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Corvée matinale
Revue des Deux Mondes3e période, tome 64 (p. 868-883).

24 août 1883.

C’est de grand matin, en Annam, dans une baie de côte. — Notre bâtiment est mouillé au large. — Mon tour de corvée m’appelle à me rendre dans une petite ville qui doit être là quelque partit qui se nomme Tourane.

Il s’agit d’y prendre le chef mandarin et de l’amener à bord faire sa visite de soumission, afin que des relations amicales puissent s’établir ensuite entre nous et cette province qu’on nous a donnée à garder.

La baie est belle et vaste. Elle est entourée de très hautes montagnes sombres, excepté au fond, où il n’y a qu’une bande de sable toute plate, — comme un morceau d’un autre pays qu’on aurait mis là, faute de mieux, pour finir.

Et c’est dans ce fond, parait - il, dans cette plaine, que nous devons trouver Tourane, au bord d’une rivière dont nous ne voyons pas encore l’entrée.

Six gabiers, qu’on m’a laissé choisir, m’accompagnent dans cette entreprise. Vrais matelots, de bonne race et puis très bien armés : de quoi imposer à toute une ville d’Asie.

Il fait petit jour. Nous partons en baleinière.

Aucun de nous n’a jamais vu Tourane, et c’est amusant d’aller ainsi, au réveil, faire la loi dans cet inconnu.

Les montagnes ont accroché avec leurs cimes des nuages qui leur font des dômes sombres ; de lourdes masses d’obscurité sont amoncelées tout en haut sur nos têtes.

Au contraire, là-bas, au-dessus de cette bande de terres basses, où nous allons, il y a le vide lumineux et profond du ciel. Il y a aussi une chose disparate qui se dessine en silhouette, c’est la « Montagne-de-Marbre, » qui ne ressemble à aucune autre ; sa forme est à part et elle se dresse au loin, seule dans la plaine. Très intense de couleur, elle ija.it, au milieu de ces sables, un effet de chose anormale : ruine trop grande ou montagne trop baroque ? On ne sait lequel des deux. Elle est le point qu’on regarde, la note extraordinaire, la chinoiserie du paysage.

Au bout d’une heure de route, la terre s’est naturellement beaucoup rapprochée. Elle laisse voir des détails qui sont banals au premier abord : une série de dunes basses, régulières, avec des arbres comme les nôtres. On distingue maintenant l’endroit où s’ouvre la rivière, une passe entre deux pointes sablonneuses, avec une maisonnette à l’entrée.

Cela prend un air des côtes basses du golfe de Gascogne, de la Saintonge par exemple, et, à distance, on peut très bien se figurer arriver dans quelque petit port du pays de France. — De temps en temps, on aime se faire cette illusion-là quand on la trouve sur son passage.

Mais la maison de tout à l’heure, en se rapprochant encore, se fait étrange, grimaçante ; son toit à lignes courbes se hérisse de toute sorte de vilaines diableries, il a des cornes, des griffes et porte en son milieu la grande fleur de lotus des pagodes… Ah ! .. c’est Bouddha ! .. c’est l’extrême Asie ! .. Alors la notion de l’exil et de l’énorme distance nous revient tout à coup, à nous qui l’avions perdue.

Autour de la vieille pagode silencieuse, des aloès de couleur pâle dressent partout leurs piquans, comme des plantes méchantes. Il y a des brûle-parfums posés çà et là sur des petits bancs caducs, qui sont des autels bouddhistes. Un pan de mur carré est placé en avant tout au bord de l’eau, comme un écran pour masquer le chemin du sanctuaire ; il porte le bas-relief colorié d’une bête de rêve, contournée, griffue, nous montrant ses crocs dans un rictus féroce ; sur sa frise, une longue chauve-souris affreuse applique ses ailes de pierre et nous tire une langue peinte en rouge. Par terre, une tortue de faïence dresse la tête et nous regarde ; d’autres tout petits monstres apparaissent aussi, immobiles, dans des postures de guet, ramassés sur eux-mêmes comme qui va bondir. — Tout ce monde est vieux, mangé par le temps, par la poussière, mais très vivant d’attitude et d’expression malfaisante, ayant l’air de dire : « Nous sommes des Esprits qui gardons depuis fort longtemps cette entrée de fleuve et nous jetons les mauvais sorts à ceux qui passent… »

Nous entrons tout de même, cela va sans dire. D’ailleurs personne nulle part. Un grand silence et un air d’abandon.

Voici un monceau de canons (obusiers français de 30, faciles à reconnaître, de ceux sans doute que les traités de 1874 cédèrent au roi Tu-Duc). Ils sont là chavirés, inutilisés dans le sable, sous des abris de chaume. Il y a aussi un amas d’ancres et de chaînes de fer, semblant indiquer une intention qu’on aurait elle de nous barrer la rivière.

Un très grand fort bastionné vient après ; ses embrasures de terre sont envahies par les herbes, les ananas sauvages, les cactus. Au bout d’une perche, un monstre en bois doré porte dans sa gueule un pavillon d’Annam qui pend sans flotter dans l’air inerte et chaud. Le soleil, à peine levé, est déjà brûlant.

Toujours personne. Il est trop matin sans doute et les gens dorment encore.

Pourtant si, — une sentinelle qui veille ! — C’est un de mes gabiers qui, en regardant en l’air, aperçoit cet homme au-dessus de notre tête dans une espèce de mirador monté sur quatre pieds de bois, — comme ces loges à guetteurs qui sont dans les steppes cosaques. Il est accroupi là-haut dans sa petite niche, à côté d’un tam-tam énorme, instrument d’alarme. Tout déguenillé, il ressemble à une mauvaise vieille femme, avec sa robe et son chignon.

Il nous regarde passer en conservant l’immobilité d’un bonze, tournant les yeux seulement sans bouger la tête.

La rivière s’ouvre devant nous, assez droite, assez large. Plusieurs jonques à proue relevée, à longues antennes, sont amarrées là-bas sur les deux rives, et, encore un peu dans le lointain. Tourane apparaît : des cases à toit de tuiles ou à toit de chaume, éparpillées au hasard dans les arbres ; des enseignes chinoises au bout de hampes, des touffes de bambous, des miradors, des pagodes. Tout cela nous semble petit et misérable ; il est vrai, cela se prolonge beaucoup dans les verdures du fond ; mais, c’est égal, nous attendions une ville plus grande.

Quelqu’un qui s’évente sur la berge nous fait de la main des signes très engageans pour nous inviter à venir.

Qui nous appelle, avec ce geste gracieux d’éventail ? Un homme ou une femme ? Dans ce pays-ci, on ne sait jamais : même costume, même chignon, même laideur…

Mais non ! c’est monsieur Hoé, personnage de genre ambigu, qui doit par la suite jouer un rôle important, dans nos relations diplomatiques avec Tourane : une soutane de prêtre, une figure de singe, le nœud du chignon très haut, et coiffé en mouchoir par là-dessus, comme un vieux pour se mettre au lit. Il fait tchintckinn et la révérence ; il dit : « Bonjour, messieurs ! » en français, avec ton air de s’offrir comme guide. Alors je lance ma baleinière sur le sable, et nous touchons la rive.

« Monsieur, Monsieur Hoé, ancien élève du collège d’Adran, interprète officiel de Sa Majesté Tu-Duc, » tels sont les titres qu’il -décline après sept nouvelles révérences (une pour chacun de nous). Il nous tend sa main de mauvais petit drôle, qui est couverte de verrues, avec des ongles de lettré chinois à n’en plus finir, et le voilà assis à mon côté.

Le mandarin, paraît-il, demeure là-bas, tout au fond, et nous continuons notre route dans la rivière.

Il y a, sur le sable que nous longeons, des guirlandes de grands liserons roses, et des tapis de ces fleurs de serre, — roses également, — qu’on appelle en France pervenches du Cap.

Les feuillages ont partout de ces nuances claires, éclatantes, que les Chinois aiment à peindre. Des daturas, des cactus ; des arbustes, un peu rabougris, mais d’une extrême fraîcheur ; des cocotiers, plantés çà et là comme des plumeaux verts ; des bambous frêles, plus hauts que des arbres, et gardant leurs délicatesses de graminées, se penchant, retombant avec des légèretés de folle-avoine.

Au milieu de cette verdure, assez jolie en somme, les maisons paraissent plus sordides, les hommes plus laids ; — les hommes à chignon et à soutane qui commencent à se montrer, à courir pour nous voir.

Les abords de Tourane s’animent. De vilains chiens maigres jappent après nous. Des porcs noirs, à la mine très éveillée, détalent ventre à terre, poursuivis par un troupeau de petits bœufs rouges, bossus comme des bisons. Des buffles énormes, à tournure d’hippopotame, se vautrent dans les hauts herbages ; ils baissent tout au ras de la terre leurs naseaux humides, leurs cornes formidables, et nous flairent, nous reniflent, en arrêt, prêts à nous fondre sus.

Voici maintenant une sorte de faubourg, des huttes en chaume tout au bord de la berge.

Des dames jaunes, d’une grande laideur, en sortent et s’avancent, les pieds jusque dans l’eau, pour mieux nous regarder passer. Elles sont en toilettes du matin. Elles tordent de superbes chevelures noires, rudes comme des queues de cheval, et affectent de les nouer devant nous en chignons négligés. Elles mâchent des feuilles de bétel et de la noix d’arek ; elles nous montrent, par de petits bâillemens étudiés, des râteliers de longues dents saillantes » d’un noir d’ébène (une couleur qui est de mode en Annam pour la denture des personnes coquettes et s’obtient par l’application artificielle d’une couche de laque).

Les hétaïres de Tourane, évidemment ! .. Ces stigmates sur le visage, ces sourires d’appel, nous reconnaissons cela tout de suite ; car, dans tous les pays du monde, c’est la même chose.

M. Hoé, questionné aussitôt, répond, en baissant les yeux, qu’en effet c’est le quartier. Il les désigne gravement par un terme familier à Brantôme, mais qui, dans sa bouche, était inattendu et fait rire les gabiers. Et il insiste sur la chose encore, les yeux toujours mi-clos et pudiques : « Oui, monsieur, en vérité, ça en est ; — oui, monsieur, bien réellement elles en sont. »

Cependant 312, gabier de misaine, les tutoyant toutes en bloc dans un excès de familiarité, exprime ainsi son impression, — en sourdine, — entre ses dents à lui, qui sont très blanches :

— Tu fais ta gentille, les singesses, tu fais ta belle… Oh ! si Je serais un macaque, alors oui, peut-être, je ne dis pas… Mais comme ça, non, les singesses ! oh ! non, sûr que non.

Parmi ces arbustes si verts de la rive, les uns portent des touffes de fleurs blanches, d’un blanc d’ivoire, d’un aspect laiteux de tubéreuse ; d’autres sont couverts de bouquets rouges, couleur de flamme ardente, avec des pistils très longs s’élançant en gerbes. C’est comme des petits feux d’artifice chinois qui éclateraient ci et là dans la verdure.

Il y a de grands papillons, de grandes mouches extraordinaires qui se promènent sur ces fleurs ; — beaucoup de papillons tout noirs, volant de travers par soubresauts fantasques, comme incapables de diriger leurs ailes trop pesantes, qui semblent être en velours.

Et ce pays sent le musc, comme toute cette extrême Asie. — A mesure qu’on s’enfonce dans les terres, on la perçoit plus fort, cette lourde odeur musquée, avec toutes ces exhalaisons de plantes et de fumiers humains chauffés au soleil torride.

Nous passons maintenant devant les jonques à proue relevée. Elles ont chacune deux yeux peints, et leur avant imite la tête d’un poisson. Toute la population des pêcheurs est là, faisant à bord des cuisines puantes de riz et de coquillages, sur des petits fourneaux en terre. Des enfans nus, jaunes de la tête aux pieds, à longs cheveux, pullulent, grouillent partout dans ces barques, se perchant sur les avirons, sur les vergues, prenant des attitudes délurées, hostiles, pour nous voir passer ; il y en a de tout petits, d’à peine nés, qui se tiennent les poings sur les hanches, le ventre en avant, impayables dans leurs poses de défi. M. Hoé veut bien nous indiquer une des raretés du pays qui paît sur la rivé droite : un cheval. Celui-ci, c’est le blanc ; il paraît qu’il en existe aussi un autre qui est noir. (A. Tourane, on ne voyage qu’en palanquin).

— Merci, monsieur Hoé ; mais nous avions déjà eu l’occasion de rencontrer dans d’autres pays ce genre d’animal.

Lés premières cases de Tourane passent sous nos yeux, chaumières de bambous pour la plupart, et fort petites, n’ayant que trois côtés comme les boutiques foraines ; la nuit, on les ferme par des panneaux mobiles en rotin, mais le jour, on voit toutes les choses qui s’y font. En ce moment, les gens sont occupés à prendre, avec leurs dents teintes en noir, leur premier repas du matin : riz et poisson toujours, dans des jattes de porcelaine sur lesquelles sont peintes des diableries bleues.

Partout on s’arrête de manger, on nous regarde avec des airs de curiosité et d’inquiétude.

Nous allons maintenant tout doucement, nous autres, nous amusant aussi à examiner ce monde.

Dans le sentier qui longe la rivière il y a déjà des passans. Tous portent soutane collante, mais les nuances varient ; à côté du gris sale qui est la couleur des pauvres, il y a le violet, le capucine et le vert-pomme qui paraissent de mode pour les personnes huppées. Les chapeaux, qui sont en paille, dépassent toutes les proportions connues ; pour les femmes, c’est plat avec des rebords, comme un énorme tambour de basque ; pour les hommes, c’est conique et pointu, comme un gigantesque abat-jour. Le long de la rivière, piétinant les pervenches et les liserons roses, tout cela trotte à la queue-leu-leu, l’air affairé, inconscient d’être si ridicule. Et, au même point, tous s’embarquent dans des jonques plates qui les mènent sur l’autre rive.

Encore des pagodes qui passent, petites, vieillottes, leurs vilaines diableries toute mangées de vétusté et de poussière.

Et puis, à un point où la berge peu élevée forme un grand talus vert, M. Hoé nous arrête devant un étroit sentier qui monte ; alors nous amarrons contre une jonque notre baleinière blanche, et nous sautons sur le sable.

A terre, c’est tout de suite une impression de chaleur plus lourde ; les bambous légers donnent une ombre tamisée, tremblante, de store chinois, — ombre chaude qui ne rafraîchit ni ne repose. Nous montons plusieurs marches de pierre, et le portique du mandarin paraît devant nous ; il a des pylônes d’un style indien ; il est surmonté d’un mirador contenant une niche à guetteur et un tam-tam. Tout le monde semble encore dormir dans cette demeure, bien que ce soleil matinal, déjà brûlant, inonde les choses de son impitoyable lumière.

Nous voici seuls dans un tout petit jardin, vieillot lui aussi, bizarre. L’ornement du milieu est un de ces pans de murs carrés qui sont de mode en Annam, un bas-relief très ancien debout sur un socle : cela représente des biches mouchetées et d’autres bêtes fantastiques en faïence plaquée, mignardant sous des arbres à la chinoise dont les feuillages sont des mosaïques de coquillages verts. Des sentiers en miniature se croisent en lacet. Il y a de fraîches fleurs, des pervenches du Cap épanouies sur le sable, des grenadiers doubles, des rosiers du Bengale donnant de microscopiques roses tachées de rouge sombre. Un accablement de silence et de soleil, et de lourds papillons noirs qui volent ; — au fond du jardin la maison reste entièrement fermée.

M. Hoé appelle, parlemente et crie avec sa voix de singe. Alors des serviteurs sordides, qui ont l’air d’avoir peur, se hâtent de retirer tous les panneaux de la devanture, et nous entrons dans la case, ouverte maintenant comme un hangar profond, où il n’y a personne et où il fait sombre.

Nous passons en revue ce lieu, en attendant le mandarin qu’on réveille. Des choses immobilisées depuis je ne sais quelle époque lointaine, objets de cérémonie et de parade, des chasse-mouches, des parasols officiels, des palanquins, sont accrochés au plafond obscur, parmi les toiles d’araignées et la poussière. Dans un recoin que masque un store de latanier, il y a tout ce qu’il faut pour rendre la justice au peuple de Tourane : des balances, des tares ; des cangues, des mâchoires en bois dur pour comprimer les jambes,. des gongs pour appeler les Esprits, des rotins pour donner des fessées.

Au milieu du logis, la table d’honneur, autour de laquelle nous nous asseyons tous, sur de vieux bancs sculptés, attendant toujours ce mandarin qui tarde à venir.

Il entre enfin par une porte du fond, très tremblant et très vieux, vêtu d’une robe de crépon bleu à manches larges. Sa figure est assez belle, malgré l’écrasement asiatique de ses traits. Ses cheveux semblent poudrés de neige et sa barbiche rude, taillée à la mongole, sort comme une touffe de crins blancs d’un masque jaune.

Il s’incline très bas, pour un cérémonieux tchintchinn, avant de prendre ma main, que je lui tends en signe de paix, et qu’il serre avec un étonnement craintif. Et puis, faisant le tour de la table oui mes gabiers sont assis avec moi, il leur donne à tous des poignées de main qui s’embarrassent dans la longueur de ses ongles, dans les plis de ses manches pagodes. — Ensuite il me regarde, attendant ce que je vais dire.

La grande case obscure se remplit peu à peu de gens qui entrent sans bruit et restent debout pour écouter : beaucoup de vieillards, tannés comme des momies sous des robes misérables ; des têtes carrées, des figures de Huns. Un groupe de Chinois, d’un air cauteleux, se faufile au premier rang jusqu’à nous, — reconnaissables ceux-ci à leur peau plus pâle, leur mine plus efféminée, leur longue queue et la belle soie de leur robe ; mauvaises gens d’ailleurs, fermens de sédition en Annam. Derrière toutes ces figures d’Asie on distingue de plus en plus nettement, dans les fonds, les choses caduques et bizarres qui sont partout pendues, les tam-tams, les hardes en guenille, les palanquins jadis somptueux ornés de monstres d’or et tout rongés de poussière. — Et mes matelots, toujours assis avec une nonchalance de conquête, semblent plus vivans, plus larges et plus désinvoltes, au milieu de ces vieilles poupées d’un monde mort.

Il se fait un grand silence quand je conte la bataille de Thuan-an, notre victoire et nos traités avec le roi de Hué. L’interprète traduit lentement mes paroles ; on n’entend plus autour de nous que le mouvement léger des éventails et des chasse-mouches. Cependant aucune marque d’émotion ne paraît sur ces visages attentifs ; évidemment, la nouvelle de leur défaite leur est déjà parvenue par les courriers du roi. Seulement ils échangent des signes, des clignemens de leurs petits yeux retroussés, comme se disant entre eux : « C’est bien cela ; c’est bien ce que nous savions ; son récit est certainement très véridique. »

A la fin, quand j’en arrive au but de ma visite, le vieux mandarin se remet à avoir peur. Venir à bord du bâtiment français ! ., cette idée le fait trembler.

D’abord il discute un peu, et après il supplie. — Il viendra puisqu’il le faut, mais pas seul avec nous dans notre baleinière blanche, ramené comme un captif. Ah ! non, ce serait là ce qui l’effraierait, le mortifierait le plus. Pour sa sécurité, et puis par pompe, par convenance, il préférerait, si je veux bien m’en rapporter à sa parole, venir une heure après moi, dans sa jonque à lui, avec une suite et des parasols.

A cause de ses cheveux blancs et de son air de sincérité, j’accepte cette combinaison, et nous voilà tout à fait amis. Alors, les assistans, qui n’ont plus rien à écouter, se retirent en parlant bas, avec des tehintchinn et des révérences.

Cependant on nous a préparé un thé exquis qu’il nous faut boire avant de partir. Le mandarin nous le sert lui-même dans de toutes petites tasses de porcelaine bleue, qu’il continue de remplir à la ronde à mesure qu’elles se vident. Le plateau, couvert de merveilleuses incrustations de nacre représentant des papillons et des insectes, la théière en vieux chine, le réchaud de cuivre, sont des pièces de musée ; mais, pour nous sept, rien qu’une cuiller de plomb, — qu’il faut se faire passer pour remuer son sucre.

A la hâte, on nous roule des cigarettes pointues en forme de cône, car nous nous sommes levés pour prendre congé. Et quand le mandarin sort pour nous reconduire à travers son vieux petit jardin mangé de soleil, escorté par étiquette d’un serviteur qui porte devant lui un parasol noir pareil à ceux des bas-reliefs de Ninive, — on sent passer tout à coup dans les choses, dans l’air, comme un ressouvenir de je ne sais quelle époque reculée de l’Asie antique ; la notion du siècle présent est pour un instant perdue…

En bas du petit sentier de bambous, des gens attroupés nous attendent pour nous vendre une quantité de coqs et de poules qu’ils tiennent à la torture dans de trop petites cages rondes ; — et puis des œufs, des bananes, des canards et des citrons. M. Hoé se récrie : C’est au marché que l’on va, quand on désire acheter de ces choses ! — là-bas, de l’autre côté de l’eau où nous avons vu tout le monde se rendre.

Vite alors, passons la rivière, mêlons-nous à la foule de Tourane. Ce sera amusant, et puis cela entre dans nos instructions de rapporter à bord pour les pauvres malades des œufs et des fruits, des choses fraîches à manger.

Mais voilà tout à coup 312, gabier de misaine, qui se ravise au moment de s’asseoir à son aviron. Un revirement soudain s’est fait dans le sentiment qu’il avait sur ces dames de tout à l’heure, et il voudrait maintenant, avec ma permission, aller leur faire une visite avant de quitter cette rive ; 216, gabier de grand-mât, l’accompagnerait aussi bien volontiers, et, par le petit sentier fleuri, on serait sitôt arrivé ! — Oh ! une visite très courte, et, tout de suite après, ils me rejoindraient par un sampan…

— Ah ! bien non, par exemple ! .. Trop dangereuse, cette galanterie, et ce serait trop dommage. J’ai charge d’âmes et je refuse en manifestant une grande indignation. Embarquons, tout le monde, et lestement piquons sur l’autre berge.

Un grouillement immonde que ce marché !

Cela se passe en plein soleil, sur une place carrée. De chaque côté, un double rang d’abris en chaume sous lesquels les vendeurs sont assis. Et, au fond, un mur de pagode où perchent de vieux petits monstres en porcelaine.

Bouilleurs de thé, servant tout chaud dans des tasses à diableries bleues. Pâtissiers, marchands de magots, marchands d’images. Hachis de viandes, offerts par petits pilots dans des feuilles vertes ; omelettes préparées aux larves de mouches ; chiens séchés, fumés, tapés, aplatis en manière de morue ; porcs en vie, empaquetés dans des rotins avec une poignée pour les prendre ; objets à l’usage des dieux, chandelles rouges et baguettes d’encens. Gens malpropres, misère et pouillerie.

En haut, le grand soleil brûle. Et des mendians, des mendiantes harcèlent le monde avec leurs mains tendues : truands galeux se grattant avec une dextérité de singe ; gens couverts de plaies malignes, la figure mangée ; vieilles femmes sans lèvres, sans paupières, ayant un trou en guise de nez et sentant la mort.

D’abord on s’écartait de nous avec une espèce de crainte ; à présent, on se rapproche pour nous regarder. Il y a, dans cette foule, de bizarres petites figures d’enfans, avec de beaux yeux vifs, tout nus et un chignon noué très haut. Des jeunes filles presque jolies, avec de longs cheveux rudes attachés à la grecque et des regards de chatte ; mais toujours des dents teintes en noir, des chiques de bétel et de chaux leur mettant aux lèvres une bave rouge. Des éphèbes, le torse nu, sveltes, bien cambrés, avec de belles chevelures de femme, — toujours laids ensuite, dans l’âge mûr, quand pousse leur barbe tardive : une douzaine de poils, longs, rudes, retombant en saule pleureur comme les babines d’un phoque.

Les grands chapeaux invraisemblables mettent dans l’ombre tous ces visages ; de chaque côté de ces coiffures, des glands descendent comme des cordons de sonnette, ornés de pendeloques en nacre qui représentent invariablement des chauves-souris. On tient un de ces glands dans chaque main, quand il vente, de peur que la chose ne s’envole.

Cependant notre baleinière se remplit peu à peu des plus grosses poules, des plus belles bananes.

Nous achetons comme les bonnes gens et même nous payons trop cher. Les gabiers se gorgent de fruits, après les longues privations du large ; regardent de près les filles, soulèvent les chapeaux pour les mieux voir. D’ailleurs, ils sont riches ; plusieurs rangs de sapèques (une monnaie percée qui s’enfile par le milieu) sont enroulés autour de leurs reins comme des chapelets. Alors, dans leur joie d’être à terre et de manger tant de bananes, ils donnent au hasard ce qu’on leur demande ; laissent les marchandes faire les comptes et leur prendre elles-mêmes à la ceinture ce qu’elles veulent, quand elles sont jeunes et un peu jolies.

Encore une demi-heure devant nous. Sans nous perdre de vue les uns les autres, nous allons visiter Tourane rapidement. Et nous voilà errant à la file dans les petits sentiers de sable bordés de haies très vertes ou de barrières en bambous. Ça et là, des toitures basses, éparpillées parmi des arbustes en fleurs, et de tout petits arékiers aux palmes irisées ressemblant à des bouquets de plumes d’autruche au bout de hampes de roseau. Une végétation maniérée et pas de grands arbres.

Autant de pagodes que de maisons. (Les matelots disent : des chapelles à messe noire). Vieilles pagodes lilliputiennes où cinq ou six personnes auraient peine à tenir avec tous les magots qui sont dedans. Pour les orner, il semble qu’on ait autrefois figé dessus des rêves d’enfer ; des hideurs et des épouvantes de toutes sortes sont peintes, gravées, sculptées sur les toits et les murailles : guirlandes de crabes et de scorpions ; enchevêtremens de vers annelés qui semblent mous comme des larves ; longues chenilles griffues roulant des yeux féroces et ayant des cornes ; petits monstres moitié chiens, moitié diables, riant tous du même rictus intraduisible. Les soleils dévorans, les brumes salées de la mer, les grands souffles destructeurs des typhons, ont eu beau effriter toutes ces choses, les craqueler, les disjoindre, elles ont conservé, sous la poudre grise des siècles, un air de vie intense ; elles se dressent, se cambrent, se hérissent, et regardent en louchant du côté de l’entrée, comme prêtes à sauter, dans un paroxysme de fureur, sur qui oserait venir.

Alentour, de vieux jardinets de sable, où des plantes étranges se pâment de chaleur et de lumière ; des enclos vides, que gardent d’autres indéfinissables bêtes grimaçant la mort. Et toujours de ces écrans de pierre posés debout au bord des chemins, festonnés bizarrement et couverts de diableries à faire frémir.

A l’intérieur de ces pagodes, c’est la vieillesse décrépite ; la poussière, le salpêtre rongeant les idoles et les inscriptions de nacre des murs. Dans le sanctuaire sombre brûle une petite lampe veilleuse, éclairant mal des régimens de monstres aux barbes mangées par les vers. On sent une odeur d’encens, de moisissure de caverne, et au fond, sur l’autel, dans la demi-obscurité, Bouddha, ventru, obscène, éclate de rire et de bien-être entre des hérons symboliques et des tortues.

Nous entrons dans les maisons qui se présentent pour regarder ce qui s’y passe.

Les habitans sont dehors, au marché probablement. Nous ne rencontrons guère que des vieillards ou des petits en fans, qui se cachent, laissant tout ouvert derrière eux ; ou seulement des chiens maigres, qui nous flairent et puis s’en vont la queue basse en hurlant la peur. Elles se ressemblent toutes, ces cases, assez misérables, et n’ont jamais que trois côtés. Les gens couchent au fond, sur des espèces d’estrades que masquent des stores en joncs peinturlurés. Et au milieu du tout, à la place d’honneur, derrière un store particulier, les bouddhas de la famille se tiennent assis dans une niche, entourés de tout ce qu’il y a de précieux au logis : potiches, écrans, petits gongs et petites sonnettes. Les matelots qui, dans notre course, zigzaguent de droite et de gauche, regardant, s’amusant, cherchant des fruits et des femmes, m’appellent tout à coup, très saisis, pour venir voir. Ils ont découvert une case de riche, qu’ils disent tout à fait belle.

Il y fait sombre, chez ce riche. Les colonnes massives qui soutiennent la charpente sont en bois rare et couvertes de unes sculptures ; on aperçoit dans les fonds des corniches ajourées, vraies dentelles de santal, d’ébène, d’acajou, rehaussées d’or ; et puis des inscriptions dorées sur de grands panneaux de laque. Une quantité de bonnes choses sont pendues aux poutres compliquées de la toiture, jambons fumés, chiens tapés, canards tapés, poissons secs ; et puis d’autres bêtes extraordinaires imitées avec des branches d’arbre qu’on a contournées en griffes, avec des racines auxquelles on a mis des yeux. La loge des bouddhas ne peut manquer d’être très remarquable dans une telle demeure ; et les gabiers, familiarisés qu’ils sont, déjà en vingt minutes avec les coutumes de ce pays, s’en vont tout droit soulever le store du milieu pour voir ces dieux qui doivent être derrière.

Ils apparaissent alors, assis en rond et tout brillans de fin or. Le réchaud où leur encens brûle est d’une forme religieuse exquise, avec des anses très hautes. Autour d’eux il y a des écrans incrustés de nacre verte et rose ; des queues de paon dans des potiches bleues et des gongs d’argent pour attirer leur attention quand on les prie.

Un vieillard à chignon tout blanc, hébété de nous voir, sort d’un coin en faisant des révérences jusqu’à terre, en ayant l’air de demander grâce avec des petits cris plaintifs. C’est lui sans doute, le riche auxquelles toutes ces choses appartiennent ; afin de le rassurer, 312 imagine de lui dire bonjour en breton et en français, et puis nous rebaissons le store des dieux et nous nous en allons pour ne pas prolonger son inquiétude.

Dehors, la grande lumière nous reprend, plus éclatante. Sous nos chapeaux blancs, c’est comme un feu qui cuit nos tempes, ou une douleur profonde qui, par momens, nous prend toute la tête. Et toujours cette senteur de musc et de fiente, lourde à respirer, qui traîne dans l’air. Les gabiers me suivent, plus groupés, d’une allure plus lente, accablés peu à peu par cette chaleur qui va croissant à mesure que monte ce soleil de mort. Leurs pieds nus se brûlent dans le sable et se déchirent aux épines des plantes grasses.

Au hasard, ils arrachent de la haie verte quelque fleur inconnue, cueillie à pleine main, qu’ils mettent à leur chemise ou qu’ils jettent après l’avoir froissée, comme les enfans. Quelquefois, derrière les barreaux légers d’une palissade, apparaît la grosse tête grise, le cou tendu d’un buffle en arrêt qui nous flaire, immobile et stupide, une fumée blanche sortant de ses naseaux mouillés.

Et les vieux petits monstres de porcelaine, partout perchés aux angles des pagodes, dardent toujours le regard intense de leurs yeux de verre, comme essayant de jeter, dans le silence de ces chemins et de ce soleil, les mystérieuses épouvantes chinoises. Au passage, ils nous disent le profond abîme qui sépare de nous les hommes et les choses de leur pays ; les ténèbres différentes d’où nous sommes issus, les inquiétantes dissemblances de nos origines premières…

Quand nous reparaissons au milieu des boutiques et des vendeurs, on nous accueille cette fois comme des amis qui reviennent ; c’est bien plus que nous ne demandions, et, pour quelques sapèques distribuées étourdiment, les mendians aussi se mettent à nous faire cortège. Avant de nous sauver, nous voulons pourtant regarder cette pagode, une des plus grandes de Tourane, qui est là sur cette place du marché, et nous y entrons suivis de la foule.

Elle est presque vide, comme au lendemain d’un- pillage. Quelques armes de cérémonie sont encore pendues aux murailles ; armes anciennes, compliquées, méchantes, ayant des dents, des rires, ébauchant toujours, comme toutes les choses chinoises, les formes et les contorsions d’une bête. Par terre traînent des parasols, des lanternes, des brancards à têtes de monstres pour porter les morts. Et M. Hoé nous confie que, pour des raisons politiques, on a passé la journée d’hier à déménager les bouddhas, les vases, tous les magots ; on les a cachés fort loin dans la campagne.

Un tam-tam tout à fait énorme est resté dans un coin, et les gabiers me demandent la permission d’en jouer pour voir quel son cela peut bien avoir. Mais, sans doute, je permets, et je ne demande pas mieux moi-même que d’entendre un peu de musique.

Boum ! boum ! boum ! boum ! à tour de bras ; c’est assourdissant et effroyable. De toutes les boutiques on accourt pour savoir ce qui se passe. Et autour de nous la foule est aussi compacte qu’une foule de Tourane puisse être. Allons-nous-en !

Mais on nous accompagne ; toute la plèbe des mendians s’est attachée à nous. Les figures mangées, les galeux, les bonnes femmes sans nez, tout cela nous suit, nous tire par la manche, nous saute après. Cette première distribution de sapèques nous a perdus ; maintenant nous les jetons sans compter, à poignées. C’est une déroute ; entourés, palpés, embrassés, sentant promener sur nous des mains malpropres, voleuses ou obscènes, nous fuyons, nous serrant les uns aux autres, cachant nos mains à nous par peur des contacts, n’osant pas frapper par pitié, par dégoût ; n’osant pas regarder non plus ; nous fuyons, emportés par un tourbillon de cris et de monde.

Heureusement notre baleinière est là, nous sautons dedans. — « Pousse ! » — Et tout cela se recule avec un murmure qui s’éteint, le marché s’enfuit derrière les bambous de la rive. Nous voilà au calme sur l’eau courante qui nous entraîne. C’est fini…

Là-bas, les mêmes belles que ce matin sont encore sur la berge. Cette fois, elles essaient de nous faire voir des canards et des bananes pour mieux nous attirer, pour se donner des airs de marchandes ; ça ne réussit pas non plus. Alors, de dépit, l’une d’elles nous lance un gros œuf de poule qui s’aplatit dans le dos de 315, gabier de beaupré. — O madame, comme vous êtes mal élevée !

Nous arrivons au tournant du large, à la pagode qui garde l’entrée. L’endroit est silencieux, inondé de lumière. La vieille diablerie, immobile sur son sable, dans son enclos d’aloès, nous envoie au passage les mêmes grimaces, les mêmes rires féroces ; et puis la rade s’ouvre devant nous toute grande : une nappe d’eau d’un bleu pâle, resplendissante, un immense miroir à soleil où pas un souffle d’air ne passe. Il n’y a plus trace de ces nuages qui l’assombrissaient au lever du jour ; dans l’air brûlant, ils se sont émiettés, fondus. Les montagnes lointaines, qui s’avancent dans la mer pour former les caps, sont ; si pointues, si régulièrement tailladées, qu’elles ont vraiment un air chinois ; mais il semble qu’elles se soient abaissées, qu’elles se soient un peu fondues, elles aussi, sous cette clarté éclatante d’à présent, et que la rade se soit encore agrandie. — Et notre bâtiment est bien loin, hélas ! sa silhouette grise est là-bas presque à l’horizon, surélevée par le mirage. Deux heures de route à l’aviron, sur cette mer chaude, avec ce terrible soleil qui monte toujours, ce sera beaucoup pour les bras de mes pauvres gabiers, quoiqu’ils soient bien trempés et durs.

Mais comme elle s’est peuplée, cette rade, qui était vide quand nous l’avons traversée pour venir ! Nous nous étonnons d’y voir une telle multitude de sampans et de jonques de pêche, semés sur ce bleu comme des essaims de mouches. D’où tout cela a-t-il bien pu sortir ? Les pêcheurs, le torse jaune en pleine lumière, la tête dans l’ombre noire sous leur chapeau abat-jour, travaillent vite, vite, avec une facilité invraisemblable, comme des bonshommes remontés par une manivelle. Leurs filets roux, lancés sans effort, se relèvent de minute en minute, toujours aussi remplis de poissons sautillons qui, de loin, brillent comme une poussière de nacre.

Et puis, qu’est-ce que c’est que cette compagnie de grandes bêtes extraordinaires qui est venue se poser là-bas sur le miroir des eaux, au pied du cap Kien-Cha ? Sans doute l’escadre de jonques royales, chargée de riz pour la cour, qui était attendue de l’île d’Haïnan. Avec des tournures pareilles, cela ne peut pas être autre chose : bêtes de haute mer, aux longues ailes rousses nuancées de jaune ; ailes de chauves-souris chez les unes, découpures fantastiques de membranes tendues ; ailes gracieuses de papillon chez les autres, avec un grand œil au milieu pour achever la ressemblance. Les Chinois ont tel sentiment intense de l’animalité qu’il leur est impossible, dans ce qu’ils font, de s’affranchir des formes vivantes. — Elles arrivent, elles viennent de mouiller et referment peu à peu leurs voiles avec une lenteur fatiguée. Leur couleur rougeâtre tranche sur tous ces bleus clairs pleins de reflets de soleil ; l’éloignement, le mirage, leur donnent l’air plus étrange ; elles paraissent grandes et légères.

Ah ! les braves amis que ces gabiers, sans faiblesse comme sans murmure et sans peur ! Le temps de boire un peu de vin que je leur ai donné, de décapeler [1] leur chemise, de se mettre bien à l’aise, et puis, s’encourageant les uns les autres, les voilà lancés à fendre l’eau de toutes leurs forces sous ce ciel qui brûle. Lentement les pointes de sable se referment, se recouvrent et la vieille petite ville saugrenue disparaît tout à fait derrière ses dunes basses, qui, elles-mêmes, s’éloignent et s’aplatissent pour n’être bientôt plus qu’une ligne ; nous sommes au milieu de l’étendue miroitante qui nous renvoie par en dessous, dans un établissement, tout le soleil tombé d’en haut.

Derrière nous, une grande jonque est sortie de la rivière, portant pavillon pointu bariolé de rouge ; on y aperçoit des gens en longue robe et des parasols. C’est le mandarin qui vient à bord, fidèle à sa promesse. Allons, notre mission au moins aura été bien remplie.

Mais des zones beaucoup plus bleues commencent à se dessiner sur la surface pâlie de la mer ; elles semblent courir en se ramifiant ; elles s’allongent en queues de chat, comme font au ciel ces minces nuages étirés qui annoncent du vent. C’est la brise qui se lève… D’abord on ne sent que de petits souffles intermittens qui viennent agiter notre tente blanche, qui meurent et puis qui renaissent. Mais bientôt la rade entière est envahie par cette teinte plus foncée qui s’est étendue comme aurait fait une immense tache d’huile, la rade est toute ridée de stries bleues ; la brise souffle doucement et on se sent vivre.

Dans les jonques de pêche, tout à l’heure inertes, c’est maintenant une agitation générale ; les filets sont rentrés ; des mâtures exagérées, extravagantes poussent de partout comme par enchantement : longues pattes articulées, longues cornes, longues antennes. Et des voiles en paille nattée s’ouvrent les unes après les autres, affectant toutes les formes d’ailes connues. Dans les lointains, on dirait des mouettes, des scarabées, des papillons : c’est comme si une fée, avec sa baguette, venait de faire éclore d’un coup toutes ces chrysalides endormies. Et cette étonnante peuplade s’anime, s’enlève, se met en route gaîment pour les pêcheries de la haute mer.

La brise fraîchit toujours. Il y en a, de ces jonques, qui s’en vont toutes penchées sous leur voilure folle ; pour maintenir de tels équilibres, les gens qui les mènent se perchent en dehors, tout au bout de longs arcs-boutans de bois, accroupis comme de jeunes singes. Il nous en passe à droite et à gauche, qui nous frôlent ; il nous en passe devant, qui nous coupent la route, légères, bruissantes, faisant à peine sur l’eau des traînées blanches.

Nous aussi, nous avons rentré nos avirons et mis en l’air toute la toile possible. Nous filons assez bien et nous respirons cette brise qui nous sauve, — un peu vexés cependant de nous sentir la démarche presque lourde au milieu de toutes ces choses envolées.


PIERRE LOTI.


  1. Enlever.