Des Histoires/La Saisie

The General Printing & Stationery Cy. Ld. (p. 127-144).
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LA SAISIE


EH ! ben, Gobert, tu ne bois pas ?

Non, Gobert ne buvait pas ! Pour miraculeuse, pour incroyable que fût la chose, Gobert ne buvait pas… Il était parti pour les nuages. Savait-il seulement que devant lui, à portée de sa main, un verre offrait son whisky-soda, plus whisky que soda ?

Ainsi interpellé, il revint brusquement à lui, vida son tumbler d’un trait et acquiesça :

— Oui, je suis idiot, ce matin… Tout ça, parce que j’ai revu Bonnefemme Zaza.

C’était un gars de manières rudes — et solide, avec ça, sous son apparence dégingandée. Des cheveux d’un blond roux lui mangeaient le front, descendaient bas, brusquement arrêtés en brosse de chiendent. Le regard bleu clair était dur, mais d’une dureté que l’on devinait voulue, acquise, procédant plus d’un parti pris de défense que d’une naturelle âpreté d’humeur. Aux pommettes seulement éclatait la rubescence des joues, ailleurs éteinte par l’ombre d’une barbe de trois jours, raide comme paille. Le dolman khaki se haussait jusqu’au menton, cachant de son mieux la fripure du col en vichy. Moulées par la spirale des molletières couleur de boue, deux jambes de coq s’accrochaient aux pieds de la chaise.

— Bonnefemme Zaza ? interrogea Randal. Et les deux camarades qui complétaient le quatuor, autour de la table, reprirent en écho :

— Qui c’est, Bonnefemme Zaza ?

Gobert était reparti à rêver.

Il se trouvait là, à La Flore, devant ces verres, en plein cœur de la journée, invité par Randal sous prétexte d’affaire : une grosse affaire de gonis usagés. Prétexte diaphane, au demeurant ; mais, bon Dieu ! est-ce qu’il a jamais fallu dépenser beaucoup d’imagination ni beaucoup d’éloquence pour entraîner Gobert jusqu’à La Flore ou jusqu’au Glaneur ?… Quant aux copains, rencontrés sur le trottoir ils s’étaient mis à la remorque, tout naturellement, Randal fit signe au garçon, qui remplit les verres. Puis, posant la main sur le bras de Gobert :

— Alors, Bonnefemme Zaza ?…

La réponse ne vint pas tout de suite. Gobert regardait toujours au loin, pardessus les têtes.

Dans les tumblers les bulles de gaz, en pluie renversée, rayaient l’ambre liquide, venaient crever à la surface avec un minuscule crépitement. Et Gobert, contre son habitude, manquait à jouir de ce petit feu d’artifice, à caresser des yeux le breuvage divin, voluptueusement, longuement.

Tout d’un coup, il laissa retomber sa chaise qu’il avait fait cabrer sur ses pieds de derrière ; et, violent :

— Bonnefemme Zaza, évidemment ça ne vous dit rien, à vous autres, tas de brutes ! Mais moi, ça me chavire, chaque fois que Bonnefemme Zaza passe à la maison. Bonnefemme Zaza, c’est ma bonne action… ma seule bonne action, peut-être… Alors, vous comprenez… On a bien raison de dire qu’un bienfait n’est jamais perdu, va !… Sacré-matin ! si j’en avais dix comme ça sur la conscience, je serais toujours maussade comme un comptable de propriété sucrière !

— Voyons ! raconte-nous ton histoire, puisque tu en meurs d’envie…

— Moi ? Moi, j’ai envie de vous raconter l’histoire de Bonnefemme Zaza ?… Moi ?… Allons donc ! D’ailleurs, vous ne comprendriez pas !

Il y eut un silence. Gobert se balançait sur sa chaise. Personne n’insistait. Alors il se décida, et à voix sourde, comme pour lui-même :

— Oh ! ça remonte à loin… Au temps où j’étais huissier… Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? Ne prenez donc pas vos gueules d’idiots : vous savez bien qu’avant de devenir brocanteur, bricoleur, emmancheur et… batchiara, j’ai fait de tous les métiers, pour essayer de gagner ma sacrée chienne d’existence !

Gobert se tut, se balança de nouveau sur sa chaise, les yeux mi-clos, comme savourant des souvenirs. Au bout d’un moment, il reprit :

— Ah ! certes, je n’avais pas grand espoir de la trouver au gîte, cette femme Elisa Rapin, et je descendis sans conviction de la carriole — oui, c’était l’ère bénie des carrioles, Messieurs — de la carriole donc, qui m’avait conduit au Camp Franquy. Moi, vous comprenez, ça m’était égal : j’avais gagné mon fee, de toutes les façons.

« Un passant m’indiqua une grande longère de dépendances pourries, croulantes : Madame Rapin, c’était là.

« Les voisins me regardaient de travers. Un huissier, ça se devine à cinquante pas : ça sent le tribunal, la police, je ne sais pas, moi !… On me tournait le dos ; à mes questions, point de réponse. Les chiens mêmes grondaient autour de mes jambes.

« Enfin quelqu’un cria : « — Bonnefemme Zaza, a là ène Missié apès rode ous !

« Une porte s’ouvrit, et sur le seuil parut une femme très noire, haillonneuse et maigre. Un petit enfant s’accrochait aux loques de sa jupe. Deux autres s’avancèrent sur le pas de la porte ; ils étaient ravagés de teigne, avec des ventres énormes et des membres en fil de fer.

« Je m’approchai, hésitant un peu : était-ce bien cette femme, qu’on avait appelée Bonnefemme Zaza ? Elle n’était pas très vieille : quarante ans peut-être, mais bien usée ; quand même, ce n’était vraiment pas une « bonnefemme ! »

« Je l’interpellai :

« — Elisa Rapin ?

« Elle fit un petit signe affirmatif. Alors, moi :

« — Voilà, ma fille ; vous devez au Gouvernement de l’argent ; euh ! beaucoup d’argent.

« Après un regard à mes documents, je précisai :

« — Vingt-sept roupies et vingt-cinq sous ; comme vous ne voulez pas payer, on m’a envoyé pour vous saisir.

« Elle haussa les épaules, un peu dédaigneuse ; elle avait l’air de ne pas comprendre ; je crus nécessaire d’expliquer :

— Je vais être obligé de prendre vos meubles ; mais on vous laissera votre lit, tout votre « linge »…

« Elle plaqua les trois enfants contre le mur, s’effaça elle-même, me faisant signe d’entrer. Les voisins s’étaient groupés, formaient un demi-cercle hostile. Je fis un pas vers la porte, puis une question me monta au cerveau. Comment cette pauvresse pouvait-elle devoir au Gouvernement une somme aussi forte ? Je le lui demandai.

« — Mais je n’en sais rien, moi, Monsieur ! Je crois que c’est une affaire de « service-latrine ».

« Je regardai mon papier ; la première ligne portait : Solde dû sur night soil service, R. o.35. Puis venaient des frais, des frais, encore des frais ; il y en avait deux longues feuilles — toutes les herbes de la Saint-Jean ; avis, ordre de comparoire, indemnités aux témoins, jugement, notifications et renotifications, requêtes, exploits, exécution, ordre de saisie, que sais-je ! Moi-même, qui étais du métier, je ne m’y reconnaissais plus ; comment la pauvre Bonnefemme Zaza y aurait-elle rien compris ? Par exemple, ce qui était bien net, implacablement net, c’était le total : Rs. 27.25. Ça, je vous garantis que ça m’est resté dans la mémoire : vingt-sept roupies et vingt-cinq centièmes, pour une foutaise de trente-cinq sous, solde dû sur service des inodores !

« Voyant que je m’attardais, Bonnefemme Zaza me précéda dans sa case ; quand j’y fus entré à mon tour, elle me dit :

« — Voilà.

« Sa voix n’avait ni révolte ni colère ; peut-être, en serrant ses petits contre ses jambes, devinait-elle que ce n’était pas par plaisir que je venais faire des misères aux pauvres gens, mais pour gagner la livre de riz de la maisonnée… Voilà ! Une armoire en caisses de pétrole rajoutées comme les morceaux d’un tapis-mendiant ; trois chaises à moitié étripées, dont une toute petite, une chaise de bébé ; sur l'armoire, quatre verres ; et, au-dessus, un chromo du Sacré-Cœur ; à même la terre battue, une paillasse creuse. Voilà !

« La femme demanda :

« — Est-ce qu’on peut « tirer » ce qu’il y a dans l’armoire ?

« — Oui, si ce sont des provisions et du linge.

« Elle ouvrit le meuble, le vida : un bol ébréché plein de riz froid ; une assiette de fer-blanc qui contenait de vieille paille de thé, tout humide ; un peu de sucre dans un cornet en gazette, deux cuillers en calin. C’était tout.

« Elle referma l’armoire, expliquant :

« — C’est défunt mon mari qui l’avait faite ; il était charpentier.

« Puis elle me désigna les chaises ; machinalement, je les groupai devant l’armoire ; mais comme je tirais à moi la toute petite chaise, disloquée, bancale, minable, le plus jeune des enfants se mit à crier. C’était sa chaise, à lui. Il ne voulait pas qu’on la prenne, il ne voulait pas !

« Sa maman se pencha sur lui pour le calmer ; et tout d’un coup, ce ne fut plus une femme courbée seulement, mais une femme cassée en deux, si bien cassée qu’on pouvait douter qu’elle ait jamais la force de se relever. Je compris pourquoi on l’appelait Bonnefemme Zaza.

« Alors, il se passa quelque chose que je n’ai jamais réussi à m’expliquer jusqu’à présent. Riez, si vous voulez ; moi je n’avais pas envie de rire. Je sentis que je ne pourrais jamais opérer cette saisie-là. Pourquoi ?

Sacré-matin ! j’en ai vu de raides, cependant, dans ma bougresse de vie !…

« Enfin, j’affirmai au petit qu’on ne lui prendrait pas sa chaise et je dis à Bonne-femme Zaza :

« — Écoutez, je vais essayer d’arranger votre affaire. Venez m’expliquer ça un peu.

« Nous sortîmes. Les voisins nous entouraient, sympathiques maintenant.

Expliquer ?… Bonnefemme Zaza ne pouvait pas expliquer grand’chose.

« Paraîtrait, disait-elle, qu’à la mort de son bonhomme on devait quelques sous au Gouvernement, pour les latrines…

« Elle ne savait même pas, elle ! Est-ce qu’elle avait le temps de s’occuper de ça ? C’est que, cette maladie de Virgile, ç’avait été terrible, et long, long, que ça n’en finissait pas. Ça coûtait un argent fou. Tous les bons meubles y avaient passé un par un. Il ne restait rien, quand Virgile était parti ; tout de suite il avait fallu quitter la case, à la rue l’Abbé de la Caille : on devait cinq mois de loyer. Elle s’en était allée, avec les quatre enfants. Oui, il y en avait quatre, à ce moment-là !

« La voyant si malheureuse, sa belle-sœur avait pris avec elle son filleul, Féfèd. Elle l’avait emmené au Port ; pas habitué au climat de «là-bàs», le petit était tout le temps « battu » par la fièvre ; au bout d’un an, c’était fini ! Aussi, jamais plus Zaza ne se séparerait de ses enfants : tant pis ! on « misèrerait » ensemble, on mourrait ensemble, si le Bon Dieu voulait.

« Elle avait vécu des jours atroces ; et ce n’était pas près de finir, elle le savait bien !

« — Oui, Monsieur, quelquefois j’entends Mon-père, au prêche, assurer que les enfants c’est la bénédiction des familles. Moi, je dis que c’est la damnation des pauvres !

« Elle se mit à raconter comment on trouve des bonnes places, avec chambre dans la cour, et comment on les perd tout de suite, parce que les enfants des bourgeois viennent jouer avec vos enfants, dans la case, malgré vos remontrances.

« — Les enfants, vous comprenez, Monsieur, c’est toujours des enfants. Et puis, quand il n’y a pas d’enfants dans la grand’case, eh ! bien les maîtres sont des vieux blancs qui n’aiment pas le tapage ; alors, on vous dit : « Cherchez une chambre dehors ! » Une chambre dehors, c’est quatre roupies ; on en gagne douze… Faites le compte, Monsieur ! Vous voyez vous-même !

« Les voisins hochaient la tête : oui, cette histoire-là, c’était l’histoire de toutes les malheureuses qui ont des enfants !

« Une vieille dans le groupe prononça en hochant la tête :

« — C’est plus facile de mener une mauvaise vie ; une femme qui change de mari tous les mois, Madame ne s’aperçoit pas de ça. Mais une malheureuse avec des enfants !…

« Bonnefemme Zaza reprit :

« — Enfin, on se débrouille toujours, quand même c’est bien dur. Seulement, il ne faut pas être malade. Ce n’est pas facile. Les chambres à bon marché, c’est loin ; et, avec la pluie de Curepipe, quand il faut faire ce voyage là quatre fois par jour !… Moi, qu’est-ce que vous voulez, je suis souvent malade ; alors, je ne «garde» pas mes places. J’ai perdu la dernière parce que je toussais trop ; Madame était bonne pour moi, mais elle a eu peur que ce soit la mauvaise maladie… surtout quand elle a su comment Virgile est mort ? Tous les jours, j’use la plante de mes pieds sur les routes ; je ne trouve rien… Et le Gouvernement vient me réclamer je ne sais plus combien de roupies pour ses mauvaises bailles qui coulent !… Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ! Les malheureux, c’est bon pour être moulu comme le maïs, entre deux «roches ! »

« Elle était revenue à la question qui m’occupait, j’essayai de tirer les choses au clair. Peine perdue ! Tout ce qu’elle savait, c’est qu’un monsieur avait porté un papier, à la rue l’Abbé de la Caille, après qu’elle avait « quitté là-bas » ; des commères lui avaient raconté ça, plus tard. Une autre fois, elle avait trouvé une grande feuille crème épinglée à sa porte, en rentrant pour déjeuner ; elle ne se rappelait plus si c’était à Cancaval, ou à la rue Derby : elle avait tant roulé de case en case, de faubourg en faubourg !

« Enfin, j’ai arrangé son affaire, et jamais la pauvre femme n’a oublié ça. De temps en temps elle paraît à la maison, portant une cambarre de chouchoute ou quelques patates d’arouil ; quelquefois, c’est un bouquet de pauvres fleurs communes, pour ma femme ; ce matin, deux œufs de sa poule, pour mon petit Toto… Et chaque fois qu’elle vient, comme ça, voyez-vous, eh ! ben, ça me brouille le cœur. D’abord, quelqu’un de reconnaissant, hein ! C’est un phénomène, ça !… Ensuite Bonnefemme Zaza, je ne sais pas moi ! c’est tous les pauvres, toutes les miséreuses chargées d’enfants, toutes les cases vides, et tous les estomacs vides… Ma parole, vous savez si je suis moi-même un pauvre bougre, hein ! Eh ! ben, quand je revois Bonnefemme Zaza, j’ai des remords de mauvais-riche ! »

Il y eut un petit silence, puis quelqu’un demanda :

— Mais comment as-tu arrangé son affaire, à Bonnefemme Zaza ?

— Bougre d’idiot ! Ces affaires-là, avec le Gouvernement, ça ne s’arrange que d’une façon : on paye. Mais oui, tas de mufles, ce peigne-cul de Gobert a payé vingt-sept roupies et vingt-cinq centièmes pour une vague Bonnefemme Zaza. Ça vous bouche un coin, hein ? Je n’ai pas le droit de commettre une bonne action, une seule ? Tas de mufles !

Il ajouta, après avoir repris souffle :

— Ce n’est pas tout ça ! Vous m’avez fait causer, causer, causer. Voilà que je « crache coton, » à cette heure !… Qui paye la prochaine tournée ?

Juillet 1929.