Des notions d’espèce et de genre dans les sciences de la nature


DES NOTIONS D’ESPÈCE ET DE GENRE DANS LES SCIENCES DE LA NATURE




I


Toutes nos connaissances se distribuent en espèces et en genres. La raison formelle de cette loi est aisée à découvrir : toutes nos connaissances doivent avoir un élément commun, et chacune d’elles doit avoir un élément propre ; s’il n’en était pas ainsi, ou bien elles seraient absolument séparées l’une de l’autre, ou bien elles seraient fondues ensemble ; dans les deux cas, la pensée serait impossible. Un genre est l’élément commun à plusieurs connaissances ; une espèce est la somme de cet élément commun et de l’élément propre à chacune d’elles. Ainsi entendus, tous les genres et toutes les espèces se ressemblent ; mais lorsqu’au lieu de considérer la forme on considère le contenu des idées, on est amené par l’expérience à distinguer des espèces et des genres dans le système universel des espèces et des genres purement logiques. Alors se présentent des questions qui intéressent les sciences, et en particulier celles où la détermination concrète des espèces et des genres est presque l’unique objet de la recherche, et que la logique pure est impuissante à résoudre. De ces questions, la plus importante est, sans contredit, celle de la nature des espèces et des genres.

On a dit souvent : les espèces et les genres sont des abstractions créées par le langage ; il n’existe hors de nous que des individus, et nos seules connaissances réelles sont les représentations individuelles ; mais incapables d’avoir une image distincte de chaque objet singulier, nous désignons par un même terme tous ceux qui se ressemblent. Ainsi, chaque terme commun divise les choses en deux classes, celles qui possèdent l’attribut désigné et celles qui ne le possèdent pas. La classe n’a donc qu’une réalité d’emprunt ; si le mot qui en est le signe disparaissait, les propriétés abstraites dont il est le lien, se sépareraient et feraient retour aux représentations individuelles d’où elles ont été tirées.

Le nominalisme ne résout pas le problème. On ne conteste pas que le langage soit indispensable à la pensée. Sans abstraction, pas de pensée, si penser est réduire à l’unité une multiplicité donnée, et non pas simplement la percevoir, et sans langage, pas d’abstraction. Ce que nous décomposons, ce sont en effet des intuitions ou des images, c’est-à-dire des sommes complexes de qualités hétérogènes ou homogènes. Ces qualités, la perception nous les présente, l’imagination nous les représente associées les unes aux autres ; unies ainsi en fait, elles ont l’une pour l’autre une affinité au moins empirique qui croît avec la fréquence de l’association. Aussi quand l’abstraction les décompose, qu’arriverait-il sans l’office des signes ? Les intuitions élémentaires, un instant isolées, retourneraient spontanément l’une à l’autre et reconstitueraient l’image primitive. Mais les signes empêchent que l’œuvre de l’abstraction soit vaine ; la qualité abstraite qui ne saurait rester flottante est attachée à un signe distinct ; elle peut ainsi demeurer détachée du reste de l’image dont elle faisait partie.

L’acte que nous venons de décrire est instinctif et spontané. Aussi la réflexion, quand elle s’éveille dans l’humanité et dans l’homme, trouve-t-elle la signification des mots fixée, et, par une conséquence naturelle, la division des choses arrêtée. Mais la science a pour effet de compléter et de corriger le sens des mots, et par suite, de redresser, quand il y a lieu, la division des choses, d’étendre certaines classes, d’en restreindre certaines autres et d’en rectifier ou tout au moins d’en contrôler expérimentalement le contenu. Par conséquent, s’il est vrai de dire que sans le langage il n’y aurait pour la pensée, ni espèces, ni genres, puisque, sans les signes, l’abstraction n’aboutirait à rien, on ne peut soutenir que le langage crée les limites des espèces et des genres ni qu’il en détermine le contenu. Le langage suit les choses, bien qu’il précède la pensée réfléchie, et la généralité est dans les choses elles-mêmes, puisqu’une même qualité peut exister en même temps dans un nombre indéterminé d’individus.

À l’antipode du nominalisme est placé le réalisme. D’après cette doctrine, les notions générales sont l’expression de types éternels et immuables, existant en dehors des individus qui en sont les copies multiples et mobiles ; la notion la plus générale. l’être, est comme le noyau de toutes les existences, autour duquel se groupent par une sorte de cristallisation ou d’épigenèse métaphysique les divers modes de l’existence. Les individus n’ont qu’une réalité d’emprunt : ce qui existe véritablement, ce sont les idées ou les types dont ils reproduisent imparfaitement et pour un temps les traits. Nous sommes, dit-on, contraints d’admettre l’existence des essences suprasensibles sous peine d’ignorer à tout jamais la raison des ressemblances diversement étendues que présentent les individus. Vous êtes en présence de plusieurs animaux semblables, quelle est la raison de cette unité de structure ? Ces êtres laissent derrière eux une postérité qui reproduit leurs formes sans modifications importantes. Quelle est la raison de la persistance de l’unité de structure dans la durée ? Cette double raison ne saurait être cherchée dans la matière elle-même. Celle-ci, en effet, obéit à des lois distinctes de celles qui régissent la vie, et si les principes de la mécanique sont impuissants à expliquer le fait de l’organisation individuelle, encore moins peuvent-ils rendre compte du fait de l’organisation spécifique, et de la transmission continue des mêmes formes à travers les générations.

La plupart des difficultés invincibles que soulève le réalisme sont connues depuis longtemps. Et tout d’abord, comment connaîtrions-nous ces entités ? Ce n’est pas par les sens, qui ne s’exercent que sur l’étendue et ne sauraient par conséquent saisir l’idée type qui, par définition, est antérieure et supérieure à l’espace. Ce n’est pas davantage par une intuition spéciale distincte de l’intuition sensible, car une telle intuition, si elle existait, transformerait ses objets en phénomènes, ce qui est contraire à l’hypothèse. D’ailleurs, nous ne voyons pas que ceux qui croient à une appréhension directe des essences suprasensibles emploient à les déterminer le seul procédé qu’implique cette croyance ; au lieu de les décrire sans tâtonnements et sans retouches, d’après une vision immédiate, ils en forment les notions en recourant aux procédés lents et souvent trompeurs de l’analyse expérimentale. Si nous ne pouvons contempler les originaux invisibles des choses, sommes-nous du moins contraints, par le raisonnement, d’admettre qu’ils existent, tout en nous résignant à ne les voir jamais, et à en rechercher les traits dans les copies matérielles qui les imitent. Ce n’est pas la déduction qui peut nous y contraindre, car, au rebours de ce qu’il faudrait, elle conclut du genre aux espèces, et de f espèce aux individus. Sera-ce l’induction ? On serait tenté de le croire. L’induction, en effet, conclut des faits aux lois qui les régissent ; les faits sont singuliers et mobiles, les lois sont générales et constantes ; or, l’essence n’a-t-elle pas, elle aussi, pour caractères la généralité et la constance ? C’est vrai ; mais elle diffère d’une loi proprement dite, par le plus important de ses caractères : la réalité métaphysique. Quand le savant détermine la loi d’un fait, il n’entend pas la douer d’une existence suprasensible ; il pense seulement que partout et toujours, les mêmes circonstances étant données, les mêmes faits se produiront suivant les mêmes rapports. Il conclut, il est vrai, du particulier au général, mais le procédé par lequel il étend à tout le temps et à tout l’espace le résultat de l’expérience présente ne l’introduit pas dans une région d’existences supérieures aux existences phénoménales. L’induction élargit notre connaissance, en ce sens qu’elle nous permet de voir par la pensée des événements qui ne sont pas encore ou dont nous ne pouvons pas être les témoins ; mais elle n’atteint pas ce qui ne saurait être, soit pour nous, soit pour d’autres, l’objet d’aucune expérience. Elle ne peut donc nous autoriser, ni à plus forte raison nous contraindre à doubler les choses sensibles d’essences supra- sensibles qui les régiraient mystérieusement.

D’ailleurs, une telle solution, loin de résoudre le problème, en engendre de nouveaux. Les types ont pour fonction d’expliquer la présence de formes semblables chez un nombre infini d’individus. Mais ils constituent, eux aussi, une multiplicité, qui pas plus que la multiplicité sensible, n’a en elle-même sa raison d’exister. Il faut donc, sous peine d’inconséquence logique, les expliquer en les rapportant à des types plus généraux, et ainsi de suite, jusqu’au type vraiment universel, unité dernière de toutes les multiplicités intelligibles et sensibles échelonnées au-dessous de lui jusque dans l’infinie dispersion de l’espace. Mais en gravissant tous les degrés qui conduisent à l’être pur et simple, s’élève-t-on vraiment de raison en raison ? Pour passer des représentations individuelles à l’espèce, il faut éliminer les caractères différentiels de chacune d’elles ; la notion de l’espèce renferme donc moins de réalité concrète que les images des individus. Pour passer des espèces au genre qui les contient, il faut opérer une élimination semblable ; il en est de même à chaque passage d’un groupe inférieur à un groupe supérieur ; à chaque stade du progrès on laisse derrière soi une certaine somme de réalité ; on procède par voie d’appauvrissement, et l’on tend ainsi, non pas vers la réalité la plus riche, mais vers le néant. Comment comprendre alors que les notions les plus élevées en généralité soient les raisons des notions subordonnées ? Si l’on a pu dire avec vérité, que le genre est indispensable aux espèces, cela signifie qu’à une somme de caractères généraux s’unissent des caractères moins généraux qui les spécifient ; mais on ne saurait entendre par cette formule que le genre porte en lui-même la cause de cette addition. Aussi que l’on prenne l’une de ces notions générales, et jamais on n’en fera sortir par voie de transformation analytique les notions moins étendues. Par conséquent, à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des types, si l’horizon s’élargit, l’atmosphère se raréfie, et l’on finit par se trouver dans le vide.

Ce n’est pas tout. Une telle hypothèse, chargée d’expliquer une partie de l’expérience, ne va-t-elle pas à l’ encontre des résultats les moins contestés de l’expérience ? L’unité des phénomènes physiques, pressentie dès les premiers jours par la sagesse antique, affirmée à priori, par Descartes, est établie aujourd’hui sur des preuves expérimentales. L’hypothèse réaliste semble impliquer que les lois de la matière brute sont purement mécaniques. Si la matière, en effet, produisait spontanément en vertu de ses lois des formes constantes, à quoi bon ériger au-dessus d’elle des entités auxquelles on attribue précisément ce rôle organisateur ? Mais qu’est-ce qu’organiser la matière, sinon faire converger les séries des phénomènes mécaniques vers une fin commune à laquelle ils ne se dirigeaient pas naturellement, et, dans le cas où ils retournent à leur état primitif de dispersion, les reprendre et les concentrer de nouveau en un système semblable au premier ? Pour les déterminer ainsi à réaliser une fin donnée, il faut donc ou suspendre en partie le mouvement qui les anime ou en changer la direction. Or, la mécanique nous enseigne que pour suspendre un mouvement, il faut y opposer un mouvement d’égale intensité et de direction contraire, et que pour en changer la direction, il faut le remplacer par un autre, ou du moins produire un mouvement de sens différent qui se combine avec lui. Par conséquent, si les essences ont pour fonction d’organiser la matière suivant des types constants, à l’apparition de chaque forme, elles doivent créer de toutes pièces une certaine somme de mouvements.

Mais si elles ont ce pouvoir créateur, à chaque fois qu’il se manifeste, la somme de l’énergie change dans l’univers. Dira-t-on que la somme des mouvements créés à l’apparition de chaque forme individuelle est précisément égale à celle des mouvements anéantis ? Mais nous savons que ce qui demeure constant dans la nature, ce n’est pas la somme des mouvements réels, comme l’avait cru Descartes, ni même la somme de la force vive, comme l’avait pensé Leibniz, mais la somme de l’énergie potentielle et de l’énergie actuelle. Il n’y a pas d’anéantissement, au sens absolu du mot. Toute force qui semble disparaître, demeure disponible. Aussi, même en admettant que la création d’une quantité déterminée de mouvement correspondît à l’entrée d’une quantité rigoureusement égale de mouvement dans le réceptacle de la virtualité, l’équilibre de la nature n’en serait pas moins rompu, puisque la quantité de mouvement produit serait ajoutée à la somme de l’énergie virtuelle et de l’énergie réelle, qui préexistait. Ainsi par une conséquence imprévue mais nécessaire de l’hypothèse, les essences suprasensibles auxquelles on attribue une puissance ordonnatrice, seraient des causes incessantes d’anarchie dans le monde.


II


Puisque les espèces et les genres ne sont ni des abstractions verbales, ni des entités suprasensibles, il reste qu’elles soient des lois, au sens positif de ce mot. Essayons de justifier cette définition.

Les phénomènes qui se succèdent dans le temps offrent aux sens une diversité infinie. La science a pour but de fixer et de réduire à l’unité cette multiplicité ondoyante et diverse. Elle commence par lier chaque phénomène spécial à un antécédent spécial. Puis comme cette première démarche, bien qu’elle concentre en un rapport unique le nombre indéfini des répétitions possibles du même fait, nous laisse encore en présence d’une multitude de termes hétérogènes, la science recherche les corrélations cachées des phénomènes en apparence les plus divers et, peu à peu, elle ramène les lois spéciales à des lois de plus en plus générales. L’idéal serait de découvrir une loi vraiment universelle, de laquelle toutes les autres dériveraient par une composition croissante.

Si les successions phénoménales sont réglées par des rapports de plus en plus généraux, n’est-il pas légitime de concevoir, sauf vérification expérimentale, qu’il en est de même pour les éléments coexistants ? Une telle conception aurait le double avantage de maintenir à la fois la réalité des individus et celle des espèces, et de nous faire comprendre comment celles-ci, sans être des entités suprasensibles, sont cependant distinctes de ceux-là. Considérons d’abord le cas le plus simple. On fait passer un faible courant électrique dans une dissolution d’un sel d’argent. Si l’on projette l’image agrandie du phénomène qui va s’accomplir, sur l’écran d’un microscope solaire, on voit surgir dans le liquide de petites masses qui se dirigent vers des points déterminés, s’unissent les unes aux autres, et par leur agencement réalisent de petits édifices aux contours nettement arrêtés. La science, pour expliquer ces formations cristallines, n’imagine pas que les molécules matérielles ont obéi à l’impulsion de moteurs invisibles, ni que sollicitées par un mystérieux attrait, elles ont reproduit les traits d’un modèle idéal ; mais elle voit dans la cristallisation l’œuvre des forces moléculaires. Les molécules du sel dissous flottaient dispersées dans le liquide ; le passage de l’électricité a réveillé en elles certaines énergies latentes ; des courants d’actions et de réactions se sont produits ; les molécules y obéissant ont été attirées à certains points, repoussées à certains autres ; elles se sont ainsi groupées en un ordre défini. La forme géométrique du cristal est donc le produit du travail moléculaire qui a réuni et mis en équilibre des éléments homogènes auparavant épars ; elle persiste tant que cet équilibre subsiste ; elle se reproduit invariablement toutes les fois que des éléments semblables sont placés dans les mêmes conditions. Elle ne doit donc être à nos yeux que le signe sensible de la formule qui exprimerait le travail mécanique duquel elle résulte.

Du cas le plus simple, passons au plus compliqué. Un animal haut placé dans la série zoologique a une forme définie. Elle résulte incontestablement de la structure et de la disposition des appareils, des organes, des tissus et des organites élémentaires. Mais ces diverses pièces de l’organisme ont été façonnées, groupées et mises en place par l’obscur travail de l’évolution. Ce n’est pas tout. Dans l’être vivant, l’équilibre des éléments est à chaque instant troublé, et à chaque instant rétabli ; mais au milieu de ces ruines incessantes incessamment réparées, la forme de l’être demeure la même, Par conséquent si le travail de l’évolution aboutit à cette forme, l’œuvre sans trêve de la nutrition ne fait que réparer l’édifice organique, sans en modifier l’architecture. La forme de l’être organisé doit donc être à nos yeux le signe sensible de la formule qui exprimerait le travail évolutif qui l’a produite, et le travail nutritif qui la maintient. Ce n’est pas tout encore. L’être vivant a une durée limitée ; mais il a le privilége de se survivre dans un autre lui-même. Celui qu’il laisse à sa place est fait des mêmes matériaux que lui ; il exécute les mêmes fonctions, et il est construit sur le même plan. Comment comprendre et expliquer cette transmission des caractères, si la loi complexe, qui a groupé et maintenu dans un ordre immuable les éléments sans cesse renouvelés des ancêtres, n’étend pas son action aux descendants, ou, pour parler un langage moins figuré, si les éléments organiques n’ont pas entre eux mêmes rapports chez tous les individus d’une même lignée ? Ce système de rapports a donc le caractère de toute loi véritable ; il ne disparaît pas avec l’individu où il est réalisé, mais il est général. Par conséquent celui qui en posséderait l’exacte formule aurait réduit à une pensée unique le nombre indéfini des individus semblables qui sont nés et qui naîtront les uns des autres.

Mais cette réduction ne serait qu’un premier pas dans la science des êtres coexistants. Même en la supposant parfaite, elle aurait pour résultat d’instituer dans l’entendement autant de formules distinctes que l’expérience nous montrerait de lignées distinctes ; bien que la multiplicité contenue dans chacune d’elles fût ramenée à une pensée unique, toutes ces séries n’en seraient pas moins pensées à part l’une de l’autre. Il faut donc chercher entre elles des corrélations qui permettent de les ramener toutes à des formules de plus en plus générales.

L’entreprise sera réalisable, si chaque formule spéciale se résout progressivement en éléments communs à toutes. La forme d’un être organisé est, en dernière analyse, la manifestation extérieure de la loi complexe qui règle la production, la spécification et la distribution des éléments organiques. Mais cette loi est-elle un système irrésoluble de rapports irréductibles, ou bien une somme de lois de plus en plus générales et de plus en plus simples ? Chaque lignée d’individus est-elle produite par un groupe spécial ou par plusieurs groupes coordonnés de causes ? Dans le premier cas, on ne pourrait qu’établir pour chaque lignée une loi irréductible, isolée de toutes les autres ; dans le second, les lois spéciales se résoudraient en lois de plus en plus générales. Alors les formes les plus diverses seraient peu à peu ramenées à l’unité ; des affinités de plus en plus vastes apparaîtraient entre les êtres les plus hétérogènes, et nos catégories, espèces, genres, ordres, classes, embranchements, seraient l’expression systématique des lois d’extension différente qui travaillent de concert à la production et à la conservation des formes individuelles. La classification ne serait plus alors un procédé artificiel destiné à soulager la mémoire et à faciliter nos recherches dans le répertoire immense des formes réelles ; mais elle serait la science des êtres coexistants, car si les espèces, les genres, les ordres, les classes, les embranchements, pour conserver la nomenclature adoptée, expriment le système des lois de coexistence qui agissent simultanément dans les individus, si chacune de ces lois a une fonction déterminée dans l’œuvre commune et une extension propre, si elles sont unies les unes aux autres par des rapports constants, les connaître, c’est avoir, autant qu’il est possible à l’esprit humain, réduit à l’unité la multitude indéfinie des individus dispersés dans l’espace, et les séries sans fin de leurs générations successives.

En fait, en est-il ainsi ? Malgré les accroissements considérables qu’elles ont reçus depuis un demi-siècle, les sciences de classification sont encore les plus imparfaites des sciences de la nature. Pourtant elles ont répondu à la question que nous avons posée. Contentons-nous d’interroger la zoologie. Un coq, un héron, un cygne diffèrent l’un de l’autre ; leurs lois de formation ne sauraient être identiques. Pourtant, si l’on élimine les différences qui les distinguent, on trouve en eux un grand nombre de dispositions organiques communes. Nous sommes ainsi conduits à déclarer que chacun d’eux est le produit d’au moins deux groupes de lois distinctes : les unes communes à tous, origine des ressemblances ; les autres propres à chacun, origine des différences. Un turbot respire par des branchies, un chien et une poule par des poumons cloisonnés, une couleuvre, par des poumons à peu près lisses, un axolotl d’abord par des branchies, plus tard par des poumons. Outre un grand nombre d’autres différences moins importantes, voilà des caractères qui empêchent de fondre en une seule les idées que nous nous faisons de ces cinq individus. Pourtant, si l’on néglige ces différences, on trouve chez chacun d’eux un certain nombre de caractères morphologiques communs, en particulier, la disposition du système nerveux central. On est par là conduit à conclure que dans tous les poissons, dans tous les oiseaux, dans tous les mammifères, dans tous les reptiles et dans tous les batraciens, une loi générale, cause des ressemblances fondamentales, combine son action avec celle de lois moins générales, causes des différences particulières à chaque groupe.

C’est d’après les révélations de l’anatomie comparée, que Cuvier a construit son système naturel du règne animal. Il commence par y établir quatre grandes divisions, car l’anatomie comparée apprend « qu’il existe quatre formes principales, quatre plans généraux, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés, et dont les divisions ultérieures, de quelque titre que les naturalistes les aient décorées, ne sont que des modifications[1]. » Ces divisions principales sont les embranchements. Qu’on accepte les embranchements de Cuvier, ou qu’on y joigne avec Blainville et d’autres un cinquième groupe, celui des Amorphozoaires, on conviendra que ce ne sont pas là des coupes artificielles, mais des délimitations du domaine propre à chacune des lois les plus générales qui concourent à la détermination morphologique des animaux. Chaque embranchement se divise en classes. Chaque classe est caractérisée par une structure particulière des organes de la respiration et de la circulation. Cela signifie que la loi de laquelle résulte la disposition du système nerveux propre à tous les représentants d’un embranchement peut se combiner et se combine en effet avec des groupes de lois moins étendues qui déterminent des modes spéciaux de structure des appareils respiratoire et circulatoire. — Pour Cuvier, les classes se divisent en ordres, dont les caractères distinctifs sont tirés des organes digestifs, ou mieux de leurs auxiliaires extérieurs, les organes de la manducation et de la préhension. Cela veut dire que les lois de coexistence desquelles résulte la structure caractéristique de la classe, peuvent se combiner et se combinent en effet avec des lois moins étendues, lesquelles déterminent dans certains appareils la structure propre à chaque ordre. On pourrait en dire autant des familles dans les ordres, des genres dans les familles, et des espèces dans les genres. Ainsi, à mesure qu’on descend l’échelle, on se trouve en présence de caractères morphologiques nouveaux, qui appartiennent à un nombre de plus en plus restreint d’individus ; en d’autres termes, on rencontre les produits de lois de plus en plus spécifiées, dont l’action se combine avec celle des lois plus générales rencontrées auparavant. Et si maintenant nous nous plaçons au bas de l’échelle, l’individu nous apparaît, non pas comme le substratum d’entités distinctes et pourtant concertantes, mais comme l’œuvre commune de lois coordonnées et diversement étendues. À chaque progrès de l’analyse, des affinités plus larges nous apparaissent entre les êtres les plus divers, et le nombre indéfini des individus qui n’était pour les sens que multitude et presque anarchie, devient ordre et unité pour la pensée.

Cette manière de concevoir les espèces et les genres, la seule qui nous préserve à la fois d’un nominalisme et d’un réalisme également anti-scientifiques, est confirmée parles résultats d’une science encore bien imparfaite, mais qui a cependant répandu déjà de vives clartés sur les mystères de la nature vivante. L’embryogénie nous a appris d’abord que les individus ne se forment pas par l’accroissement géométrique de germes préexistants, qui contiendraient l’être adulte en miniature. À la théorie spéculative de la préexistence des germes a succédé la théorie expérimentale de l’épigenèse. L’individu n’est pas, dès l’origine, formé de toutes pièces, arrêté dans tous ses traits ; mais l’embryon est le siége de formations distinctes et successives qui le munissent peu à peu des instruments nécessaires à la vie. Il y a donc plusieurs étapes dans l’évolution.

Si maintenant on compare le développement embryogénique des animaux en apparence les plus divers, on assiste à des différenciations progressives d’un même élément primitif. L’origine de toute évolution organique est une cellule. Au début, un mammifère ne se distingue pas d’un poisson, un poisson d’un oiseau, ni même un vertébré d’un invertébré. La cellule primitive est toujours une vésicule sphéroïdale où l’observation microscopique distingue des substances différentes, mais où rien ne fait pressentir les caractères qui apparaîtront dans la suite. Fécondé, l’ovule se divise par une segmentation graduelle ; il devient bientôt un ensemble de petites sphères semblables les unes aux autres, et contenues toutes dans la même membrane. Si l’évolution s’arrêtait là, et si, à ce point de leur développement, on faisait sortir des milieux qui les contiennent les embryons des animaux les plus distincts, on ne pourrait en dire qu’une chose : ce sont des animaux ; mais on ne saurait dire à quel embranchement ni à plus forte raison à quelle classe, à quel ordre, à quel genre et à quelle espèce ils auraient appartenu. Tous les animaux sont donc caractérisés d’abord comme animaux, et l’on peut appeler loi du règne la loi générale qui préside à cette première et commune étape de toutes les évolutions animales.

Longtemps on a cru que l’organisme de l’être le plus parfait était, selon l’expression de de Serres, « une anatomie comparée transitoire, » c’est-à-dire que les divers degrés de l’épigenèse humaine étaient la reproduction temporaire des divers termes de la série animale. Une étude plus approfondie de ces obscurs phénomènes a montré la fausseté de cette conception. Mais s’il est faux que la série des métamorphoses embryogéniques de l’être le plus parfait reproduise terme pour terme les divers modes d’organisation de la série animale tout entière, il est vrai que l’être caractérisé d’abord comme animal acquiert successivement des caractères de moins en moins généraux, qui le placent dans des catégories de plus en plus restreintes. Nous avons assisté au début de l’évolution organique ; suivons-en les progrès. L’enveloppe que les savants appellent blastoderme s’est formée ; les phénomènes qui jusque-là avaient suivi des voies parallèles vont désormais diverger. Chez certains embryons, « au milieu du disque que forme le blastoderme se dessine un sillon étroit, la ligne primitive, qui divise le disque en deux parties égales, l’une droite, l’autre gauche. De chaque côté de cette ligne ou fente, le feuillet extérieur se soulève en un repli allongé ; ces deux replis grandissent, se réunissent au-dessus de la fente et forment ainsi un canal cylindrique. C’est le canal médullaire, ainsi nommé parce qu’il est la base du système nerveux central, de la moelle épinière[2]. » L’animal est dès lors caractérisé comme vertébré. L’évolution organique a suivi d’autres voies et abouti à d’autres formes chez les embryons, d’où doivent sortir un mollusque ou un articulé, ou un rayonné. À la loi du règne, commune à tous les animaux, se sont donc unies des lois moins générales, celles des embranchements.

Pendant quelque temps, l’embryon du vertébré n’a rien en lui qui laisse deviner à quelle classe il appartiendra ; il sera mammifère, oiseau, reptile, batracien ou poisson ; mais jusqu’à présent il n’est que vertébré : son encéphale se compose de cinq ampoules cérébrales. Son corps est un disque mince et aplati, sans face ni jambes, ni intestins ; quand les extrémités antérieures et postérieures apparaîtront, « on ne saura pas encore si ce doivent être les bras et les jambes d’un homme, les pattes d’un chien, celles d’un oiseau ou d’une tortue ; ce sont des bourgeons arrondis qui deviennent peu à peu des palettes où apparaissent enfin des doigts rudimentaires cachés sous une sorte de membrane natatoire[3]. » Si le travail évolutif s’arrêtait là, et si, à ce point de développement, on considérait les embryons d’un mammifère, d’un oiseau, d’un reptile ou d’un poisson, on ne saurait, en les voyant, dire qu’une chose : ce sont des vertébrés. Mais que l’évolution continue, et de nouveaux caractères vont apparaître. Chez certains embryons naîtront des franges branchiales ; chez les autres, des poumons ; chez ceux-ci les crosses aortiques persisteront ; chez ceux-là elles s’atrophieront, moins deux, moins une ; en même temps, les ampoules cérébrales se développeront inégalement ; ici les lobes antérieurs, là les lobes médians acquerront une prédominance marquée. Le vertébré se caractérise ainsi peu à peu comme mammifère, ou comme oiseau, ou comme reptile, ou comme poisson. La loi de l’embranchement agit toujours ; mais elle reçoit la collaboration de lois moins étendues, qui spécifient son œuvre dans un sens ou dans un autre. Ce sont les lois des classes. Dans la suite apparaîtront les caractères des ordres et des autres catégories plus restreintes.

On le voit : les résultats les plus généraux de l’embryologie confirment ceux de l’anatomie comparée. Aussi ne doit-on pas s’étonner que, presque à la même époque, Cuvier et de Baër, en partant, le premier, de la comparaison des individus pleinement achevés, le second, de la comparaison des individus en voie de formation, aient abouti à deux classifications du règne animal à peu près identiques. Toutefois, dans une matière si compliquée, il faut se garder d’exagérer les analogies. Agassiz, un des naturalistes qui ont le plus contribué à répandre et à justifier cette idée de l’apparition successive des caractères qui distinguent les divers types du règne animal, ne la professait pas cependant sans réserves. S’il admet qu’ « en tant qu’œufs, dans leur condition primitive tous les animaux se ressemblent, qu’aussitôt que l’embryon commence à montrer quelques traits caractéristiques, ceux-ci présentent des particularités telles que le type peut se distinguer[4], » il fait observer que chez certains êtres on remarque une avance assez grande des caractères de la famille sur ceux de l’ordre, et des caractères de l’espèce sur ceux du genre. « Par exemple, un jeune hémiptère ou un jeune orthoptère peuvent être sûrement rapportés à leur famille respective d’après les caractères qu’ils présentent, bien avant de manifester les particularités qui les caractériseront comme hémiptère ou orthoptère. La tortue qui happe montre son petit sternum en forme de croix, sa longue queue, ses habitudes féroces même avant de sortir de l’œuf, avant de respirer par des poumons, avant que son derme se soit durci en une carapace osseuse. Le veau prend la forme bovine bien avant d’avoir acquis les caractères d’un ruminant à cornes creuses ; le faon présente toutes les particularités de son espèce avant que celles de sa famille se soient développées[5]. »

Quoi qu’il en soit de ces réserves, et bien qu’elles aient pour origine les vues personnelles d’Agassiz sur les caractéristiques des types subordonnés, il est aujourd’hui acquis à la science que tous les embryons animaux, semblables à l’origine, se spécifient progressivement[6]. On a donc eu raison de distinguer plusieurs stades dans l’évolution organique. Une forme commune au règne tout entier est d’abord réalisée ; puis en se développant, elle se modifie, ici d’une façon, là d’une autre. Chacune de ces nouvelles formes se modifie à son tour, et ainsi de suite, jusqu’à ce que d’épigenèse en épigenèse, de forme en forme, la forme spécifique soit enfin apparue. Avant de la revêtir, l’individu a acquis une série de formes qui lui sont communes avec un nombre de moins en moins grand d’individus. Chacune d’elles résulte du groupement des éléments organiques ; elle est donc le signe extérieur et sensible de la loi qui préside à cette répartition. Et comme une forme moins générale naît de la modification d’une forme plus générale qui préexistait, il est vrai de dire que la loi de l’embranchement, par exemple, continue d’agir, alors que la loi de la classe est apparue, en s’adaptant, bien entendu, aux conditions nouvelles que crée cette coopération. On comprend par suite, ce que ne sauraient expliquer ni le nominalisme ni le réalisme, comment il se fait que les découvertes de l’embryogénie comparée concordent avec celles de l’anatomie comparée. La loi plus générale apparue la première ne cède pas la place à la loi moins générale qui survient ; mais elles travaillent de concert à l’œuvre commune. Aussi, dans la forme définitive et durable de l’adulte, est-il possible de démêler ce qui revient à chacune des lois qui ont contribué à le faire ce qu’il est.


III


Recherchons maintenant dans quelles limites nous pouvons connaître ces lois et les réduire en système. Dans tout ordre d’investigation, il faut d’abord distinguer nettement l’objet dont on cherche la loi. C’est chose facile quand il s’agit de la nature inorganique. Nous ne confondons pas nos diverses sensations, et nous établissons hors de nous autant de classes distinctes de phénomènes, que nous distinguons en nous d’espèces de sensations. Dans chacune de ces classes, nous faisons des subdivisions qui reposent, elles aussi, sur les différences de nos sensations. Chaque phénomène physique a une qualité spéciale qui l’empêche d’être confondu avec les autres.

Nous avons admis que l’individu était le produit d’une société coopérative de lois générales. Pour connaître chacune d’elles, il faut d’abord en déterminer exactement la contribution au résultat commun. Ce discernement peut-il être rigoureux ? — Il pourrait l’être, si les produits qu’il s’agit d’isoler étaient contenus les uns dans les autres comme des sphères concentriques. Mais cette image est loin d’être un symbole de la réalité. Les divers types réalisés à la fois par les individus, loin d’être emboîtés géométriquement les uns dans les autres, sont en quelque sorte fondus ensemble ; chaque partie de l’être porte l’empreinte de chacun d’eux. Pour nous en tenir aux représentants les plus élevés de la nature vivante, et sans parler ici des organismes rudimentaires dont la simplicité complique le problème, loin de le simplifier, il n’est pas dans un vertébré un organe qui ne puisse servir à dénoter l’ordre, la classe et même l’embranchement.

Les naturalistes de l’école anatomique ont cru lever la difficulté en cherchant la caractéristique de chaque catégorie dans un appareil ou dans un organe distinct. Ainsi, pour Cuvier, les embranchements sont déterminés par la disposition du système nerveux ; les classes, par celle des systèmes de circulation et de respiration ; les ordres par la structure des organes digestifs et des organes de préhension ; les familles, quand il y a lieu d’en établir, par des modifications de ces derniers organes, et ainsi du reste. Mais n’est-ce pas là un artifice qui démontre, sans y porter remède, notre impuissance à connaître scientifiquement le système des lois morphologiques ? Il se peut que chacune d’elle ait travaillé plus que les autres à la structure de tel appareil, de tel organe, de telle partie d’organe ; mais elle a travaillé aussi à toutes les autres parties de l’édifice ; et, de plus, elle n’a pas été l’unique ouvrière de la portion qu’elle a marquée plus spécialement de son empreinte. Aussi, la chercher uniquement là où son œuvre est plus saillante, est-ce se contenter d’une détermination incomplète. Et d’ailleurs, dans cet appareil ou dans cet organe où on la localise pour les besoins de la théorie ou de la pratique, à quel signe infaillible reconnaître ce qui lui appartient en propre et ce qui revient aux autres ?

Agassiz a proposé, pour chaque groupe du règne animal, de nouveaux critères qu’il croit infaillibles. Pour les embranchements, il s’en tient aux déterminations de Cuvier, mais il distingue les classes « par la façon dont le plan général de structure est poursuivi, c’est-à-dire par les combinaisons diverses des systèmes organiques constituant les corps des représentants d’un embranchement quelconque », ou plus nettement « par la différence des voies suivant lesquelles la vie est entretenue, et par la diversité des moyens employés pour établir ces voies. » Dans les classes, « les ordres se rangeront tout naturellement d’après le degré de perfection des organismes qui les représentent, c’est-à-dire suivant la complication ou la simplicité de leur structure. » Les familles ont pour caractère essentiel la forme, « non pas les contours extérieurs, mais la forme telle qu’elle résulte de la structure, ce qui signifie que les familles ne peuvent pas être bien définies ni circonscrites dans leurs limites naturelles, sans un examen approfondi de tous ces traits de la structure intérieure qui se combinent pour déterminer la forme. » Dans les familles, les genres sont caractérisés par la structure spéciale de telle ou telle partie, « le fini de l’organisation, la perfection des derniers détails de la structure ; » enfin les caractères des espèces sont les particularités qui dérivent « des rapports des individus entre eux, soit avec le monde ambiant ; les proportions, l’ornementation de leurs parties, etc.[7] »

Cette théorie n’a pas rallié tous les zoologistes, comme l’espérait son auteur. C’est qu’en effet elle est loin d’établir une démarcation tranchée entre les diverses catégories dont elle admet l’existence, et de fournir pour chacune d’elles un critérium sans ambiguïté. Agassiz reconnaît que les traits de chacun des types généraux qui coexistent dans un individu ne sont pas concentrés dans un organe ou dans un appareil en particulier, et qu’il faut, par conséquent, les chercher dans l’organisme entier ; ses définitions des classes en sont la preuve. Mais, comme s’il était impossible à l’observation humaine de discerner dans la fusion des formes organiques tous les traits propres à chacune, rien n’est plus vague que les définitions qu’il propose. Les classes sont-elles nettement séparées des groupes inférieurs, quand on a dit qu’elles sont caractérisées « par les différences des voies et moyens employés à réaliser la vie ? » Cette définition n’embrasse-t-elle pas, au contraire, avec ce qui appartient à la classe, ce qui ressortit aux familles et aux ordres ? La complication ou la simplicité de la structure organique qui, aux yeux d’Agassiz, caractérisent les ordres, sont-elles choses distinctes des voies et moyens employés à construire l’organisme ? La structure intime qui détermine les formes extérieures, indices caractéristiques des familles, s’en distingue-t-elle davantage ? On a remarqué avec raison que chacune de ces définitions peut, sans inconvénient, être substituée aux autres. Un logicien y verrait la preuve qu’aucune d’elles ne convient au seul défini. Ce n’est pas tout : la théorie ne soutient pas jusqu’au bout l’épreuve de l’application. Quand il arrive aux genres et aux espèces, Agassiz renonce à en chercher les traits dans l’organisme entier, et, comme ses devanciers, il prétend les trouver dans la structure spéciale, dans les détails et dans l’ornementation de telle ou telle partie. Que voir dans ces applications mal assurées et parfois infidèles d’une théorie vraie au fond, sinon une preuve expérimentale de notre impuissance à faire dans les individus adultes la part exacte de chacun des types qu’ils réalisent simultanément ?

Mais peut-être l’embryologie réussira-t-elle là où l’anatomie comparée a échoué. Nous avons vu que l’être en voie de formation revêt successivement des formes transitoires qui lui sont communes d’abord avec tous les représentants du même embranchement, puis avec ceux de la même classe, du même ordre, de la même famille, du même genre et enfin de la même espèce. Si, dans l’adulte, chacune de ces formes nous cache en partie celle qui l’ont précédée, il sera possible de les distinguer dans l’embryon où elles apparaissent l’une après l’autre. Prise en gros, cette proposition est vraie. Mais ce serait une erreur de croire que le discernement des diverses formes embryonnaires peut être fait avec cette exactitude qu’exige la science. L’évolution ne procède pas par sauts et par saccades, elle est continue et progressive. Entre deux de ces états successifs, si rapprochés qu’on les suppose, il y a, il est vrai, un abîme infranchissable pour la pensée ; mais l’observation qui ne saisit que des masses appréciables au sens, ne voit pas ces solutions de continuité infiniment petites. L’embryon semble donc passer insensiblement d’une forme à l’autre, de l’embranchement à la classe, de la classe à l’ordre, et ainsi de suite. Aussi ne pouvons-nous fixer avec sûreté le point précis où l’une de ces formes commence, ni celui où elle finit, nous n’en discernons pas les premiers linéaments, et quand nous la voyons poindre, il y a longtemps déjà qu’elle est ébauchée.

On se méprendrait aussi sur le caractère de l’évolution embryogénique, si l’on croyait que les différentes formes qu’elle traverse se déposent l’une sur l’autre comme par stratification. Non-seulement le passage de l’une à l’autre est inappréciable, mais les couches ultérieures modifient la structure des premières assises. La loi de l’embranchement, avons-nous dit, n’a pas terminé son œuvre quand apparaît la loi de la classe, aussi la continue-t-elle en se pliant aux conditions que lui crée la nouvelle venue. Chez les vertébrés, par exemple, le canal médullaire, d’abord uniforme chez tous, se développe ensuite de façons différentes. Les difficultés que nous avons signalées chez l’adulte, apparaissent donc chez l’embryon dès le second stade de l’évolution, et elles s’accroissent à mesure que l’être se spécifie davantage. Les fils de la trame organique sont trop enchevêtrés les uns dans les autres pour que nous puissions espérer que l’observation, si patiente et si attentive qu’on la suppose, parvienne à les démêler complétement un jour. Soit que nous considérions l’individu pleinement achevé, soit que nous le considérions en voie de formation, nous ne pouvons assigner avec rigueur ce qui en lui revient à chacune des lois qui contribuent à lui donner et à lui conserver sa forme définitive.

Mais admettons que par impossible ce discernement soit fait, serons-nous en possession de toutes les données nécessaires pour établir les formules rigoureuses des lois dont nous aurions distingué les produits, et ne devrions-nous pas même alors nous contenter de les décrire imparfaitement, ou de les désigner par quelques-uns de leurs traits les plus saillants ?

Admettons donc qu’il n’y ait dans les êtres aucun facteur réfractaire à la réduction mécanique, serons-nous capables d’établir les formules mathématiques des lois morphologiques ? Pour y réussir, il faudrait d’abord que l’équivalence mécanique de tous les phénomènes physiques fût déterminée ; il faudrait qu’on eût trouvé la loi mathématique de la gravitation des infiniment petits, molécules, atomes, atomes d’éther. Et même alors, serait-il possible de faire tenir dans un système de formules, le nombre indéfini des actions et des réactions moléculaires qui s’accomplissent dans l’être organisé ? Cet être n’est à l’origine qu’une cellule ; si simple qu’on la suppose, elle est composée de parties hétérogènes ; ces parties sont composées de parties ; en elle existe donc un nombre inassignable de rapports élémentaires. Elle est placée dans un milieu vivant ; chaque partie des éléments qui la composent est donc en rapport avec chaque partie des éléments de ce milieu. À mesure qu’en elle apparaît un élément nouveau, le système de ses rapports extérieurs est modifié. Ce milieu qui réagit sur elle subit lui-même la réaction du milieu dans lequel il vit ; voilà donc une infinité de rapports qui s’ajoutent aux premiers. Comment établir la formule de cet infini élevé à une puissance infinie ?

A. Comte, un des penseurs modernes les plus fortement attachés à cette antique idée d’une réduction de tous les phénomènes à des lois mathématiques, a vu que le problème était pratiquement insoluble en biologie : « Un caractère éminemment propre aux phénomènes physiologiques, dit-il, et que leur étude plus exacte rend maintenant plus sensible de jour en jour, c’est l’extrême instabilité numérique qu’ils présentent, sous quelque aspect qu’on les examine… chaque propriété quelconque d’un corps organisé est assujettie dans sa quantité à d’immenses variations numériques, tout à fait irrégulières, qui se succèdent aux intervalles les plus rapprochés, sous l’influence d’une foule de circonstances tant intérieures qu’extérieures, variables elles-mêmes ; en sorte que toute idée de nombres fixes, et par suite de lois mathématiques que nous puissions espérer d’obtenir, implique réellement contradiction avec la nature spéciale de cette classe de phénomènes[8]. »

On ne peut donc espérer parvenir un jour à une détermination des lois morphologiques aussi exacte que l’est aujourd’hui celle de la plupart des lois physiques. L’impuissance pratique où nous sommes de délimiter avec rigueur, dans les organismes individuels, la part contributive de chacune d’elles, est un premier obstacle infranchissable. Mais cet obstacle franchi, nous échouerions toujours devant l’infinie complexité qu’il faudrait ramener à des rapports mathématiques. Par conséquent, si le système des espèces, des genres et des catégories supérieures, est au fond un système de lois de coexistence de plus en plus générales, nous ne saurions avoir de ces lois une connaissance exacte. Nous ne pouvons, dans cet ordre de recherches, substituer à l’image des formes extérieures, la pensée des lois intimes qui les produisent ; les types ou les schèmes ne peuvent être remplacés par des formules.

Il résulte de là qu’au moins dans les sciences de la nature[9], on ne saurait, en fait, établir entre les espèces et les genres des rapports d’inclusion semblables à ceux qui font tenir des lois physiques dans des lois plus générales. Soient deux phénomènes a et c, unis par un rapport constant ; soient deux autres phénomènes, b et d, distincts des premiers, et unis, eux aussi, par un rapport invariable. Ce sont là deux couples hétérogènes de faits, que je ne puis, à première vue, fondre en une même pensée. Mais une observation plus complète de la nature m’apprend que ces faits sont des cas particuliers de phénomènes plus généraux. Dès lors, je substitue aux deux formules qui expriment les lois propres à chacun de ces couples, une formule unique qui énonce la loi commune aux deux. Dans cette réduction, j’ai nécessairement omis quelques-uns des éléments spéciaux des lois obtenues les premières ; pourtant elles n’en sont pas moins réellement contenues dans la formule générale. C’est que celle-ci énonce un rapport entre des termes indéterminés, et que pour en faire sortir les lois moins générales qui y sont contenues en puissance, il suffira de déterminer ces termes. Je dis par exemple : tous les corps s’attirent en raison directe des masses, et en raison inverse du carré des distances. Cette formule énonce un rapport déterminé entre deux termes indéterminés : quelles que soient les masses, quelles que soient les distances de deux ou plusieurs corps mis en présence, l’attraction de l’un à l’autre aura lieu en raison directe des premières et en raison inverse du carré des secondes. Pour passer de cette formule aux lois moins étendues qu’elle contient, il faut uniquement déterminer ce qui en elle est laissé à l’état d’indétermination : les masses et les distances. C’est ainsi que la loi de la gravitation universelle est une synthèse de la loi de la chute des corps à la surface de la terre, et des révolutions des planètes autour du soleil ; c’est ainsi qu’elle enveloppe peut-être la loi encore inconnue des mouvements moléculaires et atomiques. Réduire plusieurs lois à une loi plus générale, c’est donc, semble-t-il, faire évanouir la matière propre à chacune d’elles et n’en conserver que la forme commune.

Mais cet évanouissement n’est qu’apparent. Kepler découvre la loi des révolutions planétaires, Galilée celle de la chute des graves ; Newton ramène ces lois à la formule unique de la gravitation universelle. En quoi les deux lois synthétisées diffèrent-elles l’une de l’autre, et de la loi commune à laquelle elles sont réduites ? La terre est une des planètes qui gravitent autour du soleil ; les corps qui tombent à sa surface sont des fragments de son écorce, ou, comme les aérolithes, des fragments du système solaire. Si, ce qui est précisément le cas, on ne considère en eux qu’un seul phénomène, tous ces termes ne diffèrent l’un de l’autre qu’en quantité. Aussi, dans la formule générale, ce qui est laissé indéterminé, c’est la quantité des termes, et non le rapport qui les unit. Si la science parvient un jour à ramener à la formule de Newton la loi des mouvements moléculaires et atomiques, c’est que les termes de cette loi, masses et distances moléculaires et atomiques, seraient homogènes, et ne différeraient des masses et des distances planétaires qu’en grandeur et non en qualité. De même encore, si l’on croit que toutes les lois physiques seront un jour réduites à une loi commune d’équivalence mécanique, c’est que l’on considère les différents ordres de phénomènes comme n’étant au fond qu’un même phénomène indéfiniment diversifié. La concentration graduelle des lois en des formules de plus en plus générales implique donc que les termes réduits les uns aux autres sont homogènes et ne diffèrent qu’en grandeur ; aussi le développement des lois les plus générales peut-il se faire par déduction.

Il n’en est pas ainsi des espèces et des genres. Il est vrai que le genre contient ce qui est commun à plusieurs espèces, et que chacune des espèces subordonnées à un genre en est un cas particulier. Mais comme le contenu des catégories naturelles, si précise et si complète qu’en soit la description, demeure toujours un objet d’imagination, en passant des espèces aux genres, les types spécifiques s’évanouissent véritablement, le rapport intelligible qui les unit entre eux et au type générique, nous demeure caché ; aussi pour revenir du genre aux espèces avons-nous besoin de recourir à l’intuition ; l’entendement a beau faire varier les données du genre, il ne peut en tirer les caractères des espèces.

Notre impuissance à résoudre les types en éléments homogènes nous explique l’imperfection relative des sciences de classification. Nous ne pouvons obtenir que des expressions schématiques des lois de coexistence ; aussi ne pouvons-nous que décrire les types généraux. Mais cette description, œuvre de l’expérience, est toujours sujette aux méprises possibles de l’observation. Aussi n’est-elle pas la science, au sens exact de ce mot ; aussi les systèmes de nos auteurs ne sont-ils, suivant l’expression d’Agassiz, « que des approximations successives du système de la nature elle-même. »

Louis Liard.

  1. Règne animal.
  2. Hæckel, Hist. de la Créat. des Etr. Organ., 12Me leç.
  3. Ibid.
  4. De l’espèce et de la classific. en zool., chap. II.
  5. Ibid.
  6. Il serait aisé de montrer que l’évolution végétale est soumise à la même loi générale de spécification progressive.
  7. De l’espèce et de la classification en zool., chap. II.
  8. Cours de Phil. posit. Lec. III.
  9. Cette restriction est nécessaire, car il est des espèces et des genres, les espèces et les genres mathématiques, par exemple, dont les éléments sont homogènes, et que l’on peut, par suite, composer et décomposer par le seul entendement. Ainsi, l’équation générale des courbes du second degré est un genre dont les espèces sont le cercle, l’ellipse, la parabole, etc. Pour passer de ce genre aux espèces qu’il contient, il n’est pas besoin d’une intuition spéciale ; il suffit de déterminer certaines quantités laissées indéterminées dans l’équation générale.