Ouvrir le menu principal

De la traite et de l’esclavage des Noirs et des Blancs/De la traite et de l’esclavage des Blancs

De la traite et de l’esclavage des Noirs et des Blancs par un ami des hommes de toutes les couleurs
A. Égron (p. 49-84).


CHAPITRE II.

DE LA TRAITE ET DE L’ESCLAVAGE DES BLANCS.


Dans la lutte entre le despotisme et la liberté, deux classes nombreuses s’opposent toujours au triomphe de celle-ci. Les uns, prêchant l’obéissance passive au nom du christianisme qui les désavoue, livrent les nations aux caprices de quelques individus ; les autres, dans leurs rêveries sur le mécanisme des sociétés politiques, repoussent la religion, qui seule peut consolider l’ordre social et sans laquelle il s’écrouleroit dans les convulsions de l’anarchie. L’homme sensé, l’homme de bien, marche avec circonspection entre les deux écueils du cagotisme et de l’impiété : mais le despotisme qui souvent a suscité et soudoyé les deux partis, profite habilement de leurs excès ; par l’un, il dégoûte le peuple de la liberté, en lui persuadant que, toujours escortée de la licence, toujours subversive des propriétés, elle est incompatible avec la sûreté et le bonheur ; par l’autre, il fait intervenir le ciel pour sanctionner les mesures oppressives. Personne ne prétendit jamais posséder sa maison, ses champs, ses bestiaux de droit divin ; tandis qu’en vertu du droit divin, des gouvernans se déclaroient propriétaires incommutables des nations. Ils n’ont jamais produit cette charte céleste ; mais quelques hommes, comblés par eux de richesses et d’honneurs, assurèrent qu’elle existoit. Toute puissance vient de Dieu, voilà le principe ; mais l’application de ce principe aux dynasties, aux familles, aux individus, dépend du choix libre des nations. Cependant, lorsque des penseurs voulurent élever des doutes sur la légitimité des prétentions despotiques, ils furent traités de séditieux et punis comme rebelles, par ceux même qui étoient en révolte contre la volonté générale.

Il n’est tyrannie pire que celle qui s’exerce au nom de la liberté et sous des formes légales. De nos jours s’est grandement perfectionnée cette tactique, au moyen de laquelle on a mystifié la grande nation ; l’intérêt de l’État fut toujours le prétexte dont se couvrit l’ambition pour sanctionner ses attentats, ses déprédations et cette suite, rarement interrompue, de guerres ruineuses dont le but et le résultat ne furent presque jamais le bonheur des nations.

Le poids des impôts s’aggrava par la création de castes parasites, qui s’enorgueillissoient de leurs parchemins et de leur fainéantise. La population fut alors partagée en esclaves titrés, qui vivoient aux dépens des esclaves pauvres, laborieux et affamés. Voilà les Ilotes anciens et modernes.

L’oppression fut à son comble, lorsqu’on voulut forcer l’asile de la conscience et que la disparité de religion fut un titre pour proscrire, exiler ou du moins vouer à l’humiliation, des hommes professant un culte différent du culte dominateur. Voilà l’inquisition d’Espagne contre les Juifs et les Maures. Voilà l’inquisition d’Angleterre contre les catholiques des trois royaumes.

Il est très-louable le zèle que déploye le Gouvernement britannique contre la traite des Nègres, mais quand obtiendra-t-elle justice cette Irlande, martyre depuis plusieurs siècles, et dont les annales présentent l’exemple unique dans l’histoire d’une nation entière qu’on a expropriée arbitrairement ? Lorsqu’on se montre si fervent en faveur des Africains, pourquoi refuser obstinément l’émancipation politique à cinq millions de catholiques ? Que répondrez-vous aux partisans de l’esclavage colonial, s’ils vous objectent que vous aimez les hommes à mille ans ou mille lieues de distance, pour vous dispenser d’aimer vos voisins et d’être équitables envers eux ? Quoi, le fils d’un Noir, né en Angleterre, aura, s’il est protestant, tous les droits de cité, qu’on y refuse impitoyablement à un Blanc, parce qu’il est catholique ! Faut-il qu’on ait à reprocher une telle inconséquence à un peuple qui, tant de fois, a déployé un caractère magnanime et généreux, et qui, dans ces derniers temps, a couvert de bienfaits les émigrés de France ? à un peuple chez lequel des écrivains sensibles et des prédicateurs ont élevé la voix, même contre les traitemens cruels exercés envers les animaux ! Les règlemens, affichés au marché de Smith-Field, infligent des peines pécuniaires à quiconque les maltraite sans nécessité. Cet exemple louable est peut-être unique dans son genre.

Les défenseurs des Africains doivent être simultanément les défenseurs des catholiques. Agir autrement seroit une abnégation de droiture, une contradiction, et cependant peut-on dire que, soit dans leurs écrits, soit dans les débats parlementaires, les mêmes personnages aient tous développé la même énergie dans l’une et l’autre cause ? Rien de plus noble, de plus édifiant que les efforts de la société fondée pour l’abolition de la traite, mais pourquoi les mêmes individus n’ont-ils pas formé une société pour accélérer l’émancipation de leurs concitoyens catholiques ? Les Anglais pensent que leur honneur seroit compromis en souffrant que la France continuât la traite : le sera-t-il moins si l’on continue d’opprimer l’Irlande ?

La législation coloniale outrage la nature, mais fut-il jamais un code plus monstrueux que celui des lois pénales concernant les catholiques Irlandais et en général ceux des trois royaumes ? Parmi les recueils qu’on en a publiés, et qui peuvent servir de pendant au Directoire des Inquisiteurs, par Eymeric, celui qui est attribué à Scully[1] suffiroit seul pour démontrer qu’en fait de persécution, Julien l’Apostat n’étoit qu’un novice, et que Machiavel seroit tout au plus un élève dans l’école à laquelle il a donné son nom.

Mais, dira-t-on, ces lois sont révoquées ou tombées en désuétude. En supposant que le sentiment de la justice ait eu à cet adoucissement autant de part que la politique, toujours il est vrai de dire que des Orange-men sont les persécuteurs infatigables des catholiques ; qu’une partie de ce code est en vigueur, et que l’opinion en aggrave encore le joug par des distinctions humiliantes : un lord protestant, un gentleman, un paysan de cette communion se croyent supérieurs aux individus catholiques de ces états respectifs[2]. Cette nuance d’opinion se maintient sur les bords de la Tamise : car, en Angleterre, une sorte de défaveur attachée à la qualité d’Irlandais, s’accroît par la disparité de culte. Ce préjugé contre une nation estimable la poursuit jusque sur les rives américaines, où se sont réfugiés tant d’Irlandais, parmi lesquels il en est beaucoup dont le mérite doit exciter le regret de les avoir perdus.

Pour justifier l’aversion nationale, on assure qu’en compulsant les écrous des prisons, les greffes des tribunaux, les procès-verbaux d’assises du jury, le nombre comparé de convicts irlandais et anglais présente, sur la moralité respective des deux peuples, des données qui sont toutes à l’avantage de l’Angleterre. Le fait énoncé par les accusateurs est contesté par les accusés, mais admettons qu’il soit vrai, nous aurons le droit d’en scruter les causes.

Il est des vertus qui ne fleurissent guère qu’à l’ombre de la liberté et de l’aisance ; il est des vices inhérens, pour ainsi dire, à l’esclavage et à la misère des hommes qu’on a expropriés et asservis : a-t-on droit d’exiger d’eux ces vertus et de leur reprocher ces vices ? À leur place que serions-nous ? car elle est vraie en partie cette maxime d’un philosophe qui d’ailleurs a débité beaucoup d’erreurs : L’homme est le produit de son éducation et des circonstances. Si l’éducation est nulle, ou vicieuse ; si la patrie, mère des uns, est marâtre des autres ; si des constitutions protectrices et en même temps oppressives, répartissent les avantages avec une partialité qui fomente d’une part l’orgueil, de l’autre l’envie et la haine, cet état de choses accuse le Gouvernement : à ces causes si fécondes de dépravation dans diverses contrées de l’Europe, si l’on ajoute les jeux publics, les loteries et tant d’institutions immorales qu’on entoure de prétextes spécieux, mais dont l’unique but est d’arracher de l’argent, on sentira toute la justesse de cette observation : Que les Gouvernemens punissent souvent des crimes qu’ils ont fait naître.

Ainsi, quand une législation tortionnaire, au lieu d’ouvrir à tous les membres du corps social les routes de l’instruction, de la considération, de la fortune, en rend l’accès plus difficile à une classe de citoyens, et lorsque, repoussés des fonctions publiques, ils ne s’élèvent pas au même degré de culture que la caste privilégiée, qui faut-il inculper ? Mais si leurs efforts triomphent des obstacles qu’on oppose au développement de leurs facultés intellectuelles et morales, qui faut-il préconiser ? Alors n’est-on pas autorisé à croire qu’on les hait, parce qu’on leur a fait du mal, et qu’on persiste à leur faire du mal, parce qu’on les hait : c’est dans ce cercle vicieux que s’agite une passion qu’on a très-bien caractérisée en disant que l’offenseur ne pardonne pas.

Toutes les raisons d’état qu’on allègue pour refuser l’émancipation politique de L’Irlande, viennent se briser contre les lois rigoureuses de la justice, qui frappent de nullité radicale la partie du serment du couronnement relative à cet objet. Une promesse contraire au droit naturel, ne peut être ni licite, ni valide ; le gouvernement anglais paroît l’avoir reconnu lui-même, lorsqu’il a révoqué plusieurs de ces lois. Et dès-lors à quoi bon cette discussion prolongée sur les engagemens qu’impose le coronationoath ? On sait d’ailleurs quel abus criminel on fait depuis long-temps en Europe des promesses les plus sacrées, qui semblent n’être que des mensonges légalement convenus. La plupart des traités de l’Europe moderne contiennent, pour première clause, qu’entre les parties contractantes il y aura paix et alliance perpétuelle, quoiqu’on ne puisse montrer jusqu’ici un seul exemple de cette perpétuité ; et, quant aux sermens, jugez-en par celui des trente-neuf articles de l’Église anglicane, sur le sens desquels on a tant disputé depuis un demi-siècle. Est-il un seul clergyman qui attache à tous ces articles l’acception et l’intention de ceux qui, dans l’origine, les firent décréter ?

La révocation de l’Édit de Nantes fut un acte également inique et impolitique. Les Protestans avoient autant de droit d’habiter paisiblement le sol qui les avait vu naître, que le despote qui les chassoit. Des cris d’indignation se firent entendre chez vous, contre Louis XIV ; mais rappelez-vous que les articles de Limerik, en 1691, consacroient les droits des Catholiques d’Irlande, en prêtant le serment d’allégeance. La violation de ces articles est-elle moins odieuse que celle de l’Édit de Nantes ?

Lorsqu’à Toulouse Calas eut été traîné à l’échafaud, dans toutes les contrées protestantes, on répandit avec profusion la gravure qui représentoit son supplice ; pourquoi n’a-t-on pas fait des gravures représentant le supplice de tant de prêtres catholiques pendus jadis en Angleterre, uniquement pour avoir célébré la messe, et dont l’évêque Chaloner a publié l’histoire ?

Quand, au sein de la Convention nationale, des prêtres catholiques, des ministres protestans, abdiquèrent leurs fonctions et blasphémèrent contre la révélation, chez vous on en parla avec horreur ; on imprima des sermons, et d’autres ouvrages, contre l’athéisme français : car sans doute pour alimenter des haines si abusivement nommées religieuses, on supposoit que cette doctrine désolante étoit généralement professée en France. Mais ignore-t-on que vos lois invitent les prêtres catholiques à l’apostasie, en les alléchant par des pensions ?

Lorsque la violence eut arraché de Rome le chef vénérable de l’Église Catholique, les chaires de l’Église Anglicane et celles des Dissenters retentirent d’applaudissemens. On fit une dépense d’érudition, pour prouver que le moment de la chute du papisme étoit arrivé, et qu’enfin alloient s’accomplir les folles prédictions de Jurieu, qu’on s’empressa de réimprimer. Le dénouement les a-t-il vérifiées ? Pie VII long-temps captif, précisément pour avoir refusé d’accéder à une coalition formée contre l’Angleterre, est sur le siége que lui et ses successeurs occuperont jusqu’à la consommation des siècles.

Cesseront-elles enfin ces déclamations dans lesquelles on suppose que nous attribuons au Pape l’infaillibilité personnelle, le pouvoir de déposer les chefs des états, de délier du serment de fidélité et de l’obligation de garder la foi aux hérétiques ? Cent fois on a réfuté ces calomnies auxquelles ne croient pas sans doute, mais feignent de croire ceux qui les débitent. Elles sont repoussées avec horreur, par les désaveux du clergé catholique de la domination britannique.

Les rêveries d’ineptes scholastiques, les assertions de quelques théologiens adulateurs, j’ai presque dit blasphémateurs, les prétentions de quelques pontifes entraînés par les préjugés de leurs siècles ou par l’ambition, n’entrent pas dans notre symbole ; non jamais elles ne furent l’objet de notre croyance, ces doctrines que l’évêque anglican Thomas Barlow avoit exhumées des fausses décrétales, et d’autres écrits actuellement tombés dans les égouts de l’histoire. Et à quelle époque les imputoit-il aux Catholiques ? c’est lorsque l’Église Gallicane dans ses jours de gloire, par l’organe de Bossuet, proclamoit les maximes qui constituent le droit primitif et inaliénable de toutes les Églises, et qui furent défendues si victorieusement par celle d’Afrique. D’après cela, peut-on supposer de la droiture chez des hommes qui, n’étant pas Catholiques, s’obstinent à vouloir insérer dans notre profession dogmatique des erreurs que nous rejetons ?

Parce que nous admettons la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, y a-t-il de la bonne foi à dire dans votre serment du test que la messe est une idolâtrie, et de nous assimiler à tout ce que le paganisme offre de plus hideux ? Cette injure s’adresse non-seulement à l’Église Latine, mais aux Russes, aux Grecs unis et non unis et à tous les Chrétiens Orientaux, qui professent comme nous le dogme de la présence réelle. Les Luthériens même, par leur doctrine de l’impanation, pourraient bien avoir quelque teinte d’idolâtrie, je parle des anciens Luthériens, car ceux d’aujourd’hui… Si Lutter et Calvin revenoient au monde, ils seroient bien surpris en comparant leur croyance avec la croyance actuelle des sectes qui ont emprunté d’eux leur dénomination ; et quant à ceux qui prêtent le serment du test, ils déclarent par là qu’ils rejettent un article de notre foi : mais pourroit-on nous dire ce que croient la plupart d’entre eux ? Cette observation s’applique à toutes les sociétés protestantes, où chacun, interprète suprême de l’Écriture Sainte, y trouve ce qui lui plaît.

Lira-t-on toujours sur votre colonne, appelée le Monument, que l’incendie de Londres, en 1666, est l’ouvrage des Catholiques, tandis que l’histoire atteste le contraire ?

Votre liturgie, sous la date du 5 novembre, attribue à l’Église Catholique la conspiration des poudres, puisque le crime de quelques individus est appelé une trahison papiste ; en mentant à la vérité, n’outrage-t-on pas l’auteur de toute vérité ?

Maintefois on a tenté de persuader à la nation anglaise que sa constitution courrroit des risques, si les Catholiques en partageoient tous les avantages. Mais ces Catholiques, dont la religion a civilisé vos ancêtres, ont-ils manifesté moins d’attachement que vous à la cause de la liberté ? Eûtes-vous jamais des monarques qui aient montré plus d’amour pour cette liberté et plus de respect pour la souveraineté nationale qu’Alfred le Grand et saint Édouard ? Combien de fois ne vous a-t-on pas rappelé que cette grande charte, exposée au British Museum à la vénération, est l’ouvrage de vos pères catholiques, des partisans de l’ancienne foi, l’ancienne religion, l’ancienne église, expressions employées au Parlement, même par des évêques anglicans, qui, par là, taxoient leur église de nouveauté[3].

À toutes les sessions où l’on a discuté sur l’émancipation des Irlandais, sont arrivées des pétitions contre leur demande. Je ne ferai pas aux signataires l’outrage de croire qu’elles ont été provoquées par une tactique usitée en France, où tant de pétitions, tant d’adresses, pour des mesures les plus désastreuses, ont été souscrites par des hommes, qui ont successivement adulé Roberspierre, Bonaparte, les Bourbons, et qui, pour de l’argent et des places, encenseroient simultanément saint Michel et Satan. Mais je remarque que ces pétitions, contre les Catholiques, étant peu nombreuses, elles n’expriment pas le vœu national, au lieu que celles qui sont dirigées contre la traite des Noirs ont recueilli des millions de signatures. Il seroit vraiment curieux de savoir s’il est des hommes qui, par une contradiction plus qu’étrange, ont à la fois voté pour la liberté des Africains et l’esclavage des Catholiques, et à quelle classe de la société ils appartiennent. Il est affligeant qu’un homme aussi recommandable que Porteus, évêque de Londres, ait mérité ce reproche[4].

Quand, chez vous, on répète le cri injurieux et banal no popery, point de papisme, sous prétexte que l’Église établie est en péril, on peut croire qu’il y a, sinon suggestion, au moins connivence de la part du clergé, qui craint l’invasion de ses dîmes, de ses bénéfices ; de la part surtout des titulaires d’évêchés, doyennés, prébendes, etc. et de ceux qui aspirent à leur succéder. Le clergé anglican, distingué par ses talens, a des titres incontestables à l’estime, mais peut-on ne pas remarquer avec douleur que la concession des droits de cité aux Catholiques trouve beaucoup d’antagonistes dans ce clergé, et particulièrement sur le banc des évêques, sauf quelques exceptions ? Les noms honorables de Watson et de Bathurst[5], se présentent sous la plume. Un Français a droit de faire ces observations, quand il a constamment plaidé la cause civile de toutes les sectes qui, dans son pays, étoient condamnées à l’exhérédation politique.

L’Église Anglicane est une de celles qui ont le plus d’affinité avec l’Église Catholique : c’est un fait bien développé par le duc de Sussex, dans un très-bon discours en faveur de l’émancipation[6]. Mais quelque divisées que soient entre elles les sociétés protestantes, toutes se réunissent contre la tige dont elles sont des branches séparées. Il semble qu’elles aient pour dogme commun l’aversion contre cette Église Catholique, qui, traversant les siècles, élève sa tête majestueuse au milieu des sectes qu’elle voit successivement naître et s’écrouler autour d’elle.

Si l’Église Anglicane court des dangers, c’est plutôt par les sociétés nouvelles qui, dans son sein, ont pris, de nos jours, un accroissement prodigieux, à tel point que lord Sydmouth, ministre et membre du conseil privé, craint que bientôt l’Angleterre ne soit réduite à n’avoir plus qu’un établissement nominal pour son église et un peuple sectaire[7].

Ces observations jettent de la lumière et peut-être amèneront-elles une décision, sur un point agité par vos publicistes, les avantages et les inconvéniens d’un établissement civil pour un culte quelconque. Des institutions de ce genre, pouvant être en faveur de l’erreur comme de la vérité, dans le premier cas, elles ne font que prêter au mensonge des appuis humains, dont la vérité n’a pas besoin : fille du ciel, elle triomphe par des moyens dignes de sa céleste origine. Que ses ministres, pénétrés de leurs devoirs, unissent toujours à la solidité de l’instruction, l’efficacité du bon exemple, qui est le premier des prédicateurs, ils feront des conquêtes réelles, tandis que l’Inquisition et les Dragonnades ne feront jamais que des hypocrites.

Ainsi, malgré tant d’efforts pour neutraliser ou du moins atténuer l’influence de l’Église Catholique, dans les possessions de la Grande-Bretagne ; malgré ces instructions secrètes, envoyées de Carleton-House, le 22 octobre 1811, au gouverneur du bas Canada, où l’on recommande de substituer des ministres Protestans aux prêtres catholiques, dans les Missions Indiennes[8], si ces pasteurs catholiques se distinguent de plus en plus par l’étendue des lumières et la régularité des mœurs ; s’ils rivalisent avec leurs frères protestans dans l’attachement à la cause de leur pays ; si, comme chrétiens et comme citoyens, ils sont toujours les modèles des fidèles confiés à leurs soins ; après avoir forcé l’estime publique, l’estime forcera à reconnoître la légitimité de leur réclamation, dans toute sa plénitude : peut-être n’est-elle pas très-éloignée l’époque où la plupart des Gouvernemens admettront en principe que les droits civils et politiques, n’étant pas inhérens à la croyance, tout ce que peut l’autorité civile, relativement aux cultes, c’est d’empêcher qu’on ne les trouble et qu’ils ne troublent. En partant de ce principe, on écarte l’interminable discussion qui a pour objet d’examiner si un acte de justice sera dégradé par des restrictions et si un gouvernement protestant exercera le veto sur la nomination des évêques catholiques.

Hors de l’Église point de salut. Cette maxime invariable est dans ces derniers temps plus qu’autre fois un sujet d’accusation contre nous ; cependant les sociétés protestantes, dans l’origine, prétendoient chacune être aussi l’unique voie pour arriver au ciel. Calvin censuroit amèrement les réformés de Francfort sur le Mein qui faisoient baptiser leurs enfans chez les Luthériens ; les Luthériens damnoient ceux d’entr’eux qui se faisoient Calvinistes[9]. Toutes ces sectes, devenues latitudinaires depuis que le zèle a fait place à l’indifférence, sont irritées de ne pas obtenir de l’Église catholique une réciprocité de concession religieuse que, sur un point dogmatique, elles n’obtiendront jamais, parce que la vérité est une, et qu’il n’y a pas de route collatérale pour atteindre au même but. Je dirai donc à mon frère protestant : comme catholique, je te crois dans l’erreur, mon devoir est de te plaindre, de demander au Père des lumières qu’il t’éclaire et de te faire tout le bien qui est en mon pouvoir ; comme citoyens, nos droits sont égaux, et si, quand il s’agit par exemple d’élire à des fonctions civiles, je préférois un catholique ignare et immoral à un protestant probe et instruit, cette partialité qui repousseroit le mérite et qui trahiroit les intérêts de la patrie, seroit un crime.

Ici s’adapte parfaitement l’hypothèse établie dans le chapitre précédent sur la manière dont voteroient les Blancs à l’égard des Noirs, si tous avoient l’épiderme africain. Au lieu d’une église protestante appuyée sur un établissement créé et maintenu par un gouvernement et un parlement de la même religion, supposons l’inverse ; que penseraient MM. Duigenan, Musgrave et tous ceux qui aujourd’hui se montrent les antagonistes des Catholiques ? Cette question équivaut, ce me semble, au syllogisme le plus pressant.

Beaucoup d’amis des Noirs dans les deux chambres se sont déclarés également amis des Catholiques, et comme exprimer un avis au Parlement, c’est parler à la nation et même à l’Europe, la publicité des débats les a signalés à l’estime publique. Il est dans le caractère anglais de procéder avec une maturité que nous appelons lenteur et qui contraste avec la précipitation française qu’on appelle, non sans raison, étourderie. Espérons qu’enfin la cause de la justice plaidée par l’éloquence, entraînera l’universalité des suffrages, et par un acte solennel réparera les iniquités accumulées pendant des siècles sur les Catholiques, sur les Dissenters, et même sur les Juifs ; ces derniers ont été moins vexés, soit parce qu’étant peu nombreux, ils offroient pour ainsi dire moins de surface à la persécution, soit parce qu’ayant avec le protestantisme moins de dogmes communs que le catholicisme, ils ont échappé plus facilement à l’explosion de la haine qui se manifeste surtout contre une société religieuse dont on redoute la rivalité. Mais lorsqu’au milieu du siècle dernier, après leur avoir accordé, on leur ravit les droits de naturalité, cette privation aggrava le joug de leur humiliation. Puisse arriver enfin pour les enfans d’Israël comme pour les Catholiques, le jour désiré dont ils avoient entrevu l’aurore !

Je n’ai pas la prétention de m’immiscer dans les déterminations du gouvernement anglais ; mais qui pourroit contester à un étranger la faculté d’établir un parallèle entre la conduite de ce gouvernement sur la traite des Noirs et celle qu’il tient à l’égard des Catholiques ? L’identité de ma croyance avec la leur, fondée sur la conviction la plus intime, n’affoiblit aucunement la force de mes réclamations ; fussent-ils Musulmans ou Idolâtres, en priant le ciel de désiller leurs yeux, j’invoquerois avec autant de ferveur la droiture d’une nation à laquelle les amis de la liberté ont voué leur estime, à laquelle, pour l’accueil flatteur que j’en ai reçu, j’ai voué personnellement de la reconnoissance. Il est si affreux de haïr et de persécuter, si doux d’aimer et de faire le bien, si nécessaire d’être juste ! En appelant à la jouissance des droits de cité les portions d’elle-même qu’elle en avoit exclues, l’Angleterre accroîtra sa puissance et sa gloire ; cette dette acquitée sera reçue comme un bienfait, et ne fera couler que des larmes de joie, tandis que l’incendie de Washington arrache des pleurs de désolation à toutes les âmes sensibles.

Je remarque (et n’est-ce pas trop tard ?) que peut-être on contestera la justesse du titre de cet écrit. Épiloguer sur les accessoires pour faire diversion sur le principal, est une ruse polémique très-usitée ; je puis néanmoins courir les chances d’une discussion grammaticale sur l’impropriété des termes.

Quoique dans nos temps modernes les Africains aient été spécialement l’objet du commerce infâme, appelé la traite, on ne peut restreindre l’acception de ce mot aux malheureux Noirs, puisque l’usage de voler, acheter et vendre les hommes, s’est exercé contre des individus d’autres couleurs. De nos jours, un Français, fonctionnaire public à Chandernagor, faisoit la chasse aux Bengalis et les vendoit. Il eût continué cet horrible trafic si le lord Cornwallis n’eût fait saisir les cargaisons. On a imprimé dernièrement que des Irlandais, réduits à la misère, ou débiteurs insolvables, sont de même transportés et vendus aux États-Unis[10]. Les renseignemens, obtenus sur cet article, attestent que les faits sont exagérés, que d’ailleurs cette espèce de traite n’a plus lieu ; et certes, l’Irlande a bien assez de ses autres maux.

L’art très-perfectionné d’asservir et de tourmenter les hommes, a des formes diversifiées à l’infini qui toutes peuvent se classer sous les dénominations de traite et d’esclavage. Peut-on appeler autrement la vente de ces régimens Hessois, dont les touchans adieux étoient répétés par les échos de l’Amérique ?

Quand, pour verser tous les fléaux sur les rives de l’Ebre, de l’Elbe et de la Vistule, des millions de Français, naguère arrivés à la puberté, étoient arrachés du sein de leurs familles éplorées ; quand la fureur des conquêtes proposoit, et quand la lâcheté sanctionnoit ces conscriptions multipliées qui ont fait couler tant de sang et de larmes ; quand, pour faire leur cour au monarque, des préfets levoient un double et même un triple contingent, c’étoit la traite sous un autre nom.

Les princes jouent les provinces, et les hommes sont les jetons qui payent : on attribue cette phrase à Frédéric, dit le grand, qu’un poète aimable et ingénieux a si bien désigné dans ce vers :

« On respecte un moulin, on vole une province[11] »

Elle est de nos jours cette expression dépenser des hommes : elle ne pouvoit naître qu’au milieu du carnage.

Ces grands troupeaux qu’on appelle nations sont, pour la plupart, des objets de commerce. À peine la liberté trouve-telle quelques asiles dans des montagnes, des îles et des marais. Le despotisme étend sur le globe son sceptre de fer. En Europe, on lui a cependant imposé quelque pudeur ; c’est un effet de la révolution française et du progrès des lumières qui ont fait pénétrer jusque dans les cours des idées saines ; de là sont résultés, entre l’autorité et la soumission, quelques arrangemens qu’on pourroit appeler des abonnemens politiques, et qui présagent pour des peuples un état plus heureux ou moins désastreux. Déjà quelques-uns ont une représentation nationale ; mais plusieurs, contraints d’étouffer des plaintes, qui seroient punies comme cris de rébellion, et n’entrevoyant de remède à leurs maux que dans l’excès même de ces maux, sont réduits à désirer que, momentanément, ils s’accroissent, et que l’arc soit plus tendu, pour qu’enfin il se rompe.

De tous les apologues que nous ont laissés les fabulistes, la morale de celui par lequel débute le recueil de Phèdre, est, sans contredit, de l’application la plus constante et la plus générale ; cette lutte interminable de la force contre la foiblesse, est un problême dont on demanderoit vainement la solution à la philosophie. Platon, Timée de Locres et Cicéron, y avoient entrevu le phénomène d’une dégradation primitive. Le christianisme a révélé le mot de l’énigme ; il épouvante le crime et console la vertu, en montrant, par delà les bornes de la vie, un tribunal auquel comparoîtront les sacrificateurs comme les victimes ; mais loin d’interdire aux hommes les efforts qui, pour eux, pour leurs concitoyens et l’espèce humaine en général, peuvent amener un meilleur ordre de choses, la religion leur en fait l’injonction formelle.

On ne peut se dissimuler qu’une défiance assez générale, une guerre sourde existe entre ceux qui obéissent et ceux qui commandent, quand ceux-ci veulent ne reconnoître pour eux-mêmes que des droits à exercer, et ne voir chez un peuple que des devoirs à remplir. Ils redoutent, ils repoussent les hommes dont les opinions n’ont pas de souplesse, dont le caractère n’est pas malléable. Fergusson[12] a très-bien observé que le despotisme est doué d’une sagacité profonde, pour découvrir et attirer ceux dont il peut faire des complices. Il y a des individus qu’il aime et qu’il n’estime pas ; il en est qu’il estime et qu’il n’aime pas. Cette considération explique pourquoi certaines gens obtiennent, sous tous les régimes, une faveur que d’autres ne désirent et n’obtiennent sous aucun.

Lorsqu’après s’être long-temps débattu dans les angoisses un peuple est aux abois, que peut-il pour sa délivrance ? Ira-t-il sur quelque mont Aventin attendre que, par la seule force d’inertie, il ait arraché à ses oppresseurs une transaction qui rende ses souffrances plus tolérables ; ou, comme les Américains, saura-t-il dérouler la charte de la nature pour y lire ses droits, et déployer l’étendard de l’indépendance, portant l’inscription : an appeal to heaven ? Si le remède est mal appliqué, il ne fera qu’envénimer la plaie. La bonté d’une cause permet, sans doute, d’interjeter appel à la bonté divine ; mais la mérite-t-on lorsqu’on a détourné le cours de ses faveurs par un athéisme pratique, et une dépravation qui infecte tous les rangs de la société ? Dans la prospérité il est très-commun de méconnoître la main qui répand les bienfaits, ce n’est guère que dans les crises de malheur que les hommes, que les peuples élèvent leurs regards vers le ciel pour y trouver un consolateur. Preuve évidente, qu’ils sont mus plus communément par la crainte que par l’amour.

Quand on étudie la nature de l’homme, on entrevoit une distance énorme entre ce qu’il est et ce qu’il pourroit être. Quels progrès feroient l’agriculture, l’industrie, les sciences, l’éducation, si on leur consacroit seulement la dixième partie de ce que coûtent des guerres ruineuses, une représentation fastueuse et un luxe dévorateur ? En France il y a peut-être deux cents villes où, depuis quinze ans, des réceptions de princes, des décorations théâtrales, des arcs triomphaux et des fêtes ont coûté plus d’argent qu’il n’en eût fallu pour y fonder des écoles y nourrir les pauvres et approvisionner les hôpitaux. Ah ! si les chefs des nations connoissoient la véritable gloire et leurs vrais intérêts, que d’efforts ils déploieroient pour élever les peuples à tout ce qui est grand, pur et sublime !

Le caractère européen a besoin d’une trempe nouvelle ; en lui conservant toute la fougue de la bravoure militaire, une civilisation mal dirigée l’a dépouillé du courage civil : à ce malheur (et c’en est un grand,) on ne peut remédier qu’en reprenant pour ainsi dire la société dans ses élémens, en travaillant à rendre meilleures la génération naissante et celles qui vont atteindre la puberté. Le vice capital de l’éducation moderne, c’est de négliger le cœur en cultivant l’esprit, de faire beaucoup pour l’un et presque rien pour l’autre ; alors les talens qui devroient seconder les bonnes mœurs, deviennent des armes contre elles. N’espérons pas d’ailleurs que jamais les mœurs puissent fleurir, si elles n’ont la religion pour appui. Ce bon Plutarque disoit avec raison qu’il seroit plus facile de bâtir une ville en l’air que d’établir une société sans culte.

À cette réforme salutaire pourroient contribuer puissamment les hommes qui cultivent leur raison et particulièrement les écrivains, si par une sainte confédération ils travailloient sans relâche à répandre des idées lumineuses, à inculquer des sentimens généreux. Quelques-uns se sont voués à l’ignoble métier de prêcher l’abjection au lieu de la soumission. Optimistes politiques, décidés à encenser quiconque a le sceptre de la puissance, ils embouchent la trompette de la louange, dès qu’à leurs yeux on fait briller de l’or et des rubans ; mais il en est aussi qui, respectant la dignité de l’homme, abjurant les rivalités et les haines, sont dévorés du besoin d’être utiles, et sur lesquels reposent l’estime et la confiance publique.

Les poètes nous ont répété souvent qu’Astrée (la vertu) est remontée au ciel, et que la Vérité est redescendue au fond du puits. Cette fiction prend un caractère de réalité, quand on considère quel empire exercent le vice et l’erreur. L’énergie de la vertu et la défense de la vérité sont rarement impunies ; celle-ci d’ailleurs est réputée en France marchandise de contrebande jusqu’à ce qu’elle ait comparu à la douane de la pensée et obtenu son passeport à la censure dont le ciseau écourte et taille arbitrairement. Si elle mutile cet écrit, qui passera nécessairement sous ses yeux, du moins elle ne pourroit sans crime en accuser l’intention. Plus empressé de recevoir des conseils que d’en donner ; invoquant des lumières, parce que j’ai des miennes une juste défiance, citoyen paisible, j’ai cru devoir, en présence de deux nations trop longtemps divisées, plaider la cause de l’humanité, et présenter le tribut de mes réflexions.

Sans la religion, les mœurs, la bonne foi, l’économie, un état n’aura jamais qu’une existence précaire. Ce sont là des vérités triviales ; mais peut-on répéter trop souvent qu’il n’y a pas d’autres moyens pour resserrer les liens entre les gouvernans et les gouvernés, identifier leurs intérêts et fonder le bonheur sur une base inébranlable ?


FIN



  1. V. Statement of the Penal laws which aggrieve the Catholics of Ireland. 8°., Dublin, 1802.
  2. Ibid, p. 137
  3. The speeches of Doctor Dremgole. 8°., Dublin, et à la suite de cet ouvrage, la pièce intitulée : Vindication, etc., p. XXV. Il est à remarquer que des édits publiés en Hollande, au seizième siècle, par le prince d’Orange, de concert avec les nobles confédérés, en parlant du culte catholique, l’appellent également l’ancienne religion. V. Hist abrégée de l’Église d’Utrecht, (par du Pac de Bellegarde,) 8°., 1765, pag. 27 et suiv.
  4. V. Quarterly review 1812, mars, pag. 42 et suiv.
  5. V. Watson, évêque de Landaf ; Bathurst, évêque de Norwich.
  6. V. The new Annual register, de 1812, 8° Lond. 1813, British and foreign, etc., pag. 211 et suiv.
  7. V. Dromgole Vindication, p. XXIX et XXX.
  8. Elles ont été imprimées dans le journal Religious repertory, in-12, Cork, juillet, 1814, et autres numéros.
  9. Voyez la Vie de Beausobre père, à la fin de ses Remarques critiques et philosophiques sur le Nouveau Testament, in-4°. La Haye, 1742, t. II, p. 279 et suiv.
  10. V. Réfutation d’un écrit, etc., pag. 48 et suiv.
  11. M. Andrieux
  12. Histoire de la Société civile, chap. dernier.