Crime et Châtiment/Épilogue/1

Traduction par Victor Derély.
Plon (tome 2p. 287-297).
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Épilogue

ÉPILOGUE

I

La Sibérie. Au bord d’un fleuve large et désert s’élève une ville, un des centres administratifs de la Russie ; dans la ville il y a une forteresse, dans la forteresse une prison. Dans la prison est détenu depuis neuf mois Rodion Romanovitch Raskolnikoff, condamné aux travaux forcés (deuxième catégorie). Près de dix-huit mois se sont écoulés depuis le jour où il a commis son crime.

L’instruction de son affaire ne rencontra guère de difficultés. Le coupable renouvela ses aveux avec autant de force que de netteté et de précision, sans embrouiller les circonstances, sans en adoucir l’horreur, sans pallier les faits, sans oublier le moindre détail. Il fit un récit complet de l’assassinat : il éclaircit le mystère du gage trouvé dans les mains de la vieille (on se rappelle que c’était un morceau de bois joint à un morceau de fer) ; il raconta comment il avait pris les clefs dans la poche de la victime, il décrivit ces clefs, il décrivit le coffre et en indiqua le contenu ; il expliqua le meurtre d’Élisabeth resté jusqu’alors une énigme ; il raconta comme quoi Koch était venu et avait frappé à la porte, comme quoi après lui était arrivé un étudiant ; il rapporta de point en point la conversation qui avait eu lieu entre ces deux hommes : ensuite lui, l’assassin, s’était élancé dans l’escalier, il avait entendu les cris de Mikolka et de Mitka, s’était caché dans le logement vide, puis avait regagné sa demeure. Enfin, quant aux objets volés, il fit connaître qu’il les avait enfouis sous une pierre dans une cour donnant sur la perspective de l’Ascension : on les y retrouva en effet. Bref, la lumière fut faite sur tous les points. Ce qui, entre autres choses, étonnait beaucoup les enquêteurs et les juges, c’était qu’au lieu de profiter des dépouilles de sa victime, l’assassin fut allé les cacher sous une pierre ; ils comprenaient moins encore que non-seulement il ne se souvînt pas exactement de tous les objets volés par lui, mais que même il se trompât sur leur nombre. On trouvait surtout invraisemblable qu’il n’eût pas ouvert une seule fois la bourse et qu’il en ignorât le contenu. (Elle renfermait trois cent dix-sept roubles et trois pièces de vingt kopecks ; par suite du long séjour sous la pierre, les plus gros assignats qui étaient placés au-dessus des autres avaient été considérablement détériorés.) Pendant longtemps on s’ingénia à deviner pourquoi sur ce seul point l’accusé mentait, alors que sur tout le reste il avait dit spontanément la vérité. À la fin quelques-uns (surtout parmi les psychologues) admirent comme possible qu’en effet il n’eût pas visité la bourse, et que dès lors il s’en fût débarrassé sans savoir ce qu’elle contenait ; mais ils en tirèrent aussitôt la conclusion que le crime même avait été nécessairement commis sous l’influence d’une folie momentanée : le coupable, dirent-ils, a cédé à la monomanie maladive de l’assassinat et du vol, sans but ultérieur, sans calcul intéressé. C’était l’occasion ou jamais de mettre en avant la théorie moderne de l’aliénation temporaire, théorie à l’aide de laquelle on cherche si souvent aujourd’hui à expliquer les actes de certains malfaiteurs. D’ailleurs, l’affection hypocondriaque dont souffrait Raskolnikoff était attestée par de nombreux témoins : le docteur Zosimoff, les anciens camarades de l’accusé, sa logeuse, les gens de service. Tout cela donnait fortement à penser que Raskolnikoff n’était pas tout à fait un assassin ordinaire, un vulgaire escarpe, mais qu’il y avait autre chose dans son cas. Au grand dépit des partisans de cette opinion, le coupable lui-même n’essaya guère de se défendre ; interrogé sur les motifs qui avaient pu le pousser au meurtre et au vol, il déclara avec une brutale franchise qu’il y avait été amené par la misère : il espérait, dit-il, trouver chez sa victime au moins trois mille roubles, et il comptait avec cette somme assurer ses débuts dans la vie ; son caractère léger et bas, aigri par les privations et les revers, avait fait de lui un assassin. Quand on lui demanda pourquoi il était allé se dénoncer, il répondit carrément qu’il avait joué la comédie du repentir. Tout cela était presque cynique…

Cependant l’arrêt fut moins sévère qu’on n’aurait pu le présumer, eu égard au crime commis ; peut-être sut-on gré au prévenu de ce que loin de chercher à s’innocenter, il s’était au contraire plutôt appliqué à se charger lui-même. Toutes les particularités étranges de la cause furent prises en considération. L’état de maladie et de détresse où se trouvait le coupable avant l’accomplissement du crime ne pouvait faire le moindre doute. Comme il n’avait pas profité des objets volés, on supposa, ou que le remords l’en avait empêché, ou que ses facultés intellectuelles n’étaient pas absolument intactes lorsqu’il avait consommé son forfait. Le meurtre, nullement prémédité, d’Élisabeth fournit même un argument à l’appui de cette dernière conjecture : un homme commet deux assassinats, et en même temps il oublie que la porte est ouverte ! Enfin, il était allé se dénoncer, et cela au moment où les faux aveux d’un fanatique à l’esprit détraqué (Nicolas) venaient de dévoyer complètement l’instruction, alors que la justice était à cent lieues de soupçonner le vrai coupable (Porphyre Pétrovitch tint religieusement sa parole) : toutes ces circonstances contribuèrent à tempérer la sévérité du verdict.

D’autre part, les débats mirent brusquement en lumière plusieurs faits tout à l’honneur de l’accusé. Des documents produits par l’ancien étudiant Razoumikhine établirent qu’étant à l’Université, Raskolnikoff avait, six mois durant, partagé ses maigres ressources avec un camarade pauvre et malade de la poitrine ; ce dernier était mort laissant dans le dénûment un père infirme dont il était, depuis l’âge de treize ans, l’unique soutien ; Raskolnikoff avait fait entrer le vieillard dans une maison de santé, et, plus tard, il avait pourvu aux frais de son enterrement. Le témoignage de la veuve Zarnitzine fut aussi très-favorable à l’accusé. Elle déposa qu’à l’époque où elle habitait aux Cinq-Coins avec son locataire, un incendie s’étant déclaré la nuit dans une maison, Raskolnikoff avait, au péril de sa vie, sauvé des flammes deux petits enfants ; il s’était même grièvement brûlé en accomplissant cet acte de courage. Une enquête eut lieu au sujet de ce fait, et de nombreux témoins en certifièrent l’exactitude. Bref, la cour, tenant compte au coupable de ses aveux ainsi que de ses bons antécédents, le condamna seulement à huit années de travaux forcés (deuxième catégorie).

Dès l’ouverture des débats, la mère de Raskolnikoff était tombée malade. Dounia et Razoumikhine trouvèrent moyen de l’éloigner de Pétersbourg pendant toute la durée du procès. Razoumikhine choisit une ville desservie par le chemin de fer et située à peu de distance de la capitale ; dans ces conditions, il pouvait suivre assidûment les audiences et voir assez souvent Avdotia Romanovna. La maladie de Pulchérie Alexandrovna était une affection nerveuse assez étrange, avec dérangement, au moins partiel, des facultés mentales. De retour au logis, après sa dernière entrevue avec son frère, Dounia avait trouvé sa mère très-souffrante, en proie à la fièvre et au délire. Ce même soir, elle convint avec Razoumikhine des réponses à faire, lorsque Pulchérie Alexandrovna demanderait des nouvelles de Rodion : ils inventèrent toute une histoire, comme quoi Raskolnikoff avait été envoyé fort loin, au bout de la Russie, avec une mission qui devait lui rapporter beaucoup d’honneur et de profit. Mais, à leur grande surprise, ni alors ni plus tard la vieille ne les questionna à ce sujet. Elle-même d’ailleurs s’était mis dans la tête un roman pour expliquer la brusque disparition de son fils : elle racontait en pleurant la visite d’adieu qu’il lui avait faite ; à cette occasion elle laissait entendre qu’elle seule connaissait plusieurs circonstances mystérieuses et fort graves : Rodion était obligé de se cacher parce qu’il avait des ennemis très-puissants ; du reste, elle ne doutait pas que son avenir ne fût très-brillant, dès que certaines difficultés seraient écartées ; elle assurait à Razoumikhine qu’avec le temps son fils deviendrait un homme d’État, elle en avait la preuve dans l’article qu’il avait écrit et qui dénotait un talent littéraire si remarquable. Cet article, elle le lisait sans cesse, parfois même à haute voix, on pouvait presque dire qu’elle couchait avec, et pourtant elle ne demandait guère où se trouvait maintenant Rodia, quoique le soin même qu’on prenait d’éviter ce sujet d’entretien eût pu déjà lui paraître suspect. Le silence étrange de Pulchérie Alexandrovna sur certains points finit par inquiéter Avdotia Romanovna et Razoumikhine. Ainsi elle ne se plaignait même pas que son fils ne lui écrivît point, tandis qu’autrefois, dans sa petite ville, elle attendait toujours avec une extrême impatience les lettres de son bien-aimé Rodia. Cette dernière circonstance était tellement inexplicable que Dounia en fut alarmée. L’idée vint à la jeune fille que sa mère avait le pressentiment d’un malheur terrible survenu à Rodia, et qu’elle n’osait questionner de peur d’apprendre quelque chose de pire encore. En tout cas, Dounia voyait très-bien que Pulchérie Alexandrovna avait le cerveau dérangé.

Deux fois, du reste, celle-ci conduisit elle-même la conversation de telle façon qu’il fut impossible de lui répondre sans indiquer où se trouvait présentement Rodia. À la suite des réponses nécessairement louches et embarrassées qu’on lui donna, elle tomba dans une profonde tristesse ; pendant fort longtemps on la vit sombre et taciturne comme elle ne l’avait jamais été. Dounia s’aperçut enfin que les mensonges, les histoires inventées allaient contre leur but, et que le mieux était de se renfermer dans un silence absolu sur certains points ; mais il devint de plus en plus évident pour elle que Pulchérie Alexandrovna soupçonnait quelque chose d’affreux. Dounia savait notamment — son frère le lui avait dit — que sa mère l’avait entendue parler en rêve dans la nuit qui avait suivi son entrevue avec Svidrigaïloff : les mots échappés au délire de la jeune fille n’avaient-ils pas porté une sinistre lumière dans l’esprit de la pauvre femme ? Souvent, parfois après des jours, des semaines même de sombre mutisme et de larmes silencieuses, une sorte d’exaltation hystérique se produisait chez la malade, elle se mettait soudain à parler tout haut, presque sans discontinuer, de son fils, de ses espérances, de l’avenir… Ses imaginations étaient quelquefois fort étranges. On faisait semblant d’être de son avis (peut-être n’était-elle pas dupe de cet assentiment). Néanmoins elle ne cessait pas de parler…

Le jugement fut rendu cinq mois après l’aveu fait par le criminel à Ilia Pétrovitch. Dès que cela fut possible, Razoumikhine alla voir le condamné dans la prison, Sonia le visita aussi. Arriva enfin le moment de la séparation ; Dounia jura à son frère que cette séparation ne serait pas éternelle. Razoumikhine tint le même langage. L’ardent jeune homme avait un projet fermement arrêté dans son esprit : on amasserait quelque argent pendant trois ou quatre ans, puis on se transporterait en Sibérie, pays où tant de richesses n’attendent pour être mises en valeur que des capitaux et des bras ; là on se fixerait dans la ville où serait Rodia, et… on commencerait ensemble une vie nouvelle. Tous pleurèrent en se disant adieu. Depuis quelques jours Raskolnikoff se montrait fort soucieux, il multipliait les questions au sujet de sa mère, s’inquiétait constamment d’elle. Cette excessive préoccupation de son frère faisait peine à Dounia. Quand il eut été renseigné avec plus de détails sur l’état maladif de Pulchérie Alexandrovna, il devint extrêmement sombre. Avec Sonia il était toujours fort taciturne. Munie de l’argent que Svidrigaïloff lui avait remis, la jeune fille était depuis longtemps décidée à accompagner le convoi de prisonniers dont Raskolnikoff ferait partie. Jamais un mot n’avait été échangé à ce propos entre elle et lui, mais tous deux savaient qu’il en serait ainsi. Au moment des derniers adieux, le condamné eut un sourire étrange en entendant sa sœur et Razoumikhine lui parler en termes chaleureux de l’avenir prospère qui s’ouvrirait pour eux après sa sortie de prison ; il prévoyait que la maladie de sa mère ne tarderait pas à la conduire au tombeau. Enfin eut lieu le départ de Raskolnikoff et de Sonia.

Deux mois après, Dounetchka épousa Razoumikhine. Ce fut une noce tranquille et triste. Parmi les invités se trouvèrent Porphyre Pétrovitch et Zosimoff. Depuis quelque temps tout dénotait chez Razoumikhine un homme ayant pris une résolution énergique. Dounia croyait aveuglément qu’il mettrait à exécution tous ses desseins, et elle ne pouvait pas ne pas le croire, car on voyait en lui une volonté de fer. Il commença par rentrer à l’Université afin de terminer ses études. Les deux époux élaboraient sans cesse des plans d’avenir, ils avaient l’un et l’autre la ferme intention d’émigrer en Sibérie dans un délai de cinq ans. En attendant, ils comptaient sur Sonia pour les remplacer là-bas…

Pulchérie Alexandrovna accorda avec bonheur la main de sa fille à Razoumikhine ; mais après ce mariage elle parut devenir plus soucieuse et plus triste encore. Pour lui procurer un moment agréable, Razoumikhine lui apprit la belle conduite de Raskolnikoff à l’égard de l’étudiant et de son vieux père ; il lui raconta aussi comment, l’année précédente, Rodia avait exposé ses jours pour sauver deux petits enfants sur le point de périr dans un incendie. Ces récits exaltèrent au plus haut degré l’esprit déjà troublé de Pulchérie Alexandrovna. Elle ne parla plus que de cela, dans la rue même elle faisait part de ces nouvelles aux passants (quoique Dounia l’accompagnât toujours). Dans les voitures publiques, dans les magasins, partout où elle rencontrait un auditeur bénévole, elle mettait la conversation sur son fils, l’article de son fils, la bienfaisance de son fils à l’égard d’un étudiant, le courageux dévouement dont son fils avait fait preuve dans un incendie, etc. Dounetchka ne savait comment la faire taire. Cette excitation maladive n’était pas sans danger : outre qu’elle épuisait les forces de la pauvre femme, il pouvait très-bien se faire que quelqu’un, entendant nommer Raskolnikoff, se mit à parler du procès. Pulchérie Alexandrovna se procura même l’adresse de la femme dont les enfants avaient été sauvés par son fils, et voulut absolument aller la voir. À la fin, son agitation atteignit les dernières limites. Parfois elle fondait brusquement en larmes, souvent elle avait des accès de fièvre durant lesquels elle battait la campagne. Un matin, elle déclara nettement que, d’après ses calculs, Rodia devait bientôt revenir, car quand il était venu lui faire ses adieux, il lui avait annoncé son retour dans un délai de neuf mois. Elle commença donc à tout préparer dans le logement en vue de l’arrivée prochaine de son fils ; lui destinant sa propre chambre, elle se mit en devoir de l’arranger, épousseta les meubles, lava le parquet, changea les rideaux, etc. Dounia était désolée, mais elle ne disait rien et même aidait sa mère dans ces diverses occupations. Après une journée remplie tout entière de visions folles, de rêves joyeux et de larmes, Pulchérie Alexandrovna fut prise d’une fièvre chaude. Elle mourut au bout de quinze jours. Plusieurs paroles prononcées par la malade durant son délire donnèrent à croire qu’elle avait presque entièrement deviné l’affreux secret dont son entourage s’était efforcé de lui dérober la connaissance.

Raskolnikoff ignora longtemps la mort de sa mère, quoique depuis son arrivée en Sibérie, il reçut régulièrement des nouvelles de sa famille par l’entremise de Sonia. Chaque mois la jeune fille envoyait une lettre à l’adresse de Razoumikhine, et chaque mois on lui répondait de Pétersbourg. Les lettres de Sonia parurent d’abord à Dounia et à Razoumikhine quelque peu sèches et insuffisantes ; mais plus tard tous deux comprirent qu’il était impossible d’en écrire de meilleures, attendu qu’en somme ils y trouvaient les données les plus complètes et les plus précises sur la situation de leur malheureux frère. Sonia décrivait d’une façon très-simple et très-nette toute l’existence de Raskolnikoff en prison. Elle ne parlait ni de ses propres espérances, ni de ses conjectures quant à l’avenir, ni de ses sentiments personnels. Au lieu de chercher à expliquer l’état moral, la vie intérieure du condamné, elle se bornait à citer des faits, c’est-à-dire les paroles mêmes prononcées par lui ; elle donnait des nouvelles détaillées de sa santé, elle disait quels désirs il lui avait manifestés, quelles questions il lui avait faites, de quelles commissions il l’avait chargée au cours de leurs entrevues, etc.

Mais ces renseignements, quelque circonstanciés qu’ils fussent, n’étaient guère, dans les premiers temps surtout, d’une nature consolante. Dounia et son mari apprenaient par la correspondance de Sonia que leur frère était toujours sombre et taciturne : quand la jeune fille lui communiquait les nouvelles reçues de Pétersbourg, il y faisait à peine attention ; parfois il s’informait de sa mère, et lorsque Sonia, voyant qu’il devinait la vérité, lui avait enfin annoncé la mort de Pulchérie Alexandrovna, elle avait remarqué, à sa grande surprise, qu’il était resté à peu près impassible. « Bien qu’il paraisse entièrement absorbé en lui-même et comme étranger à tout ce qui l’entoure, écrivait entre autres choses Sonia, il envisage très-franchement sa vie nouvelle, il comprend très-bien sa situation, n’attend rien de mieux d’ici à longtemps, ne se berce d’aucun espoir frivole et n’éprouve presque aucun étonnement dans ce milieu nouveau qui diffère tant de l’ancien… sa santé est satisfaisante. Il va au travail sans répugnance et sans empressement. Il est presque indifférent à la nourriture, mais, sauf les dimanches et les jours de fête, cette nourriture est si mauvaise qu’à la fin il a consenti à accepter de moi quelque argent pour se procurer du thé tous les jours. Quant au reste, il me prie de ne pas m’en inquiéter, car, assure-t-il, il lui est désagréable qu’on s’occupe de lui. » « En prison, lisait-on dans une autre lettre, il est logé avec les autres détenus ; je n’ai pas visité l’intérieur de la forteresse, mais j’ai lieu de penser qu’on y est fort mal, fort à l’étroit et dans des conditions insalubres. Il couche sur un lit de camp recouvert d’un tapis de feutre, il ne veut rien d’autre. S’il refuse tout ce qui pourrait rendre son existence matérielle moins dure et moins grossière, ce n’est nullement par principe, en vertu d’une idée préconçue, mais simplement par apathie, par indifférence. » Sonia avouait qu’au commencement surtout, ses visites, loin de faire plaisir à Raskolnikoff, lui causaient une sorte d’irritation : il ne sortait de son mutisme que pour dire des grossièretés à la jeune fille. Plus tard, il est vrai, ces entrevues étaient devenues pour lui une habitude, presque un besoin, à ce point qu’il avait été fort triste lorsqu’une indisposition de quelques jours avait obligé Sonia d’interrompre ses visites. Les jours fériés, ils se voyaient soit à la porte de la prison, soit au corps de garde où l’on envoyait pour quelques minutes le prisonnier quand elle le faisait appeler ; en temps ordinaire, elle allait le trouver au travail, dans les ateliers, dans les briqueteries, dans les hangars établis sur les bords de l’Irtych. En ce qui la concernait, Sonia disait qu’elle avait réussi à se créer des relations dans sa nouvelle résidence, qu’elle s’occupait de couture, et que, la ville ne possédant presque aucune modiste, elle s’était déjà fait une assez jolie clientèle. Ce qu’elle ne disait pas, c’était qu’elle avait appelé sur Raskolnikoff l’intérêt de l’autorité, que grâce à elle on le dispensait des travaux les plus pénibles, etc. Enfin Razoumikhine et Dounia reçurent avis que Raskolnikoff fuyait tout le monde, que ses compagnons de captivité ne l’aimaient pas, qu’il restait silencieux durant des journées entières et devenait fort pâle. Déjà Dounia avait remarqué une certaine inquiétude dans les dernières lettres de Sonia. Soudain celle-ci écrivit que le condamné était tombé gravement malade, et qu’il avait été mis à l’hôpital de la prison…