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De l’Apologétique chrétienne au XIXe siècle

De l’apologétique chrétienne au XIXe siècle
Albert de Broglie



DE


L'APOLOGETIQUE CHRETIENNE


AU DIX-NEUVIEME SIECLE.




:Etudes philosophiques sur le Christianisme, par M. Nicolas, 5e édition.




C’est une bonne fortune pour la critique que de rencontrer un livre dont le succès ne lui est pas dû et dont elle n’a pas la réputation à préparer. Dispensée de faire valoir les mérites de l’auteur (tâche parfois ingrate et toujours suspecte de complaisance), elle peut donner à son examen un caractère plus sérieux. Que si ce livre agite les plus hautes questions dont l’intelligence humaine puisse être occupe, si la faveur même dont il jouit est un signe, des temps propre à jeter la lumière sur les sourdes dispositions de l’esprit public ; l’intérêt est plus grand encore : ce n’est plus l’ouvrage qu’il s’agit d’apprécier, ce sont ses lecteurs ; ce n’est plus l’écrivain, ce sont ses juges eux-mêmes qui, pour un instant, sont en cause.

Tels sont les motifs qui nous ont décidé à arrêter un instant l’attention sur les quatre volumes publiés il y a sept ans déjà par M. Nicolas, alors simple magistrat à Bordeaux. Les Études philosophiques sur le Christianisme, dont tout un public frivole connaît peut-être à peine le nom, comptent quatre éditions déjà épuisées, dix mille exemplaires entre les mains des lecteurs. Une vaste contrefaçon belge les répand chaque jour en Europe. C’est un fait assurément fort curieux que le sort d’un livre offert ainsi au public restreint d’une ville de province, et qui, remontant le cours naturel des idées, a fait tranquillement son chemin de Bordeaux à Paris, pour prendre place au foyer de plus d’une famille et dans le cabinet de plus d’un homme d’affaires. Le silence gardé sur compte même par beaucoup de journaux religieux ajoute à cette singularité. Il n’y a point eu de caprice de mode, point d’esprit de parti pour le faire valoir. C’est de 1843 à 1848, au milieu des vives préoccupations de l’opposition politique, pendant que la lave révolutionnaire fermentait sous nos pas, c’est au bruit des productions d’une littérature insensée ; qui attestait en l’enflammant, le délire des intelligences, qu’il s’est trouvé en France des lecteurs nombreux pour un ouvrage de longue haleine, d’une composition calme, d’un tissu solide, dont le titre seul éloignait tout intérêt de curiosité. Rien n’atteste mieux de combien de courans contraires est incessamment traversé le sol instable et tourmenté de notre France. L’explosion qui, en balayant tout à la surface, a laissé voir au jour toutes ses veines, permet d’étudier ce travail intérieur avec une clarté inaccoutumée.

Nous ne ferons pas tort au mérite, à notre avis, très distingué, de l’ouvrage de M. Nicolas, en recherchant, en dehors de son contenu même, la première cause d’un succès si original. Ce qui a valu aux Etudes philosophiques l’estime sérieuse qu’elles ont conquise, c’est moins encore le rare talent de l’auteur que l’intelligence qu’il a montrée du public auquel il avait affaire. C’est surtout la franchise avec laquelle sont comprises et remplies les saines conditions d’une apologétique chrétienne présentée à la société française du XIXe siècle. Malgré de remarquables qualités de style, — une chaleur naturelle élevée par momens jusqu’à l’éloquence et toujours exempte de déclamation, -une imagination vive et pourtant sobre, et enfin, ce qui fait le charme principal d’un écrivain. Au rapport exact, personnel, pour ainsi dire, entre la pensée de l’auteur et son langage, point de phrases de convention, point d’expressions puisées dans le répertoire commun des idées courantes, tous ces mérites réunis ne font point encore de l’ouvrage de M. Nicolas, à proprement parler, un ouvrage littéraire. Préoccupé de convaincre, l’auteur va souvent plus avant et plus loin qu’il ne faudrait uniquement pour plaire. Bien qu’il porte dans les questions morales deux vraies qualités de philosophe, la sagacité et le bon sens, son œuvre n’est pas non plus rigoureusement philosophique dans I’acception un peu pédantesque que, d’après l’Allemagne et ses imitateurs nous donnons aujourd’hui à ce mot. Il n’a point ce cortège parfois pesant d’érudition que l’école éclectique a ramassé dans ses constantes excursions à travers toutes les erreurs passées de l’esprit humain. Il n’a pas non plus ce langage technique qui donne plus de précision à tous les mouvemens de la pensée, mais les rend aussi moins naturels et moins libres. Aucun appareil scientifique ne vient s’interposer entre l’esprit et la vérité pour en prévenir le contact intime et direct. Quelque rigueur peut manquer, par conséquent, à l’exposition des grands problèmes philosophiques ; mais l’amour passionné de la vérité circule et anime tout de sa chaleur. On sent un esprit, mieux encore une ame directement, engagée pour son compte dans l’étude pleine d’angoisses qu’elle veut vous faire partager. C’est un homme d’un sens et d’un cœur droits, élevé comme l’un de nous, parlant notre langue commune, et faisant, sous nos yeux, a ciel découvert, le travail de recherche et d’examen intime que plus, d’un peut-être a commencé à portes closes dans le secret de sa conscience. Du sein de cette société malade et troublée, qui, depuis soixante ans gouvernée par sa raison seule et fatiguée de ce gouvernement très instable, voudrait l’assujétir à quelques règles sans y renoncer tout-à-fait, qui voudrait commencer à croire sans perdre l’habitude de comprendre, un de ses enfans s’est élevé pour lui adresser la parole d’après son expérience personnelle et lui apprendre comment les bases chancelantes de la raison peuvent être en même temps couronnées et affermies par la foi, comment la liberté peut, sans rien perdre de son élasticité et de sa force, se plier sous le joug de l’autorité.

L’accord de la foi avec la raison, de la liberté d’esprit avec l’autorité spirituelle, tel est le but que poursuivent avec une ardeur infatigable les longs développemens de M. Nicolas. Preuves extérieures, preuves intrinsèques, étude des traditions populaires et des instincts moraux, l’église, aperçue du dehors, dans toute la majesté de son édifice consacré par les âges, les profondeurs de la conscience illuminées aux clartés du dogme, tout sert, entre ses mains, à mettre la raison consciencieusement interrogée du parti de la foi. Tout tend à faire monter son lecteur à ce degré qui est, suivant lui, le point suprême d’élévation de l’être humain, une foi raisonnée, et une soumission libre. Son livre est un long dialogue entre la foi et la raison, et c’est pour cela qu’il a trouvé dans cette société tant d’auditeurs pour écouter l’entretien.

Cette société, en effet, il est permis de le dire, et semble l’incarnation de la raison humaine avec ses grandeurs et ses misères. L’histoire des soixante dernières années de la France, c’est l’histoire tantôt rieuse, tantôt humiliée, toujours agitée de la raison. Depuis le jour où la France a, du même coup, secoué tous ses préjugés et rasé par le pied ses institutions, elle s’est mise tout entière à la discrétion de sa raison. Cette grande aventure développe devint nous toutes ses phases Nous avons vu successivement la raison impétueuse balayer tout devant elle, puis la raison, corrigée par plus d’une expérience et meurtrie par plus d’une chute, ramasser parmi les ruines qu’elle avait faites des matériaux pour reconstruire à son tour. Après avoir mis l’autorité politique dans la rue, elle lui avait rouvert des palais encore mal fermés à la foule ; après avoir jeté au vent toutes les richesses du sanctuaire, elle a relevé à l’idée abstraite et philosophique de Dieu un autel dépouillé. L’oeuvre sociale du consulat, qui subsiste encore autour de nous, fut une œuvre de raison élevée jusqu’au génie ; la philosophie spiritualiste qui a régné en France dans ces dernières années est une tentative de la raison pour atteindre à la puissance des vérités religieuses ; mais l’une et l’autre ont la raison pour inspiration et pour base. Dans le grand nombre de nos lois, il n’en est pas une qui ne soit précédée de son exposé des motifs : dans le petit nombre de nos croyances ; il n’en est pas une qui ne marche accompagnée de sa démonstration logique. Nous ne faisons rien par tradition, et ne croyons rien sur parole. La révolution, dès ses premiers jours, avait donc bien nommé l’objet de son culte ; nous n’adorons plus, Dieu merci, la raison sous la forme d’une fille, de joie célébrant une bacchanale ; mais, sous des attributs plus décens, elle n’a pas cessé d’être la seule divinité qui préside à nos destinées.

Il n’y a pas long-temps que c’était pour nous et pour elle un sujet d’orgueil. Nous étions ravi de tout comprendre si clairement, et en nous et autour de nous ; nos regards se plaisaient à ne rencontrer nulle part ni ombre ni mystère. La cité politique tracée au cordeau d’après un plan raisonné formée de bâtimens tout neufs, brillait d’un éclat qui semblait promettre la solidité. Elle n’avait plus, il est vrai, ses vieux remparts, mais elle n’avait pas non plus de rues tortueuses et sombres : tout était droit, aligné, et laissait pénétrer à flots la lumière. Bien qu’on eût fermé à l’intelligence les trésors de la tradition, elle semblait avoir trouvé en elle-même des sources intérieures de poésie et d’éloquence. La morale même avait substitué à l’autorité révélée je ne sais quels instincts honnêtes, aidés d’un calcul sensé qui suffisait à étendre sur la société un vernis de régularité médiocre et uniforme. Vertus, talens, bien-être, la raison semblait ainsi avoir tiré tout de son propre fonds ; elle avait repeuplé le sol après l’avoir dévasté. Comment elle est sortie tout d’un coup de cette flatteuse illusion, nous n’avons pas besoin de le dire. Entre les égaremens de la littérature et les convulsions de la politique, entre les passions des hommes et des folies des systèmes. Il s’est trouvé qu’à un jour donné le bon sens avait produit le délire, et la logique enfanté la contradiction ; il s’est trouvé qu’une société, tout entière fondée sur la raison, courait risque de devenir la moins raisonnable du monde.

Un grand discrédit en est résulté pour la raison. Elle a été abandonnée par ses alliés naturels et condamnée par ses enfans mêmes. Il y avait long-temps que les imaginations vives et les ames ferventes se plaignaient d’elle. Ceux qui étaient impatiens d’émotions et de mouvement la trouvaient lente et bornée ; ceux qui avaient soif d’aimer la trouvaient froide. Mais aujourd’hui les premiers à l’accuser sont les gens sages, ceux qui ne demandent qu’à vivre en paix et se contentent de peu en fait de sentimens. Les calculs, même égoïstes, trompés, les intérêts, même matériels, ébranlés, s’en prennent à elle de leurs désappointemens. C’est un cri général pour demander quelque principe plus élevé et plus solide que ceux que la raison peut fournir. De toutes parts la raison est maudite, de toutes parts aussi la religion est invoquée par les soupirs des ames élevées déçues dans leurs espérances, par les cris de terreur des affections inquiètes, quelquefois même (ô profanation) par l’âpre clameur de la cupidité trompée. Si la religion était, comme on le croit généralement la rivale et l’implacable ennemie de la raison ; si elle avait souci d’exercer des représailles d’amour-propre, il n’y eut jamais de moment plus favorable pour se donner l’amer et stérile plaisir de la vengeance.

Faut-il saisir au vol cette occasion ? Faut-il prendre au mot ce découragement général ? La religion n’a-t-elle rien de mieux à faire qu’à triompher de cet abaissement de la raison- ? n’a-t-elle qu’à recevoir les aveux d’une société repentante ? Nous ne le pensons pas. Il ne serait, suivant nous, ni prudent ni juste d’abuser de la leçon sévère que les événemens contiennent pour passer en quelque sorte sur le corps de la raison humiliée. Après tout, cette société a beau mal parler aujourd’hui de la raison, elle n’en a pas moins été conçue, faite, formée par l’exercice indépendant de cette raison seule ; elle n’en est pas moins pénétrée par la raison dans tous ses pores, imbue de raison dans la moelle de ses os. Ne croyons donc pas trop vite aux anathèmes que lui arrache un moment de dépit ou de souffrance. On dit du mal de soi-même dans un jour de péril ou d’abattement ; que le danger s’éloigne ou que la force revienne, on court après ses paroles, on trouve surtout très mauvais qu’un autre les rappelle et s’apprête à tirer parti de nos aveux. Il ne faut pas fonder beaucoup plus d’espoir sur les querelles que notre société ; rationaliste par essence, cherche aujourd’hui à la raison. Donnez-lui le temps de respirer, et elle se remettra à raisonner et à déraisonner aussi de plus belle. Si ce découragement d’ailleurs était aussi profond qu’il est vif dans son expression, si la France en était venue à passer condamnation sur le principe de tout ce qu’elle a fait et cru depuis cinquante ans, nous ne savons si le vide, laissé par la raison serait aussi facilement qu’on le pense comblé par la foi. Ce serait faire injure à la foi que de supposer qu’elle peut, sans miracle, naître de la source impure du dégoût. Ce que les révolutions, par leurs brusques reviremens, ont ébranlé dans nos ames, ce n’est pas seulement la faculté de raisonner, c’est, aussi la faculté de croire. L’une et l’autre supposent une certaine virilité d’ame, une certaine jeunesse de sentiment qui s’accorde mal avec ce mélange de satiété de fatigue dont tout le monde est atteint aujourd’hui. Le malaise que donnent le tourbillonnement confus des événemens devant les yeux et l’agitation monotone du sol qui nous porte agit sur le cœur au moins autant que sur l’intelligence. C’est un affadissement général qui ôte à toute vérité son effet, au sel de la terre sa saveur. S’il est possible que la foi naisse chez un individu uniquement du désenchantement des ambitions et des espérances, c’est que ce retour coïncide avec l’âge naturel du repos et l’affaiblissement, graduel des passions ; mais cela n’est pas, possible pour une société qui a toujours une tâche à remplir, et à qui chaque génération apporte un contingent d’activité et de passion. Quelques aveux incohérens et entrecoupés, de sinistres pressentimens, un vague désir de paix ; ces douteux indices de la conversion d’un mourant, ne suffisent pas pour faire couler dans les veines d’une société vieillie le sang nouveau d’une régénération morale.

Nous concevons pour la religion un meilleur parti à tirer de la réaction actuelle des esprits que le simple plaisir de voir la raison dans l’embarras ; nous imaginons pour ses défenseurs un plus noble rôle à remplir. La raison est fort désappointée du mauvais succès de ses efforts : au lieu d’essayer de l’écraser (les convulsions de son agonie seraient encore redoutables), c’est à la religion de lui proposer sur des bases équitables une alliance qui la relève et l’affermisse. De telles ouvertures eussent été fort mal reçues il y a peu d’années, quand la raison avait le verbe haut et n’admettait ni subordination ni partage. Nous concevons alors que les polémiques religieuses furent réduites à prendre avec la raison le ton parfois provoquant, toujours belliqueux, qui caractérise trop souvent l’école théologique du commencement de ce siècle. Il n’y avait peut-être que ce moyen d’inquiéter la raison dans sa dédaigneuse omnipotence. La raison opprimait la foi : il est naturel que la foi, pour s’affranchir ; courût aux armes de l’insurrection. Le terrain n’est plus le même aujourd’hui : la religion a repris dans la discussion l’avantage sur la raison. Cet avantage est plus apparent que réel ; c’est plutôt un hasard de journée qu’une conquête véritable. Pour assurer, pour enraciner, pour nationaliser, si on peut parler ainsi, une telle conquête ; qui peut à chaque moment échapper, la religion doit s’emparer de l’assentiment libre, sincère, raisonné, d’une société qui, bon gré mal gré, nous l’avons dit, raisonne toujours. Pour achever de vaincre la raison, il n’y a pas d’autre moyen que de la convaincre, et pour la convaincre, il faut s’adresser à elle avec franchise, avec sévérité même, mais avec égards, dans un langage qu’elle puisse comprendre, dans des termes qu’elle puisse écouter jusqu’au bout. Il faut ranimer chez elle l’espoir et la soif de la vérité. Sans lui permettre une présomption qui l’a perdue, il faut lui rendre cette confiance en soi-même, dont on peut dire ce qu’Homère pense de la liberté : « qu’est la moitié de la valeur humaine. » Il faut se garder surtout de lui mettre le pied sur la tête pour l’enfoncer plus avant dans la fange du scepticisme. Dans les débats dont la conscience humaine est le théâtre le doute a joué trop long-temps le rôle de ces ennemis communs de la société, que chaque parti va tour à tour appeler à son aide. Voltaire l’invoquait contre la foi, et Lamennais contre la raison. Pour peu que nous continuions quelque temps des coalitions de ce genre, toute vérité humaine ou divine, naturelle ou surnaturelle, aura disparu. Il ne restera plus pierre sur pierre dans le monde de l’intelligence.

Les véritables apologies de la religion sont donc à mon gré, celles qui font un sincère effort pour ouvrir les portes de la raison au lieu de se borner à la battre en brèche. C’est sous ce point de vue principalement que nous apprécions l’ouvrage de M. Nicolas. Nous nous plaisons singulièrement à le voir traiter avec conscience les scrupules et même les préjugés, les droits et même les prétentions de la raison. Nous lui savons gré d’avoir écarté de sa plume le ton acerbe, les solutions hautaines et rapides, l’ironie envenimée, d’avoir, en un mot, aspiré à la paix plus qu’au triomphe ; mais nous l’approuvons également de n’avoir tenté cette paix qu’à des conditions honorables, admissibles en même temps par la foi et par le bon sens, de n’avoir pas cherché à combler l’intervalle qui sépare la foi de la raison soit en relâchant les inflexibles liens de l’autorité religieuse, soit en cherchant à étendre, par des escamotages de parole, la raison au-delà de ses limites naturelle, en manquant par conséquent soit à la dignité chrétienne, soit à la sincérité philosophique.

Tel est, en effet, le double écueil où viennent se heurter les écrivains qui ont tenté sous des formes diverses cet accord désirable de la foi avec la raison. Depuis qu’un grand besoin de paix se fait sentir dans notre société divisée, sans pouvoir, hélas ! réussir à se faire entendre, les plans d’alliance entre les deux plus grandes puissances, de ce monde n’ont pas fait défaut. La philosophie rationaliste surtout, inquiète de sentir la direction des esprits qui lui échappe, épouvantée du cortége grotesque et brutal d’alliés que les systèmes nouveaux lui ont offert, craignant de se trouver, entre les foudres de l’église et les menaces du matérialisme révolutionnaire comme à entre deux feux ; a fait entendre de sincères appels à la conciliation. « .Ce n’est pas trop, s’écriait, dans un des derniers numéros de cette Revue même, l’un des écrivains les plus distingués de l’école éclectique, ce n’est pas trop, pour triompher de l’ennemi, de toutes les forces réunies d’un christianisme éclairé et d’un spiritualisme indépendant. » Mais ces efforts ont presque toujours abouti à l’une ou l’autre de ces deux propositions, toutes deux également inacceptables, suivant nous, et pour un sens droit et pour une foi sincère : ou de considérer la foi religieuse et la philosophie rationnelle comme formant deux puissances égales, régnant sur deux domaines séparés et fondées sur deux principes différens, de telle sorte qu’elles puissent se développer côte à côte dans des rapports de politesse diplomatique, sans se contrôler et sans se provoquer l’une l’autre ; ou de donner des mystères de la foi des explications rationnelles délayées dans des effusions mystiques et à demi éclairées par les reflets d’une métaphysique nébuleuse. Séparer la raison de la foi ou expliquer la foi par la raison, supprimer leurs points de contact ou pénétrer leurs substances, c’est toujours sur l’une ou l’autre de ces entreprises que roulent les ouvertures de paix adressées par la philosophie à la religion.

C’est sans doute au premier de ces systèmes que se rattachait, l’an dernier, un homme d’état qui, en sa qualité de très grand orateur politique, n’était pas tenu d’apporter une exacte précision dans de tels sujets. « J’espère, disait M. Thiers dans son discours sur la liberté d’enseignement, que la philosophie et la religion, ces deux sœurs immortelles, l’une régnant sur le cœur et l’autre sur l’esprit, sauront désormais vivre en paix. » Le traité de partage des deux puissances se trouvait ainsi fait d’un trait de plume. L’une avait la pensée, et l’autre le sentiment. Malheureusement leurs ratifications manquaient, et tout permet de croire qu’elles se feront attendre long-temps. Je ne sais si pour sa part la philosophie a renoncé à parler au cœur, si elle a fait son compte de ne plus s’adresser ni à l’amour du bien, ni à l’admiration du vrai, ni à l’enthousiasme de la vertu, si en un mot elle ne prétend plus tantôt à purifier, tantôt à réchauffer, toujours à régler les sentimens de l’ame. Libre à elle de signer son abdication, et, en abandonnant à la religion le cœur de l’homme, la source de toutes les grandes actions, le siège de toute valeur morale, de se mettre elle-même au rang d’un oiseux exercice de dialectique et d’une futile science de mots ; mais je réponds que la religion, de son côté, quelque grand que soit le lot qu’on lui assigne, ne s’en contentera pas : elle a la prétention d’être quelque chose de plus qu’un sentiment ; elle ne sait pas même très nettement, et je crois qu’on serait embarrassé de lui dire, ce que serait un sentiment auquel aucune pensée ne correspondrait. Les dogmes chrétiens, dans leur précision et leur profondeur, sont tout autre chose qu’un recueil d’exhortations touchantes, l’écoulant en larmes pieuses et s’exhalant en élans de ferveur. C’est tout un cours de doctrines qui ne surpasse l’intelligence qu’après l’avoir épuisée. Laissons donc de côté ces distinctions fort arbitraires d’ailleurs entre le cœur et l’esprit. L’homme est un, et la vérité aussi ; nul ne peut ni la connaître sans l’aimer, ni l’aimer sans la connaître. La philosophie et la religion auront toujours ; quoi qu’elles fassent, deux grands points communs, l’homme et la vérité, leur sujet et leur objet. C’est plus qu’il n’en faut pour qu’elles se rencontrent à tout instant, et soient obligées de se parler. Il faut entre elles autre chose qu’un échange de politesses et de bons procédés. Une alliance intime, ou un combat acharné est nécessaire ; une neutralité prudente et réservée n’est pas possible.

Prenons garde pourtant, à l’autre extrême. L’alliance n’est pas la confusion, et autant une séparation radicale de la raison et de la foi est impossible à tracer, autant une assimilation complète serait chimérique à poursuivre. Nous nous méfions de toute tentative qui s’annonce pour rendre compte à la raison des mystères de la foi, de quelque part qu’elle provienne, soit d’une philosophie ambitieuse, soit d’une religion spéculative. Nous savons qu’il y a une certaine métaphysique qui n’est jamais embarrassée de donner l’explication de rien, excepté de ses explications même ; nous savons que quand on part de certaines hauteurs, de l’identité de l’être et de la pensée par exemple, ou du moi qui se pose et se détermine lui-même, la théologie scolastique la plus profonde n’est plus qu’un jeu d’enfans. Auprès de Fichte et d’Hegel commentés par un élève de l’école normale, saint Thomas ou saint Anselme parlent la langue vulgaire. Il n’y a pas au-delà du Rhin une philosophie qui se respecte qui n’ait deux ou trois trinités à choisir, et pour qui l’incarnation du verbe divin dans la nature finie ne soit un fait habituel et même le ressort permanent de la création. Le panthéisme a les bras étendus sur l’univers : dans les vastes replis de sa robe, tous les mystères de la religion, la transmutation sacramentelle des substances, la solidarité de la race humaine, jouent en quelque sorte à leur aise. Il y a aussi, à l’arrière-plan de ces systèmes, une sorte de région intermédiaire entre le rêve et l’histoire, peuplée d’êtres demi-fantastiques et demi-réels, où, sous le nom équivoque de mythes, tous les faits miraculeux peuvent prendre honorablement leur place. C’est à ces hauteurs et dans ce crépuscule que la métaphysique a souvent essayé d’opérer le mariage de la foi et de la raison ; mais il a deux grandes difficultés à ces arrangemens, l’une au point de vue de la raison, qu’il est impossible de les comprendre, et l’autre au point de vue de la foi, qu’il est impossible d’y croire. Ces transactions prétendues entre la philosophie et la religion pèchent par les fondemens de l’une et de l’autre, le bon sens et la bonne foi. Tout ce qu’on gagne à ces artifices de logique, c’est de transformer des mystères connus peints depuis long-temps sous de vives couleurs aux imaginations populaires, en véritables problèmes d’algèbre, ont les termes abstraits, pendant toute correspondance avec la réalité des faits, échappent, dans leurs permutations rapides, à tout contrôle des assistans. L’ignorance peut se cacher ainsi plus long-temps sous la précision apparente des formules : nous l’aimons mieux, à dire vrai, quand elle convient modestement d’elle-même. L’Évangile a été annoncé aux pauvres et même aux pauvres d’esprit. Pour que l’accord de la raison et de la foi soit sérieux, ce doit être l’accord d’une foi simple avec une raison commune, et non d’une foi d’illuminé avec une logique transcendante. Cet accord doit se trouver en germe dans l’esprit d’un bon chrétien, suivant fidèlement la loi de son église, et en pratique dans le gouvernement quotidien de sa vie et de sa famille.

Le plus simple est donc d’en prendre son parti : il n’est possible ni de séparer tout-à-fait la foi de la raison, ni de les identifier l’une avec l’autre. Elles ont des rapports inévitables et des distinctions ineffaçables. La philosophie, quoi qu’elle fasse ; ne peut ni ignorer ni pénétrer la religion, ni s’en débarrasser avec révérence, ni l’absorber dans son sein. Il faut qu’elle compte et qu’elle vive avec elle. Le mérite de M. Nicolas est précisément d’avoir donné aux rapports de la foi et de la raison une intimité, une sorte de confiance qui avait disparu depuis en long-temps, tout en traçant leur ligne de démarcation par un trait ferme et net qui ne tremble jamais. Dans tout le cours de son livre, la foi et la raison sont en présence et soutiennent une conversation pressante ; mais leur situation respective est, à chaque instant, déterminée avec précision. Dans la première partie de son ouvrage, c’est la foi qui comparaît devant la raison. Elle apporte ses titres, elle déroule ses archives, elle démontre son authenticité divine, sa nécessité humaine ; elle fait voir qu’elle devait être et qu’elle a été. C’est une inconnue qui fait preuve de son état et demande droit de cité parmi les faits que l’évidence atteste, que la réflexion confirme, que la mémoire classe et recueille. Dans la seconde partie, plus mystérieuse et plus profonde, c’est la foi, à son tour, qui introduit la raison sur le terrain inconnu et brûlant des dogmes. Elle lui ouvre des perspectives où le regard humain n’atteindrait pas par ses propres organes, où il s’enfonce et se perd. Elle déchire par des éclairs la voûte des cieux et répand sur la nature même une lumière surnaturelle. Ces deux grandes forces se prêtent ainsi un mutuel appui : la raison établit la foi qui, à son tour, étend la raison. Suivons, avec M. Nicolas, les conséquences d’une pensée qui grandit en se développant.

Sous le nom de preuves préliminaires et philosophiques ; de preuves extrinsèques et historiques (deux ordres d’idées connexes qu’il a eu le tort de séparer), M. Nicolas rassemble plusieurs groupes de raisonnemens et de faits qui servent à démontrer par la raison, et par la raison seule, la vérité du christianisme. Dépouillons son argumentation des ressources infinies de son érudition et de sa logique. La voici dans sa nudité. L’ame immortelle de l’homme a besoin d’un rapport constant avec l’être éternel qui l’a créée et qui doit décider de son sort à venir ; la raison aperçoit la nécessité de ce rapport : elle est impuissante à l’établir. De tout temps, elle y a tendu sans y réussir. De là cette attente universelle d’un médiateur, qui sur tous les points du globe et aux époques les plus reculées de l’histoire, devançait et préparait l’apparition du christianisme. Cette attente a été remplie : le médiateur a paru, son œuvre subsiste ; le rapport entre l’homme et Dieu est rétabli ; le miracle de son origine est confirmé chaque jour par le miracle de sa durée. Telle est la sèche esquisse de la partie rationnelle de l’œuvre de M. Nicolas. Tout, dans cet ordre de raisonnement, est de la compétence de la raison. Rien ne dépasse sa portée et ne porte atteinte à son indépendance. On ne lui demande de faire aucun acte de foi, préconçue, ni d’admettre aucun préjugé d’autorité. C’est à elle à s’interroger pour voir si elle contient en soi les germes d’un état religieux véritable et vivant, ou s’il faut qu’elle l’attende de quelque source supérieure. C’est à elle aussi à se mesurer à côté du christianisme, et à voir si à aucune époque du monde elle a été de taille à mettre au jour un tel fils ; car, si le christianisme n’est pas de Dieu, il est de l’homme : il est fils de la raison : par conséquent, et sa mère doit reconnaître en lui son image.

Pour arracher de la raison même l’aveu de son impuissance à établir un lien véritable entre l’homme et Dieu, M. Nicolas s’est principalement appuyé, et avec un très heureux choix de citations, sur l’état moral du monde ancien à l’avènement du christianisme. Il a montré après Bossuet, mais avec cette originalité, d’expression qui appartient au talent convaincu, avec cette profondeur de vues que l’apprentissage des révolutions a rendue facile à tous nos jugemens historiques ; que la décadence morale des sociétés antiques avait coïncidé avec leurs progrès philosophiques. Chose étrange ! à mesure que Cicéron et Sénèque découvraient l’idée de Dieu dans sa beauté pure les peuples la connaissaient moins. Le féroce Jupiter et l’adultère Vénus recevaient un culte plus religieux que la divinité épurée des stoïciens ou de la nouvelle académie ; le bruit des rames de Caron frappant les eaux du Styx, les aboiemens de la triple gueule de Cerbère, faisaient retentir dans les cœurs des pressentimens plus vifs d’une destinée future que l’harmonieuse dissertation du Phédon. La raison qui démontrait Dieu était moins puissante sur les ames que la fable qui le dénaturait. Sans aller bien loin, M. Nicolas aurait pu trouver chez nous-mêmes un contraste plus singulier encore. Je ne crois pas qu’il ait été donné à aucune nation de posséder à l’état élémentaire un code de spiritualisme plus pur que celui qui, après avoir été extrait d’un catéchisme mutilé, a été naturalisé d’abord par le Vicaire savoyard sous une forme populaire et touchante, puis par l’école éclectique, à l’aide de procédés rigoureux. Dieu, l’ame, la vie future, tout cela forme comme, un catéchisme rationnel que tout Français pris au hasard peut réciter sans faiblir. Qui a lu Béranger sait que parmi nous il est même en chanson, un Dieu et une autre vie. Jamais ces grandes notions n’ont circulé sous la forme rationnelle dans des rangs plus nombreux et, plus bas de la société, et pourtant, je le demanderai volontiers, à un philosophe sincère, parmi tant de gens qui les connaissent, combien en compte-t-on qui s’en soucient ? pour combien sont-elles autre chose qu’une idée reçue qu’on échange à de certains momens solennels ou une manière de finir heureusement une phrase déclamatoire ? pour combien découlent-elles d’un sentiment intime du cœur ? combien en font dériver une règle austère de leur vie ? On a connu, au siècle dernier, des incrédules d’élite, qui pensaient beaucoup à Dieu et se donnaient beaucoup de peine pour n’y pas croire. Le vulgaire philosophe de nos jours a souvent l’air d’y croire ; une fois pour toutes, pour ne pas se donner la peine d-y penser. Une hostilité active a fait place à un hommage indifférent. Vainement cette grande voix de la mort s’élève-t-elle incessamment, comme celle des hérauts antiques au milieu du tumulte populaire ; vainement appelle-t-elle nos regards vers « cette impénétrable et muette éternité qu’elle ouvre et ferme à mesure, sans que nous puissions jamais en surprendre le secret : » ses échos, qui ne retentissent plus sous la voûte des cathédrales, importunent sans avertir. Les hommes ont toujours été effrayés de mourir ; ils en semblent honteux aujourd’hui ; cet accident incommode dérange des systèmes pédantesques qui ont tous le bien-être présent de la vie pour but. On est pressé de faire oublier pour ceux qu’on aime une telle infirmité, et le mourant, humilié lui-même, irait volontiers, comme l’animal, exhaler dans quelque lieu ignoré un souffle qui ne semble pas remonter vers le ciel.

Voilà ce que sont devenus, avec des idées de la nature divine assez saines, avec une morale assez pure, au sein d’une atmosphère tout échauffée encore par la foi chrétienne, les sentimens d’un Français pris au hasard à l’égard des vérités qui intéressent l’origine de son être et sa destinée future. La raison sincèrement interrogée ne peut le méconnaître. Il n’y a point, sous son empire, de lien véritable entre l’homme et Dieu. C’est un aveu qu’aucun prêtre ne lui arrache, qui ne lui est imposé du haut d’aucune chaire. C’est l’évidence écrite en gros caractères sur les murs de nos cités. Il n’y aurait pas de religion au monde pour combler cette lacune, que sa profondeur n’en serait que plus effrayante à sonder. Cette impossibilité et pourtant cette nécessité des rapports de l’homme avec Dieu ; c’est là, dit M. Nicolas par une expression d’une juste éloquente, « la pierre d’achoppement du déisme qui forme la pierre d’attente du christianisme. » Rien ne peint mieux l’état des grandes vérités rationnelles séparées de toute révélation religieuse. Ce sont des pierres d’attente à qui manquent encore le chapiteau qui doit les couvrir, l’enceinte qui doit les enfermer et les unir. Elles sont majestueuses et fortes, mais elles attendent pendent interrupta, et, en attendant, l’orage les ébranle incessamment, et nul être animé n’y saurait trouver un abri.

Ce sentiment du vide, de l’incomplet et par conséquent de l’attente, qui est le produit analytique, d’une raison perfectionnée, c’était chez les peuples de l’antiquité le cri pressant d’un besoin vague. La raison, parmi nous, quand elle a fait toute son œuvre, cherche encore quelque chose. Les nations antiques, ballottées entre leurs croyances grossières et leurs sciences confuses, attend aient quelqu’un. M. Nicolas démontre avec un luxe de recherches tout-à-fait curieux que l’attente d’un médiateur entre Dieu et l’homme est le grand fait moral des nations antiques. Cette observation, déjà faite en passant par quelques écrivains profanes, a pris, sous la plume de M. Nicolas, un relief inattendu. On voit que cette attente se reproduisait sous mille formes raisonnées ou poétiques, dans les fables courantes comme dans les spéculations de la philosophie, depuis le second Alcibiade, invoquant avec un désir ardent celui qui doit venir nous instruire de la manière dont nous devons nous comporter envers les dieux et envers les hommes, jusqu’à ces prophéties juives qu’un calendrier, et prédisent (c’est encore M. Nicolas qui parle) le lever d’un médiateur comme le lever d’une planète. Mais laissons l’écrivain lui-même résumer avec éloquence le tableau de cette longue attente du genre humain : l’humanité avant Jésus-Christ va nous apparaître comme une de ces grandes statues grecques dont l’œil triste et vague regarde venir.

« Comme les formes indécises et fantastiques que revêt un objet pendant la nuit se précisent et font place à sa réalité devant le jour, ainsi toutes les traditions religieuses du genre humain sont venues se rectifier et se rejoindre dans le grand médiateur des temps comme des choses, et y reprendre l’unité primitive d’où elles avaient divergé par tout l’univers. L’humanité a pu dire à Dieu ces belles paroles de saint Augustin : Je fus coupé en pièces au moment où je me séparai de ton unité, pour me perdre dans une foule d’objets ; tu daignas rassembler les morceaux de moi-même. Jésus-Christ est tout ce qu’ont désiré les nations, tout ce qu’elles ont rêvé sous des noms divers, et à travers des images plus ou moins grossières et impures… Il est la réalisation de cette espérance restée au fond de la boîte de Pandore, pour réparer tous les maux qui en étaient sortis. Il est cet Epaphus, enfant promis, qui devait naître miraculeusement de la vierge Io, pour délivrer l’homme enchaîné de ce vautour rongeur auquel une femme-serpent avait donné l’être. Il est ce dieu de l’Olympe, ce cher fils d’un père ennemi, qui devait souffrir pour succéder d nos souffrances. Il est cet Orus, descendant d’Isis, qui devait surmonter sans le détruire le serpent Tiphon, d’après les Égyptiens, et qui devait maître d’Isis vierge, d’après les Gaulois. — Il est le véritable Hercule qui devait tuer le dragon, et rendre aux hommes les fruits d’or de ce merveilleux jardin, d’où ils étaient exclus. – Il est le Mithra des Perses, ce médiateur vainqueur d’Ahrimane, qui, jusqu’à ce qu’il soit venu, comme dit Plutarque, ouvrer, faire et procurer la délivrance des hommes, a chômé cependant, et s’est reposé un temps non trop long pour un Dieu. — Il est le Wischnou des. Indiens, dont l’incarnation devait guérir les maux faits par le grand serpent Kaliga ; — Le Genteolt des Mexicains, qui devait triompher de la férocité des autres dieux, apporter une réforme bienfaisante, et combattre la couleuvre qui avait séduit la mère de notre chair ; — le Puru des Salives d’Amérique, qui devait faire rentrer en enfer le serpent qui dévorait les peuples. – Il est enfin le dieu Thor ? premier-né des enfans d’Odin, et le plus vaillant des dieux, qui devait livrer un combat particulier au grand serpent Migdare, et laisser lui-même la vie dans sa victoire. Loin toutes ces grossières images, dit Tertullien, loin ces impudiques mystères d’Isis, de Cérès et de Mithra ! Le rayon de Dieu, fils de l’éternité, s’est détaché dés célestes hauteurs.. c’est le Λογος de Platon le docteur universel de Socrate, le saint de Confucius, le monarque des sibylles, le roi si redouté des Romains, le dominateur attendu par tout l’Orient, la victime des victimes qui devait mettre un terme à tous les sacrifices, le vrai médiateur et le vrai christ [1]. »

Nous avons cité ce morceau en entier pour donner à la fois une idée et du genre de talent de M Nicolas et du procédé habituel de son argumentation. Cette manière chaleureuse de s’assimiler les idées et jusqu’aux expressions des penseurs les plus divers, de les entraîner dans un mouvement original, est la qualité distinctive qui règne d’une bout de l’ouvrage à l’autre. Il y a eu rarement, au service d’une foi dicte et jalouse, un esprit plus ouvert à la vérité sous toutes ses formes, plus prompt à l’accueillir, à la ramasser pour ainsi dire partout où il la rencontre, plus humain dans ce sens qu’aucun mode de sentir ou de penser de l’humanité ne lui semble étranger. Il va cherchant les traces de cette soif de Dieu que la raison éprouve sans pouvoir l’apaiser, à travers les océans et les âges, d’une plage du monde à l’autre sous les soleils différens qui ont éclairé les cités ou les imaginations des hommes. Il la retrouve aussi bien dans les légendes brumeuses de la Germanie, dans les fables brillantes de la Grèce, que dans les débordemens de passion des romans modernes. Il montre par là que la foi chrétienne a partout, avant même de paraître, des racines enchevêtrées dans toutes les fibres de l’ame. Il décrit toutes les sinuosités de ce vide immense que son absence laisse dans l’intelligence humaine. Le christianisme, apparaît ainsi non pas comme le développement, mais comme le complément de la raison. Ce n’est pas ce que la raison produit ; c’est ce qui lui manque et ce qu’elle appelle. On peut dessiner le christianisme par les lacunes de la raison, comme le moule laisse confusément apercevoir la pensée de l’artiste avant même qu’un métal ardent vienne y verser la vie et la beauté.

On conçoit combien cette preuve, en quelque sorte négative du christianisme donne plus de force aux preuves positives que M. Nicolas tire ensuite de l’histoire et du caractère miraculeux des faits évangéliques. La révolution qui, a un jour donné, a soumis le monde à une religion nouvelle devient ainsi plus compréhensible en restant aussi merveilleuse. La raison soupirait après la foi : il est naturel qu’elle l’ait aspirée avec avidité ; vrais cette source qui est venue apaiser sa soif n’en reste pas moins cachée dans le ciel. Le développement du fait est plus explicable, son origine est toujours prodigieuse. Ce qui manquait à la raison lui a été donné ; le rapport de l’homme avec Dieu a été rétabli. Les vérités que la vaste intelligence de Platon avait peine à étreindre se sont trouvées proclamées dans la moindre église de village et à leur aise dans le catéchisme du moindre enfant. Elles ont été, pendant des siècles et pendant des siècles de barbarie, étudiées et chéries par des hommes sans lettres qui mouraient pour elles à mille lieues de leur terre natale, il est vrai que ce résultat singulier n’a été obtenu qu’à la condition d’ajouter aux notions de la raison un certain nombre d’autres idées en apparence étranges, de croyances miraculeuses qui semblent, au premier abord, les contredire plutôt que les compléter ; mais l’effet subsiste sous nos yeux : ce sont ces additions mêmes qui ont donné aux vérités déjà aperçues par la raison leur force, leur prise sur les esprits, leur efficacité, sur les ames. Il n’y a, même aujourd’hui de déistes zélés que les chrétiens. La divinité pure n’a d’autres fervens disciples que les adorateurs de Dieu fait chair. Si les dogmes chrétiens ne sont que des erreurs, étranges erreurs à coup sûr, dont la vérité ne peut se passer pour être et pour agir ! nous expliquera-t-on par quelle combinaison chimique la vérité mêlée à l’erreur a pris tout d’un coup une puissance, un mordant pour ainsi dire qui manquait à ses élémens purs ? Dieu a donc eu besoin de se déguiser pour se faire adorer des hommes ! La vérité absolue n’a pu briller qu’au travers de l’illusion, disons mieux (car il faut tout dire), de l’imposture. Il ne sert de rien, en effet, d’apporter des ménagemens de mots qui ne trompent personne. La religion doit être singulièrement fatiguée des politesses et des cérémonies des philosophes ; elle ne se laissera pas éconduire par des révérences. Il ne s’agit ici ni d’illusions, ni de légendes, ni de symboles. Les dogmes évangéliques ont été posés comme des faits par des témoins oculaires. Ou ces faits se sont passés au grand jour, ou ils ne se sont pas passés du tout ; ou les témoins ont dit vrai, ou ils ont menti : il n’y a pas d’intermédiaire. Qu’on cherche à imaginer un prodige sur lequel il n’y ait pas d’équivoque possible, on sera amené, à coup sûr, à imaginer celui qui sert de fondement à la religion chrétienne. Ce prodige est ou n’est pas : le dilemme est simple jusqu’à la niaiserie. Et si l’on veut bien accorder qu’à partir de la date supposée de ce fait miraculeux, la raison humaine a rencontré un appui qui lui avait manqué jusque-là, nous trouvons, à dire le vrai, plus honorable pour elle de le devoir à un miracle qu’à un mensonge.

Telle est l’argumentation pressante par laquelle M. Nicolas conduit ses lecteurs jusqu’à l’entrée même du christianisme. Par la raison seule, on ne peut aller que jusqu’à ce point : constater d’une part le besoin que l’humanité avait du christianisme, la réalité d’abord puis la divinité de fait qui l’a produit. Ce sont là des questions d’analyse et de critique, de psychologie et d’histoire, dont aucune ne sort du domaine absolu de la raison. Mais veut-on aller plus avant ? veut-on plonger un regard dans l’intérieur même du dogme chrétien ? On le peut sans doute, non plus toutefois par les forces de la raison seule : il faut se laisser conduire à la direction de l’autorité et de la foi. Si la raison, en effet, pouvait à elle seule pleinement comprendre les vérités de la foi, elle aurait pu les inventer ; s’il lui était donné de se les approprier tout-à-fait, elle aurait pu s’en passer ; si la révélation était parfaitement compréhensible, elle aurait été parfaitement inutile. Dans l’idée même d’une révélation, le mystère, l’inintelligible, est par conséquent impliqué. La raison peut donc à elle seule éprouver les fondemens sur lesquels repose l’édifice de l’église, mais elle ne peut pénétrer dans le sanctuaire qu’à la condition de s’incliner en passant le seuil. Telle est la donnée d’un second ordre de preuves appelées par M. Nicolas preuves, intrinsèques du christianisme. Là, c’est la foi qui règne en souveraine ; ce sont les vérités d’origine, révélée qui sont exposées dans leur beauté simple. La raison, admise à les contempler, doit y connaître la satisfaction de ses besoins vagues, l’objet de ses pressentimens confus, l’idéal d’une beauté céleste dont elle conçoit les règles sans apercevoir nulle part l’image. C’est ici la contre-partie du spectacle présenté tout à l’heure par le premier ordre de preuves ; du sein de la raison s’élevaient des aspirations inattendues vers la foi : ici, du haut de la foi découlent des rapports inattendus avec la raison. C’est tel trait ineffable de la bonté divine qui, tout d’un coup révélé, suffit à allumer cet amour qui languissait au pied du Dieu abstrait de la philosophie ; c’est tel récit fabuleux en apparence mystérieux par les problèmes qu’il soulève, et qui se trouve répandre sur l’état intérieur de l’ame, sur les angoisses de la conscience, sur le partage des affections sur les luttes intimes du bien et du mal, une lumière imprévue, Nous n’osons pas en dire davantage. Cette science intime du christianisme, elle existe depuis long-temps à l’ombre du sanctuaire ; depuis des siècles, les pierres de l’autel sont arrosées par les larmes de son extase ; les cellules des monastères en conservent le secret. Chassée des yeux du public par les dédains railleurs du dernier siècle, elle reparaît, sous la plume savante de M. Nicolas, avec un noble mélange de hardiesse et de pudeur. Le zèle ardent de son disciple la défend contre des regards trop profanes : Nous n’oserions lui faire faire un pas de plus dans la mêlée étourdie et bruyante de la presse.

Nous espérons seulement avoir réussi à appeler l’attention sur le trait véritablement original du livre de M. Nicolas, sur cette entreprise patiente d’enserrer de toutes parts la raison pour la contraindre à se rendre à discrétion à la foi. Nous voudrions avoir fait comprendre ce double procédé d’apologétique, qui tantôt part de la raison pour s’élever jusqu’à la foi, tantôt descend de la foi pour rejoindre la raison. Nous persistons à penser que c’est à ce respect pour le plus noble, bien que le plus dangereux apanage de notre nature, et pour le principe générateur de notre société, que M. Nicolas a dû le succès, sérieux et chaque jour croissant de son œuvre. Une lutte paradoxale non-seulement contre les erreurs, mais même contre l’exercice légitime de la raison, lui aurait peut-être valu, en des jours de réaction, une popularité plus brillante, l’amertume du langage aurait peut-être aussi réveillé plus vivement les organes blasés du public. Nous croyons le procédé de M. Nicolas à la fois plus digne et plus sûr. Il s’adresse non point à l’un de ces caprices de goût qui ne sont jamais plus passagers et plus vifs que ches des malades ; mais a un besoin profond, produit dans toutes les consciences sincères par l’expérience et la réflexion. Ce besoin, c’est de concilier l’enseignement populaire de la religion, de l’antique et immuable religion catholique avec ce qu’il y a de définitif et d’irrévocable dans l’état d’esprit enfanté par la révolution du dernier siècle, nous ne dirons pas avec l’émancipation (ce mot a plusieurs sens, et irait plus loin que nous ne voudrions), mais avec la majorité, désormais atteinte, de la raison générale. Quoiqu’on fasse, la simple foi d’un autre âge ne refleurira pas sur notre sol : le temps est passé où l’église faisant le catéchisme d’une société enfantine, traçait à la fois et la demande et la réponse. Heureux temps peut-être où la curiosité ne devançait pas la science, qu’elle n’a pas même aujourd’hui la patience d’attendre ! Mais les regrets sont en tous genres la chose du monde la plus superflue. Il faut remplacer les préjugés qui sont tombés par les convictions, et les habitudes qui sont perdues par la règle librement acceptée. En supposant même que depuis que la raison a secoué si violemment le joug de la religion, elle n’ait fait que des fautes et mérité que des châtimens, les fautes elles-mêmes et les châtimens instruisent ; c’est encore là une des plus grandes écoles de ce monde. Si la science du mal a beaucoup marché, il faut que la science du bien, pour la rejoindre, avance du même pas. Voilà pourquoi sans doute autrefois le même arbre portait les fruits de l’une et de l’autre. Quand l’enfant prodigue pardonné était assis au foyer paternel, il ne se livrait pas sans doute aux mêmes jeux, et ne récitait pas les mêmes prières qu’au pied du berceau de son enfance. Je ne sais quoi d’inquiet devait briller encore dans son regard terni par les larmes. Sur son front sillonné par la débauche, la réflexion aussi avait laissé son empreinte. C’est cette curiosité réfléchie, qui veut aller au fond des choses, naturelle aux gens qui ont beaucoup vécu, que les défenseurs de la religion doivent s’efforcer de satisfaire chez une société qui, a beaucoup appris, parce qu’elle a beaucoup souffert. Est-il vrai d’ailleurs que de ce développement de la raison, qui fait notre caractère distinctif, la religion ne puisse rien tirer à son profit, et qu’elle doivent tout frapper d’une même anathème ? Rien ne nous réduit à un tel aveu. Nos lois, nos institutions, nos mœurs sont, nous l’avons dit, les œuvres de la raison, mais d’une raison élevée, formée, dilatée par quatorze siècles de catholicisme. L’empreinte de cette longue éducation est partout visible ; il ne s’agit que de la mettre en relief. La religion chrétienne peut s’accommoder de toutes les œuvres rationnelles de notre société moderne, car il n’en est aucune qui ne soit indirectement sortie d’elle. Le labarum de Constantin, arboré pour la première fois sur une basilique romaine, dut sans doute étonner les regards ; mais, sur le frontispice de tous nos monumens, il ne faut qu’une main intelligente pour faire reparaître la trace effacée de la croix.


ALBERT DE BROGLIE.


  1. M. Nicolas, 2e vol., liv. Ier, chap. VI.