Dans le nid d’aiglons, la colombe/16

Texte établi par Fides (p. 107-118).

Le terrible quotidien

Il est temps d’examiner de plus près l’existence journalière de Jeanne Le Ber. Elle avait embrassé l’état le plus saint dans l’Église, mais encore faut-il, comme le répète le bienheureux Paul Giustianini, que la conduite corresponde à cette vocation. L’adopter ne serait pas un grand mérite si l’on ne vivait pas en conformité des exigences qu’elle pose.

Tout d’abord, la réclusion fut-elle sévère ? De 1680 à 1695, elle n’atteint évidemment pas à la totalité des normes posées. Et tout simplement parce que Jeanne se rend à l’église paroissiale ou à l’Hôtel-Dieu pour la Messe, la communion, la confession, les Vêpres ou autres cérémonies. Sans doute, elle agit un peu comme les Camaldules, les Chartreux et autres solitaires qui, tout en vivant dans des cellules, se mêlent à leurs compagnons dans la chapelle commune. C’est dire que même en ces premiers temps, son isolement est déjà d’une haute qualité. Et malgré toutes les distractions que pouvait apporter la maison de son père qui vibrait autour de son reclusoir, elle manifeste en toute occasion sa volonté de garder le silence et d’être seule.

À partir de 1695, sa réclusion correspond aux règles sévères de l’histoire. À cette date, les mesures excessives sont abandonnées. Toutefois, quand Jeanne a refermé la porte sur elle-même, à la Congrégation, elle a fait ce geste pour jamais. Et avec toute la lucidité de son intelligence, la force de sa volonté, l’intensité de sa foi.

M. Séguenot ne lui a rien caché des exigences terribles de l’état qu’elle embrassait. Son premier biographe précise bien ce point. Il lui a dit :

« …Puis, vous êtes morte Et ensevelie dans votre solitude comme dans un tombeau, lon ne parle plus et lon ne converse plus avec les morts ». Ou encore : « Dieu demandant de vous une entière séparation et commerce avec les créatures : La retraite et Le silence étant votre grâce et votre atrait » ; n’étant pas appelée à la conversion des âmes par des discours, « je crois que vous ne devés plus voir personne ny Étrangers ny sœurs de la Congrégation ».

Et ces enseignements ne font que répéter la leçon de l’ancien cérémonial et des anciennes pratiques. La réclusion était un enterrement avec ses lamentations funèbres et quelques-uns de ses rites.

Cependant, elle fut rarement hermétique dans le sens absolu du mot. Les esprits les plus sûrs introduisirent quelques légers adoucissements. Ainsi ce même M. Séguenot que nous avons vu parler à Jeanne avec tant de rigueur, lui impose le devoir de voir son père deux fois par année. Elle le recevra ainsi jusqu’à son décès en 1706. Il gérait sa fortune et c’est avec lui, sans doute, qu’elle prépara les divers contrats par lesquels elle se dépouillait de ses richesses. À sa mort, durant sa maladie, comme durant celle de sa mère, de ses frères, de ses cousins, elle demeura dans son reclusoir. Par sa grille, elle assista toutefois à la dernière cérémonie quand on vint enterrer le corps de Jacques Le Ber, dans le sous-sol de la chapelle, là où elle reposerait elle-même, car une recluse avait son tombeau dans la terre même qui avait porté son reclusoir. L’amour de Jacques Le Ber pour sa fille est devenu légende au pays et c’est sans doute elle qui orienta cet homme d’affaires dans la voie d’une large perfection chrétienne. Cette Jeanne qui avait détruit ses rêves humains pour sa famille. Il avait marqué sa volonté dans un testament du 25 juin 1701.

Il était alors apparu au notaire « dans une Chambre, ou il Couche, sur le derrière de sa maison qui a vue sur son jardin ». Spectacle plein de mélancolie. Le vieillard déclare qu’il « Désire et ordonne que son Corps soit inhumé en la Chapelle que Demoiselle Jeanne Le Ber, sa fille », habite, et a aidé à construire ; ou, si c’est impossible, dans l’église paroissiale… Il lègue à la Congrégation six mille livres, monnaie de France, qui appartiennent en réalité à Jeanne et qui lui viennent de l’héritage de sa mère. Cette donation est faite pour la « fondation d’une messe basse de requiem qui sera dite à Perpétuité par chaque semaine » dans la chapelle, « pour le repos de l’âme de Jacques Le Ber et de Jeanne Le Moyne, et de leurs enfants ». Les religieuses emploieront le reliquat de la façon que leur indiquera Jeanne. Il leur laisse encore deux mille livres, « argent du pays »… en cas que son Corps soit enterré en leur d.Chapelle » ; mais à charge d’accepter sans dot, à la Congrégation, Anne Barroy, la jeune cousine qui est la servante de la recluse, et, à défaut, toute autre jeune fille qui manifesterait le désir de devenir fille séculière et que leur indiquerait encore Jeanne.

Jacques Le Ber sera inhumé dans la chapelle. Anne Barroy entrera bientôt à la Congrégation sous le nom de Sœur Saint-Charles. Elle continuera à servir Jeanne jusqu’à la mort.

Le directeur impose aussi à la recluse le pouvoir de recevoir l’Évêque, Monseigneur de Saint-Vallier, qui profitera de la permission en 1698, et lui amènera les visiteurs que l’on sait.

Jeanne Le Ber devra recevoir ensuite, au besoin, les Supérieures de la Congrégation de Notre-Dame qui l’héberge. La situation exigeait ces relations qui furent très rares. Tout comme les recluses d’autrefois qui appartenaient à un Ordre religieux donnaient accès à l’abbesse, Jeanne leur ouvrira sa porte, mais avec l’entente qu’elles ne lui donneront pas de direction spirituelle.

Parmi ces religieuses qui ont eu le privilège de l’approcher, mais rarement, il faut mentionner en premier lieu Marie Barbier dont on connaît la piété tour à tour gracieuse, dramatique, tourmentée qui a fourni la matière de plusieurs livres ; les contrastes saisissants de son existence attireront longtemps les biographes. En second lieu, mentionnons une cousine de Jeanne, Marguerite Le Moyne du Saint-Esprit, un peu plus jeune qu’elle, l’une des trois jeunes filles de Jacques Le Moyne, qui entrèrent à la Congrégation. Formée elle-même par Marguerite Bourgeoys, elle occupa, pendant de longues périodes, les postes éminents de maîtresse des novices et de supérieure. Tout indique qu’elle exerça une influence profonde sur la communauté en formation. Parmi les jeunes Canadiennes qui en prirent la tête, elle semble celle qui jouissait de la lucidité, de la fermeté, de la clairvoyance, de l’assurance même qu’il fallait pour dénouer les crises et orienter la communauté avec succès, Elle était déjà au gouvernail pour l’adoption définitive de la Règle, quand les Religieuses prêtèrent officiellement leurs vœux et se choisirent des noms. Comment pourrait-on oublier ensuite la figure touchante de Catherine Charly, cette sœur de Marie, l’amie de Jeanne ? En 1700, elle est malade à la mort. Marguerite Bourgeoys l’apprend. Elle supplie Dieu aussitôt : pourquoi ne pas la prendre, elle qui est vieille, inutile, que non pas cette jeune sœur qui peut rendre de grands services ? Le soir, elle tombe malade, meurt bientôt dans d’atroces souffrances, pendant que Catherine revient rapidement à la santé. Rencontre étonnante. Enfin, voici Marguerite Trottier. L’histoire nous a conservé quelques souvenirs de ses entretiens avec Jeanne. Celle-ci la pressait, peu avant sa mort, « de procurer la construction des bâtiments assez spacieux pour suffire au pensionnat et aux écoles ». Marguerite Bourgeoys l’avait voulu. Jeanne « témoigne beaucoup d’empressement pour faire commencer les bâtiments… Elle assurait que c’était la volonté de Dieu, et, que les saints anges nous aideraient ; ajoutant même que, si nous ne les commencions pas cette année, nous ne le pourrions plus, quelque besoin que nous en eussions ». Les fonds manquaient, mais la sœur céda à ces objurgations ; la construction s’éleva et se termina bientôt avec rapidité, sans anicroches d’aucun genre et tout au contraire. Mais la recluse refusa toujours de sortir de sa retraite pour visiter l’édifice nouveau.

Durant ces dix-neuf années à la Congrégation, Jeanne Le Ber eut aussi des entretiens avec quelques religieuses qui passaient par des crises spirituelles. M. Séguenot lui avait imposé cette autre obligation. S’était-il souvenu des ermites camaldules vivant dans des cellules autour d’un monastère et qui devaient recevoir, à des dates déterminées, les jeunes moines qui désiraient s’entretenir avec eux pour s’édifier ou obtenir des directives ? Dès le douzième siècle, ils remplirent ce devoir qui brisait un peu la rigidité de leur réclusion. Jeanne Le Ber se rattachait ainsi à une tradition très sûre. Combien de sœurs de la Congrégation profitèrent de cet avantage ? Qui étaient-elles ? Nous ne le savons pas. Le nombre en fut sûrement très restreint. Son premier biographe nous en dit quelques mots : « Des sœurs ayant obtenu permission de lui parler, elle répondait succinctement, ne disoit rien d’inutile, terminoit brusquement si la cloche sonnoit… ». On rapporte certains propos : « …Il faut toujours être fidelle à son Règlement, on ne ségare jamais en le suivant, on est assuré qu’on fait la volonté de Dieu qui demandoit cette fidélité sans quoy elle ne pouvoit se sauver. Il lui est échapé de dire à une personne de confiance quelle navoit jamais manqué à son reglement… »

Une autre indication fournit plus de substance. Dans l’un de ces entretiens, le sujet vient sur la Sainte Vierge. Jeanne dit alors que « cette raison destre dans une maison de la très s/te vierge a été très engageante pour my attirer, il luy prit ensuite dit cette sœur un transport de joye, disant que tout son contentement étoit dimiter la s/te vierge tant pour sa solitude que pour son habillement quelle croyait estre à peu près semblable au sien ; je puis dire ajoute cette sœur que quand on sortoit d’avec elle, on se trouvoit tout son courage à pratiquer la vertu, et dans un recueillement que les personnes les plus dissipées éprouvent ordinairement à la fin dune retraite tant les choses quelle disoit étaient encourageantes ». En un mot, elles avaient le cœur chaud comme les disciples d’Emmaüs, après avoir causé avec elle.

Desrosiers - Dans le nid d’aiglons, la colombe, 1963 p0121.png
Conventions entre Mlle Jeanne Le Ber et les sœurs de la Congrégation de Ville-Marie (4 août 1695).
Desrosiers - Dans le nid d’aiglons, la colombe, 1963 p0122.png

Ces dernières confidences permettent de pénétrer plus intimement dans cette âme bien gardée. Une autre cousine, Anne Barroy, nous offre un témoignage concordant. En passant par le dehors, elle apportait les repas, autres nécessités et parfois des messages écrits qu’elle laissait à la grille de la porte intérieure. Ces derniers, Jeanne ne les lisait jamais sans avoir obtenu d’abord la permission de son directeur qui, après les avoir parcourus, jugeait s’il devait les lui remettre ou non. Elle rapportait la vaisselle et les billets indiquant, le cas échéant, les besoins pressants. Anne eut ainsi l’occasion de saisir quelques secrets qu’elle révélera plus tard. En plus, elle éprouva bientôt le désir d’entrer à la Congrégation. Jacques Le Ber lui offrira la dot nécessaire par son testament. Elle en profitera peu après. De toutes les bribes historiques qu’a laissées cette affaire, il faut conclure qu’elle obtint la permission de parler quelques fois à la recluse. C’est celle-ci qui arrangea probablement la question de la dot. Et lorsque Anne prit sa décision finale, Jeanne la félicita chaudement de se donner à Dieu dans une communauté qui s’était mise sous la protection de Marie, la voyagère. À cette occasion, elle exprima de nouveau son admiration pour l’œuvre de Marguerite Bourgeoys.

Parmi les personnes qui l’approchèrent dans les dernières années, il faut mentionner encore Charles, le fils aîné de Charles Le Moyne devenu baron de Longueuil, à la mort de son père. Il était son cousin de quelques années plus âgé qu’elle. Ils avaient certainement joué ensemble. C’est à lui que Jacques Le Ber, à sa mort, avait confié les intérêts de sa famille. Aussi, il apparaît en quelques actes notariés comme l’exécuteur des volontés de Jeanne. Sa signature après celle de la recluse en fait foi. Ces documents supposent des entretiens préalables. Il se distinguait par une intelligence supérieure et la stabilité du caractère.

Ces divers événements s’échelonnent sur une période d’un peu plus de dix-neuf ans. C’est dire que Jeanne Le Ber s’imposa l’une des réclusions les plus sévères que l’histoire ait enregistrées. Voilà le fait qui a le plus frappé ses premiers historiens. Plus rigide que celle des Chartreux, disent-ils, plus rigide que celle des Camaldules. Elle a, dans sa cellule, une fenêtre dont nous parle longuement l’histoire car elle fut l’objet d’un litige amical entre la Congrégation et les Hospitalières de Saint-Joseph, propriétaires des terrains attenants. Elle ne leva pas les yeux pour entrevoir les spectacles de la nature et des saisons. Sa santé n’était pas des meilleures ; elle devait recevoir alors l’apothicairesse, comme on disait. Son confesseur lui proposa de sortir par sa porte particulière, de prendre l’air parfois ; de se faire même un jardin comme beaucoup de reclus et de recluses. Elle refusa avec indignation. Son reclusoir était son « centre », comme elle le répéta, son tout. Elle était la Marie qui ne voulait pas quitter un instant les pieds du Sauveur. Peut-être lui avait-on parlé d’une image du Moyen Âge ? Différents ascètes tentaient d’escalader l’âpre montagne de la sainteté ; presque tous retombaient devant des obstacles particuliers à leur état ; l’anachorète avait presque atteint le sommet lorsqu’il voulait revoir, une dernière fois, les fleurs et les plantes qu’il avait cultivées avec amour ; il s’écroulait à son tour. Jeanne ne voulut pas s’exposer à ce danger. Elle s’acharna toute sa vie à faire de sa solitude, une solitude totale, une solitude de tombeau, seule avec la divine Présence dont elle était toujours consciente et qu’elle vénérait. Puisqu’elle avait adopté cet état, son salut dépendait de son zèle à en observer les exigences.

Mais en même temps, bien dirigée par M. Séguenot, elle ne se livra pas à ce que l’on a appelé les « prouesses ascétiques ». Il ne faut pas en conclure qu’elle n’aborda pas, et largement, le domaine des mortifications que notre monde moderne a presque abandonné.

Tout au contraire, elle sut « se mortifier, dès sa plus tendre jeunesse ». Après sa première réclusion dans sa chambre, « elle ne toucha plus au dessert ny a tout ce qui pouvait recréer le Gout, se contentant de manger pour la pure nécessité », On dit même qu’elle « avait prié la servante deluy aporter toutes les croutes de pain qui se ramasseroient ala cuisine et enfoisoit sa nourriture la plus ordinaire ». D’après la mère Juchereau, elle mangerait plus tard du pain qu’elle laisserait moisir. Elle refusait les beaux fruits que sa famille éplorée lui envoyait parfois. Plus encore, elle « ne touchait jamais à un fruit nouveau et refusoit souvent de façon qu’on ne recommençoit plus ». Le midi, elle se nourrissait d’ordinaire de viande bouillie et, le soir, d’un potage. Et l’on connaît ses jeûnes au pain et à l’eau, le samedi et la veille des grandes fêtes. Pas de vin si ce n’est une douzaine d’années avant sa mort, quand les médecins le lui ordonnèrent.

Au début, avec la complicité de son frère, Pierre, qui l’admira beaucoup, elle se fit faire « des chemises dela plus grosse toile qu’on put trouver ». Elle adopta deux formes de cilice qu’elle porta tour à tour. Encore tout récemment, Monica Baldwin vient de nous dire tout le malaise que procurent ces vêtements. Plus tard, « elle adjouta atoutes ses austérités l’usage de la ceinture de fer dela discipline deux fois la semaine ».

Comme le voulait le bienheureux Paul Giustianini, à la Renaissance, elle usa largement des éléments naturels pour s’infliger des pénitences. Ne trouve-t-on pas souvent les Chartreuses sur les montagnes austères, parmi les forêts renfrognées ? Jeanne avait à sa disposition les froids du Canada. Elle s’y livra largement. Les jours d’hiver, pendant de longs mois, elle se levait sans allumer son feu, faisait oraison, partait pour la messe. C’était de l’héroïsme souvent. À la Congrégation, comme le dira Anne Barroy, elle ne chauffait guère son appartement malgré le bois qu’on lui apportait. La nuit, elle entreprenait ses heures d’oraison dans la maison de Nazareth presque abandonnée aux températures terribles du dehors. Pitié pour cette femme émaciée qui passait une heure ou deux à genoux devant l’autel.

Elle refusa d’être, à la Congrégation, la bienfaitrice insigne pour laquelle on a des égards. Au contraire, pour lui donner satisfaction, il fallut « se faire une application a luy donner du Linge le plus gros et le plus usé ». Anne Barroy commit un jour erreur de lui apporter une belle taie d’oreiller. Elle l’en reprit tout de suite ; et « quoy quelle fut d’un naturel très doux elle en fit une sévère reprimande disant que cela étoit tout à fait opposé alesprit de notre seigneur qui s’est fait le plus pauvre des hommes ».
D’autre part, « son lit consistoit à une paillasse quelle ne remuoit jamais afin detre couchée plus durement, un oreiller de paille avec de simples couvertures, sans vouloir jamais se servir de draps et de matelas, que dans sa dernière maladie quelle y fut contrainte par obéissance, et pourtant elle s’accusoit toujours de sensualité ». Tout à côté du Maître qui n’avait trouvé pierre où reposer sa tête, elle ne prendrait pas sûrement ses aises.

Dans ce domaine, elle ne semble pas s’être infligé des macérations aussi vives que Marguerite Bourgeoys ou Marie Barbier qui mit sa vie en danger avant d’être ramenée à la modération par son directeur. Dans son cas, c’est l’ensemble qu’il importe de considérer. Ses vêtements, ses bas et ses chaussures de pauvre ; son ordinaire très frugal ; ses veilles dans la chapelle et la torture par le froid, quatre à cinq mois par année ; le cilice et la discipline ; sa réclusion jalouse tout entière tournée vers le Sauveur ; son zèle à observer à tout moment la règle que lui avait élaborée son directeur ; un travail manuel incessant par lequel elle manifestait ses dons et son suprême amour ; cette adoration qu’elle voulait sans interruption. Car, malgré les permissions accordées par le directeur et nécessitées par les événements, elle vécut dans une solitude plus entière que celles d’aujourd’hui. Aussi, ses historiens reviendront sans fin sur ce point. Ils citeront la mort de sa mère alors que Jeanne vivait dans la maison paternelle. Elle n’apparut qu’après le décès,

« se contentant deluy baiser la main avant qu’on lensevelit et quoy quelle fut pénétrée dune vive douleur elle ne dit pas une parole pour son soulagement ». Même fortitude quand on ramène son frère mourant : « … Elle ne fit paraître aucune faiblesse, et lamour quelle avoit pour ce cher frère ne put luy arracher aucune plainte, gardant toujours un modeste silence pendant quelle fournissoit ce quil falloit pour lensevelir, elle pria Dieu près de son cercueil et se retira dans sa chambre ». Et quand succombe son père bien-aimé, elle garde sa retraite « puisquelle ne sortit point pour aller voir dans cette Extrémité, se contentant de prier pour luy, et malgré son Extrême affliction elle ne manqua à aucun Exercice de sa Retraite ». Signalons aussi la mort prématurée du jeune frère qui l’imitait dans son existence vouée à la charité et à une dévotion à sainte Anne. Avec sa plénitude de foi, elle voyait dans la mort le point principal : accès à la béatitude.