Deux Portraits de la Pologne contemporaine : le comte André Zamoyski et le marquis Wielopolski

Deux Portraits de la Pologne contemporaine : le comte André Zamoyski et le marquis Wielopolski
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 42 (p. 937-969).
DEUX PORTRAITS
DE
LA POLOGNE CONTEMPORAINE

LE COMTE ANDRE ZAMOYSKI ET LE MARQUIS WIELOPOLSKI.

I. Le Mouvement polonais en 1861, coup d’œil sur le développement politique et social dans le royaume de Pologne depuis 1831 jusqu’à nos jours, in-8°; Leipzig 1862. — II. Le grand-duc Constantin, le marquis Wielopolski et les Polonais; Paris 1861. — III. La Russie et la Pologne sous le règne actuel, réponse à la Revue des Deux Mondes; Paris 1863.

Si les événemens qui ont remué la Pologne depuis deux années n’étaient que la tragédie domestique d’un peuple, ils auraient certes encore assez de puissance pour émouvoir les âmes ; mais ces scènes pleines d’émotion et de deuil sont plus que la tragédie intime d’une nation aux prises avec le malheur : elles sont la vivante démonstration de l’impuissance d’un système; elles se lient à cet ébranlement contemporain des vieilles organisations sous l’action sourde et irrésistible d’un nouveau principe de vie; elles ramènent au jour enfin le grand et triste problème ne d’une violente tentative de destruction qui a pesé comme une fatalité sur la politique européenne tout entière, de ce partage qu’un diplomate a justement nommé le berceau sanglant de la sainte-alliance. Ce qu’on a voulu établir ne s’établit pas, et n’a tout au plus que l’autorité équivoque d’un fait sans cesse remis en doute; ce qu’on croit mort au contraire vit de toute l’énergie d’un instinct qui se dérobe à toutes les compressions, à toutes les combinaisons, et pour la première fois peut-être dans l’histoire on peut suivre pendant un siècle à la trace des convulsions un acte que nul n’osa jamais absoudre, qui a été plus d’une fois désavoué par les héritiers de ceux-là mêmes qui l’ont accompli, qu’on n’a enregistré dans les traités qu’en s’excusant et en se sentant une certaine rougeur au visage, qui se maintient pourtant par la cruelle logique des ambitions et des intérêts complices, mais contre lequel s’élève une tradition invariable de résistance et de protestation.

Comment donc se résoudra ce problème toujours débattu, devant l’Europe émue et hésitante, entre une domination aussi peu sûre de son droit que de sa durée et une nation dont l’incorruptible vitalité défie toutes les épreuves ? Comment réussira-t-on à pacifier la Pologne? S’il ne s’agit que d’une tranquillité matérielle du moment, tout est dit, la force est là, et les Polonais ne pourraient aller au combat que comme ils iraient au supplice; mais cette autre pacification qui n’est due qu’à des moyens moraux et politiques, comment l’obtiendra-t-on? sera-ce par quelque acte d’intelligente et libérale justice, rouvrant l’avenir à une nation dans l’attente? sera-ce par une politique plus habile, cherchant à réconcilier les vainqueurs et les vaincus sous un pacte systématiquement maintenu et resserré? C’est là ce qui s’est agité et ce qui s’agite encore dans tout ce qui se produit à Varsovie depuis deux ans, dans ce mouvement d’hommes et de choses qui a fait passer comme dans un saisissant éclair toute une société frémissante et passionnée, qui, après avoir eu une période d’éclat extérieur, semble rentrer dans la région de la lutte obscure et laborieuse, et qui vient aboutir en se personnifiant à ce double fait où se révèle toute une situation : — l’exil déguisé, l’internement à l’étranger du plus populaire des Polonais contemporains, le comte André Zamoyski, et l’omnipotence ministérielle de cet autre Polonais hautain, le marquis Wielopolski, sous la direction d’un grand-duc messager de la pensée impériale à Varsovie; — deux hommes, plus que deux hommes à vrai dire, deux idées, deux politiques se développant parallèlement à travers ces agitations récentes, deux types supérieurs de la vie nationale observée dans ce qu’elle a de simple, de permanent, et dans une de ces contractions douloureuses d’où s’élancent parfois tout armées les personnalités violentes.

Tout s’enchaîne et s’éclaire en quelque sorte d’une lumière intérieure dans cette histoire d’un siècle qui conduit aux événemens d’aujourd’hui, où domine un trait ineffaçable. Aucun pays du monde peut-être n’a plus manqué d’une forte institution politique que la Pologne dans sa dramatique existence, et c’est par là qu’elle s’est trouvée désarmée le jour où l’ennemi à trois têtes a marché sur elle. Alors elle n’eut plus à opposer à la complicité de redoutables ambitions que les convulsions de son héroïsme et la pensée tardive ou prématurée d’une réforme intérieure violemment interrompue. Aucune contrée aussi n’a été plus riche de cette sève native qui se traduit en énergie locale ou individuelle, en résistances multipliées et indomptables, et rien n’explique mieux comment la Pologne a été si facile à surprendre, si difficile à soumettre, comment, après avoir été cinq ou six fois partagée et remaniée, après avoir été vaincue en 1794 avec Kosciusko, vaincue encore par les armes en 1831, livrée à la rudesse de l’assimilation germanique à Posen, massacrée en Galicie, broyée dans ce que les traités ont appelé le royaume, elle peut se retrouver vivante. C’est qu’elle a manqué au moment voulu de la force défensive d’une institution fixe concentrant la puissance nationale; mais la sève est restée, elle s’est répandue, disséminée pour ainsi dire, et désormais l’âme de la Pologne a été partout où il y a eu un Polonais, en Sibérie, au Caucase, dans l’exil comme dans l’intimité du foyer domestique, fermé à toute influence étrangère. De là cette situation extraordinaire où, sous une domination toujours artificielle, à travers des circonscriptions politiques qui changent et les événemens qui se succèdent, se meut une société qui reste elle-même, qui se nourrit de sa propre substance, ne touchant à la société officielle que par une plaie vive, ne se laissant atteindre ni dans ses mœurs, ni dans, son génie traditionnel, ayant ses partis, ses factions si l’on veut, ce qui est encore une dernière marque d’autonomie, mais gardant une secrète et invincible unité jusque dans la dispersion, le morcellement et la dépendance

C’est Miçkiewicz qui raconte que, lorsqu’on s’agitait en Pologne, dans le foyer primitif de la patrie, tous les Polonais répandus dans le monde, bien que ne sachant rien de leur pays, ressentaient à travers la distance la secousse électrique et se trouvaient debout. A l’époque de la confédération de Bar, Beniowski, l’un des premiers dans la tradition de l’exil, osait s’insurger au fond du Kamtchatka, et bravait pendant tout un hiver la puissance russe. Au moment de la guerre de Kosciusko, les tentatives de soulèvement se multipliaient parmi les Polonais dispersés dans les contrées les plus lointaines de l’empire. Quant au signe visible, contemporain, de cette unité survivante d’une nation morcelée dans son territoire, il est étrange, et n’a surtout rien de commun avec l’érudition historique ou ethnographique : c’est le deuil porté aujourd’hui partout également en Pologne, à Posen comme en Galicie, dans le royaume comme dans la Lithuanie et dans la Podolie. Il y a en Russie un signe de plus pour caractériser tout ce qui est terre polonaise, c’est l’état de siège. Ces deux choses, le deuil et l’état de siège, sont, au sein de trois empires, comme le signalement douloureux d’une Pologne que nul traité assurément n’a prévue. De là aussi ce je ne sais quoi de passionné et de dramatique dans une société ainsi organisée, réduite a se défendre sans cesse, à s’affirmer sous toutes les formes de l’inspiration ou du sacrifice, à suppléer à tout par sa sève intérieure et par l’énergie individuelle, dans une nation sans indépendance avouée, mais toujours vivante par les hommes qui se succèdent, politiques, soldats ou écrivains, depuis les chefs de la confédération de Bar jusqu’au probe et populaire Kosciusko, jusqu’à ce grand émigré, le prince Adam Czartoriski, qui a su élever l’exil à la hauteur d’une dignité, d’une mission de service public.

Cette sorte de représentation nationale spontanée et libre, elle est partout, essayant toutes les combinaisons sans réussir et sans s’arrêter, se renouvelant d’époque en époque, et c’est ainsi que ce mouvement actuel, qui se rattache lui-même à tant d’autres mouvemens, qui a eu sa lente préparation, ses ouvriers obscurs et pratiques comme ses précurseurs retentissans dans la poésie, en est venu à se personnifier dans ces deux hommes, — le comte André Zamoyski et le marquis Wielopolski, — si différens de caractère, quoique issus de la même sève et portés par les mêmes événemens : l’un devenu sans effort la conscience parlante d’un peuple, représentant dans toute son ingénuité le sentiment du droit et faisant de la sincérité une politique; l’autre, esprit vigoureux et superbe, jeté par découragement ou par haine dans la théorie désespérée d’un panslavisme plein d’énigmes, se plaisant dans l’indépendance solitaire d’un rôle où il a toutes les difficultés à vaincre, toutes les colères et toutes les suspicions à braver, irritant les Polonais sans cesser d’être Polonais, acceptant l’apparence d’une complicité avec la Russie, mais en se relevant par la fierté de son attitude, par la liberté de sa parole et de sa passion, et disant encore aujourd’hui dans une brochure qui lui est attribuée [1], où il se déguise à peine sous ce nom de fils de noble que Slowaçki jetait à la face du poète anonyme : «Si quelqu’un est accusé pour avoir lu ces pages, et s’il les a prises à cœur, alors je me présenterai et je dirai : J’ai raconté la douleur qui ronge une nation héroïque; punissez-moi seul pour l’avoir dévoilée, et je mourrai, s’il faut que je meure! »

Certes tout a singulièrement changé en Pologne, comme en Europe, depuis trente ans, depuis cette révolution du 29 novembre 1830, qui dura dix mois et dont la chute de Varsovie signala la triste défaite. Mil huit cent trente apparaît comme une étape lointaine et dépassée. Ce n’est pas moins une date significative où tout se renoue, où, sous le coup même d’un effroyable désastre, recommence le travail d’un peuple qui passe vingt-cinq ans étouffé dans la morne obscurité des répressions, qui respire un peu et revoit la lumière vers 1855 pour se relever tout à fait au grand jour des démonstrations de 1861, et par une circonstance curieuse c’est dans cette révolution même de 1830 qui scinde la vie polonaise, qui fait d’une catastrophe nationale le prologue d’une histoire toute nouvelle, c’est dans cette révolution que commence la carrière publique des deux hommes dont la figure se détache sur tout ce mouvement contemporain. De loin, cette révolution apparaît peut-être comme une impatience héroïque, comme un acte de généreuse irréflexion. Les Polonais ont le droit de le croire; nous, en France et en Europe, nous avons à peine le droit de le dire, car ce ne fut qu’à ce prix que la guerre fut détournée, et que la France n’eut point à soutenir le choc d’une coalition nouvelle.

Ce qu’on a toujours soupçonné, mais ce qu’on n’a jamais su qu’incomplètement en effet, c’est à quel point l’empereur Nicolas était déjà engagé contre la révolution de juillet. Son premier mouvement avait été de donner à son ambassadeur à Paris l’ordre de se tenir prêt à partir et de quitter d’abord l’hôtel de l’ambassade, tandis que d’un autre côté il faisait avancer ses forces, dont l’armée du royaume de Pologne était l’avant-garde, tandis qu’il envoyait le maréchal Diebitsch à Berlin pour concerter des préparatifs militaires, et que sa diplomatie partout active s’efforçait de retenir toutes les politiques sur le terrain de la sainte-alliance. L’évidence de ces dispositions de guerre ressortirait de quelques dépêches particulières de M. de Nesselrode aux agens russes, ainsi que d’un mémorandum adressé au grand-duc Constantin et annoté par ce prince. Déçu par l’attitude de l’Angleterre, le tsar comptait du moins sur la Prusse et l’Autriche, et à défaut d’une rupture ouverte avec la France il luttait encore pour qu’on se bornât à reconnaître le roi Louis-Philippe comme lieutenant-général du royaume. Alors éclatait la révolution de Pologne : c’était, suivant une expression caractéristique, l’avant-garde qui se retournait contre le corps de bataille. « Eh bien! messieurs les Polonais, disait le maréchal Diebitsch aux députés de la diète de Varsovie qui passaient par son camp allant à Pétersbourg, votre révolution n’a pas au moins le mérite de l’à-propos; vous vous êtes justement soulevés au moment où toutes les forces de l’empire étaient en marche vers vos frontières... Qu’en résultera-t-il pour vous? Nous comptions faire une campagne sur le Rhin, nous la ferons sur l’Elbe ou même sur l’Oder après vous avoir écrasés... Vous sentez bien que la parole d’un souverain est quelque chose, d’un souverain surtout qui la tiendra envers et contre tous. comme il est résolu à tenir celle qu’il a donnée au roi Charles X. » Il arrivait ainsi que cette révolution, impatience d’héroïsme ou témérité, si l’on veut, à n’observer que les forces en présence, tirait de la situation même un sens profondément européen.

C’est dans ces conditions, au milieu d’une Europe ébranlée et indécise, que la Pologne se jetait dans la lutte, opposant les armes aux armes, la diplomatie à la diplomatie. Deux des plus jeunes membres de cette diplomatie étaient justement le marquis Alexandre Wielopolski-Myszkowski et le comte André Zamoyski, l’un né le 15 mars 1803, l’autre le 2 avril 1800, le premier d’une maison de haute et riche noblesse, quoique ayant peu marqué dans l’histoire nationale, le second de cette famille des Zamoyski dont les traditions se mêlent à la vie de la Pologne tout entière, et qui comptait encore sept frères dans cette guerre nouvelle d’indépendance. L’un, le marquis, alla à Londres; l’autre alla à Vienne. Ils avaient la même mission, celle de faire reconnaître une Pologne indépendante, ou tout au moins de provoquer une de ces interventions ou de ces médiations qui donnaient en ce moment la vie à une Grèce ou à une Belgique. La diplomatie polonaise avait malheureusement fort à faire. L’explosion du sentiment libéral en Europe était en apparence une condition merveilleusement favorable : au fond, tout était péril et impossibilité, en Angleterre surtout, où l’illusion du patriotisme le plus confiant ne pouvait tenir longtemps devant la résolution froide et arrêtée de s’abstenir, et ici je voudrais bien tirer de l’obscurité un fait qui, pour être banni des annales officielles, n’en a pas moins de valeur.

Quand on parle de la Pologne et de ses ébranlemens périodiques, il semble toujours que l’intérêt soit le même pour l’Angleterre et pour la France, que ce soit uniquement pour nous une question de sentiment, et qu’il n’y ait en un mot rien de politique dans l’instinct qui entraîne l’opinion publique en France vers la Pologne. L’Angleterre, avec ses meetings, ses discours et ses dépêches, ne s’y est jamais trompée, et elle ne s’y trompe point encore. Il n’y a pas longtemps qu’un diplomate anglais des plus élevés disait naïvement à des Polonais : « Que voulez-vous enfin? Quelles sont vos idées, et pourquoi vous acharner à ce mirage d’indépendance? Nous ne pouvons vous aider en cela : ce serait trop d’avantage pour la France. » Que répondait-on à Londres dès 1831 à toutes les démarches, à toutes les instances des envoyés polonais? M. le comte Walewski, qui succéda au marquis Wielopolski, pourrait, je crois, le dire. «Vous êtes, répondait-ou, des hommes fort distingués et une vaillante nation pour lesquels nous ne ferons rien. Ce n’est pas la Russie qui nous effraie aujourd’hui, c’est la France; nous ne voulons pas affaiblir la Russie, dont nous pouvons avoir besoin un jour ou l’autre contre la France. Vous êtes des alliés pour les Français; arrangez-vous au plus vite avec l’empereur Nicolas. » C’est avec ces difficultés que le marquis Wielopolski, le premier des envoyés polonais, avait à se débattre, et s’il ne réussissait pas, s’il était réduit à n’avoir avec les ministres anglais que quelques entrevues mondaines ou clandestines, qui ne suffisaient pas à sa fierté de gentilhomme et d’agent d’un gouvernement national, il luttait du moins avec toutes les ressources d’un esprit fortement nourri, supérieurement initié à la situation de l’Europe et absolument étranger à toute déclamation. Il résumait sa mission dans un mémoire adressé à lord Palmerston, à peu près inconnu, et qui est, à vrai dire, un étrange exorde du système qu’il suit aujourd’hui à trente ans de distance.

Ce mémoire du marquis Wielopolski à lord Palmerston était assurément l’œuvre d’une forte intelligence politique, la plus saisissante démonstration des dangers créés au continent par les partages et par la prépondérance russe, de la nécessité du rétablissement de la Pologne, non-seulement au point de vue du droit, mais encore au point de vue de tous les intérêts européens. En un mot, c’était la question polonaise vue sous toutes ses faces, dans toute son extension, dans ses rapports avec la situation du monde, et pratiquement résolue par une démonstration collective, arrêtant l’effusion du sang d’abord pour arriver à fonder un ordre nouveau. La Russie! cela coûtera sans doute à son orgueil; mais elle cédera devant une manifestation décisive, elle reprendra son rôle naturel; « elle commencera à chercher sa grandeur dans les améliorations intérieures et dans un développement calme et progressif de ses ressources locales, au lieu de la chercher dans les envahissemens et les conquêtes. » L’Autriche! elle n’avait jamais été éloignée de se prêter à la réparation d’une iniquité qui pesait toujours sur elle en lui créant un périlleux voisinage avec la Russie, et puis en ce moment même on ne désespérait pas de la tenter par l’appât d’une couronne pour un archiduc. La Prusse résisterait peut-être d’abord; mais qui ne voit que, l’Autriche entrant dans une alliance européenne pour la reconstitution de la Pologne, la Russie réduite à céder devant la manifestation de toutes les volontés, la Prusse à son tour serait fatalement conduite à se résigner? D’ailleurs qu’ont donc gagné la Prusse et l’Autriche au partage? Elles n’ont gagné que d’être plus vulnérables, « de s’incorporer un ennemi continuel, des sujets qui deviennent les alliés naturels de chaque nouvel ennemi de ces états, et auxquels on ne peut pas même reprocher d’avoir tort en agissant de la sorte... L’Autriche et la Prusse gagneront plus de force véritable par la considération qui rejaillirait sur elles d’un acte de justice aussi éclatant. Cet événement leur donnerait une attitude toute différente aux yeux des nations. On ne verra plus en elles des ennemis perpétuels de la liberté... » — Mais, disait-on, le danger, c’est la France avec ses vues belliqueuses, avec ses dispositions à déborder sur l’Europe, et ici le marquis Wielopolski analysait avec une singulière sagacité, en traits rapides, l’état de la France, les mobiles des partis. « Le motif le plus puissant qui pousse la France à la guerre, disait-il, c’est la haine de la sainte-alliance, et par le rétablissement de la Pologne ce grief disparaît. » De plus, c’est une satisfaction libérale donnée à cette nation généreuse, tranquillisée dans ses instincts et dans ses sympathies. Il ne resterait donc en France que ceux qui veulent la guerre pour la guerre, la conquête universelle : c’est une infime minorité à laquelle le gouvernement, appuyé par l’immense majorité du pays, n’aurait aucune peine à résister.

Ainsi la Russie renfermée dans ses limites et cessant d’être une menace, l’Autriche et la Prusse rendues à une attitude plus libre et plus naturelle, la France désarmée et satisfaite, une nation jeune et vigoureuse renaissant au nord et tenant la balance, c’était là le résultat de la reconstitution de la Pologne, et l’ordre européen, bien loin d’en être ébranlé, se trouvait raffermi. C’était un gage de paix au lieu d’être un élément de guerre. «Quoi donc! poursuivait ce pressant diplomate en ajoutant à son mémoire, en citant l’exemple de ce qu’on faisait pour la Grèce et pour la Belgique, les Polonais seront-ils les seuls à invoquer en vain tous les principes de justice, de morale et de politique? Est-ce la plus grande puissance de la Russie qui ferait changer de principes? Mais alors il faudrait convenir qu’il n’y a pas du tout de principes, qu’ils sont tous dans les circonstances, et cet aveu serait-il conciliable avec la dignité des cabinets? Ne serait-ce pas avouer implicitement que la Russie est une puissance vis-à-vis de laquelle on n’ose pas avoir de principes? » Lord Palmerston n’entendit rien, le marquis Wielopolski s’impatienta et partit. Chose curieuse et qui peint peut-être notre temps, la Pologne eut à cette époque trois envoyés à Londres : l’un, le vieux patriote Niemcewicz, avait été bien des années émigré, il resta émigré après le dénoûment, et il est mort dans l’émigration; l’autre rentra pour se mêler comme nonce à la diète et comme journaliste aux débats d’une révolution nationale expirante, pour se soumettre ensuite, et il est aujourd’hui premier ministre du grand-duc Constantin à Varsovie; le troisième n’émigra pas, il ne rentra qu’un instant pour assister à la dernière bataille ; il revint en Angleterre et en France, et il est ministre d’état à Paris.

Ce que le marquis Wielopolski faisait à Londres, le comte André Zamoyski le faisait à Vienne, mais autrement et dans des conditions différentes. Qu’on songe simplement à ces petites difficultés : le comte André avait eu à franchir deux ou trois cordons sanitaires gardant l’Autriche bien moins du choléra que de la révolution, à passer la Vistule à gué, la nuit, ne sachant pas nager, ayant de l’eau jusqu’au cou et portant ses dépêches au-dessus de sa tête, à se dérober à toutes les polices à travers la Galicie et la Hongrie, à pénétrer dans Vienne sans être découvert, enfin à se frayer un chemin jusqu’à M. de Metternich sans se faire connaître, — et il avait réussi par la seule autorité d’une résolution ferme et confiante, si bien que le vieux chancelier de cour et d’état était à la fois surpris et intéressé par cette odyssée presque romanesque d’un diplomate polonais échappant à la police viennoise et se trouvant dans son cabinet pour traiter des affaires de la Pologne! Le prince de Metternich, qui n’avait voulu voir aucun autre envoyé polonais, recevait le comte André dans le plus grand secret, le plus souvent le soir. Il aimait la parole nette et franche de ce jeune plénipotentiaire, qui savait et qui osait tout dire : il écoutait tout, car ce mot de reconstitution de la Pologne n’a jamais effrayé l’Autriche; mais il ne faisait rien. A Vienne, on disait : Voyez à Londres et à Paris. A Paris, on disait : Voyez à Vienne et à Londres. A Londres enfin, on disait plus crûment : Il n’y a rien à faire. Un jour vint cependant où il y eut presque un acte à Vienne. C’était à la suite des scènes d’exaspération populaire qui ensanglantèrent Varsovie le 15 août 1831, « A qui la faute? dit vivement le comte André au vieux ministre autrichien qui lui annonçait ces meurtres en croyant le déconcerter peut-être; c’est vous qui êtes responsable par votre indifférence et votre inaction, et ce sang retombera sur votre tête ! » Cette vive candeur de conviction émut le prince, qui aussitôt ouvrit une sorte de négociation où il mit en présence l’ambassadeur de Russie à Vienne, M. de Tatistchef, et le comte Zamoyski. M. de Metternich offrit sa médiation au gouvernement national de Pologne, tandis que M. de Tatistchef se laissa persuader d’écrire au maréchal Paskiévitch pour le déterminer à suspendre toute hostilité, et ce fut le comte André qui partit lui-même avec un secrétaire de la légation russe pour aller porter ces dépêches. Ce n’était que cela, mais c’était encore cela. Malheureusement il était trop tard ; quand les deux messagers de paix arrivèrent, Varsovie venait de tomber sous un dernier effort des armes russes, et le maréchal Paskiévitch n’était point d’humeur à écouter les propositions de Vienne. Il fit conduire devant lui le comte André, l’assaillit de sa colère, le traita comme un prisonnier et un rebelle, et finit par le menacer de le faire fusiller. « Vous n’en avez pas le droit, » répondit le comte André sans se laisser troubler. Vous n’en avez pas le droit! mot curieux assurément, qui dut fort étonner Paskiévitch, mais qui peint tout entier l’homme auquel il échappait en ce moment, de même que le marquis Wielopolski se peignait dans la dialectique serrée et impérieuse de sa diplomatie. Ce mot peint l’homme songeant à invoquer le droit, s’en faisant une dernière dignité devant le vainqueur, et ramassant instinctivement ce bouclier pour l’avenir au milieu de la plus effroyable ruine. Tout était fini en effet de cette révolution, réduite à n’avoir pour dernière chance qu’une parole tardive et inutile de M. de Metternich. Il ne restait en Pologne qu’un maître irrité en présence d’un pays dévasté par la guerre, d’une armée vaincue et dispersée, d’une société momentanément épuisée ou démembrée par l’émigration, d’une nation enfin n’ayant plus pour longtemps d’autre ressource que des efforts isolés et d’héroïques, mais obscures protestations.

Il est une épreuve inconnue des peuples heureux ou qui du moins dans leurs revers gardent, avec l’indépendance et la liberté de leur vie intérieure, le moyen de refaire leur destinée. C’est cette crise du lendemain d’une défaite où une nation qui s’est vue un moment près de renaître retombe du haut de ce rêve éclatant et ne trouve plus rien, pas même une espérance humainement possible. Les faibles et les timides n’osent s’avouer ce qu’ils ont pensé et se réfugient dans une soumission muette; les orgueilleux s’isolent, se querellent avec la fortune, et se déguisent parfois à eux-mêmes les victoires de la force pour ne pas en être humiliés. Il n’y a que des âmes viriles et fermes qui, sans illusion et sans découragement, sans s’isoler et sans conspirer avec la foudre, se disent : Il faut se remettre à l’œuvre; recommençons par le commencement! Et certes tout était à recommencer pour la Pologne, seulement dans des conditions très différentes de celles qui avaient existé avant la révolution du 29 novembre. Je ne sais ce qui serait arrivé, si l’empereur Nicolas, maître de l’insurrection par les armes, eût donné l’exemple d’un prince revenant de lui-même à une politique habilement modérée et généreuse, offrant à l’Europe la satisfaction d’un droit respecté, aux Polonais la satisfaction du respect de leur malheur et de l’organisation que l’empereur Alexandre Ier leur avait assurée. Ce qui est certain, c’est qu’il n’en eut jamais la pensée; il ne voulut ni de la Pologne du droit, ni de la Pologne légale des traités, ni d’une Pologne réconciliée; il voulut une Pologne soumise, russe et à jamais impuissante, systématiquement détruite dans ses lois, dans ses mœurs, dans sa religion, dans son intelligence, dans sa langue, jusque dans ses costumes, et ici commence une période lugubre qu’on pourrait appeler la période de la captivité.

On a bien souvent peint ce régime, et ce qui a surtout frappé, c’est l’inexorable rigueur d’une politique transportant des milliers de familles polonaises au fond de la Russie, peuplant la Sibérie et l’armée du Caucase. Cette intensité de persécution personnelle n’est rien encore pourtant, ou plutôt ce n’est que la partie dramatique et la plus saisissante de ce régime. Ce qui est plus frappant ou du moins plus caractéristique, c’est cette situation prolongée pendant vingt-cinq ans d’un pays systématiquement dissous en quelque sorte dans son organisme, réduit à ne pouvoir ni remuer, ni s’occuper de ses intérêts, ni rechercher le plus simple progrès moral ou matériel, ni s’instruire, ni même apprendre sa langue sans être soupçonné de sédition, et étouffant dans l’obscurité transformée en régime normal. A qui la faute ? On peut choisir. Ce fut peut-être uniquement la faute de ce corps opaque interceptant toute communication entre le pays et la couronne, et que le marquis Wielopolski appelle « le gouvernement militaire, » qu’il appelle aussi un « gouvernement improductif. » Improductif, il l’était sûrement en bienfaits sociaux; mais en même temps il produisait l’irritation, la haine, le découragement, une défiance incurable, la démoralisation et l’ignorance, — une ignorance telle que récemment, lorsqu’on a voulu refaire l’université et restaurer les études, il a fallu réduire l’examen classique à l’explication des livres les plus élémentaires dans un pays où il y a moins d’un siècle la langue latine était la langue de la politique et de la diplomatie !

Nul n’a tracé peut-être d’un trait plus net et plus accusateur ce sombre tableau que le marquis Wielopolski lui-même dans cette brochure, qui n’a été à l’origine, croit-on, qu’un rapport présenté à l’empereur actuel, et où l’auteur, en vrai théoricien constitutionnel, sans doute aussi pour ne pas trop effaroucher, fait une distinction si subtile entre la couronne et « le gouvernement militaire. » C’est assurément une triste peinture. « Toute cette période de l’histoire du royaume sous une administration purement militaire, dit aujourd’hui le marquis, est féconde en préjudices sociaux. Des conditions impropres et un faux système de gouvernement ont appauvri la lumière et détruit la richesse du pays sans dénationaliser personne... Mais le tiraillement dans cette lutte a eu de fatales conséquences : la considération et le respect de la loi sont allés en décadence, car cette loi était devenue le privilège du plus fort et du plus riche. Une affreuse démoralisation dans les sphères officielles, la corruption, le népotisme, la protection accordée aux favoris, ont miné l’idée même de l’autorité. La société ne voyait pas dans un fonctionnaire un citoyen chargé du bien public, mais un homme fort pour protéger ou pour nuire, au point qu’il arriva que chez nous on cessa de croire qu’une affaire quelconque, fût-ce la plus honnête, put trouver accès auprès des autorités gouvernementales sans qu’on fût obligé d’acheter la protection des hommes de qui tout dépendait. » Et ailleurs encore : « Les restrictions enfermèrent la société dans un cercle fatal, au point qu’il ne lui arrivait plus que de sourdes nouvelles sur le progrès et que la seule recherche de la lumière devint une conspiration... Il n’était pas permis au citoyen d’envoyer son fils à l’étranger pour y faire ses études, et si quelqu’un éludait la vigilance de la police et des autorités militaires, il brisait la carrière de son propre enfant, et lui-même était alors dans la crainte continuelle de la vengeance. Alors survenait la brigade de gendarmerie qui se faisait une ferme de bon revenu en préservant du châtiment le citoyen pris en flagrant délit d’illégalité. Le passeport à l’étranger devint un trésor enchanté, car il permettait de voir une pleine lumière, quelquefois d’embrasser un frère exilé, de respirer un air frais après avoir été longtemps suffoqué dans cette atmosphère de crainte... » Il en résultait une société tout à la fois détournée d’un développement pratique, paralysée dans l’essor régulier et légitime de son intelligence et de ses intérêts, rejetée dans une oisiveté corruptrice et accessible aux suggestions les plus anarchiques.

Qu’il y eût des conspirations, cela est bien certain; mais elles n’étaient que l’écho de la souffrance universelle de la nation, et après tout « aucun des accusés et des condamnés n’était plus coupable que le citoyen qui restait chez lui et qui avait l’air tranquille. » Et en effet la conspiration n’était ici qu’une légère aggravation; le crime était d’exister, de persister. « Pendant les quinze ans qui ont précédé l’insurrection de 1830, dit le marquis Wielopolski, notre société a prouvé qu’elle avait un organisme jeune, renouvelé et sain, et qu’elle possédait d’immenses ressources vitales pour une existence indépendante. » Là étaient le crime, le danger toujours possibles. Aussi dès ce moment la politique russe en Pologne devint-elle comme un immense réseau s’étendant sur le pays, arrêtant tout mouvement, réprimant chaque pulsation, gênant le moindre effort individuel, ne laissant rien passer, autant qu’on le pouvait du moins, et c’est l’histoire de vingt-cinq ans!

Vivre à travers tout cependant, revenir de la grande défaite de 1831, échapper aux mailles obscures de ce réseau si violemment tendu sur la société tout entière, tirer parti des circonstances, c’était donc là le problème qui naissait de cette situation, problème redoutable pour la nation, épreuve décisive pour les caractères, pour les hommes réduits à puiser dans leur instinct ou dans le recueillement intérieur une inspiration, une règle. Le comte André Zamoyski, comme le marquis Wielopolski, fut un de ceux qui n’émigrèrent pas. Tout rudoyé qu’il eût été par le maréchal Paskiévitch, tout désigné qu’il fut encore à une police ombrageuse, il voulut tenir quand même dans le pays comme dans une place assiégée, sans communication avec le dehors, sans nulle intelligence avec ceux de sa famille qui émigraient. Quand il se séparait de son frère, le général Zamoyski, l’un et l’autre se disaient que c’était probablement pour longtemps, qu’ils ne s’écriraient pas. C’était la claustration acceptée dans toute sa rigueur, et dès lors, le premier étourdissement de la défaite passé, commence toute une carrière nouvelle, protégée par l’obscurité même, où se dégage peu à peu un citoyen ne prenant pas des rêves pour des réalités, sans illusion au contraire, se refusant absolument aux conspirations vaines pour se vouer uniquement à des œuvres pratiques ; il ne sait ce qui arrivera de ses efforts et ne les continue pas moins, avec cette idée toujours présente qu’une nation ainsi accablée n’a d’autre moyen de se relever et de se défendre que le travail, la patience, la vigilance sur elle-même, et en quelque sorte la reprise de possession incessante de tout ce que la force ne peut lui disputer. Nul n’était peut-être plus propre à ce rôle de promoteur et de guide, je pourrais presque dire de précurseur en un certain sens, que le comte André Zamoyski. Par sa famille, une des plus grandes et des plus intègres du pays, il était naturellement un des représentans des traditions nationales; par son éducation, il avait le goût des réformes positives et une aptitude d’exécution qu’étaient venues encore développer des études scientifiques étendues faites en Angleterre, en France et en Suisse, sous le général Dufour, alors capitaine du génie. Attaché au ministère de l’intérieur comme directeur de l’agriculture et du commerce avant 1830, et même un instant ministre pendant la révolution avant d’aller à Vienne, il avait manié les intérêts matériels du pays; par sa nature enfin, il avait l’esprit net et résolu qui entreprend. Mais ce qui est caractéristique aussi, c’est la pensée nationale qui se cache au fond de toutes ces entreprises, si étrangères à la politique ou si modestes qu’elles soient. Le comte André se mit à l’œuvre, et il commença en prenant l’initiative d’une émancipation méthodique et graduelle des paysans sur les terres du majorat de sa famille, où il vivait renfermé pendant les premiers temps. Ce n’était que le commencement de cette série de tentatives d’un ordre en apparence tout matériel : établissement d’un haras national ou d’entrepôts, propagation des écoles de village, envoi de jeunes gens à l’étranger pour faire des études agricoles et industrielles, organisation de la navigation à vapeur sur la Vistule reliant les intérêts de la Galicie et du grand-duché de Posen à ceux du royaume, création de compagnies commerciales, fondation du crédit foncier. Et si quelquefois dans ces entreprises les dividendes manquaient au bout de l’année, il arrivait au comte André d’y suppléer. Cet étrange spéculateur faisait des dividendes fictifs avec sa propre fortune, afin de ne pas décourager ses associés.

La vraie pensée était de refaire le pays, de l’accoutumer à s’occuper de ses intérêts, de le détourner par le travail de l’oisiveté et de la démoralisation. Ce n’était point cependant sans difficulté que le comte André accomplissait cette œuvre patiente et invisiblement régénératrice : il avait à marcher entre les récriminations contraires de ceux des Polonais qui lui reprochaient d’amortir le feu national dans un mouvement tout matériel, et des Russes, qui, sans se rendre compte de la portée de ces entreprises, les voyaient avec ombrage, parce qu’elles étaient la manifestation d’une activité indépendante. Aux Polonais, il ne pouvait rien dire; vis-à-vis des Russes, il puisait sa force dans sa sincérité et dans sa droiture. Toute sa politique dans ses relations avec le gouvernement du tsar pouvait se résumer dans un mot : se tenir debout sans conspirer et sans fléchir. Jamais il ne voulut condescendre à acheter la complaisance d’une autorité russe même pour ses intérêts personnels les plus chers. Ses associés des affaires industrielles lui reprochaient de ne pas savoir donner cent francs pour en gagner mille; mais il résista toujours. Il exigeait au besoin ce qu’on n’avait pas le droit de lui refuser, et ne voulait pas le payer. Il se refusait à ces transactions de la vénalité administrative qui, en allégeant le joug, accoutument à le supporter, et qui abaissent toujours. Il y avait du reste dans sa parole je ne sais quel accent de vive et ferme honnêteté qui troublait et déconcertait complètement. Quand il avait à se débattre avec les autorités russes qui épiaient ses mouvemens, c’est par là qu’il se sauvait sans céder le terrain et sans provocation inutile. Il opposait à la destruction la défense infatigable d’un cœur intègre, d’un esprit actif, profitant des relations que lui créaient les mille affaires dont il était l’ingénieux promoteur pour accoutumer le gouvernement à cette intervention perpétuelle, mais traçant toujours la limite entre le citoyen chargé d’un intérêt public et l’homme, et faisant respecter en lui le caractère du Polonais. Il eut plus d’une crise à traverser; il ne se laissait ni décourager ni intimider, et quand il était serré de trop près, il faisait ce que j’appellerais une sortie d’honnêteté et d’esprit. Un jour il avait recueilli sur ses terres de pauvres gens qui avaient servi autrefois et qui étaient maintenant sans pain; il les garda, leur donna du travail. Ce fut assez pour qu’il fût soupçonné de vouloir organiser quelque complot et pour que la police envoyât des agens épiant tout autour de lui. Il tint tête à toute cette police, l’effraya même et la dispersa, puis il partit pour Varsovie et se rendit chez le prince Paskiévitch, qui le reçut en tempêtant avec cette accusation invariable de conspiration. — Eli bien! quoi? dit-il; c’est vrai, j’ai recueilli des malheureux, je les garde. Où est le crime? de quoi vous plaignez-vous? Ce sont autant de mécontens de moins. — Au fait, vous avez peut-être raison, dit Paskiévitch, qui était un soldat, et qui se radoucit subitement. D’autres fois l’alarme était plus chaude.

On ne pouvait marcher que pas à pas dans cette voie. Et qu’on songe bien que pendant un quart de siècle ces œuvres, d’une apparence si simple, mais dont chacune était une victoire, ont été la seule manifestation de vie intérieure possible sous un régime qui suspectait tout, voyait partout une conspiration, s’efforçait d’interdire l’action comme la pensée. Je n’ignore pas que des facilités ont pu naître à un moment donné de l’avènement de l’empereur Alexandre II et d’un certain adoucissement inhérent à un changement de règne. Au fond cependant rien n’était essentiellement changé, et je n’en veux pour preuve que ce que dit le marquis Wielopolski, l’historien le plus récent de cette époque. « On reconnut, dit-il, la nécessité d’une réforme de l’instruction publique, d’institutions scientifiques supérieures, de cours académiques; mais les hommes accoutumés à l’ancien système, persuadés que trop de lumière conduit à la révolution, faussèrent cette bonne intention. Au lieu d’une organisation nouvelle de l’instruction publique, on persuada au législateur qu’il fallait, dans un intérêt politique, restreindre le terrain des études, qui produit des idéologues et des anarchistes, et créer à la place des écoles spéciales destinées à former des industriels et des commerçans. Au lieu d’une université qui aurait répandu une lumière supérieure dans la société, on ajouta aux gymnases philologiques un cours restreint de droit, et pour la sûreté du corps humain on institua une académie de médecine : la jeunesse, avide de sciences, combla à l’instant cette académie. Dans une dizaine d’années, nous aurions eu un prolétariat de médecine, et partout l’absence de talens supérieurs. » En fait, c’était toujours la même politique, sacrifiant l’intérêt social à un intérêt de domination, et si dès ce moment une certaine vie commençait à renaître, si on se reprenait à s’intéresser à tout, si on sentait l’activité se réveiller, c’était bien moins l’œuvre de quelques réformes partielles ou équivoques que de ce travail de vingt-cinq ans dont le comte André Zamoyski était l’âme, qui disputait pied à pied un terrain d’action indépendante, qui sauvait de la mort une étincelle de vie : travail tout matériel, en apparence tout pratique, et en réalité éclairé intérieurement pour ainsi dire d’un sentiment moral indestructible.

Il y eut un instant où cet obscur et patient mouvement eut un organe humble et simple comme lui-même, un journal, les Annales d’Agriculture. Ce fut le germe lent à mûrir de la Société agricole, formée d’abord des membres du comité du journal, de cette société devenue bientôt une puissance et devant laquelle le marquis Wielopolski, qui l’a dissoute, ne put s’empêcher de s’arrêter comme devant l’image imprévue de la patrie. « L’organisation de la Société agricole, dit-il, fut d’une utilité inouïe... Rappelons-nous seulement la période de notre histoire de 1831 à 1855, Après tant d’années, c’est pourtant pour la première fois qu’on voit sortir du sein de la société une corporation, une institution nationale, qui, ayant à peine abordé les intérêts de l’agriculture, a dû toucher à toutes les conditions de la richesse nationale. Pour accroître la richesse du pays, elle voyait la nécessité de moraliser et d’éclairer; elle devait par conséquent s’occuper des mœurs relâchées, de l’instruction publique; elle devait être aux prises avec l’administration, avec mille difficultés... Cette institution unique, après avoir rallié l’intelligence nationale, mettait rapidement les membres au courant des affaires politiques et sociales, réveillait la vie publique. A défaut d’autre chose, elle réunissait toutes les capacités, tous les vœux de la nation et tous les efforts des citoyens pour relever la société chancelante, et après avoir rassemblé dans son sein tant d’élémens divers, elle devait, malgré elle, remplacer toutes les institutions nationales de l’époque antérieure à l’année 1831... »

Quand les résultats sont apparus sous la forme d’une véritable résurrection nationale, on a compris qu’ils ne pouvaient être absolument improvisés; on a vu à la lumière du jour le sens et la portée de ce mouvement. Au moment où il commençait, et pendant qu’il s’accomplissait encore dans l’obscurité, on ne se doutait pas qu’il allait conduire au saisissant réveil qui en a été comme le couronnement. Le comte André ne s’en doutait pas lui-même; il agissait sans calcul, sans préméditation arrêtée, surtout sans l’ambition d’un rôle, et c’est ainsi qu’en s’identifiant au pays, à ses intérêts, à sa vie de tous les jours, il est devenu comme le centre et le lien naturel de tous les efforts, la conscience vivante de la nation, ce personnage que le peuple en Pologne, que tout le monde appelle avec une familiarité confiante monsieur André. Physionomie expressive et curieuse assurément! homme étrange, mêlant la sérénité de l’homme bien né à une secrète tristesse, hardi à la fois et modéré, indulgent et fin, qui a résolu dans notre temps, le problème de faire de la sincérité et de l’honnêteté une politique, d’oser tout dire sans sédition, de vivre pendant vingt-cinq ans sous le régime le plus dur sans s’abaisser, d’être populaire sans y songer, de mêler à la sagacité pratique un sentiment moral inébranlable! Son action s’étend de sa première création matérielle jusqu’à cette effigie sculpturale qui était placée sous son inspiration et par ses soins, il y a quelques années, à l’entrée de la crypte de l’église de Sainte-Croix à Varsovie, qui y est encore, et dont les Russes ne saisirent pas le sens peut-être au premier moment : c’est un Christ qui plie sous la croix et qui relève la tête d’un effort désespéré, montrant du geste le ciel; au-dessous est écrit ce mot : sursum cor! Image aussi nouvelle que touchante des pays qui luttent et des hommes qui, en ayant la foi des œuvres, ont gardé l’espérance lorsque l’espérance ne semblait plus permise!

Rien ne diffère plus de cette physionomie simple, sérieuse, mêlée d’ingénuité austère et de finesse intelligente que cette autre figure aux traits violemment accusés du marquis Wielopolski, comme aussi rien n’est plus différent que la vie de ces deux hommes, qui n’ont eu de commun que d’être de la même génération, de représenter un instant leur pays dans une révolution nationale qui faisait un inutile appel à l’Europe, et de n’émigrer ni l’un ni l’autre après la défaite. Le marquis Wielopolski est visiblement un de ces hommes qui aiment la lutte, qui la recherchent, non pour les émotions qu’elle éveille, mais par cet instinct des esprits entiers et dominateurs qui se plaisent aux choses difficiles, qui s’affirment par la haine, l’impopularité et les obstacles; sa physionomie même est le reflet de cette nature. Le regard est dur et impérieux; l’ensemble du visage est massif et exprime la force; tout chez lui porte la marque de l’opiniâtreté, de la passion du commandement, d’une confiance superbe. C’est bien l’homme qui, dès sa jeunesse, à l’université, disait à un de ses compagnons d’étude à qui l’on avait donné pour sujet d’une thèse morale et littéraire la présomption : « J’espère bien que vous allez soutenir que la présomption est une vertu. » C’est l’homme qui dit encore aujourd’hui dans sa brochure : « La Providence donne à ses instrumens des forces grandes et durables, le marquis Wielopolski en avait en lui une immense provision... Le triomphe des hommes choisis par la Providence est d’autant plus grand que l’accueil qui leur est fait par les nations est plus mauvais... » Une circonstance de famille n’a pas peu servi peut-être à développer en ce personnage étrange cette passion intense de la lutte que je signalais, en lui donnant une forme particulière. La fortune que le marquis Wielopolski possède aujourd’hui, et qui est considérable, consiste surtout dans un majorat qu’il tient d’un de ses aïeux par les femmes, le marquis Myszkowski. Ce titre même de marquis, unique peut-être en Pologne et en Russie, et qui ajoute un trait exceptionnel de plus à cette vigoureuse individualité, ce titre est un don du pape Clément VIII à un Myszkowski, qui tenait aussi du duc de Mantoue le droit de prendre les armes et le nom de Gonzague. Au moment d’arriver à l’héritier actuel, le majorat des Myszkowski avait été démembré et vendu en partie à la faveur des lois civiles qui régissaient le duché de Varsovie, pour faire face à des dettes de famille. Or ce démembrement, la mère du marquis d’aujourd’hui ne l’acceptait pas; elle revendiquait pour son fils, au nom du droit féodal, l’intégrité du majorat, et en prévision des luttes qu’il aurait à soutenir le jour où il prendrait lui-même la direction de ses intérêts, ce jeune homme recevait une éducation forte et soignée. On lui inculquait des qualités toujours rares même parmi les Polonais, surtout peut-être chez les Polonais : la patience, la persévérance dans les projets, aussi bien qu’une économie qui a pris quelquefois un autre nom en Pologne. Il avait des maîtres qui firent de lui un légiste habile, un humaniste savant, et au besoin un orateur, de telle sorte que le marquis Wielopolski se trouvait tout à la fois avec une fortune confuse à disputer et toutes les armes d’une intelligence naturellement supérieure, développée par une vigoureuse éducation. Le marquis eut en effet une multitude de procès, où le plus souvent il se présentait lui-même défendant sa cause avec âpreté, avec éloquence, laissant entrevoir déjà une personnalité énergique et irritant ses adversaires. La question n’est point ici évidemment dans la nature de ces affaires de justice, elle est dans cette vie de lutte qui a réagi étrangement sur le caractère, sur le talent et sur la situation de ce jeune représentant du droit féodal en guerre avec le droit civil moderne. Le marquis Wielopolski a eu tant de procès qu’il a fini par se croire en querelle avec tout le monde, et que tout le monde aussi a fini par se sentir blessé de cette guerroyante humeur. Il en est résulté ce penchant à ne point craindre, à rechercher au contraire ces duels inégaux où il est seul contre tous, et où il se sent d’autant plus fort qu’il est plus isolé.

Lorsque l’insurrection de 1830 éclatait, elle le trouvait au milieu de ces procès qui n’ont fini que bien plus tard, et elle le jetait dans la politique avec cette hauteur d’esprit qui se révèle déjà dans ses dépêches de Londres aussi bien que dans ses discours parlementaires à Varsovie ou dans ses polémiques. En réalité, quelle était sa situation morale au lendemain de la défaite? Il avait vu deux choses redoutables pour une nature comme la sienne : envoyé à Londres, il avait vu l’indifférence de l’Europe devant les plus pressans appels de sa diplomatie; nonce à la diète de Varsovie, il avait vu l’agonie d’une révolution se débattant dans les luttes intérieures à l’approche des Russes. Ce qu’il avait vu dans ces événemens, ce n’était pas le malheur, c’était l’impuissance, plus insupportable encore à son orgueil que le malheur. Il sortait de là avec un ressentiment amer contre l’Occident et avec un dédain complet pour les partis. Il n’était point homme du reste à recommencer dans le silence, comme le comte André Zamoyski, à disparaître en quelque sorte dans la nation, à renouer patiemment, pratiquement, les fils de cette existence brisée et à chercher dans ce travail, sans illusion comme sans faiblesse, le mot de l’avenir, s’il y avait encore un avenir. Il a pu lui arriver avec le temps de s’intéresser par curiosité à ce travail et de se rendre sur les terres du comte André pour voir ses expériences agricoles, ses essais pratiques d’émancipation des paysans; mais il croyait peu à l’efficacité de ces moyens. Il avait d’un autre côté l’âme trop haute pour aller se soumettre servilement. Conspirer lui semblait aussi puéril qu’inutile; puis c’eût été, je crois bien, être avec quelqu’un.

Il dut y avoir pendant quelques années au sein de cette nature puissante, mais dénuée de naïveté et de sympathie, un débat singulier. Le penseur dédaignait ou comprenait peu les moyens pratiques, le retour à la vie par l’agriculture, par l’industrie. L’aristocrate n’avait que mépris, sans compter la haine, pour les conspirateurs, les propagandes démocratiques qui se formaient déjà, et pour ce parti qu’il allait bientôt dépeindre insolemment comme « le parti du désordre social, le rebut de toutes les classes, de mauvais prêtres, de la noblesse de surface, des intendans infidèles, d’anciens sous-officiers, de jeunes démagogues, des propriétaires ruinés, des fermiers endettés, de la valetaille, des communistes. » Le patriote déçu et rejeté dans le sentiment superbe de lui-même n’avait que peu de considération pour « la diplomatie nationale » qui continuait à se tourner vers l’Occident. Puis, qu’on le remarque bien, il y a chez le marquis Wielopolski, sinon une foi unique à la force, du moins un certain respect païen de la fatalité et des décisions de la force. La fortune avait prononcé, on avait été vaincu; il voyait presque de la dignité à ne point se réfugier dans des protestations impuissantes. Le Polonais subsistait encore cependant et il subsiste toujours en lui. Qu’il ressentît la dureté du joug qui pesait sur la Pologne, ce qu’il écrit aujourd’hui le prouve assez. Il faisait mieux que la ressentir, il la jugeait. Comment échapper à ce cercle fatal d’impossibilités? Telle était la lutte qui se poursuivait au sein de cette vigoureuse nature, tout occupée en apparence à des procès de famille. Le dernier mot de ce travail intérieur éclatait en 1846 au spectacle des massacres qui ensanglantaient la Galicie, et la Lettre d’un gentilhomme polonais au prince de Metternich était l’expression aussi imprévue que véhémente de cette personnalité solitaire rentrant dans la politique par un acte de foi nouvelle, par un vrai programme offert à la Pologne. Certes peu d’événemens ont un caractère plus dramatique que ces massacres de la Galicie éclatant en pleine paix, au milieu d’une Europe civilisée. Un gouvernement complice du carnage et de la dévastation, se servant des passions malheureusement excitées chez les paysans par les propagandes démocratiques pour les tourner contre la noblesse elle-même, soudoyant et récompensant une jaquerie, détruisant les classes l’une par l’autre et voyant dans le meurtre un acte de fidélité à la couronne, c’était là un spectacle fait pour exciter l’émotion et l’indignation. La colère s’alluma dans l’âme du marquis Wielopolski, et il écrivit cette lettre d’une éloquence sombre et terrible, acte sanglant d’accusation contre la politique autrichienne et contre le prince de Metternich. « Avant de descendre dans la tombe, disait-il fièrement au prince, vos pieds ont glissé dans le sang : c’est le sang des descendans de cette noblesse qui jadis a versé le sien sous les remparts de Vienne! » Et cet acte d’accusation contre l’Autriche finissait par une exhortation à la Pologne, « Il nous faut prendre un parti, poursuivait le marquis; à cette marche désordonnée et aventureuse que nous suivons jusqu’à ce jour, il nous faut, au moyen d’une résolution hardie qui pourra faire saigner nos cœurs, substituer une conduite saine et tracée par les événemens. »

Quelle était cette conduite? C’était d’accomplir un suicide héroïque, d’abdiquer les prétentions d’une nationalité polonaise exclusive, de se fondre dans la grande nationalité slave dont la Russie est la tête. « La noblesse polonaise aimera mieux sans doute marcher avec les Russes à la tête de la civilisation slave, jeune, vigoureuse et pleine d’avenir, que de se traîner coudoyée, méprisée, haïe, injuriée, à la queue de votre civilisation décrépite, tracassière et présomptueuse. » Et puis « un Romanof est trop bon gentilhomme pour laisser, même parmi ses ennemis, assommer ses semblables. » Il fallait donc aller à l’empereur de Russie, tant qu’on pouvait encore faire un don acceptable de soi-même, et lui dire : « Nous venons nous remettre à vous comme au plus généreux de nos ennemis. Nous vous avons jusqu’ici appartenu en esclaves par la conquête, par la terreur, et nous comptions pour rien nos sermens extorqués. Aujourd’hui vous acquérez sur nous un nouveau titre. Unissant désormais nos destinées à celles de votre empire, nous nous donnons à vous en hommes libres qui ont le courage de se reconnaître vaincus... Nous ne stipulons pas de conditions. Vous jugerez vous-même quand vous pourrez vous relâcher de la sévérité de votre loi à notre égard. Pas de réserve donc; mais vous verrez une prière, une prière silencieuse écrite dans nos cœurs en caractères flamboyans, cette seule et unique prière : Ne laissez pas impuni le crime commis par l’étranger sur nos frères de Galicie, et dans leur sang répandu n’oubliez pas le sang slave qui crie vengeance ! »

Il y avait bien des choses dans ce manifeste plein d’une sombre passion. Il y avait d’abord sans doute l’indignation excitée par les événemens du moment ; mais il y avait encore, on le voit, tout un système de panslavisme vengeur, et cette théorie elle-même cachait surtout la haine de l’Allemand, plus forte que la haine du Russe dans bien des cœurs polonais, la haine et le ressentiment contre l’Occident pour ses froids abandons et son indifférence, et c’est même ce qui faisait que cette proposition de suicide par l’abdication ressemblait encore à du patriotisme. C’est au moment où se préparaient ces scènes de Galicie, on s’en souvient peut-être, que s’engageait entre Slowaçki et Krasinski une polémique ardente, où le premier jetait ironiquement au poète anonyme le nom de fils de noble, et c’est en ramassant ce nom de fils de noble que le marquis reproduit encore aujourd’hui dans sa brochure récente les mêmes sentimens qu’il exprimait en 1846. « C’est un malheur, dit-il, que nous n’ayons pas su mourir sur la terre natale et que les débris des drapeaux martyrs aient été en exil mendiant la pitié chez des nations de Crésus. Les nations riches ont entendu des plaintes larmoyantes, et ont fait attendre leur pitié à la porte des seigneurs. Une nation de héros a voulu trouver une noblesse chevaleresque chez des épiciers et des marchands de flanelle, et ceux-ci ont dédaigné un héros en lambeaux qui n’a pas su mourir sur le champ de gloire. »

Ce que ce sentiment avait de caractéristique lorsqu’il éclatait dans sa première expression en 1846, c’est qu’en étant l’élan spontané d’une âme soulevée par l’indignation, il s’élevait à la hauteur d’un calcul, d’une politique. Que la destinée faite à un pays partagé entre trois maîtres eût amené cette préconisation de la doctrine de l’anéantissement volontaire au profit d’un des partageans dans une pensée vengeresse, c’était, sans nul doute, la marque d’une situation violente et extrême ; cette manifestation inattendue était aussi le signe d’une nature pleine d’elle-même, ne tenant aucun compte de l’opinion, s’inquiétant peu d’être suivie, pourvu qu’elle fît acte de force et d’éclat. Si le marquis Wielopolski n’eût rompu qu’avec le parti démocratique, ce n’eût été rien; mais c’était avec la nation elle-même qu’il rompait. Il avait désormais son attitude, sa doctrine, il avait remporté une de ces victoires comme il les aime : il était seul. Une fois dans cette voie, il y est resté. Un jour encore cependant, en 1848, il se laissait aller à la tentation d’entrer dans les mouvemens de cette époque, il se mêlait de très près aux affaires de Hongrie, et il trouvait d’autant plus de facilité à s’y mêler qu’il était le beau-frère du général Dembinski, chef momentané de l’armée hongroise. Ce qu’il voulait alors est toujours resté obscur, c’était à coup sûr la haine de l’Autriche encore; mais il ne tardait pas à revenir à son idée, à la logique de son rôle vis-à-vis de la Russie, sans se préoccuper de l’opinion, sans craindre de la braver. Ce qu’aucune famille polonaise n’avait fait volontairement, il le faisait avec une certaine ostentation, comme pour donner la sanction visible des actes à sa théorie : il envoyait son fils servir dans l’armée russe à Saint-Pétersbourg, et au moment du départ, organisé avec apparat, faisant allusion au héros de Miçkiewicz arraché au foyer natal, élevé au milieu des ennemis de son pays et excité aux luttes patriotiques par le vieux waidelote, il disait à son fils : « Surtout pas de Wallenrod! » C’était la traduction du mot de la Lettre au prince de Metternich : pas de réserve! Le marquis Wielopolski d’ailleurs agissait de même en tout, restant à peu près étranger à ce qui se passait en Pologne pour relever le pays, refusant d’entrer dans la Société agricole, où on lui offrait pourtant une des premières places, se réservant toujours en un mot avec un mélange d’audace et de calcul. L’empereur Nicolas, tant qu’il vécut, était peu sensible, il faut le dire, à ces avances et à ces manifestations. Que le marquis se donnât ou ne se donnât point, c’était pour lui exactement la même chose : le fier gentilhomme polonais ne voyait pas qu’aux yeux d’un prince comme l’empereur Nicolas il y avait encore trop du rebelle dans sa manière de s’offrir, dans sa façon de traiter les Romanof de gentilhomme à gentilhomme, et trop d’orgueil dans sa soumission. Le moment n’était pas venu pour lui; il fallait un autre souverain et d’autres circonstances. Chose plus extraordinaire, il a fallu, pour que le marquis Wielopolski devînt possible, pour qu’il touchât au but de son ambition, le pouvoir, pour qu’il pût se jeter avec une impétuosité audacieuse sur les affaires, il a fallu que ce mouvement, auquel il dédaignait de se mêler, et dont le comte André a été le plus actif promoteur, devînt une sensible et vivante réalité.

Et maintenant qu’on rassemble ces traits divers, qu’on observe ces deux hommes partant du lendemain de 1831 pour suivre des voies si différentes, on comprendra peut-être comment, dans les événemens de 1861, l’un s’est trouvé, sans nulle préméditation ambitieuse, être le représentant naturel des vœux, des intérêts, des espérances de toute une population revenue à la vie, tandis que l’autre a pu être une dernière ressource pour gouverner la Pologne, — comment le comte André Zamoyski, présent à Varsovie ou éloigné du pays, est toujours une puissance morale, tandis que le marquis Wielopolski, soutenu uniquement par son énergie, est devenu une sorte de dictateur placé entre la Russie, qui le surveille, et la nation, qu’il irrite ou qu’il étonne. Je n’ai point le dessein de raconter les événemens, encore présens à tous les esprits, qui éclataient au commencement de 1861 sous une forme aussi imprévue que saisissante, qui se déroulaient à travers des répressions décousues jusqu’aux scènes du sac des églises au 15 octobre, et qui, après quelques mois d’une recrudescence de rigueur, ont conduit au gouvernement actuel du royaume avec le grand-duc Constantin pour lieutenant impérial et le marquis Wielopolski pour premier ministre; mais ce qui est aussi curieux que la marche heurtée des faits, c’est le mouvement des idées, des politiques, des passions et des caractères depuis le premier jour où, selon l’expression du marquis Wielopolski lui-même, «une étrange sainteté s’était emparée de la masse du peuple, où l’ordre était maintenu par des enfans. » Il y a dans la récente publication du marquis un mot révélateur. Ce fut une faute, assure-t-il, de la part des chefs de la société nationale, — et par ces chefs il entend surtout le comte André, — ce fut une faute de ne pas s’emparer de cette situation pour la régler, pour préciser les vœux et les besoins du pays, de se borner à une adresse qui n’était significative que par le vague qui s’y laissait voir; c’était livrer le mouvement à lui-même et le laisser devenir la passion d’un peuple. C’est qu’en effet, dans tous ces événemens, ce n’est point le rôle du comte André de formuler des programmes, de préciser des politiques. Sa politique, c’est d’être tout entier du côté de la nation, de s’identifier avec elle, en la guidant et en la modérant sans doute, mais aussi sans diminuer ou altérer sa pensée, de rester en un mot un chef moral, l’expression vivante, ingénue et sensée de tout un ordre nouveau. Pas un seul instant il ne sort de la légalité; mais le jour où on lui demande quel est le moyen de pacifier le pays, il répond avec simplicité : « Il n’y en a qu’un probablement : allez-vous-en ! Vous voyez à quoi vous avez réussi, vous ne réussirez pas davantage.» Le jour où il se trouve devant le prince Gortchakof, lieutenant du royaume, que les agitations de Varsovie troublent et qui lui offre en quelque sorte le combat, il dit : « Non, pas d’armes, pas d’insurrection! Nous ne nous révolterons pas, et nous attendrons. » C’est le mot de sa conduite : se tenir debout sans révolte et sans abdication, accepter le bien, même insuffisant, y concourir, si on le peut, et vivre. Et la question grandissant, s’étendant du royaume aux anciennes provinces polonaises de la Russie, cet homme d’une ingénuité embarrassante, envoyé à Saint-Pétersbourg avec une escorte de gendarmes, est un jour devant l’empereur lui-même comme le représentant naturel non d’une politique, mais d’un pays, n’ayant pour être audacieux qu’à rappeler les engagemens et les promesses de l’empereur Alexandre Ier. Quel est au contraire le rôle du marquis Wielopolski? C’est la lutte d’une volonté assurément puissante, mais toute personnelle, pour se frayer une issue, pour arriver à dominer ce mouvement, à lui imprimer son cachet. Il s’impose dès le premier moment, il veut s’imposer aux Polonais, en leur dictant une adresse qui commence par un acte de repentir du passé, de la révolution de 1830, et, cette adresse étant écartée, il refuse avec hauteur de souscrire à celle de tout le monde. En même temps il s’impose aux Russes en désarroi au nom de cette agitation polonaise elle-même, contre laquelle la force est impuissante. Une fois au pouvoir par sa nomination au poste de directeur de l’instruction publique et par le premier acte de réforme de l’empereur Alexandre II, au mois de mars 1861, il entre en quelque façon dans son domaine. Il le dit au reste lui-même : il est directeur de l’instruction publique; cependant les affaires de l’intérieur ont aussi besoin d’une énergique impulsion, et il prend l’intérieur; la justice a également besoin d’une main forte, et il prend la justice. Il n’a point d’auxiliaires, il sent le vide se faire autour de lui, et il suffit à tout. D’un côté, il dissout la Société agricole, dont il reconnaît les services, sous prétexte qu’il ne peut admettre un état dans l’état; il s’associe aux répressions sanglantes du 8 avril; il gourmande le clergé. D’un autre côté, il engage avec ce qu’il appelle « l’ancien système, » avec les autorités russes elles-mêmes, un conflit de tous les instans, pour faire prévaloir une ombre de légalité, le nouveau système de réformes, une certaine autonomie administrative. Il tient tête au successeur du prince Gortchakof, le vieux général Souchozanett, qui ne comprend rien à cet étrange personnage. Un instant, à l’automne de 1861, il semble avoir vaincu le « vieux système » avec Souchozanett et triompher par l’arrivée à Varsovie d’un nouveau lieutenant, le comte Lambert, envoyé en messager de paix; mais les scènes du 15 octobre éclatent, la réaction triomphe plus que jamais, et alors, assez fier pour ne pas accepter sa défaite, assez perspicace pour ne pas s’associer à une compression sans limites, il se retire un moment sous sa tente ; il se rend à Saint-Pétersbourg en négociateur, et quelques mois après il revient à Varsovie, maître du pouvoir, avec le grand-duc Constantin. Ce qui se passait à Pétersbourg, le marquis lui-même le dit ou le laisse entrevoir. « Il y eut un moment de lutte terrible entre les partis à Saint-Pétersbourg, chacun comprenant autrement les intérêts de la Pologne, son rapport avec l’empire et sa position dans la famille des peuples européens. Partout l’abdication des vieux systèmes est pénible et dangereuse. C’est ainsi que dans l’empire abdiquait le système persistant et opiniâtre des gouvernemens militaires. Le marquis disait déjà presque adieu à ses espérances ; il s’apprêtait à partir et était déjà préparé à dire adieu non-seulement à ses vues politiques, mais encore à son bonheur domestique, car après sa défaite il ne lui eût pas été facile de se justifier devant la nation, lorsque la noblesse de l’empereur Alexandre donnait une victoire définitive à la politique du marquis. Le marquis a seul remporté cette victoire sans aucun appui; il l’a remportée par sa grande logique et sa volonté inébranlable... »

Personnage certes d’une originalité bien différente de celle du comte André Zamoyski, mais d’un vigoureux relief, et qui éclate dans cette manière même de s’ouvrir un chemin, de conquérir le pouvoir et de le garder ! Figure au moins bizarre où la volonté, le dédain et le calcul ont une prédominance inquiétante sur toutes les autres facultés morales! Ce qu’il y a de caractéristique chez le marquis Wielopolski, c’est cette allure superbe de l’homme qui passe à travers toutes les colères et les suspicions avec l’imperturbable assurance d’un orgueil souverain, qui porte comme un fardeau léger le sentiment de son impopularité et du vide fait autour de lui, brave les défiances, irrite les Polonais dans leurs susceptibilités les plus vives, les blesse et les froisse dans leurs instincts, trouve étrange qu’on ne quitte pas le deuil parce qu’il monte au pouvoir, mais qui en même temps relève en quelque sorte l’individualité polonaise en portant au camp russe son humeur hautaine, la raideur indépendante d’une nature aussi peu faite pour la servilité que pour la crainte. « Il se fera sa place, » disait-on l’an dernier à Saint-Pétersbourg, un jour que les grands-maîtres de l’étiquette étaient fort embarrassés de savoir à quel titre il fallait admettre ce personnage sans uniforme, en habit noir, n’ayant aucun rang dans le tchine. Et en effet, au moment de la réception, le marquis se fit sa place : il alla tranquillement et spirituellement se ranger dans le corps diplomatique, presque comme le représentant d’une nation étrangère. Quand il parle de l’empereur dans ses rapports avec la Pologne, il ne l’appelle que le roi, et il maintient très distincte la limite entre les affaires polonaises et les affaires de l’empire. Il n’y a pas longtemps encore, un général, gouverneur de Lublin, arrivait à Varsovie et se rendait chez le grand-duc pour lui faire un rapport sur la situation du pays. Le grand-duc le renvoya au marquis; celui-ci, après avoir fait attendre d’abord le général et l’avoir ensuite écouté pendant un quart d’heure, parlant en russe, lui dit gravement : « Je n’entends pas cette langue. » Aujourd’hui, depuis les attentats qui se sont succédé, le marquis Wielopolski ne sort dans Varsovie qu’entouré de gendarmes et de cosaques; mais à son arrivée, il y a quelques mois, il refusait d’entrer dans le palais qu’il habite tant qu’une sentinelle russe était à la porte. Il y a toute une légende de ces saillies d’humeur du marquis Wielopolski, de telle sorte que cet homme singulier, rude et suspect aux Polonais, n’est pas moins parfois pour les Russes une énigme irritante par tous ses procédés, et qu’il pourrait bien y avoir du vrai dans ce qu’on a dit, que l’empereur Alexandre n’avait consenti à lui livrer le gouvernement civil du royaume qu’en plaçant au-dessus de lui le grand-duc Constantin, Quelle est donc sa force? C’est sa volonté, une irrécusable vigueur d’intelligence et de caractère mise au service d’une expérience qui est peut-être la dernière pour la Russie vis-à-vis de la Pologne, après laquelle du moins il ne reste plus que l’alternative entre une justice plus complète et une recrudescence des gouvernemens militaires.

Ce n’est point évidemment une tentative vulgaire, et à saisir de plus près toutes les pensées qui s’agitent dans l’esprit du marquis Wielopolski, cette lutte engagée avec l’impossible, on a sous les yeux un système combiné et pratiqué avec une surprenante énergie. Ce n’est point dans tous les cas la conséquence qui manque à ce système, dont les déductions ne s’écroulent que devant l’image souveraine du droit. Le marquis Wielopolski, je l’ai dit, est fier de sa logique. Tout se tient ici. Que peut la Pologne dans la situation qui lui est faite? Où est sa ressource? — L’Occident! Elle lui a adressé des appels désespérés, et elle n’a point été entendue; elle a essuyé les dédains des puissans et des forts. — Peut-elle compter uniquement sur elle-même? C’est la plus vaine espérance de prétendre avoir raison par les armes, par l’insurrection, de trois grands états. Entre ces trois maîtres cependant, où est le plus antipathique, le plus dangereux? Il est en Allemagne, non-seulement dans les cabinets liés par la tradition des partages, mais encore plus dans l’ambition de la race elle-même, telle qu’elle s’est manifestée en 1848. Il ne reste donc qu’à se tourner vers la Russie, à s’allier à elle.

Autre face de cette situation : lorsque survint la défaite de 1831, on eut tort de s’abandonner, de se réfugier dans une retraite hostile ou dans l’émigration. Ces trente mille personnes des classes éclairées qui émigraient, dit le marquis, c’était la lumière qui disparaissait du pays. On sacrifiait l’intérêt social à l’intérêt politique de l’indépendance. On eut tort encore en 1855 de ne point profiter de l’adoucissement et des velléités réformatrices d’un commencement de règne. Le mouvement de 1861 éclatant, on ne pouvait renouveler la même faute. Il fallait donc, dans l’intérêt social, accepter la situation pour en tirer le seul parti possible par l’alliance avec la Russie, ramenée à une intelligence plus juste de la nécessité; mais dans quelles limites pouvait-on s’allier avec la Russie? Si on lui demandait ce qu’elle ne pouvait donner, on n’aurait rien. Ce qu’on pouvait obtenir au contraire, c’était l’autonomie des lois, des institutions, de l’administration, de la langue, de la vie morale. J’irai plus loin. On ne peut méconnaître que sur ce terrain, une fois accepté, le marquis Wielopolski ne se soit mis à l’œuvre avec une énergique puissance de travail. C’est ainsi qu’il a résolu définitivement la question des paysans, qu’il a donné la vie au conseil d’état du royaume, désormais composé de notables du pays, et aux conseils de district, qu’il a créé une certaine autonomie administrative en éloignant presque tous les fonctionnaires russes du royaume, et que dans l’instruction publique il a réalisé de vraies réformes, rouvrant l’université, appelant de nouveaux professeurs, allant même les chercher, soit dans les autres provinces polonaises, soit dans tous les pays slaves. Enfin plus au fond, dans quelque repli mystérieux de l’esprit du marquis Wielopolski, il se peut qu’il y ait la pensée de faire, avec le temps, du royaume une sorte de centre renouvelé, de foyer rayonnant sur toutes les contrées polonaises, comme un Piémont du nord lentement formé aux côtés de la Russie.

C’est tout, je crois. Il n’y a qu’un malheur, c’est que cette entreprise, si logiquement conduite en apparence, périt dans l’application au courant des impossibilités qui naissent des circonstances, de la situation du pays, du caractère même de l’homme en qui elle se personnifie et des pensées qui l’inspirent. Sans parler du droit toujours vivant, il se peut qu’une telle tentative eût eu quelque chance il y a un demi-siècle, il y a quarante ans, lorsque tout n’était point encore si fatalement compromis, avec un souverain comme l’empereur Alexandre Ier, qui gardait une certaine prédilection pour la Pologne. Et ici je ne peux m’empêcher de songer à cet autre Polonais éminent, le prince Adam Czartoriski, qui avait eu un jour une pensée de ce genre : elle avait été naturelle autrefois, lorsque le prince Adam, après la défaite de l’insurrection de Kosciusko, était envoyé en otage à Saint-Pétersbourg, s’attirait la sympathie d’Alexandre, alors grand-duc, et devenait son ami. Alexandre le faisait venir souvent à Tsarskoe-Selo, et les deux jeunes gens allaient se promener le matin dans les jardins. Pendant ces excursions, ils échangeaient des rêves généreux. Alexandre laissait voir de l’attendrissement pour la Pologne, le regret des partages accomplis, des desseins libéraux. Plus tard, s’il ne fit pas tout ce qu’il promettait, il donnait du moins à la Pologne la constitution de 1815, une diète, une armée, une semi-indépendance. Encore en 1825, se trouvant à Varsovie, il allait voir le comte Zamoyski, marié à une sœur du prince Adam et père du comte André. Là, faisant venir les jeunes gens, comme il le disait, il parlait devant eux de ses intentions persistantes de faire plus qu’il n’avait fait, de réunir au royaume les anciennes provinces polonaises. Alors, bien que les illusions eussent déjà singulièrement diminué, cette tentative avait du moins encore peut-être quelque chance. Tout a changé prodigieusement. Entre cette époque et la nôtre, il y a le règne de l’empereur Nicolas, vingt-cinq ans de cette compression sans limites que je décrivais, toute une période pendant laquelle le sentiment national s’est exalté par la souffrance, et c’est le marquis Wielopolski lui-même qui dit que ce terrible régime a créé une incurable défiance de tout ce qui vient des autorités russes, défiance que n’a pas affaiblie à coup sûr ce que l’empereur Alexandre II a dit quelquefois aux Polonais : « Pas de rêverie! ce que mon père a fait est bien fait. » C’est donc dans des conditions aggravées, compromises, altérées, que se produit cette tentative, devenue d’autant plus difficile, fût-elle sincère et sérieuse, que contre elle se relèvent et les souvenirs d’un passé trop récent pour être oublié, et les défiances nées de ce passé, et les instincts nationaux mûris dans le silence douloureux d’une vie comprimée. C’est là une difficulté contre laquelle le marquis Wielopolski a toujours à lutter, et elle se manifeste à chaque instant sous toutes les formes.

Il y en a une autre qui tient à cette étrange nature, composée surtout de force, de dédain, de calcul, et placée en face d’une situation morale sur laquelle elle n’a en quelque sorte aucune prise. Qu’on y songe bien en effet : on est ici en présence d’une nation qui a passé sa vie depuis un siècle à se débattre contre l’impossible, à déjouer toutes les combinaisons, et chez qui la politique a tendu pendant longtemps à supprimer l’instruction, le développement supérieur de l’intelligence, la lumière. Que reste-t-il ? Le sentiment, l’instinct, d’autant plus puissant, d’autant plus irrésistible chez une race comme la race slave, naturellement portée à la rêverie, à un certain mysticisme. L’instinct alors s’exalte par la souffrance, son unique aliment; il devient d’une susceptibilité douloureuse. Il en résulte une éducation toute nouvelle, entièrement spontanée, faite dans le silence par le malheur et le désespoir. Que ce soit la faiblesse d’une société, c’est aussi la force intime, insaisissable, par laquelle on la voit se défendre. C’est ce qui est apparu dans les manifestations de 1861, dans cette adresse des ouvriers de Varsovie qui parlait naturellement le langage d’une naïve et sombre mysticité. Tout est inspiration et sentiment. D’où est venue cette idée de deuil pris par tout un peuple, si ce n’est de là? Qui a eu cette idée, devenue immédiatement une réalité? Vous y chercherez des mots d’ordre, des contraintes, des menaces d’associations inconnues : les chefs de secte ne s’emparent pas de tout un peuple. Pour agir sur une telle nation, il faut sentir, comprendre du moins ce qu’elle sent, ce qui s’agite dans son âme, ce qui est sa douloureuse essence. C’est une société ainsi faite que le marquis Wielopolski a entrepris de gouverner et de soumettre par sa rudesse hautaine, par les calculs de sa politique, par des qualités sans doute puissantes, mais négatives, et il est arrivé ce qu’il dit, « qu’au lieu de trouver un appui dans la masse des hommes capables, sensés et aimant le bien public, dès qu’il est arrivé au pouvoir, il a rencontré des milliers de colères, de haines et de malédictions. » Je ne sais, puisque j’ai parlé du Piémont, s’il est venu à l’esprit du marquis Wielopolski qu’il y aurait place aussi au nord, quoique dans des conditions différentes, pour le rôle et l’action d’un comte de Cavour; on l’a dit quelquefois, on l’a soupçonné. Je ne parle pas de la différence des situations; mais M. de Cavour avait en lui-même ce point par lequel un homme d’état est en communication avec un peuple; au milieu de toutes ses combinaisons, il avait l’âme libérale et sympathique, et c’est ce qui a fait sa puissance. Il n’est point enfin jusqu’à cette haine de l’Occident, érigée par le marquis Wielopolski en système, qui ne soit un des embarras de sa politique. La Pologne a souffert de l’indifférence et de l’abandon : elle n’a point été secourue; elle ne tient pas moins à l’Europe par les traditions, par la civilisation, par la religion; vingt fois déçue, elle n’a point désespéré, et au fond d’où vient qu’elle se relève à demi aujourd’hui, que tout ce qui la touche redevient une question, si ce n’est des mouvemens contemporains de l’Occident, de cet avènement du droit des nationalités qui se fait reconnaître, qui ébranle toutes les vieilles organisations? Le marquis Wielopolski lutte ainsi contre tout, contre les circonstances, contre l’instinct d’un peuple, contre lui-même, contre les espérances que toute une situation européenne réveille et entretient.

De là cette condition étrange d’un homme qui a besoin de la force de la Russie pour maintenir la Pologne, pour marcher à la réalisation de son système, mais qui a besoin aussi de ce mouvement polonais, qu’il s’efforce de maîtriser, pour se soutenir vis-à-vis du gouvernement russe, — d’un homme dont la politique est moins l’expression des vœux, des besoins véritables d’une société, que le triomphe d’une personnalité débordante, implacable et superbe, qui arrive avec une redoutable naïveté à ne voir qu’elle et à considérer toute résistance comme un effort anarchique à briser. De là aussi le cercle vicieux d’efforts et d’impossibilités où il se débat, où le bien même qu’il fait laisse froid, où la lutte est au fond de tout. Je ne vois qu’une chose assez vraie dans une récente brochure française sur le grand-duc Constantin, le marquis Wielopolski et les Polonais, c’est ce que dit l’auteur : « La Pologne est devenue une sorte de champ clos où le gouvernement use ses forces contre la révolution sous les regards malveillans d’une immense multitude hostile bien qu’immobile. » C’est pourtant une apologie du marquis et du système de gouvernement inauguré il y a quelques mois à Varsovie. Au commencement encore, le marquis Wielopolski avait quelques amis qui l’aidaient dans son œuvre; à mesure que sa politique s’est déroulée, ou plutôt que sa personnalité s’est donné libre carrière, les uns se sont éloignés, les autres se refroidissent, dit-on; la masse du pays résiste. Et ici, qu’on le remarque bien, tout s’enchaîne avec une redoutable logique : les procédés d’une politique superbe produisent l’irritation, qui est allée jusqu’à des tentatives de meurtre contre lesquelles le marquis s’indigne justement après avoir opposé aux meurtriers un dédaigneux courage, et en même temps les résistances redoublent chez cet homme singulier l’opiniâtreté, la passion de la lutte et de la domination ; elles l’irritent et le poussent à tout faire pour les dompter, elles l’irritent même d’autant plus qu’elles sont plus modérées. Il est convaincu, dit-on, qu’il suffirait d’enlever un millier de personnes dans le royaume pour que tout fût facile ; il se trompe évidemment; mais c’est là le piège et l’entraînement, et c’est ainsi que de conséquence en conséquence la politique dont il est l’âme et le conseil, après avoir commencé par les promesses d’une ère nouvelle, aboutissait récemment à ces deux faits : l’application du recrutement militaire dans le royaume et l’envoi à Saint-Pétersbourg du comte André Zamoyski, aujourd’hui éloigné du pays, sinon exilé, comme si cette figure eût été importune, comme s’il y eût eu un péril dans la présence à Varsovie de cette autre représentation vivante d’une politique toujours debout.

Ce n’est rien sans doute que le recrutement, c’est du moins une condition acceptée sans révolte dans les pays où c’est une obligation relevée et allégée par le prestige d’un devoir national commun à tous et par la durée limitée du service militaire. En Pologne, c’est le supplice poignant et redouté d’une société qui non-seulement voit ses enfans dévoués à un service étranger s’en aller au Caucase, à Orenbourg, jusqu’aux frontières les plus reculées de l’empire, mais qui encore se dit qu’elle ne les reverra plus jamais. C’est le pays périodiquement moissonné dans sa fleur. Je lisais hier encore dans un rapport tout récent du conseil du district de Piotrkow, peinture assurément peu flatteuse et significative de l’état d’abandon où est restée cette partie du royaume pendant trente ans, je lisais, dis-je, que de 1833 à 1856 plus de onze mille jeunes gens ont été enlevés à ce seul district comme recrues : quatre cent quatre-vingt-dix-huit seulement sont revenus, la plupart ayant perdu leur religion, leur langue, leurs coutumes, et impropres à tout travail. Aussi le conseil de Piotrkow déclarait-il le recrutement « le plus grand des malheurs » dans les conditions actuelles, et c’est bien là, ce me semble, une illustration de ce que le marquis Wielopolski appelle « le gouvernement improductif. » Depuis la guerre de Crimée cependant, tout recrutement avait été suspendu dans le royaume comme en Russie, quand l’ordre d’une levée générale est survenu il y a quelques mois. Alors on s’est ému de nouveau en Pologne; on a frémi de ces départs sans retour. Il y avait même à côté une raison de plus, c’est que le recrutement allait jeter un trouble profond dans le travail pratique d’émancipation des paysans, et cette raison, les conseils de district l’ont invoquée auprès du gouvernement à Varsovie. Qu’a fait alors le marquis Wielopolski avec ses habitudes de calcul, ses enivremens de force et sa pensée secrète d’étendre les foyers d’agitation? Il a saisi l’occasion de frapper un coup politique. Il a reconnu et a facilement fait admettre à Pétersbourg la nécessité d’exempter les campagnes de la conscription, mais en adoptant une combinaison qui mettait dans ses mains une arme terrible et assurait toujours au gouvernement russe son contingent militaire. Comme il n’y avait aucune raison d’étendre aux villes, l’avantage accordé aux campagnes, c’était dans les villes qu’on prendrait les soldats, et comme dans ces conditions le recrutement devenait une opération exceptionnelle qui sortait des règles ordinaires, c’était l’administration qui restait chargée de désigner les jeunes gens appelés ou condamnés au service militaire. Le marquis Wielopolski avait donc atteint son but en s’armant contre les élémens agitateurs rassemblés dans les villes, contre la partie éclairée de la population qui lui résiste, et qui était désormais livrée à sa discrétion; mais en même temps il blessait profondément le pays dans un de ses plus vifs instincts, et il ne faisait qu’amasser contre lui de nouvelles colères.

N’est-ce point aussi un entraînement de cette politique à outrance, où la force n’exclut pas toujours la ruse, qui a conduit à l’éloignement du comte André Zamoyski? Le crime du comte André était uniquement après tout de rester l’expression vivante d’une idée modérée, mais ferme, en présence de la personnalité superbe du marquis Wielopolski, et de n’avoir pas cru que tout était sauvé parce qu’un grand-duc était arrivé à Varsovie. Au mois d’août 1862, le grand-duc Constantin adressait au pays une proclamation qui était un appel à tous les concours et à tous les dévouemens patriotiques. Ce fut l’origine d’une manifestation qui n’avait, à vrai dire, rien que de simple. Plus de trois cents propriétaires se réunissaient à Varsovie pour répondre à cet appel, et ils rédigeaient une adresse où ils promettaient en effet leur concours à deux conditions : c’est que la Pologne retrouverait ses institutions nationales distinctes, et que les anciennes provinces polonaises incorporées à la Russie seraient réunies au royaume. Ceux qui avaient proposé cette adresse se rendirent chez le comte André, qui était l’homme naturellement désigné pour être leur interprète auprès du grand-duc. Au fond, le marquis Wielopolski surveillait ce mouvement, et sa pensée, qu’il ne dissimulait même pas, était de le laisser mûrir, de laisser la manifestation s’accomplir, pour mettre la main sur un flagrant délit de crime d’état, et faire juger avec éclat tous ceux qui s’y étaient associés. Ce calcul d’une passion vindicative fut déjoué d’abord parce que le grand-duc Constantin, plus maître de lui, aimait mieux, comme il le disait, prévenir que faire de ces actes de force, puis parce que le comte André, avec une finesse naturelle et sa préoccupation de légalité, engageait tous les propriétaires à ne rien signer; mais la manifestation n’était pas moins significative. Le comte André était appelé chez le grand-duc et prévenu qu’il devait se rendre à Pétersbourg pour s’expliquer devant l’empereur. Deux heures après, des officiers de gendarmerie tombaient chez lui pour le prendre et le conduire dans son voyage. C’est à la suite de cette excursion fort involontaire, très protégée à Pétersbourg, qu’avait lieu, on le sait, une entrevue entre l’empereur Alexandre II et le comte André Zamoyski. Je n’ai point évidemment la prétention de pénétrer le secret d’une conversation ainsi engagée. Ce qui en a été connu à Saint-Pétersbourg laisse entrevoir l’attitude naturelle des deux personnages : l’un hésitant et perplexe, l’autre défendant avec une vive et ferme honnêteté la cause de son pays. Tantôt l’empereur Alexandre paraissait comprendre le mécontentement de la Pologne et déplorer la fatalité qui pesait sur sa politique, tantôt il en revenait à dire que décidément il n’y avait d’autre moyen pour gouverner les Polonais que le système de son père, la terreur. Le comte André répondait que cela avait peu servi, et rappelait la politique toute différente, les engagemens et les promesses de l’empereur Alexandre Ier ; mais Alexandre II était peu sensible à ces souvenirs de son oncle, qu’il traitait de chimérique. Embarrassé du reste, il répétait plus d’une fois qu’il demanderait à Dieu de l’éclairer. L’empereur Alexandre terminait l’entretien en disant à son interlocuteur : « Je ne vous retiens ni à Pétersbourg ni dans une prison; je ne veux pas faire de vous un martyr. Vous irez à l’étranger, et j’espère que vous ne me traiterez pas en ennemi. — Sire, dit le comte André, j’emporte votre promesse de demander à Dieu de vous éclairer. » Le comte Zamoyski partait en effet pour l’étranger; le marquis Wielopolski est resté tout-puissant à Varsovie. Il a peut-être respiré plus librement le jour où il n’a plus rencontré devant lui cette honnête et ferme figure. Ce qui est fait pour l’embarrasser pourtant, ce n’est pas le comte André, c’est l’idée morale et nationale qu’il représente, et qui est toujours là.

Ainsi se développent jusqu’au bout, fidèles à eux-mêmes, ces deux types, ces deux caractères : l’un restant sans faiblir l’expression d’un sentiment qui ne fait que s’élever et s’accroître, l’autre portant la force et l’orgueil dans les conceptions de l’esprit comme dans les actions de la politique. Chose curieuse, il y a vingt ans, en plein règne de l’empereur Nicolas, c’était le comte André qui était l’homme pratique, tout aux affaires, tandis que le marquis Wielopolski était l’idéaliste sombre et amer, l’homme placé en dehors de la réalité. Aujourd’hui c’est le marquis qui a la prétention d’être tout à la réalité, à la politique positive; c’est le comte André qui est en dehors de tout, qui ne peut même être dans son pays, et qui attend avec la force sûre d’une idée morale. L’un et l’autre néanmoins avec leurs contrastes sont assurément l’expression la plus frappante, quoique la plus diverse, de la vitalité d’une nation. Bien évidemment une société qui produit de tels caractères a dans son sein tout ce qui fait vivre. Il y a trente ans, le marquis Wielopolski écrivait dans son mémoire à lord Palmerston : « On ne commande pas à l’existence d’une nation, et il n’y a pas de politique qui soit capable de faire la loi à la nature des choses, c’est-à-dire à la loi de Dieu. Lorsqu’une nation a tous les élémens pour exister, elle vit malgré la mort qu’on prononcerait contre elle dans des traités et des manifestes; elle existe sourdement sous l’édifice artificiel qu’on s’est plu à construire dans la supposition de son anéantissement. » Lorsque le marquis Wielopolski écrivait ces paroles, il ne se doutait pas que trente ans plus tard il proposerait à la Pologne d’accepter son sort par héroïsme de désespoir, et qu’en étant lui-même le propagateur, le serviteur de cette politique, il serait un argument vivant contre ses doctrines de suicide national et d’anéantissement volontaire.


CH. DE MAZADE.

  1. Cette brochure, écrite en polonais, qui a causé une grande sensation en Pologne, est en effet généralement attribuée au marquis Wielopolski, dont elle reproduit toutes les idées et les habitudes de style.