Des embellissements de la ville de Cachemire/Édition Garnier

DES
EMBELLISSEMENTS
de la ville
DE CACHEMIRE [1]


Les habitants de Cachemire[2] sont doux, légers, occupés de bagatelles, comme d’autres peuples le sont d’affaires sérieuses, et vivent comme des enfants qui ne savent jamais la raison de ce qu’on leur ordonne, qui murmurent de tout, se consolent de tout, se moquent de tout, et oublient tout.

Ils n’avaient naturellement aucun goût pour les arts. Le royaume de Cachemire a subsisté plus de treize cents ans sans avoir eu ni de vrais philosophes, ni de vrais poètes, ni d’architectes passables, ni de peintres, ni de sculpteurs. Ils manquèrent longtemps de manufactures et de commerce, au point que, pendant plus de mille ans, quand un marquis cachemirien voulait avoir du linge et un beau pourpoint, il était obligé d’avoir recours à un juif ou à un banian[3]. Enfin, vers le commencement du dernier siècle, il s’éleva dans Cachemire quelques hommes qui semblaient n’être pas de la nation, et qui, nourris de la science des Persans et des Indiens, portèrent la raison et le génie aussi loin qu’ils peuvent aller. Il se trouva un sultan[4] qui encouragea ces grands hommes, et qui, à l’aide d’un bon vizir[5], poliça, embellit, et enrichit le royaume. Les Cachemiriens reçurent tous ses bienfaits en plaisantant, et firent des chansons contre le sultan, contre le ministre et contre les grands hommes qui les éclairaient.

Les arts languirent depuis à Cachemire. Le feu que des génies inspirés du ciel avaient allumé fut couvert de cendres. La nature parut épuisée. La gloire des arts à Cachemire ne consistait presque plus que dans les pieds et dans les mains. Il y avait des gens fort adroits qui avaient l’art de passer une jambe par-dessus l’autre au son des instruments, avec une grâce merveilleuse ; d’autres qui inventaient toutes les semaines une façon admirable d’ajuster un ruban ; et enfin d’excellents chimistes qui, avec de l’essence de jambon et autres semblables élixirs, mettaient en peu d’années toute une maison entre les mains des médecins et des créanciers. Les Cachemiriens parvinrent, par ces beaux arts, à l’honneur de fournir de modes, de danseurs, et de cuisiniers, presque toute l’Asie.

On parlait cependant beaucoup de rendre la capitale plus commode, plus propre, plus saine et plus belle qu’elle ne l’était : ou en parlait, et on ne faisait rien. Un philosophe de l’Indoustan[6], grand amateur du bien public, et qui disait volontiers et inutilement son avis quand il s’agissait de rendre les hommes plus heureux et de perfectionner les arts, passa par la capitale de Cachemire : il eut avec un des principaux bostangis un long entretien sur la manière de donner à cette ville tout ce qui lui manquait. Le bostangi convenait qu’il était honteux de n’avoir pas un grand et magnifique temple semblable à celui de Pékin ou d’Agra ; que c’était une pitié de n’avoir aucun de ces grands bazars, c’est-à-dire de ces marchés et de ces magasins publics entourés de colonnes, et servant à la fois à l’utilité et à l’ornement. Il avouait que les salles destinées aux jeux publics étaient indignes d’une ville du quatrième ordre ; qu’on voyait avec indignation de très-vilaines maisons sur de très-beaux ponts, et qu’on désirait en vain des places, des fontaines, des statues, et tous les monuments qui font la gloire d’une nation.

« Permettez-moi, dit le philosophe indien, de vous faire une petite question. Que ne vous donnez-vous tout ce qui vous manque ?

— Oh ! dit le petit bostangi, il n’y a pas moyen : cela coûterait trop cher.

— Cela ne coûterait rien du tout, dit le philosophe.

— On nous a déjà étalé ce beau paradoxe[7], reprit le citoyen ; mais ce sont des discours de sage, c’est-à-dire des choses admirables dans la théorie, et ridicules dans la pratique ; nous sommes rebattus de ces belles sentences.

— Mais qu’avez-vous répondu, dit le philosophe, à ceux qui vous ont représenté qu’il ne s’agissait que de vouloir pleinement, et qu’il n’en coûterait rien à l’État de Cachemire pour orner votre capitale, pour faire toutes les grandes choses dont elle a besoin ?

— Nous n’avons rien répondu, dit le bostangi ; nous nous sommes mis à rire, selon notre coutume, et nous n’avons rien examiné.

— Oh bien ! dit le philosophe, riez moins, examinez davantage, et je vais vous démontrer ce paradoxe qui vous rendrait heureux, et qui vous alarme. »

Le Cachemirien, qui était un homme fort poli, se mordit les lèvres de peur d’éclater au nez de l’Indien ; et ils eurent ensemble la conversation suivante :

LE PHILOSOPHE.

Qu’appelez-vous être riche ?

LE BOSTANGI.

Avoir beaucoup d’argent.

LE PHILOSOPHE.

Vous vous trompez. Les habitants de l’Amérique méridionale possédaient autrefois plus d’argent que vous n’en aurez jamais ; mais, étant sans industrie, ils n’avaient rien de ce que l’argent peut procurer : ils étaient réellement dans la misère.

LE BOSTANGI.

J’entends ; vous faites consister la richesse dans la possession d’un terrain fertile.

LE PHILOSOPHE.

Non : car les Tartares de l’Ukraine habitent un des plus beaux pays de l’univers, et ils manquent de tout. L’opulence d’un État est comme tous les talents qui dépendent de la nature et de l’art. Ainsi la richesse consiste dans le sol et dans le travail. Le peuple le plus riche et le plus heureux est celui qui cultive le plus le meilleur terrain ; et le plus beau présent que Dieu ait fait à l’homme est la nécessité de travailler.

LE BOSTANGI.

D’accord : mais, pour faire ce qu’on nous demande, il faudrait le travail de dix mille hommes pendant dix années ; et où trouver de quoi les payer ?

LE PHILOSOPHE.

N’avez-vous pas soudoyé cent mille soldats pendant dix ans de guerre[8] ?

LE BOSTANGI.

Il est vrai, et l’État ne paraît pourtant pas appauvri.

LE PHILOSOPHE.

Quoi ! vous avez de l’argent pour envoyer tuer cent mille hommes, et vous n’en avez pas pour en faire vivre dix mille ?

LE BOSTANGI.

Cela est bien différent : il en coûte beaucoup moins pour envoyer un citoyen à la mort que pour lui faire sculpter du marbre.

LE PHILOSOPHE.

Vous vous trompez encore. Trente mille hommes de cavalerie seulement sont beaucoup plus chers que dix mille artisans ; et la vérité est que ni les uns ni les autres ne sont chers quand ils sont employés dans le pays.

Que croyez-vous qu’il en ait coûté aux anciens Égyptiens pour bâtir des pyramides, et aux Chinois pour faire leur grande muraille ?

Des oignons et du riz. Leurs terres ont-elles été épuisées pour avoir nourri des hommes laborieux, au lieu d’avoir engraissé des fainéants ?

LE BOSTANGI.

Vous me poussez à bout, et vous ne me persuadez pas. La philosophie raisonne, et la coutume agit.

LE PHILOSOPHE.

Si les hommes avaient toujours suivi cette maxime, ils mangeraient encore du gland, et ne sauraient pas ce que c’est que la pleine lune. Pour exécuter les plus grandes entreprises, il ne faut qu’une tête et des mains, et l’on vient à bout de tout. Vous avez de belles pierres, du fer, du cuivre, de beaux bois de charpente ; il ne vous manque donc que la volonté.

LE BOSTANGI.

Nous avons de tout ; la nature nous a très-bien traités ; mais quelles dépenses énormes pour mettre tant de matériaux en œuvre !

LE PHILOSOPHE.

Je n’entends rien à ce discours. De quelles dépenses parlez-vous donc ? Votre terre produit de quoi nourrir et vêtir tous vos habitants ; vous avez sous vos pas tous les matériaux ; vous avez autour de vous deux cent mille fainéants que vous pouvez employer : il ne reste donc plus qu’à les faire travailler, et à leur donner pour leur salaire de quoi être bien nourris et bien vêtus. Je ne vois pas ce qu’il en coûtera à votre royaume de Cachemire : car assurément vous ne payerez rien aux Persans et aux Chinois pour avoir fait travailler vos citoyens.

LE BOSTANGI.

Ce que vous dites est très-véritable, il ne sortira ni argent ni denrée de l’État.

LE PHILOSOPHE.

Que ne faites-vous donc commencer dès aujourd’hui vos travaux ?

LE BOSTANGI.

Il est trop difficile de faire mouvoir une si grande machine.

LE PHILOSOPHE.

Comment avez-vous fait pour soutenir une guerre qui a coûté beaucoup de sang et de trésors ?

LE BOSTANGI.

Nous avons fait justement contribuer en proportion de leurs biens les possesseurs des terres et de l’argent.

LE PHILOSOPHE.

Eh bien ! si on contribue pour le malheur de l’espèce humaine, ne donnera-t-on rien pour son bonheur et pour sa gloire ? Quoi ! depuis que vous êtes établis en corps de peuple, vous n’avez pas encore trouvé le secret d’obliger tous les riches à faire travailler tous les pauvres ! Vous n’en êtes donc pas encore aux premiers éléments de la police ?

LE BOSTANGI.

Quand nous aurions fait en sorte que les possesseurs du riz, du lin et des bestiaux, donnassent du pilau et des chemises aux mendiants qu’on emploierait à remuer la terre et à porter des fardeaux, on ne serait guère avancé. Il faudrait faire travailler tous les artistes qui, le long de l’année, sont employés à d’autres travaux.

LE PHILOSOPHE.

J’ai ouï dire que dans l’année vous avez environ six vingts jours pendant lesquels on ne travaille point à Cachemire[9]. Que ne changez-vous la moitié de ces jours oiseux en jours utiles ? Que n’employez-vous aux édifices publics pendant cent jours les artistes désoccupés ? Alors ceux qui ne savent rient, ceux qui n’ont que deux bras, auront bien vite de l’industrie : vous formerez un peuple d’artistes.

LE BOSTANGI.

Ces temps sont destinés au cabaret et à la débauche, et il en revient beaucoup d’argent au trésor public.

LE PHILOSOPHE.

Votre raison est admirable ; mais il ne revient d’argent au trésor public que par la circulation. Le travail n’opère-t-il pas plus de circulation que la débauche, qui entraîne des maladies ? Est-il bien vrai qu’il soit de l’intérêt de l’État que le peuple s’enivre un tiers de l’année ?

Cette conversation dura longtemps. Le bostangi avoua enfin que le philosophe avait raison, et il fut le premier bostangi qu’un philosophe eût persuadé. Il promit de faire beaucoup ; mais les hommes ne font jamais ni tout ce qu’ils veulent ni tout ce qu’ils peuvent.

Pendant que le raisonneur et le bostangi s’entretenaient ainsi des hautes sciences, il passa une vingtaine de beaux animaux à deux pieds, portant petit manteau par-dessus longue jaquette, capuce pointu sur la tête, ceinture de corde sur les reins. « Voilà de grands garçons bien faits, dit l’Indien, combien en avez-vous dans votre patrie ?

— À peu près cent mille de différentes espèces, dit le bostangi.

— Les braves gens pour travailler à embellir Cachemire ! dit le philosophe. Que j’aimerais à les voir la bêche, la truelle, l’équerre à la main !

— Et moi aussi, dit le bostangi ; mais ce sont de trop grands saints pour travailler.

— Que font-ils donc ? dit l’Indien.

— Ils chantent, ils boivent, ils digèrent, dit le bostangi.

— Que cela est utile à un État ! dit l’Indien. »

Cette conversation dura longtemps, et ne produisit pas grand’chose.

FIN DES EMBELLISSEMENTS DE CACHEMIRE.
  1. La plus ancienne édition que je connaisse de ce dialogue est de 1756, et forme le chapitre iii du volume intitulé Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie. Le titre que j’ai mis est celui que ce morceau avait en 1756 ; mais il doit avoir été composé quelques années plus tôt. Les éditeurs de Kehl l’ont mis en tête de leur volume de Dialogues, mais sans lui donner de date. Je le crois de 1750. (B.)
  2. C’est-à-dire les Parisiens.
  3. Commerçants en gros des Indes. Ce mot désigne ici les Hollandais ou les Anglais.
  4. Louis XIV.
  5. Colbert.
  6. Voltaire.
  7. C’était Voltaire lui-même, dans son opuscule Des Embellissements de Paris ; voyez, ci-dessus, page 297.
  8. Ce fut le 17 août 1741 que quarante mille Français passèrent le Rhin pour prendre part à la guerre que termina le traité d’Aix-la-Chapelle, du 18 octobre 1748. Cette guerre, comme on voit, ne dura pas dix ans. (B.)
  9. Voyez dans le Dictionnaire philosophique l’article Fêtes.