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COSTE

(Suite et fin. — Voy. première partie.)

C’est au collège de France que M. Coste créa, les appareils de la pisciculture qui, réduite à un petit nombre de préceptes, reçut pour la première fois une forme réellement scientifique. Il imagina ces fameuses étagères à éclosion et ces bassins où l’alevin, nourri d’une façon appropriée à ses appétits, acquiert rapidement assez de développement pour pouvoir être abandonné à lui-même dans des eaux courantes. Il y devina successivement tous les détails des manipulations délicates auxquelles donne lieu la récolte des œufs et de la laitance, et l’opération de la fécondation, variable suivant la constitution physique du frai, des différentes espèces.

Il construisit les premiers aquariums qui, figurant dans toutes les expositions, y répandirent partout le goût de la pisciculture, et, ce qui est encore plus précieux, des habitudes d’observation, si nécessaires au développement de l’intelligence. Étendant ses études sur tous les habitants des eaux, il analysa successivement la génération des huîtres, dont les mystères étaient inconnus, et celle des crustacés, dont les mues n’avaient été analysées que d’une façon imparfaite et insuffisante.

M. Guizot avait pris M. Coste en affection et voyait peut-être en lui un futur ministre de l’instruction publique. Mais la révolution de février éclatant, M. Coste fut appelé en toute hâte au ministère des affaires étrangères pour diriger l’évacuation, et protéger la fuite de la famille du ministre, devenu si justement impopulaire. C’est sous le ministère de M. Dumas que le gouvernement commença à prendre sous sa protection la pisciculture, et la fondation de l’Empire ne fit que mettre entre les mains de M. Coste de nouveaux moyens d’action dont il sut faire, on doit le reconnaître, un excellent usage.

Le gouvernement impérial lui donna les ressources nécessaires à la création de l’établissement de Huningue, destiné à l’empoissonnement d’eaux qui ne sont plus malheureusement françaises. Il favorisa la création de l’aquarium marin de Concarneau, que la Prusse peut vainement essayer d’imiter. Ce bel établissement modèle fut établi par un ancien marin, vieux loup de mer, qui mit au service des idées de M. Coste un enthousiasme dont les jeunes gens sont rarement susceptibles.

Si M. Coste eût voulu s’enrichir, combien il lui eût été facile de le faire ! mais il mourut sinon pauvre, du moins sans laisser aucune fortune. Ce sera la justification de ses amitiés impériales. Jamais il ne fit usage de son influence que pour la science, et il ne demanda de faveur que pour ses collaborateurs. Le gouvernement lui confia une mission pour étudier la pisciculture en Italie, et l’élève du saumon en Écosse, où elle a pris une importance si extraordinaire. Le résultat de ces importantes études fut la publication d’un magnifique volume édité avec luxe à l’Imprimerie impériale, et aujourd’hui épuisé, comme toutes les œuvres de M. Coste. L’auteur y décrit avec une grande vivacité de style cette étonnante fabrique de poisson frit et mariné qui s’est établi à l’embouchure du Pô dans les lagunes de Comacchio. Il raconte également avec une naïveté charmante une visite au lac Pezzaro, où Virgile avait placé le soupirail qui mena Énée aux enfers.

Tant que l’Empire fut prospère, on ne jurait à la cour que par la science de M. Coste. Il était l’intime de Villeneuve-l’Étang, où l’on mangeait grâce à lui de si délicieuses fritures, aux dépens de ses élèves. Mais quand les revers de l’expédition du Mexique eurent ébranlé toute la machine impériale, on agit comme si l’on se repentait d’avoir nommé M. Coste inspecteur de la pêche maritime et fluviale. On prêta l’oreille à toutes les oppositions ; si l’on eût osé, on eût allégé le vaisseau de l’État en jetant à la mer la pisciculture et le pisciculteur. M. Coste avait commis, en effet, bien des crimes ; depuis qu’il s’était occupé des huîtres, le prix de ces coquillages avait augmenté d’une façon fabuleuse. Les poissons jetés sans discernement dans les eaux où ils ne trouvèrent point de plantes aquatiques s’ils étaient herbivores, et de carpes à dévorer s’ils appartenaient aux races carnassières, avaient singulièrement dépéri ; mais les orages de la politique ne tardèrent point à faire oublier ceux de la pisciculture ! Dès 1851, M. Coste (il n’avait encore que 44 ans) fut nommé membre de l’Institut en remplacement de Blainville dont il avait été le suppléant pendant deux ans au Muséum d’histoire naturelle. Comme nous l’avons raconté, il eut pour concurrent M. de Quatrefages, déjà célèbre à cette époque et qui était soutenu par l’influence toute-puissante encore d’Arago.

Pendant sa longue carrière académique, M. Coste prit une part active à plusieurs débats importants, parmi lesquels nous citerons la génération spontanée et le darwinisme. Représentant la grande école française de Cuvier, M. Coste ne crut pas devoir se laisser séduire par aucune de ces doctrines. Mais animé envers tout le monde d’un inaltérable sentiment de bienveillance, M. Coste apporta dans son argumentation une telle réserve qu’il ne semblait jamais attaquer l’homme dont il combattait le plus vivement les opinions.

Lorsque Flourens fut atteint de la maladie terrible à laquelle il devait succomber, c’est par M. Coste qu’il se fit suppléer dans ses fonctions de secrétaire perpétuel. Malgré ses instances, M. Coste ne voulut recevoir aucune partie des émoluments, et il exerça gratuitement ses laborieuses fonctions pendant trois ans qu’il tint le fauteuil, à la place de l’illustre zoologiste. C’est comme suppléant de Flourens que M. Coste prononça l’éloge de Dutrochet, qui, comme nous l’avons vu plus haut, lui avait fait sentir durement sa supériorité. M. Coste ne garda point rancune à son ancien rapporteur et il s’exprima sur son compte en termes noblement émus.

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Travaux de M. Coste.
Récolte des œufs de poisson.

Lorsqu’il s’agit de pourvoir à la succession de Flourens, M. Coste eut pour adversaire M. Dumas, dont le grand talent et la haute influence rendaient la compétition si redoutable. Les partisans de la candidature du grand chimiste auraient triomphé plus difficilement s’ils n’avaient pu invoquer en faveur de leur candidat la faiblesse de la vue de M. Coste, qui ne pouvait que difficilement s’acquitter du dépouillement de la correspondance. Peu de temps après cette lutte honorable pour les deux rivaux, l’Académie, ayant à nommer son président dans la section des sciences physiques, éleva M. Coste à cette haute distinction. Si M. Coste n’avait été retenu hors de Paris par le soin de sa santé lorsque nos désastres se succédèrent avec une rapidité foudroyante, il aurait été chargé de représenter la première Assemblée scientifique du monde devant la Prusse jalouse et la Commune ignorante. Ce fut M. Faye qui le suppléa. Il tint le fauteuil pendant toute l’année terrible que M. Coste passa forcément loin de Paris.

M. Coste ne se releva pas complétement des épreuves qu’il avait subies pendant cette horrible période ; c’est seulement en 1872 qu’il put revenir à Paris, et reprendre de nouveau part aux délibérations de l’Institut. Mais si le corps avait été profondément ébranlé l’esprit était resté intact, l’intelligence avait gardé toute sa vivacité. Il reprit son cours avec une nouvelle ardeur au Collège de France. Son collaborateur, M. Gerbe, mettait ses yeux infatigables et son talent de dessinateur au service des investigations.

M. Coste avait retrouvé son public qui, malgré les malheurs des temps, se pressait autour de sa chaire, presque aussi nombreux qu’autrefois. Jamais il n’avait conçu d’aussi vastes desseins, pour conserver à la France la supériorité que ses travaux lui avaient donnée, dans une science qui marchait de toutes parts à pas de géant. Car les aquariums, dont nous avions pour ainsi dire le monopole, s’étaient multipliés dans les grandes capitales. Les Anglais avaient construit, à Brighton, un magnifique établissement ; l’Association britannique en avait fondé un dans la baie de Naples ; l’aquarium de Berlin devait à nos défaites une réputation croissante. Il fallait réparer la perte d’Huningue. Il était indispensable d’enseigner l’art d’exploiter le littoral, où tant de ressources sont encore délaissées. Il fallait surtout, par des lois et des règlements sages, empêcher la dépopulation de nos côtes, devenues d’autant plus précieuses grâce au développements des voies ferrées. Il n’est pas en effet, aujourd’hui, d’habitant de l’intérieur, qui, plus heureux que Louis XIV, il y a deux siècles, ne soit certain d’avoir régulièrement sa marée.

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Travaux de M. Coste.
Étagère de pisciculture, destinée à l’éclosion méthodique des œufs.

Jamais la tête du savant n’avait été plus remplie de projets de recherches destinées à couronner l’édifice seulement ébauché de la pisciculture, quand la mort est venue interrompre cette existence si active, si patriotiquement occupée. M. Coste était alors chargé d’une mission pour préparer la réglementation de la pêche de la marine. Il tomba malade dans un délicieux et frais château de Normandie, où le retenait, pour quelques jours, une vive et tendre amitié. Il était déjà dangereusement malade lorsqu’il apprit la mort d’un neveu qu’il avait fait entrer dans la diplomatie depuis de longues années, où une carrière brillante lui était réservée. Entré au service comme simple chancelier de consulat, M. Émile Coste venait d’être nommé consul, au poste important de Carthagène, lorsqu’un mal dont il avait contracté les germes dans les régions tropicales, l’enleva après une douloureuse maladie. Cette catastrophe produisit sur l’esprit de M. Coste l’effet le plus foudroyant. Il s’imagina que son heure dernière était arrivée, et il expira, en effet, quelques jours après, malgré tous les soins dont il était entouré. M. Coste fut enterré dans la retraite où la mort était venue le chercher. Il n’y a point eu, à ses funérailles, de discours académiques, mais ni les larmes, ni les fleurs ne manqueront à sa tombe !

W. de Fonvielle.