De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 3/53

Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 263-265).


CHAPITRE LIII.
Que la grace ne se donne point à ceux qui ont trop d’amour pour les choses de la terre.
Le Maistre.

MOn fils, ma grace est un don qui n’a point de prix. Elle veut toûjours être seule & ne souffre point de mélange : elle ne sçauroit compâtir avec les délices de la terre.

Si vous voulez donc en être rempli, commencez par éloigner tout ce qui lui fait obstacle.

Tâchez de vous dérober aux yeux du monde ; aimez la retraite ; fuyez les conversations inutiles ; adonnez vous à la priere ; n’ayez point de plus grand plaisir que de traiter avec moi ; vivez de sorte, que vôtre conscience soit toûjours nette, & vôtre cœur toûjours penetré d’un vif regret de vos fautes.

Considerez tout le monde comme un rien, & préferez l’exercice de l’Oraison, à tout ce qui peur vous distraire, & vous occuper au dehors.

Ne croyez pas que vous puissiez vous unir à moi, & courir en même tems aprés des plaisirs passagers.

Rompez tout commerce avec vos amis & vos connoissances, & renoncez de bon cœur à toute consolation humaine.

C’est pour cela que le Prince des Apôtres conjure instamment les fiděles de vivre ainsi que des étrangers & des voyageurs sur la terre[1].

O qu’un homme meure tranquillement, & plein de confiance, lorsqu’il se sent tout-à-fait libre des attachemens du monde !

Mais une ame encore foible & immortifiée n’est point capable d’un détachement si parfait : & l’homme animal ne sçait ce que c’est que la liberté de l’homme interieur.

Que si de charnel qu’il est, il veut devenir spirituel, il doit quitter non seulement ceux qui ne lui sont rien, mais même ses proches, & se persuader que de tous les hommes il n’y en a aucun, dont il se doive plus donner de garde que de lui-même.

Si vous pouvez vous vaincre vous-même, vous surmonterez facilement tout le reste.

La victoire la plus glorieuse est celle que l’on remporte sur soi.

Car celui qui a acquis un tel empire sur les passions, que son appetit est soûmis à la raison, & que sa raison m’est soûmise en toutes choses ; celui-là sans doute est maitre de soi, & maître de tout le monde.

Voulez-vous donc parvenir à ce haut degré de perfection ; commencez à y travailler de toutes vos forces ; mettez la coignée à la racine ; arrachez de vôtre cœur cette affection désordonnée que vous avez pour vous même, pour vos propres commoditez, ou pour quelque bien materiel que ce puisse être.

Quiconque a pu vaincre l’amour propre, a presque tout fait, puisqu’il à coupé la racine de tous les vices ; & le fruit de sa victoire et une paix que rien ne sçauroit troubler.

Mais comme il y a peu de gens qui s’efforcent de mourir entierement à eux-mêmes ; aussi la plupart demeurent tellement esclaves de leurs passions, que jamais l’esprit ne l’emporte sur la chair.

Il faut donc que ceux qui veulent entrer dans ma familiarité, se défassent de leurs affections déreglées, & qu’ils prennent garde à ne s’attacher en particulier à aucune créature.

  1. 1. Pet. 2. 11.