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Questions traitées ez Conférences du Bureau d’Adresse.

Bureau d’Adresse: Paris, 1641


Le premier orateur dit que :Modifier

Toute la terre étant plein d’erreur, la Médecine en a pris bonne part, et comme il n’y a rien plus cher que la vie, les hommes se sont laissés aisément porter à croire l’effet des choses qui devaient la conserver et la défendre des venins qui l’attaquent plus dangereusement que l’ennemi. C’est pourquoi il ne se fait point en cet art de plus grandes impostures que sur le sujet des alexitères[1], telle qu’on a voulu rendre la Licorne. Mais je suis trompé si cette croyance ne doit passer pour une des erreurs populaires. La première raison se tire de la contrariété d’avis qui se trouve dans tous les auteurs[2]. Philostrate en La vie d’Appolonius de Thiane[3] dit, que l’animal de ce nom est un âne[4] qui se trouve dans les marais de Colques[5], ayant une seule corne, avec laquelle il se bat furieusement contre l’Elephant[6]. Cardan[7] après Pline[8] dit que c’est un cheval, et c’est la forme sous laquelle on la peint le plus communément[9], ayant toutefois la tête d’un cerf, le poil d’une fouine, le col court, le crin petit, le pied fourchu, et qu’il naît dans les déserts d’Ethiopie parmi les serpents, au venin desquels résiste cette corne, qu’il dit être plantée au milieu du front, et de trois coudée de haut, large à la base et finissant en pointe[10]. Grasias ab Horto (Garcia da Orta[11]) dit que c’est un animal amphibie[12] qui naît bien en terre près du Cap de Bonne Espérance, mais se plait à la mer, qui a la tête et le crin d’un cheval, une corne de deux coudées de long, mais il est le seul de tous les auteurs qui la dit mobile, et pencher à droite à gauche, en haut et en bas : ceux-ci assurent qu’elle ne se peut apprivoiser[13] et Louis Vartoman[14] dit en avoir vu deux enfermées dans des cages à la Mecque, qui avaient été envoyés au Sultan Soliman, lesquelles étaient privées de cornes. Presque tous l’estiment fort rare et Marc Scherer Aleman renégat, depuis nommé Idaith Aga[15], ambassadeur du même Soliman près de l’Empereur Maximilien, assure en avoir vu des troupeaux entiers dans l’Arabie déserte, et Paulus Venetus[16] dit aussi qu’au Royaume de Basman, il y en a des troupeaux, et qu’ils sont presque aussi grand que l’éléphant, ayant les pieds de même qu’eux, le poil de chameau[17], la tête de sanglier et qu’ils aiment la fange comme les pourceaux. Les auteurs ne sont pas moins divers sur la façon de vivre que l’on représente de telle manière que cet animal ne pouvant paître à cause de sa corne, il ne vit que de rameaux et de fruits d’arbres, ou de la main des hommes[18], et surtout de belles filles dont ils feignent être amoureux[19] : ce que d’autres estiment fabuleux. Quelques uns croient que cet animal a bien été, mais ne se trouve plus ayant péri dans le déluge, et que ces cornes que l’on trouve, la plupart en terre, se sont conservées depuis ces temps là, comme l’ivoire fossile, et les autres parties des animaux qui se rencontrent sous terre par les diverses mutations de ces éléments[20]. Et s’il se trouve de la variété en la description de cet animal : il n’y en a pas moins aux cornes que l’on veut nous faire passer pour être de Licorne. Celle qu’on montre à Saint Denis en France22 a environ sept pieds de haut, pèse treize livre quatre onces, et finit en point d’une base plus large en forme de vis, ou environnée d’une ligne spirale, étant de trois façons différentes : ce qui fait soupçonner mal à propos qu’elle est artificielle23. Toutefois elle ne se rapporte aucunement à celle dont parle Elien24, de telle grosseur qu’on peut en faire des vases25. Celle de Strasbourg26 a bien quelque conformité avec celle de Saint Denis, mais celle de Venise27 est bien différente de toutes les deux, comme celle décrite par Albert le Grand28 est diverse de toutes. Car elle est, se dit-il, solide comme celle du cerf, de dix pied de haut, et fort large à sa base. Les Suisses en ont aussi une, autrefois trouvée au rivage d’un fleuve près de Bruges29, longue de deux coudées, jaunâtre en sa surface, blanche en dedans, et odorante, même en étant allumée30. Celle qu’on garde à Rome31 n’a pas un pied de hauteur de quoi le gardien rapporte la cause au fréquent usage auquel on l’a mise, se servant de sa raclure contre les poisons, et d’ailleurs elle est unie et luisante comme l’ivoire32. Aldroüandus (Ulysse Aldrovandi33)34 qui a compilé un traité fort ample de cette matière comme de tout ce qui concerne les autres animaux, dit en avoir vue une à Niclasbourg si grande qu’elle ressemblait plutôt à un os de baleine qu’à une corne35. Becanus (Jan Van Gorp ou Goropius Becanus), médecin de la Reine de Hongrie36, parle d’une qui était à Anvers de sept pieds de haut, tellement attachée au crâne de son animal qu’elle se courbait le long de l’épine du dos37, et qu’il ne se pouvait servir à troubler l’eau pour empêcher d’être venimeuse, comme disent les auteurs, non pas même à s’en défendre, qui est l’usage des cornes, sinon en se repliant le cou, et amenant la tête entre les jambes de devant, comme font les taureaux dans leurs combats. Elian38 dit qu’elle doit être noire et Ctésias39, médecin du Roi Atarxercès, ne la représente que d’une coudée de haut mais de couleur pourpre à sa pointe et noire en sa partie inférieure ; laquelle variété a fait croire à quelques uns que toutes ces cornes étaient des poissons ou monstres marins, n’y ayant aucun élément susceptible de plus de variétés. A quoi se doit rapporter ce poisson qu’Albert le Grand40 appelle monoceros, pour ce qu’il a une corne sur le front, l’opinion de ceux qui ont cru que la Licorne était le Rhinocéros, étant la moins vraisemblable. Pline assure aussi après Ctésias41 qu’il se trouve des cornes seules en quelques bœufs des Inde, et qu’ils n’ont point l’ongle divisé : ce qu’Elien et Oppien rapportent de quelques taureaux d’Aonie42, et César assure la même chose des bœufs de la Forêt Hercinienne43. Louis Varthema (Lodovico di Barthema)44 a dit avoir vu des vaches en Ethiopie qui n’ont qu’une seule corne. Bref, comme on demeure d’accord qu’il y a des animaux à une corne : ainsi est il impossible de savoir quel est celui à qui l’antiquité a donné ce nom par excellence, qui est la Licorne dont nous parlons : laquelle incertitude les Rois et Républiques qui les ont témoignent bien. Car, s’ils croyaient que ces cornes eussent les propriétés qu’on leur attribue, ils ne les laisseraient pas inutiles en leurs trésors, où elles ne servent que de montre et d’apparat45, non plus que les autres ornements de leurs couronnes, mais ils s’en feraient faire des verres, et à force de s’en servir, ne se trouveraient pas toutes entières comme la plupart, vue qu’Elien, duquel semble avoir été tiré le témoignage de ses grandes vertus, dit que le venin que l’on boirait dans de tels vaisseaux46, ne seraient point nuisible, portant avec foi l’antidote : et que si l’on avait bu du poison auparavant il le ferait vomir47 et toutefois ils ne parlent que par ouï— —dire : et comme les grands menteurs s’ôtent toute croyance, Philostrate48 y ajoute que les Indiens assurent que le jour où on aura bue dans un verre fait de cette corne, non seulement on ne sera point malade tout ce jour là, mais que celui qui sera blessé ne sentira point de douleur, sera non seulement garanti du poison pris par lui, mais pourra passer au travers du feu sans qu’il lui nuise. C’est pourquoi la chasse de cet animal, qu’il appelle âne sauvage, est permise à leur Roi seulement49. Ce qui fit répondre à Appolonius50 étant interrogé s’il croyait toutes ces vertus qu’il y aviserait quand il aura vu les Rois d’Inde qui s’en servent seraient immortels. Ajoutez à cela qu’il n’est pas croyable que les Romains s’étant rendus tout le monde accessible par leurs armes, et l’un de leurs plus grands soins ayant été de réjouir le peuple par des spectacles de bêtes les plus rares, n’eussent plutôt oublié de leur faire voir des Licornes s’il n’en eut eu, que tant d’autres jusqu’alors inouïes. Mais quand il y aurait une Licorne, je n’estime pas que ses vertus fussent telles qu’on les décrit, n’étant appuyées d’aucune autorité, non seulement d’Hippocrate et de Galien mais des auteurs anciens51. Ce qui faisait dire au Médecin du Roi Charles IX qu’il eût ôté cette coutume de tremper dans la coupe du Roi un morceau de cette corne, sinon qu’il profite de laisser quelque semblable opinion dans les esprits vulgaires52. Aussi les marques qu’on lui donne sont de même nature que tout le reste, équivoques, incroyables et ridicules. Car ils veulent qu’on discerne les vraies cornes d’avec les supposées, par les bouillons que la véritable excite en l’eau lorsqu’elle y est jetée : ce qui est toutefois commun à tous les cors poreux, tels le sont les os, notamment ceux qui sont passés par le feu, comme aussi la chaux, la brique, et telles autres choses, où il a laissé des cavités. D’autres en font le discernement, donnent de l’arsenic à un coq, ou un petit chien : ils font avaler ensuite la poudre de cette corne, qui doit seulement les en garantir, mais presque les ressusciter étant morts, et cependant tout ce qui s’en recueille est que l’on voit mourir plus tard les animaux qui ont pris cet antidote que les autres53. Ce qu’étant supposé arrive de l’astriction que tout corne apporte à l’orifice de l’estomac et des autres vaisseaux qui diffère l’exhalaison des esprits. L’épreuve de quelques empiriques est encore plus ridicule : lesquels se vantent qu’ayant décrit un cercle sur une table et mis au milieu un scorpion ou une araignée, jamais ni l’un ni l’autre ne peuvent sortir de ce cercle, et les tenant un quart d’heure à l’ombre de cette corne les y font mourir sans l’aide d’aucune autre chose : ce qui n’est point ou doit venir d’ailleurs que de leur corne54. Quelques uns y ajoute que cette corne même sue en présence du venin. Ce qui semble absurde car le venin devrait pâtir du contre poison et en ce cas le contrepoison souffre du venin qui serait par ce moyen le plus actif, et par conséquent le plus fort. Bref, tant de contradictions, d’impossibilités et d’incertitudes me font conclure que ce conte de la Licorne est une fiction pareille à celle de la fontaine de jouvence et autres choses impossible que l’esprit humain s’est proposé pour avoir de quoi contenter son imagination, bien qu’elles n’aient été ni ne puissent jamais être réduites en actes.

Le second [orateur] dit :Modifier

la faiblesse de l’esprit humain étant telle qu’a peine connaît-il es proches objets de ses sens et ne parvient jamais aux différences des choses : ce n’est pas merveille s’il doute des choses plus éloignées, telles que sont le Phoenix, le Basilic, le Satyre, la Licorne et autres choses de cette nature, et si la vérité des choses étaient ébranlée par de fausses croyances que d’autres auraient eu, il n’y aurait point de Médecins, pour ce qu’il s’est trouvé fort ignorants, point de droit, pour ce que beaucoup ne savent pas, point de véritable déluge, pour ce que les Poètes ont feints celui de Deucalion et Pirrha55, point de vraie religion, pour ce que les païens et tant d’autres en ont une fausse. Au contraire, disons que comme les Romans de Charlemagne ont été bâtis sur la vérité de ses admirables exploits, ainsi il est croyable que les merveilleux effets de la corne de Licorne ont donné sujet aux grands et petits d’en parler et n’en sachant pas la vérité, d’en feindre plus qu’il n’y en avait56. Encore que l’objection qu’on tire de la variété des descriptions de la Licorne, et même de celle qui se rencontre en ces cornes, bien qu’on demeure d’accord que d’environ une vingtaine57 qui se trouve dans les trésors des Princes et Etats de l’Europe, il n’y en ait pas deux entièrement semblables ne soient pas concluantes puisque la même chose se pourrait dire de la plupart des autres animaux, lequel selon la diversité des climats changent de couleurs, et souvent de forme et en un même lieu se trouvent différents selon les ages. Ainsi celui qui ne connaîtrait un barbet de manchon que par la description qu’on lui en aurait faite ne le croirait jamais être de même espèce qu’un mâtin ou un dogue, cependant l’un et l’autre sont des chiens. L’erreur est aussi fort excusable aux auteurs qui ont traités de la Licorne, tant pour ceux que plusieurs d’entre eux, comme Aristote, ont pris le mot Monoceros du grec comme celui d’unicornis en Latin pour un nom adjectif qu’ils ont attribués à toute sorte d’animaux qui n’ont qu’une corne, comme il s’en trouve plusieurs58. Ainsi on appelle bicornes et tricornes tout ceux qui en portent deux ou trois, comme il s’en trouve de l’une l’autre sorte entre les animaux à quatre pieds, entre les volatiles (tels qu’est cet insecte qu’on appelle Cerf Volant59 et duquel on dit que la corne tenue en la main guérit la convulsion) et même entre les serpents60, tels qu’est le céraste61 qui en a pris son nom, le censchrist62 et une sorte d’aspic63. Quelques uns ont aussi confondus le rhinocéros avec monocéros pour la conformité de leur cadence64. Lequel rhinocéros, les romains ont eu en leurs spectacles est décrit si furieux par Martial65 qu’il jetait un ours en l’air comme on le ferait d’un ballon. Mais pour n’avoir point de témoignage qu’ils aient vu de Licorne dans leur amphithéâtre, il ne s’ensuit pas : qu’ils n’en aient pas eu, l’argument tiré de l’autorité négative n’étant pas démonstratif et posé qu’il leur ait été inconnu, il ne s’ensuit pas qu’il ne soit pas dans la nature, non seulement parce qu’ils ne connaissaient pas la plus grande partie du monde, mais aussi parce qu’on ce représente cet animal si furieux qu’il ne peut être pris vivant, notamment en son âge parfait, étant farouche même à ceux de son espèce de l’un et l’autre sexe, et seulement accostable au temps de leur accouplement, lequel cessé ils retournent à leur première fureur et leur première solitude66. Car c’est ainsi que Philès après Elien en parle, il dit que les Brahmannes l’appellent Cartazonon67, qu’il est de la grandeur d’un cheval, de crin et poil roux, très léger de tout le corps et surtout des jambes, bien que sans jointures, qu’il a la queue d’un sanglier, une corne entre les deux yeux, noire rayée en limaçon et finissant en pointe très aigue, haute de deux coudées, qu’il a une voix rauque, il est moins furieux aux autres bêtes qu’à celles de son espèce, avec laquelle il combat incessamment, se poursuivants jusqu’à la mort, sauf quand ils sont en ruth. Le Roi des Prasiens où il se chasse, prend son passe temps à voir s’entrebattre les fans de la Licorne : car on n’en prit jamais, dit-il, parvenus à leur âge de maturité68. Il se trouve aussi de vieilles médailles qui représentent cet animal de la sorte, plongeant sa corne dans une pinte ; lesquels on estime être d’Alexandre le Grand69. Aenas Silvius70 qui depuis fut pape et Paulus Venetus( Marco Polo)71 assurent qu’il se trouve des Licornes entre les monts de l’Inde et le Catay et dans le royaume de Basman, encore que les marques attribuées à ces derniers conviennent plus au Rhinocéros qu’à la Licorne. Mais cette autorité et toutes les susdites ne sont pas considérables à l’égard de celles de l’Ecriture Sainte72 en laquelle il est dit, au Deutéronome 28 : « Ses cornes seront comme celles de la Licorne » . David au Psaume 22 parle ainsi « Délivrez moi, Seigneur, de la gueule des Lions, et mon humilité des cornes des Licornes » . Au Psaume 29, « Aimé, dit-il, comme le fan des Licornes » . Au Psaume 92 : « Ma corne sera exaltée, comme la Licorne » Esaïe au chapitre 34 « Les Licornes defendront comme des hommes pieux » . Job en parle aussi au chapitre 29 de son Livre. Ce que Saint Jérome interprète quelquefois dans le sens du mot hébreu Rheem, Rhinocéros, c’est excusable parce qu’en ce lieu là il est parlé des cornes au pluriel, lesquelles attribuée à la Licorne aurait impliqué une contradiction73. Joignez à ces autorités l’expérience et l’exemple de tant de Rois et Républiques qui n’estimeraient pas leur trésor bien fourni s’il n’y avait pas de corne de Licorne. La Raison y est aussi. Car la matière qui fait les dents, étant transférée à la génération des cornes, par cette métastase ayant acquis comme une sublimation qui l’a purifiée74. Il est certain que toutes les cornes ont une vertu alexitère, par laquelle elles combattent les fièvres, guérissent le flux du ventre, tuent les vers et servent d’une infinité d’autres remèdes à l’homme. Cette vertu déjà grande, lorsqu’elle vient à être unies et resserée en un seul canal, —comme il arrive à la Licorne— se trouve déjà grandement accrue. Joint que laissant la confusion avec laquelle la plupart des auteurs ont écrits sur cela – parce qu’il n’en avaient rien appris que le bruit commun75, qui est un maître fort incertain, et ce qu’on en cru ceux qui n’en ont jamais vu que dans les tapisserie ou dans les livres76, c’est par trop douter des forces de la nature animée et sensible que lui vouloir dénier les vertus qui se trouve dans les corps inanimés, tels que sont les langues serpentines qui se trouvent dans les grottes de Malte77, les terres felées et les minéraux, tels que ceux qu’on appelle à ce sujet Licorne minérale, non parce qu’elle provient des Licorne enterrées du temps du déluge, non plus de l’ivoire minéral de l’éléphant aussi enseveli sous la terre dès ce temps là ou depuis, mais à cause de leur ressemblance, leurs vertus et leurs propriétés et même de leur figure externe : dont il faut moins s’ébahir que la diversité qui se rencontre dans les individus de chaque espèce. Car les matières et les formes étant bornées, une chose se rencontre aisément ressembler à l’autre, ou par hasard, ou un par un jeu de la nature, comme le vérifient tant de coquillages et autres parties des animaux et des plantes qui se rencontrent sous terre et enfermés dans des pierres, aussi se trouve-t-il tant de cet ivoire fossile qu’il n’est pas croyable qu’il ne soit cru dans sa minière. A cette vérité ne nuisent point les fourberies et les tromperies dont les imposteurs se servent à falsifier ces cornes de Licornes, en prenant de l’ivoire, ou des cornes, ou même des os d’éléphants, ou d’autres animaux longtemps gardés sous terre, où il acquièrent plus de solidité et quelques transparences par le moyen du sel de la terre lequel s’y insinue comme il arrive à la porcelaine, que l’on tient pour ce sujet un siècle entier, ni ce qu’il y a d’autres corps naturels ou artificiels qui bouillent dans l’eau78, et même quelques pierres qui suent à l’approche du venin, ce qui procède de ce que le venin épaissit l’air qui s’attache au corps prochain qui est solide. La couleur n’y fait rien pareillement : vu que la fuite des années l’a peu altérée. Joint que les anciens n’ont attribués à la noirceur qu’à la corne de l’âne indien et à celle du Rhinocéros79. Et quant à l’odeur qui se trouve dans la corne de Licorne qui est en Suisse80, c’est un indice qu’elle est falsifiée, ou du genre des minéraux81, la composition des cornes étant trop ferme et solide pour rien évaporer, ceux qui les ont distillés par le feu ayant appris qu’elles abondent en un sel qui n’a point d’odeur, et en un souffre puant. Aussi ce doit être les excréments de l’animal, comme est son poil et sa corne, de mauvaise odeur82, si ce qu’on nous allègue est véritable qu’il apprivoise les bonnes odeurs qu’en chassant les mauvaises dehors. Bref il n’est pas croyable que Clément VII, Paul III, et plusieurs autres aient pris cet animal pour leur arme s’il n’eut pointé été83, et que les Papes ne manquent point tant d’hommes entendus que Jules III en eut acheté un fragment douze mille écus duquel son Médecin84 s’est servi utilement à la guérison des maladies qui avaient quelque chose de vénéneux. Car Marsile Ficin85, Brassavola86, Mathiole87, Aloysius Mundela88 et plusieurs autres médecins les recommandent à cette maladie là, particulièrement à la peste, à la morsure du chien enragé, aux vers, au mal caduc89, et autres telles maladies extrêmes. Pour la fin, j’estime que les effets qui dépendent des propriétés occultes, comme celui-ci, ne se doivent pas condamner témérairement : se souvenant que notre savoir est borné, et partant qu’il faut déférer aux autorités raisons et expériences qui établissent la corne de Licorne et ses merveilleux effets, sauf à se garantir d’imposture.

  1. Alexitère : « Remède qui prévient l’effet des poisons et des venins »
  2. L’idée de diversité constitue l’argument central du premier orateur, elle sert de ligne directrice au débat et éclaire la reconfiguration théorique qui s’opère au cours du XVIIe siècle. La divergence des sources et des descriptions constitue, pour le premier orateur, un grave démenti à l’existence réelle de l’animal et les propriétés de sa corne. Mais à partir de cet argument, c’est tout le principe d’analogie au fondement de l’epistémè de la Renaissance que l’orateur met à mal pour proposer en échange une relecture de ce savoir sous le mode de la représentation et la compréhension du phénomène comme une fable.L’orateur incarne la position des érudits et des lettrés dans ce débat car il a visiblement lu l’ouvrage d’U. Adrovandi qui traite de la Licorne et le Discours sur la Licorne d’Ambroise Paré. Ce dernier utilisait déjà l’argument de la diversité pour réfuter les propriétés anti-véléniques de la corne de licorne : « les uns disent qu’elle ressemblent à un cheval, les autres à un asne, les autres à un cerf, autres à un rhinocéros, autres à un levrier d’attache. Bref, chacun en dit ce qu’il en a ouy dire, ou ce qu’il luy plaist de controuver » Discours de la Licorne, in Monstres et prodiges, Paris : ed. de l’œil, Paris, 2003, chap. II, p. 244)
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