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De l’Enseignement des Arts du Dessin en France

De l’enseignement des arts du dessin
Louis Vitet


DE L'ENSEIGNEMENT
DES
ARTS DU DESSIN

Tous les arts du dessin, peinture, sculpture, architecture, sont depuis quelque temps chez nous dans un état de malaise et de crise que les plus optimistes ne peuvent contester. Sous quelque drapeau qu’on se range, qu’on soit du parti du dessin, qu’on soit du camp de la couleur, qu’on tienne pour l’idéal ou pour le réalisme, chacun, à sa manière, reconnaît et confesse que l’art en France décline et s’amoindrit. Coup sur coup, depuis quelques années, nous avons vu s’éteindre, presque tous avant l’heure, les hommes qui soutenaient le mieux, qui promettaient de soutenir encore l’honneur de notre école, et non-seulement il n’apparaît personne qui soit de taille à les faire oublier, mais l’envie même de les remplacer, l’ambition d’hériter d’eux, ne se manifestent nulle part. Est-ce faute de talent ? Non, toute sève n’est pas morte, il nous naît encore des artistes, seulement ils sont d’un autre ordre que ceux que nous perdons. Cette jeunesse intelligente, habile, qui s’avance et qui bientôt aura tout envahi, ne croyez pas qu’elle aspire à de bien hautes destinées. Son but est des plus modestes ; il lui faut le succès, le succès avant tout, n’importe par quel moyen. De l’éclat, peu d’études et beaucoup de profit, voilà son rêve, voilà comment elle use du talent quand par hasard Dieu le lui donne. Elle se résigne au terre-à-terre, disons mieux, elle en a le goût.

Aussi nous comprenons qu’en face de tels symptômes les hommes à qui chez nous l’état confie le soin de faire fleurir les arts se soient sérieusement émus, et que l’idée leur soit venue de modifier les bases de notre enseignement. On s’en prend malgré soi au mode de culture quand la pépinière s’appauvrit.

Assurément, dans les arts du dessin, la bonne direction des études, les saines méthodes d’enseignement, sont les premières conditions du succès. On peut se demander pourtant si l’état général des esprits, l’activité plus ou moins grande des passions sociales, certains courans d’idées, certains développemens de la richesse dans telles ou telles mains, peut-être aussi le caractère plus ou moins généreux, plus ou moins élevé des institutions politiques, n’exercent pas souvent sur les créations de l’art une influence, sinon aussi directe, du moins presque aussi décisive que les procédés de culture et les systèmes d’enseignement. Quoi qu’il en soit, nous admettons, lorsque la source semble baisser et menace de tarir, qu’on la sonde et qu’on tente d’en changer le régime ; mais si inquiet qu’on fut, si impatient de corriger le mal, était-ce en cachette, à huis clos, qu’il fallait chercher le remède ? A quoi bon ce mystère ? où était le danger d’attendre un peu, de consulter avant d’agir ? Remanier de fond en comble ce grand système d’enseignement qui, sous des, noms divers, mais au fond presque toujours le même, a traversé tant de régimes, assisté sans secousses à tant de catastrophes, et qui comptait déjà plus de deux siècles accomplis, n’était-ce pas une assez grosse affaire pour n’y mettre la main qu’après mûre réflexion ? Sans doute il est des cas où le succès dépend d’un secret bien gardé, où sous peine d’échec, d’échec plein de périls, il faut saisir l’occasion, ne se fier qu’à soi, se contenter de sa propre sagesse ; l’histoire est là pour nous le dire. S’ensuit-il qu’en toute circonstance et pour les moindres entreprises le secret et le silence soient les conditions du salut ? Il y a presque de l’irrévérence à copier ainsi certains modèles sans à-propos et sans nécessité. C’est là, pour ne parler que de la forme, le vice radical de ce décret inopiné que le Moniteur du 15 novembre 1863 a si brusquement mis au jour. Fût-il irréprochable au fond, cette apparence de surprise, ce simulacre de coup d’état lui auraient enlevé tout crédit. Supposez au contraire qu’on l’eût annoncé d’avance, mis à l’étude et discuté, non pas même en public, mais entre soi, dans quelque commission choisie et présidée comme on l’aurait voulu, il n’en fallait pas davantage pour que tout prît un autre cours. Ce qu’il y a de bon dans le décret y fût resté, cela va sans dire, et les imperfections, les oublis, les inadvertances, les mesures impraticables auraient en partie disparu. La moindre discussion, même la plus amie et la plus complaisante, suffisait à rendre ce service.

Nous ne parlons là que des choses ; à plus forte raison, vis-à-vis des personnes, le calcul était bon d’agir ouvertement. Que de justes griefs, que d’irritations regrettables on évitait par la ! Chose étrange, c’est par appréhension de ces griefs, de ces irritations, c’est pour se délivrer de discussions embarrassantes, pour éviter les questions personnelles, qu’on a conduit l’affaire en toute hâte et en secret, presque comme un complot ; on croyait que le fait accompli couperait court à toute résistance, à toute réclamation. L’événement a prouvé le contraire. Évidemment il aurait mieux valu user de plus de courtoisie envers ceux qu’on voulait dépouiller : ils n’auraient pas crié plus fort, et, bruit pour bruit, en les avertissant, on aurait mis de son côté le bon droit et la bienséance.

Mais nous n’aurions rien fait ! s’écrient les partisans de la mesure. Annoncer nos projets, c’était déchaîner la tempête. Nos adversaires avertis auraient remué ciel et terre, et devant ce conflit la main qui signe les décrets se serait prudemment abstenue. Il n’y avait donc pas de milieu, c’était à prendre ou à laisser ; il fallait renoncer à tout ou procéder avec mystère. À quoi nous répondons que le plus sûr moyen, l’infaillible recette d’avoir pour soi l’opinion d’abord et par elle cette main qui signe les décrets, c’était de dire tout haut, d’annoncer franchement le projet de réformes, et, bien mieux, d’en saisir directement, publiquement ces adversaires qu’on redoutait si fort. Avec ménagement, mais avec fermeté, on les eût invités à exécuter de bon accord, dans l’intérêt des arts, ce qu’il y avait d’évidemment utile dans les innovations qu’on méditait, et alors de deux choses l’une, ou ils se seraient rendus de bonne grâce à cette mise en demeure, ce qui simplifiait tout, ou leur refus, à supposer qu’il fût possible, autorisait atout, sans leur laisser un mot à dire.

Pourquoi donc n’avoir pas suivi une marche si naturelle ? Pourquoi cette brusquerie qui fait notre étonnement ? On nous en donne la raison ; citons les termes officiels, les paroles de M. le ministre de la maison de l’empereur. « Si mon administration, a-t-il dit [1], n’a pas consulté l’Académie des Beaux-Arts lorsque l’étude dont ces réformes ont été l’objet m’a été présentée, l’Académie ne doit s’en prendre qu’à elle-même. »

Qu’est-ce à dire ? L’illustre compagnie a donc tout récemment commis quelque imprudence, laissé lire clairement au fond de sa pensée, émis un vote, prononcé des paroles qui lui défendent d’accepter même une discussion touchant la moindre atteinte à ses prérogatives ? Rassurez-vous ; M. le ministre va vous dire ce qu’il entend par ces mots : l’Académie ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Sachez qu’un certain jour, il y a trente-trois ans, un ministre de la monarchie, se proposant de donner, lui aussi, une impulsion nouvelle à nos arts du dessin, s’avisa de parler réforme à l’Institut. Demandez à ce ministre comment fut accueillie sa généreuse ouverture, quel refus péremptoire lui fut signifié ! C’était le même corps, la même compagnie ; il s’agissait, comme aujourd’hui, des règlemens de l’École des Beaux-Arts et de l’Académie de France à Rome. Que voulez-vous de plus ? Pourquoi recommencer ? L’épreuve est faite, l’Académie s’est prononcée : elle ne doit plus s’en prendre qu’à elle-même.

Ainsi rien n’est changé depuis trente-trois ans ! L’Académie de 1831 et celle de 1864 sont une seule et même chose ! Ce que l’une a refusé, l’autre ne peut l’admettre ! Avoir consulté l’une, c’est savoir ce que l’autre va penser ! Quelle identité prodigieuse ! Si du moins, depuis un tiers de siècle, personne n’était mort dans cette classe de l’Institut, le miracle serait un peu moins grand ; mais par malheur il n’en est pas ainsi. Savez-vous ce qui reste de cette Académie des Beaux-Arts de 1831 ? Cinq membres, pas un de plus. Et par qui ceux qui manquent sont-ils représentés ? C’est ici la question principale. Notez que ce ministre, dont on vante à bon droit l’intelligente initiative, M. le comte de Montalivet, voulait mettre en présence l’esprit ancien et l’esprit moderne, et que dans la commission qu’il instituait, en appelant d’un côté les principaux membres de l’Académie, il lui donnait de l’autre, comme contradicteurs, les représentans les plus notables, les plus accrédités de la génération et des idées nouvelles. Or tous ces novateurs choisis par le ministre de 1831, que sont-ils devenus ? Académiciens : l’intolérante compagnie, qui n’avait pas voulu conférer avec eux, les a tous appelés, tous élus tour à tour, un seul excepté, je crois ; M. le ministre lui-même prend soin de nous le dire. Ils se sont assis sur ces bancs où naguère on fulminait contre eux ; ils ont franchi le sanctuaire sans condition, sans amende honorable, n’acceptant avec l’esprit ancien d’autre accommodement que ce degré d’égards et de savoir-vivre qui pacifie les querelles sans altérer les convictions. L’action bienfaisante du temps, qui se glisse partout, pénètre donc aussi dans les académies ! Et vous comptez pour rien de semblables recrues ! Vous voulez que le corps qui s’en est enrichi soit aujourd’hui le même, exactement le même qu’il y a trente-trois ans ! Vous croyez inutile de prendre son avis parce que d’avance, dites-vous, vous savez ce qu’il devra vous dire ! Il y a là, n’en déplaise aux auteurs du décret, et quelles que soient leurs intentions, leur bonne foi parfaite, il y a là tout au moins erreur de date, anachronisme.

Oui, dans notre jeunesse, cette Académie des Beaux-Arts pouvait passer pour close, presque murée à nos idées les plus chères, à ce libéralisme esthétique dont nous étions dès lors, dont nous sommes toujours les champions dévoués ; nous la trouvions enchaînée à des partis-pris inflexibles ; elle était à nos yeux tyrannique, oppressive, hors d’état de transiger sur rien ; peut-être cédions-nous à quelques préventions ; au fond, nous avions raison. Des faits, des faits publics le disaient hautement. C’était bien vraiment là l’Académie de cette époque : c’était son penchant habituel, son esprit dominant ; mais aujourd’hui nous tomberions dans la routine à notre tour, si nous ne savions pas voir combien elle est changée. Non que, même aujourd’hui, il ne lui reste encore, comme à toute assemblée, certain fonds de son ancien esprit, et que livrée à elle-même elle ne pût quelquefois, surtout dans le choix des personnes, retourner à ses vieux penchans ; mais en matière de goût vous ne trouvez plus trace de son intolérance : elle accepte et professe ces mêmes vérités qu’elle repoussait comme hérésies ; elle entend, elle parle la langue de son temps ; bien loin d’être exclusive, on pourrait presque dire qu’elle participe un peu de la mollesse générale des convictions d’aujourd’hui. Ainsi l’anachronisme est de toute évidence. On s’est mépris de deux façons, matériellement quant à la date, moralement quant aux personnes. On a cru qu’avant le décret l’Académie serait intraitable ; on s’est imaginé qu’après elle serait souple, obéissante. Avant, rien n’était plus facile que de s’entendre avec elle : on avait dans ses rangs des auxiliaires certains, il ne fallait que vouloir ; après, elle a prouvé qu’on la connaissait mal, et s’est acquis l’estime universelle en défendant avec mesure, et non sans énergie, sa dignité blessée.

N’insistons pas : si quelque chose en ce monde est prouvé, c’est qu’il y avait dix raisons pour une de consulter l’Académie, de ne rien promulguer, sans avoir pris, tout au moins, son avis, sauf même à ne pas le suivre : il n’est personne qui ne le sente, personne qui ne le dise, et même les auteurs du décret, s’ils n’en conviennent pas tout haut, en sont à coup sûr aujourd’hui aussi convaincus que nous. Ce point est hors de doute et sans contradiction possible.

Mais enfin, tout regrettable que soit le procédé, ce n’est après tout qu’une question de forme : si la mesure est bonne au fond, si le décret est conçu dans de saines idées, si les changemens qu’il consacre ont eu déjà d’heureux effets, s’ils en promettent plus encore, il faudra bien passer condamnation et laisser dire l’Académie. Mieux eût valu ne pas l’exclure : maintenant qu’on s’est passé d’elle, pourquoi récriminer ? Acceptons le bien qu’on a fait, oublions ce qu’on aurait dû faire.

Nous ne demandons pas mieux : aussi bien l’intérêt du corps académique n’est pas ce qui nous touche ici. Occupons-nous seulement du décret ; ne parlons même pas des embarras que tout d’abord il a pu rencontrer. Ces troubles, ces moqueries, ces étourderies de jeunesse ne sont pas d’infaillibles arrêts. On a vu de sages mesures tout aussi mal débuter et plus tard conquérir la vraie faveur publique. Qu’on nous permette de le dire, si sur les bancs de notre école cet acte du pouvoir n’eût d’abord soulevé que de simples critiques, si ces jeunes esprits, troublés dans leurs plans d’étude, ne s’étaient cru le droit de réclamer d’un ton un peu trop véhément, nous aurions signalé plus tôt, dès le premier moment, dès l’apparition du décret, ce qu’il a, selon nous, de regrettable et de défectueux. Ne voulant pas souffler le feu, nous nous sommes gardé de mêler une voix discordante aux éloges et aux remercîmens. que tant d’organes de la presse prodiguaient à ces nouveautés comme à une œuvre de délivrance et d’émancipation ; mais aujourd’hui que le calme, sinon la soumission complète, est rentré dans l’école, tout scrupule doit cesser, et la critique peut reprendre ses droits. Nous allons donc dire notre avis franchement, sans complaisance et sans hostilité, aussi bien sur la question même de l’enseignement des-arts du dessin que sur la solution qu’elle vient de recevoir ; nous nous attacherons aux trois points principaux qui font la base du décret :

Le régime intérieur, la constitution de l’École des Beaux-Arts ;
Le nouveau mode d’enseignement ;
Les modifications introduites dans le système d’encouragement.

Il nous faudra chercher quel était avant le 13 novembre 1863 l’état de nos écoles de Paris et de Rome, ce qu’il importait de faire, les lacunes qu’on pouvait combler, les abus plus ou moins réels, les directions plus ou moins fausses qu’il y avait lieu de redresser ; puis nous verrions ce qu’on a fait, et comment en dépassant le but, en mettant tout à neuf, on a tout compromis. Une réforme eût suffi, c’est une révolution qu’on a faite. Aussi, loin d’assurer le progrès qu’on prétendait servir, on court risque, au contraire, de rendre plus rapide la décadence qu’on voulait arrêter. Et maintenant quel remède ? Suffira-t-il de retrancher quelques dispositions de détail ? Non, l’expérience en est faite. Ou a eu beau, depuis six mois, corriger le décret et le recorriger, le modifier à la surface, en ajourner quelques parties, en supprimer quelques autres ; on n’a rien changé, rien guéri. Le mal est plus profond. C’est le principe même, c’est l’esprit de l’organisation nouvelle qui en fait le vice et le danger.


I

Cet esprit, quel est-il ? Commençons par le dire, deux mots y suffiront.

Organiser de telle sorte l’enseignement des arts qu’avant tout il excite et développe chez les élèves l’originalité personnelle, telle est l’idée fondamentale, la raison d’être du décret. Lisez-le, consultez le rapport qui lui sert de préface, étudiez les réponses et les apologies de l’administration ; partout vous trouverez cette même pensée, que l’originalité personnelle est chez nous en péril et qu’il faut lui porter secours. Le décret vient en aide à ces pauvres élèves qui ont vécu si longtemps sous le joug ; il les arrache à la domination d’un pouvoir immobile, inflexible, ennemi de toute indépendance, sans égards pour les dispositions, les instincts, le sentiment individuel de chacun de ces jeunes gens, et abusant contre eux de l’appât des récompenses jusqu’à les faire passer « dans une sorte de filière » qui les façonnait tous sur un même patron. Enfin les voilà libres ! l’ère de l’originalité commence ! Tel est le signalé service que le décret, de bonne foi, croit rendre à l’art, à la jeunesse et au génie français.

Eh bien ! nous allons voir à quelles conséquences ce système conduit, à quels périls il nous expose et ce que deviendrait l’honneur de notre école, s’il était longtemps triomphant.

Entendons-nous d’abord sur un point capital. Oui, vous avez raison, l’originalité dans les arts est le don souverain, la qualité suprême : sans originalité point d’artiste. Le savoir le plus consommé, les plus patiens efforts, la plus solide expérience, pâlissent devant la moindre flamme de véritable originalité. Mais ce trésor incomparable, ce n’est pas sur les bancs de l’école qu’on l’a jamais ni gagné ni perdu. Point de leçons qui vous le donnent si le ciel ne vous l’a départi, et quand vous l’aurez reçu, l’éducation la plus étroite et la plus exclusive ne saurait vous en dépouiller. Qui sait même si la lutte et la contradiction ne le fortifient pas, bien loin de l’amoindrir. Ainsi point de souci : la vraie, la grande originalité est ici hors de cause. N’en parlons pas, elle se défend d’elle-même, dès le berceau, pour ainsi dire, et son adolescence n’a que faire de votre protection. Plus tard, c’est autre chose. Lorsqu’elle aura franchi tous les obstacles, supporté les rigueurs, soutenu les épreuves de la discipline commune et qu’elle prendra son vol, s’il arrive que le public, mal éclairé peut-être, trop lent à l’apprécier, ne la soutienne qu’à demi, ou même pas du tout, il sera bon d’aller à elle, de ne pas la laisser languir dans sa fierté sur la terre étrangère ou sous quelque mansarde, de lui fournir prompte occasion de se manifester et de se faire comprendre ; mais jusque-là, tant qu’elle est en croissance, tant qu’elle est à l’école, encore un coup, laissez-la faire, laissez-la se débattre et se frayer librement son chemin.

Puisqu’il en est ainsi, puisque l’originalité véritable échappe à votre tutelle et qu’il n’existe aucun moyen ni de la faire germer, ni de la faire grandir, ni même de la décourager, quelle est donc cette autre originalité dont le salut vous préoccupe, dont vous vous faites les patrons, et pour qui vous créez tout exprès un système d’enseignement nouveau ? Il faut bien vous le dire, c’est la petite et trop souvent la fausse originalité : disposition d’un autre ordre, aussi fragile, aussi précaire que l’autre est saine et robuste ; séduisante promesse, presque toujours trompeuse. Quand vous l’aurez bien caressée, bien protégée dans ce nouveau gymnase fondé en son honneur, quand elle aura grandi loin des doctrines monotones et des rudes études dont le contact l’effarouche, que vous donnera-t-elle en mettant tout au mieux ? Quelques caprices spirituels, quelques gracieuses fantaisies, feux follets qui ne seront pas sans charme tant qu’elle aura quelque jeunesse ; mais, le souffle bientôt venant à lui manquer, elle répétera jusqu’à son dernier jour les mêmes naïvetés, si c’est la candeur qu’elle affecte, les mêmes impertinences, si c’est l’audace qu’elle joue, si bien qu’à tous les yeux il sera clair enfin que sa candeur et son audace sont d’impuissantes maladresses et d’ignorantes présomptions.

Et c’est là ce qu’il faut cultiver à grands frais et propager comme en serre chaude ! Mais à quoi bon ? Cette originalité secondaire, la seule, répétons-le, dont il puisse être ici question, elle a son patron tout trouvé. Le public d’aujourd’hui lui bat des mains et lui ouvre sa bourse. Le fait n’est-il pas notoire ? Le rapport officiel placé en tête du décret n’a-t-il pas soin de l’attester ? « Le public, nous dit-il, n’ayant point de système, point de parti-pris, comprend tout et juge tout sans prévention, heureux quand il trouve un mérite quelconque sous les tentatives les plus audacieuses. » Cette impartiale indifférence mêlée d’amour pour la témérité, cette soif du nouveau, ce besoin de l’extraordinaire, cet engouement un peu crédule pour les dehors de l’originalité, n’est-ce pas, sans en médire et à quelques rares exceptions près, n’est-ce pas là notre goût du jour ?

Que fait donc le décret ? quelle position prend-il ? Il se met hardiment à la remorque de la mode. Beau courage, à coup sûr, et grande utilité ! Nous voudrions ne pas tomber dans une sorte de redite ; mais comment faire ? Ce même anachronisme dont tout à l’heure l’Académie était l’occasion, le voilà qui reparaît à propos du public. Il y a trente ans (disons plutôt quarante), lorsque non-seulement l’Institut, mais tout le monde avait, en matière d’art, un parti-pris ; lorsque personne, ou peu s’en faut, ne se piquait encore d’impartialité et ne jugeait sans prévention, sans esprit de système, une intervention du pouvoir en faveur de la liberté du goût, un acte protecteur donnant courage au sentiment individuel, pouvaient avoir, sinon très grand succès, du moins quelque opportunité ; mais aujourd’hui à quoi bon et pourquoi ? Le pléonasme est évident. C’est enfoncer la porte la mieux ouverte, souffler dans le sens du vent, pousser à une roue qui déjà va trop vite. Comprend-on qu’on s’amuse à bâtir une réforme sur une vieille idée, et qui n’est vieille après tout que parce que le besoin qu’elle exprime est déjà satisfait et plus que satisfait ?

Ainsi l’esprit, le principe du décret, l’idée de patronner, par préférence et avant tout, l’originalité personnelle, c’est-à-dire d’enseigner ce qui ne s’enseigne pas, cette idée fausse et dangereuse en soi le devient d’autant plus qu’elle est moins opportune et qu’elle favorise outre mesure des penchans déjà surexcités, des penchans qu’il faudrait combattre, ou tout au moins régler et contenir.


II

Mais que voulez-vous ? dira-t-on. Demandez-vous qu’on restaure l’ancien état de choses purement et simplement ? Vous en faites-vous le champion sans réserves ? L’acceptez-vous tel qu’il était ? En un mot, n’y avait-il rien à faire ?

À juger de l’enseignement par l’état des études, c’est-à-dire par les résultats visibles du concours, nous dirons que dans ces derniers temps, sans qu’il y eût, tant s’en faut, sujet de se féliciter, rien cependant n’appelait la foudre sur notre école, rien n’exigeait que tout y fût changé. Dans les derniers concours, la peinture, il est vrai, avait peut-être dépassé le degré de faiblesse atteint déjà en d’autres temps ; mais ses deux sœurs, la sculpture et l’architecture, s’étaient plutôt montrées avec quelque avantage. Nous l’avons dit, pour nous l’abaissement graduel de l’art, dont on s’alarme à si bon droit, n’est pas un fait purement scolaire : des causes générales et profondes contribuent pour une bonne part à cet affligeant résultat ; mais nous ne prétendons pas que rien ne fût à reprendre dans notre enseignement. Depuis assez longtemps, un certain relâchement pouvait s’être introduit dans l’établissement principal, dans le centre de nos études, l’École impériale des Beaux-Arts, et le jour était venu peut-être, sans toucher aux fondemens de ce vieil édifice, sans rien détruire et sans rien ébranler, d’y porter un peu de vie nouvelle, de l’ajuster à nos besoins.

Ainsi nous ne répondons pas que M. le surintendant des beaux-arts n’ait eu quelque raison de dire (dans la préface du décret) que certaines leçons, certains cours journaliers n’étaient pas toujours faits avec la même exactitude dans tous les mois de l’année, et que parfois le professeur, sobre de corrections, ne poussait pas très loin sa promenade à travers les bancs. Et comment en effet ces douze associés, chargés, chacun pour un douzième, de la tâche commune, s’en seraient-ils acquittés, les uns comme les autres, avec la même dose de dévouement et d’attention ? Une fonction qu’on n’exerce qu’à si long intervalle et pour si peu de temps, peut-on la prendre en goût ? Peut-on s’y dévouer ? Historiquement parlant, rien de plus simple à expliquer que ce professorat par douzièmes. Il naquit, comme on sait, avec l’Académie, dont les douze premiers fondateurs, les douze anciens, pour obtenir [2] le privilège de créer une corporation supérieure au corps de la maîtrise et à l’abri de ses persécutions, avaient accepté la charge à peu près gratuite d’enseigner la jeunesse, de poser le modèle et de faire la leçon. Pour rendre le fardeau plus léger, ils se l’étaient entre eux également réparti, et chacun avait fait son mois à tour de rôle. L’usage en persista tant que dura l’ancienne Académie ; puis après la révolution, lorsque l’École sortit de ses ruines, séparée désormais de l’Académie nouvelle, qui renaissait de son côté comme classe de l’Institut, elle n’en reprit pas moins ses primitives habitudes, et l’enseignement collectif et fractionné fut rétabli sans objection. Assurément rien n’est plus respectable qu’une coutume aussi persévérante ; mais peut-on faire au culte du passé un sacrifice indéfini ? En principe, il est bon, surtout pour la jeunesse, de changer de maître quelquefois, de n’être pas toujours corrigé de la même façon, d’échapper à la tentation de trop aimer son guide et de le suivre de trop près, il est bon que de temps en temps on passe forcément sous une autre influence ; mais douze fois par an, c’est évidemment trop. De si fréquentes mutations jettent dans les études un va-et-vient fâcheux : l’élève n’a pas le temps de connaître son maître, de bien comprendre ses conseils, d’en essayer l’application ; le maître, de son côté, ne peut s’attacher à l’élève, s’assurer s’il en est compris et prendre à ses progrès un intérêt durable. Nous aurions donc voulu transiger avec la tradition, maintenir sans parcimonie ce large corps de professeurs qui a toujours constitué l’École, mais ne pas les charger tous les douze de professer le même cours. Ce cours, qui depuis deux cents ans a fait la vie, la force, la gloire de l’art français, le cours de dessin d’après l’antique et d’après le modèle vivant, nous l’aurions confié seulement à quatre professeurs, choisis et délégués par l’ensemble du corps et se succédant par quartier. Aux huit autres nous aurions demandé des cours spéciaux justement réclamés pour le complément des études, et par là nous aurions introduit dans le cours principal plus d’unité, une responsabilité plus directe, plus de suite, plus de régularité, sans toutefois renoncer au salutaire principe de la diversité d’enseignement.

Nous ne citons cet exemple que pour indiquer en passant dans quel esprit, dans quelle mesure, on pouvait innover à l’École des Beaux-Arts. Les plus innocentes réformes auraient suffi pour tout régénérer. Le programme était simple : modifier quelques attributions, élever les études, en élargir le cercle, leur imprimer une impulsion nouvelle, mais, avant tout, respecter le principe, la condition vitale, l’essence même de l’institution, c’est-à-dire son indépendance.

Ici, nous le savons, les auteurs du décret sont avec nous en profond désaccord. L’indépendance d’une école ! Le mot est malsonnant pour eux. Une école a-t-elle donc besoin d’indépendance ? Pourvu qu’un professeur soit libre de faire son cours, que lui faut-il de plus ? Est-ce à lui de juger comment et dans quel sens sera dirigée l’école ? Est-ce à lui de choisir, quand vient une vacance, le collègue qui lui convient le mieux ? L’autorité dont il émane ne sait-elle pas mieux que lui et le choix qu’il faut faire et la voie qu’il faut suivre ? Toute lumière ne vient-elle pas d’en haut ? Des professeurs qui délibèrent, qui s’entendent entre eux, qui règlent leurs leçons, des professeurs qui se recrutent, quel scandale ! quel exemple ! quelle incroyable atteinte à la prérogative ministérielle ! quelle dissonance dans nos institutions !

On reconnaît pourtant « qu’une règle acceptée de tous » permet une exception : les corps savans se recrutent eux-mêmes. Pourquoi ? Probablement parce que les savans seuls savent pertinemment ce qui convient à la science, à ses progrès, à son honneur, et que l’administration même la plus habile et la plus éclairée est, de l’avis de tous et de son propre aveu, incompétente en ces matières. Or si un corps savant peut, sans troubler l’état, sans danger pour personne, conserver quelque indépendance, d’où vient qu’un corps artiste ne jouirait pas du même droit ? L’art a-t-il donc moins de secrets, moins de mystères que la science ? On nous répond qu’ici, le principal, ce n’est pas l’art, mais la fonction publique, que l’artiste professeur est avant tout serviteur de l’état, et n’appartient, en cette qualité, qu’à la catégorie des simples fonctionnaires.

Soit. Ne cherchons pas à contester, prenons la théorie pour bonne. Deux droits sont en présence, le droit de l’art et le droit de l’état. Admettons qu’ils se contrarient ; s’ensuit-il de toute nécessité qu’il faut que l’un des deux absorbe et confisque l’autre, et ne vaut-il pas mieux chercher quelque moyen de les mettre tous deux d’accord ? Si par exemple on avait dit à l’École des Beaux-Arts : « Votre petite république nous cause quelque ombrage ; nous voudrions savoir ce qui s’y passe, y faire pénétrer notre esprit. Nous allons vous donner un consul. L’indépendance, à proprement parler, en souffrira bien quelque peu ; mais au fond vous n’y perdrez, pas. Rien ne sera changé aux bases de l’école, aux garanties des professeurs : ils se réuniront, ils s’entendront sur leurs programmes, sur la direction de leurs cours ; ils parleront, ils voteront comme autrefois ; seulement ce président, ce recteur, peu importe le nom, introduira entre l’école et nous d’utiles et nouveaux rapports : nous saurons mieux ce que vous faites ; vous entendrez parler de nous ; il dirigera vos efforts, stimulera votre zèle : il vous soulagera de soins tout matériels, d’embarras de gestion qui vous fatiguent sans profit ; en un mot, sans beaucoup vous gêner, il calmera nos inquiétudes, nos scrupules administratifs. » Ce que nous indiquons là, la primitive école, au XVIIe siècle, en usa et s’en trouva bien. Ce n’est autre chose, après tout, qu’une position presque analogue au patronage officieux que M. de Charmoy d’abord, puis M. Ratabon, exercèrent pendant quelque temps, au grand profit de la naissante compagnie. Aujourd’hui comme alors, cet élément de transaction ne pouvait-il suffire à tout pacifier ?

Allons plus loin : le règlement maintenant abrogé, le règlement de 1819, avait établi dans l’école, mais seulement près d’une des sections, la section d’architecture, une commission qui prenait part, concurremment avec les professeurs, au jugement des concours. Ce jury, composé de vingt membres, de vingt architectes distingués, était nommé au scrutin par l’école, par l’assemblée des professeurs. Qui aurait empêché d’en élargir la base et d’en étendre les attributions ? Ne pouvait-on d’abord, près de l’autre section, la section de peinture et de sculpture, instituer un semblable jury, et dans l’un et dans l’autre, soit qu’ils restassent séparés, soit qu’on les réunît, ne pouvait-on donner à l’administration le droit de nommer quelques membres investis de sa confiance et choisis parmi les artistes étrangers à l’école, ou même, en dehors des artistes, et comme le veut aujourd’hui le décret, dans une classe d’auxiliaires quelquefois incommode, mais bonne à consulter pourtant, les amateurs, les lettrés ? Déjà l’ancienne école en avait fait l’essai. À titre d’associés libres ou de membres honoraires, elle avait introduit des amateurs dans ses rangs, et souvent ces oisifs s’y étaient illustrés. Sans travailler comme les autres, il s’en fallait que dans la ruche ils fussent d’inutiles frelons.

On le voit donc, même en cherchant dans le passé, en ne fouillant que d’anciennes coutumes, on pouvait trouver du nouveau, et plus qu’il n’en fallait pour rajeunir l’école. Jamais institution d’aussi vieille origine n’aurait pu être mise en meilleure harmonie avec l’esprit et les besoins de notre temps. Pourvu qu’on eût la moindre envie de ne pas la détruire, on n’avait que le choix des moyens de la restaurer. Mais on ne voulait pas la faire vivre, la preuve en est écrite à chaque ligne du rapport, et par là nous n’incriminons ni capricieux motif étranger à l’intérêt de l’art, ni même excès de zèle, sollicitude exagérée pour ce principe que d’officieux amis appellent « l’unité de nos institutions. » Non, le seul vrai motif des rigueurs du décret, c’est la conviction personnelle de ceux dont il est l’ouvrage, conviction purement esthétique, mais exclusive et absolue. Ils n’ont pas voulu transiger, parce qu’une transaction n’eût fait que maintenir, même en le mitigeant, le régime de l’ancienne école, le recrutement du professorat par lui-même, et que tout corps qui se recrute ainsi, qui perpétue son existence par le droit de libre élection, perpétue en même temps son esprit, ses doctrines, fonde et transmet des traditions : or des traditions, des doctrines, dans l’opinion des auteurs du décret, ce n’est pas autre chose que l’esclavage de l’art.

Ils sont donc conséquens ; nous le sommes aussi en regrettant profondément l’indépendance de l’école, car nous croyons que la vraie liberté pour nos arts du dessin, celle qui pourrait encore les relever, les affranchir, c’est le secours de ces prétendues chaînes qu’on se vante d’avoir brisées. Des traditions, des doctrines ! le génie seul peut s’en passer, et encore avons-nous bien la preuve qu’à ses débuts surtout il n’en ait pas lui-même plus d’une fois besoin ? Mais au-dessous de lui, dans les régions qui l’avoisinent et d’où sortent encore tant d’œuvres distinguées et parfois supérieures, croit-on que sans secours, sans règles, sans jalons, sans vérités acquises, sans exemples transmis, il en sortirait autre chose que de trompeuses fumées ? La tradition, ce n’est pas la force du navire, ce n’en est pas la beauté, la grâce, la vitesse, c’est le lest nécessaire, sans lequel le talent s’aventure et se perd dans d’impuissantes navigations.

Il nous faut donc des traditions, il nous faut des doctrines ; qui nous les donnera ? L’état ? Qu’est-ce que l’état en matière d’art ? Un mot, un être abstrait. L’état vivant, l’état réel, c’est l’administration. Or l’administration, même au temps où nous sommes, sait-elle, peut-elle dire ce qu’elle sera demain ?

…….. Est-il aucun moment
Qui la puisse assurer d’un second seulement ?

Elle est, dit-on, désormais à l’abri des caprices de la politique, des contre-coups parlementaires : n’y a-t-il donc pas d’autres orages qui troublent parfois son repos ? Mobile par essence, ne l’est-elle pas surtout et par prédilection dans le département des beaux-arts ? Combien de fois, depuis douze ans, n’avons-nous pas vu les musées, les théâtres, aller, venir et repasser de ministère en ministère, recevant un nouveau mot d’ordre de chaque Mécène nouveau ? Croyez-vous, par exemple, qu’on eût, rue Bonaparte, fait table rase avec ce sans-façon, si tels de ces ministres que tour à tour nous avons vus administrer les arts étaient eux-mêmes encore debout ? Tout n’est donc que hasard sur ce sol périlleux. Les seuls points fixes qui s’y trouvent, les seules doctrines qui s’y transmettent et qui survivent, il est vrai, à tous les ministères, c’est la pensée, l’esprit bureaucratique, manière constante et convenue de traiter les affaires, lente, honnête, compliquée, fidèle à certaines règles, à certains précédens. Hors de là, hors de ce barème, ne cherchez rien qui se perpétue, qui ressemble à une tradition. Aujourd’hui dans un sens, demain dans un autre, selon la main qui la conduit, l’administration ne donne que ce qu’elle a : tant vaut l’homme, tant vaut la chose. Et cette instabilité redouble si vous entrez dans les questions de goût.

Aussi, pour peu qu’elle ait quelque prudence, que fait l’administration quand il lui faut résoudre ces sortes de questions ? Elle consulte, elle s’en rapporte à ceux dont c’est vraiment l’affaire, aux artistes si c’est d’eux qu’il s’agit, aux savans si la science est en jeu. Et parce qu’il est ici question d’enseigner la jeunesse, de l’initier aux secrets de l’art, parce que la persévérance, l’unité, la suite des idées, plus que jamais deviennent nécessaires, voilà qu’une administration, s’attribuant tout à coup ces aptitudes qui lui sont interdites, se persuadant qu’il est de son devoir de tout faire et de tout régler, repousse le concours d’un corps en possession depuis deux siècles de cet enseignement, et qui, par grand hasard, possédait justement ce qui lui manque, à elle, la vie du lendemain, la certitude de garder plus d’un jour ses convictions et son credo, la voilà qui se prend de jalousie contre ce corps, qui l’interdit, et qui transmet à d’autres, à qui lui plaît, le droit de continuer cette mission séculaire ! N’y a-t-il pas là comme un étrange oubli des devoirs et des justes limites de l’administration ?

Il est vrai qu’on va nous répondre : « Ce corps que vous vantez, nous le trouvons caduc. Ses doctrines nous semblent étroites, ses traditions banales, ses leçons surannées, et nous ne pouvons pas souffrir, nous responsables envers le souverain, qu’un tel enseignement se prolonge de notre aveu. Nous ne sommes pas éternels, c’est vrai : demain peut-être on se passera de nous ; mais tant qu’on nous laisse juges de la meilleure façon de conduire les beaux-arts, nous devons en conscience, sous notre responsabilité, détruire ce qui nous semble mauvais et fonder ce qui nous paraît bon. »

Rien de plus juste assurément ; mais supposez un régisseur qui se croirait tenu, par la même logique, à couper les arbres de son maître, de vieux ombrages, selon lui, surannés, sauf à les remplacer par d’autres à son goût, mais plantés de la veille : si consciencieux que fût ce mandataire, le maître, à son réveil, aurait-il grand sujet de lui faire compliment ? Les auteurs du décret ne pouvaient-ils trouver quelque moyen moins vif d’obéir à leur conscience, de garantir leur responsabilité ? Puisqu’ils voulaient faire du nouveau, que ne fondaient-ils sans détruire, satisfaisant leur propre goût sans offenser celui des autres ? Ils croient que d’un trait de plume on peut établir une école, lui donner des racines, lui faire porter des fruits ; n’en pouvaient-ils tenter l’expérience ailleurs qu’à l’École des Beaux-Arts ? S’ils avaient, par exemple, agrandi, transformé, cette autre école de dessin qui a déjà rendu plus d’un service, l’école du quartier latin, l’école populaire, la grande école communale de Paris ; si d’emblée ils en avaient fait la seconde école de l’état, la comblant de largesses, lui donnant tout ensemble cette étendue, cette variété d’enseignemens, cette abondance de modèles, ces facilités de tout genre dont est déjà dotée, aux bords de la Tamise, la création récente de Kensington ; si dans ce lieu, devenu leur œuvre, il nous avaient fait voir l’art tel qu’ils le comprennent, tel qu’il faut l’enseigner, l’art vraiment libre, l’art novateur, et si, portant défi à leur vieille adversaire laissée par eux dans l’ombre, abandonnée à son indépendance et à ses traditions, ils avaient établi entre les deux écoles des luttes, des concours, où les merveilles de l’enseignement nouveau auraient mis à néant les misères de l’ancien, nous n’aurions aujourd’hui que des éloges à leur donner.

La concurrence, voilà la guerre qu’il fallait déclarer, guerre loyale, en champ clos, qui ne tue pas les gens, mais qui les aiguillonne. Nous aurions applaudi à toute création d’une école nouvelle, même un peu téméraire ; pourquoi ? pour que l’ancienne en fût mieux stimulée. Chaque fois en effet qu’on l’a vue, dans les deux derniers siècles, briller d’un plus vif éclat et produire en plus grande abondance ces talens variés et féconds, pleins de savoir au fond, bien que parfois de légère apparence, qui ont fait le charme de nos pères et la gloire de notre art français, c’est, qu’elle avait au flanc une ennemie, une rivale plus ou moins incommode, tantôt cette maîtrise d’humeur mercantile et jalouse, tantôt son héritière, son enfant, cette académie de Saint-Luc, qui, après la mort de Lebrun, protégée tout à coup, puis par moment abandonnée, mais survivant toujours, accaparait en somme une assez bonne part dans l’enseignement de nos arts du dessin. — Point d’influences dangereuses quand elles sont ainsi disputées. Les doctrines les plus absolues n’ont jamais opprimé personne, lorsqu’en face d’elles d’autres doctrines se manifestent librement. Il n’y a de tyrannie que par le monopole. Or l’École des Beaux-Arts, nous le reconnaissons, était, depuis 1803, depuis sa reconstitution, seule maîtresse de notre enseignement, sans concurrence, sans contre-poids : nous-même, plus d’une fois nous avions signalé les dangereuses conséquences de cet isolement ; mais peut-on se vanter d’avoir détruit un monopole lorsqu’en le détruisant on l’a du même coup remplacé par un autre ? Comprend-on ceux qui prônent comme acte de libéralisme cette simple permutation d’une influence exclusive contre une autre qui l’est également ? Monopole administratif ou monopole indépendant, nous demandons quelle est la différence ?

Le nôtre est moins étroit, disent les auteurs du décret, il n’est pas absolu. Nous admettons tous les systèmes, nous sommes de tous les partis. On professe chez nous avec même faveur le pour, le contre, tout ce qu’on veut. Nous trouvons bon que « dans la même enceinte on prêche tour à tour l’imitation servile de la nature et la recherche d’un type idéal. » Quelle tolérance, quelle largeur d’esprit ! Et vous n’admirez pas ? vous n’êtes pas content ? ce n’est pas là, pour vous, de la vraie liberté ? — Non, franchement, c’est autre chose, c’est la tour de Babel.

Autant le choc naturel d’opinions contraires luttant par leurs propres forces, chacune sur son propre terrain, serait fortifiant et inspirateur, autant ce jeu factice de contradictions convenues est à la fois puéril et énervant. Vous troublez cette pauvre jeunesse : elle vous demande des leçons, vous lui donnez des doutes ! elle sait à peine quelque chose, et vous la faites juge des questions les plus insolubles, ou tout au moins les plus complexes, qui se puissent poser. — Choisissez, jeunes gens : l’état veut vous guider, il est jaloux de vous instruire, mais ne vous prescrit, ne vous conseille rien ; il se fait gloire de n’avoir pas d’avis. Tout est vrai, tout est faux : sortez de cette impasse. Optez, suivez votre penchant, consultez vos inclinations, décidez de vos destinées. — N’y a-t-il pas là comme un reflet de ce malheureux système, la plaie de nos collèges, que le pouvoir mieux inspiré détruit peu à peu chaque jour ? Pendant qu’on en délivre les lettres et les sciences, n’est-ce pas une heureuse idée que d’en rajuster les débris à l’usage des arts ? Non, ce n’est pas ainsi qu’on aide la jeunesse. École contre école, à la bonne heure ! Chacun croit à son maître, chacun a son drapeau. On marche ; on se dévoue, on s’anime, on arrive, tandis que ce système de controverses organisées, ces luttes simulées, devant des maîtres impassibles, dans « une même enceinte, » ce n’est toujours qu’un monopole aggravé par l’indifférence.

Sortez de cette ornière ; encouragez les véritables luttes, les luttes vivifiantes, mais sachez bien que sans l’indépendance ces luttes-là n’existent pas. Le seul moyen de rétablir chez nous les conflits d’autrefois était donc d’accepter, de savoir tolérer l’ancienne constitution, l’indépendance de l’École des Beaux-Arts, sauf à donner la même dot aux institutions rivales qu’on lui eût opposées.

L’indépendance, nous dit-on, la véritable indépendance, est celle qui suffit à ses propres besoins, telle qu’elle existe en Angleterre. Pour avoir des franchises et ne relever que d’elle-même, il faut qu’une école se fonde et se soutienne par des fonds librement recueillis. A-t-on bien calculé jusqu’où conduit cette réponse ? Ainsi vous auriez laissé à l’École des Beaux-Arts ses anciennes franchises, si elle était subventionnée par des particuliers ? Ainsi, pourvu qu’il ne paie rien, l’état peut sans danger tolérer que l’enseignement soit donné hors de lui, en toute liberté, par des hommes qu’il n’a pas choisis, sur des programmes qu’il n’a pas faits ? Le péril ne commence donc qu’avec la subvention qu’il donne ? Assurément nous souhaiterions que nos conditions de fortune, nos mœurs, nos habitudes permissent d’épargner à l’état toute onéreuse intervention dans ces sortes d’affaires : ce serait pour le mieux ; mais quand le mieux n’est pas possible, le bien est-il donc défendu ? Si nous ne marchons pas tout à fait sans lisières, est-ce un juste motif de nous mettre au maillot ? Ne faut-il pas en France que le trésor public, presque en toute occasion, supplée à ce défaut d’initiative des fortunes privées ? N’est-ce pas, jusqu’à nouvel ordre, le seul moyen de rétablir une certaine égalité entre nos voisins et nous, de nous faire jouir des avantages que par eux-mêmes ils se procurent, comme dans certains climats l’emploi de la terre chaude est une nécessité pour obtenir ce que dans d’autres la terre et le soleil donnent spontanément ? Ce qui importe, c’est le but : que le moyen, à la rigueur, soit plus ou moins artificiel, le but n’en change pas pour cela de nature ; il n’est ni moins utile, ni moins bon, ni moins excellent. Si donc l’indépendance des écoles, de l’aveu de nos contradicteurs, est bonne, utile, salutaire en Angleterre, gardons-nous de la proscrire en France ; tâchons bien au contraire de l’y acclimater, et en attendant que les particuliers se cotisent pour nous en faire jouir, ne décourageons pas l’état d’en faire provisoirement les frais. La question financière n’est ici qu’accessoire, et l’exemple de l’Angleterre qu’on veut nous opposer, bien loin de justifier le coup d’état du 13 novembre, n’en démontre que mieux encore la regrettable inopportunité.

En somme, pour en finir avec cette question de la constitution de l’école, on doit comprendre, nous l’espérons, pourquoi nous réclamons si fort un enseignement indépendant. Ce n’est de notre part ni vaine théorie ni prédilection platonique pour les formes de la liberté, encore moins plaisir mesquin de censurer : nous n’avons avec l’ancienne école et ses professeurs éconduits aucun lien d’amitié, par conséquent aucun motif d’épouser leur querelle ; c’est une raison purement pratique qui nous fait parler aujourd’hui. Nous voulons un enseignement stable, constant, approfondi, traditionnel dans le bon sens du mot, un fond d’études sérieuses et désintéressées, à l’abri des caprices et des oscillations du goût : est-ce notre faute si le régime purement administratif tel qu’il vient d’être inauguré nous semble incompatible avec notre programme ? Il nous faut une école non pas absolument maîtresse d’elle-même, se gouvernant en toute chose sans contrôle et à sa fantaisie : non, qu’elle soit dirigée et même administrée, tant qu’on voudra, dans toutes les parties du service qui ne touchent pas essentiellement à l’art ; mais que la direction des études et le recrutement de l’école ne soient soumis de la part du pouvoir qu’à des sanctions sinon de pure forme, du moins assez tolérantes pour laisser subsister une vraie liberté. Il n’y a rien là dont se puisse inquiéter le pouvoir même le plus ombrageux, et l’administration, en abdiquant ainsi, aurait encore bien des moyens de pénétrer, s’il lui plaisait, dans le sanctuaire réservé ; en tout cas, son influence sur l’école fût-elle en partie compromise, ses protégés, ses goûts n’y fussent-ils pas toujours admis, elle aurait au moins l’avantage d’échapper aux embarras inextricables du système qu’elle essaie aujourd’hui. Nous ignorons, ce qui se passe depuis six mois rue Bonaparte ; mais si quelqu’un venait nous dire que le désordre, la confusion inséparables d’un début s’y prolongent indéfiniment, que les professeurs isolés, sans moyens réguliers de communiquer entre eux et de diriger en commun les études, professent au hasard, au jour le jour, comme il plaît à Dieu, gouvernés, soi-disant, par un conseil consultatif qui n’a droit de rien décider et ne confère même pas avec eux, si bien qu’ils sont réduits sans cesse à demander un mot d’ordre, qui se fait presque toujours attendre, et que parfois jusqu’au dernier moment ils ne savent pas même quelle composition, quel sujet de concours on va donner à leurs élèves ; si quelqu’un, disons-nous, faisait un tel récit, nous aurions peine à n’y pas croire, tant il justifierait nos prévisions, et, s’il fallait encore interroger l’avenir, nous dirions hardiment que cette confusion, ce désordre, tant que subsistera la cause, ne feront que grandir et s’accroître toujours.


III

A-t-on du moins, tout en bouleversant le régime intérieur de l’école, procédé avec quelque prudence à l’égard de l’enseignement ? S’est-on donné le temps de consulter l’expérience, de faire des essais pratiques ? Quelque chose est-il resté debout ? — Non, il fallait d’un seul coup tout renverser, tout reconstruire, et le décret a mis à neuf aussi bien l’enseignement que le gouvernement de l’école, aussi bien les devoirs des élèves que les droits des professeurs.

Il est vrai que deux mois plus tard, dès le 16 janvier, malgré le Moniteur du 28 décembre et la note portant que rien ne serait changé ni à l’esprit ni à la lettre du décret, ce même Moniteur insérait, sans commentaire, un règlement rendu par M. le ministre de la maison de l’empereur, règlement dont tous les articles donnaient aux innovations de novembre les plus étranges démentis. Pour juger de la contradiction, il. faut se rappeler que le préambule du décret, le rapport de M. le surintendant des beaux-arts, signalait comme une des routines les plus pernicieuses de l’ancien mode d’enseignement le système des concours préparatoires, c’est-à-dire la série d’épreuves que les élèves devaient successivement subir pour justifier de leur aptitude à concourir aux grands prix. Le rapport n’avait pas de termes assez dédaigneux pour caractériser ces exercices, obstacle principal, selon lui, au développement de l’originalité personnelle, ce but idéal du décret. Perte de temps, servilité d’esprit, banalité d’idées, toutes les plaies de l’art en un mot, ces malheureux concours préparatoires en avaient affligé l’école. Aussi dans l’énumération finale du rapport de M. le surintendant étaient inscrits ces mots : suppression des concours préparatoires. Eh bien ! le règlement du 16 janvier ne se contente pas de rétablir dans la section de peinture et de sculpture la plupart des anciens exercices, et les médailles, les classes hiérarchiques, les brevets gradués qui en étaient la conséquence ; il va plus loin : dans la section d’architecture, il enchérit sur le vieux système, il accroît le nombre des épreuves, il rend la « filière » plus étroite, plus longue et plus compliquée.

D’où venait cette métamorphose ? Que s’était-il passé ? Quelle influence avait si promptement transformé les convictions de M. le ministre de la maison de l’empereur ? S’était-il aperçu qu’on le menait un peu trop loin ? que son décret n’était considéré par quelques-uns de ses conseillers que comme un premier pas vers l’absolu radicalisme, vers la liberté sans limites ? qu’il s’était donné, lui, monarchique, des associés républicains, et qu’il avait, pour eux, sans le savoir, tiré les marrons du feu ? Peu importe après tout quelle pensée fut la sienne ; le règlement n’en parut pas moins, à la grande stupeur de ceux qui, prenant au sérieux et le décret et le rapport, comptaient sur la suppression des concours préparatoires, et de cette conquête assurée faisaient déjà la pierre d’attente de la grande réforme qu’ils rêvaient. Ceci n’est point une conjecture ; tout à l’heure on verra que de publiques confidences mettent à jour tout le mystère, et comment dès le 16 janvier, dès ce premier pas rétrograde, avaient dû commencer les étranges discordes qui viennent d’éclater.

Pour nous, dans ce conflit, il semblerait que notre rôle fût d’applaudir à la résurrection, même partielle, de l’ancien mode d’enseignement, et nous aurions vraiment plaisir à prendre ainsi parti pour M. le ministre, à repousser les traits qu’on lui lance de son propre camp ; mais nous jouons de malheur : sans méconnaître, à beaucoup près, l’utilité des luttes préparatoires et la nécessité d’entretenir l’émulation sur les bancs d’une école, nous ne sommes pas convaincu qu’il y ait grand avantage à rendre ces épreuves aussi multipliées et aussi absorbantes qu’elles l’étaient et qu’elles le sont encore à l’École des Beaux-Arts, surtout pour l’architecture. Il y a grande exagération sans doute dans les reproches que le 13 novembre on adressait à l’ancien règlement ; l’exagération nous semble encore plus grande d’avoir, le 14 janvier, rétabli une à une toutes les dispositions qu’on avait condamnées et d’en avoir encore accru le nombre et les exigences. Assurément, quoi qu’on en dise, ce n’est pas perdre son temps que d’apprendre à soutenir avec succès, ces épreuves graduées qui peu à peu façonnent un jeune homme à produire ce petit chef-d’œuvre, cet effort de patience et d’adresse, cette étonnante entreprise graphique qu’on appelle un grand prix de Rome ; mais ce que ce jeune homme apprend ainsi, est-ce bien l’architecture ? Nous sommes loin de dédaigner la sûreté du crayon, l’habileté de la main ; seulement nous tenons en plus sérieuse estime la sûreté du jugement, l’habileté de l’esprit, l’instinct des proportions, le sentiment des convenances. Sans nous associer aux adversaires de l’école, qui prétendent qu’on y néglige absolument ce côté intellectuel de l’art, nous voudrions qu’on s’en préoccupât avec plus de sollicitude encore, qu’on s’exerçât plutôt à faire des artistes qu’à préparer des lauréats, qu’une partie de ce temps qui se dépense à dessiner et à laver des projets fût employé à développer le sens pratique des élèves et même à leur ouvrir parfois les chantiers de l’état pour les mettre en présence des grands problèmes de leur art et aux prises avec ses difficultés. Nous voudrions que sans couper leurs ailes, sans enchaîner leur imagination, on leur apprît à ne jamais confondre le grand avec le chimérique, à se défendre, même sur le papier, des prodigalités folles, à savoir faire d’autres palais que des palais des Mille et une nuits, à tenir compte enfin en toute occasion des dimensions, des accidens, des nécessités du terrain et des données de la dépense, ces lois impérieuses de toute architecture, tout cela, bien entendu, sans jamais négliger, dans la limite du possible, la ligne, l’effet, le style, ces autres lois non moins impérieuses qu’il faut toujours tenir devant leurs yeux. Eh bien ! répétons-le, n’est-ce pas jouer de malheur et nous donner gratuitement des apparences de chicane et des airs de contradiction ? On fait table rase à l’école, on renouvelle l’enseignement tout entier, et la seule partie qu’on réintègre et qu’on restaure est précisément celle où nous aurions souhaité le plus de changemens !

Heureusement voici une chance meilleure : nous pouvons sans réserve donner approbation à la création de ce cours de gravure qui comble une lacune vraiment inexplicable, création d’autant plus nécessaire que ce bel art, dont la France a tant de droits d’être jalouse, est aujourd’hui trop compromis par la plus merveilleuse et la plus prosaïque de nos modernes inventions. Déjà plus d’une fois, dans d’instantes requêtes, l’Académie des Beaux-Arts avait sollicité cette innovation nécessaire ; le mérite n’en est pas moins réel de l’avoir enfin accordée. Nous en dirons autant du choix du professeur : si incontestable que soit une supériorité, ne pas la méconnaître vaut un remercîment. Enfin, sans attacher à la nouvelle chaire d’histoire de l’art et d’esthétique le même caractère d’urgence et de nécessité qu’à ce cours de gravure, ne refusons pas d’y voir un heureux complément à l’enseignement de l’école. La prudence eût voulu qu’on n’y fît pas monter l’homme d’esprit et de rare mérite que d’impatiens auditeurs ont forcé d’en descendre. Il n’avait pas ce qu’il fallait pour inaugurer ce cours. Ses prédilections trop connues ne lui permettaient pas de professer avec autorité cette impartialité de goût qui est l’essence même d’un tel enseignement. Un choix tout différent eût été nécessaire. Au lieu d’un novateur en titre, suspect de parti-pris, réduit à donner des gages contre ses propres opinions, c’était un classique qu’il fallait, un classique éprouvé, un franc ami du Parthénon, mais d’esprit assez large et de vues assez hautes pour se complaire aussi sous les souples arceaux de la Sainte-Chapelle et pour en révéler à ses disciples les mystérieuses beautés.

Ne nous arrêtons pas à ces détails, ce n’est là que la partie secondaire des innovations du décret. Les deux grandes réformes, les deux brèches ouvertes dans l’ancien mode d’enseignement, c’était d’une part la suppression des concours préparatoires, de l’autre la création d’un certain nombre d’ateliers remplaçant l’ancien cours de dessin. De ces deux sortes de nouveautés, la première, nous venons de le voir, a péri dès le port, et ce naufrage, les amis du décret l’appellent trahison. On a miné, disent-ils, leurs idées par la base ! Le ministre, qui avait eu le courage de rompre avec l’Académie en corps, ne s’est pas assez défié des académiciens en détail ! Il a poussé la longanimité jusqu’à leur donner place dans le conseil supérieur de l’école, et c’est là que ces académiciens ont sans bruit, traîtreusement, rongé la maille qui emporte tout l’ouvrage. Nous convenons que la surprise a dû n’être pas médiocre, et nous comprenons l’humeur de nos réformateurs déçus ; mais il leur reste les ateliers, neuf ateliers, c’est quelque chose ! Ils ne peuvent pas se plaindre, on n’a pas marchandé, et le budget de l’école en portera de lourdes traces. Si la dépense est bonne, nous demandons de bon cœur le bill d’indemnité. Par malheur le doute est permis. Que veut dire tout ce luxe ? que faut-il s’en promettre ? Qu’a-t-on fait ? qu’a-t-on voulu faire ? Cherchons à nous en rendre compte en nous hâtant le plus que nous pourrons.

On prétend que les ateliers particuliers, tels qu’en avaient ouvert à certaines époques nos sculpteurs et surtout nos peintres les plus en renom, sont aujourd’hui devenus impossibles. Est-ce vrai ? Les obstacles matériels qu’on invoque sont-ils insurmontables ? Nous le regretterions, car rien ne peut, selon nous, remplacer cette sorte d’enseignement. Aussi nous aurions voulu qu’avant d’en venir à l’expédient de créer des ateliers dans l’école elle-même, on eût sérieusement tenté tous les moyens d’en faire naître au dehors, et, par exemple, qu’on eût favorisé par des encouragemens, par des indemnités, la création de locaux convenables ou compensé le renchérissement des loyers. En fait de sacrifice, c’est à ceux-là surtout qu’il fallait consentir. Supposez que Flandrin, avant son fatal voyage, eût laissé voir cette tentation d’ouvrir un atelier qu’il semblait accueillir peu de temps avant sa mort, quel sacrifice ne fallait-il pas faire pour le déterminer ? Non-seulement nous y aurions gagné l’inappréciable chance de conserver peut-être cette précieuse vie ; mais pour rendre à notre jeunesse quelque amour du vrai beau, pour rallumer le feu sacré, relever les courages, quel auxiliaire qu’un semblable atelier ! Oublie-t-on ce que fut celui de M. Ingres à son premier retour de Rome, ce qu’en trois ou quatre ans cette école privée répandit dans notre monde artiste de vie, de flamme et de noble passion ? Sans le brusque départ du maître, sans son exil volontaire, qui laissa trop tôt sans culture les germes qu’il avait semés, nous nous serions trouvés mieux armés, mieux pourvus de vaillans défenseurs au jour où l’invasion du goût faux et sceptique qui nous travaille maintenant devint plus menaçante. Qui sait ? quelques années de plus, et un autre Mandrin naissait peut-être à sa parole. Des ateliers particuliers affiliés à l’école, gravitant autour d’elle, se distinguant les uns des autres par des caractères tranchés, par de franches diversités de tendance et de style, puis au centre l’école, maintenant au contraire avec constance et unité le respect de la ligne, le culte du dessin, voilà pour nous le type, l’idéal, la condition première de l’enseignement des arts dans ce pays.

Mais quoi ! nous ne craignons donc pas de perpétuer cette étrange lacune que M. le surintendant des beaux-arts signale dans son rapport, et qu’il est si heureux de voir enfin comblée ! Nous trouvons donc tout naturel que l’école, depuis deux cents ans, n’ait professé que le dessin, qu’elle ne fasse pas à la peinture, à l’art par excellence des modernes, l’honneur de l’enseigner chez elle ! La peinture oubliée à l’École des Beaux-Arts, dans une école où les peintres sont en majorité, cela peut-il se comprendre ?

L’oubli serait étrange en effet, si c’était un oubli, si, dès son origine, l’école n’avait été fondée sur ce principe qu’on croit inventer aujourd’hui, le respect du sentiment individuel, ou plutôt sur cette juste idée, que, tout en exigeant un certain fond de sérieuses études publiquement constatées, il faut être sur tout le reste éclectique et tolérant. L’école ne s’est jamais considérée comme suffisant par elle seule à l’enseignement de tous les arts du dessin ; elle a toujours supposé qu’elle serait entourée d’un certain nombre d’ateliers où l’éducation de la jeunesse, dans les parties de l’art qui touchent de plus près au sentiment intime et au goût personnel, pourrait suivre son libre cours. Ainsi s’est opéré comme un partage d’attributions entre l’enseignement officiel, directement donné par l’état, ou, ce qui revenait au même, par la corporation qui le représentait, et l’enseignement particulier : à l’un ce qu’il y a dans l’art de plus fondamental, de plus immuable, de moins conventionnel, de plus susceptible de démonstration rigoureuse, c’est-à-dire le dessin proprement dit ; à l’autre ce qu’il y a de plus variable et de moins absolu, de plus insaisissable et de moins didactique. Si l’état ou ses représentans s’étaient une fois engagés à professer la couleur, où se seraient-ils arrêtés ? A quelles lois, à quelles règles auraient-ils pu se rattacher ? A moins de créer autant de cours qu’il y a d’interprétations possibles de la manifestation colorée des objets, l’enseignement restait au-dessous de sa tâche ; il devenait forcément exclusif et mesquin. De là cette abstention prudente en matière de peinture et l’abandon complet de cette branche de l’art à l’enseignement particulier.

Ce n’était donc pas dédain, c’était en quelque sorte plutôt incompétence. Jamais l’école n’a tenu pour secondaire, subordonné, indigne de ses soins, cet art de peindre, ce grand mystère, qui, lui aussi, ne livre ses secrets qu’à des génies privilégiés : elle a cru seulement qu’un art tout de sentiment, qu’il faut deviner plutôt qu’apprendre, ce n’était à elle d’en révéler ni les difficultés, ni les ressources, ni les variétés infinies, qu’il y fallait l’exemple continu, les assidus conseils, l’intimité d’un maître, que c’était en un mot presque affaire de famille. L’état, à la rigueur, peut faire des dessinateurs ; il faut pour former des peintres un intérieur, une famille, et la famille de l’artiste, c’est le libre atelier.

Les seuls cours de peinture admissibles à l’École des Beaux-Arts seraient des cours théoriques, des cours d’enseignement supérieur, n’apprenant aux élèves ni le maniement de la brosse, ni les autres pratiques du métier, mais dirigeant leur pensée sur de hautes questions d’histoire ou de science. Tel serait, par exemple, ce cours de peinture comparée, où tous les divers procédés dont se sont servis les grands maîtres, tous les secrets des illustres palettes, seraient mis en regard, cours que semblait promettre le rapport de M. le surintendant des beaux-arts et que le décret ne donne pas, faute probablement d’un professeur assez hardi pour se charger d’une telle entreprise. Ce ne serait pas non plus une chaire inutile que celle où seraient exposées, en vulgarisant la science au profit de l’art, toutes les découvertes de la physique et de la chimie moderne spécialement applicables à la peinture, et notamment les merveilleux secrets et des affinités et des répulsions des couleurs. Enfin on aimerait encore que la voix d’un professeur s’élevât dans cette école pour rappeler les principes et pour tracer l’histoire de ce grand art de la composition pittoresque, l’honneur constant, la gloire traditionnelle de nos maîtres français. Tous ces cours, notez bien, seraient sans vertu peut-être pour faire éclore des peintres, mais ils satisferaient d’utiles curiosités, répandraient des idées, élargiraient le cercle des études, ennobliraient l’école, et relèveraient à leurs propres yeux les élèves eux-mêmes : ce serait donc un luxe bien placé, un sacrifice profitable, tandis que ces ateliers qu’on vient d’improviser, nous prions qu’on nous dise ce qu’on peut en attendre. Il ne s’agit ici, bien entendu, que de l’institution ; nous voulons oublier qu’elle a pour interprètes des hommes dont le talent nous a souvent charmé, et que nous professons pour quelques-uns d’entre eux la plus sincère estime personnelle. Ce qui d’abord nous indispose dans cette nouveauté, c’est qu’elle est comme une interdiction de tout essai du même genre entrepris par des particuliers. On regrette, dit-on, on déplore les difficultés que rencontrent la fondation et même le maintien des ateliers indépendans, et voilà qu’on ajoute à ces difficultés le plus grand des obstacles, la concurrence de l’état ! Il est bien clair que désormais personne ne fera la folie de tenter par ses propres moyens ce que fait l’état avec l’argent de tous. Ainsi plus de libres ateliers, voilà le profit net du cadeau qu’ on nous fait.

A-t-on du moins cherché à combiner de telle sorte ces ateliers artificiels qu’ils puissent représenter les diversités principales de l’art de peindre et simuler les contrastes naturels que la libre concurrence eût produits ? Ont-ils chacun un caractère à part, une mission déterminée ? Vous en pouvez juger. Sans assister aux leçons, sans interroger les élèves, comparez les œuvres des maîtres. Entre ces trois professeurs, il y a bien quelques différences, mais à quelques égards on pourrait s’y tromper. S’ils se distinguent, c’est par certains détails, la dimension des toiles, l’échelle des figures, la nature de la touche, en un mot par les procédés : le style chez tous les trois est à peu près le même. Aucun d’eux ne poursuit cette noble chimère qu’on nomme l’idéal, aucun d’eux n’a jamais élevé son pinceau jusqu’aux vérités saintes : ils ont un même but, que souvent ils atteignent, charmer le spectateur en consultant ses goûts, en les flattant parfois. Dès lors pourquoi trois ateliers ? A quoi bon cette surabondance ? Un seul aurait suffi, à supposer qu’un seul fût même nécessaire, et que, sans ce renfort, l’art de peindre fût chez nous menacé de s’éteindre. Hélas ! il n’est que trop prospère ! Si chez nos peintres, chaque année, l’intelligence, la pensée, l’expression, semblent faiblir de plus en plus, n’est-il pas vrai qu’ils ont la main de jour en jour plus exercée, plus hardie, plus habile, disons-le même, plus savante ? N’êtes-vous pas stupéfait de rencontrer parfois dans les plus pauvres œuvres, dans les conceptions les plus plates, une souplesse, une ampleur, une dextérité de touche dont plus d’un maître serait jaloux ? Ces progrès du métier, ils sont incontestables. Ajoutons qu’ils sont désolans, car ce n’est qu’aux dépens de l’art que le savoir-faire grandit ainsi : il se nourrit de sa substance, comme ces rejetons parasites qui détournent la sève et font languir le tronc qui doit porter les fruits. Et c’est en ce moment, c’est devant ces victoires du métier, qu’on élève aux honneurs de l’enseignement officiel le matériel de l’art ! Toujours même système, aider ce qui triomphe, ramer avec le flot !

Et le dessin, pendant ce temps, que devient-il ? N’est-ce pas lui qu’il fallait secourir ? car le dessin, c’est autre chose que le maniement du crayon et la représentation matérielle des formes et des corps, c’est la pensée, la conception, le sentiment, le caractère ; c’est en un mot tout ce qui souffre et languit aujourd’hui. Aussi l’illustre maître, le doyen de l’École des Beaux-Arts, a pu dire, presque sans hyperbole, que le dessin était l’art tout entier. Il en est bien au moins le principe et la base, il en est l’âme en même temps. Si le dessin n’est pas le maître, comme l’âme est maîtresse du corps, si son autorité fléchit, s’il n’est pas obéi, respecté, vrai souverain, sans tyrannie, mais soumettant à ses justes lois tous les caprices, y compris ceux de la couleur, que devient l’art ? — Il se matérialise, et bientôt il n’est plus.

Puisqu’on voulait un remède, c’était de ce côté qu’il le fallait chercher. Nous admettons qu’on eût dit à l’école : « Sans rien changer à ses anciennes bases, régénérez votre cours de dessin ; faites la guerre à la routine tout en gardant vos saines traditions. Les plus excellentes choses s’altèrent à la rouille du temps. Vous avez peu à peu, soit dans la pose du modèle, soit dans l’interprétation des formes, subi des conventions ou contracté des habitudes dont vous devez garantir vos élèves. Faites-les dessiner, non dans l’esprit des maîtres académiques, mais sous l’inspiration des véritables maîtres et des plus grands parmi les grands. Rompez avec le lieu commun ; exigez l’accent vrai, la ligne simple et juste, le trait individuel, le sentiment des types, et laissez dire vos adversaires, vous aurez le public pour vous. »

Croit-on que de tels conseils risquaient d’être mal reçus ? Nous avons meilleure confiance. En tout cas, il fallait essayer et ne pas commencer par détruire. Maintenant c’est chose faite. Légalement il n’existe plus, ce cours de dessin d’après le naturel qu’inaugura Le Sueur voilà deux cent dix-sept années. Ni le décret du 13 novembre, ni le règlement du 14 janvier n’en disent un seul mot. On nous assure qu’en fait, probablement par tolérance, il vit encore, mais de quelle vie ! Un professeur, un seul, en est chargé ; peut-être quelques fidèles s’entêtent à le suivre ; à quoi bon ? Quelle est maintenant à l’école la raison d’être du dessin ? Qu’a-t-on besoin du crayon ? On dessine avec le pinceau. Le dessin est tombé à l’état d’accessoire, d’accessoire anonyme ; il est absorbé, confondu dans l’enseignement des ateliers à la suite de la peinture, de la sculpture et de l’architecture : le père passe après les enfans.

Laissons là ce monde renversé. Nous risquerions de ne jamais finir, si nous donnions trop libre cours aux regrets, aux tristesses que nous inspirent tous ces bouleversemens. Renonçons donc à demander compte de ces deux autres groupes d’ateliers, combinés aussi trois par trois, et dont, par goût de symétrie ou par crainte de faire des jaloux, on a doté l’architecture et la sculpture. Bien d’autres questions encore nous seraient suggérées, si nous suivions dans ses détails le nouveau mode d’enseignement ; mais nous devons ménager le peu d’instans qui nous restent à entretenir nos lecteurs : nous en avons besoin pour aborder la dernière partie du décret, le couronnement de l’œuvre, les modifications introduites dans le système d’encouragemens et de récompenses pratiqué jusqu’ici.


IV

Il ne s’agit que des grandes récompenses, de celles que connaît le public, et dont il aime à s’occuper, des prix qui conduisent à Rome. Quant aux encouragemens secondaires, décernés dans le cours de l’année et dans l’intérieur de l’école sous forme de médailles ou sous d’autres dénominations, nous n’avons point à en parler, puisqu’ils n’ont subi, comme on l’a vu plus haut, qu’une éclipse momentanée, et que, supprimés d’abord par le décret de novembre, ils ont été rétablis et même amplifiés par le règlement de janvier. Les grands prix au contraire, les prix de Rome, restent soumis plus que jamais au régime nouveau inauguré par le décret, et le premier essai pratique de ce régime vient même d’être fait tout récemment, non sans quelque embarras et quelque malencontre. Est-il besoin de rappeler les innovations principales de cette partie du décret ? Qui ne les connaît ? On en a tant parlé ! C’est d’abord l’abaissement de l’âge des concurrens, puis le jugement des concours confié à de nouveaux juges, puis enfin quelques modifications dans la durée de la récompense, dans les obligations et dans les privilèges des lauréats.

Quelle est au fond la portée de tous ces changemens ? Qu’a voulu faire le pouvoir ? Le sait-il bien ? Est-il l’ami sincère de cette institution que, depuis deux siècles bientôt, tous nos gouvernemens ont respectée, et que l’Europe nous envie, quoi qu’on dise, de ce grand séminaire des arts fondé dans la ville éternelle avec la munificence un peu fastueuse, cachet habituel des créations du grand règne ? Veut-on la conserver, cette Académie de France à Rome ? Est-ce pour lui donner plus de vie, plus de sève, qu’on vient de la tailler, de l’émonder ainsi ? Est-ce au contraire pour l’énerver, et ne lui a-t-on porté ce premier coup qu’avec la certitude qu’un second, puis un troisième, deviendraient nécessaires jusqu’à parfaite destruction de l’établissement tout entier ? Il semble, en vérité, que la contagion du voisinage fasse participer notre école de Rome au sort de cette autre puissance, plus vénérable et plus auguste, qui occupe, elle aussi, une des sept collines : même ardeur pour la battre ouvertement en brèche, et pour la soutenir même sympathie pleine d’énigmes et de contradictions !

Une brochure récemment publiée [3], et dont, par allusion, nous avons déjà dit un mot à nos lecteurs, jette pourtant sur ce problème une lumière inattendue. L’auteur a voulu faire sa confession publique. Il tient à dire pourquoi il avait en novembre accepté le professorat, pourquoi trois mois plus tard il a dû s’en démettre. C’est qu’il s’imaginait qu’entre le pouvoir et lui l’accord était profond, et que l’administration n’entrait, dans la voie révolutionnaire qu’avec la résolution de la suivre jusqu’au bout, que la dictature dans ses mains ne serait qu’une arme transitoire, un moyen de dissoudre le vieux pouvoir académique, et que, le but une fois atteint, la dictature devenue sans objet, une abdication solennelle ne se ferait pas attendre. Plus de gouvernement des beaux-arts, les artistes laissés à leur indépendance en face du public, » tel était son espoir ; il s’enrôlait à cette condition. C’est seulement le 16 janvier dernier que ses yeux se sont ouverts, lorsqu’à paru le. règlement réactionnaire, lorsque l’esprit de transaction est revenu sur l’eau, lorsque les conquêtes qui venaient d’être faites ont été restituées une à une. Il a compris de ce jour-là que le régime administratif était pour ses idées un obstacle encore plus réel que l’influence académique, qu’il n’avait fait que perdre au change en acceptant une autre tyrannie. Dès lors il a quitté sa chaire, repris sa liberté, ses vieilles exigences, ses désirs sans limites, ses besoins de franchise. N’ayant plus rien à ménager, il nous dit nettement ce qu’il pense, notamment sur l’Académie de France à Rome. Pour lui, c’est une institution vermoulue, décrépite, en dehors de notre temps, et qui n’a plus sa raison d’être, une école « où les pensionnaires n’apprennent même pas l’italien. » En même temps c’est une forteresse qui menace la liberté de l’art et qu’il importe de démanteler. C’est enfin « la clé de voûte de la prison intellectuelle élevée par l’Académie. Tant qu’elle restera en place, l’édifice demeurera debout, et les réformes se briseront contre ses murailles, toutes lézardées qu’elles sont. » Le parti le plus sûr serait donc de raser la villa Medici ; mais par condescendance on veut bien lui faire grâce, à la condition de l’affecter à un tout autre usage. Au lieu de la jeunesse, c’est la caducité qu’il y faut héberger. C’est là ce qui convient à Rome, cette ville « qui demeure debout comme pour être les invalides de tout ce qui a vécu par l’intelligence. » Ainsi un hôpital de vieux artistes cassés et surannés eux-mêmes, voilà tout ce qu’on peut faire de cette vieille institution.

Si ce programme était l’œuvre d’un écrivain sans crédit, le mieux serait de n’en rien dire ; mais l’auteur, comme on sait, passe pour avoir pris une part importante à la préparation du décret de novembre : on peut donc lire dans ses aveux quel est au fond pour l’école de Rome le bon vouloir du décret. Que l’administration et son illustre chef, M. le maréchal ministre de la maison de l’empereur, ne s’en soient pas doutés, qu’ils n’aient ni souhaité mi voulu ce qu’ils ont laissé faire, peu importe ; les mesures qu’ils ont prises n’en sont pas moins empreintes du même esprit que la brochure que nous venons d’analyser. Elles sapent à la base l’institution de Louis XIV et en préparent fatalement la chute. Ce n’était donc pas un cri d’alarme exagéré que jetait ici même, dès le 15 décembre, M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts ; il n’y mettait pas trop de zèle, l’intérêt de sa compagnie ne l’emportait pas trop loin, puisqu’il disait exactement, il y a dix mois, ce que l’ex-professeur d’esthétique confesse lui-même aujourd’hui.

Franchement nous trouverions, nous aussi, plus sincère et plus digne de fermer simplement la villa Medici, d’en faire un hôpital, un garde-meuble, un magasin, tout ce qu’on voudrait, plutôt qu’une école dépeuplée, déchue, à l’abandon. Cette façon de dire aux lauréats : « Allez à Rome, mais n’y restez pas trop ; deux ans, c’est bien assez ! » n’est-ce pas faire entendre qu’on a son parti-pris, qu’on ne maintient l’antique usage que pour sauver les apparences, pour ménager la transition, et que l’évacuation est au fond décidée ? Deux ans, c’est bien assez, oui, pour rendre désert et bientôt inutile ce grand palais. De vingt-cinq à trente pensionnaires, vous tomberez à moins de dix. Comptez-vous sur la solitude pour motiver une clôture qu’aujourd’hui vous n’osez prononcer ? Deux ans, si nous parlons des touristes, des curieux, à la bonne heure ; c’est assez pour chercher, pour voir : pour étudier, quatre ans n’étaient pas trop. On pouvait même y ajouter cette cinquième année qu’on retranche aujourd’hui sous prétexte de mieux rétribuer les quatre autres : compensation parcimonieuse peu digne d’un grand état. Si du moins c’était au profit d’Athènes qu’on voulait faire à Rome cette si maigre part, l’innovation pourrait se justifier. La Grèce, dans les questions du beau, a de vieux droits d’aînesse et de suprématie dès longtemps reconnus, et qui ont pris de nos jours, par d’éclatantes découvertes, un degré de plus d’évidence. Si donc on ne contrariait les traditions académiques qu’en imposant aux jeunes lauréats, dût leur stage romain en souffrir quelque peu, certain séjour en Grèce plus ou moins prolongé, si même on les laissait opter, vers la troisième année, entre la Grèce et l’Italie, nous ne songerions pas à nous plaindre ; mais ce n’est pas ainsi que l’entend, le décret : deux ans à Rome, et puis allez partout où bon vous semblera ; lancez-vous sur l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique ; allez, venez, courez, n’arrêtez nulle part ; étudiez ou n’étudiez pas ; cherchez le beau, le laid, contentez votre envie ; tout vous sera permis, car avant tout respect à vos instincts, à vos inclinations : ainsi le veut le grand principe de l’originalité personnelle !

Voilà donc un point hors de doute : les dispositions du décret qui limitent à quatre années le temps de la pension et à deux ans le séjour à Rome sont des causes certaines d’affaiblissement pour l’école, de véritables brèches qui la menacent d’une ruine assurée et dans un temps nécessairement prochain.

En faut-il dire autant de la limite d’âge fixée à vingt-cinq ans ? Notre avis sur ce point est moins affirmatif. N’est-ce pas en effet le signe à peu près constant, l’attribut presque nécessaire du véritable artiste, qu’une certaine précocité ? Des vocations tardives et néanmoins heureuses, on peut en citer dans les lettres ; en fut-il jamais dans les arts ? Dès lors pourquoi laisser une marge inutile au talent qui saura s’en passer ? N’est-ce pas donner à la médiocrité patiente des facilités regrettables ? Nous serions donc tenté de croire, avec le décret, qu’on s’expose à perdre peu de chose, qu’on ne dégoûte du service que de pauvres soldats en n’éternisant pas le droit de concourir jusqu’à cet âge de trente ans qui marque un grand pas dans la vie, surtout dans la vie d’artiste, et semble la limite extrême entre le temps des études, des essais, des tâtonnemens préparatoires, et l’époque de la moisson. Si vous n’entrez qu’à trente ans à l’école, vous risquez bien d’en sortir écolier. Et cependant nous admettons pourtant qu’à l’égard de l’architecture la complication des études motive une exception : c’est l’avis à peu près unanime des hommes compétens. Et même, quand on regarde à quel âge nos peintres les plus illustres, nos plus habiles sculpteurs, ont obtenu le prix, combien, tout en restant en-deçà des vingt-cinq années, ils en ont approché de près, on se demande si le moindre accident, la moindre maladie ne risquait pas de les mettre hors concours, de les décourager peut-être à tout jamais. Décourager les incapables, rien de mieux ; mais il faut viser juste et ne pas prendre au piège ceux qu’on veut ménager. On se fait plus de tort à perdre par sa faute un homme de talent qu’à subir dix médiocrités. Aussi tout bien pesé, le parti le plus sage, malgré l’attrait des nombres ronds, serait peut-être de n’adopter ni vingt-cinq ans ni trente, et de chercher entre ces deux points extrêmes, presque à distance égale, la vraie, la juste limite d’âge. Quoi qu’il en soit, cette question est trop douteuse et prête à trop de controverses pour que la solution qu’adopte le décret indique un parti pris d’affaiblir sciemment le personnel de l’école et de nuire à son recrutement. C’est une expérience hasardeuse : le statu quo peut-être était moins périlleux, bien qu’il eût ses inconvéniens ; mais après tout ce n’est pas là quelque chose d’aussi menaçant, d’aussi évidemment hostile au maintien de l’Académie de Rome que la combinaison qui supprime la meilleure part de ses recrues, les trois cinquièmes des pensionnaires.

Reste enfin l’innovation suprême, le coup de force du décret, la création de nouveaux juges substitués à l’Académie des Beaux-Arts dans son ancienne attribution et sa plus chère prérogative, la tutelle, la surveillance, le jugement des grands prix. C’est là peut-être de toutes les attaques à l’école de Rome la plus réelle et la plus redoutable. Ses adversaires ne s’y sont pas mépris. Ils ont senti quelle force se prêtaient l’une à l’autre ces deux académies de Rome et de Paris, et pour s’en délivrer, pour en avoir raison, pour les frapper en quelque sorte de stérilité, d’impuissance, ils n’ont pas cru pouvoir mieux faire que de les séparer.

Qu’est-ce en effet qu’une Académie des Beaux-Arts purement honorifique, sans autre attribution que de prêcher des théories, sans autre action sur la marche des arts que d’abstraites remontrances ou des conseils toujours inappliqués ? Réduite au rôle de corps savant, notre quatrième classe de l’Institut n’a vraiment plus sa raison d’être. Voyez les autres classes, ses voisines, ses sœurs, compagnies purement littéraires ou savantes, dont les travaux sont tout intellectuels et à qui l’exercice abstrait de la pensée devrait à la rigueur suffire ; ne se croiraient-elles pas isolées du public, étrangères au mouvement des esprits, sans vie, sans action réelle et presque sans utilité pratique, si de nombreux concours préparés et jugés par elles, ne donnaient des preuves incessantes de leur activité et l’exemple sensible de leurs doctrines, de leur enseignement ? Cette participation à l’éducation supérieure des esprits est si évidemment la condition vitale de ces sortes de corps, que lorsqu’après le décret de novembre les membres de l’Académie des Beaux-Arts, exposant leurs griefs, se plaignaient d’être plus maltraités que tous leurs confrères de l’Institut, et demandaient s’ils n’auraient pas comme eux le droit de juger des concours, les défenseurs officiels du décret et M. le ministre lui-même se crurent forcés de leur répondre : Rien de plus juste, on ne veut pas vous réduire à néant, et le gouvernement ne peut manquer de vous fournir un jour ou l’autre les moyens de développer l’étude des arts et de récompenser les efforts individuels, en d’autres termes de juger des concours et de décerner des prix. Nous n’examinons pas si la promesse était plus ou moins sérieuse ; elle constate seulement l’évidente justesse de la réclamation. Mais en attendant qu’advient-il ? L’Académie est comme dans le vide, sans contact avec le public, sans occasion d’influence, et peu à peu, si ce régime se prolonge, on la verra, malgré l’éclat de ses anciens services, malgré les restes d’auréole dont certains noms, certaines œuvres sembleront encore l’entourer, on la verra tomber à l’état que lui souhaite l’auteur de la brochure, vivant à peine, comptée pour rien.

Et d’un autre côté l’Académie de Rome, si ce n’est plus son ancienne patronne qui veille à ses destinées avec des soins, des sympathies, une constance, une régularité, nous pourrions presque dire avec un cœur de mère, si son recrutement, ses travaux, ses tendances sont livrés aux chances du hasard et comme abandonnés à de mobiles affections, pensez-vous qu’elle aussi puisse longtemps survivre ? Nous admettons le bon vouloir de l’administration d’aujourd’hui, la clairvoyance du jury qu’elle nomme ; mais demain tout peut être changé, disons mieux, tout doit l’être, car enfin il faut croire qu’on n’a pas fait une révolution pour ne s’attaquer qu’aux personnes et laisser subsister les choses, que chaque année on n’affectera pas de s’enfermer, comme on vient de le faire, dans la pure tradition, de simuler le statu quo, que dans le choix des programmes de prix on osera faire quelques frais d’audace et d’imagination ! Il faudra bien un jour nous donner autre chose qu’Ulysse bandant son arc et Homère au milieu des bergers ; il faudra que l’esprit novateur, que l’esprit du décret se décide à paraître, avoue ses préférences, confesse ses hérésies ! Eh bien ! ce jour venu, quand l’imprévu, l’irrégulier, la fantaisie, le dédain de la règle, l’oubli des grands exemples, tout le cortège obligé de « l’originalité personnelle, » deviendront lois au palais Medici, quand on verra ce noble asile, de plus en plus désert, n’être plus pour les arts qu’un abri matériel, et ses rares habitans ne se gouverner qu’à leur mode, sans contrôle et sans direction, il deviendra si clair que l’établissement lui-même est sorti de sa voie et ne peut plus rendre aucun service, ces mots : « académie de France à Rome » seront si évidemment vidés de sens, que les meilleurs amis de l’institution primitive se feront eux-mêmes un devoir d’en demander la suppression.

Ce que nous disons là, avant l’apparition de la brochure on l’aurait taxé de chimère. On nous aurait dit : « Ces dangers n’existent que dans votre esprit ; personne ne veut détruire notre école de Rome ; on veut la réformer, voilà tout. » Mais la brochure est là, explicite, sincère, sans réticences, sans faux-fuyans : or nous venons de voir quelle sorte de réforme elle se promet de pratiquer ! Et l’auteur, notez bien, n’est pas un téméraire, l’enfant perdu de son parti, il en est un des chefs les plus habiles, les plus autorisés. Il veut la liberté des arts, il la veut, selon nous, hors des limites du possible, et s’en promet des résultats que nous croyons imaginaires ; mais, ses idées étant données, les conséquences qu’il en tire sont logiquement inattaquables. Il pose nettement la question. Selon lui, il n’y a que deux systèmes, et non pas trois : le sien, la liberté complète, l’abstention absolue de toute autorité en matière d’art, et le système académique plus ou moins mitigé, corrigé, rajeuni. Quant au troisième, le système officiel, cette combinaison qu’on essaie aujourd’hui, le libéralisme en paroles et la dictature en action, il le déclare, non sans raison, le pire de tous et le plus dangereux. Il faut opter, dit-il, entre nous et l’Académie. Le décret de novembre a été fait de concert avec nous, sous notre inspiration ; il a pour base nos idées : il faut que nos idées en sortent triomphantes, ou le décret n’a plus de sens. Point de milieu, la réforme telle que nous l’entendons, c’est-à-dire table rase, ou l’école de-Rome sous la tutelle académique. Ce qu’il renie, ce qu’il repousse comme une cause incessante de tiraillemens, d’incertitudes, de défiance, et partant de stérilité pour les arts, c’est cette prétention de mêler et de fondre les principes novateurs du décret et les concessions rétrogrades qu’on s’est laissé surprendre, — amalgame impossible, selon lui, et d’où ne peut sortir qu’une situation plus triste et plus terne encore que celle dont le décret devait nous délivrer.

Devant ce manifeste d’un allié, d’un collaborateur, d’autres diront peut-être d’un transfuge, que va faire M. le ministre des beaux-arts ? Nous ne supposons pas qu’il soit d’humeur à mettre bas les armes ; nous le croyons peu disposé à rapporter, sur cette sommation, son règlement du 14 janvier, et ce n’est pas encore lui, ce nous semble, qui aura le courage d’établir un hospice dans le palais du Monte-Pincio. Ces injonctions un peu superbes l’étonnent assurément, et nous aimons à croire que si l’auteur de la brochure avait, avant le 13 novembre, pris avec lui ces mêmes libertés et lui avait tenu un langage aussi clair, le célèbre décret n’aurait pas vu le jour. Cette aventure est celle de tout gouvernement qui se hasarde à ce genre d’alliances. Niveleurs esthétiques, radicaux politiques, les uns comme les autres ne prêtent rien pour rien ; ils sont gens à compter sur les promesses qu’on leur fait, à croire aux gages qu’on leur donne, et quand ils s’imaginent qu’on n’a plus foi en leurs oracles, qu’on se lasse de leur compagnie, qu’on croit s’être trompé, qu’on écoute leurs adversaires, en un mot qu’on ne joue plus franc jeu, ils ont l’outrecuidance de faire volte-face et d’en dire tout haut la raison.

Ce divorce, après tout, n’est pas sans avantage. Il permet de prévoir, nous l’espérons du moins, le terme du conflit que déplorent tous les’ amis sincères de nos arts du dessin, et qui, au détriment des sérieuses études, a déjà trop duré. Comment croire en effet que le pouvoir, attaqué de la sorte, abandonné des idées et des hommes dont il avait emprunté le secours, persiste longtemps encore à rester isolé des alliés naturels qu’il a dans l’autre camp ? Est-il donc si pénible de reconnaître qu’on a eu tort, surtout quand c’est au prix de concessions mutuelles que doit se rétablir la paix ? car il est bon que l’Académie le sache et s’y attende : si le pouvoir revient à elle, il lui faudra de son côté faire plus d’un pas, quel que puisse être son bon droit. C’est le propre des révolutions que, même à l’heure où se réparent leurs fautes, quand on retranche ce qu’elles ont fait de trop, il faut encore laisser survivre une partie de ce qu’elles ont fait. Sous quelle forme, par quelle adjonction, de personnes, par quel partage d’autorité, s’établira la transaction qui fondera cette paix appelée de nos vœux, et qui seule peut garantir à notre école un retour de prospérité ? Nous L’ignorons, mais nous avons pleine ; assurance que l’état présent ne peut durer.


L. VITET.


  1. Le 26 décembre 1863. Voyez le Moniteur.
  2. Par arrêt du conseil, sous la régence d’Anne d’Autriche (1648).
  3. Intervention de l’état dans l’enseignement des beaux-arts, par M. E. Viollet-Leduc, 1864.