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De la Tyrannie/Comment on peut vivre sous la tyrannie

Traduction par Merget.
Molini (p. 161-165).



CHAPITRE TROISIÈME.
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Comment on peut vivre sous la tyrannie.


C’est donc à ce petit nombre d’hommes dignes de naître sous un gouvernement libre et parmi des hommes, que j’adresserai la parole ; c’est à ceux qui se trouvent lancés par l’injuste fortune, au milieu du vil troupeau de ces êtres qui n’exerçant aucune faculté humaine, qui ne connaissant et ne conservant aucun des droits de l’homme, ne savent que honteusement en usurper le nom.

Lorsque je dois démontrer à ce petit nombre de quelle manière on peut vivre, presqu’avec la dignité d’homme sous la tyrannie, combien il doit m’en coûter d’avoir à leur donner des préceptes trop contraires, hélas ! à leur nature libre et magnanime. Oh ! combien j’aurais de plaisir, si j’étais né dans d’autres temps et sous d’autres gouvernemens, à leur donner, non par des paroles, mais par des faits, des exemples d’une vie consacrée à la liberté. Mais, puisque c’est en vain qu’on se plaint des maux dont on n’a pas le remède entre ses mains, il faut faire comme dans les plaies incurables, pour lesquelles on ne cherche point de guérison, mais seulement un soulagement momentané.

Je dis donc que lorsque l’homme, au moyen de son esprit, se trouve capable de sentir tout le poids de la tyrannie, et qu’il ne peut pas, avec le secours de ses propres forces ou de celles d’autrui, s’en débarrasser, il doit alors s’éloigner pour toujours du tyran, de ses satellites, de ses infâmes honneurs, de ses charges, de ses vices, de ses flatteries et de sa corruption, du terrein qu’il habite, des murs qui l’entourent, et enfin, de l’air qu’il respire. Dans cet éloignement sévère et absolu, qui ne peut pas être trop exagéré, il faut que l’homme y cherche moins sa propre sûreté que l’estime entière de lui-même, et la pureté de sa propre renommée, qui toutes deux finissent par se souiller, lorsqu’il approche, d’une manière quelconque, de l’atmosphère pestilentielle des cours.

L’homme sage, éloigné d’elles, se sentant plus pur, s’estimera plus encore lui-même, que s’il était né sous un gouvernement juste et libre, puisqu’il a su s’élever du sein de l’esclavage jusqu’à la liberté. Et si la funeste nécessité ne le forçait pas de gagner sa vie par un travail servile, il doit se livrer aux élans de la gloire, que la perversité des temps n’a pu éteindre dans son cœur ; et puisqu’il ne peut pas obtenir celle d’agir, qu’il cherche avec chaleur et obstination celle de penser, de dire et d’écrire la vérité. Mais comment pourra-t-il penser, parler et écrire sous un gouvernement si monstrueux, dans lequel l’une de ces trois choses devient un délit capital ? Il faut penser d’abord pour soi-même ; et pour trouver dans ce juste orgueil une noble compensation à l’humiliation de la servitude, s’épancher avec quelques amis éprouvés, dignes d’amitié et d’entendre la vérité, écrire enfin, pour exhaler ses sentimens ; et dans le cas où les écrits deviendraient remplis de pensées sublimes, sacrifier tout pour aspirer à la gloire bien louable d’être utile à la société par ses écrits.

L’homme qui vit de cette manière sous la tyrannie, et qui se montre si digne de ne pas y être né, sera méprisé ou haï au suprême degré, par ses co-esclaves. Il sera méprisé par ceux qui n’ayant aucune véritable idée de la vertu, croient follement au-dessous d’eux, quiconque s’éloigne des grands et du tyran, c’est-à dire, du vice, de la lâcheté et de la corruption. Il sera détesté par ceux qui, ayant malgré eux l’idée du juste et de l’honnête, suivent effrontément, par lâcheté d’âme et par dépravation de mœurs, le chemin du crime ; mais ce mépris d’une espèce d’hommes si méprisable par elle-même, sera une preuve convaincante qu’un tel homme est vraiment estimable. La haine de ces êtres si odieux par eux-mêmes, sera une preuve indubitable qu’il mérite l’amour et l’estime des bons ; ainsi, il ne doit donc faire aucune attention à ce mépris et à cette haine.

Mais si ce mépris et cette haine des esclaves se propageaient jusqu’au tyran, cet homme, véritablement homme, digne à tous égards de ce nom, parce qu’il en remplit les devoirs, pourrait être, sous la tyrannie, livré au mépris universel ; il pourrait être aussi exposé aux dangers manifestes et inévitables de cette haine. Mais ce livre n’est pas écrit pour des lâches : que ceux donc qui, avec une conduite moyenne, entre la lâcheté et la prudence, ne peuvent vivre en sûreté dans leurs obscures et paisibles demeures, lorsqu’ils y seront troublés par l’autorité toujours inquiète du tyran, osent se montrer hardiment tels qu’ils sont ; qu’il leur suffise pour se défendre de pouvoir dire qu’ils n’ont pas cherché les dangers, mais qu’ils ne doivent, ne peuvent, ne veulent, ni ne savent les fuir quand ils les ont trouvés.