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Ouida
Traduction [[Auteur:|Auteur:]]
Deux petits sabots —
Two Little Wooden Shoes



Deux petits sabots

Bébée s’élança hors de son lit au point du jour. Elle avait seize ans ! Il lui semblait merveilleux d’être déjà une femme ; le coq qui saluait le soleil sous sa fenêtre ne criait-il pas : « Que tu es vieille, que tu es vieille ! » avec tout l’éclat d’un clairon ? Elle poussa le volet et lui dit bonjour en riant, contente d’être éveillée par lui et de penser que personne ne l’appellerait plus un enfant. Son chevreau bêlait sous le hangar, une grive pépiait dans le feuillage du sycomore, les cloches des nombreux clochers de la ville tintaient rêveuses, assourdies par la distance et par les brumes du matin ; tout cela répétait la même chose : « qu’il est bon d’avoir seize ans ! » On eût pu croire qu’en vivant parmi les fleurs Bébée était arrivée à leur ressembler. Elle portait de petits sabots, un petit bonnet et une cotte grise de serge l’hiver, de toile en été ; mais les petits pieds nichés dans les sabots étaient deux feuilles de rose, mais le bonnet avait la blancheur d’un lis, et la jupe grise faisait penser à l’écorce qu’entr’ouvre la fleur du pommier pour sourire rougissante au soleil. Les fleurs avaient été les marraines de Bébée, des marraines fées. Le tournesol avait prêté à sa chevelure l’or de ses rayons, le bleu pur du lupin avait passé dans ses yeux, toute sa personne était pénétrée d’un parfum aussi frais, aussi naïf que celui du tilleul, et les vents, les pluies, les ardeurs du soleil, n’avaient eu d’autre effet que de fortifier la souplesse de ses membres, de réchauffer la blancheur de son teint.

Un jour d’été, Antoine Maës, bon vieillard qui, pour vivre, cultivait son jardinet, dont les fleurs se vendaient en ville, avait aperçu un paquet flottant parmi les nénufars sur la pièce d’eau voisine de sa cabane, l’avait amené au rivage, et en avait tiré un petit enfant,exposé là pour périr sans doute, mais que le vigoureux réseau des fleurs avait fait surnager, Antoine le porta aussitôt à sa femme, qui n’avait pas d’enfant, et tous deux relevèrent en l’appelant Bébée. L’église avait ajouté un nom de sainte à celui-ci, mais pour le petit monde qui l’entourait elle resta toujours Bébée, — Bébée quand elle trottait entre les rangées d’œillets rouges plus hauts qu’elle, Bébée quand sa tête blonde atteignit le sommet du buisson de lavande, Bébée encore le jour mémorable où la chanson de la grive et le clairon du coq l’avaient éveillée sur le seuil de sa seizième année.

La cabane du vieil Antoine était jetée dans l’enclos que formait une haie vive sur le chemin de Laeken à Bruxelles, au cœur même des prairies planes et des nobles futaies du Brabant. Près de l’eau que sillonnent des cygnes, et au-dessus de laquelle se balancent les saules, sont groupées quelques maisonnettes, plus loin il y a une vieille église, au-delà s’étendent les champs de blé sans limites et les moulins aux ailes rouges, plus loin encore l’horizon pâle et bleu qui fait penser à celui de la mer. C’était une gentille chaumière, peinte en rose à la mode du pays. Les deux volets carrés étaient assombris par des plantes grimpantes, et le toit, assez bas pour que la main pût y toucher, teint de jaune et de vert par toutes les mousses et tous les lichens connus. Aussitôt que Bébée fut assez forte pour lier des bottes d’œillets et les porter dans une corbeille, elle suivit Antoine, devenu veuf, le long de la route verdoyante jus- qu’au marché, où les acheteurs ne manquaient pas ; c’étaient de jeunes mères surtout, attirées par la beauté de ce chérubin plutôt que par les fleurs, de sorte qu’Antoine Maës avait coutume de se signer en disant que, grâce à Notre-Dame, le commerce marchait trois fois mieux depuis que la petite offrait les bouquets de sa main mignonne. Cependant les longs hivers qui font de la Montagne de la Cour une pente rapide de glace, qui blanchissent les pinacles de Sainte-Gudule, et qui répandent la mort dans les jardins de campagne, n’en étaient pas moins durs ; l’argent gagné au temps des fleurs passait en pain noir et en fagots, ce qui explique que l’héritage du père Antoine se réduisit à quelques écus au fond d’une cruche de terre.

— Vis toujours ici, petite, ne prends avec toi personne qui te tourmente, sois bonne pour la chèvre et pour le sansonnet, soigne bien tes fleurs, dit-il au moment d’expirer, tandis que Bébée sanglotait à son chevet en promettant d’obéir.

Elle n’avait pas encore quatorze ans, et, quand elle eut enseveli son vieil ami, elle se sentit bien seule. Assise dans un coin de la cabane, elle réfléchit tristement aux ordres de celui qui avait été pour elle père, mère, patrie et roi. Le mois de mai faisait étinceler de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel son petit empire, qu’elle contemplait à travers la porte ouverte. Cinq ou six voisines vinrent ; c’étaient de braves paysannes courbées sur le sillon, ou de laborieuses ouvrières en dentelles, toutes honnêtes et bienveillantes, mais rusées néanmoins à leur manière quand il s’agissait d’intérêt personnel.

— Tu es trop jeune pour vivre seule, dit l’une d’elles, viens chez nous, je te logerai, je te nourrirai moyennant le revenu de ton jardin.

— Ce serait la voler, dit une autre ; ma vieille mère viendra tenir ta maison, Bébée.

— Nous ferons de ton méchant jardin un fameux potager, reprit la plus riche, Trine Krebs, et de ta maison une étable à vaches ; quand tu seras en âge de te marier, ta dot se trouvera ainsi arrondie à mes risques, car j’entends t’héberger, et tu ne manqueras de rien.

Bébée n’était qu’une enfant, mais elle n’était pas sotte, et aucun des regards venimeux ni des aigres paroles qu’échangèrent les commères en se disputant le soin de la protéger ne lui échappa. Les larmes se séchèrent soudain sur ses joues, et avec une fermeté inattendue ; — Vous êtes bien bonnes sans doute, dit-elle enfin ; mais, voyez-vous, il m’a conseillé de vivre seule ici à soigner les fleurs, et je ferai selon son conseil. M. le curé lui-même me dirait que j’ai tort, j’obéirais tout de même. — À toutes leurs remontrances, elle opposa cette réponse invariable. Les voisines l’accusèrent d’être ingrate, volontaire, obstinée ; comme les paysans ne comprennent la discussion que sous forme d’injures, elles allèrent jusqu’à reprocher à Bébée d’être un enfant trouvé qui n’avait pas plus de place déterminée dans le monde qu’une des mouches de l’étang d’où le hasard l’avait fait sortir. — Bébée fut remuée au fond du cœur par ces paroles amères qu’elle n’avait jamais entendues ; pour la première fois, elle sentit vaguement que ce pouvait être une honte d’avoir été pêchée parmi les nénufars. Antoine lui avait souvent raconté ce merveilleux sauvetage en affirmant qu’elle avait pour mère et pour marraines les fées et les fleurs, origine dont elle était fière plutôt qu’humiliée. Le bon vieux curé lui-même, qui savait que la raison nous vient toujours assez vite avec le chagrin, n’avait jamais jugé nécessaire de lui montrer le néant de cette innocente fiction. Quand les gens de Bruxelles l’interrogeaient sur sa famille, elle répondait donc de bonne foi : — Ma mère était fleur. — Tu es une fleur dans tous les cas, — disait-on, et Bébée était satisfaite. Pour la première fois des doutes lui vinrent ; ses amies paraissaient l’accuser d’un péché ; peut-être en effet eût-il mieux valu