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Dans un coin de violettesE. Sansot et Cie (p. 7-11).


AVERTISSEMENT





Ce n’est pas sans une véritable émotion que je livre au public les œuvres posthumes de cette grande et belle disparue dont le talent si pur, si sincère et si solide émerveilla pendant dix ans les âmes délicates et exemptes de préjugés.

Ces trois recueils qui vont en même temps voir le jour : Dans un coin de Violettes, Le Vent des Vaisseaux, Haillons ne se composent en effet que de poèmes tracés par une main fiévreuse mais exangue et amaigrie par une longue, progressive et meurtrière diète de plusieurs années. Tous ces poèmes me furent envoyés ou remis isolément ou par petits paquets à mesure que les traçait un crayon hâtif et inquiet. Les uns datés d’Amsterdam, d’autres de Londres, d’autres de Paris me parvenaient par la poste ou m’étaient remis à chacune de mes visites à la poétesse dans sa mystérieuse demeure de l’Avenue du Bois, sous les regards des innombrables bouddhas qui la peuplaient de leurs éternelles méditations et de leurs hiératiques extases.

Les plis venus de Londres ou de Hollande s’accompagnaient de recommandations et de réflexions où de l’inquiétude et de la confiance, de la bonne humeur et de la souffrance s’exprimaient tour à tour.

J’en citerai quelques fragments :

« Je vous envoie des vers et de la prose, les deux me sont également précieux. Je me confie à vous pour avoir grand soin d’eux… »

« Je vous envoie ces vers avec la même naïve confiance dans le hasard qu’avaient les poètes Japonais abandonnant au gré du courant leur poème soigneusement placé dans une feuille de nénuphar… »

« Je vous envoie encore un poème achevé, car si mes souffrances physiques augmentent ma verve littéraire ne tarit pas, tout au contraire, comme vous le verrez à votre grande damnation sur la terre. Mais que vos efforts vous méritent, plus tard, un beau trône dans le Paradis, parmi les saints et les archanges… »

« Cette abondance littéraire me cause un dégoût profond ! mais je n’y peux rien. Espérons que bientôt adviendra une période bénie de sécheresse ! Enfin voici toujours des vers, puisqu’on ne peut vivre sans être illogique. »

Ce dernier billet écrit au crayon et daté du Savoy Hôtel de Londres (4 septembre 1909) se terminait par ce post-scriptum.

« Si ce n’est pas de la « bonne ouvrage », comme disent les couturières, vous me le direz n’est-ce pas ? J’ai tellement peur du ridicule. Et cette surabondance en est un, hélas ! — Je suis un peu malade et ne peux sortir (toujours cet estomac !) et toute l’énergie qui me reste se concentre en choses littéraires. Pardon ! — »

De tels envois n’étaient pas, je dois l'avouer, sans me causer beaucoup d’émotion, surtout alors qu’ils me parvenaient à la mer, où je pouvais, dans le loisir, en savourer tout le charme, mais ils n’étaient pas sans me donner, en même temps, une vive inquiétude, et j’avais parfois la sensation que l’aile de la mort familière avait effleuré ces messages et ces poèmes.

Je savais l’extrême faiblesse dans laquelle se mouvait, à force d’énergie, la silhouette chétive de la Muse-aux-violettes. Je me souvenais du dîner auquel elle m’avait convié, quelques jours auparavant, la veille de son départ pour la Hollande, dîner en tête-à-tête, délicieux et intime, dans le décor artiste et sombre de sa salle à manger aux japoneries merveilleuses que des cierges éclairaient avec mystère. Je me souvenais de ce repas pendant lequel, suivant sa coutume, elle n’avait guère approché de sa bouche qu’une demi-coupe de champagne et quelques bonbons, mais, où, gracieuse comme toujours avec ses amis, elle s’était montrée prodigue, de bonne humeur, d’anecdotes et de sourires, jusqu’au moment où, soudain, indisposée, elle était sortie sans pouvoir reprendre sa place…

Je savais que de telles faiblesses lui venaient fréquemment, et se justifiaient d’une abstention de nourriture qu’elle semblait, chaque jour vouloir rendre plus absolue : Aussi à recevoir ces poèmes, presque tous empreints de hantises funèbres, écrits d’une plume fiévreuse, j’avais le sentiment qu’ils me venaient ainsi qu’un dépot sacré dont je devrais, pieusement, rendre compte à sa mémoire.

Et l’heure est venue, puisque voici quelques mois, par un matin du dernier automne, « à l’heure des mains jointes », s’éteignait, lasse de la vie, la muse harmonieuse entre toutes les muses !

Et voici ces vers que j’ai reçus de ses mains confiantes et amicales !

Ce ne fut point, tout d’abord, sans une certaine appréhension que j’ai préparé ces éditions. — Tous ces poèmes, en effet, me demandais-je, sont-ils tels qu’ils devraient être, tels qu’ils seraient si celle qui les écrivit avait vécu plus longtemps, si elle les avait, suivant son habitude, longuement relus et vérifiés ? Certainement non. Cependant quoique Renée Vivien m’ait — dans la confiance si indulgente dont elle m’honorait — laissé juge de leur sort, je considère que si quelques uns d’entre eux n’atteignent pas la perfection de la plupart de ceux qui composent à l’Heure des mains jointes, les Flambeaux éteints, etc., ils ne sauraient être soustraits à la connaissance des amis et des admirateurs de la grande artiste.

Et mes derniers scrupules s’évanouiraient d’ailleurs maintenant, à entendre un critique clairvoyant et autorisé comme M. Paul Fiat, proclamer, dans la belle Préface qui suit ces lignes, l’intérêt frémissant de ces dernières productions.

J’aime à croire, au contraire que le public saura gré aux éditeurs de lui avoir fourni, par leur mise au jour, l’occasion de mieux connaître et de mieux comprendre la sincérité poignante de la divine et harmonieuse poétesse. C’est pourquoi je lui livre avec confiance une part de ces chères et douloureuses reliques.


E. SANSOT.