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Dédicace aux mânes de Jean-Jacques Rousseau

Collection complète des œuvres de J. J. Rousseaus.n.Tome premier : Contenant les ouvrages de Politique (p. 3-7).


DÉDICACE

AUX MÂNES

DE


JEAN-JACQUES ROUSSEAU.


Ô Toi dont l’ame ſublime & pure, dégagée de ſes liens terreſtres, contemple ſans nuages l’Éternelle Verité, & repoſe à jamais dans le ſein de la Bonté Supréme : ROUSSEAU ! Ombre chere & ſacrée ! ſi, des ſources intariſſables où tu puiſes la félicité, ton cœur toujours aimant ſe complaît encore aux affections humaines, daigne entendre ma voix, & ſourire à l’hommage que te préſente aujourd’hui la ſainte amitié.

Non, ce n’eſt ni à la Grandeur, ni à la Vanité, c’est à Toi, Jean-Jacques, c’eſt à ta mémoire que tes amis élevent & conſacrent ce monument ; dépot précieux des fruits de ton génie, & des émanations de ton cœur.

En vain de vils infectes acharnés sur ton cadavre, l’inondent des poiſons infects dont ils font leur pâture : tes écrits immortels tranſmis à la postérité, vont porter d’âge en âge, l’empreinte & la leçon des vertus dont ta vie fut l’exemple & le modele.

Eh ! qu’importe à la Vérité l’erreur des hommes, & leur barbarie à la Justice ? Vois d’un œil de compaſſion tes lâches ennemis. Tels que des coupables que la terreur accompagne & décele, ils ſe troublent ces hommes ſi vains, qui ſe diſent les ſages de la terre, & les précepteurs des nations : Ils ſe troublent en voyant approcher le jour où ſera arraché le maſque dont ils couvrent leur difformité. Ils frémiſſent ; & dans leur rage aveugle, forcenée, mais impuiſſante, ils croyent déshonorer ton nom, lorſqu’ils n’aviliſſent que leur propre cœur.

Courageuſe victime de ta ſincérité, toi qui aux dépens du repos de tes jours, plaças la Vérité sur ſon trône, & préféras par amour pour elle, aux careſſes, les outrages ; à l’aiſance, la pauvreté ; aux honneurs, la flétriſſure ; à la liberté, les fers ; ils t’appellent Hypocrite… Eux qui régorgeans de fiel, d’orgueil & d’envie, prêchent la douceur, la modération, l’humanité, & couverts des livrées de la philoſophie, marchent à leur but par des voies obliques, & tendent avec acharnement, mais ſans ſe compromettre, à propager une doctrine meutriere, qui réduit tout ſyſtême de morale à n’être qu’un leurre entre les mains des gens d’eſprit, pour tirer parti de la crédulité des ſimples.

Toi qui plein d’une noble ſenſibilité, repouſſas les dons offerts par la vanité, ou préſentés par la ſimple bienveillance, mais honoras du nom de bienfaits, les plus légers ſervices que te rendit l’amitié : condamné, pourſuivi, perſécute ſans relâche par la calomnie, l’intrigue & le fanatiſme, ô Toi qui pleurant sur l’aveuglement des hommes, leur pardonnas le mal qu’ils t’avoient fait ; & leur tins compte de tout celui qu’ils ne te faiſoient pas ; ils t’appellent Ingrat… Eux qui jouiſſent de l’exiſtence, & voudroient anéantir l’Auteur de toute exiſtence.

Toi dont le cœur toujours inacceſſible à la cupidité, à la haine, à l’envie, déploya ſans crainte & ſans personnalité, ſa foudroyante éloquence contre ces paſſions atroces : Toi dont l’ame ne fut jamais fermée à l’affligé, ni la main à l’indigent : Toi qui conſacras tes talens & ta vie entiere à rappeller tes freres à la raiſon, & au bonheur ; qui raffermis dans la carriere, les pas chancelans de l’homme vertueux, & ramenas celui qui s’égaroit, ils t’appellent Scélerat… Eux qui donnant l’exemple & le précepte, ſappent par les fondemens, le principe des mœurs, le lien des ſociétés ; & travaillent de ſang-froid à délivrer l’homme puiſſant du seul frein qui l’arrête ; à priver le foible de ſon unique appui ; à enlever à l’opprimé, ſon recours ; à l’infortune, ſa conſolation ; au riche, ſa ſureté ; au pauvre, ſon eſpérance.

Mais c’eſt trop ſouiller ma plume par ce monstrueux parallele ; c’eſt trop long-tems contriſter & profaner tes regards par le tableau de tant d’horreurs. Abandonnons ces méchans à leur perversité. Que dis-je ! ô bon Rousseau ! Tu ne te vengeras qu’en demandant à la Clémence infinie, que les remords ne puniſſent pas leur crime, ſans l’expier.

Soulage & purifie tes yeux en les portant ſur ces grouppes d’Enfans rendus heureux à ta voix ; de Meres rappellées à la nature, de Citoyens encouragés au culte des loix & de la liberté. Entends ce cri de reconnoissance que tous les cœurs honnêtes élancent vers toi. Il atteſte à la terre que la vertu n’y eſt pas tout-à-fait étrangere. Perce l’avenir, & vois nos arriere-neveux devenus meilleurs par tes Ecrits, les méditer en béniſſant ton nom, & célébrer ta mémoire en pratiquant tes leçons. Contemple enfin tes amis pleurans ſur ta tombe, pleins de ton souvenir, nourris de tes maximes, ne trouver, ne chercher de conſolation que dans leur union fraternelle, & leur zele pour ta gloire. Écoute & reçois le vœu ſacré qu’ils te renouvellent ici par ma bouche, d’aimer par deſſus tout, à ton exemple, la juſtice & la vérité.

Neuschâtel, 1779.
DU PEYROU.