De Kiev à Bérésov, souvenirs d’une exilée en Sibérie/01

Première livraison
Traduction par Mme Olympe Chodzko.
Le Tour du mondeVolume 6 (p. 209-224).
Première livraison

Un relais russe.


DE KIEW À BÉRÉZOV,

SOUVENIRS D’UNE EXILÉE EN SIBÉRIE.

PAR Mme ÈVE FÉLINSKA
.
1839. — TRADUCTION ET DESSINS INÉDITS[1]


Avant-propos.

Un de ces gémissements périodiques qui apprennent de fois à autre à l’Europe que la Pologne respire encore ayant attiré, vers la fin de 1838, une recrudescence de rigueurs sur cette malheureuse contrée, l’auteur du récit suivant, Mme Ève Félinska, d’une noble famille de l’ancienne Ukraine, ainsi que d’autres jeunes femmes de son voisinage, suspectes, comme elle, de regrets et de vœux pour la patrie perdue, fut comprise dans un ukase ou décret de transportation en Sibérie. Sans autre préambule, nous suivons ses traces à partir de l’antique cité de Kiew, où elle laissait ses foyers et tous les objets de son affection.


Départ de Kiew.

J’ai quitté Kiew le 11 mars 1839 ; le soleil était resplendissant, le ciel d’un bleu d’azur, et pourtant les glaces n’étaient pas encore fondues. Après avoir franchi le Dniéper, les chevaux de mon traîneau s’élancèrent à toute vitesse sur la route d’Orel… C’était le commencement de mon triste voyage. À chaque instant je regardais en arrière pour revoir encore ce que j’aimais et ce que je quittais, sans doute pour toujours… Bientôt, hélas ! Kiew disparut, et mon regard désolé alla se perdre dans l’espace : les bruits de la ville n’arrivaient plus à mon oreille ; je n’entendais plus que le son monotone des grelots attachés au cou des chevaux, et le craquement des supports de mon traîneau qui s’enfonçait dans la neige ; mes émotions douloureuses et terribles, le froid, la fatigue me firent perdre pour ainsi dire la conscience de moi-même ; j’étais épuisée, anéantie : je ne dormais pas, je ne vivais pas, j’éprouvais les angoisses d’un rêve affreux.

Quand on s’arrêtait à un relais pour changer de chevaux ou pour réparer le traîneau, je cherchais à rassembler mes idées ; je m’efforçais de fixer mon attention sur les choses qui m’entouraient, mais ce travail était au-dessus de mes forces : ma tête en feu et un malaise indéfinissable ne me permettaient plus de concevoir une pensée lucide. Les relais s’exécutaient avec une incroyable rapidité ; à peine arrivé, on repartait, et mon attelage infernal poursuivait sa course au travers des abîmes neigeux. Ni les éléments, ni les obstacles, ni les dangers ne parvenaient à modérer l’ardeur des postillons : une force surhumaine semblait nous pousser en avant.

Deux jours durant je voyageai ainsi, deux jours durant je n’eus pas une seconde de vrai sommeil ; mes membres, immobiles et glacés, me causaient d’affreuses douleurs, et je fus forcée, à un relais, de descendre du traîneau pour essayer de me réchauffer par le mouvement ; j’avais trop présumé de mes forces, et je tombai presque évanouie sur le premier banc que je rencontrai. Le postillon m’appelait de sa voix rauque, mais je n’avais plus la volonté d’obéir à mes geôliers : j’étais une chose inerte, sans mouvement et sans pensée.

Le directeur de la poste et un officier retraité, russe, je crois, me regardaient attentivement ; l’altération de mes traits, la lividité de mon visage leur inspiraient quelque pitié, et ils dirent à mon gardien : « Cette femme est incapable de continuer sa route, il faut lui accorder quelques heures de repos : votre conduite envers elle est un abus de pouvoir. » Et ils lurent à haute voix l’ordonnance concernant les personnes de mon sexe et de mon âge ; cette ordonnance modifiait les droits du gardien sur ses prisonnières ; j’en profitai, et depuis ce moment mon voyage devint moins pénible.

Le directeur de poste.

Les premières heures de mon exil m’avaient paru interminables ; je ne savais plus mesurer le temps : des jours ou des siècles, cela se confondait ; mais l’homme s’habitue à tout, à la souffrance, à la douleur, et il apprend à vivre, quand même il n’a plus rien à espérer de la vie. Après une semaine, la résignation, l’espérance dans les infinies miséricordes, la paix du chrétien avaient rendu à mon âme la force qui domine les douleurs humaines. Mon esprit, maître de lui-même, pouvait s’intéresser aux objets qui se présentaient à ma vue ; et c’est dans cette disposition plus calme que je traversai une partie de la goubernie, puis Czerniéchow, la ville d’Orel, les steppes arrosés par le cours sinueux du fleuve l’Oka, et j’arrivai à Toula.


Toula.

Toula est une ville de relais ; j’en profitai pour descendre de mon traîneau, et j’entrai dans le bureau de la poste, où je trouvai un grand feu qui parvint à me réchauffer. Dans mon triste désœuvrement, je liai conversation avec un soldat du régiment de Minsk, qui portait le nom d’un village m’ayant appartenu, et qui avait vécu longtemps en Pologne. Séparée de tout ce qui m’était cher, de tout ce qui m’intéressait, cette rencontre me fut une consolation : l’isolement donne au souvenir de si grandes proportions ! Je pouvais un moment parler de ma patrie, et mon pauvre cœur se sentit tout ranimé. Dans l’exil, sur une terre étrangère, il n’y a plus de caste, il n’y a plus de rang, le malheur efface presque ou amoindrit la différence des conditions : je causai avec ce soldat comme s’il eût été mon égal.

Un comptoir de quincaillerie était établi à la poste, dans le but, sans doute, de tenter les voyageurs ; ce fut pour moi une bonne fortune, car il ne m’avait pas été permis d’emporter les objets nécessaires à la toilette ou aux travaux de femme. J’achetai un canif, des ciseaux, des aiguilles, des brosses, un cachet, et tout cela fut bien vite choisi et payé.

Au moment où je terminais mes emplettes, je sentis qu’on glissait furtivement un papier dans ma main ; je me retourne précipitamment et je vois le soldat dont j’ai parlé qui s’éloignait en me faisant un signe d’intelligence. Je ne comprenais rien à ce mystérieux papier remis par un inconnu ; mais, comme on doit bien le penser, ma curiosité était très-excitée, et j’avais hâte d’être seule, ou plutôt à l’abri de regards indiscrets, pour lire ce qui m’avait été remis. Voici le contenu de ce billet, écrit en russe, d’une assez mauvaise écriture, mais lisible :

« Soyez sur vos gardes, tout le monde cherche à vous tromper ; le cours de la monnaie n’est pas semblable à celui de votre pays ; vous avez payé deux roubles en plus, et, pour votre gouverne, je joins le tarif de l’argent afin que vous ne soyez plus la dupe des fripons. »

Bientôt, le soldat se rapprocha de moi sans avoir l’air de me chercher, et je le remerciai beaucoup de son bon avertissement, ce qui l’encouragea à me donner de nouveaux renseignements. Il me dit que les monnaies d’or, d’argent, de cuivre, ou les billets de banque, n’avaient point, en ce pays, de valeur fixe ou normale, et que les mots eux-mêmes n’avaient qu’un sens relatif, local et de convention, selon la nécessité du moment. Douze roubles, par exemple, n’avaient pas leur valeur réelle, mais une valeur de fantaisie et selon le cours de l’argent en Sibérie.

J’ai toujours eu peu d’aptitude pour le calcul : je m’inclinai devant ces combinaisons financières sans trop les examiner, et je mis le tarif dans ma poche, pensant qu’il pourrait m’être utile dans l’avenir. J’ai eu en effet très-souvent l’occasion de consulter mon tarif, et ce préservatif m’a été très-nécessaire pendant mon exil.

J’avais un grand désir de visiter Toula : et de voir en détail ses manufactures d’armes et les autres curiosités de la localité ; mais mon gardien, ou, si vous voulez, mon geôlier, était inexorable, et répondait invariablement à toutes mes demandes et à toutes mes questions : « En route ! en route ! » La révolte eût été une folie : je me résignai sans murmurer. Toula, autant qu’il m’a été permis d’en juger, m’a paru une assez belle ville ; ses rues sont larges et aérées ; ses maisons, ornées de balcons et de grilles en fonte, donnent à la ville un certain aspect de luxe et d’élégance.

Le Tour du monde-06-p211.jpg


La forêt de Mourom. — Nijni-Novogorod.

En sortant de Toula, on suit la route qui conduit à Kazan, et bientôt on découvre la forêt de Mourom. Les traditions du pays sont empreintes d’une poésie sauvage et ce qu’elles racontent de cette forêt pleine de mystères défraye les veillées du peuple. La forêt de Mourom sert d’asile aux brigands ; d’âge en âge on se redit leurs crimes et on s’apitoie sur les événements tragiques qui ont ensanglanté la forêt. Les bardes nationaux ont des accents d’une mélancolie profonde quand ils chantent les légendes de Mourom ; cette poésie, sans règle, sans méthode et sans art, a un parfum oriental qui ne manque ni de charme ni de grâce ; à chaque relais, je me plaisais à écouter ces chants étranges et doux ; le postillon lui-même, tout en conduisant ses chevaux, me faisait des récits merveilleux, et tout cela était dit avec une sorte d’éloquence qui donnait aux faits les plus invraisemblables un air de vérité et d’actualité.

Mon gardien en était si bien impressionné qu’avant de pénétrer dans la forêt il arma son pistolet et dégaina son sabre ; mais ces appréhensions furent en pure perte, et nous ne vîmes pas le moindre brigand.

J’avoue qu’après le désolant spectacle des steppes, la vue des arbres me fit grand bien : je respirais avec délices la douce senteur de la végétation, et je ne me lassais pas de regarder les beaux coqs de bruyère qui voletaient dans la forêt ; un moment je fis un doux rêve, je me crus en Pologne ! les coqs de bruyère sont les hôtes de nos belles forêts… mais non, la vie n’est plus qu’un souvenir…

Bientôt nous approchâmes des rives du Volga, et après une courte marche, nous atteignîmes Nijni-Novogorod, ville réputée par son commerce. Les deux villes, séparées par le Volga, ont un aspect différent : l’une atteste l’activité, le mouvement, et l’autre représente la morne immobilité. La même contrée, le même peuple, le même idiome n’ont aucun point de contact à l’extérieur ; mais la résurrection s’opère une fois par an, à l’époque d’une grande foire, et l’animation se fait comme par enchantement dans la fusion des deux populations.

Nijni-Novogorod.

La foire, qui avait lieu à Makariev, vint s’établir ici en 1817 ; elle dure pendant cinq semaines ; on y voit affluer les produits de l’Asie et de l’Europe ; le Volga, qui relie les deux mers Baltique et Kaspienne, apporte à Nijni-Novogorod les produits du Nord et du Midi. Les Persans, les Kalmouks et les Boukhariens fournissent des denrées ; les caravanes de Chine, le thé, les étoffes de soie, et les Sibériens, des fourrures et des pierres précieuses. L’échange de ces produits divers fait la richesse d’un pays qu’on croirait privé de toutes les ressources morales et matérielles au premier aspect. Tout se transforme ; donc tout s’anime et se vivifie au moment de la foire ; les populations appartenant aux différentes nations se rapprochent, les individus fraternisent ; plus de ligne de démarcation entre les religions, les costumes, les usages, les mœurs ; plus de répulsion pour la couleur ou le type du visage ; on est uni par le besoin réciproque, on s’entraide, et des peuples séparés par la presque étendue du globe terrestre ne forment plus qu’une même famille.

Les habitants des pays voisins et les étrangers arrivent en foule au moment de la foire ; les maisons, les cabanes, les plus pauvres réduits sont littéralement envahis par les touristes, les marchands et les acheteurs ; après ces miracles opérés par l’industrie, la ville retombe dans son apathie, dans son sommeil léthargique. Je fis des provisions à Nijni-Novogorod ; cette précaution était d’urgence, car nous étions en carême et nous ne trouvions, aux relais, que du gruau de sarrasin ou de la soupe aux choux assaisonnés à l’huile rance ; c’était peu réconfortant pour nous, surtout habituées au luxe ou au confortable de la vie polonaise. J’ai dit nous, parce que j’avais deux compagnes d’infortune, Mlles Pauline Wilczopolska et Joséphine Rzonzewska, déportées de Kiew et qui devaient être dirigées sur Tobolsk ; notre destination était donc différente, mais en attendant le moment de nous séparer, nous pouvions du moins nous voir aux relais et échanger quelques paroles. Ces rapides épanchements étaient d’une grande douceur pour de pauvres exilées !

À un relais dont j’ai oublié le nom, un tableau de bonheur domestique, aperçu dans un atelier de forgeron, m’arracha bien des larmes. C’était un père et une mère jouant avec une enfant blonde et rose. Et moi aussi j’avais une fille… et l’exil m’en éloignait pour toujours peut-être.

Le forgeron et sa famille.


Kazan. — Les Tatars.

Nous arrivâmes à Kazan, la veille de Pâques, épuisées de faim et de fatigue ; nous résolûmes, avec mes deux compatriotes, d’employer toute notre énergie à faire valoir nos droits, et, en conséquence, nous signifiâmes à nos gardiens que nous voulions séjourner dans la ville le temps nécessaire pour réparer nos forces.

Le sous-officier qui conduisait l’escorte écouta nos réclamations d’un air grave, solennel, et nous invita à ne pas descendre de nos traîneaux ; cela dit, il recommanda à ses soldats la plus active surveillance, puis il partit pour se concerter avec les autorités du lieu.

Les heures s’écoulaient, la nuit commençait à venir et le sous-officier ne reparaissait pas. Nos membres étaient paralysés par le froid, nous éprouvions ce besoin de sommeil qui est, dans cet affreux climat, le précurseur de la mort ; nous n’avions plus la force de nous plaindre, mais le postillon, qui entendit nos sourds gémissements, nous prit en pitié : il fit entrer nos traîneaux sous la remise de l’auberge, et nous dit de descendre pour nous réchauffer et manger. L’escorte, qui n’avait d’autre loi que l’obéissance passive, n’était pas de l’avis du postillon ; cependant, après un moment d’hésitation, on nous permit d’entrer dans l’auberge. Il était dix heures du soir quand on mit fin à notre supplice ; nous entrâmes alors dans une pièce bien chauffée et peu à peu nous nous sentîmes renaître à la vie. Le froid nous avait fait éprouver de si cruelles angoisses que nous avions oublié la faim ; cependant nous fîmes honneur au très-médiocre souper qu’on nous servit. Dans les grandes détresses ou est content de peu, dans les grands bonheurs on n’est content de rien. On comprend qu’un lit, qui nous eût été si nécessaire, était en cette rencontre un luxe invraisemblable ; aussi n’osions-nous ni l’espérer, ni le demander, et bien nous en prit, car on n’eut à nous offrir que des tapis étendus par terre et des oreillers ; c’était déjà beaucoup, et bientôt nous dormîmes du plus profond sommeil. Hélas ! ce repos si souhaité et si salutaire ne fut pas de longue durée ! À une heure du matin on frappa à notre porte à coups redoublés, c’était l’impitoyable sous-officier qui venait nous annoncer que toutes les formalités étaient remplies et qu’il fallait nous lever, sans perdre de temps, pour aller prendre possession de notre nouvelle demeure, choisie par les soins de l’autorité. Un colloque s’établit entre nous et notre persécuteur ; nous demandions en grâce qu’on nous laissât passer le reste de la nuit sur nos tapis ; lui, du ton le plus absolu, nous enjoignit de déguerpir au plus vite. Il fallut bien céder, et nous partîmes.

Un officier qui nous attendait dans l’antichambre nous salua avec politesse, puis il nous précéda pour faire avancer les voitures qui devaient nous emmener.

Les soins de l’ingénieuse autorité avaient décoré du nom d’appartement une espèce de cloaque noir et infect ; une odeur nauséabonde nous suffoqua en entrant ; les murs ruisselaient d’humidité et étaient littéralement couverts d’une affreuse vermine qu’on appelle en russe tarakan et en Lithuanie proussaki ; ainsi on variait nos supplices et nous avions en perspective d’être dévorées par ces bêtes immondes ou de lutter contre elles ! Nous primes le parti d’implorer la pitié de l’officier et nous le suppliâmes à mains jointes de nous faire donner un autre logement. Notre demande l’embarrassa visiblement ; il parut réfléchir à l’énormité de nos prétentions, puis il nous dit : « J’ai pourtant fait de mon mieux ; j’ai vu bien des chambres avant de m’arrêter à celle-ci ; j’en ai peut-être trouvé de plus propres, de plus commodes, mais il n’y en a pas de plus chaudes. » Nous nous écriâmes : « Mettez-nous dans une glacière, nous le préférons. » L’officier sortit, puis il rentra pour nous dire qu’on nous attendait en un gîte meilleur et qui présentait toutes les conditions de salubrité.

« On va atteler et vous pourrez partir sur-le-champ, » ajouta-t-il.

Nous demandâmes comme une faveur qu’on voulût bien nous permettre d’aller à pied, car nous ne pouvions plus endurer l’atmosphère qui nous entourait.

L’officier nous accompagna, sa mission étant de ne pas nous perdre de vue une seule minute ; mais nous marchions d’un pas si précipité, qu’il avait beaucoup de peine à nous suivre. La chambre qu’on nous avait destinée nous parut suffisamment propre et salubre. Aussitôt seules, nous nous empressâmes de faire nos lits ; cette fois nous avions de véritables lits, avec une sorte de chose qu’on appelait un matelas, et des couvertures. Les pourparlers, les formalités et les déménagements s’étaient prolongés si avant dans la nuit, que le jour commençait à poindre quand nous pûmes goûter quelque repos ; mais le repos pour nous était une vaine espérance, une illusion, et un nouvel incident devait bientôt nous arracher brutalement à notre premier sommeil.

Tout à coup on frappe à notre porte et une voix nous crie : « Mesdames, réveillez-vous bien vite ! M. le préfet demande à vous voir. »

Nous nous levâmes en toute hâte, nous nous habillâmes tant bien que mal et nous ouvrîmes la porte à l’autorité. M. le préfet se présenta de l’air le plus affable, le plus courtois et le sourire sur les lèvres : « Mesdames, dit-il d’une voix douce, j’ai voulu savoir par moi-même si vous étiez remises de vos fatigues et si votre appartement vous convenait mieux que l’autre ? » Sur notre réponse affirmative, il ajouta : « Je suis charmé que tout ait réussi selon mes souhaits, et, en effet, vous êtes dans un si excellent état de santé, que je ne verrais aucun inconvénient à ce que vous partissiez aujourd’hui même. »

Ces paroles nous causèrent une stupeur indicible. Partir, quand nous pouvions à peine nous soutenir ! partir, quand le sommeil eût été pour nous la plus impérieuse des nécessités ! Je tâchai pourtant de modérer mon indignation en présence de cette cruauté mielleuse, et je dis à ce préfet :

« Je pense, monsieur le préfet, que vous ignorez les instructions réglementaires qui ont pour but de nous protéger, permettez-moi donc de vous les faire connaître ; le règlement porte qu’on doit nous accorder le temps nécessaire pour réparer nos forces ; il nous accorde aussi de séjourner, à notre convenance, dans chaque chef-lieu des goubernies. En nous arrêtant ici, nous n’avons pas commis un abus, mais nous avons simplement usé de notre droit rigoureux, officiel.

— Oui, répondit le préfet avec le même sourire, le règlement est à peu près conforme à ce que vous me faites l’honneur de me dire ; mais votre santé ne laissant rien à désirer, il m’a semblé que le voyage vous serait très-salutaire, comme hygiène d’abord et comme distraction ensuite. »

Un sentiment naturel de fierté ne me permit pas de supplier plus longtemps ce fonctionnaire si poli, et je me renfermai dans un silence absolu qui parut l’inquiéter. Il eût sans doute préféré la violence, au moins il aurait eu la ressource de réprimer, mais ne pas parler et ne pas se plaindre lui donnait la crainte que je ne m’adressasse à l’autorité supérieure.

Le préfet, en me faisant un salut gracieux, se rapprocha de moi et me dit :

« Après tout, mesdames, je prends sous ma propre responsabilité de vous autoriser à demeurer encore ici pendant quelques heures. Êtes-vous satisfaites de mon bon vouloir, de mon désir de vous être agréable ? »

Nous voulions bien user d’un droit légal, mais nous repoussions une grâce, un service, une charité tombée de si bas, et dès que ce fonctionnaire se fut retiré, d’un accord unanime nous résolûmes de partir immédiatement, et nous en informâmes le chef de l’escorte ; mais, chose étrange ! personne n’était disposé à nous obéir, chacun voulait prendre sa part des plaisirs, des fêtes petites ou grandes, qui ont lieu en ce pays à l’époque de la Pâque ; les hommes de l’escorte, le postillon, les employés de la police et de la chancellerie, tous buvaient ou mangeaient et ne voulaient pas perdre un tel moment de réjouissance publique.

Nous étions donc assises sur nos malles, attendant le loisir de ces messieurs.

Tout à coup, on ouvre notre porte et nous voyons entrer une femme de l’extérieur le plus distingué et de l’abord le plus gracieux

« Mesdames, nous dit-elle, en venant auprès de vous j’acquitte une dette de reconnaissance ; je suis la veuve d’un colonel russe ; j’ai suivi mon mari dans toutes ses résidences, et nous sommes restés quelque temps dans les environs de Varsovie. La Pologne est un de mes plus chers souvenirs ; je n’oublierai jamais l’accueil que j’y ai reçu et l’hospitalité cordiale que j’y ai trouvée. Il y a certaines contrées dont l’aspect est si grandiose et si magnifique qu’elles laissent à tout jamais une empreinte dans la mémoire, mais la Pologne reste dans le cœur, et quand on s’en est éloigné, on y pense comme à un ami absent. J’ai su que vous étiez ici, on m’a parlé de vos malheurs : je vous aimais avant de vous connaître, et j’ai voulu vous serrer la main et vous offrir l’œuf bénit de la sainte Pâque. »

En prononçant ces paroles touchantes, elle nous offrit un de ces œufs coloriés qui sont le mets traditionnel de nos bénits.

Nous étions émues jusqu’aux larmes ; nous devions à cette femme excellente notre premier moment, peut-être le seul, de consolation et de sympathique compassion ! mais elle nous quitta bientôt… Peut-être craignait-elle nos surveillants !

Que Dieu rende à notre chère visiteuse ce qu’elle a fait pour nous ! La Pâque, la Pologne, la vie heureuse revivaient pour nous avec ses enchantements, un rayon de soleil était entré dans notre prison, nous avions vu, senti le passé, le passé avec toutes ses douceurs, toutes ses joies confiantes. Le jour de Pâques fait vibrer tous les cœurs polonais d’une félicité ineffable, tout le monde est bon parce que tout le monde est heureux ; les familles, les amis sont plus unis et plus rapprochés ; l’amour, la bienfaisance sont la chaîne suprême qui enlace tout un peuple ! Le riche donne aux plus pauvres, l’or se répand, la bonté se multiplie, les seigneurs ouvrent à deux battants la porte de leurs palais, et les humbles s’y précipitent ; la fraternité commandée par le Sauveur est la loi de tous, elle est dans tous les cœurs et elle les sanctifie. En Pologne, on prie et on aime dans ce saint jour de Pâques, et nous, pauvres exilées, nous allons aborder la terre des martyrs !…

On nous annonça que la maîtresse de la maison voulait nous parler ; elle vint en effet pour nous inviter à dîner. Cette étrange proposition nous était faite dans le langage le plus vulgaire ; nous ne savions trop que répondre, et voyant notre hésitation elle nous dit :

« Tenez, mesdames, je vais vous dire la vérité : il y a aujourd’hui beaucoup de monde à ma table, et je sais qu’on serait très-curieux de voir des Polonaises ; c’est le motif qui m’a fait vous inviter ; cependant, si cela vous déplaît, restez chez vous et je vous ferai servir tout ce qu’il vous conviendra de manger. »

À l’idée de cette exhibition, nous nous mîmes à rire comme des folles ; n’était-ce pas bouffon, grotesque au dernier point, de nous faire parader devant des Tatars ? Mais ne voulant pas nous fâcher, nous prîmes le parti de nous rendre à l’invitation qui nous était faite.

Quelle que soit sa disposition d’esprit, une femme pense toujours un peu à sa toilette, et nous voilà retirant de nos malles nos robes, nos fichus, nos mantelets, nos rubans, et secouant et relevant ces pauvres choses chiffonnées. Ces apprêts terminés, nous nous trouvâmes suffisamment belles pour paraître devant une assemblée de Tatars.

Nous entrons dans la salle du festin, on nous donne la place d’honneur, c’est-à-dire on nous offre des siéges près du poêle, on nous complimente, on s’empresse autour de nous ; mais pour le dîner, il n’en était pas question, et c’est en vain que nous cherchions des yeux une apparence de préparatifs ; enfin, à force de regarder, nous finîmes par découvrir dans l’embrasure d’une fenêtre une toute petite table, et sur cette table trois assiettes : sur l’une était une pomme gelée, ratatinée, coupée en tranches saupoudrées de sucre ; sur l’autre, un peu de raisin sec, et sur la troisième, quelques graines noires dont je n’ai jamais pu deviner l’origine. L’hôtesse, de l’air le plus aimable, nous engagea à manger ; à manger quoi ? Ce repas d’anachorète, c’était vraiment une mauvaise plaisanterie. Nous refusâmes en demandant qu’on voulût bien nous donner un repas modeste, mais plus confortable. Notre demande parut extravagante, et on nous fit observer qu’au temps de Pâques, on avait la coutume, en Russie, de s’abstenir de pâtisseries, de viande froide, en un mot de tous les mets trop friands, trop savoureux ou trop substantiels ! Après cette leçon assez vertement donnée, je dis à l’hôtesse que nous nous conformerions à l’usage établi, mais au moins qu’elle nous fît servir une soupe aux betteraves et un morceau de bœuf bouilli. Comme on nous trouvait indignes de participer aux fêtes russes, on nous laissa sans difficulté monter à notre appartement, et ce fut là qu’on nous apporta notre très-modeste dîner.

Nous attendions, d’un moment à l’autre, l’ordre du départ ; en conséquence, nous passâmes toute la nuit en causant ou en dormant à moitié ; nous ne nous étions pas déshabillées. Vers le lever du jour, on vint nous prévenir que nos traîneaux étaient attelés ; le ciel était splendide, et la ville se détachait sous un horizon lumineux et d’un rose pâle : je ne me lassais pas d’admirer cette radieuse matinée… Mon Dieu ! que la nature est prodigue de magnificence et comme elle sait, par ses merveilleux enchantements, vous arracher à vous-même pour vous absorber en elle ! J’examinai la ville, dont l’aspect était si riant à ce moment ; les rues sont bien alignées et propres, les maisons sont spacieuses, bâties en pierre ; tout ici rappelle l’Europe et n’a plus rien de commun avec la domination tartare : ses stigmates sauvages ont disparu. La ville possède une université, un observatoire, un gymnase, des écoles primaires, des fabriques, enfin tout ce qui porte le cachet d’une civilisation avancée. Les traces du progrès sont si visibles, si saisissantes, qu’on se demande en voyant de tels prodiges si on est bien sur cette terre habitée par des hordes tatares, et qui ne vivaient naguère que de brigandage et de pillage.

Toutes les peuplades de la goubernie de Kazan, sur les deux rives du Volga, ont une grande variété d’origine, et les Tschéremisses, les Mordviens, les Tschouvaches, les Volsaks, les Vigoulitches et les Tartars parlent un idiome différent, et leurs mœurs, leurs costumes, leurs religions et leurs coutumes n’ont aucun rapport, aucune ressemblance. La population tartare, qui m’a semblé être la plus nombreuse, a conservé plus que les autres le caractère asiatique ; les villages, qui sont construits en bois, sont hérissés de minarets, et le turban aux chatoyantes couleurs domine au milieu de la variété des costumes ; les femmes, comme en Orient, portent de longs voiles blancs qui flottent au moindre souffle. Sous ce voile, d’un aspect pittoresque et gracieux à la fois, elles ont pour unique vêtement une longue robe blanche brodée sur le devant en laine de couleur. Les Tartars, quand ils n’appartiennent pas au clergé, ont un costume qui ressemble à celui des juifs polonais des anciens temps. Il se compose d’un kaftan à manches courtes, ou plutôt d’un justaucorps très-serré, et d’un bonnet pointu à larges bords doublé de fourrures. Dans d’autres contrées, les Tartars sont vêtus d’une espèce de houppelande qui leur descend jusqu’aux talons, puis sur la tête ils ont une petite calotte qui les ferait prendre pour nos juifs polonais modernes.

À chaque relais, la foule se pressait autour de nos traîneaux ; on nous regardait, et les femmes surtout nous obsédaient de questions ; après cet examen curieux, elles passaient en revue nos bagages, puis elles revenaient à nous en nous disant : « À quoi sert ceci ? À quoi sert cela ? » Elles voulaient tout savoir et elles cherchaient vainement, je crois, à tout comprendre. Nous mettions de l’obligeance dans nos réponses et même nous allions au-devant de leur curiosité.

Dans d’autres contrées que nous eûmes à traverser, je trouvai le costume des femmes plus étrange encore que celui que j’ai dèjà décrit ; ainsi j’ai vu des Tartares vêtues depuis le front jusqu’aux pieds d’un long morceau d’étoffe, orné de pièces d’or, d’argent, et à chaque mouvement du corps, tout cela fait un petit bruit métallique. Ailleurs les femmes portent sur la tête un diadème coupé dans la partie supérieure en forme de croissant, et qui présente deux pointes aiguës comme les cornes d’un cerf ; le diadème est enrichi, comme le morceau d’étoffe, d’ornements brillants. La poitrine est aussi somptueusement enrichie de clinquant. Une femme doit porter sur le front la valeur de sa dot, ce qui simplifie singulièrement le mariage.

Il faudrait un volume pour énumérer la diversité des costumes kazaniens, et comme on me refusait de l’encre et des plumes pendant mon triste voyage, je n’ai pu recueillir toutes mes observations au fur et à mesure qu’elles se présentaient. J’écris donc de souvenir, mais ma mémoire est fidèle, et je réponds de l’exactitude de tout ce que je rapporte.

À un relais, entre Kazan et Perm, le chef d’un village tatar vint au-devant de nous ; sa politesse, ses offres de service étaient un prétexte, et le but de sa démarche était la curiosité. Il y avait une certaine noblesse dans les traits et dans l’expression de ce vieillard ; son costume se composait d’un vaste manteau qu’il drapait autour de son corps ; sur la tête, il portait un turban fort artistement plissé. Auprès de lui se tenait une femme qu’il me présenta comme étant la sienne ; cette femme avait le visage découvert, mais la tête, les bras, la taille et même les mains étaient recouverts d’un voile immense aux plis capricieux Pourquoi laissait-elle voir ce visage qui imitait à s’y méprendre la plus détestable peinture ? Les joues étaient couvertes de blanc et de rouge, les sourcils étaient peints en noir d’ébène, et on n’avait pas ménagé la couleur, je vous assure ! Ce masque, cet être grotesque produisait le plus singulier effet avec son élégant costume oriental. Je tâchai de garder mon sérieux, et je liai conversation avec ces indigènes. Je voulais connaître les particularités de ce pays étrange, et je me mis a questionner le chef du village.

« Combien de femmes avez-vous ? lui dis-je.

-Pas beaucoup, me répondit-il : je n’en ai que quatre, pas plus.

— Pourquoi ne sont-elles pas toutes avec vous ?

— Je cache à tous les yeux celles qui sont laides et vieilles. Celle-ci, ajouta-t-il en jetant un regard satisfait sur son affreuse moitié, est jeune, elle a trente-deux ans : c’est encore présentable. »

Ce dernier mot fut prononcé avec l’accent du bonheur modeste.

« Combien avez-vous d’enfants ?

— Hélas ! à mon grand regret, je n’ai que quatre fils, mais j’ai neuf filles. »

En parlant des neuf filles, sa voix était devenue lamentable, et il poussait des soupirs.

« Mais ne vous plaignez pas, c’est une fortune, et vous trouverez sans doute des maris très-riches, si vos filles sont belles, comme j’ai lieu de le supposer.

— Oui, mais en attendant les maris, il faut manger, et peut-être ne serai-je jamais indemnisé de mes dépenses. »


Perm. — Les monts Ourals. — Ekaterinenbourg.

Perm, baigîxée par le fleuve de la Kama, est, bien que capitale d’un gouvernement, une ville de chétive apparence, et peu peuplée. Ce n’était qu’un pauvre village il y a cinquante ans, mais depuis 1781 le gouvernement russe en a fait un chef-lieu. Alors la ville s’est agrandie, s’est améliorée, et elle sert aujourd’hui d’avant-poste à la chaîne des-monts Ourals. Dans ces défilés grandioses, la terre renferme des mines précieuses pour l’industrie. Aussi, voit-on çà et là de jolis villages qui possèdent des centaines de maisons neuves, confortables et parfaitement bien bâties. Les villages, ou mieux les bourgs, s’appellent zavody (établissement), et ils sont peuplés par les ouvriers mineurs. Quelques-uns de ces villages appartiennent à la couronne, d’autres sont la propriété des seigneurs russes.

Sur toute l’étendue de la chaîne des monts Ouraliens, on rencontre des mines en exploitation ; celles de fer et de cuivre sont les plus nombreuses. On y trouve aussi une quantité de pierres précieuses et de métaux fins.

Une très-belle route conduit de Perm à Ekaterinenbourg ; elle coupe transversalement dans toute leur épaisseur les forêts et les rochers de la chaîne de l’Oural, dont toutes les eaux se dirigent vers l’ouest, et vont se jeter les unes dans l’océan Glacial, les autres dans la mer Kaspienne.

Ekaterinenbourg, fondée en 1723 sur l’Isset, a déjà une population considérable. La ville possède le principal hôtel de la monnaie de l’empire russe, et la direction générale des mines : ces deux édifices sont d’une beauté remarquable. En outre, il y a de grandes fabriques où l’on travaille les minéraux et les pierres fines.

On peut se procurer à Ekaterinenbourg des pierres précieuses, montées on non montées, à des prix très-modiques. Les tentations ne manquent pas en ce pays ; mais, hélas ! j’étais comme cet Arabe du désert qui, mourant de faim et de soif, rencontre sur son chemin un sac plein de perles ; alors il s’écrie : « Ce ne sont que des perles ! » J’ai bien jeté un regard de convoitise sur ces charmants objets, mais j’ai vite détourné la tête.

Les neiges nous permettaient de continuer notre voyage en traîneau, et nous espérions bien conserver jusqu’à Tobolsk ce genre de locomotion, mais en arrivant à Ekaterinenbourg, les routes étaient couvertes d’une boue si humide et si grasse, que les chevaux ne pouvaient plus avancer. Nous fûmes donc obligées de nous arrêter dans une auberge, et pendant ce temps-là le conducteur de l’escorte se mit en quête d’un moyen de transport pour assurer le reste de notre voyage. Bientôt il revint, et nous annonça que nous devions renoncer aux traîneaux et les remplacer par des voitures.

L’état de nos finances ajoutait à toutes les difficultés ; un excédant de dépense nous effrayait fort, car nous ignorions si on pourrait nous envoyer de l’argent ; le peu qui nous restait était donc bien précieux. On nous proposa une bonne berline, mais nous dûmes refuser et prendre une pauvre perekladna, c’est-à-dire une charrette de poste.

Nos excellents traîneaux, si bien rembourrés, si commodes, devinrent, en échange de quelques roubles, la propriété de l’aubergiste : quelle aubaine pour lui ! aussi, donna-t-il un pourboire au postillon.

Il n’y a pas de mots dans les langues connues pour exprimer le supplice d’un long voyage en perekladna — la Russie devrait réserver cela pour les grands criminels ! Qu’on se figure une longue boîte plus haute par devant que par derrière, ayant une planche en guise de banquette et point de ressorts ; les secousses sont tellement violentes, qu’il est de toute impossibilité de trouver son aplomb : à chaque cahot, et ils sont presque continuels, on saute bon gré, mal gré ; ces évolutions féroces finissent à la longue par vous arracher de vraies larmes. Nous étions rompues, meurtries, contusionnées comme si nous eussions subi le supplice du knout.

À une petite lieue d’Ekaterinenbourg, la route était recouverte d’une neige épaisse. Je témoignai mon étonnement au cocher, qui me répondit avec un grand flegme : « Mais d’ici à Tobolsk, vous trouverez de la neige partout : regardez les plaines qui sont devant vous, elles sont toutes blanches ; aussi, ajouta-t-il, on était bien étonné, au dernier relais, de vous voir en perekladna. » Le mal était irréparable ; nous ne pouvions pas poursuivre l’aubergiste qui avait abusé de notre ignorance ; la seule manière de voyager dans ce pays, est de se défier de tout le monde.

Mais nous allions bientôt trouver un adoucissement à notre déplorable situation, et au plus prochain relais l’administration de la poste nous fit offrir des traîneaux appartenant à la couronne ; certes ils n’étaient pas confortables comme les nôtres, mais ils valaient toujours mieux que les affreuses perekladna ; d’ailleurs, nous n’avions pas le droit d’être difficiles, il fallait prendre notre mal en patience, et à chaque halte transporter nos bagages d’un traîneau à l’autre, et c’était nous qui prenions toute cette peine, car nous n’avions ni domestique ni femme de chambre ; nous étions gauches, malhabiles, étrangères à ces soins grossiers, mais la nécessité commandait en maître. Le reste de notre voyage se passa dans de meilleures conditions : les traîneaux étaient supportables, et nous n’étions plus forcées d’en changer à chaque étape.


Tobolsk.

Notre voyage dura un mois ; parties le 11 mars, nous étions à notre destination le 11 avril 1839. Tobolsk est la capitale de la Sibérie occidentale. Quoiqu’on sentît déjà la douce chaleur du printemps, le sol était encore couvert de neige, et les montagnes déversaient des torrents d’eau neigeuse.

Après les formalités officielles, nous prîmes gîte dans une auberge (Gastinnitza) destinée aux voyageurs. J’éprouvai un moment de vif plaisir en me voyant dans une chambre convenable et qui allait m’appartenir. Je pourrais enfin disposer de mon temps, reprendre des occupations suivies, et, au-dessus de tout cela, je ne serais plus aux ordres d’un postillon hargneux, je n’entendrais plus le son aigre et monotone des grelots du traîneau, je serais presque libre, presque heureuse, enfin j’aurais le repos ou plutôt la liberté de la pensée.

Hélas ! dans l’étonnement de pouvoir goûter un peu de calme et de bien-être, j’avais oublié qu’il faudrait bientôt repartir, et, comme au pauvre Juif errant, on nous disait : « Marche, marche ! » C’était notre fatale devise. Le terme, le but de notre exil, qui pouvait en prévoir la fin ? On nous fit séjourner à Tobolsk parce que les éléments nous accordaient leur sinistre protection ! Les rivières débordaient et les torrents envahissaient toute la contrée avec des mugissements affreux ! Il était donc impossible de se mettre en route. Il fallut attendre le moment où les fleuves commençaient à se retirer

Dès que je fus installée dans ma nouvelle demeure, je cherchai à me faire des occupations ; j’avais emporté quelques livres permis ; je pensais qu’ils me seraient d’une très-grande ressource, mais la Providence me réservait des consolations inespérées, et je rencontrai à Tobolsk plusieurs de mes compatriotes, venus la de la Posnanie, de la Wolhynie, de Wilna, etc. Ils nous avaient devancées dans l’exil depuis une semaine ; le même malheur nous frappait, la même foi politique, le même amour de la patrie nous unissait. Cette communion suprême de sentiments et de pensées faisait de nous une même famille, et nous sentîmes un si grand bonheur en nous serrant la main qu’il nous sembla que notre courage serait au-dessus de toutes les épreuves qui nous étaient réservées.

La vie d’auberge qui nous avait paru supportable par comparaison ne tarda pas à nous déplaire, et toute la petite colonie polonaise décida de louer une maison pour y former une sorte de phalanstère. La neige fondait à l’approche du printemps, et les rues commençaient à être praticables, ce que nous souhaitions fort, car jusque-là il nous avait été impossible de sortir ; mais nous habitions la ville basse, dont les rues ne sont pas pavées ; des poutres l’une contre l’autre suppléent au pavage, et cela rend la circulation très-difficile dans les mauvais temps. Enfin, nous pûmes faire quelques promenades et voir des personnes qui nous avaient été recommandées.

Tobolsk.

Tobolsk est située sur la rive droite de l’Irtisch ; ses maisons sont pour la plupart construites en bois, elles n’ont aucune peinture à l’extérieur, ce qui donne à toute la ville un aspect assez sombre ; les églises, et elles sont, je crois, au nombre de dix, sont toutes bâties en pierres. Si on distingue quelques grands hôtels construits en briques, ils appartiennent à l’État ou à des négociants riches.

L’hôtel de ville est d’une architecture remarquable. On montre aussi, comme une des curiosités de Tobolsk, une maison élevée par les prisonniers suédois, déportés en cette ville après la célèbre victoire de Poltava.

Je ne dois pas oublier de mentionner l’évêché, qui, par son admirable position, domine toute la ville ; il est placé sur un monticule dont il couronne le sommet, et il fait partie de ce qu’on appelle la ville haute.

La ville basse s’étend sur une grande plaine échancrée par le cours sinueux de l’Irtisch ; elle repose sur les bords du fleuve, ce qui rend les habitations charmantes en été, mais tristes et humides en hiver ; le terrain n’est point accidenté, il présente une ligne droite d’un aspect monotone. Il y a une telle uniformité dans l’alignement des rues qu’on s’égare facilement quand on est étranger à la ville.


Les exilés.

Dans une de nos promenades, en compagnie de mes compatriotes, nous allâmes faire une visite à Séverin Krzyzanowski, qui était retenu chez lui par une paralysie des jambes. Un des nôtres nous devança pour annoncer notre venue au colonel que nous trouvâmes assis dans un grand fauteuil à la Voltaire. Malgré son état de souffrance morale et physique, il y avait du soin dans sa toilette ; son linge, quoique usé, était d’une blancheur éblouissante ; ses longs cheveux blancs tombaient sur ses épaules, tout en gardant un air de propreté extrême ; son visage d’une pâleur mate avait l’expression du désespoir ; ses lèvres fines et pâles semblaient n’avoir jamais souri ; ses yeux éteints, sans regard, faisaient mal à voir… Nous n’osions parler, nous restions debout sans nous approcher de ce martyr dont la vue nous pénétrait de tristesse et de respect.

Tout à coup un tremblement convulsif agita les mains du colonel, il fit signe qu’il voulait parler, mais son émotion enchaînait sa parole ; il fit encore un signe pour nous inviter à nous approcher de lui. Alors des larmes brillèrent dans ses yeux, on sentait que la lumière se faisait dans son esprit, lumière fugitive qui ne devait pas survivre à l’émotion. Peu à peu, il prit possession de lui-même, la lucidité revint et la conversation s’engagea. Il savait que nous devions aller à Bérézow, que c’était là notre véritable destination ; il nous dit qu’il y avait fait un séjour de quatorze mois et nous recommanda de loger dans la maison qu’il avait habitée et dont il avait gardé un très-bon souvenir. « Surtout, ajouta-t-il, n’accordez aucune confiance aux récits exagérés ou menteurs des voyageurs. On vous dira que les Bérézoviens sont inhumains, sauvages, cruels, que sais-je encore ! n’en croyez pas un mot ; leurs mœurs, au contraire, sont douces, et ils sont hospitaliers, bons et sincères… » Tout cela était à peine articulé. On voyait que chaque mot qu’il cherchait à prononcer lui coûtait un grand effort, et déjà son intelligence se troublait. En parlant de Bérézov, la France et l’Italie, qu’il avait connues dans des jours meilleurs, se présentèrent à sa mémoire, et tout se confondit dans sa pensée. Il nous assura que nous trouverions à Bérézov des fruits savoureux et exquis : des raisins, des pastèques, des melons, enfin tous ces fruits qui ne se rencontrent que dans les pays méridionaux.

Le colonel exilé.

S’apercevant que nous voulions prendre congé de lui, il posa sa main sur la mienne et dit encore : « Plus longtemps… » C’était le dernier souffle de sa raison. Nous quittâmes le colonel en nous promettant de ne pas renouveler ces déchirantes entrevues ; nous avions le cœur navré, et nous n’avions apporté aucun soulagement à l’illustre victime.

Pour dissiper nos tristes impressions, nous fîmes une excursion vers les rivages de l’Irtisch. Les eaux qui avaient débordé dans la plaine présentaient le plus magnifique coup d’œil ; nous ne nous lassions pas d’admirer le ciel qui projetait des rayons lumineux sur cette surface limpide. Avant de rentrer au logis, nous voulûmes visiter le jardin public, qui ne manque pas d’une certaine élégance ; les allées en sont sablées et plantées de bouleaux ; mais les arbres n’avaient point encore de feuilles, et nous remîmes à plus tard une autre promenade dans ce jardin sans fleurs et sans feuilles en cette saison.

Le lendemain, après dîner, une doroschka attelée de deux chevaux s’arrêta à notre porte ; nous nous mîmes à la fenêtre pour voir quel était ce visiteur qui nous venait. Tout est un événement dans une vie comme la nôtre, et nous aperçûmes le colonel Krzyzanowski au fond de la voiture. Aussitôt M. Marchoçki se précipita pour aider le colonel à descendre, et tous enfin nous allâmes au-devant de lui ; mes compatriotes portèrent sur leurs bras le vieillard impotent, et avec les plus grandes précautions ils franchirent sans accident nos deux étages. Notre ameublement était si modeste que nous ne possédions même pas un fauteuil pour l’offrir au malade ; un petit lit de repos était notre seul luxe, et nous y installâmes notre cher visiteur. Un mieux sensible se manifestait dans l’état du colonel ; la veille, il pouvait à peine articuler, et aujourd’hui il parlait presque facilement ; il semblait vouloir nous consoler de nos tristes et récentes impressions ; il y avait de la vivacité, de l’éloquence, et quelquefois, dans sa façon de s’exprimer, on sentait, en l’écoutant, qu’il voulait mettre à profit un de ces rares moments de lucidité ; il abordait différents sujets, il commençait des récits qu’il n’achevait pas : le lien, la suite lui échappaient, mais pourtant il y avait une apparence de calme et de raison dans ce qu’il disait. Peu à peu, ses idées se troublèrent, il devint plus triste, ses yeux s’assombrirent, il soupira douloureusement comme s’il souffrait des ravages de son intelligence ; alors il prit le ton confidentiel, baissa la voix, et nous parla des esprits invisibles qui l’entouraient le jour et la nuit. « Ces bienheureux esprits, nous disait-il, nous font entendre des chants mélodieux ; j’ai retenu les paroles et la suave harmonie de ces chants célestes, je vous les apprendrai à vous, madame Félinska, et vous les apprendrez à nos compatriotes. Cela vient du ciel, et vous rendrez à la Pologne ce que le ciel vous donne !… » Puis, il parla de l’avenir de la Pologne, mais c’était le dernier effort de sa raison… Nous pleurions tous : cette grande victime de l’exil et des persécutions moskovites nous brisait le cœur. Nous, nous commencions notre exil : c’était notre première étape ; lui le finissait par le martyre !

Le domestique qui l’avait accompagné se présenta pour rappeler au colonel qu’il était temps de partir. Nos adieux furent douloureux, et le pauvre malade recouvra assez de présence d’esprit pour dire : Au revoir ici ou là-haut !

Le vrai printemps, et non le printemps trompeur de la Russie, revenait : un chaud soleil faisait fondre les glaces, et l’Irtisch charriait déjà de gros glaçons. Hélas ! c’était pour nous le signal du départ, et il nous semblait entendre le son des grelots et la voix du postillon.

La rivière, dans certains endroits, avait repris son cours ! des blocs de glace d’une grandeur démesurée glissaient majestueusement après s’être détachés avec un fracas épouvantable ; les eaux plus rapprochées du bord étaient complétement dégagées, et on voyait une foule de barques dirigées par des hommes et des femmes du peuple, sillonnant la rive. Enfin, la vie, le mouvement, l’animation avait reparu.

Le 15 mai, Tobolsk était en pleine floraison : la ville grisâtre avait pris un air de fête, les gazous avaient chassé les traces de la neige ; les arbres déployaient leurs feuilles, une brise tiède nous apportait des senteurs embaumées… Là aussi, la nature est bienfaisante.

La beauté du temps nous détermina à faire une excursion dans la ville haute, dont je crois n’avoir pas encore parlé ; elle est située sur une hauteur et entourée de remparts taillés dans les rochers ; des fossés profonds entourent la ville et en rendent l’accès difficile. Pour arriver à pied, il faut monter cent marches d’un escalier perpendiculaire ; quant aux voitures, elles doivent traverser un pont jeté sur les fossés.

Dans une avenue solitaire, nous aperçûmes un petit pavillon ombragé par des bouleaux ; son aspect était charmant, et par son ornementation élégante, et par son originalité de bon goût. Il y avait dans l’extérieur de cette habitation quelque chose de très-européen. « À qui appartient ce pavillon ? » voilà la question que nous fîmes à notre guide. « À un Polonais déporté qui se nomme A. Ceyzik, » nous fut-il répondu.

L’occasion était trop bonne pour ne pas en profiter ; il ne faut pas jouer avec le hasard, il n’est pas toujours si favorable. Nous allâmes donc frapper à la porte de notre célèbre compatriote. Ceyzik est un sculpteur de premier mérite, et ses œuvres lui survivront ; mais l’exil, ce grand professeur qui vous élève s’il ne vous écrase pas, l’a fait architecte et jardinier. C’est lui qui a bâti le pavillon qu’il habite, c’est lui qui cultive ses fleurs ; c’est lui qui a créé une Pologne dans cette terre aride ; sa serre chaude est une merveille de difficultés vaincues. Nous sympathisions avec l’homme courageux, et nous admirions le génie de l’artiste.

Les sculptures de Ceyzik sont appréciées partout, et même en Sibérie. Lors du séjour de l’héritier présomptif en ce pays, les commerçants commandèrent à Ceyzik un surtout de table pour offrir au prince ; celui-ci, dit-on, fut émerveillé de la beauté de ce travail. Le grand artiste ne peut suffire à toutes les demandes qu’on lui fait, on s’adresse à lui, il reçoit des commandes de tous les pays du globe : ses urnes, ses vases de bronze et ses têtes de pipes sculptées se vendent au poids de l’or.

Nous devions le 16 mai quitter Tobolsk pour Bérézov, sur une embarcation appartenant au négociant Braguine, mais le chargement n’était pas complétement fait. Chaque jour de retard était un jour de grâce ; la distance qui nous séparait du lieu de notre destination, ces pays inconnus, tout cela nous agitait de tristes pressentiments… c’était l’exil dans l’exil, la séparation absolue de tout ce qui compose la vie ou de tout ce qui la soutient dans l’absence. Nous allions trouver la plus cruelle solitude entre un ciel inclément et une terre aride.

Le 17 mai, on nous donna le signal du départ. Nos amis, encore une fois, furent parfaits pour nous, ils nous comblèrent de soins et de délicates attentions ; leur bonté et leur dévouement furent notre dernière joie et notre dernier bon souvenir.

Notre embarcation allait faire la grande pêche annuelle dans le golfe de l’Obi ; le chargement était énorme, le matériel considérable ; mais on nous avait réservé une cabine, la seule disponible dans le navire, et quelle que fût son exiguïté, nous dûmes nous en contenter, car elle nous mettait du moins à l’abri de la curiosité des passagers et de la grossièreté de l’équipage.

Trois coups de fusil donnèrent le signal du départ ; nos amis descendirent dans le canot après avoir serré nos mains dans une suprême étreinte… Pas une parole ne fut prononcée… Tout était fini, le devoir de l’Évangile devenait notre unique espérance.


Départ de Tobolsk.

Il était dix heures du soir, les brises d’une nuit calme nous apportaient les fraîches senteurs des bouleaux ; peu à peu, les rives de l’Irtisch disparaissant s’effaçaient dans une brume transparente ; le ciel tout parsemé d’étoiles nous inondait de ses douces clartés… Hélas ! chaque sillon du navire n’éloignait de toutes les affections de mon cœur, me séparait plus irrévocablement de la Pologne ; nuit de méditation, de tristesse et dont le souvenir ne me quittera plus. Ma compagne d’exil et moi, nous restâmes sur le pont, sans échanger un mot, et comme si nous redoutions de nous communiquer nos appréhensions pour l’avenir.

Avec l’obscurité croissante un profond silence se fit autour de nous ; les passagers et l’équipage, sauf les hommes de service, étaient plongés dans le sommeil ; et nous, les yeux fixés dans l’espace, nous voulions retenir les objets qui s’éloignaient, et nous n’apercevions plus que les petits jets de lumière qui s’échappaient de distance en distance des cabanes tatares. Au milieu de cet isolement solennel, je rêvais au passé, je méditais sur les hasards humains, mais saisie par l’intensité du froid de la nuit, je dus descendre dans ma cabine, où je cherchai vainement le sommeil.

À l’aube du jour, j’avais compté les heures, je fis ma toilette et je remontai sur le pont pour voir l’aspect du pays et pour demander où nous étions. Hélas ! nous n’avions encore fait que vingt verstes. Toute découragée, je regagnai mon pauvre asile. Pauvre est le mot, car il n’y avait dans cette cabine qu’une seule chaise et un lit médiocre ; cependant le jour qui pénétrait par une étroite fenêtre me permettait de lire et d’écrire. Vers le milieu de la journée j’aperçus les hauteurs de Bronikow et, de loin en loin, quelques cabanes et des terres cultivées ; mais ces traces de la vie, et de la vie active, étaient rares.

Outre le capitaine, les matelots et les gens de service, il y avait sur le navire deux marchands de Tobolsk, puis Mme Yaschtschenko, mère du gouverneur de l’École militaire de Bérézov.

Le chargement du navire se composait en grande partie de farine ; cet approvisionnement, destiné à Bérézov, était échangé contre du poisson et divers produits du pays. Les sacs de farine nous furent d’une grande ressource, et dans l’absence de tout confortable ils nous servaient de table à manger et de siége pour nous asseoir.

19 mai 1839. — J’inscris cette date, mais elle demeurera éternellement gravée dans ma mémoire… Pendant un espace de temps qu’il m’est impossible de mesurer, j’ai été entre la vie et la mort. Je vais essayer de raconter cet événement que les miens liront avec intérêt, si jamais ce récit leur parvient. Le jour commençait à paraître, ma compagne dormait encore, j’ouvris la porte de ma cabine et me disposais à monter sur le pont pour contempler les premiers rayons du soleil, mais l’odeur du goudron, du cuir et des salaisons me repoussa tellement, que je dus renoncer à mon projet. Je rentrai dans ma cabine et, pour me rafraîchir par l’air pur du matin, j’ouvris une petite porte qui donnait sur la rivière : un des canots se trouvait à ma portée, je ne résistai pas et sautai lestement dans la frêle embarcation. Pendant un moment j’éprouvai un bien-être indicible, l’eau limpide et brillante m’enveloppait de ses vapeurs, le ciel resplendissant me réchauffait de ses rayons, aucun bruit humain ne troublait mon extase… J’avais presque oublié l’exil et les menaces de l’avenir… Tout à coup une forte brise souleva le canot et je compris mon imprudence ! Je fis alors des efforts pour me rapprocher du navire, mais ce fut en vain ; j’appelai à mon aide et ma voix se perdait dans l’espace… Par un mouvement désespéré, je me saisis de la corde qui attachait le canot, je me crus sauvée ! D’une main je me cramponnai à la corniche du navire ; mais le poids de mon corps repoussa le canot et je restai suspendue dans l’espace, me sentant affaiblie, haletante, éperdue de terreur… Enfin, mes cris désespérés arrivèrent aux oreilles d’un passager, c’était un des marchands de farine ; je ne dois pas oublier son nom, parce qu’il m’a sauvé la vie : il s’appelait Korpamoff. Sans calculer le danger, il saute dans le canot, le pousse vers le navire, me prend par les épaules et me fait remonter ainsi sur le pont, où je tombe inanimée.

Le sauvetage.

À ce moment les passagers et les gens de l’équipage venaient de se réveiller. Un cri s’échappa de toutes les poitrines : La Polonaise s’est noyée ! Ma compagne entendant ces clameurs se précipita vers moi, et un serrement de main vint lui prouver que je n’étais pas morte ; mais au travers de ces événements pleins de péripéties et d’angoisses, il se produisit un incident burlesque, je veux parler du désespoir du Kosak qui avait la mission officielle de me garder à vue… Ce pauvre homme pleurait, s’arrachait les cheveux, levait les yeux au ciel et jetait sur moi des regards effarés… Touchée de me voir l’objet d’une sensibilité qui n’avait rien de russe, je trouvai assez de force pour dire au malheureux Kosak : « Je vous remercie de votre intérêt, mais consolez-vous, ne mourrai pas. — Tant mieux pour vous, me répondit-il et surtout tant mieux pour moi ; je réponds de vous, et si vous aviez péri, c’était moi, moi innocent, que l’autorité aurait puni ; dans ce cas-là l’autorité n’admet pas les circonstances atténuantes. »

21 mai. — Quelques heures de repos suffirent pour me remettre ; ma bonne nature prend vite le dessus : quelle aide que la jeunesse ! l’espérance n’est-elle pas toujours blottie au fond du cœur ?… On souffre, mais on pense à demain, et demain vous sourit ! Le temps n’a pas contribué à la prompte amélioration de ma santé, l’atmosphère est froide, brumeuse et bien en harmonie avec les pays que nous traversons… Partout des terres incultes, ou çà et là, à de grandes distances, des mélèzes, des cèdres et des sapins. Le vent souffle avec une telle violence, que le navire a dû mettre à l’ancre… La pluie tombe à torrents… Après un temps d’arrêt plus ou moins long, le navire se remet en mouvement, mais l’orage n’était pas encore calmé complétement, et l’embarcation, fouettée par les rafales, plongeait dans la rivière, tantôt sa poupe et tantôt son gaillard d’arrière.

Plus nous avancions vers le nord, et plus l’aspect de la nature était aride. Nous étions dans la saison où les jours croissent avec une telle rapidité, que le coucher du soleil est à peine séparé de son lever. Après Demiauk, on trouve Samarov, le point le plus important entre Tobolsk et Bérézov. En cet endroit, l’Irtisch vient se jeter dans l’Obi ; on découvre des sites de la plus étrange magnificence, et on doit s’incliner devant l’impénétrable volonté de Dieu, qui crée de si étonnants contrastes.

24 mai. — En quittant Samara, nous entrâmes dans les eaux de l’Obi. Immense et merveilleux spectacle ! l’Irtisch ne se perd dans l’Obi qu’après avoir parcouru une très-longue distance. Les deux fleuves, avant de se mêler, de s’unir en quelque sorte, marchent parallèlement sans se confondre ; ils forment deux larges rubans très-distincts, en conservant leur couleur, leur aspect divers : les eaux de l’Irtisch venant des steppes Kirghises sont troubles, bourbeuses, et celles de l’Obi issues des montagnes sont pures, limpides, malgré la nuance foncée de leur surface.

Ce dernier fleuve se déroule en serpentant sur une vaste plaine, où il forme d’innombrables îlots tout verdoyants de saules et de plantes marines.

Nous approchions de la fin de mai, et le froid est encore d’une âpreté extrême ; ici, les arbres ont des feuilles ; un peu plus loin, la nature a conservé les stigmates de l’hiver ; partout des contrastes, et ce qu’on a devant les yeux ne peut donner une idée de ce que l’on verra plus tard.

Notre navigation nous conduit le long du pays des Ostiaks, où l’on trouve une espèce de civilisation, ou tout au moins quelques ressources, et nous pûmes nous procurer des vivres pour le reste de notre voyage. Les matelots qui avaient abordé et qui se chargeaient de nos commissions nous dirent que, si nous le voulions, il nous serait facile d’acheter une vache à très-bon compte : l’offre fut immédiatement acceptée, et nous fûmes bientôt en possession d’un bel animal de cette espèce. J’eus donc le plaisir d’inviter les passagers à prendre le thé et le café ; tous s’en réjouirent : il y avait si longtemps que nous étions privées de cette bonne habitude !


Bérézov.

Enfin, le 31 mai, après avoir quitté le grand lit de l’Obi pour celui de la Sosia, son affluent, nous aperçûmes une ville dans la direction du nord, et chacun s’écria : « Bérézov ! Bérézov ! » Après quinze jours de navigation, nous touchions au but de notre exil… Tous les passagers s’agitaient : les uns allaient revoir des amis, les autres allaient réaliser une fortune ; tous étaient heureux à leur façon, les uns de ce qu’ils espéraient, les autres de ce qu’ils allaient trouver… Je ne m’attristais pas du bonheur des autres, mais je me disais : « Pour nous, il n’y a plus rien à attendre et rien à espérer. »

Le capitaine, pour donner une certaine solennité à notre débarquement, ordonna qu’il serait tiré trois coups d’obusier. « Où sont les canons ? » dis-je à un matelot ; mais celui-ci jugea à propos de ne pas me répondre ; je continuai mes investigations, et je finis par découvrir, dans un tout petit coin, un tout petit canon qui n’avait pas un pied de longueur, en un mot, un vrai joujou d’enfant ; l’objet en question fit néanmoins assez bien son devoir pour avertir les Bérézoviens.

C’était à qui descendrait le premier dans le canot ; on se poussait, on se culbutait ; il n’était plus question de politesse ou de galanterie : mais nous, nous restions sur le pont, regardant cette agitation comme un spectacle. Notre débarquement ne pouvait pas se passer sans la présence de l’autorité : en conséquence, M. le maire vint au-devant de nous, et nous le suivîmes, laissant nos bagages à la garde de Dieu, mais on nous assura que nous pouvions être tranquilles.

Du côté de la rivière, on voit deux églises schismatiques, puis une grande maison peinte en jaune se dessine sur une élévation ; ensuite, quelques habitations d’une chétive apparence et n’ayant toutes qu’un seul étage. Une vaste forêt de cèdres encadre le tout.

À première vue, nous crûmes que la ville était en fête : il y avait tant de monde dans les rues, tant de costumes éclatants, tant de mouvement autour de nous, que nous demandâmes si ce n’était pas un champ de foire. On nous répondit qu’il n’y avait rien que de très-ordinaire dans ce que nous voyions. Après avoir traversé cette foule chamarrée, nous arrivâmes à notre nouvelle demeure, qui se composait de deux chambres assez claires et presque propres : propres pour les yeux, mais point pour l’odorat. Il fallait donc donner de l’air, beaucoup d’air, et ensuite chauffer les deux pièces, qui ne devaient pas avoir été habitées depuis longtemps.

Notre propriétaire nous invita à prendre le thé chez lui, pendant qu’on disposait nos chambres à nous recevoir : nous acceptâmes : la dignité ne doit jamais nous abandonner dans certaines situations, mais la fierté, jetées comme nous l’étions sur une terre étrangère, eût été un ridicule et une faute.

Comme on touchait à la fête de saint Pierre, on observait le maigre le plus rigoureux, et le thé qu’on nous offrit se ressentait cruellement de l’abstinence : point de crème et pas le moindre gâteau.

Je pensais à la bonne vache ostiake qui était restée sur le navire en compagnie de nos bagages, et malgré mes instances pour rentrer en possession de cet animal, on me déclara que ma vache et nos effets ne pourraient nous être rendus que dans deux jours. Dans cette pénurie, je demandai à l’hôtesse de nous indiquer où se trouvait le marché.

« Nous n’avons pas de marché, me répondit elle.

— Mais comment vous procurez-vous des vivres ? lui dis-je.

— Eh ! chacun fait comme il peut.

— Mais n’auriez-vous pas quelque chose à me vendre ? Quoi que ce soit, je l’achèterais.

— Nous n’avons rien, reprit l’hôtesse ; à moins que vous ne vouliez des canards conservés. »

C’est-à-dire qui ne sont pas conservés du tout ; malgré les menaces de la famine, je reculai à l’idée des canards ; et force nous fut de nous coucher sans souper ! Nous étions à cette saison où il n’y a point de nuit, et ce jour sans fin nous tint éveillées ! La faim, l’agitation de nos nerfs, la nouveauté du gîte, tout contribua à nous ôter le sommeil.

Traduit par Mme Olympe Chodzko.

(La fin à La prochaine livraison.)



  1. Tous les dessins joints à cette relation ont été faits par M. Durand-Brager d’après les esquisses et les indications communiquées par M. Léonard Chodzko.