Ouvrir le menu principal

Des populations rurales en France depuis 1789

DES
POPULATIONS RURALES
EN FRANCE


I. Histoire des Classes agricoles en France depuis saint Louis jusqu’à Louis XVI, par M. Daresle de La Chavanne, 1858, 2e édition. — II. Histoire des Paysans, par M. Bonnemère, 2 vol., 1856. — III. Histoire des Classes rurales en France et de leurs Progrès dans l’égalité civile et la propriété foncière, par M. Henry Doniol, 1 vol., 1857. — IV. Le Paysan tel qu’il est, tel qu’il devrait être, par M. David de Thiais, 1 vol., 1857. — V. Lettres sur l’Agriculture, par M. Victor de Tracy, 1 vol., 1857.



Depuis soixante-dix ans, le travail agricole a pris en France un développement extraordinaire. Le mouvement de la richesse publique ne s’est pas un instant ralenti, et les populations rurales se sont fait peu à peu dans la société du XIXe siècle une place nouvelle et considérable. Quelles sont les causes de cette révolution économique ? Plusieurs écrivains ont de nos jours interrogé le passé de l’agriculture avec une curiosité intelligente, d’éminens esprits ont sondé le présent et analysé les rapports qui lient l’économie rurale à la révolution française [1]. L’enquête cependant n’est pas terminée, elle mérite d’être poursuivie. N’est-il pas nécessaire, par exemple, de fixer définitivement ce qu’on doit entendre par les principes et la révolution agricoles de 1789 ? Ne peut-on point rendre à la nouvelle organisation de l’impôt, à l’établissement du code civil, à l’abolition du privilège, au triomphe de la liberté une plus grande part dans les progrès de l’agriculture et dans l’amélioration du sort des populations rurales ? Ce n’est pas la première fois qu’on voit en France la production s’accroître et la condition des classes agricoles se modifier heureusement sous l’influence d’une révolution juridique. Les ouvrages de Palissy, de Bodin, de Bellon, d’Olivier de Serres, suivirent les coutumes du XVIe siècle, comme les ouvrages de Chaptal, de François de Neufchâteau, de Boussingault, de Gasparin, accompagnèrent nos codes. Les mœurs s’expliquent par les lois, les lois par les mœurs. Étudier l’état présent des populations rurales au point de vue des droits civils et de la vie publique, au point de vue des intérêts matériels et moraux, c’est écrire un chapitre de l’histoire sociale de la révolution française, c’est tracer, sous quelques-uns de ses aspects les plus remarquables, le parallèle de l’ancien et du nouveau régime, c’est montrer en définitive combien la cause de l’agriculture est étroitement liée à la cause de la liberté.


I

Avant de rechercher et de constater l’influence que la révolution a exercée sur la condition des populations rurales en France, il ne sera pas inutile de faire quelques réserves. Quand on se place au point de vue agricole et qu’on parle de la révolution, il ne s’agit nullement de cette révolution politique qui, après avoir décapité Louis XVI et repoussé l’invasion étrangère, se traîne sous le directoire et vient expirer sous le consulat ; il s’agit de cette révolution sociale qui, depuis cent ans, par les efforts persévérans des gouvernemens les plus divers, a réorganisé la France sur des bases nouvelles. C’est pourtant de 1789 à 1800, dans la période la plus agitée de notre histoire, que les populations rurales ont fait les plus précieuses conquêtes et enduré les plus vives souffrances. D’une part, la révolution proclama dans la déclaration des droits les principes éternels des sociétés civilisées ; elle abolit le 4 et le 11 août les droits féodaux, les dîmes, les banalités, les rentes foncières perpétuelles et tous les privilèges de personnes, de terres et de lieux. Elle vota enfin cette loi célèbre du 28 septembre 1791 : « Le territoire de la France dans toute son étendue est libre comme les personnes qui l’habitent. Les propriétaires sont libres de varier la culture et l’exploitation de leurs terres, de conserver leurs récoltes et de disposer de toutes les productions de leurs propriétés. » D’autre part, elle diminua la population, affaiblit la production et la consommation, ruina le commerce, entraîna les capitaux dans, l’agiotage et les spéculations de la guerre, ravagea une grande partie du territoire, compromit par d’odieuses violences les intérêts sacrés de la justice et de la paix publique. Si grands qu’ils soient, ces excès ne doivent point faire oublier les résultats durables. Dérobons-nous au spectacle des désordres contemporains, et des sphères toujours sereines de la morale et du droit essayons de porter sur l’ancien et le nouveau régime un jugement impartial.

La condition des populations rurales touche à toutes les sciences qui règlent la grandeur des peuples : au droit par l’état juridique des personnes et des terres, à l’économie politique par les problèmes de la production et de la consommation, à la morale par les relations qu’entretiennent ensemble les diverses fractions de la société.

Prenons d’abord le droit privé, et suivons l’ordre du code civil. Le premier livre traite des personnes : l’abolition de la main-morte, la condamnation légale du servage, la reconnaissance de la liberté personnelle, ouvrent brillamment la législation nouvelle. Depuis longtemps et dans presque toute la France, le servage avait cessé ; mais Louis XVI, en abolissant le droit de parcours, n’avait pas osé étendre la réforme au-delà de ses domaines, et la Franche-Comté donnait un démenti à Voltaire, qui disait : « La France ne connaît point d’esclaves ; être Français, c’est être libre. » La liberté personnelle de chacun conduit à l’égalité de tous : la noblesse, il est vrai, peut vivre sans le servage ; mais en France ces deux formes sociales avaient été si longtemps unies qu’elles devaient s’évanouir en même temps. On n’enlève pas une partie d’un édifice sans ébranler l’édifice tout entier. C’est ainsi que le jour où la patience du tiers-état eut lassé la résistance de la noblesse et du clergé, le jour où les trois ordres disparurent dans l’unité d’une assemblée nationale, les provinces disparurent dans l’unité de la France, les classes dans l’unité de la nation, les droits dans l’unité de la législation. Un des succès les plus éclatans que la révolution réservait aux populations agricoles était le silence même gardé dans le premier livre du code civil sur l’ancienne classification de la société. Au premier abord, les dispositions sur l’absence, le mariage, la paternité, la filiation, la puissance paternelle, la majorité, la minorité, l’adoption, n’intéressent point directement des hommes qui consacrent leur vie à semer et à récolter. Il était cependant d’un intérêt général qu’à la confusion des coutumes provinciales, à l’incertitude des jurisprudences parlementaires, succédât un texte précis, une loi nationale, et que cette loi prît pour base cette double règle : « Tous les Français jouissent des droits civils ; tous les Français sont égaux devant la loi. »

Dans les civilisations les plus diverses, l’état de la personne et l’état de la propriété sont soumis à des principes communs. Les mêmes faits, les mêmes raisons agissent et sur les personnes qui exercent les droits et sur les choses qui font l’objet du droit : ainsi la hiérarchie avant 1789, après 1789 l’égalité. Comme la propriété féodale tend à conserver les privilèges sur lesquels est assise l’organisation politique, elle est par essence foncière, immobile, inaliénable ; mais lorsqu’à travers les obstacles que les événemens jettent sur sa route, l’homme s’avance et prend possession de sa personne, lorsque le travail naît, s’accroît, se multiplie et entretient dans la société une agitation féconde, un nouvel ordre de choses se prépare. La propriété mobilière paraît : elle attaque la propriété foncière. Le drame de la rivalité de la noblesse et de la bourgeoisie s’engage. À mesure que la supériorité de l’argent s’établit, la supériorité de la terre s’efface. La confusion s’introduit dans les intérêts, règne dans les mœurs, s’inscrit dans les lois. La propriété se transforme : d’immobile et relative, elle devient mobile et absolue ; de féodale la société devient industrielle. La révolution économique précède et prépare la révolution légale, qui doit changer la condition des classes agricoles.

Distinguant dans la propriété des combinaisons féodales et des combinaisons non féodales, l’ancien droit coutumier repoussait la théorie du code civil sur la propriété unique. À considérer les choses de près, il n’est rien dans les tenures féodales qui mérite les anathèmes de la postérité. Le fief est un contrat, et tout contrat est digne de respect. N’est-il plus permis de garantir une convention par des peines stipulées ou des clauses résolutoires ? Néanmoins, si les droits que le contrat de fief assurait encore au moment de la révolution ne commettaient point le crime de feindre une convention, ils avaient le tort de blesser les intérêts d’une société renouvelée, A côté des droits de rachat ou de relief [2], qui se justifiaient par leur analogie avec nos droits d’enregistrement, les retraits lignagers, censuels, féodaux [3], laissaient la propriété incertaine et livraient la terre et l’agriculture au bon plaisir des seigneurs ignorans. Les mœurs ruinèrent le contrat féodal dans sa valeur pécuniaire d’autant plus aisément qu’il était depuis longtemps dépouillé de sa valeur morale. Ce qui est vrai du fief est vrai de la censive : la censive était un fief inférieur, et les deux combinaisons féodales de la propriété foncière ne différaient pas entre elles par la nature, mais par le degré des rapports seigneuriaux. Oubliant que les droits féodaux ont pris naissance dans une convention et les droits seigneuriaux dans l’usurpation, le XVIIIe siècle les a tous confondus et frappés. Les droits nés du fief et de la censive n’étaient coupables que de ne plus être nécessaires. Les législations valent selon les temps et les lieux. Chacune peut avoir été fort utile et même indispensable dans la pratique du siècle qui l’a vue naître, et s’il est certain que la propriété égalitaire se prête aux progrès rapides des sociétés civilisées, la propriété privilégiée convient aux lents efforts des sociétés barbares.

L’esprit qui faisait vivre et grandir les combinaisons féodales avait pénétré les combinaisons non féodales de la propriété foncière ; toutes ont un caractère plus ou moins prononcé de perpétuité et d’asservissement. Voyez d’abord l’alleu : c’est la terre libre par excellence, c’est la propriété du code civil. À peine défend-il son indépendance : le domaine, abandonnant la vieille doctrine royale, soutenait, que dans le silence de la coutume les relations seigneuriales étaient la condition normale de la terre ; l’alleu était alors présumé relever du roi comme seigneur et non comme roi. — Le bail à rente foncière nous offre un nouvel exemple de propriété immobilisée. Par le bail, le bailleur se réservait dans le fonds un droit de rente, un droit foncier, et non pas une créance sur le fonds. Le preneur se constituait débiteur de la rente due par le fonds ; il ne pouvait se libérer qu’en achetant le fonds, et comment forcer un propriétaire à vendre ce qu’il ne veut pas vendre ? La rente était donc perpétuelle et non rachetable. Le bail emphytéotique se rapprochait à ce point de vue du bail à rente foncière. Le bailleur aliénait et le preneur acquérait sous la condition d’une redevance perpétuelle ; l’un n’était presque plus propriétaire, l’autre ne l’était point tout à fait. Boncerf avait raison lorsque dans un célèbre écrit sur les droits féodaux il disait : — Au XIVe siècle, la royauté ordonna le rachat forcé des personnes ; que n’ordonne-t-elle au XVIIIe siècle le rachat forcé des terres ? La France est dans l’indivision ; quiconque est dans l’indivision peut demander le partage.

En définitive, la propriété féodale reconnaissait deux domaines et deux maîtres : elle réservait au bailleur de fief ou de censive le domaine direct, c’est-à-dire une propriété d’honneur ; elle livrait au preneur le domaine utile, c’est-à-dire une propriété de profit. On s’habitua peu à peu à considérer comme propriétaire celui qui percevait les fruits ; le propriétaire en fait évinça le propriétaire en droit, et le domaine utile absorba le domaine direct. En supprimant le domaine direct, l’assemblée constituante pensa d’abord délivrer la propriété d’une servitude qui la grevait ; elle ne se doutait pas qu’elle dépouillait de son bien légitime le vrai, l’ancien propriétaire. Après avoir aboli les combinaisons féodales par une de ces mesures dont il faut reconnaître à la fois l’injustice en théorie et l’utilité en pratique, elle modifia les combinaisons non féodales. On n’admit plus la séparation éternelle de la jouissance et de la nue propriété. Les lois révolutionnaires déclarèrent rachetable la rente foncière, et temporaires les baux à perpétuité. Dès lors la propriété passa d’un état légalement immobile à un état régulièrement mobile ; elle entra dans le code civil unique et libérée. Il n’y eut plus pour une chose qu’un propriétaire et qu’une propriété. Tandis que le caractère aristocratique du bien avait servi aux feudistes pour classer les diverses formes de la propriété, les rédacteurs du code civil ne s’attachèrent qu’à distinguer les droits divers dont naturellement elle se compose. Avant 1789, la propriété joignait à son prix vénal le prix factice que lui conférait la hiérarchie des personnes ; depuis 1789, elle ne vaut plus que son vrai prix. Jadis la propriété coutumière pliait sous le poids d’obligations sans nombre, et s’appuyant sur les droits de mutation, les retraits, la perpétuité de la rente seigneuriale et foncière, les substitutions et le droit d’aînesse, elle prétendait rester toujours la même, à la même place, entre les mêmes mains. La propriété moderne au contraire a rompu tous ses liens et vit indépendante ; elle vit, elle marche, elle court rapide et légère dans le chemin du progrès social. Elle s’offre à qui sait la prendre, et à son passage la saisit qui veut. Où trouver un objet de comparaison plus frappant, et ne reconnaît-on pas dans ces deux propriétés l’image de deux sociétés différentes ?

Quand la propriété prend un nouveau caractère, les modes de l’acquérir et de la transmettre prennent une nouvelle forme. Dans une société qui se fixe et s’organise, le principe de la conservation des biens l’emporte. Conserver le patrimoine des familles, c’est conserver l’ordre établi ; mais quel est ce patrimoine, et la règle féodale ne varie-t-elle pas avec l’importance des biens ? Comment s’occuper des meubles et des acquêts, lorsque le commerce et l’industrie n’existent pas ? Comment asseoir sur des valeurs mobilières une situation politique ? Aussi le droit coutumier laisse-t-il les liens du sang régler dans l’ordre naturel la succession des meubles et des acquêts. Il réserve toutes ses faveurs pour l’immeuble, pour le propre, pour la terre. La terre était la source principale de la richesse, elle devient le signe de la puissance. Que dis-je ? elle s’anime, elle entre dans-la hiérarchie, elle a sa noblesse et sa roture : elle se fait homme. C’est alors qu’autour de cette terre, pour en assurer et en perpétuer l’empire, accourent se grouper l’indivisibilité, les retraits, l’aînesse, la masculinité, les substitutions, et tous les privilèges conservateurs. Notre ancien droit successoral n’a point d’autre origine. Plus le principe successoral est étendu, plus le droit de disposer est restreint ; plus on donne à la loi, moins on donne à la liberté. La législation tout entière s’efforce de fonder l’institution politique de la succession légale. Les lois qui interdisent ou gênent la liberté des transmissions commencent par nuire à ceux qui doivent en être les victimes, et finissent par ruiner ceux qui en sont les auteurs. Le XVIIIe siècle nous en fournit un mémorable exemple : en vain le père de famille veut-il sacrifier à l’honneur de sa maison les droits de ses autres enfans, un jour vient où sur la terre privilégiée il constitue des dots et des pensions. Qu’importe alors à l’aîné propriétaire d’améliorer des biens grevés de lourdes charges, et substitués par son père ou son aïeul de générations en générations ? La terre végète stérile, et se détériore de plus en plus. M. de Tocqueville a soutenu que les classes nobles s’étaient appauvries en France à mesure que l’usage et l’esprit du gouvernement leur avaient manqué ; on pourrait ajouter : à mesure que l’usage et l’esprit du travail se développèrent à côté d’elles et malgré elles. Voilà comment le tiers-état, qui semblait n’être rien la veille, était tout le lendemain. Il n’est point de barrières si hautes que les mœurs ne franchissent pour vaincre et chasser des législations surannées.

Derrière ce droit noble, si fatal aux classes agricoles, parce qu’il avait la terre pour point d’appui, s’appliquaient dans une activité salutaire les règles du droit roturier. Tandis que le privilège cherchait à immobiliser les biens et à éterniser les familles nobles, l’égalité dans le partage des successions roturières fournissait chaque jour, chaque heure, une foule de petits capitaux à une foule de travailleurs infatigables, et créait sans cesse des alliés à la propriété libre et des ennemis à la propriété privilégiée. On attribue souvent par erreur au code civil l’égalité de partage dans les successions. Reconnaître au contraire l’origine roturière de cette règle équitable, c’est le moyen d’expliquer le nombre immense de petits propriétaires qu’Arthur Young s’étonne de rencontrer à la veille de la révolution. « Le tiers-état s’empare des fortunes, » écrivait tristement un gentilhomme en 1755. Un déplacement aussi considérable dans la position matérielle des diverses classes de la société devait entraîner la consécration légale des principes qui l’avaient préparé. Comment s’étonner alors que le code civil, cédant aux sentimens d’une justice éclairée, ait pris pour fondement de son droit successoral le droit même des roturiers ? Le code civil n’est pas libéral, car il limite assez fortement la faculté de disposer pour mieux assurer l’égalité de partage ; il n’est pas conservateur, car il fait de la réserve un devoir de piété, et supprime les droits d’aînesse et de masculinité, les substitutions, la distinction des biens d’après leur nature et leur origine. Tel qu’il est néanmoins, il rend fidèlement l’état transitoire de la société française ; il laisse un libre cours au jeu des intérêts privés : que lui demander de plus, et ne serait-ce pas une marque de folie, ou tout au moins d’ingratitude, que de ne se point contenter de l’accroissement prodigieux et de l’amélioration continuelle que la production agricole et la condition des classes rurales ont reçus depuis cinquante ans ?

Considérons maintenant dans quel esprit fut remaniée la matière des contrats. C’est résolument que le code civil donne le pas à la communauté sur le régime dotal, qu’il rend à la vente les allures d’un contrat naturel, qu’il abolit les retraits et limite la faculté de rachat. Voici la terre, au grand profit de l’agriculture, dégagée et lancée dans un rapide mouvement de circulation. Vers 1789, lors des voyages d’Arthur Young, le bail à ferme n’était en vigueur que dans la sixième partie du royaume, en Picardie, en Artois, en Flandre, en Normandie. Le métayage occupait tout le centre et une partie du midi de la France. L’histoire et la géographie expliquent les fortunes diverses de ces régimes de culture. Dans les provinces-frontières, où l’activité commerciale prit de bonne heure un vif élan, on connut, on goûta les avantages de la liberté. Une classe moyenne et un capital mobilier se formèrent ; le bail à ferme s’établit. Les provinces centrales au contraire, placées loin du bruit de la mer, sans relations avec les peuples voisins, s’étaient endormies d’un profond sommeil, que la royauté se gardait bien de troubler. Le paysan y était resté ignorant et pauvre, sans terre et sans argent. En présence d’intérêts si contraires, de situations si variées, que devait faire, que fit le code civil ? Il posa les règles du bail à ferme et du bail à colonage ; il laissa aux parties le soin de réduire peu à peu l’application des unes et d’étendre l’application des autres. Le temps a justifié cette sage décision. À mesure que le paysan s’enrichit, que le numéraire est plus abondant, que les débouchés se multiplient, l’exploitation libre du fermier rompt l’association du maître et du laboureur ; le bail à ferme et à courte durée devient le type moderne du contrat de louage.

Le louage nous conduit au prêt à intérêt. Louer sa terre ou louer son argent, n’est-ce pas le même contrat ? Aussi, quand le prêt à intérêt entre dans les mœurs d’une nation, le bail à ferme l’y suit. La société est alors riche, industrieuse et commerçante. De même que les tenures non féodales avaient soustrait une partie des terres à la domination des principes aristocratiques, de même le prêt lombard [4], le prêt à la grosse aventure [5], le change sec [6], les ventes à réméré, les sociétés en commandite, les rentes foncières et constituées [7] avaient rendu à la circulation la plus grande partie de l’argent que les lois civiles et religieuses espéraient immobiliser. La révolution, qui venait de détruire la propriété féodale, devait reconnaître l’utilité du prêt à intérêt, libérer la terre et libérer l’argent, reprendre à la terre la valeur exagérée qui lui était assignée, restituer à l’argent la valeur réelle dont il était privé. C’est dans cette vue juste et profonde que le régime hypothécaire fut étudié et décrété. Je n’ai guère besoin de rappeler combien la publicité des hypothèques ranima la confiance et multiplia les transactions. Elle facilita les placemens sur fonds de terre, et, en attendant le crédit foncier, jeta dans les améliorations agricoles un capital considérable. Ainsi toutes les parties de la législation nouvelle atteignirent ce double but de mobiliser la propriété foncière et d’assurer aux classes rurales l’égalité et la liberté dans les relations civiles.

Peut-être s’est-on étonné de ne point voir dans ce tableau de la condition juridique des classes rurales les célèbres droits dits féodaux ; mais les droits dits féodaux qui découlent de la seigneurie ne doivent pas être confondus avec les droits vraiment féodaux qui naissent du fief. Les uns empruntent à l’impôt le caractère d’une obligation générale ; les autres ont les apparences d’une convention particulière : le droit public revendique ceux-ci, le droit privé réclame ceux-là. Fief et justice n’ont jamais rien e de commun. Dès l’origine, la royauté avait deviné qu’au fond de ces droits seigneuriaux se cachaient les prérogatives mêmes du gouvernement, et quoiqu’elle eût engagé contre le fisc seigneurial une lutte acharnée, à la veille de 89, elle n’en avait point triomphé. Je laisse de côté la chasse, la pêche, la garenne, le colombier, les péages, et tous ces droits que la force avait fondés, que les principes aristocratiques défendaient toujours, mais qui au point de vue agricole n’avaient pas l’importance des banalités, de la corvée et des dîmes. Les sociétés naissantes sont dominées par une certaine économie naturelle, qui fait place dans les sociétés plus civilisées à une économie qu’on pourrait appeler métallique. Lorsque les seigneurs réunissaient en leurs mains la police des subsistances et les faibles ressources du moyen âge, il semblait juste qu’ils se chargeassent de construire et d’entretenir des moulins, des fours, des pressoirs ; il semblait juste que, moyennant une redevance, les vassaux y fissent moudre leur blé, cuire leur pain, fabriquer leur vin et leur cidre : telle est l’origine des banalités. D’autre part, lorsque le sol et le travail personnel sont les seules sources de la richesse, ils sont nécessairement les seules sources de l’impôt : de là les prestations en travail et la corvée, les prestations en nature et la dîme. Mais au XVIIIe siècle la société se transforme, la population s’accroît, et pour la nourrir on travaille davantage. Les cultures se perfectionnent, les capitaux relèvent le prix de la main-d’œuvre, les journaliers se présentent de toutes parts pour gagner l’argent qui circule ; les mœurs, les intérêts, les besoins, tout enchaîne le sol et le travail dans des rapports nouveaux, et pourtant il faut encore se servir du four, du pressoir, du moulin seigneurial, comme si l’on ne pouvait en payer un ! Il faut, non plus par ordre du seigneur, mais par ordre exprès du roi, quitter les travaux les plus utiles et les plus pressés, pour refaire les routes, transporter les forçats dans les bagnes, les soldats malades dans les garnisons, les matériaux des édifices publics dans les villes. Il faut enfin payer la dîme, et comme la dîme se prend sur le produit brut et non sur le produit net, que le produit brut est plus considérable dans les cultures simples que dans les cultures savantes, le cultivateur n’ose pas faire des avances dans lesquelles il ne doit pas rentrer, et cherche en vain sa fortune dans une routine perpétuelle. Comprend-on maintenant comment ces droits jadis utiles et même nécessaires périrent méconnus et haïs ?


II

Nous voici très naturellement amené à considérer les classes rurales au point de vue du droit public. Les banalités, la corvée, la dîme étaient de véritables impôts, qui servaient de rouages à la grande machine financière de la royauté. Construite sans art et sans unité, de pièces et de morceaux ramassés dans les débris de la féodalité, cette machine dépensait des forces immenses dans des mouvemens désordonnés. Respecter la propriété, assurer la production, était le dernier souci d’une royauté imprévoyante, et la France, qui était arrivée à cet âge où les nations ont besoin de bien-être et de gloire, se trouvait finalement incapable de payer les frais de sa vie morale et matérielle, Turgot voyait le mal dans l’absence de constitution ; la postérité le voit aussi dans le règne du privilège. Après s’être emparé des terres et des personnes, le principe de l’inégalité sociale avait confisqué les impôts, et c’est en le chassant du droit public comme du droit privé que la révolution affranchit les classes agricoles.

En 1789, les impôts se divisaient en impôts directs et en impôts indirects ; les impôts directs se subdivisaient en impôts personnel et foncier. L’impôt personnel comprenait la capitation et la taille personnelle. La capitation répartissait tous les Français en vingt-deux classes, en raison de leur position sociale et non pas en raison de leurs facultés présumées. C’était affirmer contre toute vérité que l’égalité de rang entraîne l’égalité de fortune. « Comme les privilégiés se défendaient, disait Turgot, et que les taillables n’ont personne qui parle pour eux, il est arrivé que la capitation des premiers s’est réduite dans les provinces à un objet très modique, tandis que la capitation des seconds est presque égale au principal de la taille. » La capitation, il est vrai, ne recherchait point les taillables dont la cote était inférieure à quarante sous dans les pays d’élection, et à vingt sous dans les généralités de taille réelle ; mais elle atteignait les fermiers et les métayers en absorbant une partie des capitaux agricoles et en diminuant la consommation par une hausse inévitable dans les frais de production.

Ce que la capitation faisait légèrement et par contre-coup, la taille, personnelle le faisait d’une manière directe et brutale. Le roi signait le brevet : l’impôt descendait aux généralités, des généralités aux élections, des élections aux paroisses, des paroisses aux contribuables. Dans cette suite d’opérations, les taillables ou leurs représentans n’étaient jamais consultés. La force contributive des diverses circonscriptions, la situation véritable de chaque fortune ne réglait point le montant de la taille, « Ce qui fait la règle, disait le maréchal de Vauban, c’est l’envie, le support, la faveur et l’animosité. » La force suivait l’injustice. « Lorsque le collecteur marche sans huissiers, les taillables ne veulent pas payer, » écrivait un intendant en 1764, et les taillables n’étaient ni les nobles, ni les ecclésiastiques, ni les officiers des cours souveraines, ni les bourgeois des franches villes ! Que sais-je encore ? Des vices de la taille, c’étaient les moindres. Un impôt qui entretient dans les fortunes un désordre permanent et dans les esprits une irritation continuelle est coupable ; mais celui qui se nourrit du travail lui-même, celui-là est criminel. Visitons une ferme ou plutôt une métairie du XVIIIe siècle. La misère s’y étale avec complaisance : les bâtimens sont malsains et incommodes, les instrumens de culture défectueux et chers, le bétail rare et maigre. L’usage, ce dieu Terme, ce faux dieu des campagnes, est toujours adoré. Que faut-il donc pour rendre à la France l’abondance et la richesse ? La liberté, la liberté de confier l’argent à la terre, la liberté de doubler par le capital la valeur du travail. L’argent existe : ouvrons l’armoire du fermier, du petit propriétaire, nous en trouverons. On a gagné quelque chose depuis 1750 ; mais l’argent a peur : il ne sortira de sa cachette que contraint et forcé, lors de la refonte des monnaies par M. de Calonne, lors de la vente des biens nationaux. Ainsi, pour ne pas devenir pauvre, on cherche à le paraître, et l’on joue la misère pour tromper l’état. À ce jeu, tout le monde se ruine : Adam Smith a remarqué que la taille personnelle passait sur la tête du fermier pour retomber sur celle du propriétaire, car plus le fermier est obligé de payer en impôt, moins il peut payer en fermage. Ne sait-on pas cependant que, par le bon plaisir du roi, de l’intendant ou du collecteur, la taille pour chacun variait chaque année, que ces variations dans le montant de la contribution déjouaient tous les calculs du fermier et compromettaient la production ? Ne sait-on pas que cette incertitude de l’impôt rendait intolérable la condition du métayer ? Le métayer n’a qu’une portion des fruits pour faire les avances nécessaires à la culture. Si l’impôt lui enlève la plus petite somme, le travail s’arrête, et la terre reste en friche. Inique dans son assiette, arbitraire dans sa répartition, brutale dans sa perception, la taille personnelle semblait combinée pour violer à la fois les lois de la morale et de l’économie politique. Il s’en faut de beaucoup que notre contribution personnelle et mobilière soit aussi injuste et aussi funeste. La contribution personnelle est uniforme pour tous les Français, et consiste en trois journées de travail. La contribution mobilière est réglée sur la valeur locative de l’habitation. Assurément tout impôt personnel a un vice considérable, c’est de faire payer au pauvre la même somme qu’au riche, à la classe rurale, qui est la plus nombreuse, plus qu’à toute autre ; mais la contribution n’est pas lourde, et la France doit se réjouir d’être délivrée de la taille et de la capitation.

L’impôt foncier a deux effets très distincts. Directement il saisit une partie des revenus du propriétaire au profit de l’état ; indirectement il s’oppose à la formation et à l’emploi des capitaux agricoles. Dans le premier cas, l’impôt foncier semble aussi étranger au développement de la richesse nationale qu’un impôt sur les cartes à jouer. Comme il attaque la propriété et non le travail, il peut absorber en tout ou en partie la rente foncière sans que la production s’affaiblisse. Il commence à nuire au moment où il exige du capital d’exploitation ce qu’il n’a pu obtenir du capital de propriété. Tel fut précisément l’effet de la taille réelle dans certains pays d’élection. La taille réelle n’était ni fixe ni juste ; elle se promenait pour ainsi dire de biens-fonds en biens-fonds, suivant pas à pas le roturier pour l’accabler. Le caractère d’un impôt foncier attaché à la qualité de la personne fit illusion, et l’on vit la taille réelle devenir en Berry taille personnelle. À l’inégalité joignez l’arbitraire. Les cadastres, fabriqués à la hâte par de fausses déclarations sur des bases incertaines, avaient amené dans les cotes des surcharges si fortes, que le produit de certaines terres ne suffisait point à payer l’impôt, — en Guienne, par exemple, vers 1780. Dans les pays d’états [8], l’impôt foncier jouissait d’une meilleure réputation ; mais dans les pays d’états comme dans les pays d’élection, le gouvernement prenait en outre le dixième, plus tard le vingtième de tous les revenus des propriétaires. Jugez alors, en présence d’un impôt qui croissait dans le plus grand désordre, et qui n’était réglé que par le hasard ou l’injustice, si la distinction entre la propriété et le travail, la rente foncière et le bénéfice d’exploitation, pouvait être connue et appliquée. Aujourd’hui l’impôt foncier est assis sur le revenu net des propriétés bâties et non bâties : il a conquis la terre privilégiée, il règne également sur toutes les parties du territoire. Une évaluation presque régulière de la matière imposable a succédé à des appréciations erronées, à des distinctions iniques ; on ne voit plus l’impôt, après avoir dévoré la rente du propriétaire, attaquer le revenu du fermier. Il ne faudrait pourtant point soutenir que l’impôt foncier n’exerce aucune action sur la production agricole. L’agriculture est une industrie qui, comme toutes les industries, vit de capitaux. Si l’impôt foncier empêche les capitaux de se former entre les mains de ceux qui ont intérêt à les faire entrer dans la culture, n’est-il pas évident que l’impôt réagit sur la culture ? Moins la culture est avancée, plus les capitaux sont nécessaires, plus l’impôt foncier semble lourd. Il en était ainsi dans la France du XVIIIe siècle, pays de petite propriété et de métayage. Il est clair que le propriétaire engagé dans une exploitation soit par lui-même, soit avec un métayer, ne peut être frappé dans son revenu de propriétaire sans être touché dans son avenir d’industriel. Lors même que le bail à ferme prend la place du métayage et sépare nettement les intérêts du propriétaire et du fermier, on peut encore affirmer qu’en enlevant aux propriétaires une partie de leurs capitaux, l’état fait perdre au sol l’occasion de s’améliorer et à la nation l’occasion de s’enrichir.

Une autre partie des contributions directes soulève de la part des populations rurales des plaintes encore plus énergiques : je veux parler de l’enregistrement. L’impôt sur les mutations immobilières repose sur le principe de la conservation des biens. L’état, empruntant à la féodalité les droits de rachat, de relief, de lots et ventes, s’est mis à les exercer à son profit, comme si l’un des premiers besoins de la société française, une des principales conditions de la richesse agricole, n’était pas la liberté absolue des mutations. Non-seulement cet impôt a puissamment contribué à former la lourde dette de la propriété foncière, parce qu’afin de ne point réaliser une perte, on aime mieux emprunter que de vendre, mais encore il est un obstacle perpétuel à la plus belle des spéculations : acheter pour améliorer, améliorer pour revendre. Ce serait une trop grande mesure que de supprimer l’impôt sur les mutations immobilières ; il serait plus facile et non moins utile peut-être de réformer la législation de nos baux à ferme. Tout le monde reconnaît que les baux à long terme sont très profitables à l’agriculture, et que le succès dans les entreprises agricoles dépend du capital d’exploitation. Et l’état vient ravir une partie de ce capital, quelque petite qu’elle soit, au moment où ce capital est le plus nécessaire ! Il augmente le droit d’enregistrement en proportion de la longueur du bail ! Il croit se venger en refusant au bail sous seing privé la protection qu’il accorde au bail enregistré ! L’état devrait enfin comprendre ce qu’une telle législation fait perdre à l’agriculture. Personne ne demande la suppression de l’enregistrement ; mais la France agricole proteste contre des mesures inspirées par l’ignorance des vérités économiques et le souvenir d’un ordre social à jamais détruit !

Quoique l’impôt indirect sur les objets de consommation ait un rapport constant avec la prospérité des classes rurales, on ne peut dire pourtant que les effets de l’impôt soient toujours semblables. Quand une nation comme la France du XIXe siècle peut user et use du droit de travailler, quand, par toutes les voies nouvelles que le génie humain découvre, elle s’élance à la conquête de la richesse, l’impôt indirect fait hausser le prix des denrées ; mais dans un pays où les classes productrices sont affaiblies par une longue misère, exploitées légalement par les classes supérieures, condamnées à la solitude et à l’ignorance, dans la France du XVIIIe siècle, le prix des denrées, quand l’impôt les atteint, baisse forcément jusqu’à la limite indiquée par les ressources véritables des consommateurs. On oublie trop souvent que les ressources de ceux qui achètent se combinent avec les frais de production pour déterminer la valeur de la marchandise. La hausse factice qu’amène l’impôt indirect est nécessaire pour faire rentrer le travail agricole dans ses déboursés ; elle ne doit pas être comparée à ces hausses naturelles que des besoins rivaux provoquent et soutiennent, et qui révèlent les progrès de la richesse publique : elle accuse la nécessité où se trouvent les consommateurs, c’est-à-dire tous les Français, de satisfaire, sous peine de mourir de faim, aux exigences du gouvernement. Voilà tout. Au XVIIIe siècle comme au XIXe, l’impôt indirect augmenta les frais de production ; mais, comme les denrées se vendirent souvent au-dessous du prix de revient, l’impôt atteignit et le producteur et le consommateur : l’un, ne trouvant plus de bénéfice à produire, ne produisit plus ; l’autre, ne pouvant ni payer la marchandise à sa valeur, ni gagner de quoi payer davantage, restreignit sa consommation, tant il est vrai que le bas prix des denrées, en présence d’un impôt indirect très élevé, est le signe éclatant d’un pays appauvri ! Faut-il répéter encore que le secret de cette hausse et de cette baisse est dans la liberté de produire et de consommer ?

Deux grandes réformes, l’une dans l’assiette, l’autre dans la perception, séparent l’impôt indirect de l’ancien régime et celui du nouveau. Dans l’assiette d’abord, le privilège a disparu, privilège de personnes et de lieux. L’assiette est régulière en ce sens que tout Français paie en proportion de ce qu’il consomme. Une autre et non moins heureuse réforme a substitué la régie directe au régime de la ferme. On reproche avec raison à l’impôt indirect d’entraîner des frais considérables, de donner ouverture à la fraude : ces reproches semblent faits pour le XVIIIe siècle. Jamais la fraude ne fut mieux organisée, plus alerte, plus ingénieuse ; jamais pays ne fut dépouillé avec plus de cruauté. Cent mille hommes luttaient d’audace pour dérober à la nation un gain que cent mille fraudeurs leur disputaient. Letrosne a calculé, et ses calculs ne paraissent pas exagérés, que, pour donner sur les aides 30 millions au roi, la ferme en prélevait 45. Je laisse à penser quel préjudice était porté au développement de la richesse nationale ! Ces deux réformes accomplies, les classes rurales retrouvent aujourd’hui les gabelles dans l’impôt sur le sel, les aides dans l’impôt sur les boissons, le droit de traite dans l’octroi des villes, les douanes dans les douanes elles-mêmes : charge énorme, mais qui paraît véritablement légère si on la compare à l’écrasant fardeau du XVIIIe siècle. Mettons rapidement en présence, et seulement au point de vue agricole, les impôts indirects de l’ancien et du nouveau régime ; prenons d’abord les gabelles. Sans parler des objections que soulève l’application du sel à l’amendement des terres humides et à l’engraissement des bestiaux, il faut reconnaître que le sel est une forte dépense dans les campagnes. La haine que la culture a toujours portée à cet impôt vient de ce qu’il accroît le prix du travail en frappant tous ceux qui concourent à la production agricole. Ces inconvéniens étaient singulièrement aggravés par le régime de la ferme : la ferme avait seule le droit d’acheter, seule le droit de revendre, c’est-à-dire d’acheter à bas prix du producteur et de revendre à haut prix au consommateur. Qu’aurait servi au propriétaire de salines de produire une marchandise qui ne trouvait point de débouchés ? Tout le nord de l’Europe s’approvisionnait en Espagne, en Portugal, en Sicile : les gabelles avaient suspendu la production et tellement réduit la consommation intérieure, que, pour couvrir ses frais et lui assurer des bénéfices, l’état autorisa la ferme à imposer à chacun le paiement d’une certaine quantité de sel. On ne saurait pousser plus loin la violence. Aujourd’hui quiconque a obtenu une autorisation de l’état peut fabriquer et vendre son sel. L’impôt est dû au moment où le sel est enlevé des marais salans, salines ou fabriques. En outre, dans ces derniers temps, l’impôt sur le sel a été réduit des deux tiers. L’agriculture en a profité, mais moins peut-être qu’on ne l’avait espéré.

Après les gabelles les aides [9], après l’impôt sur le sel l’impôt sur les boissons. La vivacité que Boisguillebert et Letrosne mirent à critiquer les gabelles n’a été surpassée que par la violence avec laquelle ils ont combattu les aides. Tous deux se sont élevés contre la prodigieuse diversité de ces droits (on comptait vingt et un droits généraux et vingt et un droits locaux), contre l’irrégularité de l’assiette, contre les difficultés insurmontables de la perception. Tous deux ont prouvé qu’en enlevant au cultivateur les avances nécessaires à la reproduction, en imposant au marchand des frais excessifs, les aides plaçaient l’un dans la nécessité de cesser ses travaux ou de se ruiner, l’autre dans l’alternative de renoncer au commerce ou de frauder. La révolution avait supprimé les aides, mais l’empire les restaura. L’impôt sur les boissons, étant un impôt général et réglé, a remplacé avec avantage cette collection de droits divers et arbitraires qu’on avait réunis sous le nom d’aides : l’état reconnaît à chacun le,droit de libre culture ; sans crainte d’être arrachée par le caprice de quelque intendant, la vigne fleurit où l’industrie la place. Cependant l’impôt pèche encore par l’inégalité des charges qu’il fait peser sur les contribuables et par les entraves qu’il met à la circulation. Le gouvernement devrait songer sérieusement à rétablir l’égalité entre tous les consommateurs et simplifier les formes de l’administration. Il est certain que, partout où il est perçu, cet impôt augmente les frais de subsistance du cultivateur : malheureusement le cultivateur ne boit guère de vin, et s’il en boit dans les pays viticoles, il ne paie point les droits. Il serait bien mieux de vaincre les préjugés des populations viticoles et de saisir la matière imposable chez le producteur. Nous ne connaissons guère d’autre moyen de concilier l’impôt sur les vignes, puisqu’il faut le garder, avec la liberté du commerce. Lorsque le vin pourra circuler librement sans avoir derrière chaque pièce, chaque tonneau, chaque bouteille, mille employés qui le surveillent, le guettent et l’effraient, lorsque le pauvre pourra faire aussi aisément que le riche sa petite provision, la consommation augmentera, la demande s’élèvera, et le producteur paiera les ennuis et les formalités de l’impôt par la hausse dans la valeur de sa marchandise et un gain assuré.

Une certaine conformité de principes rapproche d’une part les aides et les gabelles, de l’autre les droits de traite et les douanes. Les droits de traite étaient les douanes intérieures ; les douanes sont restées les douanes extérieures. La vieille France féodale survivait, au sein de la France monarchique, dans les privilèges et les prétendues libertés de ses villes et de ses provinces : c’était elle qui avait établi les péages, les barrières, les droits de traite ; c’était elle qui les défendait encore. Heureusement ces remparts élevés contre la liberté économique dans un temps de lutte et d’anarchie vieillissaient inutiles comme les fortifications d’une place de guerre en temps de paix : ils s’écroulèrent un jour à la voix de Turgot, et quand la révolution s’avança, elle trouva devant elle des ruines que personne ne défendait plus ! Avec quelle sérénité, quelle grandeur et quelle force Turgot apprit à son siècle que la variété des saisons et la diversité des terrains amènent une grande inégalité dans la quantité des produits, que le peuple ne peut vivre lorsque les produits font défaut, et que le seul moyen de se les procurer est d’en autoriser la libre circulation ! Ces paroles mémorables prédisaient l’avenir. La disette ne sévit plus à Paris ou à Marseille, tandis que l’abondance s’étale à Bordeaux ou à Lille. À l’intérieur, la liberté compense les prix, supprime les distances et maintient en équilibre tous les besoins. Pourquoi la révolution, qui avait achevé de rendre à la France la liberté de son commerce intérieur, a-t-elle consacré la servitude de son commerce extérieur ? Pourquoi a-t-elle conservé les douanes après avoir aboli les droits de traite ? On peut affirmer que sa conduite est sur ce point en désaccord avec ses principes, et que les nécessités de la politique l’ont entraînée à des mesures que condamne la logique.

Toutefois en ce moment même le procès entre la protection et la liberté au point de vue agricole s’instruit devant l’opinion publique. Les uns veulent la liberté absolue, les autres la liberté avec un droit fixe, plusieurs le maintien de l’échelle mobile, que le gouvernement vient de rétablir après l’avoir suspendue pendant quatre ans. Quand on se rend compte du haut prix de la viande et des conditions excellentes où se trouve l’élève du bétail, quand on songe que la consommation de la laine a doublé depuis trente-cinq ans, quand on sait que les frais de culture ne sont pas plus élevés en France que chez les peuples voisins, et que les frais de transport sont le plus actif et le plus naturel des systèmes de protection, on ne voit pas ce que nos laines, nos bestiaux, nos vins, nos grains, peuvent perdre au régime de la liberté. Le marché intérieur suffit pleinement pour régler la valeur des denrées alimentaires, et l’importation libre aura pour effet de soutenir les cours plutôt que de les avilir. Pour être ménagée, la solution n’en est pas moins certaine. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la liberté commerciale triomphera ; elle triomphera, par cela seul qu’elle est une des idées léguées à la France par la révolution de 89. Ce sera la victoire de Turgot sur Colbert, des économistes sur les financiers, de l’esprit d’égalité de la société nouvelle sur l’esprit de privilège de l’ancien régime.

Qu’on observe maintenant l’impôt dans son caractère général avant et depuis 1789. Avant 1789, la qualité de la personne et de la terre déterminait l’obligation des uns et l’exemption des autres. L’impôt, se fondant sur l’immunité et la spoliation, dressait des catégories de privilégiés et des listes de victimes. Il tentait, malgré les cris de la justice et les prédictions de l’économie politique, de s’enrichir aux dépens des malheureux. À le voir passer dans les campagnes environne d’une armée véritable, ravissant tout ce qu’il pouvait ravir, insatiable, avide, insolent, brutal, on l’eût pris pour un de ces conquérans qui, sans s’inquiéter du lendemain, arrachent aux peuples vaincus de quoi solder le prix de la victoire. Aujourd’hui chacun paie en raison de sa fortune, et la quotité seule de cette fortune est directement atteinte ou indirectement poursuivie. Le contribuable connaît d’avance le montant, la date, le mode des droits à acquitter. Les lois d’impôt sont votées par le pays et publiées par la presse. La perception est modérée dans les frais, et par comparaison douce dans la forme. L’impôt se présente comme un simple créancier qui, le jour de l’échéance, demande à son débiteur la somme promise en vertu d’un contrat valable. Ainsi la révolution a donné aux classes agricoles la liberté et l’égalité dans le droit privé et dans le droit public. Les faits ont déjà justifié les principes de 89. Peut-être ces principes n’ont-ils pas encore reçu, notamment en matière d’impôt, le développement et l’autorité qu’exige la prospérité de la France ; mais ce que les lois ont commencé, les mœurs l’achèveront.

III

S’il était permis à Vauban ou à Quesnay, à Letrosne ou à Turgot, à tous ceux qui ont voulu la grandeur de la France par l’affranchissement des classes rurales, s’il leur était permis de revoir cette patrie qu’ils ont tant aimée, quel ne serait pas leur étonnement ! Où sont « ces animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ? » Où sont les paysans de La Bruyère ? où sont ces troupeaux de mendians que la faim rassemblait sur les routes comme la faim rassemble dans les bois les loups et les sangliers ? A Dieu ne plaise qu’on veuille faire ici des bucoliques et chanter le bonheur des paysans français ; mais ne voit-on pas cependant quel contraste la France du XVIIIe et la France du XIXe siècle réservent à l’impartiale histoire ? Parcourons tous les rangs de la société agricole. Ce n’est plus la qualité de la personne ou de la terre qui les fixe, c’est l’influence naturelle du capital et du travail. Au faîte, les grands propriétaires, les Dailly, les Béhague, les Tracy, et mille autres, consacrent leurs talens et leurs fortunes à l’exploitation de leurs vastes domaines. À côté se place toute une classe de fermiers capables, actifs, vigilans, honorant là science qui les enrichit, et regardés par le pays tout entier comme les soutiens de l’ordre et de la prospérité. Au-dessous se pressent le métayer, le paysan, le petit propriétaire, encore pauvres, mais vêtus, vivant sans trop de gêne, bien que se nourrissant encore mal. Plus bas s’entasse la foule innombrable des journaliers et des domestiques, jouissant par comparaison d’une condition plus douce et plus indépendante. À vrai dire, les classes rurales n’existent plus : la France agricole leur a succédé. La France n’a plus deux peuples dans son sein, le peuple noble et le peuple roturier ; elle n’a plus que des citoyens libres de vendre, d’acheter, de cultiver, de travailler, égaux devant la loi politique, civile et financière.

Il est aisé de dire comment les populations rurales ont dépassé, dans l’ordre politique comme dans l’ordre moral, le niveau qu’elles avaient atteint en 1789. La France a travaillé, et le travail jouit de ce double privilège d’enrichir et de moraliser. Vauban estimait que la moitié de l’année s’écoulait en chômages. Cinquante ans après, Voltaire, dans sa requête aux magistrats du royaume, demandait pour le peuple la permission de travailler. En réduisant le nombre des fêtes d’obligation, on a augmenté d’un tiers le nombre des jours de travail. D’autre part, le prix moyen du salaire agricole, fixé par Young à 19 sous en 1789, est monté en 1859 à 1 franc 50 centimes. Une augmentation d’environ 55 centimes dans le prix moyen du salaire agricole aurait dû entraîner une hausse proportionnelle dans le prix des objets nécessaires à la vie : il n’en a rien été. La valeur des objets fabriqués a sensiblement baissé, et la valeur des substances alimentaires, du pain et de la viande surtout, ne s’est point élevée. Les progrès de l’agriculture expliquent ce dernier fait. Mieux cultivée, la terre a produit davantage, et ce surplus a suffi non-seulement pour payer les efforts, rembourser les avances et grossir les bénéfices du cultivateur, mais encore pour satisfaire aux besoins d’une population toujours croissante. En un mot, le mouvement de la production a suivi le mouvement de la consommation, et l’équilibre entre les prix de 1789 et de 1859 s’est maintenu. Comment expliquer néanmoins la hausse dans le taux moyen du salaire agricole, alors que les objets fabriqués ont baissé leurs prix, et que les substances alimentaires ont conservé les leurs ? Le taux des salaires ne se règle-t-il pas sur les dépenses obligatoires de l’ouvrier ? On répond en invoquant la loi de l’offre et de la demande. De 1789 à 1859, la population de la France s’est accrue d’environ 10 millions d’habitans ; or ce sont les villes, et non les campagnes, qui ont recueilli presque tout cet excédant. Comme la consommation s’étendait sans cesse et que les instrumens de production restaient à peu près les mêmes, ces instrumens prirent nécessairement une plus grande valeur. Le travailleur agricole fut mieux payé, et la rareté des bras fit peu à peu hausser les salaires sans que cette hausse exerçât sur le prix des objets nécessaires à la vie son action ordinaire. À regarder les choses dans leur ensemble et au point de vue des populations rurales, on peut donc affirmer que le travail est plus considérable, mieux réglé, plus fructueux, que la vie est relativement moins chère et absolument plus douce qu’au siècle dernier.

Le progrès matériel se résume dans la manière nouvelle dont une population se loge, s’habille et se nourrit. La France agricole a reconstruit ses maisons, ses fermes, ses granges. À la place de ces tanières où les animaux humains de La Bruyère se retiraient la nuit, à la place de ces huttes misérables où les paysans de Massillon végétaient sans pain, sans meubles, sans feu, sans lit, s’élèvent en pierres et en briques un grand nombre de maisons nouvelles. Dans l’ouest, dans le centre de la France, on retrouverait aisément quelque modèle des constructions rurales du XVIIIe siècle, des cabanes faites de torchis et de sable, de cailloux et de boue ; mais chaque année le temps en fait crouler quelques-unes, et bientôt l’aspect général et la condition des logemens agricoles seront complètement changés. Certes on pourrait souhaiter que ces logemens fussent plus salubres et plus vastes, que, pour échapper à l’impôt des portes et fenêtres, le paysan se privât moins de jour et de lumière. À mesure que l’aisance se répandra dans les campagnes, la maison champêtre prendra un moins triste aspect. C’est un instinct naturel à l’homme que d’aimer à embellir sa demeure, et cet instinct fera plus de prodiges que toutes les lois d’expropriation pour cause d’utilité publique. D’autre part, les sains et chauds vêtemens ont presque partout remplacé les peaux de bêtes et les haillons. Mieux logé, mieux vêtu, le paysan est aussi mieux nourri. Prenez et parcourez les mémoires des intendans. Au XVIIIe siècle, les paysans de la Normandie vivaient en grande partie d’avoine ; ceux du Périgord, du Limousin, de la Marche, se nourrissaient de blé noir, de raves et de châtaignes ; ceux de la Lorraine, du Forez, de l’Auvergne, mangeaient exclusivement de la chèvre salée et un brouet de blé noir ; les cultivateurs de la Beauce eux-mêmes fabriquaient leur pain avec de l’orge et du seigle mêlés. L’alimentation des classes rurales s’est améliorée par la quantité et la qualité des céréales, par une consommation plus générale de lait, d’œufs, de fromages, de lapins et de volailles, par l’usage journalier de la pomme de terre, des légumes secs et frais, des fruits de toute espèce. En 1789, pour 26 millions et demi d’habitans, la ration moyenne et annuelle de tous les Français était un hectolitre et quart de froment, un hectolitre trois quarts de seigle et autres grains, dix-huit kilos de viande ; en 1815, pour 29 millions d’habitans, elle devint d’un hectolitre et demi de froment, d’un hectolitre et demi de seigle et autres grains, de dix-huit kilos de viande ; en 1848, pour 36 millions d’habitans, elle atteignit deux hectolitres de froment, un hectolitre de seigle et autres grains, vingt-huit kilos de viande [10]. Ces calculs, très exacts tant qu’ils sont appliqués à tous les Français, cesseraient de l’être si on les restreignait rigoureusement à la population des campagnes. Aussi ne paraît-il pas possible que la ration moyenne et annuelle du paysan soit de vingt-huit kilos de viande. Si de 1789 à 1848 la population de la France a augmenté de 10 millions d’habitans, il faut rappeler que ces 10 millions d’habitans sont allés s’établir et consommer dans les villes ; or dans les villes la viande trouve par le haut prix des salaires et la tentation du bien-être d’autrui un débouché toujours facile. Ce n’est pas que l’usage de la viande ne se soit répandu dans les campagnes ; mais l’absence de boucheries champêtres et surtout le taux du salaire agricole nous forcent, en présence du mouvement de la population, à décomposer la ration moyenne et annuelle de vingt-huit kilos de viande pour en augmenter la part du citadin et en diminuer la part du paysan. Quant au vin, la ration par tête d’habitant semble être restée la même, un hectolitre et demi en 1789 et en 1848.

La prospérité des classes rurales est nécessairement en raison directe des progrès de la culture. La France fournit en 1859 à une population de 36 millions d’habitans ce qu’elle donnait à peine en 1789 à une population de 26 à 27 millions. La valeur de la production agricole, estimée a 2 milliards en 1788, avait dépassé en 1840 6 milliards, et atteint, en y comprenant la valeur des animaux domestiques, 8 milliards. Si la culture des céréales s’est médiocrement étendue, la science et le travail ont élevé d’un cinquième la production prise annuellement et en masse, et de six hectolitres la production moyenne par hectare. La vigne souffre encore des persécutions de l’ancien régime. D’une manière absolue, la quantité de vin produite a augmenté ; mais, par comparaison avec les céréales et proportionnellement à la population, cette quantité est restée invariable. D’autre part, les plantes alimentaires, industrielles et fourragères rivalisent de succès. La révolution a popularisé l’horticulture, la division du sol a multiplié les potagers. Tandis que les potagers s’improvisent autour des villages, les usines se construisent autour des fermes et jusqu’au milieu des champs. La betterave alimente la distillerie, la pomme de terre la féculerie, le colza le moulin à huile. L’alcool, la fécule, l’huile, se convertissent en argent ; la pulpe, le marc, le tourteau en engrais. Ce n’est pas tout. Propriétaires et fermiers reconnaissent enfin qu’une prairie marécageuse doit être desséchée, qu’une prairie desséchée doit être arrosée, et que toutes les espèces d’herbes ne sont pas également bonnes. Les travaux d’irrigation et de drainage s’entreprennent avec ardeur et se poursuivent avec activité. La statistique officielle de1840 constate sur 1789 un excédant de 16,680,000 animaux. Or la nature calcule toujours le nombre des invités à la grandeur de la table. Elle n’aurait pas accepté à ce grand banquet d’herbages un excédant de près de dix-sept millions de convives, si elle n’avait été certaine de les rassasier. Les prairies naturelles commencèrent le repas, que les cultures diverses et les prairies artificielles achevèrent et varièrent. Rien n’aurait égalé la rapidité avec laquelle le bétail à cornes se fût amélioré, si nos prairies naturelles avaient été plus tôt fertiles, et surtout si nos cultivateurs avaient moins recherché la grande taille et les belles formes que l’abondante production du lait et la qualité supérieure de la viande. De la pratique élevons-nous à la théorie, et considérons*un instant la révolution scientifique du XIXe siècle. Toutes les parties de l’économie rurale sont éclaircies et pour ainsi dire rajeunies par des études profondes. La culture du trèfle et la suppression graduelle des jachères créent de nouvelles méthodes d’assolement. La mécanique renouvelle le matériel des fermes, la chimie change la face des terres. En quelques années, l’agriculture retrouve la science pour la diriger, les capitaux pour la féconder, les débouchés pour la payer. Les capitaux, sous l’impulsion continue d’un travail universel, s’accumulent de jour en jour, et les chemins de fer, rapprochant les extrémités de la France, achèvent le grand œuvre d’unité où nous poussent tout le mouvement et tout l’esprit de notre histoire.

Nul doute que le progrès matériel ne se lie au progrès moral, et que le bien-être n’adoucisse les plus rudes natures. La moralité croît avec l’aisance, et il suffit de peindre la France plus prospère pour avoir le droit de la présumer meilleure. En cette matière, la réserve est pourtant de rigueur. Ce qui est vrai de la Bretagne ou de la Normandie ne l’est pas de l’Alsace ou du Limousin. Autant de degrés dans la richesse, autant de degrés dans la moralité, autant de variétés dans les mœurs. Le grand propriétaire cultivateur, le fermier forment la bourgeoisie, comme le paysan, le métayer, le journalier forment le peuple. Les uns comme les autres ont les idées et les habitudes des situations qu’ils représentent. Tout tend à relever la position de nos fermiers : l’estime qu’on a de leurs personnes et de leurs travaux, les capitaux dont ils disposent, la responsabilité qui pèse sur eux ; mais si le plus grand nombre, par l’étendue de leurs connaissances et l’importance nouvelle de leur rôle, grossissent tous les jours les rangs supérieurs de la société agricole, beaucoup gardent encore une position inférieure sous l’empire de penchans et de goûts que la solitude entretient. Qui ne sait que l’avidité, la ruse, la violence et l’envie viennent trop couvent prévaloir chez nos paysans sur le courage, l’intelligence et l’économie ? Parfois on attribue ces défauts à une émancipation prématurée. Nous croyons au contraire que les institutions civiles et politiques de l’ancien régime ont fait tout le mal, et que ce mal tend à disparaître. Les sentimens de nos paysans répondent comme un écho affaibli à leurs anciennes passions. Jadis le paysan était jaloux du noble ; le noble n’existe plus, le paysan est jaloux du bourgeois. Causez, traitez une affaire, que de périphrases et de répétitions ! D’où vient cette perpétuelle défiance, si ce n’est de l’habitude que le paysan a prise d’échapper à la force par la ruse, à l’oppression par le mensonge ? Le paysan est égoïste, il est dur, il est grossier. Il regarde sa femme comme un instrument de travail, ses enfans comme des machines productives. L’état de ses récoltes l’intéresse plus que la moralité de ses enfans. En pouvait-il être autrement ? et n’est-ce pas dans la misère de l’ancien régime que le culte des instincts matériels a pris naissance ? Heureusement la vie nouvelle, la vie créée par l’organisation sociale de 1789, exerce sur les populations rurales une action profonde et régulière : l’école et la conscription les arrachent peu à peu du cercle fatal où les enferment les traditions du passé. La liberté absolue de travailler les pousse dans le bien-être, et le bien-être conduit à la moralité.

On est assez disposé depuis quelque temps à comparer l’état des populations rurales en France et en Angleterre, et à faire tourner ce parallèle au profit de l’Angleterre. Il est certain que les rangs supérieurs de la société agricole sont remplis en Angleterre par tout ce qu’il y a de plus grand par la naissance ou par la fortune, et que la vie rurale est aussi développée chez nos voisins qu’elle semble dédaignée chez nous. En outre, les fermiers anglais sont en quelque façon supérieurs aux fermiers français. Le fermier français est un homme de pratique : il travaille lui-même, laboure, charrie et moissonne ; le fermier anglais fait travailler et surveille. Celui-ci vaut par son intelligence et son courage, celui-là par son instruction et ses capitaux. Pour peu qu’on fasse revivre en sa mémoire les rians aspects des campagnes anglaises, la noble hospitalité du grand seigneur et des riches fermiers, on se laisse aller à dire que la condition des journaliers et des laboureurs anglais doit être plus heureuse et plus morale que la condition des journaliers et des paysans français. Il n’en est rien. La misère et l’ignorance d’une grande partie de la population rurale sont en Angleterre des faits de notoriété publique. Une enquête officielle dressée il y a quelques années dans les comtés de Dorset et de Devon lève sur ce point tous les doutes. Le fermier anglais ne s’occupe presque jamais du bien-être ou de l’instruction de ses ouvriers. Il les paie assez pour les empêcher de mourir de faim ou de tomber sous la loi des pauvres, il ne leur donne pas assez pour leur permettre de faire quelques économies. Le journalier est bouvier, laboureur, berger de profession ; il le sera jusqu’à sa mort. Les mœurs, la constitution de la propriété et de la culture lui interdisent toute ambition d’avenir. Quel contraste avec la France ! Et ne voit-on pas quelle supériorité morale et matérielle assure au paysan français l’espoir de la propriété ? Jadis cet espoir ne lui donna-t-il pas la force de triompher des obstacles de l’ancien régime ? Aujourd’hui n’est-il pas la garantie de l’ordre, la récompense du travail et le gage des bonnes mœurs ? Le type du cultivateur anglais, c’est le fermier, l’industriel. Le type du cultivateur français, c’est le paysan, le propriétaire. Cette distinction fondamentale, qu’on peut solidement établir par l’histoire et justifier par les mœurs, confirme très heureusement le jugement impartial et éclairé d’un économiste américain, Henry Colman : « J’ai beaucoup vécu, dit-il, chez les fermiers et au milieu des classes laborieuses, soit dans mon pays, soit dans les contrées étrangères, et je puis affirmer que je n’ai jamais vu de peuple plus poli, plus propre, plus actif, plus sobre que le paysan français, eu égard à sa condition ; sous tous ces rapports, il offre un contraste frappant avec la population rurale d’Ecosse, que j’ai trouvée remarquablement sale ; avec beaucoup de paysans anglais serviles et hébétés, avec le pauvre Irlandais à demi sauvage, pour qui les mots de sincérité et de bonne foi n’ont plus de sens, avec l’Italien irritable, que la moindre offense réelle ou imaginaire met en fureur. »

Voilà ce qu’étaient jadis, voilà ce que sont aujourd’hui les populations rurales de la France. Que devraient-elles être ? Que deviendront-elles ? À ces questions, tous les regards se tournent d’habitude vers l’état. Il est certain que, dans notre France administrative et centralisée, l’état peut quelque chose. Il peut d’abord appliquer rigoureusement les principes de 1789 à l’organisation sociale, et laisser la France produire et consommer au sein de la paix et de la liberté. Il peut encore, si ce n’est alléger les impôts, du moins les mieux répartir. L’argent est au corps social ce que le sang est au corps humain. Si le sang se porte violemment au cœur ou à la tête, la congestion arrive. Pourquoi ne pas constituer plus fortement la commune rurale en lui laissant une part plus considérable des revenus publics ? Entre les villes et les campagnes, pourquoi ne pas rétablir un équilibre depuis longtemps détruit ? Ce sont là des vœux qu’on devrait exprimer chaque jour, et qui finiraient par être exaucés. On demande souvent à l’état d’organiser l’instruction professionnelle. Qu’on charge l’instituteur de donner des notions d’agricullure, qu’on établisse des colonies ou des fermes-modèles par canton, par arrondissement, par département, qu’on crée des professeurs nomades, qu’on répande à flots dans les campagnes les livres pratiques et élémentaires : rien de mieux à coup sûr ; mais se rend-on vraiment compte de l’efficacité immédiate d’une si vaste entreprise ? La science agricole est une science de pratique. Tel qui possédera par cœur quelques livres spéciaux se ruinera très aisément, tandis que son voisin réussira en.se bornant à bien étudier son terrain et à pratiquer les vieilles traditions de la culture. Il est dans l’état actuel de nos mœurs plus important de développer l’instruction primaire que d’organiser l’instruction professionnelle : avant d’enseigner les théories agricoles, il faut mettre nos cultivateurs en mesure d’en profiter ; avant de leur distribuer des livres, il faut leur apprendre à les lire. Quand toutes les intelligences seront ouvertes et qu’elles auront pris l’habitude de comprendre et de chercher à comprendre, quand, par le travail du temps et un effort incessant de toute la société, le peuple sera plus riche, plus instruit, plus capable de combiner tous ces petits problèmes d’à-propos qui forment la science agricole, l’agriculture se perfectionnera tout naturellement. L’exemple d’en haut fera les réformes plus vite et plus sûrement que l’instruction d’en bas. Le petit cultivateur adoptera les nouvelles méthodes dès qu’il verra le gros fermier et le grand propriétaire réussir avec elles. Plus on étudie cette grave question, plus on se persuade que l’avenir de notre agriculture et même le sort des populations rurales reposent entre les mains des cultivateurs riches et intelligens. Aussi, quand M. David de Thiais demande au gouvernement d’intervenir dans la vie agricole par des comices, des concours et des expositions, par des primes, des médailles et des croix, enfin par les institutions de crédit, la confection du code rural et l’instruction professionnelle, il n’est personne qui ne l’approuve ; mais il n’est personne aussi qui ne doive résister à des espérances exagérées et à de généreuses illusions. Ce n’est point sur des décrets et des arrêtés que le cultivateur français doit compter, c’est sur son activité, sur sa persévérance. Le meilleur encouragement, ce n’est pas la récompense de l’état, c’est l’argent du consommateur qui le donne.

Du moment qu’on réduit le gouvernement au rôle de gardien de la paix publique, pour confier à la société la mission de vivre par elle-même et de se suffire, on en conclut très aisément que l’intervention plus ou moins prompte, plus ou moins directe, des grands propriétaires dans la mise en valeur du sol décidera de l’avenir des populations rurales. M. Victor de Tracy, dans ses excellentes Lettres sur l’Agriculture, publiées en 1857, a développé ce point de vue avec l’éloquence de la conviction et du bon sens. En vain demanderait-on aux petits propriétaires ou locataires des améliorations de quelque importance : les idées et les moyens font défaut tour à tour. Le métayer n’est pas capable de faire des avances, et d’ailleurs pourquoi en ferait-il ? Le maître ne doit-il pas prélever la moitié du bénéfice en prélevant la moitié des fruits, ou même ne peut-il pas prendre la totalité de ce bénéfice en reprenant un domaine cultivé sans bail ? Les fermiers n’entreprendront jamais rien de considérable à leurs frais. Ils ne trouvent pas dans la durée des baux des garanties contre les risques qu’ils courent : ils pensent que l’augmentation dans le prix du fermage pourrait bien ne pas correspondre à l’augmentation dans le produit des terres ; ils préfèrent se priver d’un avantage presque assuré pour n’en point faire jouir les propriétaires à la fin du bail. Les propriétaires, quand ils possèdent une certaine aisance, sont donc les seuls qui aient non-seulement un intérêt immédiat, mais encore les ressources nécessaires à l’amélioration de leurs terres. La propriété donne des droits, mais elle impose des devoirs. Le premier devoir d’un propriétaire est d’entretenir et d’améliorer sa propriété. Tout propriétaire foncier qui consacre son temps et ses capitaux à la culture non-seulement remplit son devoir, mais encore rend un service à la société. Ce n’est pas assez ; par une de ces harmonies dont on rencontre à chaque instant des exemples dans l’ordre social, le propriétaire, en faisant son devoir, sert ses intérêts. Le fermier réussit : pourquoi le propriétaire, qui n’a pas moins d’intelligence et qui a plus de capitaux, pourquoi le propriétaire ne réussirait-il pas ? La fortune n’est pas si aveugle qu’elle ne suive le travail, lorsque le travail est conduit par une main vigoureuse, et il faudrait un concours irrésistible de fautes ou de malheurs pour ravir au propriétaire cultivateur la récompense méritée. Ne cherchons donc pas à inventer des institutions, mais travaillons à fonder des mœurs rurales. Depuis des siècles, les champs étaient abandonnés par le propriétaire. La vie à la campagne paraissait une vie sauvage. La culture passait pour un métier inférieur et dangereux. Une réaction favorable commence. L’absentéisme a été l’une des plaies de l’ancien régime : la vie rurale deviendra l’une des modes du nouveau. Peut-être, à force de dire aux propriétaires que l’exploitation par eux-mêmes leur donnerait un bénéfice assuré, à force de soutenir qu’il est aussi honorable et souvent plus lucratif d’être agriculteur que fonctionnaire, à force de répéter et d’affirmer ces simples vérités, peut-être séduira-t-on un certain nombre d’esprits aventureux. Les essais se tenteront, les expériences se renouvelleront, et le mouvement, naissant tout à coup sur mille points à la fois, entraînera la France vers des mœurs nouvelles en harmonie avec les principes nouveaux de 1789.

Dans la plupart des projets de réforme mis en avant pour améliorer notre situation agricole, on a sacrifié la liberté particulière et personnelle à l’intérêt public et commun. C’est ainsi que pour régénérer l’agriculture ou pour assurer une condition meilleure aux populations rurales, on a mille fois invoqué l’association volontaire ou forcée. L’association forcée est la violation des principes de 89 : il est superflu de la discuter ; mais que dire d’une association véritablement libre ? Et d’abord s’agit-il d’une association entre paysans, petits propriétaires ou fermiers ? Il est certain que pour s’aider dans la maladie, pour faire un travail de culture, pour battre des grains, pour conduire et vendre des denrées au marché, pour se donner des secours mutuels, une pareille convention serait excellente ; mais l’homme est égoïste, le paysan défiant, et le sentiment de la personnalité opposera longtemps encore une résistance invincible à des projets qu’on doit encourager, mais qu’il sera difficile de réaliser. S’agit-il au contraire d’une association entre le propriétaire, le fermier, le métayer d’un côté, et l’ouvrier agricole de l’autre ? Les difficultés qu’un tel contrat soulève paraissent insurmontables. Comment par exemple prélever sur les bénéfices agricoles, déduction faite de la rente de la terre et de l’intérêt du capital d’exploitation, comment prélever, dis-je, une part assez forte pour améliorer le sort des deux tiers de la nation et assez faible pour ne pas enlever à celui qui exploite tout son bénéfice ? Comment d’une manière exacte et sûre récompenser chacun selon les facultés qu’il a et les services qu’il rend ? Un tel contrat n’entraînerait-il pas une comptabilité absolument impossible dans nos campagnes ? Tout ce qu’on peut dans cet ordre d’idées tenter en ce moment de plus sage et de plus humain, ce serait de donner chaque année à l’ouvrier fidèle et laborieux une prime fixe ou proportionnée aux bénéfices, ou bien de mettre cette prime en réserve pour le soutenir dans la vieillesse ou dans les maladies.

Si le progrès économique et matériel est attaché au développement régulier des principes de 1789 et au goût de la vie rurale, le progrès intellectuel et moral dépend des succès de l’instruction primaire et de la réforme de l’éducation. Ce n’est pas ici le moment de vanter l’instruction primaire : le bon sens public a fait justice des calomnies qu’on a dirigées contre elle, et personne ne suppose plus que de pénibles exercices de lecture, d’écriture et d’arithmétique puissent ébranler les fondemens de l’église et de l’état. Si la criminalité augmente, c’est que la population des villes s’accroît. La France, la Belgique, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Ecosse, nous prouvent à l’envi que les populations industrielles sont moins morales que les populations agricoles. Depuis 1833, l’instruction primaire obtient des résultats de plus en plus satisfaisans : sur cent conscrits, soixante en moyenne savent lire ; mais il ne suffit point d’étendre l’instruction primaire, il faut la modifier. On peut la faire contribuer d’une manière très efficace à la moralisation des campagnes. Un instituteur est presque toujours un paysan qui a choisi la carrière de l’enseignement pour échapper au service militaire ou au travail manuel. Par cela même, il est moins propre à combattre les idées, les défauts, les préjugés qu’il trouve chez ses élèves, et que dans un degré moindre il partage lui-même. Ne faudrait-il pas assurer à l’instituteur une condition meilleure, exiger de lui des garanties de moralité et d’instruction plus grandes, et attirer vers cette profession, je devrais dire ce ministère éducateur, les intelligences vives et saines de la bourgeoisie pauvre et de la culture riche ?

Rien n’est plus pressant aussi qu’une réforme dans l’éducation morale, et qui peut donner cette éducation, si ce n’est la famille ? On sait dans quelle situation se trouvent la plupart des familles agricoles, on sait quels penchans funestes leur impose pour ainsi dire une vie de travail et de privation. Que n’a-t-on pas fait pour soustraire les enfans à tous les dangers qui les environnent ? On a créé des asiles, des ouvroirs, des écoles, que sais-je ? mais toutes les institutions de la charité volontaire ou légale ne feront pas refleurir dans les campagnes les délicates vertus de la famille. Le mal est plus profond et plus grave qu’on ne le pense. C’est dans le cœur même qu’il se cache, c’est du cœur qu’il faut l’arracher. Amoindrir et abaisser la domination de l’homme, représentant la force et l’intérêt matériel, agrandir et relever l’influence de la femme, représentant le sentiment et l’intérêt moral, rendre au vieillard la pitié qui est due à sa faiblesse, à l’enfant le respect qui est dû à son inexpérience, refaire avec ces familles égoïstes et violentes des familles vraiment chrétiennes, tendres et dévouées, tel est le meilleur, je dirais presque le seul moyen de moraliser les campagnes. Il ne suffit point pour accomplir ce grand ouvrage de l’habile intervention de l’instituteur ou du curé : il faut réunir dans un accord persévérant toutes les influences sociales. Si le goût de la vie champêtre s’empare de nos mœurs, le progrès moral est assuré. Les paysans ne se laissent pas entraîner par les beaux discours, mais par les bons exemples, et rien n’est plus capable de faire sur eux une impression profonde que le spectacle de la vie généralement pure et douce des familles riches et éclairées.

Ce n’est pas seulement au point de vue moral que le séjour prolongé des propriétaires à la campagne semble désirable, c’est encore au point de vue politique. Quoique l’état de l’agriculture et la condition de la population rurale relèvent moins des formes du gouvernement que de l’organisation de la société, cependant les révolutions qui livrèrent successivement la France aux principes les plus contraires ont créé des situations nouvelles.qu’il faut savoir ménager. Si la révolution de 1789 a porté la liberté dans les droits civils, la révolution de 1848 a introduit l’égalité dans les droits politiques. Le suffrage universel a donné au plus grand nombre, c’est-à-dire à la population des campagnes, la souveraineté dans sa force absolue et brutale ; mais cette souveraineté, récemment encore l’occasion des luttes les plus ardentes, est devenue tout à coup l’objet de l’indifférence générale. Habituée au silence par les traditions despotiques de l’ancien régime, la population des campagnes se tait, travaille et demeure insouciante de tout ce qui n’intéresse pas directement sa condition matérielle. Elle s’inquiète fort peu de la manière plus ou moins libérale, plus ou moins morale, dont les affaires du pays sont conduites, et ne demande qu’à s’enrichir. Elle met sa passion non plus dans le triomphe de ses idées, mais dans la satisfaction de ses intérêts. De son côté, le grand propriétaire n’a point de raison pour se jeter dans l’embarras des aventures électorales. A. quoi bon se compromettre pour ne pas ressaisir une autorité qui s’évanouit tous les jours ? Le fermier et le petit propriétaire se contentent du présent, oublient l’avenir, et laissent au hasard des événemens le soin de faire l’éducation libérale du peuple. Le gouvernement ne semble pas malheureusement avoir trouvé grand avantage à combattre cet affaiblissement de l’esprit public. Au lieu de laisser le pays s’habituer à penser et à agir par lui-même, il cherche peut-être trop à penser et à agir pour le pays. Ce n’est pas la liberté qui mène dans les champs et dans les villes la vie politique de la France, c’est l’administration qui la règle d’avance dans les bureaux des préfectures. Il est vrai que le jeu légal des élections n’est nullement troublé, il est vrai que les populations sanctionnent avec une rare docilité les décisions du gouvernement ; mais cette situation même, qui paraît au premier abord un état normal et excellent, ne satisfait point le présent et peut compromettre l’avenir. Aujourd’hui les paysans ne tiennent pas à leurs droits politiques, parce que personne ne les leur conteste, et que personne ne prétend les exercer à côté d’eux ; mais laissez venir quelqu’une de ces crises soudaines qui troublent régulièrement la destinée des empires, et vous verrez le paysan de 1848 reparaître ; vous le verrez, méprisant les doctrines libérales de l’économie politique, se passionner pour les théories despotiques du socialisme. Peut-être alors se repentira-t-on de n’avoir pas tenté de rendre le paysan digne d’une mission à laquelle il est inévitablement appelé, de ne point lui avoir appris le rôle qu’il doit jouer sur la scène de l’histoire, de l’avoir laissé dans une complète insouciance et une fâcheuse ignorance de la responsabilité qui pèse sur lui. Peut-être le gouvernement reconnaîtra-t-il que des relations plus suivies entre les propriétaires et la population des campagnes auraient préparé la vraie fraternité, qui est l’échange cordial des bons offices, et répandu dans les rangs inférieurs de cette population le sentiment de son devoir et l’intelligence de sa situation. Ces relations des propriétaires et des ouvriers agricoles, dans l’état présent des mœurs publiques, sont très rares et très délicates. Le système d’intervention administrative dans tous les détails de la vie publique a cet inconvénient, au milieu de beaucoup d’autres, de nuire au développement de la vie rurale. Il isole les unes des autres les diverses parties de la société ; il éloigne à la fois du gouvernement et des populations un grand nombre d’hommes qui ne demandent pas mieux que de soutenir l’autorité et de respecter les lois, mais qui répugnent à aller solliciter du préfet la permission de profiter de leur fortune ou de leur situation personnelle. Du jour où le gouvernement déclarera sa neutralité et laissera les diverses opinions se disputer le champ de bataille électoral, un grand nombre de propriétaires auront de puissantes raisons pour prolonger leur séjour à la campagne. Chacun cherchera à se créer des amis ou à faire, des obligés, et l’intérêt personnel se joignant à la charité chrétienne, la moralisation des campagnes se fondera sur les bases de l’ordre et de la liberté.

Tels sont les changemens salutaires que les principes de 1789 ont faits ou préparés dans nos campagnes. Sous l’irrésistible influence de ces principes, le droit public et le droit civil ont été renouvelés, la richesse générale s’est accrue, la moralité privée s’est étendue et fortifiée, la France a trouvé en même temps la prospérité dans la paix et la puissance dans la guerre. En Italie, en Espagne, en Prusse, en Autriche, en Allemagne, en Russie, la révolution agricole de 1789 est accomplie : grâce à la propagande victorieuse des idées françaises, les classes agricoles de l’Europe presque tout entière sont affranchies. Nous ne parlons pas de l’Angleterre, qui nous a précédés et dominés dans ce mouvement. Partout où la révolution a trouvé la liberté, elle lui a tendu la main ; partout où elle a trouvé la servitude, elle lui a livré combat. C’est elle qui a fait pendant vingt ans de l’histoire de la France l’histoire de l’Europe. C’est elle qui a transformé en soixante ans l’agriculture et les populations rurales des principales nations de l’ancien monde. Elle a touché à tant d’intérêts, elle a détruit tant d’institutions, elle se présente sous des aspects si divers, qu’on pourrait se laisser éblouir et la chercher longtemps dans la variété et l’éclat de ses innombrables formes. Un mot la résume : liberté du travail. Quand vous verrez quelque part fleurir la liberté, vous pourrez dire : L’esprit de la révolution a passé par là. Pline raconte qu’un affranchi nommé Fabius Ctœsimus obtenait d’une petite terre plus de fruits que ses voisins de leurs vastes domaines. Accusé de magie, cité devant l’édile curule, il prouva sans peine que le charme était le labeur de ses mains. Et de même nos classes agricoles, affranchies par la révolution, ont obtenu d’une étendue à peu près égale trois fois plus de produits qu’elles n’en obtenaient jadis. Elles aussi peuvent répondre au tribunal de l’histoire qu’elles n’ont connu d’autres sortilèges que la liberté du travail et la force de leurs bras.


LOUIS PASSY.


  1. On doit d’intéressans ouvrages sur l’histoire des classes agricoles à MM. Dareste, Bonnemère, et surtout à M. Doniol. On sait aussi quelles savantes études M. de Lavergne, M. Payen, etc., ont consacrées dans la Revue, à l’état présent de l’agriculture.
  2. Le droit de mutation d’un fief au profit du seigneur s’appelait rachat ou relief : rachat, parce que les héritiers semblaient racheter réellement le fief ; relief, parce que le fief était tombé à terre et qu’on avait besoin de le relever.
  3. Le retrait lignager était le droit qu’avait un parent de la ligne à laquelle l’héritage avait appartenu de le retirer des mains de l’acquéreur ; le retrait censuel consistait à reprendre par droit de seigneurie un héritage tenu à cens ; le retrait féodal donnait au seigneur le droit de retirer des mains de l’acquéreur un fief vendu par son vassal.
  4. Le roi avait accordé aux Juifs et aux Lombards dans de certaines villes le monopole du prêt à intérêt.
  5. Ce contrat consiste à prêter de l’argent sur un navire ou sur les marchandises qu’il porte.
  6. Le change sec permettait de prêter une somme d’argent remboursable au lieu où elle avait été prêtée, moyennant commission.
  7. La rente foncière était due, nous l’avons vu, au propriétaire ou seigneur du fonds, aliéné moyennant cette redevance. — La rente constituée était celle qui était créée par un simple contrat moyennant un capital en argent ou le prix d’une chose vendue, capital et prix remboursables, mais non exigibles.
  8. Les pays d’états votaient l’impôt qu’ils devaient payer, et en faisaient la répartition. Dans les pays d’élection au contraire, l’impôt était décrété par le roi et réparti par les fonctionnaires royaux.
  9. Les droits très nombreux et très divers ainsi désignés se percevaient tant sur les vins vendus au détail que sur les vins entrant dans des lieux clos.
  10. Voyez l’étude de M. de Lavergne sur la Révolution et l’Agriculture, livraison du 15 novembre 1858.