Des Histoires/Le Triomphe du Rêve

The General Printing & Stationery Cy. Ld. (p. 1-103).
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LE TRIOMPHE DU RÊVE


I


UN Champ-de-Mars de samedi-des-courses, je vous dis ! Seulement, des pantalons au lieu de langoutis. Beaucoup de gens de la campagne, et le tout-Port-Louis des affaires ; on avait fermé les bureaux, pour que les employés puissent assister au meeting. Vous avez noté la date ?

— Oui, 26 Juillet 1907.

— Déjà vingt ans, hein ! Je me rappelle les moindres détails, comme si c’était hier. Les députés à tour de rôle, et le grand Mérandon après eux, montant dans le kiosque des Commissaires du Turf Club pour haranguer la foule ! Ah ! nous avions encore du poil quelque part, en ce temps-là, mon cher Briole, et le gouvernement n’en menait pas large ! Quand un petit saute-ruisseau de Cameron se croyait autorisé à nous insulter parce qu’il était né sur les bords d’une quelconque Tamise, nous formions bloc, pour nous défendre. Il n’y avait plus de conservateurs ni de démocrates ; et l’on marchait d’accord, non pas derrière Eugène Laurent, mais derrière le premier député de Port-Louis !

Briole avait fermé son carnet, Monsieur Timothée reprit :

— Vous devez avoir soif, mon ami, « quand même » c’est moi qui ai parlé tout le temps. C’est l’heure du grog. Par exemple, je ne puis pas vous offrir de votre affreux whisky.

— Ne dites pas de mal du whisky, Monsieur Timothée !

Mâtin ! mon jeune ami ! J’en ai goûté une fois : j’ai cru qu’on voulait m’empoisonner. Qu’est-ce que vous avez donc dans le gosier, vous autres, pour aimer ça ? Je me suis demandé si c’était du jus de persil, du jus de céleri ou bien de la punaise écrasée !.. Enfin, moi, je vous offre ce que j’ai : le vieux grog créole, au rhum colonial… ma fille a une recette merveilleuse pour « préparer » le rhum : des pruneaux, du thé, du sucre candi, de la vanille, des noyaux de bibasse, une pointe de rancio… je ne vous dis que ça !

Monsieur Timothée rabaissa jusqu’au stuc de la varangue ses longues jambes étendues sur les bras du grand-fauteuil, redressa le buste, se leva prudemment en s’arc-boutant des deux mains. Il éprouva ses jointures un peu rouillées, marcha jusqu’à la porte du salon, l’ouvrit, cria vers l’ombre de l’intérieur :

— Angéline, le grog, s’il te plaît !

Jean Briole regardait la mer. Une inquiétude lui était venue : cette séance de grog, ça pouvait durer ; on ne sait jamais… Et déjà le soleil oblique, avant de disparaître derrière la Montagne du Lion, fouillait les palétuviers en surplomb au pied de l’Île au Singe et de l’Île au Chat, retroussait leur robe d’ombre à coups de rayons audacieux.

Le bonhomme revint vers son visiteur. Il le dominait de haut, sa grande taille encore exagérée par une extrême maigreur. Sur ses jambes, le pantalon de coutil battait, telles les voiles d’une péniche accalminée ; une veste d’alpaga pendait de ses épaules comme d’un porte-manteau ; et l’on comprenait, à considérer l’ampleur étroite de ces tissus flottants, qu’il devait être impossible de lui couper des vêtements qui ne fussent trop larges. Le col raide et très haut s’entr’ouvrait à peine, aux pointes, pour laisser apercevoir la pomme d’Adam. Portée bien droite au-dessus de ce col, la tête tout de suite frappait par la dissymétrie des sourcils dont l’un, à gauche, se tendait mince et rectiligne tandis que l’autre remontait brusquement vers la racine du nez, se convulsait, cabré, figé en une crispation de tic. Les yeux noirs, encore vifs, clignaient un peu derrière les lunettes aux branches rouillées. La moustache, blanche comme les sourcils, était rare : aussi ne cachait-elle ni les lèvres minces et pâles, ni les longues dents en désarroi, jaunies par le tabac. Un soupçon de favoris écumait jusqu’au bas des oreilles. Le reste du visage était parfaitement glabre, tendu d’un parchemin que vous eussiez fait ronfler en l’effleurant seulement du bout des ongles. Pas une ride : mais, en relief, les artères et les muscles dessinés aussi nettement que sur une planche anatomique.

Briole le remerciait ; mais lui, se défendait contre cette gratitude, affirmait qu’il était heureux d’avoir pu être utile à son jeune ami ; que d’ailleurs lui-même avait trouvé son plaisir à jeter un regard sur le passé…

— Je vous assure, mon ami, je vous assure, ne me remerciez pas. Je suis à votre service !

Il se rassit, étendit de nouveau ses jambes au bois des accoudoirs démesurés, croisa les doigts derrière sa casquette. Briole insista :

— Grâces à vous, Monsieur Timothée, ce chapitre de mon livre sera d’un réalisme vraiment vécu. Vous savez, mon héros, employé de la maison Johnson, perd sa place pour avoir été au meeting Cameron. J’aime que mes romans se rattachent à l’histoire du pays.

— La maison Johnson ? fit M. Timothée… Mais Mademoiselle Angéline, ayant ouvert sans bruit la porte du salon, apportait le plateau ; elle glissait, plutôt qu’elle ne marchait : mains pâles et longues, visage affûté en croissant de cire, chignon roulé en huit sur le sommet du crâne, peignoir blanc à basque, jupe d’indienne grise qui bruissait doucement derrière elle en balayant le parquet. Elle déposa les rafraîchissements sur le guéridon au tapis de crochet et vite disparut, aspirée par la porte, qu’elle referma : la chatte Minoute eût pu bondir vers la cour, en danger de perdition.

Tout en servant le grog. Monsieur Timothée reprit :

— La maison Johnson, avez-vous dit ? Tenez, mon ami, cela me rappelle un détail pittoresque que vous pourriez épingler à votre chapitre — en camouflant les noms, bien entendu.

L’épicerie Chéville & Sermoise, vous savez, en 1907 elle était à ses débuts. Ça allait, tout juste. Oui, c’est l’émeute de 1911 qui l’a lancée : ce malin bougre de Chéville a su tirer un parti magnifique de leur situation de victimes… Enfin, en 1907, ces messieurs avaient besoin de tout le monde : de la clientèle créole et, plus encore, de la maison Johnson and Sons, leur bailleur de fonds… Le meeting Cameron était bien fait pour les embarrasser. Savez-vous ce qu’imagina Chéville ? Simplement d’envoyer Sermoise au Champ-de-Mars pendant que lui-même, prenant une liasse de documents, allait « poser canapé » auprès du père Johnson pour l’entretenir d’une mirobolante affaire de porc salé. Il n’y a pas à dire mon bel ami, la maison Chéville & Sermoise était présenté au Champ-de-Mars et absente aussi, grâce à l’alibi de son directeur et premier associé… Pas bête, hein ?

Briole souriait ; il songeait à cette délicieuse Lotte Chéville, sa voisine de plage à la Pointe d’Esny — à Lotte, et à son père, maintenant enrichi, omnipotent et ventripotent : le roi du porc salé.

— Ah ! Monsieur Timothée, dit-il après un moment de silence, quel dommage, tous ces souvenirs qui disparaîtront avec vous ! quel dommage !


Quand le jeune homme eut pris congé, Monsieur Timothée demeura immobile en son grand-fauteuil. De sa varangue juchée en observatoire à la fourche des deux chemins — celui qui grimpe vers Riche-en-Eau et l’autre qui ourle la côte, jusqu’à Flacq, au-delà du Camisard — de sa varangue, il regarde, sans la voir peut-être, la marée de ténèbres qui déferle sur la mer. Voici longtemps déjà qu’une brume rose a noyé l’horizon, puis s’est dissoute.

Deux fois Mademoiselle Angéline a mis le nez à la porte, comme pour demander : « Vous ne rentrez pas ? » Elle est revenue à l’heure où le soleil allumait une flamme délusoire à la lanterne du phare désaffecté, sur l’Ile aux Fouquets ; elle a interrogé :

— Le dîner, Père ?

Monsieur Timothée n’a pas répondu ; mais, un peu plus tard, Mademoiselle Angéline a reparu, la tête enveloppée d’un fichu par crainte du serein et lui a dit, en regardant les premières étoiles :

— Père, vous allez prendre du mal ; et puis, l’heure du dîner est passée depuis longtemps : il est six heures et demie !…

Alors le vieux s’est levé ; il a fait craquer ses articulations, et il est entré, tel un phalène qu’attirerait la lampe ; son pas, distrait, a buté au seuil du salon.


II


CES souvenirs qui disparaîtront avec vous ! »… C’est vrai, quand même ! On mourra bientôt, et l’on savait tant de choses !… C’est bête, ça !

Voilà que Monsieur Timothée, allongé dans son lit à ciel, roule des pensées nouvelles ; il suppute les richesses dont il est le dépositaire… un des derniers dépositaires ; car, des hommes de sa génération, combien en trouverait-on, aujourd’hui ? Et puis encore, combien qui, comme lui, aient connu les dessous de la vie bourgeoise, l’histoire intime des grandes familles ? — Un demi-siècle de notariat, ça compte !… Telle obligation hypothécaire, telle mutation : des repères qui marquent la débâcle d’un nom, l’avènement d’une dynastie.

C’est amusant, oui, qu’on vienne le consulter lui, le bitacois de la Ville-Noire. Bitacois ? pas tant que ça, après tout ; car, s’il a décidé de finir ses jours ici, sur ce petit bien que lui a laissé sa marraine, il ne faut pas oublier qu’il est né au Port-Louis, qu’il y a passé toute sa vie, toute son enfance, puis cinquante-et-un ans, exactement, chez Maître Vannier — cinquante-et-un ans dont trente-quatre comme premier clerc !

L’heure de la retraite sonnée, pourquoi s’est-il enterré ici ? Il aurait pu choisir une de ces villes coquettes des Plaines-Wilhems ou du « quartier » de Moka… Des villes ? Ah ! voilà, justement : ça l’enrage, ces simples lieuxdits qui veulent être aujourd’hui des villes, ces routes qui deviennent des rues, ces chemins qui se font appeler boulevard ou avenue… Des villes, où les maisons ne se soudent pas aux maisons, où les emplacements ne sont même pas clos par des murs ? Laissez-moi rire ! Il n’y a que deux villes, à Maurice : Port-Louis et puis Mahébourg. Sa bicoque de la Ville-Noire, parlez-moi de ça ! C’est franchement faubourg avec, de l’autre côté de la rivière, une vraie ville, coupée de vraies rues — une ville déchue si vous voulez — mais une ville !

Le bonhomme se retourne péniblement, fatigue, à travers la paillasse plate, les feuillards qui grincent. Ah ! comme le sommeil se fait attendre ce soir !

Si l’on confiait au papier tout ce que l’on se rappelle, hein ! Il lui semble que ça ne serait pas difficile ; ses souvenirs lui paraissent rangés comme les dossiers dans les malles vertes de l’Étude ; il n’y aurait qu’à atteindre les malles, à ouvrir les chemises en papier bulle. Ce serait simple.

Les Souvenirs du Père Timothée ! Non ! voyez-vous la tête de ces freluquets de Curepipe et d’ailleurs ?

Allons ! assez de bêtises. Il faut quand même finir par dormir, que diable ! Dirait-on pas qu’il a vingt ans et qu’il combine son premier rendez-vous ?


Au petit jour, Monsieur Timothée fut réveillé en sursaut par l’écroulement d’une pile de malles vertes qui, s’ouvrant, crevant, l’ensevelissaient sous une avalanche de dossiers. Une poussière vénérable l’étouffait. Il se mit sur son séant, toussa, se frotta les yeux puis le front, comme pour chasser une idée importune.

Le café pris, il alla, comme tous les matins, chercher son Mauricien à la Poste. Il ne se pressait pas ; il flâna près de la Magistrature, s’attarda à attendre la rentrée des pêcheurs. En revenant, il s’arrêta au milieu du pont, accoudé à la balustrade et regardant vers le large. Une pirogue traversait, en le rayant à peine, l’estuaire de la Rivière La Chaux ; le soleil lui donnait une voile en argent, doublée par le reflet. On eût dit une paire d’ailes ramant dans un ciel d’eau. Monsieur Timothée sourit ; car il songeait que cela ferait bien dans un livre.

Il rentra juste pour le déjeuner.

Mademoiselle Angéline réclama ses aiguilles numéro sept et son fil à ravauder… Mon Dieu ! il avait oublié !

Lui, oublier une commission ! Mademoiselle Angéline n’en revenait pas, se demanda ce qui pouvait bien lui arriver. De plus, le Mauricien portait encore sa bande intacte ! Père n’avait pas lu le journal tout en marchant, selon son habitude — une habitude de quarante années !

Chocra, après avoir desservi, porta les deux tasses de café et un jeu de cartes ; c’était l’heure des patiences. En sirotant son café, Mademoiselle Angéline suivait le jeu de Père se livrant aux délices silencieuses de la Croix, de l’Éventail et de la Gerbe. Pour la première fois depuis dix ans peut-être, elle dut corriger des étourderies :

— Père, le valet de trèfle sur la dame de cœur !… Le trois de pique, en haut ! C’était à n’y rien comprendre !


Le grand-fauteuil est installé, comme tous les jours, dans l’ombre du badamier.

Monsieur Timothée n’accorde qu’une très relative attention à Chocra, en train d’ésherber le petit champ de patates. Il regarde la mer, il regarde le ciel, il regarde plus loin. Au pied de sa terrasse, une voiture de Le Vallon traîne sur la route son tintement de ferraille et son grincement d’essieux ; ça le ramène au temps des diligences ; le voilà qui, prenant le crayon de son calepin, note en marge du journal : 1864, inauguration chemin de fer (ligne du nord) ; effarement des Indiens. — « Alà Moulin Msié d’Arifat fine çappé ! »…

Il tire de sa pipe des bouffées copieuses et rapides ; que voit-il dans les nuages bleus qui roulent, qui montent, qui se délayent dans l’air chaud ? Des imprimeurs peut-être… un livre, des articles de journaux louant une œuvre utile entre toutes ?

Après tout, ça ne doit pas être bien difficile d’écrire… Justement, il vient de lire, dans le Mauricien, une de ces charmantes chroniques de Stylet… Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans ? Mais rien ! une pointe de malice, une touche de fantaisie, sur des souvenirs d’enfance : Stylet jouait au cerf-volant, quand il était petit ; il nous raconte comment ; c’est tout ce qu’il y a de plus simple… et pourtant, c’est délicieux, il n’y a pas à dire !

Mais le bonhomme se moque lui-même. Ecrire, et commencer à son âge ? Voyons ! ce sont des rêves bons à faire la nuit, dans un lit…

Commencer à son âge ?.. Eh, eh ! Monsieur Timothée sourit… Il se rappelle un certain cahier, des vers qu’il écrivait, comme ca, quand il avait vingt ans…

Mais il ne s’agit pas de ces bêtises, voyons ! Il s’agit simplement de consigner pour lui-même, pour lui seul, ces souvenirs qui sont venus le retrouver, qui l’assiègent. Ce serait une façon de passer le temps, un but ! Est-ce vivre que de rester à demi-allongé dans l’ombre d’un badamier à surveiller un chocra qui sarcle un carré de patates ?


III


MONSIEUR Timothée eut un léger tressaut ; il replia vers lui sa pensée qui, avec ses regards, s’était répandue au-delà de l’horizon, bien au-delà, on ne sait où.

Mademoiselle Angéline lui tendait un journal :

— Père, vous avez écrit quelque chose sur le bord de la gazette.

Il ne répondit pas tout de suite. Il restait là, dans le bain tiède de l’ombre, les mains croisées derrière la tête, les jambes étendues, entr’ouvertes, les talons sur les accoudoirs, les semelles verticales. Au bout d’un moment :

— Oui, c’est une note que j’ai inscrite ; donne !

Il se tut encore un peu, puis semblant continuer un songe intérieur plutôt que parler à sa fille :

— Je crois que je vais me mettre à rédiger mes souvenirs !

Elle articula, l’haleine un peu courte tant elle était surprise :

— Vos souvenirs, Père !… Mais c’est de la folie !

Voilà donc l’explication des bizarreries qu’elle avait remarquées chez le vieux depuis trois jours ? Vraiment alarmée, elle se demanda s’il ne tombait pas subitement en enfance ; cette visite de M. Briole l’avait détraqué. Mais lui, regimbant :

— De la folie ? pourquoi ? Est-ce que je serais le premier qui écrive ses mémoires ?

À votre âge, Père !

— À mon âge ?… Et puis quoi ! Pour être riche de souvenirs, il faut avoir vécu, |e suppose ?

— Vous allez vous ruiner les yeux.… vous fatiguer la tête… C’est fou, je vous dis !

Le vieillard branlait cette tête dont justement Mademoiselle Angéline redoutait la fatigue.

— La rédaction, me fatiguer !… Mais je n’ai fait que ça, pendant quarante ans !

— Voyons, Père, reprit la vieille-fille, pour un homme de votre âge, lire son journal, faire sa petite marche quotidienne, surveiller les travaux saisonniers, n’est-ce-pas tout ce qu’il faut ?

Le bonhomme s’emporta ; il oubliait que, pendant deux lustres, cette vie lui avait paru suffisamment pleine ; il se récria :

— C’est ça ! une existence vide ; le cerveau qui s’atrophie, qui meurt avant les membres !… Dire qu’il y a des gens qui peuvent se contenter de ça !

Il s’était dressé dans son fauteuil, les jambes descendues au sol, les mains agrippant les accoudoirs. Il regarda sa fille ; elle était plus pâle que d’habitude, et une peur confuse affinait encore ses traits émaciés ; alors, il sentit le besoin de s’excuser, de faire quelque concession :

— Comprends-moi, Angéline ; je n’ai pas l’intention de rien publier… Non, c’est pour moi seul — pour nous deux, si tu le voulais — que je tiens à noter avant de mourir, tous ces faits que j’ai là, dans la mémoire et qui se sont mis à danser une sarabande folle…

C’est elle, maintenant, qui secouait la tête… Il continua :

— Tu pourrais m’aider ; ce serait gentil.

— Ça, déclara-t-elle avec feu, ça, Père, jamais !

Le buste s’érigea plus droit dans le fauteuil, une flamme autoritaire passa dans les yeux. C’est d’une voix dure, — de la voix qu’il avait lorsque, veuf de bonne heure, il comprimait les élans trop importuns de la petite Angéline — que Monsieur Timothée jeta :

— Dans tous les cas, tu voudras bien retrouver pour moi, dans le bas de la commode, notre cahier de blanchissage à Port-Louis ; il avait à peine servi ; ça me fera des tas de papier blanc pour mes brouillons.


IV


À longueur de journée, maintenant, le vieux homme battait le rappel des souvenirs. Ils venaient en vols pressés, tantôt comme des paille-en-queues qui foncent des profondeurs du ciel, tantôt comme des mouettes qui montent de derrière l’horizon.

La plume courait sur les feuilles jaunies du cahier de blanchissage. Par moments elle s’arrêtait : pause brève entre deux alinéas, ou halte plus longue, pendant que se reconstituait un tableau.

Le plus souvent, Monsieur Timothée s’installait face à la mer, sous le badamier ; mais si le vent était trop aigre ou le ciel couvert, il s’asseyait dans la salle à manger devant la table desservie. Qu’il écrivît en plein air, d’ailleurs, ou dans la pénombre derrière les rideaux de grosse mousseline, la même joie dilatait son cœur d’ancien clerc de notaire. À noircir du papier, il retrouvait une ardeur juvénile.

Pendant ses séances en chambre, sa fille l’observait en tapinois ; elle se voyait contrainte de reconnaître que le vieux ne déménageait pas du tout et que cette fièvre de travail ne nuisait en rien à sa santé. L’aiguille en l’air ou le crochet manquant une maille, elle suivait, sur le vieux visage, l’ombre changeante des pensées : tantôt des plis barraient le front, marquant l’effort de poursuivre quelque fuyante image ; parfois un bon sourire plissait les yeux pendant que la plume animée, frémissante, semblait tirer derrière elle la main qui la poussait.

Mademoiselle Angéline se demandait quelles pouvaient être les causes de ces joies, quel, le résultat de ces efforts. Une vive curiosité lui venait du manuscrit qui s’élaborait ainsi sous ses yeux ; mais pour rien au monde elle n’eût fait une question.

Quant au vieux, il semblait ne plus se rappeler leur petite dispute ; peut-être vraiment l’avait-il oubliée, tellement pris par l’Oeuvre, que tout le reste ne comptait plus ! Sans rancune, il l’interrogeait :

— L’incendie de la Chaussée, en 93?.. c’est bien à la rue de la Pompe qu’il a commencé ?

Elle précisait, affectant la sécheresse :

— Oui, immeuble Chaumon.

Elle pensait, intriguée : — Comment, il est déjà rendu à 93 ? Mais alors, ce sont des notes bien courtes…

Trois jours plus tard, il soumettait à son contrôle quelque détail du cyclone de 92 ; la semaine d’après il ne parlait que de Sir John Pope Hennessy et de Loïs Raoul, de la Réforme de 1882. Mademoiselle Angéline était déroutée, complètement ; et sa curiosité de l’œuvre paternelle s’accroissait de jour en jour.

D’ailleurs, mal gré qu’elle en eût, elle s’intéressait peu à peu aux souvenirs remués ensemble ; au bout de quelque temps, elle mit une véritable bonne grâce à aider la mémoire de son père. Des commentaires s’ajoutaient d’eux-mêmes aux faits bruts. Il lui arrivait par exemple de dire :

— Ah ! oui… la procession du Dragon chinois, pour le Jubilé de la Reine ? Je me rappelle ; c’était le lendemain de « mes treize ans » : le 24 mai 1888. Tante m’a conduite à ta pagode ; j’avais mis ma robe à pois roses.

Et quand Monsieur Timothée, reparti à écrire, ne la questionnait plus, voici que se prolongeait en elle la musique des souvenirs évoqués, une scène en appelant une autre, la robe à pois roses ressuscitant la toilette en tarlatane plissée.


Un matin, Monsieur Timothée revint de Mahébourg avec un rouleau de papier écolier.

— C’est pour mettre au net, expliqua-t-il ; je ne m’y retrouve plus.

Il demanda une forte aiguille et du fil pour se coudre un cahier. Mademoiselle Angéline s’offrit à exécuter ce petit travail ; mais le vieux clerc ne voulut rien savoir :

— Coudre des cahiers, ça me connaît, voyons !

À piquer et à répiquer son aiguille dans le papier dur, il lui semblait retrouver quelque chose de sa jeunesse, du bon temps où il reliait les expéditions et les minutes, dans les chemises portant l’en-tête de l’Étude Vannier.

Puis de sa grande écriture claire et régulière il se mit à copier les textes — trente lignes par page, et sept mots par ligne. Il se passait de guide-âne ; il avait plié une marge de trois doigts, vers la couture ; et il la respectait, qu’elle se trouvât à gauche de la page ou à droite.


Au bout de deux jours, Mademoiselle Angéline se décida :

— Père, si vous voulez que je recopie pour vous ?

L’offre fut acceptée. « Père » enseigna comment il fallait s’y prendre, recommanda de bien observer la marge, de ménager des interlignes bien égaux. Et comme la vieille demoiselle s’étonnait du désordre des dates, du mélimélo des anecdotes et des faits d’importance historique, Monsieur Timothée expliqua :

— Je note tout, pêle-mêle, car les souvenirs me viennent en masse, trop nombreux, et j’ai peur de les perdre si je ne les fixe pas immédiatement. Mais ça ne fait rien. Je vais donner une cote à chaque paragraphe, comme dans un inventaire ; plus tard, nous classerons les cotes.


Le travail se poursuivait, le père exhumant le passé, grattant les feuillets du vieux cahier de blanchissage comme il aurait buriné des tablettes d’airain ; et la fille recopiait les fiches au jour le jour, habillait ce passé d’une écriture fine, sèche, et froide comme sa vieillotte personne.

Aux repas, ou tout en maniant les cartes pour les patiences — Mademoiselle Angéline était maintenant aussi distraite que Monsieur Timothée — on ne parlait d’autre chose que des Mémoires (auxquelles on mettait mentalement un M majuscule). Et, sans qu’ils osassent s’en découvrir l’un à l’autre, le rêve venait à la fille comme au père de les faire imprimer. Ils voyaient déjà le livre, (sur beau papier, naturellement) ; la couverture avec le titre — en rouge pour l’un, pour l’autre en bleu.


V


QUEL jour, exactement, la défaite de Sedan fut-elle connue à Maurice ? Voilà ce que Monsieur Timothée ne parvient pas à fixer… Est-ce le 22 septembre ou le 23, que la barque Wynaud est arrivée de Colombo, portant ces numéros du Ceylon Observer ?

Il se rappelle très bien la consternation générale, d’autant plus profonde qu’on n’avait pas fini de fêter la fausse victoire de Châlons[1]… Il se rappelle les commentaires de la presse, le Cernéen faisant peser sur Napoléon III la responsabilité entière du désastre et saluant le retour de la République, polémiquant avec la Commercial Gazette… Oui, mais la date ? Comment retrouver cette date ? Pour un passé aussi reculé. Mademoiselle Angéline ne peut être d’aucun secours, évidemment.

Depuis trois jours, tout en rédigeant d’autres notes (visite du duc d’Edimbourg, choléra de 1862, variole de 1891) il tourne et retourne cette question, sans parvenir à y trouver la réponse.

Cela devient un cauchemar ; Monsieur Timothée est à bout ; il sent qu’il ne pourra plus rien faire de bon, tant que cette obsession ne sera conjurée. La matinée s’avance sans qu’il ait encore pris la plume. Cette date, ah ! cette date !


Mais, saperlotte ! n’a-t-il pas lui-même écrit, le surlendemain — le surlendemain, ça, il en est sûr — n’a-t-il pas écrit une superbe diatribe contre Bazaine ? Ce souvenir met un sourire sur ses lèvres… C’étaient des ïambes, à la Barbier ; les premiers vers lui reviennent :

« Suppôt du Bonaparte et traître à la Patrie.
Monstre hideux, rebut d’enfer ! »

La pièce est là, datée, dans son vieux cahier de « Poésies », qu’il n’a plus revu depuis tant d’années ; voilà la clé qu’il cherchait !


Au fond d’une petite boîte en fer-blanc, le cahier voisine avec d’autres paperasses, ses contemporaines ; il y a là des feuillets volants, des liasses, un carnet portant en titre sur sa couverture : « Pensées » ; des lettres, un paquet de tiges sèches, seuls restes d’un bouquet mort.

Le vieux homme s’attarde à remuer ces vieilles choses, pieusement : toute sa jeunesse ! Mais sa curiosité le reprend ; il ouvre le grand cahier cartonné, le recueil de ses « poésies ».

On ne peut pas feuilleter vite ; le papier, devenu cassant, doit être manié avec soin. Est-ce sa faute, à lui, s’il a le temps de lire des titres, au passage ?… « À ma Cousine », « Pour l’ingrate », « Nocturne » (Ah ! oui, cette promenade dans le port), « Désespoir », « Ce qu’est l’Amour »… Ah ! voici « Invective ».

Suppôt du Bonaparte et traître à la Patrie…

C’est daté ? Oui. Monsieur Timothée continue de feuilleter : « Tes yeux », « Ode à Bourbaki », « Credo », « Ma Créole »…

Au bas de chaque page, il y a deux chiffres ; oui, il se rappelle : le nombre de vers de la page, le nombre totalisé des vers, depuis le commencement du cahier… Avec quelle joie d’enfant ou de clerc de notaire il avait vu grossir cette addition, à l’époque, jadis, il y a très, très longtemps !

Il ne peut se retenir de lire quelques pièces… Comme il était jeune ! Lui, le père Timothée, avoir été jeune comme ça, hein ! Des images lui plaisent ; si flamme rime un peu trop constamment avec âme, eh ! bon Dieu ! il ne s’en aperçoit pas ; mais il salue avec un enthousiasme retrouvé les belles périodes bien ronflantes et les belles périphrases bien dorées… Eh ! eh !… il y a quelque chose, là-dedans !

Le cahier refermé, Monsieur Timothée examine — oh ! hâtivement, affaire de savoir ce qui en est — les autres papiers fragiles, raccornis… Au fond de la malle, dans une enveloppe mauve, une boucle de cheveux… De qui, ces cheveux ? de quelle morte ? Sur l’enveloppe, une date : 5 mai 1869. Dix-huit ans ! ses premières amours sans doute ? Il ne se rappelait pas avoir commencé si jeune, et cela le choque un peu… et l’enchante, comme une gaillardise. 5 mai 1869 ? Ça ne lui rappelle rien ; du passé mort, bien mort.

Il ouvre le petit carnet de « Pensées ». Une seule pensée y a été inscrite : deux lignes, une date : « Le génie, c’est cette étincelle que je sens en moi — 10.Xbre, 71 ». Eh ! oui !… On a été comme ça ; on a eu ses petites audaces, ses grands rêves fous… Le génie !…

Il remue les papiers confiés en vrac à la cassette. Des encres décolorées lui parlent d’amours timides — d’amitiés un peu trop tendres, plutôt : des amours de pensionnaires.

Une signature, parfois, évoque un visage. Tantôt c’est un profil pâle et ridé, sous des boucles grises : la vieille amie qui a survécu à l’amoureuse. D’autres fois, la vision d’une vierge tout juste éclose, dont la jeunesse radieuse a seulement traversé sa vie et qui, dans son souvenir ou dans la mort aura toujours vingt ans.

Mais la plupart des feuillets sont couverts de sa propre écriture, penchée, bien sage déjà, bien disciplinée. Des notes, des canevas, quelques brouillons, qu’il avait totalement oubliés… Ah ! « La Dernière Lettre d’un Suicidé »… Il se souvient… Mais était-ce après les fiançailles de sa cousine Lisette ou bien ce jour où Hermance de Beauvoir lui a ri au nez ?

Il revoit son suicide manqué : la comédie qu’il s’est donnée à lui-même, l’acide phénique qu’il a versé dans le verre, en sachant bien qu’il ne le boirait pas ; l’hésitation romanesque de sa main, son geste pour repousser le breuvage, son prosternement au pied du Crucifix !… Aujourd’hui encore, il ne peut discerner la part du drame, celle de la bouffonnerie !

Quels périls n’a-t-il pas souhaités, qui lui eussent donné l’occasion de La sauver, de La conquérir ! Il L’aurait emportée jusqu’au ciel dans ses bras !

Et la vie se mêlant au rêve ! Ces catastrophes qui abattent une amourette, ces rivalités dressant le saute-ruisseau à peine pubère en face du beau danseur qui est en même temps un beau parti ; les sourires, les larmes, les désespoirs et les rebonds vers une passion nouvelle ; les trahisons commises ou souffertes… Et aussi… les cigares qui donnent mal au cœur, mais que l’on fume pour «oublier», parce que ça fait bien !

Monsieur Timothée se rappelle ce cri poussé dans le noir, une nuit de sa vingtième année :

— Si j’écrivais le roman de ma vie, on hurlerait à l’impossible !

Même aujourd’hui qu’il regarde en arrière, et de loin, le vieillard ne peut s’empêcher de trouver intéressante, — voire singulière — sa vie d’éphèbe amoureux, avec ses rêves creux, certes… mais aussi avec ses réalités émouvantes : amours traversées, tristesses et joies, abîmes et sommets… Il ne sait pas que nous avons tous été ce jeune-homme-là !


Du reste de la journée, Monsieur Timothée n’écrivit point. Il déclara que ses recherches l’avaient fatigué. L’après-midi, contrairement à toute habitude, il sortit.

Sa flânerie le mena vers le cimetière ; il resta longtemps assis sur le mur bas, du côté de la mer. Il revint seulement lorsque la grisaille crépusculaire eût aboli à l’horizon de l’est les derniers reflets du couchant…


VI


ANGÉLINE, je crois que nous allons abandonner les Mémoires.

Mademoiselle Angéline prit le même visage, elle eut la même voix que si on lui avait suggéré de déposer au tour du Couvent un enfant adopté par elle et déjà chéri.

— Abandonner les Mémoires, Père ! Vous n’y songez pas ?

— Quitte à y revenir plus tard, ma fille… Pour le moment, j’ai autre chose en tête : un roman.

— Un roman !…

Mademoiselle Angéline croisa les mains sur sa maigre poitrine. Ses paupières se mirent à battre vivement — et la cire blême de son visage devint plus blême encore.

Monsieur Timothée, gêné, ne la regardait pas. Il se lança en de longues justifications. Des mémoires, après tout, ce n’étaient que des dates enfilées, des faits — aucune place pour l’imagination. N’importe qui pouvait compiler des mémoires, à condition d’avoir atteint, lucide, un certain âge… Le roman, à la bonne heure : c’est là que le talent peut se révéler, l’invention se donner libre cours, la fantaisie rivaliser avec le besoin d’instruire et le souci de moraliser !

Sur les joues de Mademoiselle Angéline, maintenant, un rose très pâle luttait contre l’extrême lividité. Ses yeux étaient pleins de larmes ; et, sous ses mains croisées, son cœur battait comme, depuis longtemps elle ne le croyait plus capable de battre.

Un roman ! Dans sa mémoire passaient de grands noms : Maryan, Raoul de Navery Pierre Maël, des demi-dieux à qui elle avait voué un culte. Romancier, Père ?… C’était trop beau. Père ?…

Père ne tarissait pas. Il accumulait les démonstrations, les arguments, les considérations de tout ordre. Il finit par déclarer :

— Du reste, j’ai déjà mon sujet.

Et il le raconta tout de go.

Bien entendu, il n’indiquait pas quelle large part y tenaient ses souvenirs : souvenirs vécus ou souvenirs rêvés. Il ne disait pas que c’était le roman qu’il eût souhaité vivre à vingt ans… et que, octogénaire, il regrettait peut-être de n’avoir pas vécu ? Qui sait ? le passé se soude si parfaitement au présent.

Il racontait bien, pris par son sujet, chaleureux, persuasif, vibrant ou douloureux tour à tour.

Ivre d’admiration, Mademoiselle Angéline approuva tout. Seulement, tenant ferme pour le roman romanesque, elle trouva la donnée un peu simple : il n’y avait qu’un sauvetage, un enlèvement blanc, un suicide manqué, un duel ; elle réclama au moins un mariage clandestin, après l’enlèvement. Père ne voulut pas s’engager tout de suite ; mais il promit de réfléchir.


VII


DÈS le lendemain, on se mit à l’œuvre. Monsieur Timothée s’était cousu un autre cahier qu’il commença de couvrir de sa grande écriture ; il avait supprimé le brouillon, dont l’utilité ici ne lui apparaissait pas.

Chaque chapitre avait été si fervemment pensé et repensé, au long de ses promenades matinales et pendant ses veilles ! Il savait les dialogues par cœur. Il était saturé des descriptions. Les phrases succédaient aux phrases, sans hésitation, presque sans ratures.

C’était un contraste pathétique, cette plume sage, studieuse, cette plume de vieil écolier, couchant en lettres bien ordonnées le texte des plus folles déclarations d’amour.

Le soir le vieillard se relisait, retranchait peu, mais souvent «piquait» un renvoi pour arrondir une période ou pour étoffer quelque image. Puis il comptait les rôles — vieille habitude du temps où il « taquinait la Muse » — appréciait l’ouvrage du jour, et généralement se félicitait d’avoir fourni bonne mesure.

Il passait le manuscrit à sa fille ; toute la journée, elle avait attendu cette minute. Elle lisait, elle s’émerveillait, hasardait parfois un conseil.

Le jour où Monsieur Timothée utilisa l’image de la voile et de son reflet. Mademoiselle Angéline laissa tomber le cahier pour joindre les mains.

Insensiblement, Monsieur Timothée avait déserté la cour en faveur de la salle à manger. C’est que la présence de Mademoiselle Angéline lui était devenue une chère nécessité.

Pendant des minutes — des quarts-d’heure, parfois — ils œuvraient silencieux, elle tirant le fil, et lui ses idées. Puis, tout d’un coup, il levait la tête :

— Angéline, quelle toilette donnerais-tu à Aurore, pour son rendez-vous à la Forêt-des-Fées ?

Elle réfléchissait. Puis, avec un peu d’hésitation, (car elle avait scrupule à imposer une trop forte dépense, tout comme s’il se fût agi de ses robes, à elle) elle suggérait :

— Je verrais assez bien une jupe en satin broché rose, un corsage en foulard égayé d’une grande berthe en dentelle ; n’oubliez pas la ceinture drapée, gracieusement nouée sur le côté ; évidemment, le tout complété par un chapeau en paille d’Italie, orné de fleurs des champs.

Elle ne reprenait pas tout de suite son aiguille ; elle éprouvait une petite volupté mêlée de remords, à rêver à la robe trop belle qu’elle n’avait jamais eue… Ah ! sa pauvre robe à pois roses, sa robe en tarlatane plissée !

L’aiguille, de nouveau, crissait contre le de ; mais la songerie intérieure continuait, le roman de Mademoiselle Angéline se déroulait, pensé seulement, parallèlement à l’autre roman auquel la plume donnait l’être concret en alignant, sur les longues feuilles de papier écolier, les syllabes qui s’enchaînent aux syllabes et deviennent des mots.

Peu à peu, la collaboration se faisait moins occasionnelle ; Mademoiselle Angéline disait son avis à propos d’autres choses que de simples détails de toilette. Elle obtint son mariage clandestin, et même un enfant né de ce mariage.

Parce que la vie ne lui avait rien donné, il fallait bien qu’elle se revanchât sur le roman. Enfin trouvait un emploi sa tendresse depuis longtemps desséchée, qu’amolissait maintenant, que gonflait, que vivifiait la rosée des larmes versées pour des fantômes. L’enfant eut toutes les grâces ; la vie lui fut toujours souriante et sa maman connut des élans de tendresse que n’ont sûrement pas les vraies mamans !

Semblablement, Monsieur Timothée ne se privait de rien ; ses héros étaient riches, braves, séduisants ; les pires folies leur réussissaient toujours ; et, comme la morale était invariablement d’accord avec ses intimes désirs, la morale ne connaissait que des triomphes.

Cependant, à imaginer tout le temps de la beauté, des transports, d’immenses aventures, quelque chose se modifiait dans sa vision même de la vie. Un matin, en traversant la Rivière, il découvrit le bois-noir qui, depuis toujours, avance la bénédiction de ses branches basses au-dessus des pirogues amarrées ; une autre fois, le spectacle d’un bœuf puissant, arc-bouté des quatre jambes pour ébranler un chariot trop lourd, l’émut profondément.

Les couchers de soleil l’exaltaient. Il se prit à écouter la chanson de la brise, à interroger les fleurs qui nous répondent par le regard de leurs corolles, et par la musique silencieuse de leur parfum. L’idée lui vint de faire planter des dahlia» à la place des patates et Mademoiselle Angéline approuva cette folie.

Un appétit le travaillait maintenant d’étendre le champ de ses observations, de communier plus largement avec la Nature. Alors, sous couleur de documentation, ce furent de charmants pèlerinages à deux.

On alla connaître la Baie-Bleue, négligée depuis dix ans ; on s’arrêta à la Pointe d’Esny, où l’on s’emplit les yeux de la double blancheur des brisants et de la plage. Un jour, on remonta la Rivière La Chaux en barque, jusqu’au cimetière des de Robillard : Monsieur Timothée voyait toute chose avec des yeux neufs. Les plongeons d’une bande de canards le mirent en joie ; il se penchait sur le plat-bord pour admirer des algues que le passage de la pirogue émouvait ; il frissonna de la fraîcheur de l’eau qui gicle entre les pierres du barrage au-delà de quoi la rivière n’est plus navigable ; il s’égaya des joyeux propos des lavandières, jabotant les jambes dans l’écume, scandant les phrases à grands coups de linges savonneux abattus sur la pierre. Mademoiselle Angéline, contenue comme une pensionnaire, partageait ses enthousiasmes, ses joies, ses admirations, mais n’en laissait rien transparaître : seuls ses yeux, peut-être, brûlaient un peu plus vif dans l’ombre des cils abaissés.

Il arriva même une chose inouïe : un soir, au lieu de se coucher à sept heures, le père et la fille quittèrent leur maison après le dîner ; ils s’étaient soigneusement encapuchonnés contre les traîtrises de l’air nocturne. Un pêcheur les attendait, dans son bateau ; il les promena longtemps sur les vagues molles, berceuses, dont les crêtes s’argentaient de clair-de-lune. On eût dit un très vieux couple revivant un tendre épithalame… Et l’apparence ne mentait qu’à moitié : car sur les flots illusoires Mademoiselle Angéline et son père poursuivaient chacun le clair-de-lune de ses vingt ans — le clair de lune qu’il leur fallait pour embellir, en « l’idéalisant, » la première rencontre d’Aurore et de Tibulle.

Les deux romans, autrefois parallèles, maintenant noués, emmêlés, n’en faisaient plus qu’un.

Et deux êtres qui, pendant des années, avaient vécu isolés l’un auprès de l’autre, enfin se comprenaient, se sentaient de la même chair et du même sang, se souriaient l’un à l’autre comme dans un miroir.


VIII


L’HIVER était revenu.

Un après-midi Jean Briole, en villégiature à la Pointe d’Esny, poussa jusqu’à la bicoque de la Ville-Noire. Son roman venait de paraître ; il en portait à Monsieur Timothée un exemplaire aimablement dédicacé.

Le vieillard eut un grand coup au cœur ; Mademoiselle Angéline aussi, qui était venue rejoindre les deux hommes sous la varangue. Un livre, imprimé à Maurice ; mon Dieu, cela ne les eût guère intéressés, il y a seulement douze mois ; mais aujourd’hui !

Monsieur Timothée soupesait le volume, le palpait, humait l’odeur un peu acide de l’encre encore fraîche. Il se demandait : « Combien ça peut bien coûter, de faire imprimer un bouquin comme ça ? » mais n’osait poser la question.

Sa fille avait hâte de saisir à son tour l’objet concret, de le manier : — un livre, oui, comme pourrait être le livre de Père. Des curiosités la brûlaient. Est-ce que Monsieur Briole en avait vendu beaucoup ? Ce roman était-il aussi beau que celui de Père ?… Aussi bien, peut-être ; mais sûrement pas mieux. Ça, ce serait difficile. Elle avait guigné le titre : Bonheurs Simples. Ça ne lui disait pas grand chose.

Enfin Monsieur Timothée lui passa le livre. Ils échangèrent un regard de connivence : « À quand notre tour, hein ? » Pendant que Père achevait de remercier Briole, Mademoiselle Angéline examinait le volume. Son pouce courait sur la tranche non coupée, comme l’ongle d’un enfant court parfois sur le clavier d’un piano. Avec cette sûreté des femmes qui, quels que soient leur âge, leur condition, voient tout sans avoir rien regardé, elle connut en un clin d’œil tous tes détails, depuis l’achevé d’imprimer jusqu’au « Tous droits réservés » et jusqu’à la justification du tirage : trois cents exemplaires. Trois cents seulement ? Elle n’avait jamais songé que Père pût vendre moins de mille ou quinze cents exemplaires de son roman, s’il le publiait.

Pourquoi ne pas s’informer un peu des détails d’une édition ? puisque Monsieur Briole était là… Pourquoi ne pas le consulter ? Si elle avait osé faire signe à Père…

Les mêmes pensées travaillaient Monsieur Timothée. S’il avait osé, lui aussi… Il surprit un regard appuyé de sa fille, mais ne fut pas sûr de l’avoir bien interprété. Et puis, une pudeur l’arrêtait : mettre ce jeune homme dans leur confidence, s’avouer « écrivain » ? — Certes, il n’y a là aucun ridicule, mais….

Mademoiselle Angéline ne tenait plus en place ; sa chaise ardait comme le gril de Saint Laurent. Monsieur Briole allait partir sans qu’on lui eût « parlé »…

Le père et la fille continuaient d’échanger des coups d’œil furtifs, des coups d’œil de complices ; à les observer, on eut songé a deux mioches qui se poussent du coude, chacun disant à l’autre : « Allons, parle ! Avoue que nous avons renversé la soupière ! »

Enfin, sur un froncement de sourcils de sa fille. Monsieur Timothée hasarda :

— Si nous entretenions notre ami de nos grands projets ?

— Mais oui, Père ; j’y pensais.

Alors Monsieur Timothée se confessa ; et comme le manuscrit, presque complet maintenant, n’était pas loin, il eut vite fait de l’atteindre et de proposer :

— Tenez, je vais vous lire quelques passages ; vous me direz votre impression… Le titre ? — Le Triomphe du Rêve.

Il hésitait sur le choix des morceaux les plus caractéristiques ; après avoir feuilleté le cahier, il revenait aux premières pages. Il consulta sa fille :

— Hein, Angéline ? Le premier chapitre ?

— Oui, Père.

Il annonça :

— La description de la propriété de Monsieur le Marquis de Champilly, le père de l’héroïne.

Puis il se mit à lire, d’une voix monotone comme s’il collationnait un acte :

« Le magnifique Château du marquis de Champilly dressait sa silhouette hautaine au milieu d’un vaste domaine qui, s’étendant au-delà de la Frivolette, jouxtait les terres du Comte de Bellamare. »

— Le père du héros, expliqua-t-il ; puis il reprit :

« Les fermes mises hors compte, la propriété couvrait trois cents hectares, dont deux cent vingt en forêts ombreuses, propices à la rêverie et cinquante environ en prés émaillés des fleurs les plus fraîches, les plus exquises.

« Elle était bornée à l’ouest par les premières rampes des collines du Forez ; à l’est, sur près d’un kilomètre, par la route de Saint-Étienne, qui s’incurvait un peu vers le nord-est ; au nord… »

La voix de Monsieur Timothée était sèche et régulière comme son écriture : les mots se succédaient sans hâte, sans hésitation non plus, lui raclant un peu la gorge ainsi que sa plume, naguère, avait raclé les grandes feuilles aux marges inflexibles.

Jean Briole écoutait, bouche bée. Un moment, il soupçonna une mystification. Mais non : le vieux notaire lisait son cahier-des-charges le plus sérieusement du monde, en pontifiant un peu — et Mademoiselle Angéline buvait ses paroles, qui exhaussaient de ciel en ciel l’extase où elle était plongée.

Il y eut comme cela tout un défilé d’hectares, de kilomètres, d’abornements, entremêlés de soleils en gerbes d’or, de rossignols harmonieux et de timides chevreuils ; puis un signalement très minutieux et très poétique l’Aurore de Champilly, des fiches anthropométriques de son père et du garde-chasse. Quand ce fut fini, Briole hocha la tête, d’un air important mais embarrassé.

Fort heureusement, on ne lui donna pas le temps de respirer. Mademoiselle Angéline prise d’une de ces admirations qui vous transportent hors du temps, hors de l’espace, hors de vous-même, implora :

— Père, lisez-nous donc le chapitre où il y a cette description de la Loire.

C’était là que Monsieur Timothée avait placé la voile et son reflet ; il tourna quelques pages et commença :

« Tibulle guettait au coin du mur ; un poignard entre les dents, les mains sur les crosses de ses deux pistolets, il attendait son audacieux rival. »

Il se crut obligé de préciser :

— Ma fille vous a parlé d’une description de la Loire ; ça n’arrive qu’incidemment, vers le milieu du chapitre, qui est d’ailleurs plein d’action. Vous allez voir :

« Ah ! Aurore, divine Aurore ! songeait-il, tandis que l’ombre de sa cape noire agitée par la nuit dessinait derrière lui des arabesques fantastiques… Mais un pas ébranla le silence !… »

— Après le procès-verbal d’arpentage, songeait Briole, tout le catalogue des « m’as-tu-vuïsmes. » Qu’est-ce que je vais pouvoir leur dire ?

Le chapitre avait une fin ; on l’atteignit à la longue. Et Monsieur Timothée annonça tout de suite :

— Écoutez ceci.

« Ceci », c’était l’enfance de la petite fille issue du mariage contracté en secret, une nuit sans étoiles, dans une chapelle abandonnée, au milieu de la Forêt-des-Fées.

L’accent avait changé ; beaucoup de lieux communs encore, beaucoup de larmes sans sel et de sourires trop séraphiques. Mais enfin, ça vibrait quand même sourdement, maladroitement, — vibration d’un vieux clavecin enfoui sous des oripeaux. Briole était sauvé ; en ne voulant se rappeler que ce passage, il pourrait donner quelques éloges.

Il les donna ; il loua le dernier morceau, parla d’émotion, de sincérité, de charme particulier. Mademoiselle Angéline rougit ; car, sans y songer elle-même, sans que son père s’en fût douté non plus, elle lui avait dicté ce chapitre presque entier, en le pensant tout haut.

Pourtant, il était évident que, père et fille, on était déçu ; on s’était attendu à plus d’enthousiasme. Briole manqua de courage. Il amplifia les félicitations, mais maladroitement ; d’ailleurs, il fit des réserves :

— Le public d’aujourd’hui, vous savez, a un goût très spécial. Il n’aime que le simple, et le court… Une demi-rame de papier écolier, votre manuscrit ? Heu ! ça donnera au moins trois cent cinquante pages, même en serrant le texte. C’est un peu long.

Mademoiselle Angéline, pincée, fit observer qu’on n’achète pourtant pas un livre pour le gober en cinq minutes, comme un œuf cru ! (Elle avait remarqué que Bonheurs Simples ne comptait que cent soixante pages.)

— Que voulez-vous, Mademoiselle, repartit Briole, les gens qui lisent prétendent ne pas payer plus cher Le Rouge et le Noir que Le Baiser au Lépreux de Mauriac ; et ils achètent de préférence Le Baiser. Peut-être ont-ils tort ? Nous n’y pouvons mais.

Le Rouge et le Noir ?… Mauriac ? Mademoiselle Angéline n’y entendait rien ; elle s’efforça de ne le point laisser paraître ; Mais Jean Briole, qui avait calculé son petit effet, marqua le point.

Il fut d’ailleurs très gentil, s’offrit à faire toutes les démarches auprès de Monsieur Jaillet, l’imprimeur, si l’on persévérait dans le dessein d’éditer le roman ; promit d’aider de ses conseils ou de toute autre façon : que l’on ne craignît pas d’abuser de lui !

Il s’en alla, réprimant à peine une énorme envie de rire de toutes ces cocasseries — mais triste, en même temps, de la tristesse d’un homme de cœur devant tant de labeur vain, devant tant de rêves stériles et difformes — ce sont des rêves quand même ! — devant tant d’espérances condamnées. Et puis, il emportait de Monsieur Timothée une impression pénible : ce n’était plus le vieillard sec, un peu dur des articulations, mais encore droit, qu’il avait vu l’an dernier. L’assiduité à la table à écrire l’avait ployé ; la claustration ne lui valait rien : ses joues s’étaient creusées, son front terni.


Briole parti, le père et la fille se regardèrent. Monsieur Timothée avait quelque répugnance à manifester son ennui, sa déception. Il se gratta la tête en murmurant :

— Nous aurions dû lui demander combien ça peut coûter.

Mais Mademoiselle Angéline éclata ; répondant, non point à la phrase de son père mais à ses intimes rancœurs, elle s’écria :

— Laissez donc, Père ! Les écrivains, il n’y a pas plus jaloux que ça, vous savez bien… Et ce petit Monsieur Briole sent que ses Bonheurs Simples n’en mènent pas large !


IX


TANDIS que se rédigeaient les derniers chapitres, on se mit à étudier très sérieusement la publication du livre.

Monsieur Timothée écrivit à Briole pour lui poser la question qu’il n’avait pas osé formuler de vive voix : « Combien l’impression pouvait-elle coûter ? »

Dans la petite maison de la Ville-Noire, on vécut sur des charbons ardents : cette réponse qui n’arrivait pas ! Dès le second jour, Mademoiselle Angéline accusait de froideur le jeune écrivain. Le lendemain, on reçut sa lettre, demandant des précisions : « Pouvait-on tabler positivement sur trois cent cinquante pages de texte ? De combien serait le tirage ? »

— Oui, on pouvait tabler sur trois cent cinquante pages ; quant au tirage, le père et la fille étaient tombés d’accord pour un millier d’exemplaires, au moins ; mais si Monsieur Briole pensait que cela ne suffit pas….

La réplique ne tarda pas, cette fois : Monsieur Briole affirmait qu’une édition de mille serait folle exagération. Monsieur Jaillet, consulté, pensait comme lui. En somme, il conseillait de s’en tenir à deux cent cinpuante exemplaires, trois cents au maximum.

— « Hein-hein » ! fit Mademoiselle Angéline, les trois cents exemplaires de Bonheurs Simples ! S’il croit que c’est la même chose !

Est-ce que Mademoiselle Angéline n’avait pas lu Bonheurs Simples ? Des personnages qui parlent comme vous et comme moi, qui n’ont pas de particule et à qui il n’arrive rien…Et tout se passe à Maurice même… Pft !

On perdit plusieurs jours à discuter cette question du tirage. Monsieur Timothée était à bout de patience. Il finit par transiger pour sept cent cinquante exemplaires, pas un de moins… et encore, Mademoiselle Angéline n’était pas contente !

Alors, l’imprimeur put établir un devis — approximatif, bien entendu, car beaucoup dépendait du travail sur les épreuves. Monsieur Briole, après maints préambules et détours, fît connaître le prix, un très gros chiffre ; il ajoutait que Monsieur Jaillet, toujours aimable, n’était pas pressé pour le paiement, qu’on s’entendrait le moment venu.

Par retour de poste, Monsieur Timothée adressait à son jeune ami un-à-valoir de cinq cents roupies ; il joignait le manuscrit, maintenant complet ; le texte, affirmait-il, était absolument définitif : il n’y aurait à corriger sur les épreuves que les coquilles typographiques et l’importance de ces corrections dépendait donc de l’imprimeur lui-même. Il demandait qu’on pressât le travail.

Là ! Voilà que l’on était en train !

Pour expédier ces cinq cents roupies, le bonhomme avait raclé le fonds de ce qu’il appelait « sa caisse secrète » : une petite réserve, les économies sur son mince revenu. Mademoiselle Angéline et lui échafaudèrent des combinaisons pour le paiement du solde. Dans deux mois, on encaisserait les intérêts sur la créance Bouchardin ; en serrant un peu les dépenses du ménage, on pourrait prendre là-dessus une centaine de roupies pour Monsieur Jaillet.

— Ensuite, dit Mademoiselle Angéline, je toucherai mon coupon du War Loan ; ce n’est pas grand-chose, mais enfin, ça aidera toujours.

Comme Monsieur Timothée faisait un geste de protestation, elle ajouta :

— Si fait, Père, vous accepterez ; d’ailleurs, ce n’est qu’un prêt, car une fois le livre mis en vente…

Oui, on oubliait trop, dans les calculs, le produit de la vente ; Monsieur Timothée qui, un moment, s’était reproché comme une folie la publication du Triomphe, se sentit rassuré.

L’arrivée des premières galées d’épreuves fut une fête. Monsieur Timothée fit sauter les ficelles. Mademoiselle Angéline déroula les longues bandes étroites. Elle palpait le papier grossier, un peu surprise par les gaufrures du foulage, par l’inhabituel format ; le souvenir lui revint d’un pèlerinage à Sainte-Croix, des ex-votos suspendus par les Chinois au-dessus du tombeau du Père Laval et où leurs remerciements s’allongent, s’allongent en grimoires d’or sur des rubans de soie.

Père, pendant ce temps, étudiait une feuille d’indications que Monsieur Jaillet avait jointe à l’envoi. Il grommelait :

— Les corrections toujours en marge ?.. Parbleu ! comme dans une minute !..

Il fronçait les sourcils, examinait de près les signes conventionnels, langage cryptique auquel il était un peu fier d’être initié.

Tout de suite, on se mit à la pourchasse des u renversés en n, des e sans accents ou mal accentués.

Monsieur Timothée, naturellement, eut l’honneur de la « tournée » initiale : — Aïoh ! « ramené » avec deux m !

Il essaya son premier deleatur, et fut content du résultat : un petit ver qui se tortillait sans réussir à se mordre la queue !

Vraiment, le vieillard corrigeait comme s’il n’avait fait autre chose de sa vie. Il biffait, indiquait des alinéas, ordonnait de blanchir ou de serrer, italicisait, redressait des r tête-bêche. Ce jeu nouveau l’enchantait.

Quand il avait terminé un placard, il le passait à sa fille. Elle s’évertuait à son tour, battant les lignes comme des enfants en vacances battent les buissons pour lever papillons et sauterelles.

Elle découvrit une demi-douzaine de coquilles. Piqué au jeu, Monsieur Timothée reprit les feuilles ; il se mit à scruter les interlignes même, découvrit un i dont le point était un peu empâté ; sa fille assura que c’était vraiment chercher la petite bête, mais se pencha derechef sur les épreuves, après avoir essuyé ses lunettes :

— Oh ! fit-elle, regardez, mais regardez donc. Père, ce que nous avions laissé passer tous les deux : « abonné » pour « aborné » !

Elle triompha sans magnanimité !


Le va-et-vient des épreuves s’effectuait avec une lenteur qui paraissait désespérante au père aussi bien qu’à la fille. Mais un jour, leur survint une joie inattendue : la première « mise en pages ». Cette liasse de feuilles rongées au format des in-16 avait presque la vraie physionomie d’un livre, avec la pagination, avec des marges régulières, l’équilibre enfin réalisé des blancs et du noir. Mademoiselle Angéline faillit battre des mains ; Monsieur Timothée, plus maître de lui, maniait les feuillets, les éloignait de ses yeux, les rapprochait, les éloignait encore.

Une dernière fois, on examina le texte ligne à ligne, mot par mot, lettre par lettre : rien ! il n’y avait rien, absolument rien à corriger. Monsieur Timothée donna le bon à tirer. Il lui sembla n’avoir jamais de sa vie signé document aussi important.


Les épreuves continuaient d’arriver, de repartir ; les secondes remplaçaient les premières ; parfois des troisièmes suivaient, mais rarement. L’émotion de Monsieur Timothée et de sa fille s’émoussait peu à peu ; ils n’éprouvaient plus la même fièvre à dérouler les longues galées ni à suivre d’un crayon minutieux le texte mis en pages.

Monsieur Timothée s’énervait ; cela durait trop ! Il avait payé, il aurait dû être servi plus vite. Mademoiselle Angéline devait le calmer souvent, lui représenter la minutie du travail, les délais imputables à la poste. Le vieillard frappait le sol du bout ferré de son bâton, jurait ses grands dieux qu’on ne l’y repincerait plus, se mettait vraiment en colère ; et cela finissait par des quintes de toux qui le secouaient et qui lui déchiraient la gorge.


Lorsqu’on commença de recevoir les épreuves du chapitre final, il fallut de nouveau recourir à Monsieur Briole : on obtint de lui l’adresse des personnes à qui il conseillait d’envoyer l’ouvrage avec un mot aimable. Trois journées furent consacrées à compléter cette liste en y ajoutant le nom d’amis intimes ou de simples connaissances dont la sympathie pouvait être utile. Monsieur Timothée se levait la nuit pour inscrire, pendant qu’il y pensait, tel collègue de l’étude Vannier ou ce vague reporter qu’il avait connu autrefois et dont l’emploi, au Mauricien, se bornait à transcrire les mercuriales. Le lendemain. Mademoiselle Angéline protestait de toutes ses forces ; elle était obsédée par la peur de manquer d’exemplaires pour la vente, en conséquence du tirage trop réduit. Les candidatures étaient épluchées, triées, vannées, sassées et ressassées. Autant Monsieur Timothée avait le geste large, autant sa fille se montrait avare.

L’énervement la gagnait à son tour ; elle avait hâte de voir le faux-titre, la couverture — on s’était arrêté à une couverture en noir, par raison d’économie. Elle craignait qu’on omît quelque détail important, à la dernière minute. La réserve des droits d’auteur la préoccupait ; pressé par elle, Père avait déjà écrit à Monsieur Jaillet à ce sujet ; elle lui fit faire une seconde lettre, où il insistait pour que l’on n’oubliât pas le droit de mise à l’écran, et que l’on spécifiât bien : « Pour tous les pays, même la Russie ». Il ne faut négliger aucune précaution : pour peu que le roman fasse quelque bruit… Sait-on jamais ? Elle ne fut rassurée que lorsqu’elle eut vu l’épreuve, portant mention de toutes les réserves possibles.

Enfin, Monsieur Jaillet annonça que le tirage était terminé, le satinage aussi. Il ne restait qu’à brocher ; il pourrait, le lundi suivant, expédier à Mahébourg les cent vingt-deux volumes à être dédicacés.

Monsieur Briole, à son tour, s’offrait à déposer lui-même, aux différents journaux, les exemplaires de presse. Il verrait les feuilletonistes ; il les connaissait tous, ou à peu près.


Le lundi, Monsieur Timothée attendait le train du soir, à la gare de Mahébourg ; on vida le fourgon ; il n’y avait rien à son adresse. Il rentra, penaud ; Mademoiselle Angéline était elle-même si déçue qu’elle eut quelque peine à le consoler. Le colis avait dû rester à la gare de Port-Louis ; il arriverait sûrement le lendemain matin.

Mais ce matin-là, justement, Monsieur Timothée ne put pas se lever. Il avait pris froid. Il toussait.

On envoya Chocra à la gare. Il revint, assurant qu’il n’y avait rien. Le vieux se mit en grande fureur. Il exigea que Mademoiselle Angéline expédiât une dépêche à Monsieur Jaillet.

Dans l’après-midi, il fit de la fièvre, et forte. Le médecin vint, l’ausculta, partit en hochant la tête, après avoir laissé une prescription quelconque.


— Jaillet n’a pas répondu ?

— Non, pas encore, Père ; il n’est que deux heures.

Vers quatre heures, la réponse arriva : le colis serait là le lendemain soir sans faute ; on avait eu quelques anicroches ; Monsieur Jaillet exprimait tous ses regrets.


Avant la nuit, le malade commença de délirer. Il parlait à Monsieur Jaillet, à Briole, à des acheteurs mécontents ; il s’excusait ; ce n’était pas sa faute, l’édition était épuisée ; oui, on rééditerait, bien certainement ; on rééditerait, c’était convenu.


Le jeudi matin, Mademoiselle Angéline recevait du chemin de fer un avis priant Monsieur Timothée de faire réclamer un colis en provenance de Port-Louis.

Monsieur Timothée venait de mourir.


X


UN voisin trop obligeant apporta tout de suite le colis : ça pouvait être pressé, n’est-ce pas ?… sans doute des « affaires » pour l’enterrement ?…

Mademoiselle Angéline fit mettre la caisse dans un coin, n’y voulut pas toucher… À quoi bon, maintenant ? À quoi bon ? Ces trois mots lui revenaient dans la tête, obstinément, comme l’expression même de son découragement et de sa peine.

Les croque-morts n’avaient pas encore terminé leur funèbre besogne, et voici qu’on lui remettait cela, cette autre douleur clouée entre des planches, le cadavre de ce qui aurait pu être, de ce qui aurait dû être un si grand bonheur… La dépouille inutile, et froide, et vide, de son espérance mort-née !.. À quoi bon ces livres, puisque Père n’est plus ?.. À quoi bon ?


Après la fatigue lourde des veillées, après la douleur en larmes des obsèques, ce fut l’ennui des condoléances, petite pluie glacée qui engourdit le cœur.

Et toujours, bourdonnant dans le silence des nuits, accompagnant comme une basse le murmure des conversations funèbres, toujours ce glas obsédant, ces trois mots : à quoi bon ?

À quoi bon ?.. Non, elle n’ouvrirait pas le colis, elle ne voulait même pas le revoir !..

Une nuit, comme elle ne dormait pas malgré le chloral, elle eut soudain la vision du Livre : ces feuillets que l'on a connus, que l'on a maniés, ce ne sont plus des feuillets mais les pages d’un livre, du Livre. D’être réunis entre deux couvertures, d’être associés, organisés, voici que par leur synthèse ils ont formé un être nouveau, puissant, vivant… Vivant ? Mais non : un être mort, comme Père. Un être mort sans avoir vécu… À quoi bon ?

C’était pourtant vrai qu’elle avait éprouvé, autrefois, une soif fiévreuse de tenir entre ses doigts, devant ses yeux, cette chose particulière et presque miraculeuse : le Livre de Père. Une curiosité lui venait, dont elle avait honte. Elle imaginait bien le format, les marges, la couverture avec ses caractères gras ; elle imaginait, mais… Non, elle n’ouvrirait pas le colis !

Au matin, émergeant du sommeil bref comme d’un bain, elle se sentit plus lucide. Avec cette inconsciente habileté que nous pratiquons tous pour découvrir des mobiles nobles à nos actions les plus petites, elle décida que, puisqu’elle vivait, le reste de sa vie serait consacré à faire connaître le chef-d’œuvre de Père, à en assurer la légitime irradiation. Il lui semblait que Père même lui dictait ce propos.


Chocra traîna jusqu’à la varangue la caisse faite de planchettes retournées, mal ajustées. Déjà la poussière avait commencé son œuvre et sur l’étiquette l’adresse se lisait à peine : « Monsieur A. Timothée, Mahébourg ».

Les larmes aux yeux, Mademoiselle Angéline songe aux noms qui s’effacent aussi, sur les tombes : la poussière, la mousse ; quelques jours, quelques courtes années…

Elle hésite. À quoi bon, à quoi bon, mon Dieu !

Mais trahira-t-elle déjà le devoir nouveau qu’elle s’est imposé ?


— Ouvre la caisse, Chocra !

Quelques coups de marteau, une pesée.

Pieusement, Mademoiselle Angéline soulève les grandes feuilles de papier brun. Un petit cri lui vient aux lèvres, un petit cri qu’elle réprime.

Le Livre ! Il est là, si net, presque brutal, imposant par la couverture de douze exemplaires étalés de front l’enthousiaste confiance de son beau titre douze fois répété : Le Triomphe du Rêve !

De la caisse monte une odeur subtile, perceptible à peine mais déjà reconnue, tel un fantôme qui reviendrait : le spectre de cet aigre parfum d’encre humide que dégageaient les épreuves ; et ce pauvre effluve enivre Mademoiselle Angéline comme la pourrait enivrer l’haleine d’une fleur trop généreuse.

Elle prend un volume, le soupèse avec satisfaction (car, pensée qu’elle repousse, lui vient le souvenir de ce livre si mince de Jean Briole). Comme pour ménager son plaisir, elle s’attarde aux détails du faux-titre, de la justification de tirage ; constate, comme si elle en avait pu douter, que toutes les réserves voulues ont été faites.

D’un couteau machinal elle coupe quelques pages, elle se met à lire à bâtons rompus… Mais, à son dessu, le livre la prend… Les chapitres préférés, elle les cherche, elle les retrouve, elle s’y plonge avec une délectation nouvelle et inattendue. Ce n’est plus cette surprise joyeuse de l’initiation, les soirs où Père lui lisait son manuscrit ; ni ces voyages enchantés à travers les épreuves. Un sentiment neuf vraiment, et si différent, devant l’œuvre parachevée, — pour la première fois, semble-t-il, détachée de l’auteur ! Le Livre. Un être, certainement, un être vivant ! Et Père ne l'aura pas connu…

Alors, à quoi bon !

À quoi bon ? — Et la gloire, donc ! le baiser posthume de la gloire, le laurier déposé sur la tombe ?


Dans la journée Mademoiselle Angéline commença d’écrire les dédicaces.


XI


MADEMOISELLE Angéline laissa passer deux semaines ; puis elle fit faire le service de presse, ordonna la mise en vente, distribua les exemplaires dédicacés.

Un maladroit remercia, poste pour poste, en louant très fort le roman : de toute évidence, il ne l’avait pas lu. C’était le meilleur ami de la famille. Mademoiselle Angéline froissa sa lettre, la jeta coléreusement au panier. D’autres, prudents, accusaient réception, promettaient des commentaires dès lecture faite.

Au bout de quelques jours, les lettres de félicitations commencèrent d’arriver. Mademoiselle Angéline les lisait avec avidité, les rejetait, déçue : elle trouvait tout cela bien quelconque, bien inadéquat au mérite du Triomphe. Dans la plate banalité de cette correspondance, elle rencontra bien quelques consolations : Mademoiselle Coralie Bessière avouait que ses soixante-huit ans avaient versé de vraies larmes sur les malheurs d’Aurore ; le vieux Férailloux, ancien huissier à la Cour Suprême, s’enthousiasmait de la vaillantise de Tibulle, s’extasiait sur les paysages « Si vrais, pris sur le vif » ; il citait des passages entiers, soulignait les beautés du clair de lune sur l’océan, du chant de la brise dans les futaies de Champilly.

Tout cela, somme toute, c’était secondaire : ce qui compterait, vraiment, c’était la Presse.

Mademoiselle Angéline s’était abonnée pour un mois à tous les journaux. Chaque soir, elle déchirait fiévreusement les bandes de papier trop bon marché, où son nom était à peine lisible. Rien ! Ah ! si fait : le « vient de paraître » que tous inséraient obligeamment, entre une réclame pour l’huile de table « à la Cigale » et le programme d’une séance cinégraphique. C'était toujours ça ! Mademoiselle Angéline rêvait sur ces petits rectangles de lettres noires, comparait les caractères du Radical à ceux du Cernéen.

Dans un délai convenable, Jean Briole publia une chronique au Mauricien. Mademoiselle Angéline constata qu’il parlait peu et vaguement du Triopmhe du Rêve, pas du tout de l’écrivain : ces deux colonnes, c’était le panégyrique du parfait honnête homme, du vieillard charmant qu’avait été Monsieur Timothée.

L’indignation fit monter le sang à la tête de Mademoiselle Angéline.

— Un traître, ce petit Briole ! Il y a longtemps qu’elle l’avait deviné.

Elle ne remercia pas de l’article…

Ce fut tout.

Même les «vient de paraître» disparurent, peu à peu. Puis se fit dans la Presse un grand silence blanc — un silence semblable à celui qui s’était fait au cimetière, après les funérailles, autour de la tombe maintenant défleurie.


Après trois mois, Mademoiselle Angéline écrivit à Monsieur Jaillet pour s’informer de la vente. Il répondit que « ça ne marchait pas, » mais sans donner de précisions ; il faisait remarquer que les journaux, très encombrés par la brûlante actualité politique, n’avaient rien fait pour intéresser le public au Triomphe du Rêve et puis, les esprits étaient tournés ailleurs ; enfin, il ne fallait pas encore se décourager.

Ce mutisme de la presse courrouçait Mademoiselle Angéline. Elle ne parvenait pas encore à se l'expliquer ; cela n’était pas normal. Les pires suppositions lui paraissaient naturelles; elle était sûre que Monsieur Briole n’avait pas vu les critiques ; avait-il seulement assuré le service de presse ?… Oui, pourtant, puisque les journaux avaient publié le « vient de paraître ».

Enfin, il y avait certainement quelque machination sous tout cela. Quoi ? Elle ne parvenait pas à le deviner et son impuissance l’irritait.

Parfois, elle se demandait si Jean Briole ou un autre n’était pas en train de s’approprier l’œuvre de Père, de la démarquer, pour la produire dans quelque temps, sous un autre titre. Il y avait bien : « Tous droits d’adaptation réservés. » Oui, mais comment découvrir la fraude, la réprimer après l’avoir découverte ? Un procès, à son âge, isolée comme elle l'était ?… Eh ! bien oui, elle s’en découvrait la volonté, le courage… pour Père, pour l'œuvre de Père… Seulement où trouver l’indice qui donnerait corps à ses soupçons ?

Et puis, restait « l’Étranger », le vaste monde. Qui sait si Le Triomphe du Rêve n’était pas actuellement édité à Paris, à Berne ou à Bruxelles, et vendu à cent mille exemplaires ? « Tous droits réservés » ! Comme la formule lui semblait vaine, aujourd’hui, et tout artificielle sa rigueur! Allez voir ce qui se passe aux antipodes ! Et toujours l’ombre de Jean Briole, du traître, projetée sur tous ses doutes, sur toutes ses hypothèses !


Six mois encore passèrent. Elle écrivit de nouveau à la Librairie, exigeant un compte précis des volumes vendus.

Pendant ces six mois, la vente avait été nulle; antérieurement, dix-neuf volumes avaient été placés ; à la lettre était annexé un état, montrant le solde dû par Monsieur Timothée.

Mademoiselle Angéline bondit. Dix-neuf exemplaires seulement ! C'était impossible. On la volait ; d’ailleurs, elle se savait bien la victime d’une universelle persécution. Mais, à y refléchir, qu’est-ce qui prouvait que les sept cent cinquante exemplaires eussent jamais été imprimés ? Elle expédia un chèque en règlement, mais réclama le retour immédiat des invendus.


C’était une grande caisse ; elle la fit ouvrir, compta les volumes : six cent neuf, le chiffre exact.

Elle ordonna à Chocra de reclouer le couvercle ; il lui semblait que, pour la seconde fois, on fermait le cercueil de Père.


Elle se mit à veiller auprès de ce cercueil.

Elle s’était construit une Vérité. Elle savait, maintenant, que Le Triomphe, camouflé mais inchangé dans son essence, poursuivait en Europe une glorieuse carrière.

Un matin, elle s’éveilla avec la certitude que l’Œuvre avait franchi l’Atlantique, étincelait en contrastes d’ombre et de lumière sur les écrans des salles trop pleines. Pauvre Père, spolié de sa gloire !

Mais peut-on spolier une âme ?… Quand les mains frénétiques applaudissent les prouesses de Tibulle, quand les cœurs s’émeuvent des malheurs d’Aurore, n’est-ce pas, par-delà démarqueurs et plagiaires, n’est-ce pas au génie immortel de Père que vont les bravos, l’hommage des attendrissements, des indignations généreuses, des angoisses, des larmes ?


Auprès du cercueil aux livres, Mademoiselle Angéline poursuit sa veillée que peuplent des souvenirs et des rêves. Elle a oublié ses colères ; elle n’a plus de rancune ; elle a pardonné.


Décembre 1928-Janvier 1929.


NOTE.



La Fausse Victoire de Chalons.


Le 4 septembre 1870, le vapeur Mozambique arrivait d’Aden, portant des nouvelles de la guerre. Les plus récentes étaient du 18 août.

Le 5, la Commercial Gazette insérait en tête de sa feuille, en caractères gras, le texte suivant : « French defeated Prussians near Chalons ». C’était une dépêche datée de Londres, le 18 août, à 4 h. 45 et communiquée par la maison Scott & Co. Cette nouvelle en contredisait d’autres, reçues de Paris et de Londres même, de la même date, mais antérieures quant à l’heure.

L’enthousiasme n’en fut que plus grand. Les bureaux se vident, on se rend en masse au Consulat de France, où M. E. Bazire est le porte-parole d’une foule délirante.

De Maurice, la nouvelle est portée à la Réunion par le voilier Sophia.

Cependant la contradiction entre les dépêches préoccupe les esprits. On s’ingénie à l’expliquer. Les stratèges en chambre se mettent à l’œuvre. On imagine une feinte de retraite, un piège où les Prussiens seraient tombés.

Le 7, la Commercial Gazette signale qu’une simple virgule après « defeated » renverserait le sens de la dépêche. La Commercial Gazette est conspuée, sa prussophilie est déclarée évidente.

La « saison » bat son plein. Bals et thés dansants se succèdent, dont l’animation est accrue par l’enthousiasme patriotique.

Enfin, le 21 septembre, la barque Weynaud, capitaine Jones, arrive de Colombo, portant des nouvelles relativement fraîches : la défaite des Français, l’abdication de Napoléon III.

La consternation succède à la joie.

Dès le 22, un avis publié par les journaux décommande, en raison des malheurs de la France, un thé dansant qui avait été organisé pour la fin de la semaine.

  1. Voir la note, à la fin de cette nouvelle