De la variation des animaux et des plantes sous l’action de la domestication/Tome II/13

De la variation des animaux et des plantes sous l'action de la domestication (The Variation of Animals and Plants under Domestication)
Traduction par Jean-Jacques Moulinié.
C. Reinwald (Vol. 2p. 29-65).

CHAPITRE XIII.

HÉRÉDITÉ (suite). — RETOUR OU ATAVISME.


Différentes formes de retour. — Dans les races pures ou non croisées de pigeons, volailles, bétail et moutons ; dans les plantes cultivées. — Retour chez les animaux et plantes redevenus sauvages. — Retour chez les variétés et espèces croisées. — Retour par propagation du bourgeons, et par segments dans une même fleur ou fruit. — Par différentes parties du corps dans un même animal. — Le croisement comme cause directe de retour. — Cas divers, instincts. — Autres causes prochaines de retour. — Caractères latents. — Caractères sexuels secondaires. — Développement inégal des deux côtés du corps. — Apparition avec l’âge de caractères dérivant du croisement. — Objet admirable que le germe avec tous ses caractères latents. — Monstruosités. — Fleurs péloriques dues dans quelques cas au retour.


Le grand fait de l’hérédité que nous allons maintenant discuter, a été admis par les agriculteurs et auteurs de divers pays, comme le prouvent le terme scientifique d’atavisme, dérivant du latin atavus, ancêtre ; les expressions anglaises de reversion, ou throwing-back ; celles de pas en arrière ou retour, en français ; et celles de Rückschlag ou Rückschritt, en allemand. Lorsqu’un enfant ressemble à l’un de ses grands-parents, plus qu’à ses parents immédiats, le fait n’éveille pas notre attention, bien qu’il soit à la vérité fort remarquable ; mais, lorsque l’enfant ressemble à un ancêtre plus reculé, ou à quelque membre éloigné d’une branche collatérale de la famille, — ce qui doit être attribué au fait que ses membres descendent d’un ancêtre commun à tous, — nous éprouvons alors et à juste titre un grand étonnement. Lorsqu’un des parents présente seul quelque caractère nouveau et généralement transmissible, et que les enfants n’en héritent pas, cela peut tenir à ce que la puissance de transmission se trouve prépondérante chez l’autre parent. Mais lorsque les deux parents sont semblablement caractérisés, et que l’enfant, quelle qu’en puisse être d’ailleurs la cause, n’hérite pas du caractère en question, mais ressemble à ses grands-parents, nous avons alors un des cas les plus simples de retour. Nous observons continuellement un autre cas qui est peut-être encore plus simple, bien qu’on ne le considère pas généralement comme tel : c’est celui où le fils ressemble davantage à son grand-père maternel qu’à son grand-père paternel par quelque attribut masculin, comme une particularité dans la barbe chez l’homme, les cornes chez le taureau, les plumes sétiformes ou la crête chez le coq, ou par quelque maladie nécessairement circonscrite au sexe masculin ; car la mère ne peut point posséder ni manifester les attributs de ce sexe, et cependant l’enfant en hérite, par le sang de sa mère, de son grand-père maternel.

On peut grouper les cas de retour dans deux classes principales, qui, dans quelques cas cependant, se confondent entre elles ; la première comprend ceux qui surgissent dans une variété ou race qui n’a jamais été croisée, mais a, par variation, perdu quelque caractère qu’elle possédait autrefois, et qui reparaît ensuite. La seconde classe renferme tous les cas dans lesquels un individu, une sous-variété, une race ou une espèce, bien reconnaissables, ont été antérieurement croisés avec une forme distincte, et, du fait de ce croisement, ont acquis un caractère, qui, après avoir disparu pendant une ou plusieurs générations, réapparaît subitement. On pourrait former une troisième classe, ne différant que par le mode de reproduction, pour recevoir les cas de retour que présentent les bourgeons, et qui, par ce fait, sont indépendants de la véritable génération séminale. Peut-être même devrait-on en établir une quatrième, qui comprendrait les retours par fractions, sur une même fleur ou fruit, ou sur diverses parties du corps d’un même animal, à mesure qu’il avance en âge. Toutefois les deux premières classes principales nous suffiront pour atteindre notre but.

Retour à des caractères perdus chez des formes pures et non croisées. — Nous avons donné, dans le chapitre sixième, des exemples frappants de cette première classe de faits, dans la réapparition occasionnelle, chez des races pures et de diverses couleurs du pigeon, d’oiseaux bleus portant toutes les marques qui caractérisent la Colomba livia. Nous avons vu des cas analogues dans les races gallines. Comme nous savons que les membres de l’ancêtre sauvage de l’âne sont rayés, nous pouvons être certains que l’apparition de pareilles raies sur l’âne domestique n’est qu’un cas de simple retour. Mais comme j’aurai à revenir encore sur les cas de ce genre, je les laisserai de côté pour le moment.

Les espèces primitives dont descendent notre bétail et nos moutons domestiques, possédaient certainement des cornes, et cependant il existe actuellement plusieurs races très-fixes sans cornes. Mais dans ces races, — les moutons southdowns par exemple, — il n’est pas très-rare de trouver, parmi les agneaux mâles, quelques individus portant de petites cornes. Ces appendices, qui reparaissent aussi quelquefois dans d’autres races sans cornes, tantôt se développent complètement, tantôt sont singulièrement attachés à la peau seulement, à laquelle ils sont lâchement suspendus ; ils sont parfois caducs[1]. Les races de bétail de Galloway et de Suffolk sont dépourvues de cornes depuis cent cinquante ans environ, et cependant on voit, de temps à autre, naître un veau à cornes, celles-ci étant quelquefois lâchement attachées[2].

Il y a lieu de croire que les moutons étaient, dans la première période de leur domestication, bruns ou noirs, bien que du temps de David, il soit déjà question de troupeaux blancs comme neige. Pendant l’époque classique, les moutons d’Espagne ont été décrits comme noirs, rouges ou fauves[3]. Actuellement, malgré tous les soins qu’on prend pour l’éviter, dans nos races les plus estimées et les plus améliorées, telles que les Southdowns, il naît parfois des agneaux partiellement ou même entièrement noirs. Depuis le célèbre Bakewell, et pendant le siècle dernier, on a, avec les plus grands soins, surveillé la reproduction des moutons Leicester, et cependant on voit encore occasionnellement reparaître chez eux des agneaux à face grise, tachetés de noir, ou tout à fait noirs[4] ; le cas se présente encore plus fréquemment dans les races moins améliorées, comme les Norfolk[5]. Comme exemple de la tendance que présente le mouton à faire retour aux teintes sombres, je puis constater (bien que par là j’empiète sur le domaine du retour dans les races croisées) que, d’après le Rév. W. D. Fox, sept brebis Southdowns blanches, livrées à un bélier espagnol marqué de deux petites taches noires sur les côtés, donnèrent naissance à treize agneaux, tous parfaitement noirs. M. Fox croit que ce bélier appartenait à une race qu’il avait autrefois élevée, et qui est toujours tachetée de noir, et il a observé que les moutons Leicester, croisés avec ces béliers, produisaient toujours des agneaux noirs : il a continué à recroiser ces moutons métis avec des Leicester blancs et purs, et pendant trois générations successives, il a obtenu le même résultat. M. Fox a également appris de la personne qui avait fourni le bélier tacheté, que des croisements d’animaux de cette race avec des moutons blancs, continués pendant sept générations, avaient invariablement produit des agneaux noirs.

On peut citer des faits analogues chez les races de volaille sans queue ; ainsi, M. Hewitt[6] a élevé des produits provenant de parents sans croupion, qui présentaient une queue à rectrices parfaitement développées, et qui furent jugés assez bons pour mériter une prime dans un concours. Après renseignements, on apprit de l’éleveur de ces poules que, depuis qu’il les possédait, elles avaient plusieurs fois produit des oiseaux à queue bien fournie, mais qui, à leur tour, reproduisaient de nouveau des poulets sans croupion.

Des cas de retour analogues se rencontrent dans le règne végétal ; ainsi, de graines recueillies sur les plus belles variétés cultivées de Pensées (Viola tricolor), on obtient fréquemment des plantes qui, par leurs feuilles et leurs fleurs, sont tout à fait sauvages[7] ; mais, dans ce cas, le retour ne remonte pas à une période bien ancienne, car les meilleures variétés de Pensées actuellement cultivées, sont d’origine assez récente. Chez tous nos végétaux cultivés, on remarque quelque tendance au retour, vers ce qui était, ou tout au moins, ce qu’on présume avoir été leur état originel ; et le fait serait bien plus évident si les horticulteurs n’avaient pas l’habitude d’enlever au fur et à mesure, comme mauvaises, toutes les plantes dans ce cas qu’ils trouvent dans leurs corbeilles. On a déjà remarqué que quelques pommiers et poiriers provenant de graine, ressemblent généralement, sans cependant leur être identiques, aux arbres sauvages dont ils descendent. Dans nos champs de raves[8] et de carottes, quelques plantes fleurissent trop tôt, et leurs racines se trouvent ordinairement dures et filandreuses, comme dans l’espèce parente. À l’aide d’un peu de sélection, poursuivie pendant quelques générations, on ramènerait probablement la plupart de nos plantes cultivées à un état sauvage ou presque sauvage, sans modifier beaucoup les conditions extérieures. M. Buckman a réalisé ceci pour le panais[9] et M. Hewett C. Watson m’apprend, qu’ayant pendant trois générations choisi dans une des variétés les moins modifiées du chou, le « Scotch kail », les individus les plus divergents, obtint, à la troisième génération, quelques plantes très-semblables aux formes qu’on trouve en Angleterre, autour des vieilles murailles, et qu’on regarde comme indigènes.

Retour chez les animaux et plantes redevenus sauvages. — Dans les cas que nous avons envisagés jusqu’à présent, les animaux et plantes faisant retour n’ont pas été exposés à des changements brusques et considérables des conditions extérieures, mais il n’en est pas de même pour ceux qui sont redevenus sauvages. Plusieurs auteurs ont souvent répété de la manière la plus positive, que les animaux et plantes, rendus à l’état de nature, font invariablement retour à leur type primitif. Cette opinion ne repose que sur des preuves bien insignifiantes. Un grand nombre de nos animaux domestiques ne pourraient pas subsister à l’état sauvage ; ainsi les variétés les plus améliorées du pigeon seraient incapables de chercher elles-mêmes leur nourriture dans les champs. Les moutons ne sont jamais redevenus sauvages ; ils auraient été promptement détruits par les animaux féroces. Ne connaissant pas, dans beaucoup de cas, l’espèce parente primitive, il ne nous est pas possible de savoir s’il y a eu ou non un retour plus ou moins prononcé vers la forme originelle. On ne sait jamais quelle est la variété qui a été rendue à la liberté ; et il est probable que, dans certaines circonstances, plusieurs ont dû ainsi redevenir sauvages, et que par conséquent leurs croisements réciproques auront déjà dû tendre à effacer leurs caractères propres. Nos animaux et plantes domestiques doivent toujours être exposés à de nouvelles conditions extérieures, lorsqu’ils reviennent à l’état sauvage, car comme l’a remarqué M. Wallace[10], ils ont à chercher leur nourriture, et sont obligés de lutter contre la concurrence des productions indigènes. Si, dans ces circonstances, nos animaux domestiques n’éprouvaient pas des changements de quelque nature, un tel résultat serait contraire à toutes les conclusions auxquelles nous sommes jusqu’à présent arrivés. Toutefois, je ne doute point que le simple fait d’animaux et de plantes redevenant sauvages, ne doive déterminer chez eux une certaine tendance à un retour vers leur état primitif, mais que quelques auteurs ont beaucoup trop exagérée.


Parcourons rapidement les cas enregistrés. On ne connaît les souches primitives ni du cheval, ni du bœuf, et nous avons vu dans les premiers chapitres qu’ils ont, dans divers pays, repris des colorations différentes. Ainsi les chevaux sauvages de l’Amérique du Sud sont généralement bai brun, et ceux d’Orient isabelles ; leurs têtes sont devenues plus fortes, ce qui peut être dû à un effet de retour. On ne possède aucune bonne description de la chèvre marronne. Les chiens redevenus sauvages, dans diverses parties du monde, ne sont presque nulle part revenus à un type uniforme ; mais ils sont probablement descendus de plusieurs races domestiques, et primitivement de plusieurs espèces distinctes. En Europe et à la Plata, les chats redevenus sauvages sont régulièrement rayés ; ils ont, dans quelques cas, augmenté considérablement de taille, mais ne diffèrent pas d’ailleurs des chats domestiques. Les lapins domestiqués de couleurs variées, rendus à la liberté en Europe, reviennent ordinairement à la couleur de l’animal sauvage ; il est très-probable que ce retour a effectivement lieu, mais il ne faut pas oublier que les lapins à couleurs apparentes, devant être facilement la proie des animaux carnassiers, et plus exposés aux coups des chasseurs, doivent être promptement détruits, et remplacés par le lapin commun, plutôt qu’ils ne reviennent par transformation au type de ce dernier. C’est du moins l’opinion émise par un propriétaire, qui avait essayé en vain de peupler ses bois de lapins blancs. Nous avons vu que les lapins marrons de la Jamaïque, et surtout ceux de Porto Santo, ont pris des caractères nouveaux, ainsi qu’une autre coloration. Le cas de retour le mieux connu, et sur lequel paraît surtout reposer l’opinion si accréditée de son universalité, est celui du porc. Dans les Indes occidentales, l’Amérique du Sud, et les îles Falkland, où ces animaux sont à l’état marron, ils ont partout repris le pelage foncé, les fortes soies, et les crocs du sanglier ; les jeunes revêtent également la livrée du marcassin, avec ses raies longitudinales. Mais même pour le porc, Roulin a remarqué que ceux qu’on rencontre demi-sauvages dans diverses parties de l’Amérique du Sud, différent sous plusieurs rapports. Dans la Louisiane[11], le porc marron diffère un peu par sa forme, et beaucoup par sa couleur, de l’animal domestique, sans toutefois ressembler de très-près au sanglier européen. Quant aux pigeons et aux poules[12], on ignore quelles sont les variétés qui ont repris leur liberté, ainsi que les caractères qu’ont pu revêtir les oiseaux marrons. Dans les Indes occidentales, la pintade redevenue sauvage, paraît varier davantage qu’à l’état domestique. Le Dr Hooker[13] a fortement insisté sur l’insuffisance des preuves, sur lesquelles se base l’opinion générale de la puissance du retour chez les plantes redevenues sauvages. Godron[14] a décrit les navets, carottes et céleris sauvages ; mais à l’état cultivé, ces plantes diffèrent à peine de leurs prototypes sauvages, si ce n’est par l’augmentation et la succulence de certaines parties, — caractères qui se perdraient certainement dès qu’elles se trouveraient dans un sol moins riche, et qu’elles auraient à lutter contre la concurrence d’autres plantes voisines. Aucune plante cultivée ne s’est autant répandue à l’état sauvage, que le cardon (Cynara cardunculus), à la Plata. Tous les botanistes qui l’ont vu croître dans ce pays, sur des champs immenses, et atteignant à la hauteur d’un cheval, ont été frappés de son apparence singulière ; mais j’ignore si elle diffère par des points importants de la forme espagnole cultivée, qu’on dit n’être pas épineuse comme sa descendante américaine ; ou si elle diffère de l’espèce sauvage méditerranéenne, qu’on dit n’être pas sociable.


Retour dans les sous-variétés, races et espèces, à des caractères provenant d’un croisement. — Lorsqu’un individu ayant quelque particularité reconnaissable s’unit à un autre de la même sous-variété, mais dépourvu de cette particularité, celle-ci reparaît souvent chez les descendants, après un intervalle de plusieurs générations. Chacun a pu remarquer, ou entendu parler, d’enfants ressemblant par leur aspect, leurs dispositions mentales, ou par l’expression, à un de leurs grands-parents, ou même à quelque parent collatéral éloigné. Beaucoup d’anomalies de conformation et de maladies[15], dont nous avons cité des exemples dans le chapitre précédent, ont été introduites dans la famille par un de ses membres, et ont reparu dans la descendance, après avoir sauté deux ou trois générations. Le cas suivant m’a été communiqué par une autorité excellente et digne de toute confiance. Une chienne pointer (arrêt), avait mis bas d’une seule portée sept petits, dont quatre étaient marqués de bleu et de blanc ; cette couleur est si extraordinaire chez les pointers, qu’on crut d’abord à une mésalliance avec un des lévriers, et toute la portée fut condamnée ; le garde-chasse fut toutefois autorisé à garder un des petits comme curiosité. Un ami du propriétaire, voyant ce chien deux ans plus tard, déclara qu’il était exactement le portrait de son ancienne Sapho, la seule chienne pointer bleue et blanche de race pure qu’il eut jamais vue. Une enquête minutieuse eut alors lieu, et il fut démontré que le chien en question se trouvait être l’arrière-petit-fils au deuxième degré de Sapho, dont il contenait par conséquent dans ses veines, un seizième du sang. Il y a donc là un exemple incontestable de la réapparition, après trois générations, d’un caractère dérivé d’un croisement avec un animal de la même variété.

Lorsqu’on croise deux races distinctes, il est reconnu que les produits offrent toujours une forte tendance, qui peut se maintenir pendant plusieurs générations, à faire retour à l’une des formes parentes, ou même à toutes deux. J’ai constaté moi-même ce fait, avec toute évidence, chez les pigeons croisés et sur des plantes. M. Sidney[16] rapporte que, dans une portée de porcs d’Essex, il trouva deux petits, qui étaient les portraits d’un verrat du Berkshire dont, vingt-huit ans auparavant, il s’était servi pour donner à sa race une forte constitution et plus de taille. Dans la ferme de Betly-Hall, j’ai remarqué des poules qui ressemblaient beaucoup à des Malaises, et M. Tollet m’apprit qu’ayant, quarante ans auparavant, croisé ses oiseaux avec des Malais, et qu’ensuite ayant voulu se débarrasser de la lignée ainsi produite, il avait fait de vains efforts pour y arriver, mais que le caractère Malais reparaissait toujours. Cette tendance prononcée qu’ont les races croisées à faire retour, a donné lieu à des discussions infinies sur le nombre de générations après lesquelles une race pouvait être considérée comme pure, et ne plus offrir de chances de retour, lorsqu’elle avait subi un croisement, soit avec une race distincte, soit seulement avec un animal inférieur. Personne n’admet qu’il faille moins de trois générations ; la plupart des éleveurs croient que six, sept, et même huit sont nécessaires, d’autres en veulent encore davantage[17]. On ne peut indiquer aucune règle générale quant au temps nécessaire pour effacer toute tendance au retour, soit dans le cas où une race a été souillée par un seul croisement, soit dans celui où, en vue d’établir une race intermédiaire, on a, pendant plusieurs générations successives, apparié des animaux croisés. Ce temps peut dépendre de la différence dans la puissance de transmission chez les deux parents, de l’étendue de leurs différences réelles, et aussi des conditions extérieures dans lesquelles se trouvent les produits du croisement. Il faut éviter avec soin de confondre ces cas de retour à des caractères acquis d’un croisement, avec ceux de la première classe, dans lesquels des caractères primitivement communs aux deux parents, mais perdus à une époque antérieure, reparaissent de nouveau, car ces caractères peuvent se représenter après un nombre indéfini de générations.

La loi de retour se montre également très-puissante chez les hybrides, lorsqu’ils sont assez féconds pour reproduire entre eux, ou, lorsqu’on les recroise avec l’une ou l’autre des formes parentes pures ; il en est de même chez les métis. Presque tous ceux qui ont étudié ce sujet chez les plantes, depuis Kölreuter jusqu’à nos jours, ont signalé cette tendance ; Gärtner en cite de bons exemples, et Naudin en a donné quelques cas très-frappants[18]. Cette tendance peut varier en force et en étendue suivant les groupes, et, comme nous allons le voir, paraît dépendre en partie de ce que les plantes parentes ont subi une culture prolongée. Bien que la tendance au retour soit très-générale chez presque tous les hybrides, on ne peut pas la considérer comme les caractérisant d’une manière invariable ; il y a aussi lieu de croire qu’elle peut être maîtrisée par une sélection longtemps prolongée ; mais ce sont là des points que nous discuterons plus tard, à l’occasion des croisements. D’après ce que nous voyons de la puissance et de la portée du retour, tant dans les croisements de races pures, que dans ceux des variétés ou espèces, nous devons conclure que des caractères de toute nature peuvent reparaître après avoir été perdus pendant un temps fort long. Il n’en résulte cependant pas que, dans chaque cas particulier, des caractères donnés doivent nécessairement disparaître ; c’est ce qui n’arrivera pas, par exemple, si on croise une race avec une autre, douée d’une puissance de transmission prépondérante. Dans quelques cas rares, le pouvoir de retour peut faire complètement défaut, sans que nous puissions en assigner aucunement la cause ; ainsi on a constaté en France que, dans une famille dont quatre-vingt-cinq membres sur six cents avaient, dans le cours de six générations, été atteints de cécité nocturne, il ne s’est pas présenté un seul cas de cette affection chez les enfants de parents qui eux-mêmes ne l’avaient pas eue[19].

Retour par propagation de bourgeons. — Retour partiel, par fractions, sur une même fleur ou fruit, ou sur différentes parties du corps d’un même animal. — Nous avons donné, dans le onzième chapitre, un certain nombre de cas de retour par bourgeons, indépendamment de toute génération séminale ; ainsi par exemple, un bourgeon foliifère d’une variété panachée, frisée ou laciniée, reprenant tout à coup ses caractères ordinaires ; ou l’apparition sur une rose mousseuse d’une rose de Provence, ou d’une vraie pêche sur un pêcher lisse. Dans quelques-uns de ces cas, une partie seulement, la moitié de la fleur ou du fruit, ou une fraction moindre, ou seulement des bandes étroites, ont repris leur ancien caractère ; nous avons donc bien là un retour par fractions dans un cas de reproduction par bourgeons. Vilmorin[20] a aussi signalé, sur des plantes levées de graine, des cas de fleurs faisant retour à leurs couleurs primitives par des taches ou des raies ; il a constaté qu’il faut, pour cela, créer une variété blanche ou de couleur pâle, et que, lorsqu’on propage celle-ci longtemps par graine, des plantes à fleurs rayées surgissent occasionnellement, et peuvent ensuite elles-mêmes se multiplier par graine.

Les segments ou raies dont nous venons de parler ne sont pas, autant que nous pouvons le savoir, dus à un retour à des caractères acquis de croisements, mais à des caractères perdus par variation. Ces cas, comme Naudin[21] le soutient dans sa discussion sur la disjonction des caractères, sont très-analogues à ceux que nous avons donnés dans le onzième chapitre, relatifs à des plantes résultant de croisements, et qui ont produit des fruits ou des fleurs tenant par moitié des formes parentes, ou les deux sortes de fleurs distinctes sur le même pied. Il est probable qu’il faut considérer comme analogue le manteau pie de beaucoup d’animaux. Les cas de cette nature, comme nous le verrons en parlant du croisement, semblent résulter de ce que certains caractères ne se confondent pas intimement et facilement les uns dans les autres, et qu’ensuite de cette incapacité de fusion, les produits ressemblent, ou tout à fait à un des parents, ou à l’un et l’autre sur des points différents : ou bien encore, il peut arriver que, dans le jeune âge, ils soient à peu près intermédiaires, et fassent retour plus tard, en tout ou partie, à l’un des parents ou à tous deux. C’est ainsi que les jeunes arbres du Cytisus Adami sont, par leur feuillage et leurs fleurs, intermédiaires aux deux formes parentes, mais lorsqu’ils sont plus âgés, produisent continuellement des bourgeons qui font, partiellement ou totalement, retour à l’une ou à l’autre. Les cas, qui ont été donnés sur les changements survenus pendant la croissance, dans les plantes croisées des Tropæolum, Cereus, Datura et Lathyrus, sont tout à fait analogues. Il pourrait sembler toutefois que ces plantes étant des hybrides de première génération, et leurs bourgeons finissant, après quelque temps, par ressembler aux parents, et non aux grands-parents, ces cas ne soient pas dans le véritable sens du mot, des cas de retour ; mais cependant, le changement s’opérant par une succession de générations de bourgeons sur la même plante, je crois qu’on peut les comprendre dans cette catégorie.

On a observé dans le règne animal des faits analogues, qui sont d’autant plus remarquables qu’ils se présentent rigoureusement sur le même individu, et non, comme chez les plantes, sur une suite de générations par bourgeons. Chez les animaux, l’acte du retour, si je puis l’appeler ainsi, ne s’opère pas dans le cours d’une génération, mais dans celui des premières phases de l’accroissement de l’animal. Par exemple, j’ai croisé plusieurs poules blanches avec un coq noir ; un certain nombre de poulets, qui étaient parfaitement blancs la première année, revêtirent l’année suivante des plumes noires ; et d’autre part, quelques poulets qui étaient d’abord noirs, devinrent ensuite marqués de blanc ou pies. Un grand éleveur[22] dit qu’une poule Brahma rayée, qui a quelque peu de sang de Brahma clair, produira occasionnellement un poulet bien rayé pendant la première année, mais qui, à la mue, deviendra brun sur les épaules, et à la seconde année ne ressemblera en rien à ce qu’il était d’abord. La même chose s’observe chez les Brahmas clairs, lorsqu’ils ne sont pas de sang pur, et j’ai constaté identiquement les mêmes faits dans les produits du croisement de pigeons de diverses couleurs. Mais voici un cas plus remarquable : j’ai croisé un Turbit, dont les plumes du poitrail retroussées forment une espèce de fraise, avec un Tambour ; un des pigeonneaux issus de cette union ne portait pas trace de fraise, mais à sa troisième mue, une fraise parfaitement distincte, quoique petite, apparut sur sa gorge. D’après Girou[23], les veaux produits d’une vache rouge, par un taureau noir, ou d’une vache noire par un taureau rouge, naissent fréquemment rouges, et deviennent ultérieurement noirs.

Dans les cas précédents, les caractères qui se manifestent sur l’animal avançant en âge sont le résultat d’un croisement fait dans la génération précédente ou une antérieure ; mais dans les cas suivants, les caractères qui reparaissent appartenaient autrefois à l’espèce, et avaient été perdus dès une époque plus ou moins reculée. Ainsi, d’après Azara[24], les veaux d’une race de bétail sans cornes, originaire de Corrientes, qui sont d’abord dépourvus de ces appendices, acquièrent quelquefois, en devenant adultes, de petites cornes lâches et tordues, qui, par la suite, se fixent parfois sur le crâne. Les Bantams blancs, ainsi que les noirs, qui les uns et les autres se propagent avec constance, revêtent quelquefois, en vieillissant, un plumage jaunâtre ou rouge. On a décrit, par exemple, un Bantam noir de premier ordre, qui, pendant trois saisons, avait été d’un noir parfait, puis devint ensuite, toutes les années, de plus en plus rouge ; il faut noter que, quand cette tendance au changement de couleur existe chez le Bantam, elle est presque certainement héréditaire[25]. Dans le coq Dorking coucou, ou à plumage bleu marbré, les plumes sétiformes, qui sont normalement d’un bleu grisâtre, deviennent quelquefois jaunes ou orangées, lorsqu’il avance en âge[26]. Or, comme le Gallus bankiva est coloré de rouge et d’orange, et que les Dorkings, ainsi que les Bantams, proviennent de cette espèce, nous ne pouvons mettre en doute que le changement qui se manifeste occasionnellement chez ces oiseaux, à mesure qu’ils vieillissent, ne soit le résultat d’une tendance chez l’individu à faire retour au type primitif.

Le croisement considéré comme cause directe de retour. — On sait depuis longtemps que les hybrides font souvent retour à l’une ou l’autre de leurs formes parentes, ou à toutes deux, après un intervalle de deux à sept ou huit générations, et, suivant quelques autorités, après un plus grand nombre encore. Mais que le croisement par lui-même détermine le retour, en tant que provoquant la réapparition de caractères depuis longtemps perdus, c’est, à ce que je crois, ce qu’on n’a jamais encore démontré. La preuve en est donnée par certaines particularités, qui, ne caractérisant pas les parents immédiats, ne peuvent par conséquent provenir d’eux, mais apparaissent souvent dans la progéniture de deux races croisées, tandis qu’elles ne se présentent jamais, ou du moins sont extrêmement rares, dans ces mêmes races, aussi longtemps qu’on s’abstient de les croiser. Vu la singularité et la nouveauté de cette conclusion, je vais en donner les preuves en détail.


Mon attention fut d’abord attirée sur ce sujet par le fait signalé par MM. Boitard et Corbié, que, lorsqu’ils croisaient certaines races de pigeons domestiques, ils obtenaient presque invariablement, parmi les produits du croisement, des oiseaux présentant les couleurs du bizet sauvage, ou du colombier ordinaire, et comme eux d’un bleu ardoisé, avec la double barre ou des taches noires sur les ailes, le croupion blanc, des bandes noires sur la queue, et les rectrices extérieures bordées de blanc. J’entrepris alors une série d’expériences dont j’ai donné les résultats dans le sixième chapitre. Je choisis des pigeons appartenant à des races pures et anciennes, et dont aucune n’avait la coloration bleue, ni les marques précitées ; mais en les croisant ensemble et en recroisant leurs produits hybrides, je trouvai continuellement, parmi leur progéniture, des oiseaux plus ou moins colorés en bleu ardoisé, et ayant tout ou partie des marques caractéristiques qui accompagnent ce plumage. Je rappellerai au lecteur le cas d’un pigeon qu’on pouvait à peine distinguer d’un shetlandais sauvage, et qui était le petit-fils d’un pigeon heurté rouge, d’un paon blanc, et de deux barbes noirs ; tous oiseaux reproduisant rigoureusement leur type, et chez lesquels, appariés entre eux et sans croisement, la production d’un pigeon semblable au bizet eût été un prodige.

J’ai aussi décrit, dans le septième chapitre, les expériences que j’ai faites sur les race gallines. Je choisis des races établies depuis longtemps, parfaitement pures, et dans lesquelles il n’y avait pas trace de rouge, couleur qui reparut cependant sur les plumes de plusieurs des métis issus de leur croisement, et dont l’un, un oiseau magnifique, le produit d’un coq espagnol noir et d’une poule soyeuse blanche, eut le plumage presque exactement semblable à celui du G. bankiva. Or, quiconque s’est occupé de l’élevage des oiseaux de basse-cour, reconnaîtra qu’on pourrait élever des milliers et des milliers de poules espagnoles et soyeuses pures, sans y rencontrer la moindre apparence d’une plume rouge. Un autre fait, que j’ai donné d’après M. Tegetmeier, de l’apparition fréquente, chez les oiseaux hybrides, de plumes transversalement barrées, comme celles de beaucoup de gallinacés, est également un cas de retour vers un caractère que possédait autrefois quelque ancêtre reculé de la famille. Je dois à l’obligeance de cet excellent observateur communication de quelques plumes sétiformes du cou et de quelques rectrices d’un hybride entre la race commune et une espèce fort distincte, le Gallus varius, lesquelles plumes étaient rayées transversalement et d’une manière fort remarquable de gris et de bleu métallique, caractère qui ne pouvait provenir d’aucun des deux parents immédiats. M. B.-P. Brent m’a appris qu’ayant croisé un canard Aylesbury blanc mâle avec une cane Labrador noire, deux races pures et très-constantes, il obtint dans la couvée un caneton mâle tout à fait semblable au canard sauvage (Anas boschas). Il existe deux sous-races assez constantes du canard musqué (A. moschata), dont l’une est blanche et l’autre ardoisée ; mais j’apprends du Rév. W. D. Fox, que lorsqu’on apparie un mâle blanc avec une femelle ardoisée, on obtient toujours des oiseaux noirs, marqués de taches blanches, comme le canard musqué sauvage. Dans le quatrième chapitre, nous avons vu que le lapin dit himalayen avec son corps blanc et les oreilles, le nez, la queue et les pattes noirs, se reproduit exactement. Cette race est le résultat du croisement de deux variétés de lapins gris argenté ; par conséquent, lorsqu’une lapine himalayenne, appariée avec un lapin gris, a produit un lapin gris argenté, il y a eu évidemment là un cas de retour à l’une des variétés parentes primitives. Les lapins himalayens naissent d’un blanc de neige, et les marques foncées ne paraissent que quelque temps après ; mais il naît occasionnellement des lapins d’un gris argenté clair, teinte qui disparaît bientôt ; nous avons donc là une trace, pendant les premières périodes de la vie, d’un retour aux variétés parentes, en dehors de tout croisement récent.

Nous avons vu, dans le troisième chapitre, que quelques races de bétail, dans les parties les plus sauvages de l’Angleterre, étaient autrefois blanches avec les oreilles colorées, et qu’actuellement le bétail qu’on conserve à demi sauvage dans quelques parcs, ainsi que celui qui est marron dans deux parties éloignées du globe, sont également de cette couleur. Un éleveur habile, M. J. Beasly, du Northamptonshire[27], a croisé quelques vaches du West Highland soigneusement choisies, avec des taureaux courtes-cornes de race pure. Ces derniers étaient rouges, rouge et blanc, rouan foncé, et toutes les vaches étaient d’un rouge nuancé de jaune clair. Une notable portion des produits furent blancs, ou blancs avec les oreilles rouges. Or si on considère qu’aucun des parents n’était blanc et qu’ils étaient de race pure, il est excessivement probable que les veaux, en suite du croisement, ont fait retour à la couleur de l’espèce parente primitive, ou à celle de quelque ancienne race à demi sauvage. Le fait suivant doit peut-être rentrer dans le même cas ; dans l’état de nature, les vaches n’ont que des mamelles peu développées, et sont bien loin de fournir autant de lait que les vaches domestiques ; or on a remarqué[28] que les animaux issus du croisement de deux races également bonnes laitières, telles que les Alderneys et les Courtes-cornes, se trouvent souvent très-inférieurs sous ce rapport.

Nous sommes arrivés, à propos du cheval, à la conclusion que la souche primitive avait dû être rayée et isabelle, et nous avons montré par des faits que, dans toutes les parties du monde, on voit souvent paraître, le long de l’épine dorsale, sur les jambes, et les épaules, des bandes foncées, quelquefois doubles et triples, et qui peuvent s’étendre jusque sur la face et le corps, et cela chez des chevaux de toutes races et toutes couleurs. Toutefois, les raies paraissent plus fréquemment sur certaines nuances claires de manteaux. Elles sont quelquefois très-apparentes chez le poulain, et s’effacent ensuite. La nuance des poils et les raies sont fortement transmises, lorsqu’on croise avec un autre un cheval ayant ces caractères : mais je n’ai pas pu arriver à la preuve que les chevaux isabelles rayés soient généralement le résultat du croisement de deux races distinctes, n’étant ni l’une ni l’autre de cette nuance, quoique cela soit quelquefois le cas.

Les jambes de l’âne sont souvent rayées, fait qu’on peut regarder comme un retour à la forme primitive sauvage, qui est rayée de la même manière, l’Asinus taeniopus d’Abyssinie[29]. Dans l’animal domestique, les bandes scapulaires sont parfois doubles ou bifurquées à leur extrémité, comme dans certaines espèces zébrées. Il paraîtrait que l’ânon est souvent plus distinctement rayé sur les jambes que l’animal adulte. Je n’ai pas pu arriver, plus que pour le cheval, à démontrer avec certitude si le croisement de variétés différemment colorées de l’âne déterminait chez les produits la formation des bandes foncées.

Passons aux résultats du croisement de l’âne et du cheval. Bien que les mulets soient beaucoup moins abondants en Angleterre que les ânes, j’en ai vu un beaucoup plus grand nombre ayant les jambes rayées, et cela d’une manière bien plus apparente que dans l’âne, surtout chez les mulets de couleur claire. Dans un cas, la bande scapulaire était profondément fourchue à son extrémité, et, dans un autre, elle était double, avec les deux raies réunies vers leur milieu. M. Martin a donné la figure d’un mulet espagnol, ayant sur les jambes de fortes marques zébrées[30], et il constate que ce genre de marques est très-fréquent chez ces animaux. D’après Roulin[31], dans l’Amérique du Sud, ces mêmes raies sont beaucoup plus fréquentes et plus prononcées chez le mulet que chez l’âne. Aux États-Unis, M. Gosse[32] dit, au sujet de ces animaux, que les neuf dixièmes d’entre eux ont les jambes marquées de bandes transversales foncées.

J’ai vu, il y a un assez grand nombre d’années, au Jardin Zoologique, un triple hybride singulier, provenant d’une jument baie et d’un métis de zèbre femelle par un âne. Cet animal, ayant déjà un certain âge, n’offrait presque plus de raies ; mais le surveillant m’assura qu’il avait eu, étant jeune, des bandes scapulaires et quelques faibles raies sur les flancs et les jambes. Je rapporte surtout ce cas comme un exemple de l’affaiblissement des marques avec l’âge.

Le zèbre ayant les jambes très-fortement rayées, on pouvait s’attendre à retrouver chez les hybrides de cet animal et de l’âne le même caractère ; mais d’après les figures données par le Dr Gray dans ses « Knowsley Menagerie Gleanings », et encore plus d’après celles données par Geoffroy et F. Cuvier[33], il paraît que les jambes sont beaucoup plus fortement rayées que le reste du corps, ce qui ne peut s’expliquer qu’en admettant que, par sa puissance de transmission, l’âne contribue à donner ce caractère au produit métis.

Le quagga est, comme le zèbre, rayé sur toute la partie antérieure du corps, mais ne porte sur les jambes que de faibles traces de raies, ou même point. Mais dans le fameux hybride élevé par lord Morton[34], provenant d’une jument arabe baie, presque pure, et d’un quagga mâle, les raies des jambes furent beaucoup plus nettement définies et plus foncées que chez le quagga. Livrée ultérieurement à un cheval arabe noir, la même jument mit bas deux poulains, qui, tous deux, comme nous l’avons déjà dit, portaient des raies distinctes sur les jambes, l’un ayant aussi des raies sur le cou et le corps.

L’Asinus Indicus[35] porte une bande dorsale, mais ni bandes scapulaires, ni raies aux jambes : on peut cependant quelquefois en remarquer des traces, même chez les adultes[36], et le colonel S. Poole, qui a eu l’occasion de faire de nombreuses observations de ce genre, me dit que, chez l’ânon, à sa naissance, la tête et les jambes sont souvent barrées, mais que la bande scapulaire est moins prononcée que dans l’âne domestique ; toutes ces marques, la dorsale exceptée, disparaissant bientôt. Un métis, élevé à Knowsley[37], provenant d’une femelle de cette espèce, par un âne domestique mâle, eut les quatre jambes barrées d’une manière très-prononcée ; trois bandes scapulaires courtes sur chaque épaule, et même quelques raies zébrées sur la face. Le Dr Gray m’apprend qu’il a eu occasion de voir un second métis de même provenance, rayé de la même manière.


Nous voyons, d’après ces divers faits, que les croisements entre les différentes espèces du genre Equus, ont une tendance évidente à déterminer la réapparition des raies sur différentes parties du corps, et surtout sur les jambes. Mais, comme nous ignorons si l’ancêtre primitif du genre possédait de pareilles marques, ce n’est qu’hypothétiquement que nous pouvons les attribuer à un effet de retour. Toutefois, si on considère les faits analogues et incontestables qui ont été observés chez les pigeons, les poules, canards, etc., on ne peut qu’arriver à la même conclusion relativement au genre cheval ; et il faut alors admettre que l’ancêtre du groupe devait, sur les jambes, les épaules, la face, et peut-être sur tout le corps, être marqué de bandes comme le zèbre. Autrement la réapparition fréquente et presque régulière des raies chez les hybrides précités reste inexpliquée.

Il semble qu’il y ait, chez les animaux croisés, la même tendance à recouvrer les instincts aussi bien que d’autres caractères perdus. Il est certaines races de poules qu’on nomme pondeuses éternelles, parce qu’elles ont perdu tout instinct d’incubation, au point, qu’on a cru devoir, dans les ouvrages sur la basse-cour, consigner les rares cas où on a vu couver des poules de ces races[38]. L’espèce originelle était cependant nécessairement bonne couveuse, car, dans l’état de nature, il est peu d’instincts qui soient plus énergiquement développés que celui-là. Or, on a enregistré tant de cas de poules obtenues du croisement de deux races, l’une et l’autre incapables d’incubation, et devenues des couveuses de premier ordre, qu’il faut attribuer à un retour par croisement la réapparition de cet instinct perdu. Un auteur va même jusqu’à dire qu’un croisement entre deux variétés non couveuses, donne presque invariablement un oiseau capable de couver, et même avec une constance remarquable[39]. Un autre auteur, après avoir cité un exemple frappant du même genre, remarque que ce fait ne peut s’expliquer que d’après le principe que deux négatifs font un positif. On ne peut toutefois pas affirmer que les poules provenant d’un croisement entre deux races non couveuses recouvrent invariablement l’instinct contraire perdu, pas plus que les pigeons ou poules croisés ne reprennent toujours le plumage bleu ou rouge de leurs prototypes. J’ai élevé plusieurs poulets d’une poule Huppée par un coq Espagnol, — deux races qui ne couvent pas, — et aucune des jeunes poules ne recouvra d’abord l’instinct de l’incubation, ce qui semblait constituer une exception bien nette à la règle précitée ; mais une de ces poules, la seule que j’eusse conservée, se mit à couver à la troisième année, et fit éclore toute une couvée de poulets. Nous avons donc là la réapparition d’un instinct primitif à un âge plus avancé, analogue à celle que nous avons signalée, à propos du plumage rouge du Gallus bankiva, se manifestant chez des individus croisés ou purs de diverses races, à mesure qu’ils avançaient en âge.

Les parents de tous nos animaux domestiques devaient évidemment avoir, dans l’origine, un naturel sauvage ; or, lorsqu’on croise une espèce domestique avec une autre espèce, que celle-ci soit elle-même domestiquée ou simplement apprivoisée, les hybrides sont souvent fort sauvages, fait qui n’est compréhensible qu’autant qu’on admette que le croisement a dû causer un retour partiel à la disposition primitive.

Le comte de Powis avait autrefois importé du bétail à bosse de l’Inde, complètement domestiqué, qu’il croisa avec des races anglaises, lesquelles appartiennent à une espèce distincte ; et son surveillant me fit remarquer, sans que je lui eusse posé aucune question, combien les produits de ce croisement étaient singulièrement sauvages. Le sanglier européen et le porc chinois domestique appartiennent à deux espèces distinctes ; Sir F. Darwin, ayant croisé une truie de cette dernière race avec un sanglier qui était devenu très-apprivoisé, les petits, quoique renfermant dans leurs veines une moitié de sang domestique, se montrèrent excessivement sauvages, et refusaient de manger les lavures comme les autres porcs du pays. M. Hewitt, qui a opéré un grand nombre de croisements entre des faisans mâles apprivoisés et cinq races de poules, signale une grande sauvagerie comme caractérisant tous les produits de ces unions[40]; j’ai cependant vu une exception à cette règle. M. S. J. Salter[41], qui a élevé un grand nombre d’hybrides d’une poule Bantam par un coq Gallus Sonneratii, a remarqué aussi qu’ils étaient tous fort sauvages. M. Waterton[42] ayant élevé quelques canards sauvages, d’œufs couvés par une cane ordinaire, qui se croisèrent ensuite librement, tant entre eux qu’avec les canards communs, dit qu’ils étaient moitié sauvages, moitié apprivoisés, et que, tout en s’approchant des fenêtres pour venir prendre leur nourriture, ils conservaient un air défiant et circonspect tout à fait singulier.

Les mulets provenant de la jument et de l’âne ne sont certainement pas sauvages, mais ils sont notoirement obstinés et vicieux. M. Brent qui a croisé des Canaris avec plusieurs sortes de pinsons, n’a pas remarqué qu’ils fussent particulièrement sauvages. Plusieurs personnes, qui ont élevé des hybrides entre le canard commun et le canard musqué, m’ont dit qu’ils n’étaient point sauvages, mais M. Garnett[43] a constaté chez ses hybrides femelles certaines dispositions migratoires, dont on ne trouve aucun vestige, ni dans le canard ordinaire, ni dans l’espèce musquée. On ne connaît aucun cas de ce dernier oiseau ayant échappé et étant redevenu sauvage, ni en Europe, ni en Asie, à l’exception toutefois, d’après Pallas, de la mer Caspienne ; quant au canard commun, il ne redevient qu’occasionnellement sauvage, dans les régions où de grands lacs ou des marais sont abondants. On a cependant enregistré un assez grand nombre de cas[44] d’hybrides de ces deux canards ayant été tués à un état complètement sauvage, bien que le nombre de ceux qu’on élève soit fort petit relativement à celui des deux espèces dont il provient. Il est improbable que ces hybrides aient dû leur état sauvage à l’union d’un canard musqué avec un véritable canard sauvage, ce que, dans l’Amérique du Nord, on sait, du reste, n’être pas le cas ; nous devons donc en inférer qu’ils ont réacquis leur sauvagerie par retour, ainsi que leur puissance très-augmentée de vol.

Ces derniers faits doivent nous rappeler les remarques que les voyageurs ont si souvent faites, dans toutes les parties du monde, sur la dégradation et les dispositions sauvages des races humaines croisées. Personne ne contestera qu’il n’existe des mulâtres ayant le caractère et le cœur excellents, et il serait difficile de rencontrer une réunion d’hommes plus doux et plus aimables que les habitants de l’île de Chiloé, originaires d’un mélange, en proportions variées, d’Indiens et d’Espagnols. D’autre part, il y a bien des années, et longtemps avant de songer au sujet que je traite actuellement, je fus frappé du fait que, dans l’Amérique du Sud, les hommes provenant d’un mélange complexe de Nègres, d’Indiens et d’Espagnols avaient rarement, quelle qu’en puisse être la cause, une bonne expression[45]. Après avoir décrit un métis du Zambesi, que les Portugais lui signalaient comme un monstre d’inhumanité rare, Livingstone remarque : « Il est incompréhensible pourquoi les métis, comme l’homme en question, sont tellement plus cruels que les Portugais, mais le fait est incontestable. » Un habitant disait à Livingstone : « Dieu a fait l’homme blanc, et Dieu a fait l’homme noir ; mais c’est le diable qui a fait les métis[46]. » Lorsque deux races, toutes deux inférieures dans l’échelle, se croisent, leurs produits paraissent être éminemment mauvais. Ainsi le grand Humboldt, qui ne partageait aucun de ces préjugés contre les races inférieures qui règnent actuellement si fortement en Angleterre, s’exprime en termes énergiques sur les dispositions sauvages et mauvaises des Zambos, ou métis des Indiens et des Nègres, et plusieurs observateurs ont confirmé sa manière de voir[47]. Ces faits doivent peut-être nous faire admettre que l’état de dégradation dans lequel se trouvent tant de métis, peut être attribué autant à un retour vers une condition primitive et sauvage, déterminé par le croisement, qu’aux détestables conditions morales dans lesquelles ils se trouvent généralement.

Résumé des causes prochaines déterminant le retour. — Lorsque des animaux ou des plantes de races pures reprennent des caractères depuis longtemps perdus, — comme lorsque l’âne présente des barres transversales sur les jambes, ou lorsque des races pures, noires ou blanches de pigeons, produisent un oiseau bleu ardoisé, ou quand une pensée cultivée, à fleurs grandes et rondes, donne de graine une plante à fleurs petites et allongées, — il nous est impossible de dire quelle peut être la cause prochaine du phénomène. La tendance au retour, qui a été fort exagérée, existe sans doute chez les animaux redevenus sauvages, et est chez eux compréhensible jusqu’à un certain point. Ainsi, chez les porcs, redevenus libres, l’exposition aux intempéries devra favoriser la croissance des soies, ce qui arrive d’ailleurs au poil d’autres animaux domestiques, et, par corrélation, les crocs tendront à se développer aussi. Mais la réapparition des raies longitudinales caractérisant la livrée des jeunes marcassins, ne peut être attribuée à l’action directe des conditions extérieures. Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, nous ne pouvons que dire que les changements d’habitudes ont probablement favorisé une tendance, inhérente ou latente dans l’espèce, à revenir à l’état primitif.

Dans un chapitre futur, nous montrerons que la position des fleurs au sommet de l’axe et celle des graines dans leur capsule, déterminent quelquefois une tendance au retour, ce qui paraît dépendre de la quantité de séve ou de nourriture qui peut arriver aux bourgeons floriifères et aux graines. La position des bourgeons, tant sur les branches que sur les racines, détermine aussi quelquefois la transmission du caractère propre de la variété, ou son retour vers un état antérieur.

Nous avons vu que, lorsque deux races ou espèces sont croisées, il y a chez leurs produits une tendance prononcée à une réapparition de caractères dès longtemps perdus, et qui ne se trouvent ni chez les parents immédiats, ni chez les précédents. Lorsqu’on unit deux pigeons de races bien établies, rouges, blancs ou noirs, les produits héritent presque sûrement des mêmes couleurs ; mais, lorsqu’on croise des oiseaux de couleurs différentes, il semble que les forces héréditaires opposées s’annulent mutuellement, et que les tendances réunies qu’ont les deux parents à produire des petits bleu ardoisé l’emportent. Il en est de même dans plusieurs autres cas. Mais, lorsqu’on croise, par exemple, l’âne commun avec l’A. indicus, ou avec le cheval, — animaux dont les jambes ne sont pas rayées, — et que les métis ont des raies prononcées sur les membres et même sur la tête, — tout ce qu’on peut dire est que la tendance inhérente au retour est provoquée par quelque perturbation, que le fait du croisement détermine dans l’organisme.

Une autre forme plus commune, et même presque générale dans tous les produits de croisement, est le retour aux caractères propres de l’un ou l’autre des parents purs. En règle générale, les produits croisés de première génération sont presque intermédiaires à leurs parents ; mais ceux de la seconde génération et des suivantes font constamment, à un plus ou moins haut degré, retour à l’un de leurs ancêtres ou à tous deux. Plusieurs auteurs ont soutenu que les hybrides et les métis comprennent tous les caractères de leurs parents, non fondus ensemble, mais seulement mélangés en proportions diverses dans les différentes parties du corps, ou, selon l’expression de Naudin[48], qu’ils sont une mosaïque vivante, dans laquelle les éléments discordants sont assez complètement mélangés pour que l’œil ne puisse les y distinguer. Ceci doit être vrai dans un certain sens, comme lorsque nous voyons les éléments des deux espèces se séparer dans leur produit, et former des segments distincts, sur un même fruit ou fleur, par une sorte d’attraction ou d’affinité pour soi, séparation qui a lieu aussi bien dans la reproduction séminale que dans celle par bourgeons. Naudin croit, en outre, que la séparation des deux essences ou éléments spécifiques doit s’opérer dans les matériaux de reproduction mâles et femelles, et c’est ainsi qu’il explique la tendance presque universelle au retour qui se manifeste dans les générations successives d’hybrides ; car ce serait le résultat naturel de l’union du pollen et des ovules, chez lesquels les éléments de la même espèce se seraient séparés dans les deux en vertu de leur affinité pour soi. Si, d’autre part, le pollen renfermant les éléments d’une espèce venait à s’unir avec les ovules comprenant les éléments de l’autre espèce, l’état intermédiaire ou hybride serait conservé, et il n’y aurait pas de retour. Mais je crois qu’il serait plus correct de dire que les éléments des deux espèces parentes existent dans chaque hybride dans un double état, soit mélangés ensemble, soit complètement séparés. Dans le chapitre où je traiterai de l’hypothèse de la pangenèse, j’essayerai de démontrer comment cela est possible, et la signification qu’on peut donner à l’expression d’essence ou d’élément spécifique.

L’opinion de Naudin, telle qu’il la présente, n’est pas applicable à la réapparition de caractères perdus depuis longtemps par variation ; et elle ne l’est qu’à peine aux races ou espèces qui, après avoir, à quelque époque antérieure, été croisées avec une forme distincte, croisement dont elles ont depuis perdu toutes traces, donnent occasionnellement naissance à un individu qui fait retour à la forme croisante, comme dans le cas des petit-fils au troisième degré de la chienne Sapho. Le cas de retour le plus simple, à savoir, celui d’un métis ou d’un hybride à son grand-parent, peut se relier par une série parfaitement graduée, au cas extrême d’une race pure, recouvrant des caractères quelle avait perdus depuis nombre de générations, ce qui doit nous faire admettre que tous les cas doivent avoir quelque commune liaison.

Gärtner paraît croire qu’il n’y a que les plantes hybrides très-stériles qui manifestent une tendance au retour vers leurs formes parentes. Il est peut-être téméraire de douter d’un aussi bon observateur ; mais cette conclusion me paraît erronée ; elle tient peut-être à la nature des plantes qu’il a étudiées, car il admet que cette tendance diffère suivant les genres. Les observations de Naudin contredisent directement son assertion, ainsi que le fait connu que les métis fertiles manifestent cette tendance au plus haut degré, et d’après Gärtner même, beaucoup plus que les hybrides[49].

Gärtner constate en outre que les faits de retour se présentent rarement dans les plantes hybrides provenant d’espèces qui n’ont pas été cultivées, tandis qu’ils sont fréquents chez celles d’espèces cultivées pendant longtemps. Cette conclusion explique une curieuse discordance : Max Wichura[50], qui a observé exclusivement des saules n’ayant pas été soumis à la culture, n’a jamais vu un cas de retour, et va jusqu’à soupçonner Gärtner de n’avoir pas suffisamment abrité ses hybrides contre le pollen des espèces parentes : Naudin, qui, d’autre part, a surtout expérimenté sur les Cucurbitacés et quelques autres plantes cultivées, insiste plus que tout autre auteur sur la tendance au retour de tous les hybrides. La conclusion que l’état des espèces parentes, en tant qu’affectées par la culture, serait une des causes prochaines déterminant le retour, s’accorderait assez avec le cas inverse des animaux domestiques et des plantes cultivées, qui sont sujets au retour lorsqu’ils redeviennent sauvages, car, dans les deux cas, la constitution ou l’organisation doivent éprouver, quoique d’une manière différente, quelque perturbation.

Enfin, nous avons vu que certains caractères reparaissent souvent, sans cause assignable, dans les races pures ; mais que lorsqu’elles redeviennent sauvages, le fait est, plus ou moins directement, déterminé par les changements survenus dans les conditions extérieures. Dans les races croisées, l’acte même du croisement fait certainement reparaître des caractères perdus depuis longtemps, ainsi que ceux dérivés de l’une ou de l’autre des formes parentes. Le changement des conditions, résultant de la culture, de la position relative des bourgeons, des fleurs et des graines sur la plante, paraît favoriser cette même tendance. Le retour peut avoir lieu, tant par reproduction de bourgeons que par génération séminale, habituellement dès la naissance, mais quelquefois plus tard ; et il peut se manifester sur des segments, ou des parties de l’individu seulement. C’est certainement un fait étonnant que de voir un être naissant semblable par ses caractères à un ancêtre éloigné de deux, trois, et, dans certains cas, de centaines et de milliers de générations. On dit, dans ces cas, que l’enfant tient directement ses caractères de ses ancêtres plus ou moins reculés, mais cette manière de voir est à peine concevable. Si toutefois nous supposons que tous les caractères sont exclusivement dérivés du père ou de la mère, mais qu’il y en ait qui demeurent latents pendant plusieurs générations chez les parents, les faits précédents deviennent compréhensibles. Nous examinerons dans un chapitre futur de quelle manière on peut concevoir un état latent des caractères.

Caractères latents. — Expliquons ce que nous entendons par des caractères latents. Ce sont les caractères sexuels secondaires qui nous en offrent l’exemple le plus sensible. Dans chaque femelle, tous les caractères secondaires mâles, et dans chaque mâle, tous les caractères secondaires femelles, existent à un état latent, prêts à se manifester dans certaines conditions. On sait qu’un grand nombre de femelles d’oiseaux, telles que les poules, diverses faisanes, les femelles de perdrix, de paons, les canes, etc., revêtent partiellement les caractères secondaires mâles de leur espèce, après l’ablation des ovaires, ou lorsqu’elles vieillissent. Ce cas paraît se présenter chez la poule faisane, plus fréquemment dans certaines saisons que dans d’autres[51]. Une cane âgée de dix ans, a été signalée comme ayant revêtu les plumages parfaits d’hiver et d’été du canard mâle[52]. Waterton[53] rapporte un cas curieux d’une poule, qui, après avoir cessé de pondre, prit le plumage, la voix, les ergots, et le naturel belliqueux du coq, et se montrait toute prête à combattre l’adversaire qu’on lui présentait. Tous les caractères, y compris l’instinct du combat, étaient donc restés assoupis chez cette poule, tant que ses ovaires avaient rempli leurs fonctions. On connaît des cas de femelles de deux espèces de cerfs, qui avaient pris des cornes en vieillissant, et selon l’observation de Hunter, nous pouvons voir quelque chose d’analogue dans l’espèce humaine.

On sait d’autre part que chez les animaux mâles, les caractères sexuels secondaires disparaissent plus ou moins, à la suite de la castration. Ainsi, lorsqu’on opère un jeune coq, Yarrell assure qu’il cesse de chanter ; la crête, les caroncules et les ergots n’atteignent pas leurs dimensions complètes, et les plumes sétiformes prennent un état intermédiaire entre celles du coq et les plumes des poules. On a signalé des cas où la captivité seule avait causé des résultats analogues. Le mâle, dans ces conditions, acquiert quelquefois des caractères propres à la femelle ; ainsi le chapon se met à couver et fera éclore des œufs ; et ce qui est curieux, c’est que les hybrides mâles stériles du faisan et de la poule font la même chose, et saisissent le moment où les poules quittent leur nid, pour prendre leur place[54]. Réaumur[55] assure qu’on peut apprendre à un coq à prendre soin des jeunes poulets, en le tenant longtemps enfermé seul et dans l’obscurité ; il pousse alors un cri particulier, et conserve ensuite, pendant toute sa vie, ce nouvel instinct maternel. Un certain nombre de cas bien constatés de divers mammifères mâles ayant produit du lait, prouvent que leurs glandes mammaires rudimentaires, peuvent conserver la faculté de lactation à un état latent.

Nous voyons ainsi que, dans plusieurs cas, et probablement dans tous, les caractères de chaque sexe demeurent à l’état latent chez le sexe opposé, prêts à se développer dans certaines circonstances particulières. Nous pouvons donc ainsi comprendre comment une vache bonne laitière, peut transmettre par sa progéniture mâle, ses bonnes qualités aux générations futures, car nous devons croire que ces qualités sont présentes, mais à l’état latent, chez les mâles de chaque génération. Il en est de même du coq de combat, qui transmet à sa progéniture mâle, par la femelle, sa vigueur et sa supériorité de courage ; on sait aussi que chez l’homme[56] les maladies qui, comme l’hydrocèle, sont nécessairement spéciales au sexe masculin, peuvent se transmettre au petit-fils par la femme. Les faits de cette nature offrent les cas les plus simples de retour ; et ils deviennent compréhensibles, si on admet que les caractères communs au grand-parent et au petit-fils du même sexe, sont présents, mais latents, dans le parent intermédiaire du sexe opposé.

Cette question des caractères latents est, comme nous le verrons par la suite, si importante, que je veux en donner un autre exemple. Plusieurs animaux ont les côtés droit et gauche du corps inégalement développés : on sait que c’est le cas des poissons plats, chez lesquels un des côtés diffère de l’autre, par son épaisseur, sa couleur et la forme des nageoires ; et un des yeux pendant la croissance du jeune animal, marche effectivement de la face inférieure à la supérieure, comme l’a montré Steenstrup[57]. Dans la plupart des poissons plats, c’est le côté gauche qui est aveugle, mais dans quelques-uns c’est le droit ; dans les deux cas, du reste, on voit des poissons renversés, c’est-à-dire qui sont développés dans le sens contraire à celui qui leur est habituel ; et chez le Platessa flesus, le développement a lieu indifféremment, et aussi souvent d’un côté que de l’autre. Dans les Gastéropodes, les côtés droit et gauche sont très-inégalement développés ; le plus grand nombre des espèces sont dextres et présentent de rares cas de renversement ; un petit nombre sont normalement senestres ; mais quelques espèces de Bulimes, et plusieurs Achatinelles[58], sont aussi souvent dextres que senestres. Dans la classe des articulés, on trouve un cas analogue ; chez les Verruca[59], les deux côtés sont si dissemblables, que ce n’est que par une dissection très-attentive qu’on peut arriver à reconnaître les parties correspondantes des deux côtés opposés du corps ; mais cette différence si singulière peut se présenter indifféremment sur le côté droit ou le gauche. Dans une plante que j’ai observée[60], la fleur est inégalement développée, suivant qu’elle est située sur l’un ou l’autre côté de l’épi. Dans tous ces cas, l’animal est parfaitement symétrique dans son jeune âge. Lorsqu’une espèce est ainsi susceptible de se développer inégalement d’un ou de l’autre côté, nous pouvons admettre que la même capacité de développement existe, mais est latente du côté non développé. Et comme des inversions de ce genre se rencontrent chez beaucoup d’animaux différents, cette capacité latente est probablement très-commune.

Parmi les cas les plus simples de caractères latents se trouvent ceux que nous avons déjà signalés, de poulets et de pigeonneaux qui, produits d’un croisement d’oiseaux différents de coloration, ont d’abord la couleur d’un des parents, et au bout d’une année ou deux, prennent celle de l’autre ; car, dans ce cas, la tendance à un changement de plumage est évidemment latente chez le jeune oiseau. Il en est de même des races de bétail sans cornes, dont quelques individus acquièrent en vieillissant, de petites cornes. Les Bantams purs, noirs et blancs, ainsi que quelques autres volailles, revêtent parfois, en avançant en âge, les plumes rouges de l’espèce primitive. Voici un cas un peu différent, mais qui relie, d’une manière frappante, deux ordres de caractères latents. M. Hewitt[61] possédait une poule Bantam Sebright galonnée or, qui, en devenant vieille, revêtit, à la suite d’une affection des ovaires, des caractères masculins. Dans cette race, les mâles et les femelles, à l’exception de la crête, des caroncules, des ergots et des instincts, se ressemblent complètement ; on devait donc s’attendre à ce que cette poule n’aurait réacquis que les caractères masculins propres à sa race, tandis qu’elle reprit en plus une queue bien recourbée, des plumes en faucille longues d’un pied, des plumes sétiformes sur le cou, — tous ornements qui, selon M. Hewitt, « seraient considérés comme abominables dans cette race. » Le Bantam Sebright doit son origine[62] à un croisement qui fut fait en 1800, entre un Bantam ordinaire et la race Huppée, recroisé par un Bantam à queue de poule, et soumis à une sélection subséquente très-rigoureuse ; il est donc très-probable que l’apparition, chez la vieille poule précitée, des plumes sétiformes et des pennes en faucille dérivaient, soit de l’ancêtre Huppé, soit du Bantam commun. Nous voyons donc que, non-seulement certains caractères masculins, spéciaux aux Bantams Sebright, mais aussi d’autres, appartenant aux premiers ancêtres de la race, éloignés déjà d’une soixantaine d’années, sont restés latents chez cette poule, prêts à se développer, ce qui eut lieu aussitôt que ses ovaires devinrent malades.

Ces divers faits nous obligent à admettre que certains caractères, aptitudes et instincts, peuvent demeurer à l’état latent dans un individu, et même dans une série d’individus, sans qu’il nous soit possible de découvrir aucune trace de leur présence. D’après cette manière de voir, la transmission d’un caractère du grand-père à son petit-fils, avec son omission apparente dans le parent intermédiaire du sexe opposé, devient très-simple. Et lorsqu’on croise des volailles, des pigeons, ou du bétail de couleurs différentes, et que nous voyons leur progéniture changer de coloration avec l’âge ; le Turbit croisé reprendre la fraise caractéristique à sa troisième mue ; les Bantams purs recouvrer partiellement le plumage rouge de leur prototype, nous ne pouvons guère douter que ces qualités n’aient dû exister dès l’abord dans l’individu, mais à un état latent, comme les caractères du papillon dans la chenille. Maintenant si ces mêmes animaux, avant d’avoir réacquis avec l’âge leurs caractères nouveaux, avaient dans l’intervalle donné naissance à des produits auxquels ils les transmettent certainement, ceux-ci paraîtraient alors tenir ces mêmes caractères de leurs grands-parents ou d’aïeux plus éloignés. Nous aurions donc là un cas de retour, c’est-à-dire de réapparition dans l’enfant, d’un caractère d’ancêtre, réellement présent, quoique latent pendant sa jeunesse, dans le parent immédiat ; et nous pouvons certainement admettre que c’est ce qui arrive dans les diverses formes du retour aux ancêtres, même les plus reculés.

L’idée de cet état latent, dans chaque génération, de tous les caractères qui réapparaissent par retour, est appuyée, tant par leur présence réelle dans quelques cas, pendant la jeunesse seulement, que par leur apparition fréquente et leur plus grande netteté pendant cet âge qu’à l’état adulte. C’est ce que nous avons remarqué à propos des raies sur les jambes ou la tête des diverses espèces du genre cheval. Le lapin Himalayen, lorsqu’on le croise, produit souvent des animaux qui font retour à la race parente gris argenté, et nous avons vu la fourrure gris pâle reparaître dans la première jeunesse sur des animaux de race pure. Nous pouvons être certains que des chats noirs produiraient occasionnellement par retour des chats tachetés, et on aperçoit presque toujours sur les jeunes chats noirs purs de race[63] de faibles traces de raies qui disparaissent ensuite. Le bétail sans cornes de Suffolk produit occasionnellement par retour des animaux à cornes, et Youatt[64] assure que, même chez les individus sans cornes, on peut souvent, dans le jeune âge, sentir au toucher des rudiments de cornes.

Il peut sans doute sembler fort improbable qu’à chaque génération, il y ait chez chaque cheval une aptitude latente et une tendance à produire des raies qui peuvent ne se manifester qu’une fois sur un grand nombre de générations ; que dans chaque pigeon blanc, noir ou d’une autre couleur, qui a pu, pendant des siècles, transmettre sa coloration propre, il y ait cette même tendance latente à reprendre le plumage bleuâtre, marqué de certaines barres caractéristiques ; que, dans tout enfant appartenant à une famille sexdigitée, il y ait cette même disposition à la production d’un doigt additionnel, et ainsi pour les autres cas. Il n’y a pourtant pas d’improbabilité plus grande à ce qu’il puisse en être ainsi, qu’il n’y en a à ce qu’un organe inutile et rudimentaire soit transmis pendant des millions de générations, comme cela s’observe sur une multitude d’êtres organisés. Le fait de chaque porc domestique, conservant, pendant un millier de générations, l’aptitude et la tendance à pouvoir, dans des conditions appropriées, développer de grands crocs, n’est pas plus improbable que celui du jeune veau qui, depuis un nombre indéfini de générations, conserve dans sa mâchoire des incisives rudimentaires, qui n’ont jamais traversé la gencive.

Je terminerai le chapitre suivant par un résumé des trois chapitres précédents, mais, comme nous avons surtout insisté ici sur des cas isolés et frappants de retour, je désire mettre le lecteur en garde contre l’idée que les faits de retour ne sont dus qu’à des combinaisons de circonstances rares ou accidentelles. Il n’est pas douteux que la réapparition d’un caractère, perdu depuis nombre de générations, ne doive résulter de quelque combinaison particulière ; mais on peut constamment observer des retours, au moins aux générations immédiatement antérieures, dans les produits de la plupart des unions. C’est ce qu’on a généralement reconnu dans les cas d’hybrides et de métis, mais seulement parce que chez eux, par suite de la différence existant entre les formes parentes, la ressemblance des produits à leurs grands-parents ou à leurs ancêtres plus éloignés n’en devenait que plus saillante et plus facile à apprécier. M. Sedgwick a également montré que le retour est aussi presque invariablement la règle dans les cas de certaines maladies. Nous devons donc conclure qu’une tendance à cette forme particulière de transmission est inhérente aux lois générales de l’hérédité.

Monstruosités. — Tout le monde admet qu’un grand nombre de monstruosités et d’anomalies moins importantes sont dues soit à des arrêts de développement, soit à la persistance d’un état embryonnaire. Si, dans le jeune âge, tous les chevaux et tous les ânes avaient les jambes rayées, les marques analogues qui apparaissent parfois sur ces animaux adultes, devraient être considérées comme dues à la conservation anormale d’un caractère antérieur, et non au retour. Or, les raies aux jambes chez le genre cheval, et quelques autres caractères qu’on observe dans des cas analogues, peuvent se montrer dans le premier âge de la vie, et disparaître ensuite ; ce qui établit ainsi une liaison étroite entre la persistance des caractères de la jeunesse et le retour.

Mais il y a beaucoup de monstruosités qui ne peuvent guère être considérées comme étant le résultat d’un arrêt de développement ; car on voit parfois apparaître des parties, dont l’embryon n’offre pas la moindre trace, mais qui existent chez d’autres membres de la même classe d’animaux et de plantes, et qu’on doit probablement attribuer véritablement à un effet de retour. Par exemple, les cas de mamelles surnuméraires, aptes à secréter du lait, ne sont pas rares chez les femmes ; et on en a observé jusqu’à cinq. Lorsqu’il s’en développe quatre, elles sont ordinairement distribuées symétriquement des deux côtés de la poitrine, et on connaît un cas d’une femme, (fille d’une autre ayant déjà présenté des mamelles surnuméraires), dans laquelle une glande mammaire sécrétant du lait s’était développée dans la région inguinale. Ce dernier cas est extrêmement remarquable, si nous songeons que chez beaucoup d’animaux, les mamelles sont réparties tant sur la région pectorale que sur l’inguinale, et doit nous porter à regarder comme un cas de retour, l’apparition chez la femme de mamelles supplémentaires. Les faits que, dans le dernier chapitre, nous avons donnés, sur la tendance qu’ont les doigts surnuméraires, à repousser après leur amputation, semble indiquer une analogie avec les doigts des animaux vertébrés inférieurs, et pourrait faire soupçonner que leur apparition doit se rattacher, en quelque façon, à des phénomènes de retour. J’aurai à revenir, dans le chapitre sur la pangenèse, à la multiplication anormale, ainsi qu’à la transposition occasionnelle de certains organes. Le développement que prennent parfois, chez l’homme, les vertèbres coccygiennes, pour former une espèce de queue courte et libre, peut, dans un sens, être considéré comme un développement plus complet, et en même temps être aussi regardé, soit comme un arrêt de développement, soit comme un cas de retour. La fréquence, plus grande chez le porc que chez aucun autre mammifère, d’une sorte de trompe monstrueuse, a été, vu la position qu’occupe cet animal dans la série des mammifères, attribuée et peut-être avec raison, à un fait de retour[65].


Dans les cas de pélorie chez les fleurs, c’est-à-dire, lorsque des fleurs, normalement irrégulières par leur conformation, deviennent régulières, les botanistes ont généralement considéré ce changement comme un retour vers un état primitif ; mais dans une discussion remarquable sur ce sujet, le Dr Maxwel Masters[66], remarque que lorsque tous les pétales du Tropæolum deviennent semblables de forme et verts, au lieu d’être colorés et l’un d’eux prolongé en forme d’éperon ; ou, lorsque tous les pétales d’une Linaria deviennent simples et réguliers, ces cas peuvent être le résultat d’un arrêt de développement ; car dans ces fleurs, tous les organes sont symétriques pendant les premières phases de leur formation, et ne deviendraient pas irréguliers s’ils étaient arrêtés à ce point de leur évolution. De plus, si l’arrêt avait lieu encore plus tôt, il aurait pour résultat une simple touffe de feuilles vertes, ce que personne ne regarderait comme un cas de retour. Le Dr Masters désigne les premiers de ces cas sous le nom de pélorie régulière, et ceux dans lesquels toutes les parties correspondantes revêtent une forme irrégulière mais semblable, comme lorsque tous les pétales d’une Linaria deviennent éperonnés, sous le nom de pélorie irrégulière. Nous n’aurions pas le droit d’attribuer ces derniers cas à un retour, tant qu’on n’aurait pas prouvé que, par exemple, la forme parente du genre Linaria a eu ses pétales éperonnés ; un changement de cette nature aurait pu résulter de l’extension d’une structure anormale, en vertu de la loi que nous discuterons dans un chapitre prochain, de la tendance qu’ont les parties homologues à varier d’une manière semblable. Mais, comme les deux formes de pélorie se présentent souvent sur une même plante de Linaria[67], elles sont probablement en quelque connexion mutuelle. Si on admet que la pélorie est simplement un arrêt de développement, on comprendrait difficilement qu’un organe, frappé d’arrêt de très-bonne heure dans son évolution, pût acquérir sa perfection fonctionnelle, qu’un pétale pût, dans les mêmes circonstances, revêtir ses brillantes couleurs et servir d’enveloppe à la fleur ; ou qu’une étamine pût produire du pollen efficace ; ce qui arrive cependant dans beaucoup de fleurs péloriques. La pélorie ne peut être attribuée au hasard, mais elle doit être due ou à un arrêt de développement ou à un effet de retour ; c’est ce qui me paraît résulter d’une observation faite par Ch. Morren[68], que les familles qui ont des fleurs irrégulières reviennent souvent par ces formes monstrueuses à leur état régulier, tandis qu’on ne voit jamais une fleur régulière acquérir la structure d’une qui ne l’est pas.

Il est certainement des fleurs qui sont, par retour, devenues plus ou moins péloriques. Dans la Corydalis tuberosa, un des deux nectaires est normalement incolore, dépourvu de nectar, moitié plus petit que l’autre, et par conséquent à un état jusqu’à un certain point rudimentaire : le pistil est recourbé vers le nectaire complet, et le capuchon formé par les pétales internes ne peut s’écarter du pistil et des étamines que dans une seule direction, de sorte que lorsqu’une abeille veut sucer le nectaire parfait, son corps vient frotter contre le stigmate et les étamines. Dans plusieurs genres voisins comme le Dielytra, etc., il y a deux nectaires complets, le pistil est droit et le capuchon s’échappe de l’un ou de l’autre côté, suivant que l’abeille se porte sur l’un ou l’autre nectaire. J’ai examiné plusieurs fleurs de Corydalis tuberosa, dans lesquelles les deux nectaires étaient également développés et contenaient du nectar ; il y avait donc là un redéveloppement d’un organe partiellement avorté, accompagné du redressement du pistil, de la possibilité au capuchon de s’échapper de l’un et de l’autre côté ; d’où un retour de la fleur vers cette structure parfaite, si favorable à l’action des insectes, qui caractérise les Dielytra et genres voisins. Ces modifications ne peuvent être attribuées au hasard, ni à une variabilité corrélative, mais bien plutôt à un retour vers un état primordial de l’espèce.

Les fleurs péloriques du Pelargonium ont les cinq pétales semblables sous tous les rapports, et ne renferment pas de nectaire ; elles ressemblent donc aux fleurs symétriques du genre voisin des Géraniums ; mais les étamines alternes étant aussi quelquefois dépourvues d’anthères, et seulement représentées par des filaments rudimentaires, elles sont semblables sous ce rapport aux fleurs symétriques d’un autre genre voisin, celui des Érodiums. Ceci nous porte à supposer que les fleurs péloriques du Pelargonium, ont probablement fait retour à l’état de quelque forme primordiale, l’ancêtre possible des trois genres voisins des Pélargoniums, Géraniums et Érodiums.

Dans la forme pélorique de l’Antirrhinum majus, ses fleurs allongées et tubulaires diffèrent étonnamment de celles du muflier commun ; le calice et le sommet de la corolle consistent en six lobes égaux, comprenant six étamines égales au lieu de quatre inégales. Une des deux étamines supplémentaires est évidemment formée par le développement d’une très-petite papille qu’on peut trouver dans toute fleur de muflier, à la base de la lèvre supérieure, ainsi que j’ai pu l’observer sur dix-neuf plantes. La preuve que cette papille est bien le rudiment de l’étamine, m’a été fournie par ses différents degrés de développement dans des plantes que j’ai examinées, et qui provenaient de croisements entre la variété pélorique du muflier et la forme commune. J’ai eu encore dans mon jardin un Galeobdolon luteum pélorique, qui avait cinq pétales égaux, tous rayés comme l’inférieur ordinaire, et portait cinq étamines égales au lieu de quatre inégales. M. R. Keely qui m’a envoyé cette plante, m’informe que ses fleurs varient beaucoup, et peuvent présenter de quatre à six lobes sur leur corolle et de trois à six étamines[69]. Or, comme les membres des deux grandes familles auxquelles appartiennent l’Antirrhinum et le Galeobdolon, sont normalement pentamères, ayant quelques parties confluentes et d’autres manquant, nous ne devons pas regarder la sixième étamine et le sixième lobe de la corolle comme dus à un retour, pas davantage que les pétales supplémentaires des fleurs doubles dans ces deux mêmes familles. Pour la cinquième étamine de l’Antirrhinum pélorique, le cas est différent, parce qu’elle est due au redéveloppement d’un rudiment toujours présent, et qui, en ce qui concerne les étamines, nous révèle probablement l’état de la fleur à quelque époque ancienne. Il serait difficile d’admettre qu’après avoir subi un arrêt de développement à un âge embryonnaire très-peu avancé, les quatre autres étamines et les pétales eussent pu atteindre la perfection de leur couleur, de leur conformation et de leurs fonctions, si ces organes n’avaient, à une époque antérieure, normalement passé par des phases de croissance analogues. Il me paraît donc probable que l’ancêtre du genre Antirrhinum doit, à une époque reculée, avoir porté cinq étamines et des fleurs ressemblant, dans une certaine mesure, à celles que produisent actuellement ses formes péloriques.

On a enfin consigné beaucoup de cas de fleurs, qu’on ne considère pas généralement comme péloriques, et dans lesquelles certains organes normalement peu nombreux se sont trouvés accidentellement augmentés en nombre. Une telle augmentation ne pouvant être due ni a un arrêt de développement, ni au redéveloppement de parties rudimentaires, puisqu’il n’en existe pas, et ces parties additionnelles rapprochant d’ailleurs la plante des autres formes qui sont ses voisines naturelles, elles doivent être probablement considérées comme des retours à une condition primordiale.


Ces divers faits nous montrent d’une manière intéressante combien certains états anormaux sont intimement connexes ; les arrêts de développement déterminant l’atrophie partielle ou la suppression totale de certaines parties, — le redéveloppement de parties actuellement dans un état plus ou moins rudimentaire, — la réapparition d’organes dont on ne peut découvrir la moindre trace ; — ajoutons encore, dans les cas d’animaux, la présence, dans le jeune âge, et la disparition ultérieure de certains caractères qui sont quelquefois conservés pendant toute la vie. Quelques naturalistes regardent toutes ces structures anormales comme un retour au type idéal du groupe auquel l’animal affecté appartient ; mais il est difficile de comprendre ce qu’ils entendent par là. D’autres soutiennent avec plus de probabilité que le lien commun qui réunit les différents faits précités, est un retour partiel, mais réel, à la structure de l’ancien ancêtre du groupe. Si cette conception est correcte, nous devons croire qu’une grande quantité de caractères susceptibles d’évolution dorment cachés dans chaque être organisé. Mais il ne faudrait pas supposer que le nombre de ces caractères soit également grand chez tous. Nous savons, par exemple, que des plantes appartenant à beaucoup d’ordres divers peuvent être affectées de pélorie, mais on en a observé bien plus de cas dans les Labiées et les Scrophulariacées que dans aucun autre ordre ; et dans le genre Linaria faisant partie de ce dernier, on a décrit jusqu’à treize espèces ayant présenté des cas de pélorie[70]. D’après ce que nous avons pu voir des plantes péloriques, et de ce qui se passe dans certaines monstruosités du règne animal, nous devons conclure que les ancêtres primitifs de la plupart des plantes et des animaux, quoique fort différents par leur conformation, ont laissé dans les germes de leurs descendants une impression susceptible d’un redéveloppement.

Le germe fécondé d’un animal supérieur, soumis comme il l’est à une immense suite de changements, depuis la vésicule germinative jusqu’à la vieillesse, — incessamment ballotté dans ce que de Quatrefages appelle si bien le tourbillon vital, — est peut-être l’objet le plus étonnant de la nature. Il est probable qu’aucun changement, quel qu’il soit, ne peut affecter l’un ou l’autre parent, sans laisser de traces sur le germe. Mais ce dernier, selon la doctrine du retour, telle que nous venons de la donner, devient bien plus remarquable encore, car, outre les changements visibles auxquels il est soumis, il faut admettre qu’il est bourré de caractères invisibles, propres aux deux sexes, aux deux côtés du corps, et à une longue lignée d’ancêtres mâles et femelles éloignés de nous par des milliers de générations ; caractères qui, comme ceux qu’on trace sur le papier avec une encre sympathique, sont toujours prêts à être évoqués, sous l’influence de certaines conditions connues ou inconnues.



  1. Youatt, On Sheep, p. 20, 234. — On a aussi observé en Allemagne l’apparition de cornes libres dans les races sans cornes. Bechstein, Naturg. Deutschland’s, vol. I, p. 362.
  2. Youatt, On Cattle, p. 155. 174.
  3. Id. On Sheep, 1838, p. 17, 145.
  4. Je tiens ce fait du Rév. W. D. Fox, sur l’autorité de M. Wilmot. Voir un article du Quarterly Review, 1849, p. 395.
  5. Youatt, O. C., p. 19, 234.
  6. Poultry Book, par M. Tegetmeier, 1866, p. 231.
  7. Loudon’s Gard. Magaz., x, 1884, p. 396. Un pépiniériste très-expert sur le sujet m’a également assuré que le fait arrivait souvent.
  8. Gard. Chron., 1855, p. 777.
  9. Ibid. 1862, p. 721.
  10. M. Wallace, Journal Proc. Linn. Soc., 1858, vol. III, p. 60.
  11. Dureau de la Malle, Comptes rendus, t. XLI, 1855, p. 807. L’auteur conclut, d’après ses renseignements, que les porcs marrons de la Louisiane ne descendent pas du Sus scrofa européen.
  12. Cap. W. Allen, dans son Expédition au Niger, constate que des volailles à l’état marron se trouvent dans l’île d’Annobon, et se sont modifiées quant à la forme et à la voix, mais son récit est incomplet et très-vague. Cependant je trouve que Dureau de la Malle (Comptes rendus, t. XLI, 1855, p. 690) considère ce cas comme un bon exemple de retour à la souche primitive, et confirmant une assertion encore plus vague émise par Varron.
  13. Flora of Australia, 1859 ; introd., p. IX.
  14. O. C., t. II, p. 54, 58, 60.
  15. M. Sedgwick, O. C., 1863. p. 188, 448.
  16. Dans son édit. de Youatt, On the Pig, 1860, p. 27.
  17. Dr P. Lucas, O. C., t. I, p. 314, 892. — Gardener’s Chronicle, 1856, p. 620.
  18. Kölreuter, Dritte Fortsetzung, 1766, p. 53, 59, et dans ses Mémoires sur Lavatera et Jalapa. — Gärtner, Bastarderzeugung, p. 437, 441, etc. — Naudin, Recherches sur l’Hybridité, Nouv. Archives du Muséum, t. I, p. 25.
  19. Cité par M. Sedgwick, dans Med. Chir. Review, 1861, p. 485. — Le Dr H. Dobell, dans Med. Chir. Transactions, vol. XLVI, cite un cas analogue, dans lequel, dans une nombreuse famille, un épaississement des articulations des doigts se transmit pendant cinq générations à plusieurs de ses membres ; mais une fois la difformité disparue, elle ne se remontra jamais.
  20. Verlot, des Variétés, 1865, p. 63.
  21. Nouv. Archives du Muséum, t. I, p. 25. — Alex. Braun, Rejuvenescence, etc., 1853, p. 315, paraît partager la même manière de voir.
  22. M. Teebay, Poultry Book, p. 72.
  23. Cité par Hofacker, Ueber die Eigenschaften, etc., p. 98.
  24. Hist. nat. du Paraguay, t. II, 1801, p. 372.
  25. M. Hewitt, dans Tegetmeier’s Poultry Book, 1866, p. 248.
  26. Tegetmeier, ibid., p. 97.
  27. Gardener’s Chronicle and Agricult. Gazette, 1866, p. 528.
  28. Ibid., 1860, p. 343.
  29. Sclater, Proc. Zooloc. Soc., 1862, p. 163.
  30. History of the Horse, p. 212.
  31. Mém. savants étrangers, t. VI, 1835, p. 338.
  32. Letters from Alabama, 1859, p. 280.
  33. Hist. nat. des Mammifères, 1820, t. I.
  34. Philos. Transact., 1821, p. 20.
  35. Sclater, O. C., p. 163. Cette espèce est le Ghor Khur du N.-O. de l’Inde, et a été souvent appelée l’Hémione de Pallas. — Voir Blyth, Journal Asiat. Soc. of Bengal, vol. XXVIII, 1860, p. 229.
  36. Une autre espèce d’âne sauvage, la vraie A. Hemionus ou Kiang, qui ordinairement n’a pas de bandes scapulaires, peut en présenter quelquefois, qui, comme chez le cheval et l’âne, peuvent être doubles. Voir Indian sporting Review, 1856, p. 320. — Col. Ham. Smith, Nat. Library, Horses, p. 318. — Dict. class. d’Hist. nat., t. III, p. 563.
  37. Figuré dans Gleanings from the Knowsley Menageries, par le Dr J. E. Gray.
  38. Poultry Chronicle, 1855, vol. III, p. 477, cas de poules espagnoles et huppées devenues couveuses.
  39. Poultry Book, de M. Tegetmeier, 1866, p. 119, 163. L’auteur raconte que deux couvées provenant d’un coq espagnol et d’une poule Hambourg rayée argentée, deux races qui ne couvent pas, produisirent huit poules, dont sept se montrèrent couveuses obstinées. Le Rév. R. S. Dixon (Ornemental Poultry, 1848, p. 200) dit que des poules provenues d’un croisement entre des races Huppées noires et dorées étaient devenues d’excellentes couveuses. M. B. P. Brent en a également obtenu de très-bonnes d’un croisement de Haubourgs rayés et de races Huppées. Le Poultry Chronicle, vol. III, p. 13, mentionne une poule croisée d’un coq espagnol (race non couveuse) et d’une poule cochinchinoise (couveuse), comme ayant été un modèle de couveuse. Dans le Cottage Gardener, 1860, p. 388, on trouve, d’autre part, un cas exceptionnel relatif à une poule provenant d’un coq espagnol et d’une poule Huppée, qui ne fut pas couveuse.
  40. Poultry Book, par Tegetmeier, 1866, p. 165, 167.
  41. Natural History Review, 1863, p. 277.
  42. Essays on Natural History, p. 197.
  43. M. Orton, Physiology of Breeding, p. 12.
  44. E. de Selys-Longchamp. Bulletin Acad. Roy. de Bruxelles, t. XII, no 10. cite plus de sept de ces hybrides comme ayant été tués en Suisse et en France. M. Deby, Zoologist, vol. v, 1845–46, p. 1254, dit qu’on en a aussi tué plusieurs dans diverses parties de la Belgique et du nord de la France. — Audubon, Ornitholog. Biography, vol. III, p. 168, dit, à propos de ces hybrides, que dans l’Amérique du Nord ils partent de temps en temps et redeviennent tout à fait sauvages.
  45. Journal of Researches, 1845, p. 71.
  46. Expedition to the Zambesi, 1865, p. 25, 150.
  47. Dr Broca, de l’Hybridité dans le genre Homo, 1864.
  48. O. C., t. I, p. 151.
  49. Bastarderzeugung, p. 438, 582, etc.
  50. Die Bastardbefruchtung… der Weiden, 1865, p. 23. — Gärtner, Bastarderzeugung, p. 474, 582.
  51. Yarrell, Philos. Transact., 1827, p. 268. — Dr Hamilton, Proc. Zool. Soc., 1862, p. 23.
  52. Archiv. Skand. Beiträge zur Naturgesch., VIII, p. 397–413.
  53. Essays on Nat. Hist., 1838. — M. Hewitt, Jour. of Horticult., juillet 1864, p. 37, donne des cas analogues de poules faisanes. — Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, Essais de Zoologie générale, 1812, p. 496–513, a réuni les cas de dix oiseaux différents. Il paraît qu’Aristote connaissait les changements de disposition qui ont lieu chez les vieilles poules.
  54. Cottage Gardener, 1869, p. 379.
  55. Art de faire éclore, etc., 1749, t. II. p. 8.
  56. Sir H. Holland, Medical Notes and Reflections, 3e édit., 1855, p. 31.
  57. Prof. Thompson sur les vues de Steenstrup, sur l’obliquité des plies, Annals and Mag. of Nat. Hist., 1865. p. 361.
  58. Dr E. von Martens, Annals and Mag. of Nat. Hist., 1866, p. 209.
  59. Darwin, Balanidæ. — Roy. Society, 1854, p. 499 ; avec remarques sur le développement capricieux en apparence des membres thoraciques droits et gauches chez les crustacés supérieurs.
  60. Mormodes ignea. (Darwin, Fertilization of Orchids, 1862, p. 251.)
  61. Journal of Horticulture, 1864, p. 38.
  62. Tegetmeier, Poultry Book, 1866, p. 241.
  63. C. Vogt, Leçons sur l’Homme, trad. française, 1865, p. 535.
  64. On Cattle, p. 174.
  65. Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, des Anomalies, t. III, p. 353. — Pour les mamelles des femmes, t. I, p. 710.
  66. Nat. Hist. Review, 1863, p. 258. — Moquin-Tandon, Éléments de Tératologie, 1841, p. 184, 352.
  67. Verlot, des Variétés, 1865, p. 89. — Naudin, Nouvelles Archives du Muséum, t. I, p. 137.
  68. Discussion sur quelques Calcéolaires péloriques, cité dans Journal of Horticulture, 24 févr. 1863, p. 52.
  69. Pour d’autres cas de six divisions dans les fleurs péloriques des Labiées et Scrophulariacées, voir Moquin-Tandon, Tératologie, p. 192.
  70. Moquin-Tandon, Tératologie, p. 186.