Démosthène et ses contemporains/04

DEMOSTHENE
ET SES CONTEMPORAINS

IV.
DEMOSTHENE ET LE BANQUIER PHORMION. — LE COMMERCE DE L’ARGENT ET LE CREDIT A ATHENES[1]

I. A. Boullée, Histoire de Démosthène, 2e édition ; 1867. — II. A. Schœfer, Demosthenes und seine Zeit, 4 vol. ; Leipzig 1856. — III. Boehmecke, Demosthenes, Lykurgos, Hyperides und ihr Zeitalter ; Berlin 1864. — IV. Albert Desjardins, les Plaidoyers de Démosthène, 1862. — V. Cucheval, Étude sur les tribunaux athéniens et les plaidoyers civils de Démosthène, 1863. — VI. R. Dareste, du Prêt à la grosse chez les Athéniens, étude sur quatre plaidoyers attribués à Démosthène, 1867. — VII. De Koutorga, Essai historique sur les trapézites ou banquiers d’Athènes, in-8°, 1859. — VIII. Caillemer, les Antiquités juridiques d’Athènes. Deuxième étude : Lettres de change et contrats d’assurance, in-8°, 1865.

De tous les plaidoyers civils de Démosthène, le plus beau peut être, celui où l’orateur a mis le plus d’art et de véhémence, c’est le discours qu’il a composé pour le banquier Phormion. Celui-ci, au moment du procès, dirigeait la maison de banque la plus importante qu’il y eût alors à Athènes ; il avait succédé à Pasion, qui en avait fondé la renommée, et c’est contre le fils de ce Pasion, Apollodore, que l’illustre avocat eut à défendre son client. Ce débat ne permet pas seulement d’apprécier sous des aspects nouveaux le talent et l’éloquence du successeur de Lysias et d’Isée ; pour tout esprit curieux des choses du passé, il offre aussi l’occasion toute naturelle d’étudier le mécanisme des institutions de crédit, telles que les avaient fait naître et constituées chez les Grecs les besoins d’un commerce déjà très actif et les aptitudes d’une race ingénieuse et hardie.

I

Athènes, au IVe siècle avant notre ère, avait beaucoup perdu de sa puissance politique : elle n’en était pas moins restée, après ses désastres de Syracuse et d’Ægos-Potamos, la capitale intellectuelle de la Grèce et en même temps sa métropole financière, le principal marché des capitaux. Dès que la paix était rétablie et la mer libre, Athènes rouvrait ses chantiers et ses magasins, ses ateliers et ses comptoirs ; les blés du Bosphore cimmérien remplissaient les greniers du Pirée, grand entrepôt de céréales, où venait puiser le monde grec tout entier ; les commandes affluaient de toutes parts. L’épargne se reformait si vite que les traces de la guerre semblaient bientôt tout à fait effacées. C’était même là pour le peuple et pour ceux qui le conduisaient, une tentation, un péril. A voir se recréer ainsi, comme par enchantement, la richesse perdue, on risquait d’oublier trop aisément les plus dures leçons, et de se laisser aller à rejeter la ville dans les aventures avant qu’elle ne fût vraiment remise des secousses et des blessures récentes.

Dans cette œuvre d’incessante réparation, dans ce fécond mouvement de production et d’échanges, les trapézites ou banquiers, dépositaires de l’épargne et dispensateurs du crédit, jouaient un rôle qui, jusqu’à ces derniers temps, n’avait point assez attiré l’attention des modernes historiens de la Grèce. Ce n’était pourtant point que les documens fissent défaut. Chez les orateurs attiques, il est très souvent question des banquiers ; ils figurent comme intermédiaires habituels dans un grand nombre d’actes et de transactions. De plus, par une singulière fortune, un plaidoyer d’Isocrate, le Trapézitique, et plusieurs plaidoyers conservés sous le nom de Démosthène[2] nous permettent de suivre, pendant près d’un demi-siècle, l’histoire d’une même maison de banque athénienne sous trois chefs qui la dirigèrent l’un après l’autre, Archestratos, Pasion et Phormion ; on pourrait presque dire que nous en feuilletons les livres, que nous en avons les inventaires sous les yeux. Grâce à ces précieux renseignemens, nous pénétrons dans un monde où ne nous conduisent pas les Thucydide et les Xénophon, dans celui des gens d’affaires, ou, si j’ose ainsi parler, de la bourse d’Athènes. Sans doute ceux que nous y rencontrons sont loin d’être des Aristide et des Phocion : certaines de leurs opérations font plus d’honneur à leur esprit inventif qu’à leur moralité ; mais n’en est-il pas de même dans nos sociétés modernes, et les avantages que procurent à un peuple le développement du crédit et l’esprit d’entreprise ne compensent-ils pas le mal que peuvent causer les intrigues et les fraudes de quelques spéculateurs déshonnêtes ? Si les banquiers athéniens, si Pasion, Phormion et leurs confrères n’avaient été que des fripons, ils n’auraient point inspiré la confiance qui faisait affluer dans leurs caisses les dépôts des étrangers et des citoyens, les dariques de la Perse, les statères de Cyzique, les tétradrachmes d’Athènes. Sans se dissimuler des fautes et des abus qui sont de tous les temps, on comprendra, par les détails que fournissent les orateurs sur ce groupe et sur son rôle social, quels services rendaient les trapézites, et comment plusieurs d’entre eux, partis de fort bas, obtenaient vers la fin de leur carrière une considération que la cité même leur marquait par d’honorables et publics témoignages.

Comme toutes les sociétés encore dans l’enfance, la société grecque, pendant de longues années, n’avait connu qu’une forme de la richesse, la terre et ce qui servait à la féconder, instrumens de labour, bétail, esclaves. À ce premier fonds s’ajoutèrent avec le temps le luxe de la maison, les meubles, les armes, les objets de prix, les bijoux de toute espèce. Quand les métaux précieux furent découverts et que l’on sut les travailler, les joyaux devinrent, par la matière comme par la façon, un capital condensé sous un moindre volume et déjà bien plus mobile. Un nouveau pas fut fait par l’invention de la monnaie ; ce fut, à ce que l’on croit, vers le VIIe siècle que l’usage commença à s’en répandre dans le monde grec.

On avait là désormais une sûre et commode représentation du travail accumulé ; sous cette forme, l’épargne pouvait s’employer à produire d’autres valeurs, louer ses services, et enrichir tout à la fois son propriétaire et ceux qui s’assuraient son concours en lui promettant une redevance dont le taux était réglé par la loi de l’offre et de la demande ainsi que par la mesure des risques à courir. Pourvu d’un tel moyen d’échange, servi par les dispositions naturelles d’une race semée dans des îles nombreuses et sur des côtes profondément découpées, le commerce maritime de la Grèce ne cessa de se développer pendant le cours du VIIe et du VIe siècle, après que l’Égypte se fut ouverte aux Hellènes et que les Phocéens furent entrés en relation avec la Gaule et avec l’Espagne même. La réserve monétaire considérable qui s’accumula peu à peu dans les principales cités grecques s’employait en prêts à intérêt, surtout en prêts maritimes ou prêts à la grosse aventure, qui donnaient les plus beaux profits ; il en résulta que des intermédiaires devinrent bientôt nécessaires entre les emprunteurs et les capitalistes. Ceux-ci étaient souvent les premiers citoyens de leur ville, des hommes que leur naissance ou leur talent avait engagés dans la politique ; il y avait avantage pour eux à trouver des gens habiles, tout entiers appliqués au commerce de l’argent, entre les mains desquels ils pussent déposer leurs fonds et qui se chargeassent de les faire valoir. Le cas était le même pour le négociant, toujours prêt à partir pour des voyages dont la durée était alors bien plus incertaine qu’aujourd’hui ; les sommes qu’il n’emportait point, il tenait à les laisser dans une caisse qui fût bien gardée, et où pourtant elles ne dormissent point oisives. Enfin chaque cité, petite ou grande, avait sa monnaie, symbole de son indépendance et de sa souveraineté. Or plusieurs systèmes monétaires se partageaient le monde grec ; la valeur de la drachme, que l’on peut prendre pour unité, différait suivant qu’elle était une fraction du talent euboïque, de celui d’Égine ou de celui d’Athènes. De plus certaines pièces frappées en quantité médiocre par une petite ville n’étaient guère connues que chez elle ou chez ses plus proches voisins et ne circulaient que dans un étroit rayon. Au contraire, d’autres types, ceux qui appartenaient à de grandes cités commerçantes, avaient été portés au loin par leurs marchands et par eux répandus dans telle ou telle région. C’est ainsi que, pendant deux siècles environ, les tétradrachmes de Thasos furent presque les seules pièces qui eussent cours d’un bout à l’autre de la Thrace et dans tout le bassin du Danube, tandis que les didrachmes corinthiens, avec leur belle Pallas casquée, jouissaient de la même faveur en Epire et en Illyrie, sur toute la côte de l’Adriatique. Un peu plus tard, c’étaient les chouettes du Laurium, — c’est ainsi que l’on appelait familièrement les tétradrachmes d’Athènes, — qui, sûres de trouver partout bon accueil, s’envolaient par milliers vers tous les rivages de la Méditerranée. L’avantage était réel pour certaines monnaies, seules admises ou du moins préférées à toutes les autres sur tel ou tel marché ; elles faisaient prime, et la prime variait suivant que le commerce, pour solder ses achats, avait à expédier dans telle ou telle direction plus ou moins de cet argent privilégié. On voit à quelles opérations complexes de change et d’agio donnaient lieu la diversité des monnaies et la hausse que subissaient par momens les espèces les plus demandées.

Les cités ioniennes, Smyrne, Éphèse, Phocée, surtout Milet, ce rendez-vous des caravanes de l’intérieur et des navires de tous pays, avaient déjà dû voir se dresser sur leur agora les comptoirs ou, comme on disait, les tables des changeurs ; mais la première ville où nous voyons mentionnés, sous le nom qu’ils gardèrent dans l’histoire, les trapézites ou « gens de la table, » c’est, vers le temps des guerres médiques, Corinthe, alors si prospère. Pendant ses heureuses années de puissance et de gloire, Thémistocle avait déposé 70 talens à la banque du Corinthien Philostéphanos ; cette somme, énorme pour l’époque, avait tout à la fois fait la fortune du banquier, qui pouvait remployer comme fonds de roulement, et servi de ressource au vainqueur de Salamine quand il lui avait fallu prendre le chemin de l’exil. Ce fut d’ailleurs surtout à Athènes, quand cette ville fut devenue le centre d’un vaste empire maritime, que se développèrent et s’organisèrent les affaires de banque. Presque toutes les données que nous possédons sur la manière dont elles étaient conduites se rapportent aux banquiers athéniens du Ve ou plutôt du IVe siècle. Ces contemporains d’Isocrate et de Démosthène, qui disposaient de capitaux considérables et dont le crédit s’étendait à toutes les places de la mer Egée[3], n’en étaient pas moins les successeurs, en ligne directe, des humbles changeurs qui, deux ou trois siècles auparavant, avaient les premiers dressé dans le bazar des villes ioniennes leur modeste comptoir. C’est ainsi qu’aujourd’hui encore ces princes de la finance qui traitent avec les royaumes et les empires portent dans toutes les langues modernes un nom qui leur vient de la planche, banco ou tavolino, derrière laquelle au moyen âge étaient assis en pleine rue les banquiers génois, pisans et florentins[4].

Ces comptoirs des premiers trapézites, gardons-nous de nous les représenter couverts de piles d’or et d’argent, comme celles qui s’élèvent à la portée de la main sur le bureau d’un de nos caissiers. Les monnaies anciennes étaient de forme trop irrégulière et présentaient un trop fort relief pour qu’il fût commode de les disposer par rouleaux. Ces tables devaient plutôt être divisées en un certain nombre de compartimens dont chacun contenait une des sortes les plus courantes ; quelques sébiles, quelques sacs de cuir ou de toile, complétaient le mobilier. A l’époque qui nous occupe, la table ou se comptent les monnaies ne joue plus dans les opérations de ces banquiers contre ou pour lesquels plaident Isocrate et Démosthène qu’un rôle tout à fait secondaire. On distingue alors, dans la langue courante, les simples changeurs, trafiquons d’assez bas étage que devait posséder en nombre tout port tant soit peu fréquenté, les prêteurs, capitalistes qui font valoir leurs fonds en les prêtant soit à l’agriculture, soit surtout au commerce maritime, enfin les trapézites, qui réunissent entre leurs mains et pratiquent sur une grande échelle toutes les opérations auxquelles peuvent donner lieu le commerce des métaux précieux, bruts ou monnoyés, et les diverses formes du crédit. Les capitaux que créent le travail de la terre, l’industrie et le négoce viennent se concentrer dans leurs caisses, comme chez nous dans les banques de dépôt ; par leur entremise, de ceux qui les ont produits ils passent à ceux qui, pour produire à leur tour, en sollicitent l’usage et offrent d’en payer le loyer. Le banquier sert des intérêts aux déposans ; il en touche de ceux auxquels, sous sa responsabilité, il a confié les sommes dont il était dépositaire ; il bénéficie de la différence. Parfois aussi il fait des avances sur dépôt d’objets précieux, tels que bijoux, coupes et couronnes d’or. Les cliens de la banque jouissent encore d’un autre avantage, ils peuvent faire leurs paiemens par son intermédiaire.

Ce qui chez les Athéniens favorisait singulièrement les affaires et donnait au commerce de l’argent et du crédit une activité tout exceptionnelle et très féconde, c’est que le taux de l’intérêt y était affranchi de toute fixation, de toute restriction légale ; Lysias nous cite à ce propos, en les expliquant, les propres termes de la vieille loi de Solon. Ainsi, au milieu de toutes ces grossières erreurs économiques où est tombée l’antiquité, avec les législateurs, comme à Sparte et dans bien d’autres cités, avec les philosophes, comme dans les utopies platoniciennes, l’esprit pratique du législateur athénien avait vu tout d’abord la vérité : il avait compris que l’argent est une marchandise comme les autres, dont le prix s’élève en raison inverse de son abondance sur le marché et en raison directe de la demande. Ce principe si juste, que l’Angleterre a proclamé depuis longtemps déjà mais que la science moderne n’a pu faire passer encore dans la loi française, Solon l’avait posé à Athènes dès le commencement du VIe siècle avant notre ère. Nous sommes donc en droit de chercher dans cette espèce d’intuition, dans cette vue sensée, dans cette loi bien faite, une des causes qui expliquent l’essor industriel et commercial d’Athènes. Les capitaux de la Grèce entière tendaient à venir s’amasser sur ce marché, où ils étaient sûrs de trouver un loyer très avantageux, que limitaient seuls les besoins de la place et les effets naturels de la concurrence. L’intérêt annuel variait, suivant les circonstances, entre 12 et 18 pour 100, mais c’était par mois qu’il se calculait d’ordinaire. On disait d’un prêt qu’il avait été conclu à 1 drachme, ou bien à 7, 8 ou 9 oboles par mine. Dans certaines opérations où les bénéfices étaient considérables en cas de succès, le capital louait bien plus cher encore son concours : il en était ainsi en matière de prêts maritimes ou prêts à la grosse aventure. Le prêteur n’étant garanti de ses avances que par le corps, du navire et par la cargaison, qu’un coup de vent suffisait à détruire, courait de grands risques, il était juste qu’il les fit payer. Dans ce cas, l’intérêt pouvait s’élever à 30 et 35 pour 100 sans que personne y trouvât à redire, et sans que l’emprunteur y perdit. Les banquiers, qui connaissaient les capitaines et savaient choisir les plus habiles et les plus honnêtes, employaient souvent ainsi une partie des capitaux que leurs cliens avaient déposés chez eux en compte-courant.

Les banquiers avaient des journaux, des livres, auxquels les orateurs et autres écrivains anciens font de fréquentes allusions ; ils tenaient leurs écritures en partie double, et toutes les sommes qui leur passaient par les mains figuraient sur ces registres avec la date de l’entrée et de la sortie. Ce n’était point seulement dans la ville où la banque avait son siège principal qu’elle pouvait rendre ce service à ses cliens ; grâce à ses relations, à ce que nous appellerions ses correspondans, elle était en position d’opérer pour leur compte des remises sur d’autres places. Un de nos jurisconsultes les plus savans, M. Caillemer, a prouvé que les Athéniens ont connu la lettre de change ou tout au moins le chèque, et que chez eux le contrat de change pouvait même être fortifié par un aval, espèce de cautionnement au moyen duquel un tiers vient garantir le paiement de la lettre de change. Le passage d’Isocrate où il trouve une claire mention de ce fait rappelle même le motif qui a donné naissance à cette institution, le désir de soustraire une somme d’argent aux risques du voyage. Les banquiers athéniens allèrent-ils plus loin, eurent-ils l’idée de céder la lettre de change par voie d’endossement et de mobiliser ainsi la créance ? M, Caillemer incline à le croire. La législation athénienne sur les obligations diffère très fort de la législation romaine, qui assujettit à de nombreuses formalités la cession des droits incorporels ; par le remarquable caractère de simplicité qu’elle présente, elle se rapproche à bien des égards des principes admis par nos codes modernes. Il y a là des analogies qui ont leur valeur ; on n’a pourtant jusqu’ici rien trouvé dans les textes qui nous autorise à penser que la créance née du contrat de change n’ait pas été à Athènes forcément personnelle, que la loi ou l’usage ait permis de la transmettre à un tiers. Renonçons donc jusqu’à nouvel ordre à revendiquer pour les trapézites grecs le mérite d’avoir doté le commerce de ce merveilleux instrument ; laissons-en l’honneur aux Juifs et aux Italiens du moyen âge, dont les titres sont mieux établis.

Que les banquiers athéniens aient fait ce pas décisif ou qu’ils se soient arrêtés à mi-chemin, — ce qui n’est point douteux, c’est que petit à petit, par la force des choses, on en vint à leur demander des services qu’ils ne semblaient point d’abord appelés à rendre. Ils étaient en relation avec tous ceux des citoyens qui s’occupaient d’affaires, avec tous les étrangers qui fréquentaient le marché d’Athènes ; ils savaient mieux que personne libeller un contrat dans les formes et de manière à sauvegarder tous les droits ; enfin leurs bureaux étaient au centre du quartier marchand, sur l’agora même, où se rencontraient les capitalistes, les propriétaires de mines, les armateurs et les capitaines de navire, les négocians, tous ceux qui avaient de l’argent à placer, tous ceux qui désiraient en emprunter. On se promenait par groupes sous ces beaux platanes que Cimon avait jadis plantés, et qui devaient donner à cette partie de l’ancienne Athènes quelque chose de l’aspect que présentent aujourd’hui certaines villes turques ; à force de crier et de gesticuler, on finissait par tomber d’accord. Quoi de plus simple alors que d’entrer chez le banquier voisin et de réclamer le secours de son expérience pour mettre les choses en règle ? On lui demandait donc de dresser l’acte qui constaterait les clauses et conditions du marché conclu, du prêt consenti. S’agissait-il d’une convention très simple et qui pouvait tenir en quelques mots, on la griffonnait, dans une de ces écritures cursives et avec toutes ces abréviations et ligatures qui font souvent le désespoir des épigraphistes, sur un de ces ostraca ou tessons que l’Égypte nous a gardés en si grand nombre, et où se sont conservés tant de curieux monumens de l’administration, ptolémaïque, des ordonnances de paiement, des quittances d’impôt. Dans une collection d’Athènes, M. Albert Dumont a trouvé une pièce du même genre provenant de l’Attique : c’est un reçu tracé à la pointe sèche sur un fragment de pot cassé. Devait-il au contraire entrer dans le pacte en question toute une série de clauses assez complexes et dénonciations détaillées, on prenait deux feuilles de papyrus, et le banquier rédigeait l’acte en double exemplaire. C’était là proprement ce que l’on appelait la syngraphè ou contrat ; devant témoins, chacune des parties y apposait son cachet, et en recevait un texte. Dans un des discours de la collection démosthénienne, le plaidoyer contre Lacrite, nous avons un contrat à la grosse avec toutes ses stipulations.

Ce n’était pas le tout d’avoir entre les mains son contrat dûment libellé, il fallait s’arranger, pour ne point le perdre. Or il arrivait souvent que l’un des deux contractans, parfois que tous les deux, sitôt la convention conclue, partissent pour quelque lointain voyage. On avait tout intérêt à ne point exposer son titre aux chances de la navigation. Comment donc faire pour le mettre à l’abri de tout hasard ? Le confier à un ami ? Dans ce monde mêlé de citoyens et d’étrangers, parmi ces spéculateurs de toute provenance, il en était bien peu qui ne se sentissent à part eux très capables de chercher à s’approprier le bien d’autrui le jour où, comme le dit un orateur dans une affaire de ce genre, « la chose vaudrait la peine de sa mettre au-dessus de la honte ; » jugeant les autres, d’après soi-même, on n’osait faire fonds sur la probité de ses compagnons les plus familiers. Or, pas plus que Rome, Athènes n’a connu l’institution des officiers ministériels. Dans presque toutes les sociétés modernes, on rencontre, sous un nom ou sous un autre, ces utiles intermédiaires. Chez les anciens, rien de pareil ; l’embarras était donc grand. Cette fois encore la pratique suggéra l’expédient par lequel se trouvait atténué ce vice des lois. Ce qui fait la fortune d’un banquier, c’est surtout la confiance qu’il inspire. S’il est habile et intelligent, c’est tout profit ; mais être intègre ou du moins en avoir la réputation, voilà ce dont à la longue il ne saurait se passer. La vertu, dans le vrai sens du mot, n’a jamais été, ne sera jamais l’apanage que d’un petit nombre d’âmes d’élite ; cependant à côté ou, si l’on veut, au-dessous d’elle il y a place pour une honnêteté moins noble et plus répandue, qu’imposent les nécessités de certains métiers. Cette probité professionnelle, on la trouvait, sauf exceptions, chez les trapézites. Après leur avoir fait rédiger les contrats comme à des praticiens éprouvés, on eut l’idée très naturelle de leur confier ces mêmes contrats pour qu’ils les représentassent quand ils en seraient requis. Il est souvent question, chez les orateurs, d’actes que l’on dépose entre leurs mains. A leur manière, les banquiers athéniens avaient organisé chez eux ce que nous appellerions la garde et le service des titres.

Chez les Athéniens, la preuve testimoniale était regardée comme très supérieure à la preuve chirographaire ; on l’employait bien plus fréquemment, on lui attribuait une bien autre valeur. C’était donc par la présence de témoins convoqués tout exprès, et plus tard, devant la justice, par leurs dires, que l’on constatait les dettes contractées, les paiemens effectués. Or l’habitude était si bien prise de compter sur l’exactitude et la loyauté des trapézites, que souvent on versait de l’argent dans leur caisse sans se faire accompagner de témoins. S’élevait-il ensuite quelque difficulté, les livres des banquiers produits devant le tribunal devaient trancher la question, tant on les savait tenus avec un soin extrême. Un passage du discours contre Callippe, attribué à Démosthène, nous introduit dans les bureaux d’une banque grecque. « Tous les banquiers, dit l’orateur, lorsqu’un particulier dépose chez eux des fonds qui doivent être remis à une tierce personne, inscrivent sur leur livre d’abord le nom du déposant et le montant de la somme versée, puis écrivent à côté : « à l’ordre de tel ou tel. » S’ils connaissent de vue celui qui doit toucher l’argent, ils s’en tiennent là ; s’ils ne le connaissent pas, ils ajoutent encore une mention, le nom de quelqu’un qui leur est personnellement connu et qui devra leur présenter le tiers auquel ils auront à compter la somme. » Ce n’était pas seulement aux particuliers que les banquiers prêtaient moyennant certaines garanties ; ils faisaient aussi des avances à la cité, ils souscrivaient des emprunts d’état. Sans doute ils s’arrangeaient pour y trouver leur compte ; mais pourtant, à ce qu’il semble, souvent ils faisaient au trésor des conditions de faveur. Parfois même ils aidaient la république par des dons volontaires ; tantôt ils lui offraient de l’argent, tantôt des armes ou d’autres approvisionnemens de guerre. C’est qu’ils avaient un intérêt majeur à devenir populaires. Débiteurs et créanciers d’un grand nombre d’étrangers et de citoyens, ils avaient assez souvent des procès. On sait quelle influence exerçaient sur les décisions des grands jurys athéniens, dont les membres se comptaient par centaines, les sentimens personnels des juges, leurs sympathies et leurs antipathies. Il ne fallait point que les adversaires des trapézites pussent les représenter devant le tribunal comme d’avides spéculateurs qui s’enrichissaient aux dépens de la cité. Enfin la plupart des banquiers n’étaient, du moins au début de leur carrière, que des affranchis ou des métèques, et ils aspiraient au titre de citoyen.

Quand, après les guerres médiques, le commerce et l’industrie avaient pris chez les Athéniens un soudain essor, quand la fortune mobilière avait acquis en Attique une subite et nouvelle importance, les opérations de banque avaient été inaugurées à Athènes par des étrangers. C’était dans les cités ioniennes, encore prospères malgré la conquête perse, ou dans l’opulente Corinthe, alors la première puissance navale du monde grec, que ceux-ci avaient appris le métier. Les trapézites avec qui les orateurs nous mettent en relation sont tous d’origine servile. Partout, dans les services publics comme dans les ateliers industriels et les maisons de commerce, des esclaves étaient employés comme ouvriers et comme surveillans, comme copistes et commis. Était-on laborieux et intelligent, on parvenait bien vite à se faire affranchir ; dès lors on jouissait tout au moins des droits civils, on pouvait succéder à son ancien maître. On ne se souciait pas, une fois chef de maison, de rester cantonné dans la classe des étrangers domiciliés, d’être toujours astreint, pour ester en justice et pour accomplir certains actes de la vie civile, à réclamer la présence et l’intervention d’un répondant, d’un patron choisi parmi les citoyens ; on voulait devenir citoyen. Or même au IVe siècle la cité était encore très fermée : pour en ouvrir les portes, il fallait une loi, et le peuple n’était point prodigue de cette faveur. Ceux qui obtenaient le plus aisément ce titre, c’étaient les princes étrangers, ces petits souverains du Bosphore cimmérien et de la Thrace qui assuraient aux Athéniens sur leurs marchés des avantages commerciaux ; c’étaient les Grecs influens, les chefs de parti qui pouvaient amener leur ville à l’alliance d’Athènes ; c’étaient enfin les généraux qui mettaient à sa disposition leurs bandes de mercenaires. Quelquefois pourtant de plus humbles personnages se trouvaient en mesure de rendre à la cité des services moins brillans, mais plus précieux encore. Depuis la fin de la guerre du Péloponèse jusqu’à l’asservissement de la Grèce, le trésor d’Athènes est sans cesse à court ; on entreprend des guerres sans avoir tout d’abord pourvu à la dépense, sans vouloir s’imposer, sous forme de contributions extraordinaires, les sacrifices devant lesquels ne reculaient pas les fortes générations du siècle précédent. Dans de tels momens, quand arrivaient les pressantes dépêches d’amiraux et de généraux qui réclamaient la solde pour leurs équipages et leurs soldats, avec quel empressement on devait accueillir les offres des capitalistes qui se chargeaient de fournir tout de suite, à des intérêts modérés, les sommes nécessaires ! Ceux qui obligeaient ainsi l’état avaient aussi bien souvent l’occasion d’obliger les particuliers ; point de banquier qui ne comptât quelque client parmi les orateurs. Un ami montait donc à la tribune, il rappelait les services antérieurs, il proposait au peuple de récompenser, par l’octroi du titre de citoyen, tant de bienfaits et de sacrifices. Le décret passait ; Pasion, Phormion ou tel autre trapézite devenait bourgeois d’Athènes, et, de par sa richesse, entrait dans la première classe, celle des citoyens les plus imposés, faisait souche de chevaliers et de triérarques.

Dans les cités qui avaient quelque industrie et quelque mouvement d’affaires, le commerce de l’argent et du crédit donnait de si beaux profits que l’on finit par vouloir en assurer tout au moins une part à l’état. Sous les successeurs d’Alexandre et après la conquête romaine, différentes villes ; entre autres Athènes, Sinope, Ténos, paraissent avoir eu des banques publiques ; on en apprend l’existence par les textes épigraphiques. Ce qui n’est pas douteux, c’est que certains impôts et le produit des amendes entraient dans la caisse de ces banques et en formaient comme le fonds déroulement, c’est qu’elles étaient aussi chargées de la fabrication et de la frappe des monnaies ; elles réalisaient ainsi un bénéfice sur les métaux précieux qui leur arrivaient par diverses voies. Certains temples, vers le même temps, avaient aussi pris le parti de faire la banque ; ils prêtaient aux particuliers ou aux villes les sommes, souvent très considérables, qui composaient leur trésor. Les choses se passaient ainsi dans les sanctuaires de Delphes, de Délos, d’Ephèse, de Samos et d’autres encore. Tout ceci d’ailleurs est d’une époque un peu postérieure à celle que concernent et où s’arrêtent ces études. Pour le moment, nous nous bornerons à retracer, d’après Isocrate et Démosthène, deux épisodes de l’histoire d’une banque athénienne dans la première moitié du IVe siècle avant notre ère.

II

Il y avait à Athènes, vers la fin de la guerre du Péloponèse, une maison de banque dirigée par deux associés, Archestrate et Antisthène. Le premier avait un esclave, Pasion, qui s’était fait de bonne heure remarquer par son intelligence et son activité ; après avoir longtemps profité de ses services, Archestrate affranchit Pasion, puis, de concert avec son associé, lui céda sa banque, peu de temps sans doute après le rétablissement de la démocratie. Toujours est-il qu’en 394, année où fut écrit le Trapézitique, Pasion était déjà chef de maison. C’est à lui, à lui seul que s’en prend le client d’Isocrate ; c’est lui qu’il accuse de nier un dépôt, de ne pas vouloir représenter des sommes versées en compte-courant dans la caisse de la banque. Les faits allégués ici sont-ils vrais ou faux ? On ne peut le dire ; le récit d’Isocrate n’en est pas moins intéressant par les physionomies et les tableaux de mœurs qui s’y dessinent, par tout ce qu’il nous apprend des allures et du langage de la gent financière d’Athènes.

Le discours est composé pour le fils de Sopæos, un de ces aventuriers grecs qui faisaient leur fortune auprès des petits princes à demi barbares du Bosphore cimmérien et de la Thrace. C’étaient parfois d’habiles officiers qui savaient réunir une bande de mercenaires ou armer et exercer à la grecque un corps de troupes indigènes ; mais la plupart d’entre eux s’occupaient plutôt encore d’affaires d’argent : ils étaient les ministres des finances et les banquiers de ces princes, ils jouaient auprès d’eux à peu près le rôle que depuis plusieurs siècles les sarafs arméniens remplissent auprès des sultans et des pachas turcs. Quelquefois exposés comme ceux-ci à des disgrâces subites, suite de quelque intrigue de palais, ils finissaient presque toujours par s’en tirer. Au bout de quelque temps, cela se dénouait par une réconciliation dont les sujets du prince et les marchands étrangers devaient bientôt payer les frais. C’est qu’il en avait coûté cher au ministre pour fermer la bouche à ses ennemis et pour apaiser le souverain.

Sopæos était le favori de Satyros, prince du Bosphore, qui avait avec les Athéniens des relations garanties par un traité de commerce et fort profitables aux deux parties. Le Pirée tirait du Bosphore de grandes quantités de blé. Sopæos avait un fils qui voulut voir Athènes. Le père mit à la disposition du voyageur une forte somme d’argent et l’envoya au Pirée avec plusieurs cargaisons de blé et d’autres denrées. Tout en jouissant des plaisirs de la grande ville, le jeune homme ne négligerait pas les affaires ; il placerait les marchandises de son père, il entretiendrait ses relations, recouvrerait ses créances et surveillerait l’emploi de ses fonds. Tout alla d’abord pour le mieux. Adressé par Sopæos à Pasion, un des premiers banquiers d’Athènes, le jeune homme trouva près de lui cet accueil empressé et obséquieux sur lequel peut compter partout un riche étranger porteur d’une forte lettre de crédit. On lui procura des amis et des plaisirs ; on reçut en dépôt tout l’argent qu’il tira de la vente des marchandises ; on promit de l’intéresser dans les plus belles affaires que ferait la banque. Notre fils de ministre trouvait qu’à Athènes les banquiers mêmes étaient de bien aimables gens.

Au bout de quelques semaines, il eut une désagréable surprise. Par un navire arrivant du Pont, on apprit qu’il y avait eu là-bas une révolution de palais : Sopæos avait déplu à son prince, il avait été jeté en prison ; ses biens étaient confisqués, et Satyros allait envoyer à Athènes des délégués chargés de rechercher et de saisir toutes les marchandises et toutes les sommes que son ancien ministre y possédait. Athènes avait pour son commerce un tel besoin du bon vouloir de ces princes du Bosphore que l’on ne risquerait pas de se brouiller avec lui pour une pareille bagatelle. Sopæos, puisqu’il avait perdu sa place, n’était plus à ménager.

Tout éperdu, le fils de Sopæos alla trouver son bon ami Pasion, et lui conta l’affaire. Le rusé personnage parut prendre une grande part à sa peine. Il s’agissait d’abord pour la banque de ne point se dessaisir de sommes qu’elle faisait valoir. Pasion conseilla donc au jeune homme de remettre sans difficulté aux représentans de Satyros les marchandises et le peu d’argent qu’il avait alors entre les mains ; quant au capital, beaucoup plus considérable, qui était déposé chez Pasion, il en dissimulerait l’existence, il dirait que ses dépenses avaient absorbé jusqu’à la dernière obole les fonds qui lui avaient été confiés ; il soutiendrait que, loin de posséder encore quelque chose, il était débiteur de Pasion et de plusieurs autres citoyens, qui, sur la réputation et le crédit de son père, lui avaient à plusieurs reprises fait des avances. Ainsi Pasion se porterait créancier de trois cents drachmes ; un autre ami produirait des réclamations analogues ; tous ces compères affecteraient la plus sérieuse inquiétude à propos de leurs créances. Grâce à cette comédie, les députés du Bosphore comprendraient que, là où il n’y a rien, le roi perd ses droits.

Le crédule étranger ; enchanté du conseil, sourit, au milieu de son trouble et de ses alarmes, à l’idée du bon tour qu’il allait jouer à Satyros ; il serra les mains de Pasion, il l’appela son sauveur. Tout en acceptant ces témoignages d’affection et de confiance, celui-ci, qui avait pris la mesure de son client, songeait déjà à rendre le tour encore meilleur, à hériter tout à la fois de Satyros et de Sopæos ; ce serait pitié de rendre à ce dépensier, à ce naïf, 7 ou 8 beaux talens d’argent que, suivant l’expression athénienne, on pouvait si bien faire travailler. Sa secrète pensée éclata bientôt. Le jeune homme, inquiet, des mesures que les Athéniens pourraient prendre contre sa liberté, résolut de partir pour Byzance ; il ne s’amusait plus à Athènes depuis qu’il n’y pouvait jeter l’argent par la fenêtre et que ses anciens compagnons de plaisir lui battaient froid. Figurez-vous, pour comprendre son ennui, un prince russe qui, après avoir été présenté à Paris dans les cercles et chez les femmes à la mode, après avoir été, pendant quelques mois, l’un des héros du boulevard, du foyer de l’Opéra et du champ de courses, apprend tout à coup et ne peut cacher à personne que tous ses biens de Russie sont confisqués ; en une heure, le bruit se répand qu’au lieu de pouvoir tirer à vue sur son banquier, il est menacé de la prison pour dettes. Imaginez quelle solitude se fait le jour même autour de lui, et de quelles réclamations pressantes l’assaillent tous les fournisseurs qui hier encore lui donnaient, lui offraient tout à crédit ; vous n’aurez encore qu’une faible idée du changement qui s’était opéré dans la situation du jeune homme. Une menace d’extradition pesait sur la tête de celui que poursuivait Satyros, et, s’il était livré à ce barbare, n’était-il point exposé à périr avec son père dans un de ces supplices ingénieusement raffinés dont les despotes orientaux n’ont jamais perdu la tradition ?

A Byzance, il trouverait peut-être à recouvrer des sommes dues à son père, et en tout cas sa liberté et sa vie y seraient en sûreté ; Byzance avait le blé de la Thrace, et, protégée par sa position et ses fortes murailles, elle ne craignait point les petits rois barbares de l’Euxin, elle ne trahirait pas son hôte. Le voyageur, avant de s’embarquer, alla voir Pasion pour retirer de ses mains son argent et lui prodiguer ses remercîmens. Pasion le reçut avec politesse, mais avec embarras ; il reconnaissait la dette, mais il avait engagé les fonds dans l’intérêt même du déposant ; il lui fallait du temps pour les dégager, il n’était pas encore en mesure de les rendre. Plus contrarié de ce retard qu’alarmé des suites, le client fut forcé de se contenter de ces raisons ; sa confiance en Pasion avait été trop entière pour s’évanouir en un jour. Pourtant, comme à de nouvelles démarches le banquier répondait toujours par les mêmes excuses et les mêmes prétextes, il finit par concevoir quelques soupçons ; il envoya deux de ses amis à Pasion. L’un au moins de ceux-ci, Ménexène, était un citoyen. En face de Ménexène, Pasion changea de ton. « Il ne savait ce qu’on lui voulait ; il n’avait rien reçu de celui au nom duquel on parlait, il ne lui devait rien ; comme cet étranger l’avait lui-même déclaré aux députés de Satyros, c’était au contraire la banque qui lui avait prêté 300 drachmes et qui pouvait le poursuivre. » On ne put obtenir d’autre réponse.

Il n’y avait plus à en douter, Pasion avait résolu de s’approprier la plus grosse part des dépouilles du malheureux. La plainte était impossible. Il n’y avait rien eu d’écrit entre les deux parties, et le dépôt n’avait eu d’autre témoin qu’un jeune esclave qui faisait fonction de caissier chez Pasion. D’ailleurs on ne pouvait songer à entamer une revendication judiciaire et à citer ce témoin. Le volé s’était fait d’avance le complice et le garant de son voleur ; il avait arrangé avec lui une comédie dont il se trouvait maintenant la victime. N’avait-il pas lui-même dit et répété à qui voulait l’entendre qu’il ne possédait plus rien, qu’il ne vivait que des avances de Pasion et de quelques autres prêteurs ? S’il se donnait aujourd’hui un démenti, et qu’un tribunal contraignît Pasion de rendre gorge, à qui profiterait cette restitution ? Les représentans du roi mettraient opposition au paiement ; l’argent ne sortirait de la banque que pour tomber entre leurs mains, et tout le fruit qu’en retirerait le plaignant, ce serait d’être un peu plus compromis auprès du roi ; celui-ci ne manquerait point de faire payer au père l’effronté mensonge du fils.

L’impunité était donc à peu près assurée à Pasion, et sa dupe en devait être pour sa courte honte, quand se produisit dans ce petit drame une soudaine péripétie. Sopæs non-seulement était sorti de prison, mais il était plus en faveur que jamais auprès de son prince, qui, pour lui donner un public témoignage de réconciliation et d’amitié, avait fiancé son propre fils à la fille du ministre. C’étaient là les nouvelles inattendues qu’avaient apportées au Pirée les derniers navires arrivés du Bosphore. Au lieu d’être comme la veille presque un proscrit, un de ces abandonnés du sort contre lesquels on peut tout oser, le client de Pasion était redevenu le fils d’un ministre, le beau-frère d’un roi. L’infidélité dont il craignait jusqu’alors de se plaindre pour ne pas risquer de se perdre lui-même, il allait pouvoir la dénoncer tout haut. Sans doute Pasion pouvait se tirer d’affaire en restituant ; mais il était bien résolu à n’employer ce moyen désespéré qu’à la dernière extrémité ; il avait commencé à faire de ces capitaux un trop habile usage pour ne pas les regarder déjà presque comme sa propriété. Il s’agissait donc tout au moins de gagner du temps ; d’un jour à l’autre, un caprice du maître ne pouvait-il renvoyer Sopæos en prison et refaire de son fils un pauvre hère que l’on aurait de nouveau à sa discrétion ?

Le plus, pressé, c’était d’éloigner cet employé de la banque, ce Kittos, unique témoin du versement opéré par l’étranger. Pasion le fait donc en secret sortir d’Athènes, et quand celui qu’il a voulu spolier vient le sommer de laisser Kittos déposer, il prend hardiment l’offensive, il accuse Ménexène et son ami d’avoir séduit l’employé et d’en avoir reçu 6 talens frauduleusement soustraits à la banque ; il ajoute que, pour faire disparaître la preuve de ce vol, les instigateurs du délit ont fourni à leur complice les moyens de fuir. Pasion, on le voit, était homme de ressource. Son adversaire reste interdit devant une accusation aussi imprévue. Sans lui laisser le temps de se reconnaître, Pasion l’entraîne devant le polémarque, celui des archontes qui était chargé de la police des étrangers résidant à Athènes et qui recevait les actions intentées contre eux. Là il pleure, il crie, il s’indigne ; il demande que l’étranger, capable de s’enfuir avec l’argent dérobé, soit tout de suite jeté en prison, ou qu’il fournisse une caution de 6 talens. La caution se trouva ; mais c’était encore du temps perdu pour le fils de Sopæos. Avant d’attaquer Pasion, il fallait qu’il se défendît : au lieu de démontrer qu’il était victime d’un vol, il fallait qu’il commençât par prouver qu’il n’était point lui-même un suborneur et un voleur. Pasion pouvait espérer qu’il y aurait là de quoi décourager son créancier et le décider à repartir pour le Bosphore.

Par bonheur, Ménexène était un homme énergique, capable de tenir tête à Pasion lui-même. Au lieu de renoncer à lutter, il partit tout d’abord à la recherche de cet employé dont le témoignage devait être décisif. Guidé par je ne sais quels indices, il le suivit jusque dans le Péloponèse, s’assura de sa personne, et le ramena en triomphe à Athènes. Là il invita devant le magistrat Pasion à laisser mettre Kittos à la torture. La loi athénienne défendait d’appliquer la question aux personnes de condition libre ; mais elle l’autorisait pour les esclaves de l’un ou de l’autre sexe. De nombreux passages des orateurs attiques prouvent la confiance que l’on avait dans les avantages et les résultats de ce cruel procédé. Nos sociétés modernes, qui n’y ont renoncé que depuis le siècle dernier, n’ont pas le droit de s’étonner outre mesure que ce préjugé ait existé quatre siècles avant notre ère chez les Athéniens. On croyait donc naïvement que l’on avait toute chance d’arracher ainsi la vérité à celui qui la savait et ne voulait point la dire : aussi, quand on se trouvait en présence d’un adversaire dont les esclaves, pensait-on, pouvaient par leur déposition jeter de la lumière dans le débat, on le sommait de les livrer au tortionnaire. Vous aviez le droit de décliner cette requête ; mais c’était créer contre vous une présomption défavorable.

La situation de Pasion devenait mauvaise. Pour éviter la douleur, Kittos finirait par avouer, d’une part qu’il avait vu l’étranger confier des fonds à la banque, de l’autre que c’était son propre maître qui l’avait éloigné d’Athènes. Il fallait à tout prix lui éviter la torture. Pasion avait plus d’un tour dans son sac ; voici ce qu’il imagina. Devant le polémarque, il affirma que Kittos était de condition libre et ne pouvait par conséquent être traité comme un esclave. Ménexène répond que Pasion ne cherchait qu’à gagner da temps ; il s’oppose à la mise en liberté provisoire, à moins que Pasion ne fournisse une caution dont la valeur fût égale à celle des sommes que la banque devait à son ami. Pasion s’exécute, il dépose 7 talens, près de 50,000 francs, afin d’épargner la question et d’assurer les privilèges de la liberté à celui que tout à l’heure encore il accusait d’être l’auteur d’un grave abus de confiance, le principal complice d’un vol commis à son préjudice.

L’inconséquence était évidente. Pris à son propre piège, Pasion semblait se contredire lui-même. Il sentit qu’il lui serait difficile d’expliquer à son avantage toutes ses démarches et qu’il était dans une impasse ; il tenta de revenir sur ses pas. Il fit dire à ses adversaires qu’ils pouvaient interroger Kittos comme ils le voudraient. Ceux-ci acceptèrent et convinrent de se rencontrer dans le temple de Vulcain avec Pasion, son esclave et les personnes chargées de le faire parler. Il y avait des citoyens, sorte d’experts attitrés ou d’arbitres spéciaux, qui, servis par des esclaves dressés à cet office, louaient en pareil cas leur concours ; c’étaient eux qui dirigeaient l’opération et qui prenaient note des aveux ainsi obtenus. Nous ne connaissons point toutes les variétés de torture que la loi et l’usage autorisaient ; ce qui est certain, c’est que l’on s’arrêtait bien en-deçà des limites que s’était fixées notre ancienne législation. La situation était toute différente ; les pauvres gens auxquels à Athènes on infligeait cette épreuve n’étaient point, comme chez nous au moyen âge, des accusés présumés ou déjà déclarés coupables ; c’étaient de simples témoins. Dans la froide indifférence avec laquelle, pour obliger un plaideur, pour servir les intérêts d’un citoyen, on faisait souffrir des créatures humaines, il y a un curieux et triste effet de l’institution servile. On voit comment, par la force des choses, elle a conduit le législateur athénien, si doux d’ailleurs, même, pour l’esclave, à traiter comme des criminels des gens qu’il savait innocens, mais dont il attendait quelques renseignemens sur les faits de la cause. Tout ceci n’est qu’une naturelle conséquence de l’idée que l’antiquité tout entière se faisait alors encore de l’esclave, cet instrument doué de vie, comme le définit Aristote. Il n’en est pas moins vrai que, torturant ces malheureux sans avoir contre eux aucun sujet de colère ou de haine, le citoyen athénien ne pouvait aller aussi loin que le firent plus tard les bourreaux de l’inquisition ou du parlement. Il y avait d’ailleurs un obstacle qui le retenait plus sûrement encore sur cette pente que le sentiment de la justice ou qu’un involontaire mouvement de pitié : c’était l’obligation imposée à quiconque mettait à la question les esclaves livrés par son adversaire de dédommager celui-ci du tort qu’il lui aurait fait en détériorant sa propriété. La bastonnade, la flagellation, la constriction exercée avec des cordes, étaient, à ce qu’il semble, les moyens d’intimidation les plus usités, et encore fallait-il n’en user qu’avec réserve. S’il en résultait une incapacité de travail un peu prolongée ou la perte d’un membre, si l’esclave périssait dans les tourmens, vous pouviez tout à la fois perdre votre procès et vous voir condamné à payer une indemnité bien supérieure à la valeur réelle de l’esclave. Peut-être y avait-il aussi une responsabilité pécuniaire pour les commissaires chargés de diriger ces cruels interrogatoires.

Ce n’en devait pas moins être pour le pauvre esclave, ainsi livré à des tourmens qu’il n’avait rien fait pour mériter, une heure de poignantes angoisses. Les esclaves accoutumés à la fatigue et à la peine, comme ceux qui travaillaient aux champs ou dans les mines, pouvaient encore se tirer à leur honneur de cette épreuve ; quelques coups de bâton étaient bientôt reçus ; mais il y avait à Athènes beaucoup d’esclaves qui remplissaient, soit dans des ateliers, soit dans des magasins ou des bureaux, des fonctions analogues à celles dont sont chargés chez nous des contre-maîtres ou de petits employés. L’usage et les mœurs laissaient à ces hommes, souvent très industrieux et très capables, une grande liberté d’allures ; comme le remarque l’auteur d’un écrit attribué à Xénophon, il était difficile de les distinguer, à leur costume et à leur langage, des citoyens eux-mêmes. Pour faire sentir à ces gens la distance qui les séparait des autres habitans d’Athènes, il fallait une circonstance comme celle-ci ; rien, dans la vie assez douce qu’ils menaient d’ordinaire, ne les avait préparés à d’aussi durs traitemens, et il y avait bien des chances pour qu’ils ne sussent pas résister à l’appareil menaçant de la torture et pour que la douleur leur arrachât bien vite des cris, des prières et des aveux. Kittos appartenait à cette catégorie d’esclaves. Pasion n’en pouvait guère douter : avant même d’avoir senti les premières pointes de la souffrance, il parlerait, il confirmerait le fait du dépôt ; il attesterait que, s’il était parti pour le Péloponèse, c’était bien sur l’ordre de son maître.

Aussitôt donc que l’on se fut réuni, quand Pasion vit apprêter les cordes et les verges sous les yeux de l’esclave déjà pâlissant, il changea de langage. « Interrogez Kittos, dit-il, posez-lui toutes les questions que vous voudrez ; mais ne le frappez point, je ne suis pas venu pour le livrer à des bourreaux. » Devant ce refus formel de Pasion, les arbitres qui avaient été désignés pour appliquer la torture au témoin et recueillir ses aveux n’avaient plus qu’à se retirer ; c’est ce qu’ils firent après avoir déclaré que suivant eux Pasion aurait dû remettre l’esclave. Le banquier répondait par de bruyantes protestations : « s’il ne voulait point voir expirer sous le fouet un fidèle serviteur, ce n’était pas qu’il eût la moindre envie de faire tort à personne. C’est aux arbitres de se prononcer ; s’ils décident contre lui, il paiera tout aussitôt. » Ceux-ci n’avaient pas mission de trancher cette question, et Pasion le savait. On se sépara donc sans que ce rendez-vous eût amené d’autre résultat que de constater le parti-pris de Pasion, bien résolu à tenir closes les lèvres de Kittos.

Cependant Pasion n’avait pu se dissimuler l’impression produite sur les assistans. L’affaire pouvait mal tourner ; peut-être serait-il plus sage de transiger. Jour fut donc pris avec le fils de Sopæos ; on se rencontra dans un temple, à l’Acropole. Là loin de toute oreille et de tout regard indiscret, Pasion fut tout autre. D’un pan de son manteau, il se cachait le visage comme un homme honteux de sa conduite, qui n’ose affronter les yeux d’un ami envers lequel il a eu des torts graves. Il pleurait, il répétait qu’il avait fallu, pour le décider à nier un dépôt, de graves embarras d’argent : « bientôt il serait en mesure de faire la restitution demandée ; il suppliait son client de lui pardonner et de tenir la chose secrète. Tout le succès de sa maison reposait sur la confiance qu’elle inspirait ; que cette confiance vînt à être ébranlée par une révélation malheureuse, et c’en était fait de son crédit. » L’étranger crut à un repentir sincère ; il promit à Pasion de ne point chercher à le perdre, et le laissa libre de choisir l’heure et le mode de paiement qui sauvegarderait le mieux tout à la fois les intérêts du créancier et ceux de la banque. Trois jours après, nouveau rendez-vous, encore sans témoins. Le banquier et son créancier s’engagèrent leur foi aux conditions suivantes. Pasion reconnaissait la dette, mais le public ne serait pas mis dans la confidence. Pasion s’embarquerait pour le Bosphore en compagnie de son client, et ce serait là qu’il lui rendrait l’argent. De cette manière, on n’en saurait rien à Athènes, et Pasion pourrait expliquer comme il l’entendrait son voyage et le dénoûment de l’affaire. Au cas où, malgré ses promesses, il ne paierait pas, Satyros serait pris comme arbitre ; si le roi constatait que Pasion avait manqué à ses engagemens, celui-ci aurait à verser, outre le principal de la dette, une moitié en sus de la somme réclamée. Les clauses du contrat furent mises par écrit, et, pour qu’aucune des deux parties n’eût la tentation de faire disparaître cet acte important, il fut décidé qu’on le confierait à un tiers. On appela donc à l’Acropole un capitaine de navire qui faisait de fréquens voyages entre Athènes et le royaume du Bosphore ; on déposa entre ses mains, sans doute après lui avoir fait prêter serment, le contrat scellé et cacheté. Dès qu’il serait prévenu que Sopæos n’avait plus rien à réclamer de Pasion et que l’affaire était terminée, il brûlerait l’acte ; si au contraire de nouvelles difficultés survenaient, il le remettrait à Satyros en personne.

Toutes les précautions semblaient bien prises ; le contrat était garanti par une clause pénale qui y faisait intervenir Satyros. Or Pasion, qui devait avoir des intérêts engagés dans le Bosphore, ne se soucierait pas d’en mécontenter le prince. Aussi le banquier avait-il en ce moment le ton très humble ; c’est que la convention conclue n’avait pas suffi à le tirer des embarras où il s’était plongé par ses propres artifices. Ménexène, qui s’était vu accuser par lui d’avoir suborné un esclave et commis ou conseillé un vol, avait fort mal pris la chose ; il avait intenté une action pour son propre compte, il exigeait que Kittos fût mis à la torture, il réclamait de Pasion, à titre de dommages et intérêts, une somme égale à la caution que celui-ci l’avait obligé à fournir. Pasion suppliait celui de ses deux adversaires avec lequel il s’était réconcilié de décider l’autre à retirer sa plainte ; mais le fils de Sopæos refusait de s’en mêler et le laissait s’arranger comme il l’entendrait avec Ménexène. Pasion mourait de peur que Ménexène n’entendît parler du contrat qu’il avait consenti à signer, car alors tout était perdu. Ménexène aurait contraint son ami à produire cet acte devant le tribunal ; tout le monde aurait su que le banquier reconnaissait la dette si effrontément niée, et la chose aurait fait scandale à Athènes. Pour sortir de cette situation, Pasion fit un nouveau coup de partie. Il réussit à corrompre un des esclaves du capitaine auquel avait été confié l’accord conclu ; il se procura, par l’entremise de celui-ci, le texte même de l’acte, il le falsifia et le fit remettre en place par son complice. Cette opération terminée, il relève la tête, il reprend son impudence accoutumée ; aux premières démarches de son client, qui le priait de partir enfin pour l’Euxin, il répond qu’il ne songe nullement à ce voyage, et qu’il ne doit plus rien à cet importun qui le persécute de ses réclamations. On insiste ; Pasion demande que l’acte soit ouvert et lu devant témoins. On y consent, et on y trouve une décharge générale donnée par l’étranger à son banquier. On voit d’ici la surprise de Ménexène et de son ami. A celui-ci, s’il ne voulait point perdre son argent et de plus passer pour un calomniateur, il ne restait plus qu’une voie, un procès intenté à Pasion devant les juges athéniens ; il s’agissait de prouver que Pasion avait commis ce que nous appellerions un faux en écriture privée.

La chose souffrit encore, à ce qu’il semble, quelque délai. L’étranger fit un voyage jusque dans le royaume du Bosphore. Pasion avait persisté à refuser de l’accompagner, mais il avait envoyé là-bas son esclave et confident Kittos. Le jeune homme et l’agent du banquier exposèrent l’affaire, chacun à son point de vue, devant Satyros. Le prince, avec beaucoup de bon sens, se déclara incompétent ; c’était à Athènes que s’était passé tout ce dont on l’entretenait et qu’avait été conclue, la convention ; il n’avait point, à distance, les élémens nécessaires pour se faire une opinion et pour trancher le débat. Il tint pourtant à donner au fils de son favori une preuve de bon vouloir et de sympathie ; il réunit les capitaines et négocians athéniens qui se trouvaient alors dans le port, et il leur présenta son sujet ; il les pria de prendre à Athènes sa défense et de ne point le laisser devenir la victime de Pasion. Il fit plus : il adressa au peuple athénien une lettre dans laquelle il recommandait aux magistrats et aux jurés athéniens celui qui allait comparaître devant eux, confiant dans leur justice. Ce fut ainsi, sous les auspices de son souverain et fort de son appui moral, que le créancier de Pasion, à son retour de voyage, vint soutenir sa demande devant un tribunal présidé par le polémarque ; la qualité du plaignant, l’intervention de Satyros, sur laquelle le plaideur a soin d’insister dans sa péroraison, l’opulence de Pasion, les inquiétudes de ses associés et de ses nombreux cliens, toutes ces circonstances durent appeler l’attention publique sur les débats de cette cause.

Le client d’Isocrate gagna-t-il son procès ? On serait tenté de le croire, tant le discours prévient le lecteur en faveur de celui qui le prononce. Peut-être d’ailleurs le fait même que le plaidoyer a été recueilli et conservé par Isocrate témoigne-t-il du succès qu’il a obtenu en faisant accueillir une requête qui pouvait sembler très aventurée. En effet, qu’on ne l’oublie pas, les preuves matérielles faisaient défaut à l’adversaire de Pasion ; le fils de Sopæos ne pouvait fonder sa réclamation sur aucune pièce écrite ni même sur aucun témoignage direct et concluant. Tout ce qu’il pouvait démontrer, c’est que Pasion s’était conduit à plusieurs reprises, dans le cours de cette longue contestation, en homme qui n’a pas la conscience et les mains nettes.

L’opinion publique chez les Athéniens ne paraît pas avoir été très sévère pour des combinaisons et des malices comme celles dont le fils de Sopæos accuse Pasion : elles pouvaient faire condamner à une restitution, voire à des dommages et intérêts ; mais elles n’entraînaient point cette condamnation pénale et par suite cette note d’infamie qui, d’après nos lois, ne pourrait guère manquer, dans un cas comme celui-ci, de suivre la responsabilité civile. L’absence de tout ministère public épargnait au coupable le danger de voir la question portée sur ce scabreux terrain du crime commis envers la société. De plus la race grecque n’a jamais été bien exigeante en fait de moralité, Le vrai héros national, ce n’est point Achille, c’est cet Ulysse, qui sait si bien dérober et mentir, qui cherche à tromper sa protectrice elle-même, Pallas-Athéné. Dans les premières années de son exercice, Pasion a pu céder un jour à une tentation qui s’est trouvée trop forte pour lui ; mais, quelle qu’ait été l’issue de ce procès, les embarras que lui avait causés l’effort tenté pour s’approprier le bien d’autrui durent le convaincre, intelligent comme il était, que le plus sûr calcul, c’était encore de se recommander par une probité scrupuleuse. Rappelant, une quarantaine d’années plus tard, les origines de cette fortune, très humble à ses débuts, Démosthène disait, sans crainte d’être contredit : « Pasion obtint la confiance ; c’est une chose merveilleuse et rare, chez les hommes qui travaillent sur le marché et qui s’occupent du commerce de l’argent, que de paraître à la fois actifs et honnêtes. » Sa maison devint la première d’Athènes ; les citoyens les plus riches et les mieux posés, tels que Timothée, le fils de Conon, tels que Callistrate d’Aphidna, lui remirent leurs fonds ou lui empruntèrent de l’argent. Plus d’une fois il avait eu l’occasion de rendre à l’état, avec toutes les apparences du désintéressement, d’importans services pécuniaires ; il obtint donc aisément le titre de citoyen. Nous connaissons les dispositions que prit le banquier avant de se retirer et l’inventaire qui fut dressé après sa mort. Sur l’héritage qu’il laissa à ses fils et à sa veuve, sur les différentes valeurs dont se composait le patrimoine, sur les contestations auxquelles donna lieu le partage, les renseignemens abondent, et celui qui veut les résumer et les grouper n’a que l’embarras du choix.


III

Nous possédons, dans le recueil des discours attribués à Démosthène par son premier éditeur alexandrin, le poète Callimaque, jusqu’à huit plaidoyers qui ont été prononcés par Apollodore, le fils aîné de Pasion, et un neuvième, où cet Apollodore est vivement attaqué par le successeur de son père, Phormion. Par l’un de ces discours, nous apprenons incidemment que Pasion était encore à la tête de sa maison en 372, et par un autre qu’il mourut en 370, après une longue et douloureuse maladie. C’est donc dans ce court intervalle que, se sentant âgé et déjà souffrant, il mit ordre à ses affaires et régla l’avenir avec une sagesse qui fait honneur à son jugement.

L’employé principal de la banque n’était point alors, comme on aurait pu s’y attendre, ce Kittos qui y remplissait les fonctions de caissier au temps du procès contre le fils de Sopæos. Peu de temps après, Kittos quitta son premier patron ; profitant de leçons prises à si bonne école, il s’établit pour son compte. Chez Pasion, il avait été remplacé par un autre commis, lui aussi d’origine étrangère et servile, Phormion. Comme première récompense de son assiduité et de son intelligence, Phormion avait reçu la liberté ; puis, à mesure que les années s’appesantissaient sur son vieux maître, il avait pris dans la maison une place de plus en plus importante ; sous la haute surveillance de Pasion, il avait fini par être chargé de tout le détail et par diriger les affaires.

La banque donnait de très beaux revenus ; on aurait pu croire que Pasion la laisserait à son fils aîné, Apollodore, qui était déjà un homme fait ; mais Apollodore avait d’autres visées. Son père l’avait élevé en fils de famille, lui avait fait donner une éducation très soignée, l’avait laissé fréquenter les écoles des rhéteurs, se lier avec des jeunes gens ambitieux et riches. Apollodore rêvait les honneurs, la puissance ; peut-être eût-il rougi de s’asseoir derrière le comptoir paternel. En tout cas, Pasion n’avait pas assez de confiance dans son assiduité et son jugement pour le charger de la conduite d’une affaire qui réclamait une attention de toutes les heures, de toutes les minutes. Ce fut sur Phormion qu’il jeta les yeux pour continuer son œuvre. Il était alors propriétaire non-seulement de la banque, mais encore d’une fabrique de boucliers : il fit avec Phormion un contrat par lequel il lui louait les deux entreprises. La location portait, pour la fabrique, sur le matériel et sur les esclaves qui servaient à l’exploiter, pour la banque sur l’achalandage, sur l’usage des capitaux que de nombreux déposans avaient versés dans la caisse de la maison. Si Phormion n’avait pas été connu et aimé des cliens, si ceux-ci n’avaient pas été, pour ainsi parler, parties au contrat, Phormion n’aurait pu faire honneur à ses engagemens ; le petit pécule qu’il avait pu ramasser depuis son affranchissement aurait été bien vite dévoré ; mais, comme dit Démosthène racontant cette cession, « pour arriver à faire des affaires, la première mise de fonds et la plus nécessaire, c’est d’inspirer confiance. » Loin de se retirer et de fuir, l’argent afflua ; ceux qui avaient l’habitude de confier à la maison le soin de leurs intérêts virent avec plaisir un homme jeune encore et actif prendre la place du vieillard.

Un an ou dix-huit mois après que fut passé l’acte de cession, Pasion, se sentant mortellement atteint, s’occupait d’assurer l’avenir de ses enfans et la conservation de leur patrimoine. Il allait laisser une veuve et deux fils, Apollodore, déjà majeur, Pasiclès, encore adolescent. La fortune était considérable, une des plus belles qu’il y eût alors en Attique. Il y avait pour 20 talens d’immeubles et près de 40 talens placés dans les affaires, en prêts maritimes, en hypothèques, en créances de toute nature, qui devaient être appuyées sur de solides garanties ; c’était un ensemble d’environ 60 talens, c’est-à-dire de plus de 330,000 francs. On a vu, par l’exemple de Démosthène, ce que pouvait devenir, entre les mains de tuteurs infidèles, le bien d’un mineur, comment il s’évanouissait jusqu’à ne presque plus laisser de traces. Pour éviter ce danger, Pasion jeta les yeux sur un homme dont il avait éprouvé l’intelligence et la loyauté, sur son ancien employé, sur son successeur Phormion ; il lui confia la tutelle de son fils Pasiclès, tout en associant à cette responsabilité, comme membres d’une sorte de conseil de famille, quelques autres amis et parens. Afin d’être plus sûr encore de Phormion, il lui fit promettre d’épouser sa veuve ; celle-ci aurait pour dot 2 talens places l’un en Attique, l’autre dans l’île de Peparethos, une maison d’habitation évaluée à 100 mines, le mobilier qui la garnissait, des servantes, des bijoux, tout ce qu’il lui fallait enfin pour soutenir le train auquel était accoutumée la femme d’un riche banquier.

Tous ou presque tous, les trapézites étaient des étrangers ; quelques-uns de ces métèques ou de ces affranchis, ceux qui avaient fait les plus brillantes affaires, obtenaient vers la fin de leur carrière le droit de bourgeoisie. En attendant, tout entiers à la poursuite du gain, ils n’avaient pas ces goûts, cette habitude de vivre au dehors que donnait aux citoyens leur participation aux affaires publiques ; le bonheur domestique et les affections de famille devaient être le seul repos et la seule joie qu’ils trouvassent à côté des tracas de leurs spéculations. Aussi, à ce qu’il semble, la femme prenait-elle plus de place dans leur vie que dans celle du citoyen. Dans ces ménages où l’homme était ainsi rejeté par l’infériorité de sa condition légale vers le foyer, vers l’intimité conjugale, la femme avait un rôle supérieur à celui que lui faisaient ailleurs les mœurs de la bourgeoisie athénienne. Associée à une fortune très humble à ses débuts, mais qui n’avait pas cessé de grandir, elle en avait gravi pas à pas tous les degrés, elle en avait partagé tous les efforts, toutes les émotions, toutes les épreuves. Sans se montrer au comptoir, ce que s’auraient pas permis les habitudes antiques, elle pouvait pourtant faire profiter son mari de ce tact et de ce sens pratique que les femmes font souvent admirer dans le commerce, et qui les rend parfois d’incomparables chefs de maison. Plus d’une donnait de bons conseils à son mari, lui procurait, par les amies qu’elle fréquentait et les propos qu’elle recueillait, d’utiles renseignemens sur ses créanciers ou ses débiteurs, et le guidait, avec un flair subtil, dans le placement de ses fonds. Celle qui avait été, dans les premières années, la simple concubine de l’esclave encore sans pécule et sans droit devenait ainsi, par la vertu d’une longue et réciproque confiance, par l’ascendant des services discrètement rendus, plus épouse que la femme d’un riche Athénien, que celle d’un Périclès ou d’un Alcibiade.

La femme du banquier était au courant des affaires de la maison ; l’usage s’était donc établi, dans ce groupe de commerçans, quand on se voyait sur le point d’être enlevé par la mort à sa famille et à ses affaires, de léguer sa femme au successeur que l’on s’était choisi. Le premier employé de la banque, ancien esclave de celui dont il était devenu par l’affranchissement l’égal et le collaborateur, épousait la veuve, prenait la tutelle des enfans et continuait l’œuvre commencée. La femme que lui donnait ainsi la dernière volonté du mourant était tout à la fois une auxiliaire dont l’expérience lui serait utile, une surveillante qui l’empêcherait de frustrer les enfans de leur part dans la fortune déjà gagnée et dans les bénéfices futurs.

Cette combinaison, dont les avantages avaient été plus, d’une fois éprouvés, eut, dans le cas qui nous occupe, les plus heureux effets. Pasion eut meilleure chance que son contemporain, le père de Démosthène ; ses souhaits furent réalisés, ses prévisions confirmées par l’événement. La veuve de Pasion vécut en bonne intelligence avec Phormion, elle eut de lui plusieurs enfans, et, tant qu’elle vécut, elle contint le caractère inquiet et jaloux d’Apollodore, le fils aîné du premier lit ; elle empêcha ce remuant personnage de s’insurger contre les volontés de son père et de chercher noise à Phormion. Celui-ci semble, de son côté, s’être conduit en honnête homme ; bien différent des tuteurs de Démosthène, il remplit toutes les conditions du contrat auquel il avait consenti. Il eut les soins et la tendresse d’un père pour son beau-fils et pupille, Pasiclès ; celui-ci ne se laissa jamais entraîner à épouser les rancunes de son frère Apollodore et à s’unir à lui pour humilier et dépouiller Phormion. En toute occurrence, Phormion paraît avoir porté dans ses démêlés avec Apollodore l’esprit le plus conciliant, et n’avoir jamais oublié ce qu’il devait au père de son mortel ennemi ; il alla, pour éviter une rupture ouverte, jusqu’à la dernière limite des concessions, et ce fut à son corps défendant que, dix-huit ans après la mort de Pasion, en 352, il dut se résoudre à soutenir contre le fils de son ancien patron le procès dans lequel Démosthène lui prêta le concours de sa science juridique et de son talent

Le discours de Démosthène est intitulé Exception pour Phormion ; ce titre même indique quelle est la thèse du défendeur ; celui-ci vient affirmer pour diverses raisons que la demande n’est même pas recevable. Pourtant, pas plus ici que dans les autres plaidoyers qui portent ce même titre d’Exceptions, l’orateur ne se restreint à la tâche de faire valoir les moyens légaux qui justifient sa fin de non-recevoir. Il ne veut point avoir l’air de se couvrir de ce prétexte faute d’être sûr de son droit ; ici comme dans les autres discours de la même famille, sans traiter la question principale d’une manière aussi étendue et aussi complète que s’il avait dû plaider au fond, il y touche néanmoins ; il tient à montrer qu’il ne s’abrite derrière ce bouclier que par respect pour la loi, qui le veut ainsi : fallût-il engager la bataille dans d’autres conditions et avec d’autres armes, il serait encore certain de triompher. On trouve donc dans ce discours presque tout ce qu’il faut pour écrire l’histoire des démêlés d’Apollodore et de Phormion ; là où subsistent quelques obscurités, on a la ressource de demander des lumières à l’un des huit plaidoyers prononcés dans d’autres débats par le très processif Apollodore ; il n’en est pour ainsi dire aucun qui ne nous apprenne quelque chose des affaires de Pasion et de sa succession.

Autant que nous pouvons en juger d’après le résumé que Démosthène donne du testament de Pasion, le vieillard, qui savait Apollodore dépensier et brouillon, aurait désiré que son patrimoine restât indivis jusqu’à la majorité de son second fils. Phormion et ceux qui lui avaient été adjoints dans la tutelle l’auraient administré en gens économes et avisés ; ils auraient servi au fils aîné la moitié du revenu commun. C’eût été autant de gagné, huit années pendant lesquelles Apollodore n’aurait pas pu gaspiller sa fortune. Par malheur, pour que les biens fussent soumis à ce régime, il fallait le consentement d’Apollodore ; majeur, déjà marié peut-être à la fille de Deinias, un riche citoyen, il avait le droit de réclamer sa part d’héritage. Apollodore n’aurait consenti à l’indivision que s’il avait eu la haute main sur la gestion du patrimoine ; dans ce cas, Pasiclès aurait couru risque de n’en plus trouver à sa majorité que de bien faibles débris. Dans l’intérêt de leur pupille, les tuteurs préférèrent procéder tout de suite au partage.

Apollodore ne semble point avoir soulevé de difficultés ni au moment de ce partage, qui lui assurait la jouissance d’une belle fortune, ni, un peu plus tôt, pendant la dernière maladie de son père, quand celui-ci fit connaître les dispositions qu’il avait prises. Après le décès, Apollodore, qui avait espéré rester tuteur de son frère et de sa mère et maître ainsi de tout l’héritage, ne prit pas longtemps la peine de dissimuler son désappointement et sa colère. La veuve, suivant l’usage, avait donné quelques mois aux regrets et au deuil, puis, obéissant à la volonté suprême du défunt, elle avait épousé Phormion. Apollodore, comme triérarque, était alors absent d’Athènes. Lorsqu’il revint, il manifesta tout haut l’indignation que lui causait ce qu’il appelait une mésalliance ; il traita Phormion avec le dernier mépris, et, se prétendant lésé dans son honneur et ses intérêts par cette union, il alla jusqu’à menacer Phormion d’un procès criminel : déjà la plainte était déposée au greffe de l’archonte. On ne voit pas comment Apollodore aurait pu soutenir jusqu’au bout cette incartade. Rien de plus évident que le droit et l’innocence de Phormion. Ce n’en eût pas moins été beaucoup de bruit et de scandale ; la mémoire de Pasion, la considération de Phormion et de sa femme, le crédit de la banque, auraient souffert de ces débats. Des amis s’entremirent, la mère et le beau-père firent les premiers pas. Apollodore devait commencer à sentir qu’il s’était bien aventuré. La plainte fut retirée, les relations furent reprises entre Apollodore et les nouveaux époux.

Peut-être fut-ce par quelque service pécuniaire, promis ou rendu, que Phormion obtint alors de se réconcilier avec cet incommode personnage. Apollodore voulait faire figure à Athènes, il n’avait ni une naissance illustre, ni de grands talens ; il prétendait donc attirer l’attention par l’activité qu’il déployait, par le faste qu’il affichait. Pour se faire connaître, il avait intenté des procès politiques à plusieurs orateurs et généraux. Chorégies, triérarchies, tout ce qui pouvait fixer sur lui les yeux, il le recherchait avec autant d’empressement que d’autres fuyaient ces corvées. La richesse de ses vêtemens, la suite de valets qu’il traînait derrière lui, les courtisanes qu’il entretenait à grands frais, tout lui servait à se faire remarquer ; il voulait qu’en le voyant passer sur l’agora étrangers et citoyens se montrassent le fils du célèbre banquier Pasion.

Avec de pareils goûts, Apollodore avait besoin d’argent, de beaucoup d’argent ; aussi le voyons-nous occupé, pendant plusieurs années après la mort de son père, à compulser ses papiers et les livres de la banque. A l’aide des mentions qu’il y trouve, il recouvre d’anciennes créances, il met en demeure les débiteurs de Pasion à mesure que les dettes deviennent exigibles, et, s’il y a lieu, il les poursuit devant les tribunaux. Par ces recherches et ces mises en demeure, Apollodore réussit à recouvrer environ 20 talens (112,000 francs), qui devaient se partager également, comme valeurs de la succession, entre Pasiclès et lui ; mais, si nous en croyons Démosthène, il s’en attribua plus de la moitié ; c’était comme une sorte de commission qu’il touchait sur les rentrées. Il y était d’autant plus intéressé que la fin du bail conclu jadis entre Pasion et Phormion vint diminuer ses revenus. En 362, le fils cadet de Pasion fut inscrit sur la liste des citoyens. On forma alors deux lots des entreprises, la banque et la fabrique de boucliers, qui étaient depuis dix ans exploitées par Phormion. Apollodore, à titre d’aîné, eut le choix ; il prit la fabrique de boucliers, et la banque échut à Pasiclès. Celle-ci fut affermée par quatre associés, Xénon, Euphrœos, Euphron et Callistrate, qui n’en donnèrent plus qu’un talent, 40 mines de moins que Phormion.

Tout réduit que fût le loyer, on pouvait craindre que les fermiers n’eussent encore de la peine à tenir leurs engagemens. La retraite de Phormion enlevait au fonds beaucoup de sa valeur ; aussitôt que furent rendus et approuvés par Pasiclès ses comptes de tutelle, et qu’il eut reçu décharge du bail, Phormion s’empressa de s’établir à son propre nom. La meilleure portion de la clientèle dut le suivre, la plupart des dépôts prirent le chemin de sa caisse. La maison nouvelle qu’il fonda fut bien vite une des plus importantes d’Athènes et de la Grèce ; son chef put beaucoup donner à la cité et l’aider de sa garantie pour acquérir, en temps de disette, les blés du Bosphore cimmérien. « Phormion, lisons-nous chez Démosthène, possède auprès de ceux qui le connaissent un crédit qui égale, qui dépasse de beaucoup la valeur des sommes qu’il vous a fournies à diverses reprises, et, par ce crédit, il rend service à la cité en même temps qu’à lui-même. » Dès l’année 360, Phormion, comme jadis son maître Pasion, recevait le droit de bourgeoisie.

De si brillans succès ne pouvaient manquer d’exciter l’envie d’Apollodore. Sa mère, la veuve de Pasion, mourut l’année même où Phormion devenait citoyen. Elle léguait 2,000 drachmes aux enfans d’Apollodore. Celui-ci ne fut pas satisfait du legs ; il réclama 3,000 drachmes de plus, une servante, une part des vêtemens et des bijoux ; il parla encore de procès. Plusieurs parens s’entremirent ; Phormion céda, remit en tout 5,000 drachmes et les effets demandés ; l’héritage fut partagé par quart et par tête entre les quatre fils issus des deux mariages. Là-dessus, à l’Acropole, dans le Parthénon même, Apollodore déclare devant témoins qu’il n’a plus rien à réclamer de Phormion, que tous leurs comptes sont réglés. L’accord intervenu et cette sorte de décharge générale sont mis par écrit sous la forme d’une sentence arbitrale rendue par Deinias, le beau-père, et Nicias, le beau-frère d’Apollodore, ainsi que par Lysinos et Androménès, qui représentaient Phormion. Ces derniers avaient eu soin de faire consigner dans l’acte que c’était à titre gracieux et pour l’amour de la concorde que Phormion consentait à ce sacrifice. Pour mieux témoigner sa satisfaction, Apollodore faisait bientôt à son beau-père l’honneur de lui emprunter plus de 2 talens, qu’il ne lui tendit jamais.

Malgré cet héritage, malgré cet emprunt, Apollodore s’obérait de plus en plus. A mesure que ses embarras d’argent devenaient plus pressans, sa colère augmentait ; il ne pouvait souffrir de voir l’ancien esclave de son père, Phormion, un homme de rien, un parvenu, augmenter d’année en année sa fortune et jouir de la considération générale, tandis que lui-même, l’héritier de l’une des plus riches maisons d’Athènes, sentait l’opinion publique se détourner de lui, et comptait déjà les heures qui le séparaient encore de la ruine, de la misère, du déshonneur. A force de méditer sur ce contraste, de retourner ces idées dans son esprit inquiet et aigri, il en vint à se persuader que Phormion l’avait volé, qu’il avait gardé la meilleure part du bien de son père. Dix-huit ans donc après la mort de Pasion et dix ans après le décès de sa veuve, après la quittance régulière et définitive qu’il avait donnée à Phormion, il réclama de celui-ci, par une assignation judiciaire, la somme de 20 talens (112,000 francs) ; elle représentait, prétendait-il, avec les intérêts calculés jusqu’au jour du procès, le capital que Pasion, en quittant les affaires, aurait laissé à son successeur à titre de prêt, et dont Phormion se serait attribué la propriété.

Par la réponse de Démosthène et par un plaidoyer subséquent d’Apollodore lui-même, le discours contre Stéphanos, nous pouvons nous faire une idée des suppositions gratuites, des mensonges, des mauvaises raisons qu’Apollodore entassa pour donner à sa requête tout au moins un air de vraisemblance. Sans cette mise de fonds, soutenait-il, jamais Phormion, parti de si bas, ne serait arrivé à la richesse, tandis que lui-même, Apollodore, fils du riche Pasion, s’est ruiné au service de l’état. S’il ne peut démontrer ce qu’il avance, c’est que Phormion lui a rendu la preuve impossible en persuadant à sa femme de détruire les papiers de son premier mari, les livres de la banque. Le prétendu mariage entre sa mère et Phormion est d’ailleurs nul et de nul effet, car jamais Pasion n’aurait admis l’idée que sa veuve épousât ce misérable affranchi. Le bail, le testament, tout cela n’est autre chose que des pièces supposées ; s’il n’a pas parlé plus tôt, c’est que Phormion lui avait promis de l’indemniser ; Phormion n’ayant pas tenu ses promesses, il est contraint de s’adresser au tribunal pour obtenir justice.

Rien de moins juridique et de plus faible que toute cette argumentation ; il n’en était pas moins prudent de prendre cette attaque au sérieux et de se mettre en défense. Actif, intrigant, effronté, Apollodore ne manquait pas d’un certain talent de parole ; il avait eu parfois des succès d’audience. Quant à Phormion, il avait trop bien réussi pour ne point avoir beaucoup d’envieux ; il connaissait aussi trop bien les tribunaux pour se confier uniquement dans son bon droit. Répondre lui-même à son ennemi, il n’y pouvait songer. Après tant d’années passées dans l’Attique, il n’avait pu apprendre à en parler purement la langue. Apollodore se moque des solécismes de Phormion, et, par les premiers mots du plaidoyer de Démosthène, nous voyons qu’il exagère peut-être, mais ne ment pas. Heureusement pour Phormion, les tribunaux athéniens s’étaient par degrés laissés aller à faire fléchir la vieille règle qui voulait que les parties, et les parties seules, portassent la parole devant la cour chacune dans sa propre cause ; vers le milieu du IVe siècle, l’intervention d’un tiers, véritable avocat à la manière romaine ou moderne, devient chose assez fréquente. Ce n’est point un droit, mais c’est une tolérance qui passe en habitude ; pour autoriser un ami, qui sera souvent un orateur de profession, à venir plaider pour l’un des acteurs du procès, le jury, surtout quand il s’agit du défendeur, se contente souvent du plus léger prétexte : il suffit de faire valoir sa jeunesse, son inexpérience, son origine étrangère, les liens de la parenté ou d’une vieille amitié. On dit quelques mots dans ce sens, et, sur un signe des juges, celui dont on a réclamé le secours monte à la tribune et prononce le vrai plaidoyer.

Ce fut à Démosthène que Phormion s’adressa. Celui-ci, âgé de trente-deux ans, était depuis la mort ou la retraite de son maître Isée le plus en vogue des logographes athéniens, et déjà il commençait à se faire connaître comme orateur politique ; il avait, deux ans plus tôt, prononcé son beau discours Sur la loi de Leptine. Démosthène accepta et composa pour Phormion un plaidoyer qui est un chef-d’œuvre dans son genre. De plus en plus attiré par la politique, qui devait bientôt l’absorber tout entier, Démosthène avait tout intérêt à s’assurer, par un de ces services que l’on n’oublie pas, le dévoûment d’un banquier adroit et fidèle qui lui fît valoir sa fortune, et qui pût au besoin lui faire des avances de fonds.

Démosthène parla le premier. On retrouve dans ce discours les meilleures, les plus rares qualités du grand orateur ; l’inanité des prétentions d’Apollodore y est démontrée jusqu’à l’évidence, et l’insolente audace avec laquelle il les a produites est expliquée par les vices de son caractère. Dans la discussion des preuves et l’exposition des lois qui régissent la matière, on reconnaît la précision habituelle à Démosthène et le talent qu’il possède, comme Isée, de voir les choses de haut, d’en indiquer la cause et la raison philosophique. Apollodore réclamait 20 talens qu’il prétendait avoir été laissés par Pasion, comme fonds de roulement, à son successeur ; selon lui, s’il ne pouvait fournir la preuve de ces avances, dont l’héritage aurait été frustré, c’est que Phormion aurait retenu, falsifié, détruit les papiers de Pasion. La réponse est facile. Le partage du patrimoine n’avait pu être fait, d’abord au lendemain de la mort de Pasion, puis, pour la partie restée indivise et tenue à loyer par Phormion, lors de la majorité de Pasiclès, sans consulter ces papiers ; à la suite de ces deux partages, Apollodore n’a soulevé aucune réclamation. D’ailleurs les livres de Pasion ont été si bien remis à son fils aîné que celui-ci s’en est servi pour faire rentrer, par toute une série de poursuites, des dettes arriérées jusqu’à concurrence de 20 talens. De plus Pasiclès, aussi intéressé qu’Apollodore à posséder ces papiers, ne s’est jamais plaint à ce sujet de Phormion, et lui prête encore aujourd’hui devant le tribunal l’appui de son témoignage. Enfin, ce qui suffirait à rendre la demande non-recevable, il y a une décharge générale donnée huit ans plus tôt par Apollodore, après la mort de sa mère, décharge constatée par une sentence arbitrale. Cette quittance n’existât-elle pas, la prescription devrait couvrir Phormion contre toute attaque ; les faits articulés remontent à près de vingt ans.

Ce qui relève encore tous ces argumens, si forts par eux-mêmes, c’est que, dans la manière dont ils sont mis en œuvre, on reconnaît cette fière et dédaigneuse véhémence que Démosthène a fait si souvent sentir aux Philocrate, aux Démade, aux Eschine, à tous les pensionnaires de la Macédoine. Écoutez cette page où Démosthène raille les prétentions d’Apollodore et lui montre combien toute sa conduite est déplacée et déraisonnable :


« Je m’étonne que tu ne songes point qu’Archestratos, qui a été jadis le maître de ton père, a ici un fils, Antimachos, qui n’a point la fortune qu’il mériterait ; or celui-ci ne vient pas t’attaquer, et ne se plaint pas d’être ta victime. Il te voit pourtant porter un manteau de la laine la plus fine ; il te voit affranchir une de tes maîtresses, en marier et en doter une autre, toi qui es un homme marié ; il te voit mener partout avec toi une suite de trois jeunes esclaves, et vivre d’une manière si débauchée qu’il suffit de te rencontrer pour deviner tes vices. Antimachos manque de bien des choses nécessaires à la vie, et il voit aussi Phormion dans l’aisance. Cependant, si tu te crois des droits sur les biens de Phormion parce qu’autrefois il a appartenu à ton père, Antimachos, en vertu de ce même titre, serait plus fondé que toi à élever de pareilles prétentions, car ton père a été esclave du sien, de sorte qu’à ce compte il aurait des droits sur toi aussi bien que sur Phormion. Mais toi, tu en es venu à ce point d’aveuglement que tu te mets dans le cas d’évoquer toi-même des souvenirs qui ne devraient, à ce qu’il semble, être rappelés que par tes ennemis, et tu déshonores ainsi et toi-même et les parens que tu as perdus, tu insultes la cité. Ces biens et ces privilèges que ton père a acquis grâce à la bienveillance des citoyens qui nous entendent ici, et dont jouit maintenant Phormion après ton père, tu ne sais pas les conserver avec décence et dignité, de manière qu’ils fassent honneur et à ceux de qui tu les tiens, et à vous autres qui les avez reçus. Non, il faut que tu sois toujours occupé à nous en dévoiler l’origine, à nous démontrer, à nous prouver, en t’outrageant en quelque sorte toi-même, de quel néant les Athéniens t’ont tiré pour te faire citoyen. Oui, tu en viens à ce point de folie (puis-je me servir d’un autre terme ?) de ne point comprendre que nous aujourd’hui, quand nous demandons que Phormion, après avoir réglé ses comptes et obtenu pleine décharge, soit à l’abri de toute poursuite, nous plaidons ta cause, et que toi, au contraire, quand tu ne veux point traiter Phormion comme ton égal, tu parles contre ton propre intérêt. Les droits que tu prétends posséder aujourd’hui sur Phormion, ces mêmes droits, les anciens maîtres de ton père les feront valoir aussi sur ta fortune. Que Pasion, lui aussi, a été esclave, et qu’il a été libéré de la même manière que Phormion, c’est ce que prouvent les témoignages que l’on va vous lire ; ils vous convaincront que Pasion a appartenu à Archestratos. »


La péroraison aussi mériterait d’être traduite ; Démosthène y résume avec netteté et rapidité tout à la fois les motifs qu’il a allégués pour faire repousser la demande d’Apollodore ; il énumère ensuite les services que son client a déjà rendus à la cité, il fait pressentir ceux qu’il peut lui rendre encore, si on le met une fois pour toutes à l’abri de ces injustes attaques ; il achève ainsi de le rendre intéressant. Puis, comme pour éviter de paraître chercher à exercer, par le tour et le ton de cette péroraison, une sorte de pression sur l’esprit des juges, il recourt à un artifice dont Isée lui avait donné l’exemple, il termine en faisant lire aux juges une loi et des témoignages.

Quelque impudent que fût Apollodore, il ne devait point être à son aise pendant que Démosthène l’écrasait ainsi de son mépris, le fustigeait d’une main vive et cruelle. L’impression produite fut profonde ; quand Apollodore se leva pour répondre, les juges, comme il nous l’apprend lui-même dans un autre plaidoyer, refusèrent de l’entendre ; il put à peine jeter quelques mots au milieu du bruit, et il n’obtint même pas qu’un cinquième des voix se prononçât en sa faveur. Dans ces conditions, non-seulement il perdait son procès et était condamné aux dépens, mais il avait encore à verser au trésor l’amende que l’on appelait l’épobélie, c’est-à-dire une obole par drachme ou le sixième de la somme indûment réclamée par lui. C’était payer cher l’exagération de sa demande : l’épobélie, dans le cas actuel, montait à 3 talens et 20 mines (près de 20,000 francs), et, sous peine d’être dépouillé du droit d’intenter d’autres actions et de paraître à la tribune, il fallait se mettre en règle, s’acquitter de cette dette publique dans un bref délai. Une fortune moins compromise que celle d’Apollodore aurait eu peine à réparer de pareilles brèches ; or deux ans après nous le voyons encore se faire condamner, pour une proposition contraire aux lois, à une amende de 1 talent, qu’il trouva moyen de payer. Nous ne le suivrons pas dans les efforts désespérés qu’il tenta pour se venger sinon de Phormion, qu’il n’osait plus attaquer directement, au moins de ceux qui avaient aidé Phormion à gagner son procès. Nous avons un plaidoyer dirigé contre un certain Stéphanos, qu’il poursuit comme faux témoin ; dans ce discours, tout plein de sophismes qui se réfutent d’eux-mêmes, éclate une rage que n’arrête plus aucun respect humain. Passe encore pour les invectives dont il accable Phormion ; mais son propre père, il en parle comme d’un vieillard tombé en enfance ; son frère Pasiclès, il le renie ; sa mère, il l’insulte et la déshonore. A l’entendre, Pasiclès serait né d’un commerce adultère ; bien avant la mort de Pasion, Phormion aurait été l’amant de celle qu’il devait épouser plus tard. Le discours contre Néère, postérieur de quelques années, nous montre Apollodore poursuivant, à propos du nouveau procès où il a succombé, une vengeance du même genre ; puis, à partir de 340 environ, il disparaît de l’histoire. Quant à Pasiclès et à Phormion, on sait par quelques mots d’un discours perdu d’Hypéride que, depuis la réforme triérarchique opérée par Démosthène en 340, ils figuraient encore au nombre des citoyens les plus riches ; ce court fragment laisserait même croire qu’ils s’étaient associés.

Nous ne craignons pas d’avoir retenu trop longtemps l’attention sur les trapézites athéniens, sur leurs origines, leurs mœurs, leurs opérations, les services qu’ils rendaient à la cité. Tant que l’histoire économique de l’antiquité ne sera pas tout au moins préparée, esquissée à grands traits, l’histoire politique offrira presqu’à chaque pas des problèmes insolubles. Ainsi, pour ne parler que d’Athènes, on a tout d’abord peine à comprendre comment, avec les vices de sa constitution, les entraînemens de sa démocratie et les fautes continuelles de ses hommes d’état, elle a pu fournir encore une pareille carrière, avoir deux siècles d’une incomparable grandeur et réparer si vite ses pertes au lendemain de chacun de ses désastres. Ce qui explique cette élasticité, ce ressort, ce sont surtout les habitudes laborieuses de la population athénienne ; c’est l’espèce de divination par laquelle Athènes, avec sa vive intelligence, avait pressenti certaines vérités économiques, ébauché certaines institutions commerciales. Chez les Athéniens, tout le monde ou presque tout le monde, citoyens, étrangers, esclaves, travaillait et produisait, chacun à sa manière. Dans ce tableau de la vie athénienne que nous cherchons à tracer d’après les orateurs attiques, aurait-il été juste d’oublier les trapézites, ces obscurs et patiens ouvriers de la fortune publique, ces lointains ancêtres des banquiers juifs et lombards auxquels se rattachent, par une filiation directe, ceux qui dans la société moderne manient, avec une bien autre puissance, ces merveilleux instrumens de progrès, le capital et le crédit ?


GEORGE PERROT.

  1. Voyez la Revue du 1er juin, du 15 novembre 1872, et du 15 juin 1873.
  2. Ces discours sont ceux qui ont pour titre, 1° Exception pour Phormion, 2° Contre Callippos, 3° Contre Timothée, assigné en paiement de sa dette, 4° Contre Stéphanos, pour faux témoignage, deux discours. De ces plaidoyers, il n’y en a qu’un, selon toute apparence, qui soit l’œuvre de Démosthène lui-même, c’est l’Exception pour Phormion ; les autres plaidoyers auraient été tout à la fois composés et débités par le fils aîné de Pasion, Apollodore.
  3. Apollodore, étant triérarque, trouve à emprunter de l’argent partout où il veut, à Lampsaque, à Thasos, à Ténédos, « parce que, dit-il, j’étais fils de Pasion, que celui-ci était en relation avec beaucoup d’étrangers, et que son crédit était établi dans toute la Grèce » (Démosthène, Contre Polyclès, 56).
  4. Sur ces ancêtres de nos financiers modernes, voyez, dans la Revue du 1er février 1873, les Anciens banquiers florentins.