Deux jardiniers émérites : Peiresc et Vespasien Robin

M. le docteur E. T. Hamy, membre de l’Institut, vient de consacrer un fascicule de la troisième série des Nouvelles Archives du Muséum d’histoire naturelle publiées par MM. les professeurs-administrateurs de cet établissement, à Vespasien Robin, Arboriste du Roy, premier sous-démonstrateur de botanique du Jardin Royal des plantes (1635-1662)[1]. Ce fascicule n’est pas moins remarquable par l’intérêt du récit que par la beauté de l’exécution typographique. On éprouve une double joie à lire d’attrayantes pages admirablement imprimées, comme à boire une liqueur exquise dans une splendide coupe de cristal.

Un des principaux mérites de la Notice du savant professeur sur Vespasien Robin, c’est qu’elle a tout le charme de la nouveauté. On ne connaissait que très imparfaitement un des meilleurs botanistes du XVIIe siècle[2], et bon nombre même de doctes gens ne le connaissaient pas du tout. Le Dr Hamy n’a rien négligé pour mettre en pleine lumière la vie et les travaux de son obscur prédécesseur au Muséum. Il ne s’est pas contenté de consulter à Paris tous les imprimés et manuscrits qui pouvaient lui donner la moindre indication sur son héros : il a trouvé à la bibliothèque de Carpentras, en cet océan de manuscrits peiresciens — d’où tout plongeur est assuré de rapporter des perles — de précieux documents, des lettres adressées par Claude Nicolas du Fabri « à Monsieur Vespasien Robin, simpliciste du Roy à Paris, rue du Bout du Monde à la Teste Noire, près la porte Montmartre » et, plus tard, « au Jardin du Roy, au faubourg Saint-Victor ». De la correspondance du jardinier de Belgentier avec le jardinier de Paris, le célèbre académicien a tiré le meilleur parti du monde. Je voudrais, par une rapide analyse, donner à mes lecteurs une irrésistible envie de lire un travail fait avec autant de talent que de savoir.

Le nom de Vespasien Robin figure sur la plus ancienne liste des officiers du Jardin du Roy. Ce fut l’édit de mai 1635 qui le chargea de servir d’auxiliaire au fondateur-intendant de l’établissement destiné à la culture et à l’étude des plantes médicinales. Gui de la Brosse, un des médecins du roi Louis XIII, attendu que, selon le texte officiel, « ledict sr de la Brosse, qui avait tout le faix de la direction et culture dudict jardin, ne pourra y tous jours vaquer à faire la démonstration extérieure des dictes plantes ausdicts escolliers.[3] »

Je vais reproduire un passage de la Notice où est résumée à merveille l’histoire des premières années du correspondant, de l’émule et de l’ami de Peiresc (p. 2-3) : « Arboriste ou simpliciste du Roy (l’habile jardinier reçoit simultanément tantôt l’un, tantôt l’autre de ces deux titres un peu vagues), Vespasien Robin, appelé ainsi à jouer un rôle important dans l’enseignement du jardin que l’on organise, est un homme de cinquante-six ans, encore fort actif, et qui va pouvoir mettre au service de la nouvelle fondation royale une longue expérience et des relations étendues. — Né à Paris, le 22 juillet 1579, de Jean Robin[4] et de Catherine Duchâtel, il a été, dès sa plus tendre enfance, associé aux travaux de son père, apothicaire et botaniste. Il a voyagé dans les diverses parties de la France, en Angleterre, en Flandre, en Allemagne, en Italie, en Espagne et jusque sur les côtes Barbaresques, pour recueillir des plantes inconnues, et l’édition de 1608 du Jardin du Roy, de Pierre Vallet, contient la description de plusieurs espèces exotiques rapportées cinq ans plus tôt, d’un itinéraire qui a conduit Vespasien jusqu’aux îles Bissagos, dans la Guinée portugaise. »

Obligé de faire court, je laisse de côté les curieux détails que nous donne le Dr Hamy — que j’ai bien envie d’appeler, tant il est un aimable narrateur, le docteur ami — sur les publications de Vespasien Robin (l’Histoire des plantes nouvellement trouvées en l’isle Virgine, 1620, l’Enchiridion Isagogicum, 1623, lequel contient dans ses soixante et onze pages la nomenclature de plus de quinze cents plantes), sur les pièces de vers français et latins composées en l’honneur de Jean Robin par trois Rouennais, ses concitoyens peut-être, Varembault, Desdames et Guérente[5], et en l’honneur de son fils par un auteur qui cache son nom sous six initiales — et il fait bien de le cacher, car son dixain est fort mauvais, et le juge le plus indulgent ne pourrait y louer que la bonne intention, — sur tes dernières et tristes années du sous-démonstrateur, mort le 15 août 1662, à l’âge de 83 ans, et j’aborde l’histoire des relations du jardinier provençal et du jardinier parisien.

Le Dr Hamy constate d’abord (p. 9) que le seul souvenir bien net que l’on ait conservé de l’activité scientifique de Vespasien Robin, en dehors des textes déjà cités, se rattache à la plantation du fameux robinier (Robinia pseudo-acacia Linn.) qu’une tradition constante fixe en 1635 et que l’on peut rapprocher du cèdre non moins fameux, planté par l’illustre Jussieu. C’est en l’année même de sa nomination de sous-démonstrateur, dit-il, que l’arboriste du Roi a doté le nouveau Jardin Royal de cet arbre historique, d’où sont sortis tous les acacias de l’Europe[6]. L’excellent biographe ajoute que Robin a introduit chez nous beaucoup d’autres espèces agréables ou utiles, mais que l’on ne se rendra pas un compte suffisant de tout ce que nous devons au principal collaborateur de Guy de la Brosse, si l’on ne prend pas connaissance des fragments de sa correspondance qui nous ont été conservés, et qui montrent combien a été considérable le rôle de l’arboriste du Roi dans l’horticulture de son temps. Avant de reproduire cette correspondance[7], le Dr Hamy se plait à rappeler (p. 10) que Peiresc avait pris le goût de la botanique pendant ses deux séjours à Padoue, puis à Montpellier qu’il avait créé dans son domaine de Belgentier un jardin des plus remarquables[8] ; qu’il entretenait des relations épistolaires avec plusieurs botanistes autorisés, notamment avec Clusius (de l’Écluse), le renommé professeur de Leyde. Aussi, continue-t-il, lorsque le président Du Vair amena (août 1605) d’Aix à Paris son jeune ami, celui-ci donna une part de son temps à la visite des jardins de la capitale et du jardin des Robin en particulier. Il y connut Vespasien et ne cessa plus depuis d’entretenir une correspondance assez active avec lui. Dans sa première lettre (1610), Peiresc mentionne le Styrax, qu’il possédait depuis six ans déjà et dont il envoie des sujets. D’autres lettres (1626) nous montrent les deux jardiniers en pleine activité d’échanges (on assure que ce sont surtout les cadeaux de fleurs qui entretiennent l’amitié). Peiresc et son frère Valavez expédient à leur correspondant des plantes de Constantinople, des anémones sans doute, puis des narcisses et des cyclamens, la renoncule bigarrée, la tulipe flamboyante. Une véritable pluie de fleurs ! Les Robin prennent une gracieuse revanche en offrant aux deux frères un rosier bigarré, surtout en leur offrant la tubéreuse, fort rare encore, qu’ils cultivent depuis plus de dix-huit ans et ont représentée dans une des planches du Jardin du Roy de 1608. Peiresc désirait avoir depuis longtemps cette belle plante, et dès le mois de mars 1625, un de ses correspondants, le Dr Novel, en recherchait vainement des exemplaires en Espagne et en Portugal. Le Dr Hamy fait suivre cet indiscutable exposé de la terrible conclusion que voici (p. 12, note 2) « Ce n’est donc point Peiresc, ainsi que M. Tamizey de Larroque l’a supposé, qui a fait connaître la tubéreuse… »[9] Où se pend-on ? Ce qu’il y a de particulièrement pénible pour moi dans ce petit acte d’accusation, devant lequel je n’ai qu’à m’incliner, c’est que je me suis servi de mon erreur pour escamoter une pièce de dix fr. à une dame de mes amies (honni soit qui mal y pense !) Voici ma confession complète : c’était à l’époque où je quêtais avec un zèle immodéré pour la restauration de la chapelle funéraire des Fabri et l’érection d’un monument au plus illustre d’eux tous. Comme je tendais ma grande main indiscrète à la dame en question, fort jeune et fort jolie, elle me dit que mon héros l’intéressait médiocrement et qu’elle aimait mieux réserver pour ses pauvres la somme qu’il faudrait me donner. En vain j’insistais sur les divers mérites de Peiresc. — Un si admirable savant ! — Oui, sans doute, mais pour moi un ennuyeux ! — Un si prodigieux collectionneur ! — Vous voulez dire un maniaque ! — Un introducteur de l’angora ! — Je déteste les chats. — À chacune de mes réclames ma spirituelle interlocutrice opposait une piquante fin de non-recevoir. Cela devenait desespérant et j’allais me résigner à battre en retraite, quand tout à coup une idée géniale, comme on dit aujourd’hui, illumina mon cerveau, une de ces idées qui, au moment critique d’une bataille chaudement disputée, font pencher la victoire du côté du général qui a saisi au vol l’inspiration décisive. Madame, lui dis-je, me souvenant d’une de ses innocentes passions, vous qui raffolez de la tubéreuse, peut-être parce que vous retrouvez en elle quelque chose de votre blancheur et de votre parfum — un vieillard a un peu le droit de se permettre une galante familiarité ! — refuserez-vous votre obole au grand amateur qui chez nous acclimata la magnifique fleur ? — Oh ! s’il en est ainsi, me répondit-elle vivement, je ne résiste plus et, en souriant, elle me remit une petite pièce d’or. Ici se pose devant moi un cas de conscience fort embarrassant. Ne dois-je pas restituer le bien mal acquis ? Je soumets humblement mes scrupules aux théologiens qui liront mon historiette.

Revenons au Dr Hamy pour lui prendre une autre historiette très gentiment contée (p. 12) : « Ici se place, dans la correspondance de Peiresc avec Vespasien Robin, ce que l’on peut appeler l’épisode du jardinier. Il s’agit de remplacer à Belgentier un praticien qui s’est laissé tellement gaigner au vin qu’il est tout abesty, sans sçavoir plus travailler. Il a notamment fait pourrir la plupart des belle anémones de Valavez en les arrosant indiscrètement[10] qui est une bien notable perte, car il y en avait d’excellentes et qu’on n’avait jamais veues à Paris. C’est Robin qui va trouver un successeur à cet ivrogne en la personne d’un sieur George, Suisse de naissance, intelligent aux parterres, et qui a servi deux ans chez le primat de Lorraine. Il l’expédiera le 23 juin 1628 avec ce qui pouvait lui faire besoing pour se conduire et quelques outils. Je m’arrête juste assez sur cette anecdote, pour en tirer une nouvelle preuve des excellents rapports qui régnaient dès lors entre notre simpliciste et le grand érudit provençal. »

Je voudrais bien emprunter un autre extrait au narrateur — il fait si bon emprunter à ceux qui ont beaucoup ! —, mais cela m’entraînerait trop loin et toucherait presque à la contrefaçon. Je recommanderai donc tout simplement au lecteur ce qui regarde le rare végétal connu sous le nom de Coral arbor, arrivé de Séville à Belgentier en 1628, et qui vivait depuis quatre ans déjà dans le jardin de l’heureux concurrent de Peiresc, le Narcisse Jacobie entré à la même époque dans le plus beau jardin de la Provence et qui était, depuis longtemps, une autre conquête de Robin, le Jassemin Jaulne venu de Portugal, le Jassemin d’Arabie à feuille d’Oranger, le Papyrus, le Culcas (aroïde venue du Caire), qui sont bien des acquisitions de Peiresc auquel le Jardin Royal doit encore le Gingembre[11] et le Jasmin de Chine[12]

L’éditeur des Lettres de Peiresc ne saurait trop remercier M. le Dr Hamy de tout le plaisir et de tout le profit qu’il vient de trouver dans son travail sur deux jardiniers si dignes l’un de l’autre. C’est non seulement sans rancune, mais encore avec reconnaissance qu’il dit à l’éminent académicien :

Vous m’avez enlevé une agréable illusion, vous avez enlevé à Peiresc une des plus belles fleurs de sa couronne : vous avez bien fait. Un brin de vérité ne vaut-il pas mieux que toutes les tubéreuses du monde ?



  1. Paris, G. Masson, in-f° de 24 p.
  2. Ses contemporains l’appelaient « un des premiers du Royaume en la connaissance et culture des plantes »
  3. Le Dr Hamy (p. 2, note 3) dit que cette nomination était due certainement à Guy de la Brosse lui-même, qui avait Robin en particulière estime, et qui parle en termes excellents, dans son livre de la Nature, Vertu et utilité des Plantes (Paris, 1628), de son futur collaborateur, qui « en a remarqué et cultivé un grand nombre avant lui nullement connues, qu’il a décrit et fait figurer à ses propres frais ». Voir d’autres élogieuses mentions de Vespasien Robin dans la Description du Jardin Royal de Paris, publiée par Guy de la Brosse (Paris, 1638).
  4. M. Ludovic Lalanne, dans son Dictionnaire historique de la France, suivant les traces de M. Fisquet, auteur de l’article sur les Robin, de la Nouvelle biographie générale, fait naître Jean Robin à Paris. M. Hamy inclinerait à lui donner pour berceau la ville de Rouen. Notons que M. Fisquet n’est pas un guide très sûr. Le nouveau biographe l’a pris en faute (p. 8, note 3). Quant à ses omissions, elles sont trop nombreuses pour être relevées. M. Fisquet n’a rien su des relations des Fabri avec les Robin.
  5. Le Dr Hamy cite les vers descriptifs — pompeusement exagérés — de deux autres poètes qui, dès 1601, chantèrent le jardin des Robin (sis à la pointe de la Cité), l’un nommé Baron, l’autre nommé Guynant (p. 2, note 4). D’après Guy de la Brosse, « c’était un petit jardin qui n’a jamais excédé trois cents toises ».
  6. Moi qui aime tant l’acacia, moi qui ai planté un si grand nombre de ces arbres au feuillage si élégant et aux grappes de fleurs si odorantes, combien de fois j’ai béni la mémoire de Vespasien Robin, que je considère comme un des bienfaiteurs du campagnard que je suis !
  7. Appendice, p. 15-24. Il y a là sept lettres de Peiresc, la première de juin 1610, la dernière du 23 mai 1634, et deux lettres de Robin à Palamède de Fabri, sieur de Valavez, ce frère de Peiresc qui était un autre lui-même, l’une de février 1631, l’autre d’août 1639.
  8. Dans peu de jours, M. A. Mouttet, le fervent bibliophile que l’âge ne refroidit pas — au contraire — et dont les cheveux blancs sur une tête où bouillonne la plus intelligente activité rappellent la classique métaphore du volcan sous la neige — donnera une nouvelle édition fort augmentée de sa brochure si appréciée sur le Baptitaire de Peiresc. On y trouvera des particularités fort curieuses sur le jardin de MM. de Fabri, sans parler de la reproduction d’une rare et belle gravure de la seconde moitié du XVIIe, où sont représentés la maison de campagne, les parterres et les vergers de Belgentier. — Je regrette que le professeur au Muséum n’ait pas connu les pages écrites avec tant de compétence et d’agrément sur Peiresc horticulteur par un professeur à la Faculté des lettres d’Aix en qui rivalisent le botaniste et le philologue, M. C. Joret, correspondant de l’institut. Peiresc… Une séance publique tenue à Aix, le 11 mai 1894 (Aix, 1894, p. 91-107).
  9. Mon honorable et invincible contradicteur renvoie aux Lettres de Peiresc aux frères Dupuy (T. I, p. 651) et aux Lettres inédites du docteur A. Novel (fascicule XX des Correspondants de Peiresc. Aix, 1894, p. 16), où j’ai eu le malheur d’être récidiviste. Il aurait pu renvoyer encore aux Petits Mémoires inédits de Peiresc (Anvers, 1889, p. 75-76) où, dans une trop longue note, s’étale et s’épanouit mon erreur. Ce qui me consolerait presque de mon triple péché, c’est que j’ai eu un peu pour complice (je dis un peu parce que, en regardant de très près, on voit que le complice est loin d’en dire autant que moi page 97 du recueil plus haut cité), un spécialiste tel que mon cher confrère M. Joret, qui, vers la fin de cette année, publiera la première partie de son importante Histoire des plantes dans l’antiquité, ouvrage que je salue d’avance avec la double sympathie du curieux et de l’ami.
  10. L’intempérant jardinier répandait sur les malheureuses anémones toute l’eau qu’il ne mettait pas dans son vin.
  11. Voir sur le gingembre cultivé à Belgentier une lettre du P. Gasquet, religieux de la Chartreuse de Montrieu, lettre qui, avec bon nombre d’autres documents inédits, ornera la nouvelle édition de la plaquette de M. le juge Mouttet, déjà citée et qui recevra ce nouveau titre : Autour de Peiresc.
  12. Feuillet de Conches (Causeries d’un Curieux, t. II, p. 451) énumère ainsi les dons faits par Peiresc à la flore européenne : « C’est à cet infatigable Peiresc qu’on doit l’introduction et la naturalisation en France du Jasmin de l’Inde et de celui d’Arabie, du grand Jasmin d’Amérique ou gaïac à fleurs rouges, du lilas de Perse et du laurier-rose, du Styrax, du Gingembre et du Lentisque, enfin de plusieurs espèces de vignes rares de Tunis, de Smyrne, de Damas, de Sidon, de la Nouvelle-France ». On voit que Feuillet de Couches, pas plus que le très exact Gassendi, dont il est, du reste, l’écho, ne mentionne la tubéreuse parmi les plantes peiresciennes.

    P. S. M. Paul Arène, dans un très spirituel article intitulé : Les chats de Monsieur de Peiresc (Le Journal, du 28 septembre), vient de redire, entraîné par mon erreur, que les jardins de Belgentier virent fleurir la première tubéreuse emportée en France.