Dialogues tristes/Ça les embête !


ÇA LES EMBÊTE !


Un couloir, à la Comédie-Française, le soir de la première représentation de la Parisienne. C’est pendant le second entr’acte. Les spectateurs vont et viennent. Les groupes animés se forment et discutent. On se communique ses impressions. Il y a dans l’atmosphère comme une vapeur lourde de bêtise, qui s’épand et s’épaissit à chaque minute. Deux critiques célèbres adossés à la porte d’une baignoire, causent.



Premier critique

Eh bien ?


Deuxième critique

Eh bien ?


Premier critique (haussant les épaules)

Que pensez-vous de ça ?


Deuxième critique (même jeu)

Euh !… Et vous ?


Premier critique

Moi !… Euh !…


Deuxième critique

C’est évident !


Premier critique

Parbleu !… Je le savais.


Deuxième critique

C’était facile à prévoir.


Premier critique

Voilà plus de quinze jours que je m’évertuais à le crier sur les toits.


Deuxième critique (avec une joie profonde)

Un four !


Premier critique (enthousiaste)

Noir ! mon cher… noir.


Deuxième critique

C’est évident !


Premier critique

Parbleu !…


Deuxième critique

Ça ne tient pas debout !


Premier critique

L’expérience est faite… Elle est décisive…


Deuxième critique

Elle est irrévocable.


Premier critique

Enfin ! Ça n’est pas malheureux !


Deuxième critique

J’espère qu’on va nous laisser tranquilles, maintenant.


Premier critique

Moi, vous savez, demain, je l’enterre, ce Becque !


Deuxième critique (riant)

Moi, je l’incinère… c’est plus gai !


Premier critique

Est-ce curieux comme l’on se trompe quelquefois ?… On s’était emballé, à la Renaissance… Moi-même, je me souviens, je m’étais emballé… c’est incroyable.


Deuxième critique

Moi aussi, je m’étais emballé… Pourquoi ?…


Premier critique (très dogmatique)

Affaire d’optique, cher ami, tout simplement… ici, l’optique n’est plus la même… c’est la véritable optique !… Or, au théâtre, l’optique, c’est tout…


Deuxième critique (très grave)

Le théâtre !… Mais ce n’est qu’une question d’optique !


Premier critique

Et puis la pièce a vieilli… considérablement vieilli…


Deuxième critique

Oh, si elle a vieilli… c’est-à-dire… (Scrupuleux). Mais a-t-elle vieilli ; au fait ?… Êtes-vous sûr qu’elle ait vieillie ?… n’était-elle pas plutôt morte, en naissant ?…


Premier critique

Non… Elle n’était pas morte tout à fait… Elle a vieilli, voilà tout !…


Deuxième critique

D’abord, ça n’est pas une pièce.


Premier critique

Évidemment, ça n’est pas une pièce.


Deuxième critique

Où voyez-vous la pièce.


Premier critique

Je ne vois pas du tout la pièce… Personne ne voit la pièce… C’est une chronique, une chronique dialoguée : c’est tout ce qu’on veut, excepté une pièce…


Deuxième critique

Dans une pièce, il faut qu’il y ait une pièce… Pour qu’une pièce soit une pièce, la première condition est qu’il y ait une pièce.


Premier critique

Or, il n’y a pas de pièce, dans cette pièce…


Deuxième critique

Pas l’ombre de pièce… Il ne suffit pas, pour qu’il y ait une pièce, que des personnages entrent, parlent et sortent…


Premier critique

C’est évident…


Deuxième critique

Il faut des faits…


Premier critique

Il n’y a pas de faits…


Deuxième critique

Des événements…


Premier critique

Il n’y a pas d’événements…


Deuxième critique

Des complications…


Premier critique

Il n’y a pas de complications…


Deuxième critique

Il faut qu’il se passe des choses amusantes… des choses imprévues… des choses extraordinaires… des choses qui s’enchevêtrent et se débrouillent, qui se nouent et se dénouent…


Premier critique

Et il ne se passe rien… rien… rien… Pas ça !


Deuxième critique

Il faut que je rie à une comédie, et que je pleure à un drame. Eh bien, je ne ris pas du tout, je n’ai pas ri une seule fois, pas une seule fois !…


Premier critique

Moi, non plus, je n’ai pas ri… Et comment peut-on rire, je vous le demande ?… Moi, je trouve ça révoltant, ce parti-pris de nous empêcher de rire… Ça me révolte… dit le mot ?… le parti-pris !… Il y a un parti-pris révoltant… un parti-pris qui… qui… révolte !…Que voulez vous ?… L’art nouveau, mon cher !


Premier critique

L’art nouveau !… l’art nouveau !… Mais, permettez, s’il était encore nouveau, cet art !… Je ne suis pas hostile à un art qui serait vraiment nouveau… Je n’ai pas de parti-pris, moi !… En principe, j’admets toutes les tendances, toutes les écoles, quand elles sont sincères, et qu’elles ne blessent ni le bon goût ni la morale… Où voyez-vous du nouveau dans la Parisienne ? Il n’y a rien de nouveau, et tout est inconvenant !… Alors, non !… Un mari trompé, une femme qui trompe son mari et qui trompe son amant !… Est-ce du nouveau, cela ? Nous avons vu cela partout !… dans Molière, dans Labiche, dans Augier, dans Gandillot, dans la vie même !… Mais c’est vieux comme tout !… et c’est dégoûtant !…


Deuxième critique

Voilà ou je voulais en venir !… C’est de l’art poncif !… du vieux jeu !… Parfaitement du vieux jeu ! Nous ne saurions trop le dire, trop le répéter, trop le crier ; c’est du vieux jeu !… (Plus bas, et d’un air égrillard), qui n’est même pas cochon !…


Premier critique

Vous avez dit le mot…


Deuxième critique

La Parisienne… On s’attend à une série de choses qui vous excitent, qui vous fouettent… et rien… rien que des mots âpres, rien que des brutalités irrespectueuses… Une vraie trahison, quoi ?… c’est abject !


Premier critique

Et dire que, sans ce parti-pris, dont nous parlions tout à l’heure… sans ce parti-pris révoltant, Becque avait un moyen de sauver sa pièce…


Deuxième critique (sceptique)

Croyez-vous ?…


Premier critique

Certainement… En tout cas il pouvait la faire accepter…


Deuxième critique

Vous m’étonnez…


Premier critique

Si… si… je vous assure. Il fallait trouver un dénouement, voilà tout… moi je l’ai trouvé.


Deuxième critique (attentif)

Voyons cela !…


Premier critique

Je ne comprends pas qu’il n’ait pas pensé à cela… Cela ne changeait rien à sa pièce, n’exigeait aucune concession… et tout était sauvegardé… Et il y avait une pièce.


Deuxième critique

Dites votre dénouement… Je suis curieux de le connaître.


Premier critique

C’est très simple… Au troisième acte, tout à coup, on apprenait que Clotilde n’était pas la maîtresse de Laffond… qu’elle n’avait jamais été la maîtresse de Laffond, et que Laffond était le frère de Clotilde, — un frère oublié, revenant d’Australie, avec une immense fortune.


Deuxième critique

Bravo !… c’est admirable.


Premier critique

Ce n’est pas tout. Mme Simpson, dont on parle tant dans la pièce, et qu’on ne voit pas, je lui donnais un rôle important… On apprenait qu’elle était la sœur du mari de Clotilde, et elle épousait Laffond.


Deuxième critique

Bravo !… Vous avez raison, la pièce y était… Il y avait une pièce !


Premier critique

Attendez !… Aux actes précédents, il y avait des scènes désopilantes qui se passaient dans un restaurant, une nuit de bal masqué à l’Opéra… Prétexte à costumes… On prenait Laffond pour du Mesnil, du Mesnil pour Laffond ; Clotilde pour Mme Simpson, Mme Simpson pour Clotilde… Ils se cachaient dans des armoires, se poursuivaient sous des tables.. Laffond descendait par la cheminée, déguisé en pompier… Enfin, vous voyez l’idée… il y avait une action… une action originale et vivement menée… Qu’est-ce que cela eût coûté à Becque, d’introduire ces menus changements dans sa pièce ?


Deuxième critique

Sans doute !… De cette façon, tout s’éclaire… Mais il eut fallu que Becque fût un homme de théâtre… Et, retenez bien ceci… Becque n’est pas un homme de théâtre… Il ne soupçonne pas ce qu’est le théâtre…


Premier critique

Et puis quel besoin de provoquer le public, par des inconvenances… de jeter à la tête d’une salle qui se respecte, le mot cocu ! C’est abominable !


Deuxième critique

C’est honteux !…


Premier critique

Le mot est dans Molière, c’est vrai… Mais Molière est Molière… Ça ne se discute pas…


Deuxième critique

Les amis de Becque nous disent aussi qu’il n’y a pas d’action dans le Misanthrope.


Premier critique

La belle raison ! sans doute il n’y a pas d’action dans le Misanthrope… Mais le Misanthrope est le Misanthrope… Ça ne se discute pas…


Deuxième critique

C’est évident…


Premier critique

Du reste, il faut être juste… Becque a un talent considérable…


Deuxième critique

Considérable !


Premier critique

Oui ! mais ça nous embête !


Deuxième critique

Son style est puissant, nerveux, clair, coloré…


Premier critique

C’est vrai.


Deuxième critique

Oui… Mais ça nous embête…


Premier critique

Personne ne manie le dialogue comme lui… Il y a, dans ses phrases, des nuances d’un art admirable.


Deuxième critique

Vous avez raison.


Premier critique

Oui ! mais ça nous embête…


Deuxième critique

Il a une observation âpre, pénétrante, qui descend dans la vie profonde.


Premier critique

Oui… mais ça nous embête.


Deuxième critique

Ses personnages débordent de vie…


Premier critique

Oui, mais ça nous embête !


Deuxième critique

Son esprit est vraiment superbe.


Premier critique

Oui ! mais ça nous embête.


Deuxième critique

Ses œuvres sont de la grande, de la haute littérature…


Premier critique

Oui, mais ça nous embête !

(On sonne pour le troisième acte)

Les deux critiques (se préparant à regagner leurs places)

Disons-le encore une fois : Ça nous embête !

(Ils se séparent)

Un passant (il a écouté cette conversation.)

Alors ! qu’est-ce qui les amuse ?


L’Écho de Paris, 8 décembre 1890.