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Des soirs (Verhaeren)

PoèmesSociété du Mercure de France (p. 71-72).


DES SOIRS


I


Sur mes livres éteints, où comme en un miroir
J’ai reflété mon cœur lassé, mon cœur du soir,
Après un jour vécu sans gloire et sans vaillance,
Lampes immobiles, larmez, dans le silence,
Vos feux pour le sommeil qui vient, torpidement,
Clore mes yeux fanés et mon attristement ;
Lampes, brûlez, durant des heures et des heures
Encor, inutiles pour tous, mais les meilleures
Pour le rêve veiller — dont mon esprit, hélas !
Au clair sonnant matin ne se souviendra pas.


II


Sous les vitres du hall nitreux que le froid fore
Et vrille et que de mats brouillards baignent de vair,
Un soir, en tout à coup de gel, s’ouvre l’hiver,
Dans le foyer, fourbi de naphte et de phosphore

Qui brûle : et le charbon pointu se mousse d’or
Et le posthume été dans l’or se réitère ;
Il émeraude un bol, il enturquoise un verre
Et multiplie en chatons d’or son âme encor.

Par à travers ce feu qui le détruit, sa joie
Est de faire des fleurs parmi les lustres, vivre !
Et d’allumer sa mort comme une fête. Au loin,

Lorsque tonne l’automne et que le vent disjoint
On serre en nœud ses poings et que gratte le givre…
Ô cette mort que l’on torture et qui flamboie !