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De la Littérature réaliste à propos du roman russe

De la Littérature réaliste à propos du roman russe
Revue des Deux Mondes3e période, tome 75 (p. 288-313).
Un commerce de dix années avec la littérature russe m’a suggéré quelques réflexions sur ses caractères particuliers, sur la part qu’il convient de lui assigner dans l’effort actuel de l’esprit humain. En Russie, le roman se charge seul de poser tous les problèmes de la vie nationale ; on ne s’étonnera pas que je prenne texte de ses fictions pour toucher à de graves sujets, pour lier quelques idées générales. Nous avons vu les Russes plaider la cause du réalisme avec des argumens nouveaux, avec des argumens meilleurs, à mon sens, que ceux de leurs émules d’Occident. C’est un grand procès ; il fait à cette heure le fond de tous les différends littéraires dans le monde civilisé, et, sous couleur de littérature, il révèle les conceptions les plus essentielles de nos contemporains. En introduisant les écrivains du Nord comme partie principale dans ce procès, je voudrais résumer le débat en toute liberté et sincérité.
I

La littérature classique considérait l’homme sur les sommets de l’humanité, dans les grands transports de passion, en tant que protagoniste d’un drame très noble, très simple ; dans ce drame, les acteurs se partageaient certains rôles de vertu ou de méchanceté, de bonheur ou de souffrance, rôles conformes à des conceptions idéales et absolues sur une vie supérieure, où le ressort de l’âme serait tendu tout entier vers un but unique. En un mot, l’homme classique était le héros que toutes les littératures primitives ont seul jugé digne de leur attention. L’action de ce héros correspondait à un groupe d’idées religieuses, monarchiques, sociales et morales, fondement sur lequel reposait la famille humaine depuis ses plus anciens essais d’organisation. En grandissant son personnage pour le bien ou pour le mal, le poète classique proposait un exemple de ce qui devrait être ou ne pas être, plutôt qu’un exemplaire de ce qui existait dans la réalité.

Insensiblement, depuis un siècle, d’autres vues ont prévalu. Elles ont abouti à un art d’observation plus que d’imagination, qui se flatte de représenter la vie telle qu’elle est, dans son ensemble et sa complexité, avec le moindre parti-pris possible chez l’artiste. Il prend l’homme dans les conditions communes, les caractères dans le train de chaque jour, moyens et changeans. Jaloux de la rigueur des procédés scientifiques, l’écrivain se propose de nous renseigner par une analyse perpétuelle des sentimens et des actes, bien plus que de nous divertir ou de nous émouvoir par l’intrigue et le spectacle des passions. L’art classique imitait un roi qui gouverne, punit, récompense, choisit ses préférés dans une élite aristocratique, leur impose des conventions d’élégance, de moralité et de bien-dire. L’art nouveau cherche à imiter la nature dans son inconscience, son indifférence morale, son absence de choix ; il exprime le triomphe, de la collectivité sur l’individu, de la foule sur le héros, du relatif sur l’absolu. On l’a appelé réaliste, naturaliste : suffirait-il, pour le définir, de l’appeler démocratique ?

Non, ce serait un regard trop court, celui qui s’arrêterait à cette racine apparente de notre littérature. Le changement de l’ordre politique n’est qu’un épisode dans l’universel et prodigieux changement qui s’accomplit. Observez dans toutes ses applications le travail de l’esprit humain depuis un siècle ; on dirait d’une légion d’ouvriers, occupée à retourner, pour la replacer sur sa base, une énorme pyramide qui portait sur sa pointe. L’homme a repris à pied d’œuvre l’explication de l’univers ; il s’est aperçu que l’existence, les grandeurs et les maux de cet univers provenaient du labeur incessant des infiniment petits. Tandis que les institutions remettaient le gouvernement des états à la multitude, les sciences rapportaient le gouvernement du monde aux atomes. Partout, dans l’analyse des phénomènes physiques et moraux, on a décomposé et pour ainsi dire émietté les anciennes causes ; aux agens brusques et simples, procédant à grands coups de puissance, qui nous rendaient jadis raison des révolutions du globe, de l’histoire et de l’âme, on a substitué l’évolution constante d’êtres minimes et obscurs.

C’est comme une pente inévitable : dès qu’il bouge, l’esprit moderne la descend. Recherche-t-il les origines de la création ? Ce n’est plus le chef-d’œuvre construit de toutes pièces en six jours, par l’opération soudaine d’un démiurge. Une vapeur qui se fixe, des gouttes d’eau, des molécules lentement agglomérées durant des myriades de siècles, voilà l’humble commencement des planètes ; et celui de la vie, le léger soupir d’êtres sans nom, grouillant dans une flaque de boue. S’agit-il d’expliquer les transformations successives du globe ? Les volcans, les déluges, les grands cataclysmes n’y ont plus qu’une faible part ; c’est l’ouvrage des anonymes et des imperceptibles, le grain de sable roulé par la source durant des jours sans nombre, le rocher de corail qui devient continent par le travail des microzoaires, du petit peuple patient employé au fond de l’océan. Si nous passons à notre propre machine, on a bien rabattu de sa gloire ; tout ce merveilleux assemblage de ressorts n’est qu’une chaîne de cellules, homme aujourd’hui, demain tige d’herbe ou anneaux du ver ; tout, jusqu’à cette pincée de substance grise où je puise en ce moment mes idées sur le monde. Consultée sur la dissolution de cette machine, la science médicale conclut comme les autres à l’explication universelle ; ce ne sont plus de grands mouvemens de nos humeurs qui nous détruisent ; les petites bêtes nous rongent, les œuvres de la vie et de la mort sont confiées à une animalité invisible. La découverte est d’une telle importance, qu’on se prend à douter si l’avenir, au lieu de désigner notre siècle par le nom de quelque rare génie, ne l’appellera pas le siècle des microbes ; nul mot ne rendrait mieux notre physionomie et le sens de notre passage à travers les générations.

Les sciences morales suivent le branle communiqué par celles de la nature. L’histoire reçoit la déposition des peuples et repousse au second plan les seuls témoins qu’elle écoutât jadis, rois, ministres, capitaines ; en parcourant ses nécropoles, elle s’arrête moins volontiers aux monumens pompeux, elle va dans la foule des tombes oubliées, s’efforçant de ressaisir leur murmure. Pour éclairer le cours des événemens, quelques volontés dominantes ne lui suffisent plus ; l’esprit des races, les passions et les misères cachées, l’enchaînement des menus faits, tels sont les matériaux avec lesquels on reconstruit le passé. Même préoccupation chez le psychologue qui étudie les secrets de l’âme ; la personnalité humaine lui apparaît comme la résultante d’une longue série de sensations et d’actes accumulés, comme un instrument sensible et variable, toujours influencé par le milieu.

Est-il besoin d’insister sur l’application de ces tendances à la vie pratique ? Nivellement des classes, division des fortunes, suffrage universel, libertés et servitudes égales devant le juge, devant le fisc, à la caserne et à l’école, toutes les conséquences du principe viennent se résumer dans ce mot de démocratie, qui est l’enseigne de notre temps. On disait déjà, il y a soixante ans, que la démocratie coulait à pleins bords ; aujourd’hui le fleuve est devenu mer, une mer qui prend son niveau sur toute la surface de l’Europe. Çà et là, des îlots semblent préservés, roches plus solides où l’on voit encore des trônes, des lambeaux de constitutions féodales, des restes de castes privilégiées ; mais, dans ces castes et sur ces trônes, les plus clairvoyans savent bien que la mer monte. Leur seul espoir, et rien ne l’interdit, c’est que l’organisation démocratique ne soit pas incompatible avec la forme monarchique ; nous trouverons en Russie une démocratie patriarcale grandissant à l’ombre du pouvoir absolu. Non content de renouveler la structure politique des états, l’esprit irrésistible transforme toutes les fonctions de leur organisme ; c’est lui qui substitue l’association à l’individu dans la plupart des entreprises ; lui qui change l’assiette de la fortune publique en multipliant les institutions de crédit, les émissions de rentes, en mettant ainsi dans toutes les bourses une délégation sur le trésor commun ; lui enfin qui modifie les conditions de l’industrie et les subordonne aux exigences du plus grand nombre. — Je ne prétends pas épuiser la démonstration ; longtemps encore on pourrait poursuivre et vérifier la loi inflexible dans les entrailles de la terre, dans le corps de l’homme et dans les replis de son âme, dans le laboratoire du savant et dans le cabinet de l’administrateur ; partout elle renverse les anciens principes de connaissance et d’action, elle nous ramène à la constatation d’un même fait : la remise du monde aux infiniment petits.

La littérature, cette confession des sociétés, ne pouvait pas rester étrangère au revirement général, ; par instinct d’abord, par doctrine ensuite, elle a réglé sur l’esprit nouveau ses méthodes et son idéal. Ses premiers essais de réformation furent incertains et gauches : le romantisme, il faut bien le reconnaître aujourd’hui, était un produit bâtard ; il respirait la révolte, mauvaise condition pour être tranquille et fort comme la nature. Par réaction contre le héros classique, il allait chercher de préférence ses personnages dans les bas-fonds sociaux ; mais comme à son insu il était encore tout pénétré de l’esprit classique, les monstres qu’il inventait redevenaient des héros à rebours : ses forçats, ses courtisanes, ses mendians étaient plus soufflés et plus creux que les rois ou les princesses du vieux temps. Le thème déclamatoire avait changé et non la déclamation. On en fut vite lassé. On demanda aux écrivains des représentations du monde plus sincères, plus conformes aux enseignemens des sciences positives qui gagnaient chaque jour du terrain ; on voulut trouver dans leurs œuvres le sentiment de la complexité de la vie, des êtres, des idées, et cet esprit de relation qui a remplacé dans notre temps le goût de l’absolu. Alors naquit le réalisme ; il s’empara de toutes les littératures européennes, il y règne en maître à cette heure, avec les nuances diverses que nous allons comparer. Son programme littéraire lui était tracé par la révolution universelle dont j’ai rappelé quelques effets ; mais l’intelligence des causes qui avaient produit cette révolution pouvait seule lui donner un programme philosophique.

Quelles étaient ces causes ? On s’est imaginé en France, avec une admirable fatuité, que ces grands changemens de l’âme humaine étaient dus aux quelques philosophes qui écrivirent l’Encyclopédie, aux quelques mécontens qui démolirent la Bastille, et le reste. On a cru que la raison émancipée avait seule accompli ce miracle et déplacé l’axe de l’univers. L’homme de ce siècle a pris en lui-même une confiance bien excusable. Par un double et magnifique effort, son intelligence a pénétré la plupart des énigmes de la nature, sa volonté l’a affranchi de la plupart des gênes sociales qui pesaient sur ses devanciers. Le mécanisme rationnel du monde lui est enfin apparu, il l’a décomposé dans ses élémens premiers et dans ses lois génératrices ; et comme, du même coup, il se proclamait libre de sa personne dans ce monde soumis à sa science, l’homme s’est cru destiné à tout connaître et à tout pouvoir. Jadis le petit domaine qui tombait sous ses prises était entouré d’une zone immense, mystérieuse, où le pauvre ignorant trouvait à la fois un tourment pour sa raison et un recours pour son espérance. Diminuée, reculée bien loin, cette ceinture de ténèbres semée d’étoiles sembla supprimée. On décida de n’en plus tenir compte. Dans l’explication des choses comme dans la conduite de la vie, on élimina toutes les anciennes pensées qui habitaient ce pays supérieur, c’est-à-dire tout l’ordre divin. Les vérités scientifiques les mieux acquises étaient souvent inconciliables avec l’anthropomorphisme grossier des aïeux, avec leurs idées sur la création, l’histoire, les rapports entre l’homme et la divinité. Et le sentiment religieux paraissait inséparable des interprétations temporaires qu’on identifiait avec lui. D’ailleurs, à quoi bon rechercher des causes douteuses, quand le fonctionnement de l’univers et de l’homme devenait si clair pour le physicien, pour le physiologiste ? Pourquoi un maître là-haut, alors qu’on n’en reconnaissait plus ici-bas ? Le moindre tort de Dieu, c’était d’être inutile. De beaux esprits l’affirmèrent et tous les médiocres en furent persuadés. Le XVIIIe siècle avait inauguré le culte de la raison : on vécut un moment dans l’ivresse de ce millénium.

Puis vint l’éternelle désillusion, la ruine périodique de tout ce que l’homme bâtit sur le creux de sa raison. d’une part, il dut s’avouer qu’en étendant son domaine, il avait étendu son regard, et que par-delà le cercle des vérités conquises, l’abîme d’ignorance reparaissait, toujours aussi vaste, aussi irritant. D’autre part, l’expérience lui apprit que les lois politiques pouvaient bien peu pour sa liberté, opprimée par les lois naturelles ; sujet d’un despote ou citoyen d’une république, après comme avant la déclaration de ses droits, il se retrouva l’esclave misérable qu’il est, asservi par ses passions, limité dans tous ses désirs par les fatalités matérielles ; il put se convaincre que la plus belle charte n’efface pas un pli de souffrance au front des malheureux, ne donne pas un morceau de pain à l’affamé. Sa présomption extravagante s’évanouit. Il se vit retombé dans les incertitudes et les servitudes qui seront à jamais son lot ; mieux armé et plus instruit, sans doute, mais qu’importe ? La nature semble avoir calculé une balance rigoureuse, dont elle rétablit sans cesse l’équilibre, entre nos conquêtes et nos besoins, ceux-ci s’accroissant avec les moyens de les satisfaire. Dans ce grand désenchantement, les vieux instincts se ranimèrent ; l’homme chercha au-dessus de lui un pouvoir surhumain à implorer ; il n’y en avait plus.

Tout conspirait à rendre irréparable le divorce avec les traditions du passé : l’orgueil de la raison, persuadée de sa toute-puissance, aussi bien que les résistances chagrines de l’orthodoxie. — L’orgueil ne s’est jamais enflé avec plus de superbe qu’à cette époque, où nous nous proclamons nous-mêmes si petits et si débiles par rapport à l’énormité de l’univers. On trouverait communément dans les arrière-boutiques l’infatuation d’un Nabuchodonosor ou d’un Néron. Par une contradiction bien instructive, l’attachement au sens propre a grandi avec le doute universel qui ébranlait toutes les opinions. Tous les sages ayant décidé que les nouvelles explications du monde étaient contradictoires aux explications religieuses, l’orgueil s’est refusé à réviser le procès.

Les défenseurs de l’orthodoxie n’ont guère facilité l’accommodement. Ils n’ont pas toujours compris que leur doctrine était la source de tout progrès, et qu’ils détournaient cette source de sa pente naturelle en luttant pied à pied contre les découvertes des sciences et les mutations de l’ordre politique. Les orthodoxies aperçoivent rarement toute la force et la souplesse du principe qu’elles gardent ; soudeuses de conserver intact le dépôt qui leur a été transmis, elles s’effraient quand la vie intérieure du principe agit pour transformer le monde suivant un plan qui leur échappe. Tel l’émoi d’un homme qui verrait le pilier de sa maison, un tronc de chêne encore plein de sève, bourgeonner, pousser des branches, et s’élancer pardessus le toit de la maison en l’effondrant. Le signe le plus manifeste de la vérité d’une doctrine, c’est le don de s’accommoder à tous les développemens de l’humanité, sans cesser d’être elle-même ; ne serait-ce pas qu’elle les contenait tous en germe ? L’incomparable puissance des religions leur vient de ce don ; quand l’orthodoxie le méconnaît, elle déprécie sa propre raison d’être.

Par suite de ce malentendu, où chacun avait sa part de responsabilité, on a mis longtemps à apercevoir cette vérité si simple : le monde est travaillé depuis dix-huit siècles par un ferment, l’évangile, et la dernière révolution sortie de cet évangile en est le triomphe et l’avènement définitif. Tout ce que l’on renversait avait été sourdement miné par la vertu secrète de ce ferment. Bossuet, l’un des rares qui ont tout pressenti, le savait bien : « Jésus-Christ est venu au monde pour renverser l’ordre que l’orgueil y a établi ; de là vient que sa politique est directement opposée à celle du siècle [1]. » Tout le grand effort de notre temps a été prédit et commandé par ce mot : Misereor super turbam. Cette goutte de pitié, tombée dans la dureté du vieux monde, a insensiblement adouci notre sang, elle a fait l’homme moderne avec ses conceptions morales et sociales, son esthétique, sa politique, son inclination d’esprit et de cœur vers les petites choses et les petites gens. Mais cette action constante de l’évangile, qu’on accorde à la rigueur dans le passé, on la nie dans le présent. L’homme marche comme un voyageur du soir qui va vers l’Orient ; la nuit se fait toujours plus obscure devant ses yeux, il n’a un peu de clarté que derrière lui, sur la route connue où le jour meurt. D’ailleurs la contradiction apparente était trop forte : d’une part, l’interprétation étroite de l’évangile, — ce qu’on pourrait appeler le sens juif, — d’autre part une révolution qui semblait dirigée contre lui, tandis qu’elle était le développement naturel du sens chrétien. En dehors de quelques esprits dégagés de préventions, un Ballanche par exemple, il a fallu du temps pour qu’on saisit la relation de l’effet à la cause ; aujourd’hui, ces vérités sont dans l’air, comme on dit ; leur évidence est telle qu’à y insister plus longuement, je craindrais d’être taxé d’ingénuité.

Ces considérations étaient cependant nécessaires pour déterminer l’inspiration morale qui peut seule faire pardonner au réalisme la dureté de ses procédés. Il répond à l’une de nos exigences, quand il étudie la vie avec une précision rigoureuse, quand il démêle jusqu’aux plus petites racines de nos actions dans les fatalités qui les commandent ; mais il trompe notre plus sûr instinct, quand il ignore volontairement le mystère qui subsiste par-delà les explications rationnelles, la quantité possible de divin. Je veux bien qu’il n’affirme rien du monde inconnu : du moins il doit toujours trembler sur le seuil de ce monde. Puisqu’il se pique d’observer les phénomènes sans suggérer des interprétations arbitraires, il doit accepter ce fait d’évidence, la fermentation latente de l’esprit évangélique dans le monde moderne. Plus qu’à toute autre forme d’art, le sentiment religieux lui est indispensable ; ce sentiment lui communique la charité dont il a besoin ; comme il ne recule pas devant les laideurs et les misères, il doit les rendre supportables par un perpétuel épanchement de pitié. Le réalisme devient odieux dès qu’il cesse d’être charitable. Et l’esprit de pitié, nous le verrons tout à l’heure, avorte et fait fausse route dans la littérature, aussitôt qu’il s’éloigne de sa source unique.

Oh ! je sais bien qu’en assignant à l’art d’écrire un but moral, je vais faire sourire les adeptes de la doctrine en honneur : l’art pour l’art. J’avoue ne la comprendre pas. Je ne croirai jamais que des hommes sérieux, soucieux de leur dignité et de l’estime publique, veuillent se réduire à l’emploi de gymnastes, d’amuseurs forains. Ces délicats sont singuliers. Ils professent un beau mépris pour l’auteur bourgeois qui s’inquiète d’enseigner ou de consoler les hommes, et ils consentent à faire la roue devant la foule, à cette seule fin de lui faire admirer leur adresse ; ils se vantent de n’avoir rien à lui dire au lieu de s’en excuser. Comment concilier cette abdication avec la part de pontificat que les littérateurs de notre temps sont si empressés à réclamer ? Sans doute, chacun de nous cède quelquefois à la tentation d’écrire pour se divertir : que celui qui est sans péché jette la première pierre ! Mais il est inconcevable qu’on érige en doctrine ce qui doit rester une exception. Si c’est là de la littérature, je demande pour l’autre un nom moins exposé aux usurpations ; sauf l’usage des plumes et de l’encre, — on s’en sert aussi pour les exploits d’huissiers, — notre noble profession n’a rien de commun avec ce commerce ; il est légitime à coup sûr, si l’on y apporte de la probité et de la décence, mais il ressemble à la littérature autant qu’une boutique de jouets à une bibliothèque. Je n’entends point ici déclasser tel ou tel genre, réputé léger : un roman, une comédie, peuvent être plus utiles aux hommes qu’un traité de théodicée. Je m’élève uniquement contre le parti-pris de n’y mettre aucune intention morale. Heureusement, ceux-là même qui défendent cette hérésie sont les premiers à la trahir, quand ils ont du cœur et du talent.

Pour résumer nos idées sur ce que devrait être le réalisme, je cherche une formule générale qui exprime à la fois sa méthode et son pouvoir de création. Je n’en trouve qu’une ; elle est bien vieille ; mais je n’en sais pas une meilleure, plus scientifique et qui serre de plus près le secret de toute création : « Le Seigneur Dieu forma l’homme du limon de la terre. » — Voyez comme ce mot est juste et significatif, le limon ! Sans rien préjuger ni contredire dans le détail, il renferme tout ce que nous devinons des origines de la vie ; il montre ces premiers tressaillemens de la matière humide où s’est lentement formée et perfectionnée la série des organismes. La formation par le limon, c’est tout ce que peut connaître la science expérimentale, le champ où son pouvoir de découverte est indéfini ; on y peut étudier la misère de l’animal humain, tout ce qu’il y a eu lui de grossier, de fatal et de pourri. — Oui, mais il y a autre chose que la science expérimentale ; le limon ne suffit pas à accomplir le mystère de la vie, il n’est pas tout notre moi ; ce grain de boue que nous sommes, qui nous est et nous sera de mieux en mieux connu, nous le sentons animé par un principe à jamais insaisissable pour nos instrumens d’étude. Il faut compléter la formule pour nous rendre raison de la dualité de notre être ; aussi le texte ajoute : — «… et il lui inspira un souffle de vie, et l’homme fut une âme vivante. » — Ce « souffle, » puisé à la source de la vie universelle, c’est l’esprit, l’élément certain et impénétrable qui nous meut, qui nous enveloppe, qui déconcerte toutes nos explications, et sans lequel elles seront toujours insuffisantes. Le limon, voilà l’ordre des connaissances positives, ce qu’on tient de l’univers dans un laboratoire, de l’homme dans une clinique ; on y peut aller très loin, mais tant qu’on ne fait pas intervenir le « souffle, » on ne crée pas une âme vivante, car la vie ne commence que là où nous cessons de comprendre. Le créateur littéraire doit régler son opération sur ce modèle. Comment le réalisme s’y est-il conformé, dans les littératures où il fait ses expériences ?


II

Considérons-le d’abord dans notre pays. Nulle part le terrain ne lui était moins favorable. Notre tradition intellectuelle proteste contre l’esthétique nécessaire du réalisme. Notre génie est impatient de toute lenteur, amoureux d’effets brillans et rapides. L’art qui se pique d’imiter la nature a besoin comme elle de préparations lentes pour des effets rares et intenses. Il amoncelle les menus détails pour la composition d’une figure ou d’un tableau ; nous voulons qu’on nous peigne en quelques traits un personnage, une scène. Le réalisme tire toute sa force de sa simplicité, de sa naïveté ; rien n’est moins simple et moins naïf que le goût d’une race vieillie, spirituelle, saturée de rhétorique. Ainsi, en empruntant aux sciences naturelles leurs procédés d’analyse minutieuse, nos écrivains réalistes, naturalistes, — peu importe le nom qu’on leur donne, — se sont trouvés en face de ce problème redoutable : contraindre nos facultés littéraires à un emploi nouveau qui leur répugne. Toutefois, ces difficultés de forme ne suffisent pas à expliquer la résistance que ces écrivains rencontrent dans une grande partie du public. On leur reproche surtout de diminuer, d’attrister et d’avilir le spectacle du monde ; nous leur en voulons de ce qu’ils ignorent la moitié de nous-mêmes et la meilleure moitié.

Leur impuissance est-elle donc inhérente à leur principe ? Personne n’oserait le soutenir. Bien longtemps avant nos querelles, on attestait que la grandeur de l’univers est visible dans l’infiniment petit autant qu’à l’autre extrême, on s’émerveillait du ciron, aussi prodigieux que le colosse, on retrouvait l’immensité. « dans l’enceinte d’un raccourci d’atome. » Le vice de l’école nouvelle n’est point dans ceci qu’elle prend l’infini par en bas, qu’elle s’intéresse aux petites choses et aux petites gens ; il n’est pas dans l’objet d’étude, mais dans l’œil qui étudie cet objet.

On sait que la lignée réaliste se rattache à Stendhal. C’est hasard de rencontre plutôt que filiation prouvée. On ne médite pas toujours les enfans qu’on a. L’auteur de la Chartreuse de Parme ne songeait guère à faire souche littéraire ; et je ne sais si ce quinteux eût avoué la famille posthume qui lui est survenue. Il en est de lui comme de ces aïeux qu’on se retrouve quand on se compose une généalogie. Par certains côtés, Stendhal est un écrivain du XVIIIe siècle, à la fois en retard et en avance sur ses contemporains. S’il lui arrive de croiser, dans le séjour des ombres, Diderot et Flaubert, c’est bien certainement au premier qu’il ira de confiance donner la main. Que les procédés de l’école nouvelle soient en germe dans le récit de la bataille de Waterloo, dans la peinture du caractère de Julien Sorel, le fait est évident ; mais au moment de reconnaître en Stendhal un vrai réaliste, nous sommes arrêtés par une objection insurmontable ; il a infiniment d’esprit, et même de bel esprit ; nous le prenons sans cesse en flagrant délit d’intervention railleuse, de persiflage voltairien. Or, il y a incompatibilité entre cette qualité d’esprit et le réalisme ; c’est même la plus grosse difficulté qui s’oppose, chez nous autres Français, à l’acclimatation de cette forme d’art. Beyle n’a rien de l’impassibilité qui est un des dogmes de l’école ; il a seulement une abominable sécheresse. Son cœur a été fabriqué, sous le directoire, du bois dont était fait le cœur d’un Barras ou d’un Talleyrand ; sa conception de la vie et du monde est de ce temps-là. Je crois bien qu’il a versé tout le contenu de son âme dans celle de Julien Sorel ; c’est une âme méchante, très inférieure à la moyenne. Je comprends et partage le plaisir qu’on trouve aujourd’hui à relire la Chartreuse ; j’admire la finesse de l’observation, le mordant de la satire, la désinvolture du badinage : sont-ce là des vertus en honneur dans le réalisme actuel ? Il m’est plus difficile de goûter Rouge et Noir, livre haineux et triste ; il a exercé une influence désastreuse sur le développement de l’école qui l’a réclamé ; et pourtant il ne rentre pas dans la grande vérité humaine, car cette ténacité dans la poursuite du mal sent l’exception et l’artifice, comme l’invention des satans romantiques. — Enfin, pourquoi Beyle et pas Mérimée ? On se tait prudemment sur ce dernier ; pourtant le réalisme aurait les mêmes raisons pour revendiquer ou désavouer l’un et l’autre.

Si la paternité de Stendhal est sujette à des doutes, celle de Balzac passe pour on fait avéré. Malgré le consentement commun, je demande à formuler d’expresses réserves. Je ne me permettrai pas déjuger en quelques lignes notre grand romancier ; je cherche seulement la part qui lui revient dans les origines du réalisme. Elle est considérable, si l’on n’a égard qu’à la main-d’œuvre ; construction de grands ensembles où tous les matériaux se commandent, préparation héréditaire des tempéramens, inventaire des milieux et démonstration de leur influence sur un caractère, Balzac a légué à ses successeurs toutes ces ressources de leur art ; les a-t-il employées dans le même esprit ? Cet ouvrier du réel demeure le plus fougueux idéaliste de notre siècle, le voyant qui a toujours vécu dans un mirage, mirage des millions, du pouvoir absolu, de l’amour pur, et tant d’autres. Les héros de la Comédie humaine ne sont parfois que les interprètes de leur père, chargés de nous traduire les systèmes qui hantent son imagination. Suivant les préceptes de l’art classique, ses personnages de premier plan sont poussés tout entiers vers une seule passion ; voyez Nucingen, Balthazar Claës, Béatrix, Mlle de Mortsauf… Pour saisir la différence fondamentale entre Balzac et les réalistes ultérieurs, il faut remonter à la conception première des caractères. Comme l’auteur classique, notre romancier se dit : étant donnée cette passion, quel homme me servira à l’incarner ? — Les autres font le raisonnement inverse : étant donné cet homme, quelles sont les passions dominantes qu’il subit ? — Aussi, chez ces derniers, les portraits sont exacts et tristes comme des signalemens de police ; ceux d’un Rastignac ou d’un Marsay sont transformés, glorifiés par la vision intérieure du peintre. Certes, Balzac nous donne l’illusion de la vie, mais d’une vie mieux composée et plus ardente que celle de tous les jours ; ses acteurs sont naturels, du naturel qu’ont les bons acteurs à la scène ; quand ils agissent et parlent, ils se savent regardés, écoutés ; ils ne vivent pas tout simplement pour eux-mêmes, comme ceux que nous rencontrerons chez d’autres romanciers. Dès que les personnages sont pris sur les sommets sociaux, ils perdent un peu de leur vérité ; Mme de Maufrigneuse et la duchesse de Langeais sont vraies en tant que femmes, elles sont moins vraies en tant qu’exemplaires de la société où elles figurent. En résumé, il n’est pas absolument exact de dire que Balzac décrit la vie réelle ; il décrit son rêve ; mais il a rêvé avec une telle précision de détails et une telle force de ressouvenir, que ce rêve s’impose à nous comme une réalité. Et cela nous explique une étrangeté qu’on a remarquée bien souvent : les peintures du romancier sont plus fidèles pour la génération qui l’a suivi que pour celle qui posait devant lui. Tant ses lecteurs s’étaient modelés sur les types idéaux qu’il leur proposait !

Nous arrivons à l’initiateur incontesté du réalisme, tel qu’il règne aujourd’hui, à Gustave Flaubert. Nous n’aurons pas besoin de chercher plus avant. Après lui, on inventera des noms nouveaux, on raffinera sur la méthode, on ne changera rien aux procédés du maître de Rouen, ni surtout à sa conception de la vie. Si M. Zola s’est imposé à nous avec une indiscutable puissance, c’est, ne lui en déplaise, grâce aux qualités épiques dont il ne peut se défaire. Dans ses romans, la partie réaliste est caduque ; il nous subjugue par les vieux moyens du romantisme, en créant un monstre synthétique, animé d’instincts formidables, qui absorbe les hommes et vit de sa vie propre au-dessus du réel ; un jardin, dans la Faute de l’abbé Mouret, une halle dans le Ventre de Paris, un cabaret dans l’Assommoir, une mine dans Germinal, et toujours ainsi. J’allais ajouter : une cathédrale dans Notre-Dame de Paris, tant le travail d’idéalisation est identique à celui de Victor Hugo. L’appareil réaliste semble plutôt une gêne pour le poète épique, une concession aux goûts de l’époque qui doit répugner à son imagination abstraite.

Arrêtons-nous à Flaubert. Il a beaucoup grandi dans l’opinion depuis quelques années ; il a dû cette gloire posthume, moins à ses dons merveilleux de prosateur qu’à l’influence manifeste qu’on lui reconnaissait sur toute la littérature du dernier quart de siècle. En prenant son œuvre comme la représentation éminente du réalisme français, je ne pense pas rencontrer de contradicteurs. L’auteur de Madame Bovary est allé rapidement aux conséquences extrêmes du principe ; nul ne nous montrerait mieux que lui le néant de ce principe.

Oh ! qu’elle est instructive, l’étude de cet esprit sincère ! Comme dans un miroir, on y voit l’image du monde reflétée d’abord avec éclat, puis faussée et racornie ; elle diminue, diminue, noircit et se déforme en caricature. Au début, c’est un fervent du romantisme, épris du grandiose et du sonore. Bientôt il est frappé de la différence entre la vie telle qu’il la voit et celle que ses maîtres lui peignent ; il l’observe autour de lui, il reproduit son impression directe. Plus rien de l’esprit de Stendhal, du rêve de Balzac. Mais à mesure que sa vision se fait plus exacte, elle devient plus limitée et plus triste ; aucun ressort moral ne le soutient. Avec son bon sens normand, il a vérifié l’inanité des pauvres idoles auxquelles la littérature croyait tant bien que mal : la passion divinisée, la réhabilitation des coquins, le libéralisme de Béranger, l’humanitarisme révolutionnaire de 1848. Il a compris ce qu’il y avait de factice dans la sympathie humaine de ses devanciers ; sympathie doublée d’une haine, pur jeu d’antithèses qui relevait les misérables pour faire d’eux une machine de guerre contre la société. Cet humanitarisme agace Flaubert à bon droit. D’après la théorie qu’on lui propose, il faut plaindre le peuple, mais en même temps, il faut proclamer ce peuple doué de toute sagesse et de toute vertu ; le réaliste qui regarde les hommes sans parti-pris sait bien ce qu’il en est de ces fables ; il repousse en bloc la théorie. Et comme il ignore l’existence d’une source plus haute de charité, il dépouille toute pitié ; il ne voit plus dans l’univers que des animaux bêtes ou méchans, soumis à ses expériences, le monde des Bovary et des Homais. On lui a enseigné que sa raison était un instrument infaillible et qu’il ne devait la courber sous aucune discipline ; or il s’aperçoit qu’elle trébuche à chaque pas ; et, de colère, il en démasque le ridicule. Il conçoit pour les hommes et pour leur raison un effroyable mépris ; il le déverse dans son livre préféré, dans l’Iliade grotesque du nihilisme, Bouvard et Pécuchet. Ecce homo ! Bouvard, voilà l’homme, tel que l’ont fait le progrès, la science, les immortels principes, sans une grâce supérieure qui le dirige : un idiot instruit, qui tourne dans le monde des idées comme un écureuil dans sa cage. Le malheureux Flaubert s’acharne sur cet idiot ; il oublie que l’infirmité morale est digne de compassion tout comme l’infirmité physique ; sans doute il corrigerait l’enfant assez cruel pour injurier un cul-de-jatte ou un bossu ; et il se comporte comme cet enfant vis-à-vis de l’estropié intellectuel. C’est logique ; il ignore ou dédaigne la parole qui a commandé le respect pour les simples d’esprit en leur promettant le bonheur.

Bouvard et Pécuchet, c’est le dernier mot, l’aboutissement nécessaire du réalisme sans foi, sans émotion, sans charité. Un critique l’a remarqué justement, ce réalisme est condamné à finir dans la caricature ; et Paul de Kock est en un sens son véritable père. Flaubert disait de son livre : « Je veux produire une telle impression de lassitude et d’ennui, qu’en lisant ce livre on puisse croire qu’il a été fait par un crétin. » — Que penser de cette ambition artistique inverse ? Est-elle assez caractéristique d’une décadence avancée ? Qu’on ne s’y trompe pas, néanmoins ; dans la pensée de l’auteur, ce livre n’était pas une farce, mais la synthèse de sa philosophie, la philosophie du nihilisme. Si j’y insiste, c’est avec la conviction qu’il a eu sur notre génération littéraire une influence bien plus grande qu’on ne le suppose ; de tous les ouvrages du romancier, c’est aujourd’hui le plus goûté. Nous allons étudier le nihilisme chez les Russes ; nous ne trouverons pas chez eux cette maladie morale aussi aiguë, aussi triomphante. Flaubert et ses disciples ont fait le vide absolu dans l’âme de leurs lecteurs ; dans cette âme dévastée il n’y a plus qu’un sentiment, produit fatal du nihilisme : le pessimisme.

On a disserté à perte d’haleine sur le pessimisme depuis quelque temps. Les personnes qui digèrent bien et pensent peu l’ont déclaré répréhensible ; c’est ce que pourraient dire de la fièvre, dans les pays malsains, les gens qui ne l’ont pas. On nous a charitablement conseillé d’être gais, avec la candeur de ces médecins qui disent à un hypocondriaque : « Reposez votre esprit sur des idées riantes. » Parmi les docteurs qui nous donnaient ce conseil, certains auraient pu se demander s’ils n’avaient pas aidé quelque peu à l’envahissement du matérialisme sceptique ; et le pessimisme en est sorti comme le ver du fruit pourri. On a produit des argumens dont je reconnais l’efficacité indirecte ; ils sont de nature si joyeuse qu’ils devraient guérir nos humeurs noires par la vertu souveraine du rire. J’ai la quelque part qu’il fallait bien de la mauvaise volonté pour être pessimiste après 89, après les grands principes, après quinze ans de république ; on nous a fait honte de notre découragement en nous disant que M. Thiers n’était pas pessimiste, ni M. Gambetta non plus. Voilà un grand réconfort pour l’éternelle inquiétude de l’âme ! D’autres ont traité la question avec plus d’ampleur, en la ramenant aux vastes problèmes du mal, de la douleur et de la mort ; — du péché, a même dit quelqu’un, et l’on s’est étonné, et l’on n’a pas compris ce qu’il y avait de neuf et de profond dans l’emploi scientifique de ce mot. Je crois pour ma part que, sans remonter à des causes générales, permanentes, vieilles comme le monde, il suffît de dire, pour expliquer l’intensité de la crise actuelle, que le pessimisme est le parasite naturel du vide, et qu’il habite forcément là où il n’y a plus ni foi ni amour. Quand on en est là, on l’invente de soi-même, sans avoir la Schopenhauer. Seulement il en faut distinguer deux variétés. L’une est le pessimisme matérialiste, résigné pourvu qu’il ait sa provende de plaisir quotidien, décidé à mépriser les hommes en tirant d’eux le meilleur parti possible pour ses jouissances. Nous le voyons s’épanouir dans notre littérature. L’autre est le pessimisme douloureux, révolté, et celui-ci cache une espérance sous ses malédictions ; dernier terme de l’évolution nihiliste, il est en même temps le premier symptôme d’une résurrection morale. On a dit de lui avec raison qu’il était l’instrument de tout progrès ; car le monde n’est jamais transformé ni amélioré par ceux qu’il satisfait pleinement.

Pour conclure, notre littérature réaliste ne nous a laissé que le choix entre ces deux formes du pessimisme, parce qu’elle a manqué du sens divin et du sens humain. Inaugurée par Stendhal, puisqu’on y tient, consommée par Flaubert, vulgarisée dans le même esprit par les successeurs de ce dernier, elle a failli à une partie de sa tâche, qui était de consoler les humbles et de nous rapprocher d’eux en nous les faisant mieux connaître. Au point de vue purement littéraire, elle a payé ses torts moraux en ne nous offrant qu’une représentation du monde partielle et déformée, sans air ambiant, sans perspectives lointaines. Du précepte de la création elle n’a retenu que la première moitié : elle a pétri le limon, elle l’a curieusement fouillé, elle en a tiré tout ce qu’il contient ; elle a oublié de lui inspirer le souffle qui fait « une âme vivante. » Cette littérature a cru suppléer à tout par des raffinemens d’art égoïstes ; ce travers l’a conduite à se constituer en mandarinat, à s’isoler de la vie générale, dont elle devrait être la servante. Elle se dessèche et périt comme la verveine du poète dans le vase fêlé d’où l’eau nourricière a fui. On s’en éloigne, on cherche autre chose ; pour tout observateur désintéressé, ce mouvement de recul est très sensible. Depuis vingt-cinq ou trente ans, l’instinct des générations nouvelles, lassé des inventions puériles et affamé de vérité, demandait impérieusement qu’on revint à l’étude consciencieuse de la vie et qu’on la rendît avec une grande simplicité. Mais sous les variations du goût, le fond de l’être humain ne change pas, il demeure avec son éternel besoin de sympathie et d’espérance ; on ne nous prend que par ces nobles faiblesses, on ne nous prend bien qu’en nous soulevant de terre. Celui qui nous abaisse et mutile nos espérances peut assurément nous amuser une heure ; il ne nous gardera pas longtemps. On oublie aujourd’hui ces vérités aussi durables que l’homme, parce que nous sommes dans un moment de transition et d’universelle incertitude. Les âmes n’appartiennent à personne, elles tournoient, cherchant un guide, comme les hirondelles rasent le marais sous l’orage, éperdues dans le froid, les ténèbres et le bruit. Essayez de leur dire qu’il est une retraite où l’on ramasse et réchauffe les oiseaux blessés ; vous les verrez s’assembler, toutes ces âmes, monter, partir à grand vol, par-delà vos déserts arides, vers l’écrivain qui les aura appelées d’un cri de son cœur.


III

Tandis que le réalisme s’implantait péniblement en France, il avait déjà conquis deux grandes littératures, en Angleterre et en Russie. Là le sol était préparé pour le recevoir et tout favorisait sa croissance. Nous et tous nos frères de race, nous avons hérité de nos maîtres latins le génie de l’absolu ; les races du Nord, slaves ou anglo-germaines, ont le génie du relatif ; qu’il s’agisse des croyances religieuses, des principes du droit ou des procédés littéraires, cette profonde division de la famille européenne éclate tout le long de l’histoire. Contrairement à notre esprit, net et clair, toujours porté à restreindre son champ d’études, l’esprit de ces peuples est large et trouble, parce qu’il voit beaucoup de choses en même temps. Il ne possède pas notre éducation classique, qui nous permet d’isoler un fait, un caractère, et dans ce caractère une passion, de suppléer par mille conventions à tout ce qu’on ne nous montre pas ; il estime que les représentations du monde doivent être complexes et contradictoires comme ce monde lui-même ; il souffre dans sa bonne foi quand on lui cèle quelque partie de cet ensemble, où tout se tient dans une étroite dépendance. Voyez à quelles exigences différentes répondent les compositions dramatiques ; dans les nôtres, une figure centrale, quelques rares figures secondaires, une action rigoureusement délimitée, le Cid, Phèdre, Zaïre ; chez les tragiques anglais ou allemands, une multitude tumultueuse qui se précipite au travers d’événemens successifs et, si l’on peut dire, un morceau de la vie générale, détaché sans apprêts, sans mutilations : Henri VI, Richard III, Wallenstein. De même pour les compositions romanesques ; les lecteurs patiens de ces pays ne craignent pas un roman touffu, philosophique, bourré d’idées, qui fait travailler leur intelligence autant qu’un livre de science pure.

Toutefois la distinction capitale entre notre réalisme et celui des gens du Nord doit être cherchée ailleurs ; nous la trouverons dans la source d’inspiration morale bien plus encore que dans les diververgences d’esthétique. Sur ce point, tous les critiques sont d’accord. M. Taine dit de Stendhal et de Balzac, en les comparant à Dickens : « Ils aiment l’art plus que les hommes,.. ils n’écrivent pas par sympathie pour les misérables, mais par amour du beau [2]. » Tout est là, et cette distinction devient plus évidente, à mesure qu’on la poursuit entre nos réalistes actuels et les continuateurs de Dickens ou les réalistes russes. M. Montégut la creuse davantage, dans ses études sur George Eliot ; il rappelle et résume des travaux antérieurs dans une phrase à laquelle je souscris pleinement : « A cette origine religieuse j’attribuais l’esprit moral qui n’a cessé de distinguer le roman anglais, même dans ses productions les plus hardies ou les plus cyniques, et j’avançais que le réalisme, parfaitement acceptable lorsqu’il est fécondé par cet élément, ne pouvait, s’il en était privé, produire que des œuvres inférieures, puériles et immorales : je n’ai pas varié d’avis à cet égard [3]. » Toujours à propos d’Eliot, M. Brunetière dit à son tour : « S’il est vrai, comme je crois l’avoir montré, que l’observation en quelque sorte hostile, ironique, railleuse tout au moins, de nos naturalistes français ne pénètre guère au-delà de l’écorce des choses, tandis qu’inversement, il n’est guère de repli caché de l’âme humaine que le naturalisme anglais n’ait atteint, ne prenez ni le temps ni la peine d’en aller chercher la cause ailleurs ; elle est là. En effet, la sympathie, non pas cette sympathie banale qui fait larmoyer le richard de l’épigramme sur le pauvre Holopherne, mais cette sympathie de l’intelligence éclairée par l’amour, qui descend doucement et se met sans faste à la portée de ceux qu’elle veut comprendre : tel est, tel a toujours été, tel sera toujours l’instrument de l’analyse psychologique <[4]. » J’ai tenu à citer ces opinions parce qu’elle peuvent s’appliquer au réalisme russe avec la même précision qu’au réalisme anglais.

Je ne m’étendrai pas sur ce dernier. Tout a été dit sur lui à cette place par les trois critiques dont j’ai rappelé les travaux. L’Angleterre garde l’honneur d’avoir inauguré et porté à son plus haut point de perfection la forme d’art qui correspond aux besoins nouveaux des esprits dans toute l’Europe. Le réalisme, procédant de Richardson, a marqué là ses plus glorieuses étapes avec Dickens, Thackeray et George Eliot. A l’heure où Flaubert entraînait chez nous la doctrine dans la chute de son intelligence, Eliot lui donnait une sérénité et une grandeur que nul n’a égalées. Malgré mon goût décidé pour Tourguénef et pour Tolstoï, je leur préfère peut-être cette enchanteresse de Mary Evans ; si on fit encore dans cent ans les romans du passé, je crois bien que l’admiration de nos neveux hésitera entre ces trois noms. Sans doute, il faut concéder aux Anglais la lenteur de leur mise en train ; comme la vie, le réalisme exige de nous un tribut de patience pour nous donner du plaisir ; en le pressant sur cet article, on fausse tous ses ressorts. Il faut se résigner à voir tout un volume rempli par l’éducation de deux enfans, dans la Famille Tulliver, pour comprendre plus tard l’adorable petite âme de Maggie. En lisant ces ouvrages limpides, où rien ne fait mesurer l’espace parcouru, il semble qu’on descende insensiblement dans une eau profonde ; elle n’a rien de particulier, elle est pareille à toutes les eaux ; soudain, je ne sais quel frisson vous avertit que c’est l’eau de l’océan et que vous y êtes abîmé. Prenez Adam Bede ou Silas Marner ; on fit des pages, des pages, ce sont des mots simples pour peindre des faits encore plus simples ; vous les auriez écrits, et moi aussi ; — qu’ai-je affaire de ces choses et de ces gens ? se dit-on. Et tout à coup, sans motif, sans événement tragique, par la seule pression de cette grandeur invisible qui s’accumule depuis une heure, une larme tombe sur le livre ; pourquoi, je défie le plus subtil de le dire ; c’est que c’est beau comme si Dieu parlait, voilà tout. C’est beau comme la Bible ; la visite de Dinah chez Lisbeth et vingt autres passages semblent écrits de la même main que le Livre de Ruth. On sent là combien cette Angleterre est pénétrée jusqu’aux moelles par sa Bible. Et chez George Eliot, c’est bien influence de race, d’atmosphère et d’éducation. Ses opinions sont des moins conformistes, on le sait ; elle a rejeté pour son compte la vieille foi ; n’importe, elle l’a dans le sang, « cette monade religieuse première, déposée dans les âmes anglaises par le protestantisme, à laquelle il faut attribuer la supériorité du roman anglais sur les nôtres [5]. » Nous retrouverons le même phénomène chez les auteurs russes ; détachés personnellement du dogme chrétien, ils en gardent la forte trempe, cloches du temple qui sonnent toujours : les choses divines, alors même qu’on les affecte à des usages profanes. La doctrine momentanée de l’écrivain n’a parfois que peu d’effet sur son œuvre ; ce qui compte le plus chez lui, ce qui manque surtout aux nôtres, c’est la longue préparation inconsciente dans un milieu sain, c’est la qualité religieuse du cœur. Quelles que soient les croyances auxquelles s’arrêtera Mary Evans, elle pourra toujours s’attribuer ces paroles de la méthodiste Dinah Morris, où elle a concentré l’essence de sa pensée : « Il me semble qu’il n’y a point place dans mon âme pour des inquiétudes sur moi-même, tant il a plu à Dieu de remplir abondamment mon cœur de compassion pour les souffrances des pauvres gens qui lui appartiennent. »

Ainsi pensent et pourraient parler plusieurs de ces Russes qui disputent maintenant aux Anglais la primauté dans le roman réaliste. Leur arrivée sur la grande scène littéraire a été soudaine et imprévue. Jusqu’à ces dernières années, on remettait à quelques orientalistes le soin de vérifier les écritures de ces Sarmates. On soupçonnait bien qu’une littérature pouvait exister chez eux, comme en Perse on en Arabie ; elle inspirait une confiance médiocre. Mérimée avait reconnu le premier cette contrée peu fréquentée, il y avait signalé des écrivains de talent et des œuvres originales. Tourguénef était venu chez nous comme un missionnaire du génie russe ; il prouvait, par son exemple, la haute valeur artistique de ce génie ; le public d’Occident demeurait sceptique. Nos opinions sur la Russie étaient déterminées par une de ces formules faciles qu’on affectionne en France et sous lesquelles on écrase un pays comme un individu : « Nation pourrie avant d’être mûre, » disions-nous, et cela répondait à tout. Les Russes ne pouvaient guère nous en vouloir : on verra que certains, et des plus considérables, ont porté contre eux-mêmes-cette sentence. Gardons-nous des jugemens sommaires. Sait-on bien que Mirabeau s’exprimait sur la monarchie prussienne en termes identiques ? Il écrivait dans son Histoire secrète : « Pourriture avant maturité, j’ai grand peur que ce ne soit la devise de la puissance prussienne. » La suite a prouvé que cette peur était bien mal placée. De même J.-J. Rousseau, parlant de la Russie dans le Contrat social, n’avait pas manqué l’occasion d’émettre un paradoxe : « L’empire de Russie voudra subjuguer l’Europe et sera subjugué lui-même. Les Tartares, ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maîtres et les nôtres ; cette révolution me paraît infaillible. » Ségur, mieux informé par son expérience personnelle, disait avec plus de justesse : « Les Russes sont encore ce qu’on les fait ; plus libres un jour, ils seront eux-mêmes. »

Ce jour, qui tarde à venir sous d’autres rapports, est venu du moins pour la littérature, bien avant que l’Europe daignât s’en apercevoir. Vers 1840, une école qui s’intitulait elle-même l’école naturelle, — ou naturaliste, le mot russe peut aussi bien se traduire des deux façons, — a absorbé toutes les forces littéraires du pays. Elle s’est vouée au roman et a produit aussitôt des œuvres remarquables. Cette école rappelait celle d’Angleterre et devait beaucoup à Dickens, fort peu à Balzac, dont la renommée n’était pas encore assise au dehors ; elle devançait notre réalisme, tel que Flaubert allait le fixer plus tard ; quelques-uns de ces Russes atteignaient du premier coup les conceptions désolées et les grossièretés d’expression auxquelles nous sommes venus tout récemment, à force de labeur ; si c’est là un mérite, il importait de leur en restituer la priorité. Mais d’autres écrivains dégageaient le réalisme de ces excès, et, comme les Anglais, ils lui communiquaient une beauté supérieure, due à la même inspiration morale : la compassion, filtrée de tout élément impur et sublimée par l’esprit évangélique. Ils n’ont pas la solidité intellectuelle et la force virile des Anglo-Saxons, de cette race de granit toujours sûre d’elle-même, qui se maîtrise comme elle maîtrise l’océan. L’âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies et toutes les erreurs ; elle fait ses stations dans le nihilisme et le pessimisme ; un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et Flaubert. Mais ce nihilisme n’est jamais accepté sans révolte, cette âme n’est jamais impénitente, on l’entend gémir et chercher : elle se reprend finalement et se rachète par la charité ; charité plus ou moins active chez Tourguénef et Tolstoï, effrénée chez Dostoïevsky jusqu’à devenir une passion douloureuse. Ils branlent au vent de toutes les doctrines qu’on leur apporte du dehors, sceptiques, fatalistes, positivistes ; mais à leur insu, dans les fibres les plus intimes de leur cœur, ils demeurent toujours ces chrétiens dont une voix éloquente disait naguère : « Ils n’ont pas cessé de compatir à ce pleur universel dont les hommes et les choses, tributaires du temps, alimentent le flot intarissable. » En parcourant leurs livres les plus étranges, on devine dans le voisinage un livre régulateur vers lequel tous les autres gravitent ; c’est le vénérable volume qu’on voit à la place d’honneur, dans la bibliothèque impériale de Pétersbourg, l’évangile d’Ostromir de Novgorod (1056) ; au milieu des productions si récentes de la littérature nationale, ce volume symbolise leur source et leur esprit. Après la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est l’intelligence des dessous, de l’entour de la vie. Ils serrent l’étude du réel de plus près qu’on ne l’a jamais fait, ils y paraissent confinés ; et néanmoins, ils méditent sur l’invisible ; par-delà les choses connues qu’Us décrivent exactement, ils accordent une secrète attention aux choses inconnues qu’ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets du mystère universel, et, si fort engagés qu’on les croie dans le drame du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites ; elles peuplent l’atmosphère profonde où respirent les créatures de Tourguénef, de Tolstoï, de Dostoïevsky. Les régions que fréquentent de préférence ces écrivains ressemblent aux terres des côtes ; on y jouit des collines, des arbres et des fleurs, mais tous les points de vue sont commandés par l’horizon mouvant de la mer, qui ajoute aux grâces du paysage le sentiment de l’illimité du monde, le témoignage toujours présent de l’infini.

Comme leur inspiration, leur pratique littéraire les rapproche des Anglais ; ils font acheter l’intérêt et l’émotion au même prix de patience. En entrant dans leurs œuvres, nous sommes désorientés par l’absence de composition et d’action apparente, lassés par l’effort d’attention et de mémoire qu’ils nous demandent. Ces esprits paresseux et réfléchis s’attardent à chaque pas, reviennent sur leur route, suscitent des visions précises dans le détail, confuses dans l’ensemble, aux contours mal arrêtés ; ils font trop large et tirent les choses de trop loin pour les habitudes de notre goût : le rapport des mots russes aux nôtres est celui du mètre au pied. Malgré tout, nous sommes séduits par ces qualités qui paraissent s’exclure, la plus naïve simplicité et la subtilité de l’analyse psychologique ; nous sommes émerveillés par une compréhension totale de l’homme intérieur que nous n’avions jamais rencontrée, par la perfection du naturel, par la vérité des sentimens et du langage chez tous les acteurs. Les romans russes étant presque toujours écrits par des gens de condition, nous y retrouvons, pour la première fois, les habitudes et le ton des meilleures compagnies, sans une seule fausse note ; mais, en quittant la cour, ces observateurs impeccables font parler un paysan avec la même propriété, sans travestir un instant son humble pensée. Par les seules vertus du naturel et de l’émotion, le réaliste Tolstoï arrive, comme George Eliot, à faire des histoires les plus banales une épopée tranquille, saisissante pourtant ; il nous contraint de saluer en lui le plus grand évocateur de la vie qui ait peut-être paru depuis Goethe.

Je ne veux point prolonger une analyse que j’ai déjà essayée bien des fois ; je devrais répéter tout ce que j’ai écrit ici même. En y revenant, mon unique dessein était de montrer les liens qui rattachent le réalisme russe au réalisme anglais, et ce par quoi ils diffèrent tous deux du nôtre ; de faire entendre comment cette forme d’art, parfois injustement décriée, a pu produire ailleurs des chefs-d’œuvre, dès qu’on la ramenait à ses véritables sources de force, un peu de lumière et de chaleur. Car la littérature opère comme tous les foyers, en vertu de la loi souveraine qui régit le monde physique et moral ; elle change en force tout ce qu’elle reçoit de lumière et de chaleur, elle donne l’une dans la mesure où elle possède les deux autres. Là où nous avons échoué, les Anglais et les Russes ont réussi, parce qu’ils appliquaient tout entier le précepte de création ; ils prenaient l’homme dans le limon, mais ils inspiraient le souffle de vie et ils formaient « des âmes vivantes. »

Aussi leur littérature a fait fortune, elle pénètre insensiblement le public européen. Elle répond à toutes les exigences, parce qu’elle satisfait par le fond les besoins permanens de l’âme humaine, par la forme le goût de réalisme particulier à notre époque, tel qu’il est déterminé par la pente universelle des esprits dont je parlais en commençant. Ceci nous amène à de tristes et nécessaires réflexions. Grâce à la fréquence et à la rapidité des échanges de toute sorte, grâce à la solidarité croissante qui unifie le monde, il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coterie et de nationalité, un esprit européen, un fond de culture, d’idées et d’inclinations communes à toutes les sociétés intelligentes ; comme l’habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à Berlin. On le retrouve même beaucoup plus loin, sur le paquebot qui sillonne le Pacifique, dans le cercle où des négocians se réunissent aux antipodes. Or, cet esprit nous échappe ; les philosophies et les littératures de nos rivaux font lentement sa conquête. Cet esprit n’est plus le nôtre ; nous ne le communiquons pas, nous le suivons à la remorque, avec succès parfois ; mais suivre n’est plus guider. Je n’ignore pas que notre énorme production romanesque peut encore se targuer de triompher sur les grands marchés de librairie ; on l’achète par habitude et par mode, on s’en amuse un instant ; mais, sauf de rares exceptions, le livre qui agit et nourrit, celui qu’on prend avec sérieux, qu’on fit dans la famille assemblée et qui façonne à la longue les intelligences, ce livre ne vient plus de Paris. Je l’ai déjà consignée ici, je la reproduis, le cœur chagrin et désirant me tromper, cette observation qui résume pour moi un long commerce avec l’étranger : les idées générales qui transforment l’Europe ne sortent plus de l’âme française. Aussi malheureuse que notre politique, dessaisie de l’empire matériel du monde, notre littérature laisse perdre par ses fautes l’empire intellectuel qui était notre patrimoine incontesté.
IV

On voudra bien croire qu’en établissant ces parallèles, je ne cherche pas le plaisir impie de diminuer mon pays. Si je croyais irrémédiable cette déchéance momentanée, je me tairais. Je parle librement, parce qu’aujourd’hui plus que jamais, je suis persuadé du contraire. Après le grand malheur, on s’est imaginé que l’esprit national allait changer tout d’un coup et que la littérature porterait témoignage de ce changement. C’était bien mal connaître l’histoire et la nature, qui agissent lentement. Qu’on se reporte à « la Muse » des années qui suivirent les secousses terribles de la révolution ; elle continuait de languir, semblable de tout point à ce qu’elle était la veille du drame. Pour elle, le monde n’avait pas bougé. Chateaubriand n’entre en scène que six ans après la Terreur, et il demeure une exception unique ; le puissant mouvement littéraire qui permet de mesurer les bouleversemens de l’intelligence française ne se déclare que vingt ans plus tard. C’est que les catastrophes n’instruisent et ne modifient guère leurs témoins déjà mûrs ; ils se retrouvent le lendemain avec leurs habitudes d’esprit, leurs préjugés et leur routine. Elles opèrent d’une façon inexplicable sur les imaginations encore tendres, sur les enfans, qui les grossissent en ouvrant devant elles ces beaux yeux étonnés où tout spectacle s’agrandit. Ces petits deviennent hommes et l’on reconnaît en eux les enfans de la tempête.

Il en aura été ainsi pour notre époque. Depuis quinze ans, on s’est retourné sur le vieux fit où la blessure nous avait surpris ; on a vécu sur des formules usées, la littérature n’a pas varié ses recettes. A l’interroger, on pourrait croire que personne ne demande des alimens plus sains. Ce serait une erreur. Ceux-là le savent qui regardent du côté de la jeunesse. Il ne faut pas la juger sur quelques fantaisies bruyantes et bizarres. Un esprit d’inquiétude travaille cette jeunesse lettrée, elle cherche dans le monde des idées un point d’appui nouveau. Elle montre une répugnance égale pour tout ce qu’on lui offre. Les derniers soupirs de l’art idéaliste ne la touchent guère ; inattentive à ce doux bruit d’une chose qui meurt, elle se refuse aux conventions élégantes et aux fictions légères qui charmèrent encore notre génération. Mais elle n’est pas moins rebelle à la littérature matérialiste, au ras de terre. Ni musc ni fumier, de l’air, telle semble être sa devise. Sa générosité native est rebutée par le détachement égoïste et l’intolérable sécheresse du seul réalisme qu’on lui propose. Les négations brutales du positivisme ne la satisfont plus. Lui parle-t-on de la nécessité d’une rénovation religieuse dans les lettres, elle écoute avec curiosité, sans prévention et sans haine, car, à défaut de loi, elle a au plus haut degré le sens du mystère, c’est là son trait distinctif. On lui reproche son pessimisme, et bien à tort ; ces pessimistes, ce sont des âmes qui rôdent autour d’une vérité.

Leur cas n’est pas nouveau, et pour deviner ce qu’il présage, on ne saurait trop relire le livre qui éclaire le mieux tout le début de notre siècle, ces admirables Mémoires de Ségur. Vous rappelez-vous comment le jeune homme dépeint son découragement et celui de ses contemporains, vers 1796 ? — « Toute croyance était ébranlée, toute direction effacée ou devenue incertaine ; et plus les âmes neuves étaient pensives et ardentes, plus elles erraient et se fatiguaient sans soutien dans ce vague infini, désert sans limites, où rien ne contenait leurs écarts, ou beaucoup s’affaissant enfin, et retombant désenchantées sur elles-mêmes, n’apercevaient de certain, au travers de la poussière de tant de débris, que la mort pour borne ! .. Je ne vis plus qu’elle en tout et partout… Ainsi mon âme s’usait, prête à emporter tout le reste ; je languissais… » — Le pessimisme contemporain parlerait-il autrement ? On sait comment le futur général secoua le sien, un jour de brumaire, à la grille du Pont-Tournant, pour fournir une vaillante carrière de soldat et d’écrivain. Le nôtre est tout aussi guérissable, à la merci de l’homme ou, de l’idée qui soulèveront ces jeunes gens. On se laisse volontiers abattre par ce mot fatidique : une fin de siècle. C’est un leurre. Le siècle commence toujours pour ceux qui ont vingt ans. Nous avons divisé le temps en périodes artificielles, nous les comparons au décours d’une existence humaine ; la force créatrice de la nature se soucie peu de nos calculs ; elle pousse sans relâche des générations dans le monde, elle leur confie un nouveau trésor de vie, sans regarder l’heure à notre cadran.

On taxera peut-être ces pronostics d’illusions, et l’on se demandera ce qu’ils-ont à faire avec la littérature russe. Un des symptômes qui m’ont le plus frappé, c’est la passion avec laquelle la jeunesse s’est jetée sur le fruit nouveau. Pouchkine appelle quelque part les traducteurs « les chevaux de renfort de la civilisation. » où ne pouvait mieux peindre la dureté et l’utilité de leur office. Ceux qui ont tenté les premiers de nous initier aux livres de la Russie ne prévoyaient guère toute la suite de leur entreprise. Ils s’étaient dit que la France ne doit jamais rester en arrière d’une idée, et qu’il ne fallait pas laisser le monopole d’une étude nouvelle à l’Allemagne, où MM. Reinholdt, Zabel et Brandes poursuivent depuis quelques années des travaux considérables sur les littératures slaves. Ils ne pensaient qu’à éveiller l’émulation et la curiosité dans les cercles de lettrés. Ils ont été surpris les premiers parle succès inattendu de ces-romans, si différens des nôtres et d’un abord si difficile. Pour ma part, je n’espérais point voir notre goût partagé, et quand le public a manifesté le sien, j’ai compris que, sous l’immobilité apparente de ces quinze années, il s’était fait dans l’esprit national beaucoup de changemens et d’ouvertures. Pour expliquer la fortune des Russes, on a parlé de mode et d’engoûment. Ah ! que voilà un regard superficiel ! Je veux bien qu’il y ait un peu de mode, — c’est la plante parasite attachée à tout arbre qui pousse, — et de l’engoûment dans quelques salons. Mais le roman russe a trouvé son vrai public dans la jeunesse studieuse de toute condition. Ce qui l’a séduite, ce n’est point la couleur locale et le ragoût d’étrangeté ; c’est l’esprit de vie qui anime ces livres, l’accent de sincérité et de sympathie. La jeunesse y a trouvé l’aliment spirituel que notre littérature d’imagination ne lui donne plus, et comme elle avait bien faim, elle y a mordu avec ravissement. Je ne parle point au hasard ; combien de lettres de jeunes gens, d’amis connus ou inconnus, je pourrais citer comme pièces justificatives !

Il est probable qu’une faveur si marquée aura deux légers inconvéniens. Nous verrons traduire sans discernement tout ce qui vient de Russie, — on a déjà commencé, — et dans le tas d’assez pauvres ouvrages ; nous en serons quitte pour ne pas les lire. D’autre part, on m’assure que de jeunes « décadens, » touchés surtout par les bizarreries qui déparent le talent de Dostoïevsky, prennent modèle sur ses exagérations pour renforcer leur littérature chimérique. Cela devait arriver, il faut leur laisser jeter cette gourme. Ces réserves faites, j’ai la conviction que l’influence des grands écrivains russes sera salutaire pour notre art épuisé ; elle l’aidera à reprendre du vol, à mieux observer le réel, tout en regardant plus loin, et surtout à retrouver de l’émotion. On en voit déjà percer quelque chose dans certaines œuvres romanesques d’une valeur morale toute nouvelle. J’ai peine à comprendre ceux qui s’effraient de ces emprunts faits au dehors et semblent craindre pour l’intégrité du génie français. Ils oublient donc toute notre histoire littéraire ? Comme tout ce qui existe, la littérature est un organisme qui vit de nutrition ; elle doit s’assimiler sans cesse des élémens étrangers pour les transformer en sa propre substance. Si l’estomac est bon, l’assimilation est sans danger ; s’il est trop usé, il ne lui reste que le choix de périr par inanition ou par indigestion. Si tel était notre cas, un brouet russe de plus ou de moins ne changerait rien à notre arrêt de mort.

Quand le grand siècle commença, la littérature agonisait dans les mièvreries de l’hôtel de Rambouillet ; Corneille alla faire ses provisions en Espagne, et Molière fit de même en Italie. Nous avions alors une merveilleuse santé, et nous vécûmes deux cents ans sur notre propre fonds. D’autres besoins naquirent avec notre XIXe siècle, l’épargne nationale se trouva derechef tarie ; on emprunta alors en Angleterre et en Allemagne, et la littérature, remise à flot, eut le beau renouveau que l’on sait. Voici les temps de famine et d’anémie revenus pour elle : les Russes arrivent à point ; si nous sommes encore capables de digérer, nous referons notre sang à leurs dépens. A ceux qui rougiraient de devoir quelque chose aux « barbares, » rappelons que le monde est une vaste société de secours mutuels et de charité. Il y a dans le Coran une bien belle sourate : « A quoi reconnaîtra-t-on que la fin du monde est venue ? demande le Prophète. — Ce sera le jour où une âme ne pourra plus rien pour une autre âme. » Fasse le ciel que l’âme russe puisse beaucoup pour la nôtre !

Au moment de l’étudier dans sa littérature, cette âme de la Russie, j’ai presque uniquement parlé de nos lettres françaises, et je ne m’en excuse pas. Durant les années passées là-bas à surprendre la pensée étrangère, à écouter cette langue vague, musicale, souple vêtement d’idées nouvelles, je rêvais sans cesse à ce qu’on en pouvait rapporter pour enrichir notre pensée, notre vieille langue, faite du travail et des acquisitions des ancêtres. Ils ont mis le monde à contribution pour parer leur reine, ils savaient que pour son service tout est permis, qu’on peut rançonner le passant, armer des corsaires, écumer la mer et guetter l’épave. Imitons-les. Certains lettrés prétendent que la pensée française n’a que faire de courir l’univers, et qu’il lui suffit de se contempler elle-même dans son miroir parisien. D’autres disent que la langue doit être désormais une voix impersonnelle, impassible, qu’on la doit travailler comme ces mosaïques de pierres dures et froides que les petits-fils de Raphaël fabriquent à Florence pour les Américains. Pauvre langue ! je croyais que les siècles l’avaient fondue au feu, coulée dans la fournaise, cloche qui enverra au monde ses puissantes volées. Pour la faire plus résistante et plus superbe, comme ils jetaient dans la cuve leurs rires, leurs colères, leurs désespoirs, toute leur âme, ces rudes ouvriers, Rabelais, Pascal, Saint-Simon, Mirabeau, Chateaubriand, Michelet ! .. Langue et pensée, chaque époque doit les refondre sans relâche ; voici qu’après des jours mauvais où elles ont fléchi, cette tâche nous revient ; travaillons-les à la façon de ce métal de Corinthe qui sortit de la défaite et de l’incendie riche de tous les trésors du monde, de toutes les reliques de la patrie, riche de ses ruines et de ses malheurs, métal éclatant et sonore, bon pour forger des joyaux et des épées.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.


  1. Sermon de 1659, sur l’éminence dignité des pauvres.
  2. Littérature anglaise. Dickens.
  3. George Eliot. ( Revue du 1er mars 1883.)
  4. Le Roman naturaliste, le Naturalisme anglais.
  5. Montégut, loc. cit.