


Le Docteur

Mais oui !… mais oui !…


Le Client

Mon Dieu, je sais bien, qu’au point de vue étroit, ce que je désire de vous, ce que mon amie attend de vous, ce n’est peut-être pas moral, moral…


Le Docteur

Oh ! la morale !… vous y croyez, vous, à la morale !…


Le Client

J’y crois, j’y crois… cela dépend… Par exemple… oui je crois qu’il faut de la morale, dans les choses qui peuvent se savoir, mais qu’elle est absolument inutile dans les choses qui doivent rester ignorées… Pour moi, la morale, c’est une affaire de conscience… par conséquent, très large, très souple, très élastique…


Le Docteur

Je vais plus loin… Il n’y a pas de morale… Philosophiquement parlant, la morale n’existe pas. Où la voyez-vous ? Est-ce que la matière est morale ? Comment définir cette morale qui change avec les races, les mœurs, les climats, la nourriture ? Ce qui est moral dans un pays est souvent immoral dans un autre, et réciproquement. Considérons l’humanité en général, cher ami… et dites-moi ce que peut bien signifier une morale qui varie suivant que les zygomas sont plus ou moins proéminents, les lobes cérébraux plus ou moins asymétriques ?… Aussi, tenez, aux îles de la Société, l’avortement est un devoir, et l’infanticide un dogme…


Le Client

Vraiment !… Voilà des gens sensés et qui comprennent la vie !…


Le Docteur

Je pourrais multiplier les exemples… En Israël, autrefois, la prostitution était un rite religieux, un sacrement comme, aujourd’hui, la communion… Les prostituées étaient nos dévotes… Loin d’être méprisées, on avait, pour elles, une estime particulière…


Le Client

Comme nous sommes arriérés, nous qui nous vantons de conduire le monde !… Et que de réformes il nous reste à faire !… Que de progrès à conquérir !… Je n’irais peut-être pas jusqu’à demander que l’avortement soit un dogme comme dans l’archipel océanien… Mais enfin je souhaiterais qu’il devînt une des nombreuses manifestations de la liberté individuelle… qu’il y eût la liberté de l’avortement, comme il y a la liberté de la presse, la liberté de la tribune, la liberté de l’association… Ce qu’on pourrait peut-être faire, ce serait d’établir un impôt sur l’avortement… un impôt très cher… de façon à le cantonner dans les classes riches… Il y aurait là, certainement, une source de revenus considérables…


Le Docteur

Pourquoi un impôt ?… Les médecins se chargeront de le prélever !… D’ailleurs, je ne suis pas du tout partisan de ces mesures restrictives… Il faut laisser aux droits de l’humanité un champ vaste, sans limites…


Le Client

C’est juste… (Un silence.) Mais revenons à la question qui m’amène… Tout est parfaitement entendu, n’est-ce pas, cher ami ?… Et j’espère que les choses iront au mieux !…


Le Docteur

Je l’espère aussi…


Le Client (ému)

Quelle joie pour ma pauvre amie !… (Il serre les mains du docteur.)… Et quelle reconnaissance !…


Le Docteur

Je ne fais que mon devoir.


Le Client

Non… non !… Ne diminuez pas le mérite de votre dévouement !… C’est très beau… C’est très grand… c’est héroïque… (Serrant de nouveau la main du docteur) C’est sublime, ce que vous faites là !… Croyez bien qu’elle et moi, nous saurons apprécier… Ah ! elle est si charmante, mon amie, si spirituelle, si artiste, si intrépide dans la vie !… C’est une femme exceptionnelle, vous verrez, et qui vous étonnera par la hauteur de ses idées, et la noblesse de ses sentiments… Une femme rare, allez !… Une femme unique !…


Le Docteur (après un geste d’assentiment)

Je suis tout à sa disposition… Voyons, avez-vous pensé au nécessaire ?


Le Client

J’ai pensé à tout… Justement, le mari s’absente… Il part demain, pour l’Angleterre, où il doit rester quinze jours à chasser… on ne peut plus à propos…


Le Docteur

C’est parfait !…


Le Client

J’ai visité une petite maison exquise, à Auteuil… au milieu du parc… Pas de voisins proches… la solitude, le silence !… c’est très mystérieux… Enfin, le décor qu’il faut… un décor de conspiration… Ma parole, quand on entre là, on se croit encore aux beaux temps du boulangisme !…


Le Docteur (il rit)

Encore un avortement, celui-là !…


Le Client (il rit)

Très drôle !…


Le Docteur

Et quand conspirons-nous ?…


Le Client

Mais quand vous voudrez, mon bon ami… cela dépend de vous… venez demain, à quatre heures… vous verrez, vous examinerez… vous prendrez vos dispositions… Est-ce convenu ?


Le Docteur

À demain !…


Le Client

Oh ! cher ami !… Vous nous sauvez la vie…

L’Écho de Paris, 10 novembre 1890.