Dans le nid d’aiglons, la colombe/00

Texte établi par Fides (p. 7-10).

Introduction

Sous des similitudes de fond, la nature humaine offre le jeu de la diversité. Il provient d’un dosage toujours neuf des puissances, des caractères, des idées qui animent les actes. Il en résulte l’ampleur de la gamme des personnalités ; dans le concert du monde, chacun jette sa note singulière, parfois puissante, parfois médiocre. Certains atteignent à des extrêmes : Victor Hugo, par exemple, possède un don verbal étonnant, Bonaparte, un talent militaire inégalé, saint Thomas d’Aquin, une aisance à se mouvoir parmi les abstractions. Qui songerait à nier cette évidence ? Si on l’admet dans certains domaines, comment la repousser dans d’autres ? Dans celui des vertus qui peuvent être naturelles ou animées par la grâce, comme le croient les catholiques ? Toute histoire met en valeur cette différenciation entre les hommes et les rôles qu’ils jouent. Elle n’a pas découvert l’uniformité ou l’égalité. Elle connaît, par contre, les oscillations profondes qui vont d’une volonté tendue à une volonté molle, d’une intelligence rudimentaire à un large esprit, d’un cœur mesquin jusqu’à celui qui s’ouvre aux dimensions du monde.

Seuls les plus perspicaces distinguent ce fait dans la société autour d’eux. Le cas de sainte Thérèse de Lisieux le prouve. Qui était-elle ? D’une certaine façon, en termes d’argot, elle n’était pas une rouspéteuse. Des souliers mal ajustés qui sont une torture ? Pas un mot à la cordonnière. Des robes qui lui donnent la silhouette d’une bossue ? Aucune plainte à la lingère. Des têtes de hareng ou des morceaux presque immangeables sur son assiette ? Elle se tait, Combattant la jalousie en elle-même, une supérieure qui la brime et lui confie des tâches en retenant le titre pour elle-même ? Silence. Une novice lui lance une injure grossière, sûre qu’elle sera dénoncée et fera bondir Thérèse comme sa sainte Mère d’Avila. La cloche sonne. Thérèse sourit, met un doigt sur ses lèvres, embrasse la coupable et ses bras tremblent. Chacune ne voit qu’un aspect minuscule de la religieuse qui devrait reposer à l’infirmerie, mais poursuit ses tâches. Ce n’est qu’après sa mort que ses compagnes se communiquent leurs observations, que les petits événements de cette vie s’agglutinent, que se forme un premier dessin. On découvre les cahiers : ils révèlent l’intérieur de l’âme. Stupéfaites, les Carmélites constatent qu’elles ont vécu avec une sainte sans seulement s’en apercevoir. L’aventure se répète de siècle en siècle ; toutefois les cas extrêmes sont parfois plus voyants et les contemporains les saisissent mieux. Défions-nous des abstractions qui obscurcissent la réalité.

C’est de cette biographie carmélitaine qu’il faut se souvenir en étudiant Jeanne Le Ber, recluse à Ville-Marie pendant trente-quatre ans. Aucun écrit de sa main ou de celle de son confesseur et directeur. Un confrère de celui-ci, un témoin, Monsieur Vachon de Belmont, prêtre de Saint-Sulpice, a rédigé le récit de sa vie. Pour tout humaniste, il est d’une lecture délicieuse. Il se présente sous un titre général d’abord : « Éloge de quelques personnes mortes en odeur de sainteté à Montréal en Canada » ; puis sous un titre particulier : « Première parte — La vie de Mademoiselle Le Ber Anachorette Recluse, dans la maison des sœurs de la Congrégation de Notre Dame De ville Marie En Lisle de Montreal en Canada ». Ce document d’une grande valeur est le fondement de nos connaissances. M. Dollier de Casson apporte aussi son témoignage de même que les Ursulines de Québec, Marguerite Bourgeoys et quelques religieuses de la Congrégation, Pour les faits précis, nous avons le premier registre de la paroisse de Notre-Dame, édité par Monseigneur Olivier Maurault, de même que les actes notariés conservés au Palais de Justice. M. Faillon a largement utilisé ces sources et d’autres que l’on ne retrouve plus. Ne le méprisons point : un Membre de la Commission Historique des Causes de Canonisation à Rome fut chargé de vérifier les sources de la biographie de Marguerite d’Youville. Elles furent trouvées exactes sauf deux qui demeurent douteuses. Faillon se documentait largement, consciencieusement et ceux qui sont venus après lui l’ont utilisé largement aussi, moins consciencieusement peut-être.

Pour comprendre la recluse et la classer un peu, il faut recourir aux grands ouvrages sur la réclusion proprement dite à travers les siècles, sur la contemplation, la solitude, la vie érémitique. Des maîtres ont approfondi le sujet en ces derniers temps. Mentionnons Thomas Merton, Dom Leclercq, Monica Baldwin. Cette dernière abandonna son monastère après avoir été moniale pendant vingt-huit ans et ses réminiscences, tour à tour amusantes, critiques, réapprennent à l’Angleterre les principes de l’oraison et de la méditation. En leur trouvant un vaste auditoire, le catholicisme canadien retrouverait sa robustesse et son intensité.

Toute reconnaissance va à la Congrégation de Notre-Dame qui a permis la consultation de l’incomparable manuscrit de M. Vachon de Belmont, a fourni des photostats des écrits du Palais de Justice et surveillé l’exactitude des faits. Dans cette tâche, Mère Saint-Damase-de-Rome, directrice du Centre Marguerite-Bourgeoys, a montré un zèle dévorant et très significatif de la vénération dont la Congrégation de Notre-Dame entoure encore la première recluse de Ville-Marie.